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Le Modèle Sociologique Des Sociétés Paysannes Et L'innovation

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Le modèle sociologique

des « sociétés paysannes»


et l'innovation
Jean-Pierre Chauveau

INTRODUCTION
Les notions de .. société paysanne" et de "paysannerie» correspondent
à un .. type social .. caractéristique de la démarche sociologique dans
l'étude des sociétés rurales. Elles prétendent résumer en un rype
général la situation d'ensemble et les comportements des groupes
d'agriculteurs ruraux qui, intégrés dans une société glohale dominée
par le principe de marché et par les groupes sociaux urbanisés ou
non agricoles, n'en dépendent pas moins, pour se reproduire, d'une
organisation sociale et culturelle cie type domestique ou familiale.
La notion de société paysanne n'est cependant pas spécifique à la
sociologie: le modèle économique de .. l'économie familiale .. (Tchaya-
nov), la perspective ethnologique sur les systèmes de valeurs pay-
sans (Foster), j'accent mis par les géographes sur l'attachement
inégal des sociétés à leur milieu et aux activités agricoles (Pélissier),
voire l'analyse par les historiens des sociétés rurales (Bloch, Duby)
ont amené ces disciplines à utiliser dans un sens précis, mais pas
toujours concordant le tem1e de "paysan ". Le traitement sociologique
de la notion tend pour sa part à privilégier l'interaction entre condi-
tions internes et conditions externes comme variable déterminante
de la reproduction des sociétés paysannes. Mais la pondérdtion entre
ces deux types de conditions peut répondre à des situations très
diverses ...

LE MODÈLE GÉNÉRAL
Les conditions généralement retenues pour caractériser les sociétés
paysannes sont les suivantes:
,. elles constituent au sein de la société globale une société et une
culture partielles dominées par les élites urbaines et leur" grande
culture" :
'" elles sont soumises à des prélèvements économiques de la part
des groupes dominants extérieurs par le biais du marché ou de
mesures politiques;
" l'autoconsommation est importante.

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J.-P. Chauveau
M -c Cormier-Salem
É. Mollard
L'interaction ou plutôt la série des interactions entre sociétés paysan-
nes et «société englobante" n'étant pas observables en tant que telles,
le «modèle paysan" sert à identifier et à tenter d'intégrer leurs princi-
pales composantes: culturelles, sociales, politiques, économiques",
La difficulté majeure réside en ce que les sociétés paysannes sont,
par opposition aux sociétés englobantes dont elles sont un élément,
des sociétés «holistes ", c'est-à-dire des groupements dans lesquels
les fonctions sociales et les rôles des acteurs sociaux sont relative-
ment peu différenciés, de sorte qu'il est encore plus difficile
qu'ailleurs dïsoler une composante particulière, par exemple la
composante économique, de ces interactions,
Les comportements économiques paysans sont par conséquent le
résultat de logiques multiples ayant des conséquences sur l'organisa-
tion matérielle de 13 reproduction, sans que pour autant ces compor-
tements soient assimilables à une logique économique autonome,
Le modèle de la société paysanne peut alors faciliter l'intelligibilité
de cette" transmutation" en faisant valoir les traits généraux à ce type
de société et leurs conséquences, directes ou indirectes, au niveau de
l'économie,
Les caractères généraux des sociétés paysannes expliquent notam-
ment certains comportements économiques caractéristiques:
., primat du motif de consommation sur celui d'accumulation, et
priorité donnée à la limitation des risques vis-à-vis de l'augmentation
de la productivité ou du revenu, de manière à sécuriser d'abord la
reproduction du groupe domestique;
" existence d'une marge de manœuvre vis-à-vis du marché exté-
rieur et d'une marge d'autonomie à l'égard des groupes économi-
quement dominants, du fait d'une autoconsommation importante;
., tendance à l'atténuation des inégalités économiques internes par
l'intervention de mécanismes de régulation non économiques dans
l'allocation des ressources (prestation et redistribution, division du
travail fondée sur la parenté, systèmes de valeurs fondés sur la notion
du «Bien limité ,,), Le principe de différenciation économique domi-
nant n'est pas linéaire et cumulatif, mais cyclique (cycle domestique),
Ce modèle général des sociétés paysannes tend à faire prévaloir l'idée
d'une résistance" naturelle" de la part de ces dernières à l'égard de
l'innovation qui. par hypothèse, est toujours risquée et p011euse de
différenciation, Cette résistance serait d'ailleurs d'autant plus forte
que l'innovation serait proposée de l'extérieur par des non-paysans,
et considérée par les paysans comme une menace au maintien
d'une marge minimale d'autonomie,
Toutefois, cette démarche «idéal-typique" doit être confrontée non
seulement à la diversité des situations rencontrées, mais aussi au
poids des interprétations propres à tel ou tel courant théorique au
sein de la discipline,

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L'innovation en agriculture
Questions de méthodes
et lerrams d'observation
LES VARIANTES DU MODÈLE GÉNÉRAL:
APPROCHES DIVERSIFIÉES DE LINNOVATION
Concernant les interprétations propres aux différents courants, nous
proposons un rapide survol cie ces courants en fonction de la carac-
téristique quïls privilégient parmi les traits typiques des sociétés
paysannes.
Une première approche privilégie la spécificité et J'homogénéité des
communautés paysannes vis-à-vis de la société englohante.
Elle découle de la théorie initiale des sociétés paysannes (Kroeber,
Redfield) et insiste sur les mécanismes intégrateurs des communau-
tés paysannes:
" mécanismes culturels symboliques et cognitifs imposant une forte
participation communautaire et sanctionnant les comportements
déviants et les écarts de richesses (Foster);
... facteurs économiques d'homogénéisation de la paysannerie (inspi-
rés de l'économiste Tchayanov): Je niveau d'effort est déterminé par
la position dans le cycle domestique et par le niveau de consomma-
tion requis par la composition du groupe domestique.
Cette approche amplifie les facteurs de résistance au changement et
à lïnnovation des sociétés paysannes déjà identifiés dans le modèle
général. Les comportements économiques paysans (incluant leur aver-
sion pour l'innovation) sont rationnels eu égard aux objectifs et aux
contf'dintes, mais à un has niveau général de production et de revenu.
Une deuxième approche privilégie l'hétérogénéité interne (Wolf,
Saâl et Woods, P. Hill, Cancian).
Cette variante ne s'oppose pas à la précédente, mais la relativise
comme modèle partiel car elle ne rend pas compte des faits avérés
de changement dans les sociétés paysannes. Elle s'appuie sur cieux
constats associés:
,. la différenciation interne entre les exploitations au sein des pay-
sanneries (occultée précédemment au profit de la forte différencia-
tion entre paysans et société englobante) ;
"la rationalité du comportement paysan n'est pas spécifique à ce
groupe social, elle n'est pas d'une nature particulière vis-à-vis cles
opportu nités économiques.
En réalité, les comportements économiques dépenuent de la posi-
tion des paysans dans le système local de stratification et du degré
d'ouverture des différentes communautés paysannes.

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M.·C. Cormier·Salem
É. Mollard
L'inégalité de statut et de situation des exploitations module en
grande partie l'aversion pour le risque et l'innovation (thèse de la
propension à innover de la classe rurale moyenne inférieure), l'accès
éventuel à la main-d'œuvre extrafamiliale et la possibilité de j'accu-
mulation individuelle,
Le "degré d'ouverture" des communautés paysannes module la
capacité des paysans à se retirer du marché (notamment dans le
cas d'une grande diffusion des cultures d'exportation) et leur homo-
généité culturelle et professionnelle (diversification des activités,
constitution d'une couche de notables-intermédiaires ruraux, migra-
tions de travail et de colonisation)
Dans tous les cas, le comportement à l'égard du changement et de
l'innovation ne peut être compris sans référence au système d'inéga-
lité interne aux communautés paysannes, En outre, l'innovation orga-
nisationnelle (dans les procédures d'accès à la terre, de regroupement
de la main-d'œuvre, de transmission des exploitations) peut jouer
un rôle au moins aussi important que l'innovation technique,
Une troisième approche privilégie la détermination des comporte-
ments paysans par le système économique et social englobant
(théorie de la dépendance)
Le sous-modèle initial est celui de Lénine à propos de la Russie, Quelle
que soit la force contraignante cie l'organisation sociale paysanne sur
les comportements économiques, l'intégration au marché aboutit iné-
luctablement à une différenciation entre bourgeoisie rurale et prolétariat
rural. En l'état, la formule léniniste (reprise par S, Amin et R. Stavenhagen
notamment) est de peu d'utilité: si l'on peut admettre la tendance à la
prolétarisation rurale (en donnant un sens large à cette notion) on ne
constate pas pour autant l'émergence mécanique de relations capita-
listes au sein des communautés paysannes, à de très rares exceptions
près. On constate au contraire la persistance de la production pay-
sanne de type familial (là où, notamment, l'effet de domination LI été
le plus f011, les colonies: exemple de l'Afrique de l'Ouest),
Dans la perspective de ce courant, ce paradoxe peut être levé de
deux manières:
" soit en l'expliquant par une évolution non achevée: pour se repro-
duire, la production paysanne dite indépendante n'a pas d'autre
choix que d'accroître sa dépendance à l'égard des agences privées
ou gouvernementales qui distribuent intrants et crédits, contrôlent la
qualité des produits et la commercialisation, Les paysans survivent
comme paysans" indépendants" en s'auto-exploitant et en acceptant
des changements et des innovations exogènes qui en font des" tra-
vailleurs à domicile" tant qu'un niveau minimal de subsistance est
encore possible sur place (Bernstein) ;

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L'Innovation en agnculture.
Questions de méthodes
et terrains d'observatIon
" soit en l'expliquant par une configuration particulière des rapports
sociaux entre le «Centre" dominant et la «Périphérie" dominée
(théorie de l'articulation des modes de production: Lac1au, Rey).
Ce schéma combine l'approche par l'hétérogénéité et l'approche par
la domination. Les effets du marché sur les communautés paysannes
accentuent la différenciation entre catégories sociales et entre exploita-
tions, provoquent la mobilité de la main-d'œuvre et restreignent consi-
dérablement la capacité des communautés et des exploitants agricoles
à se retirer du système englobant en cas de difficulté. Mais il ne s'ensuit
pas que le mode de production capitaliste pénètre et soumette directe-
ment les modes de production non capitalistes qui prévalent dans les
sociétés paysannes. Bien au contraire, Je secteur capitaliste trouve avan-
tage à la coexistence d'une" petite production marchande" paysanne
qui est en mesure de lui fournir un volant de main-d'œuvre et des
produits d'expoltation dont le coût est abaissé par la prise en charge,
par les communautés paysannes, c1es travailleurs incomplètement pro-
létarisés et par l'auto-exploitation de la main-d'œuvre familiale.
Le principal apport de la théorie de la domination et de ses variantes
est de souligner l'importance de l'analyse historique pour compren-
dre les transformations internes récentes des communautés paysan-
nes en rapport avec le processus de leur intégration au marché
mondial clans la longue période (Klein, Post).
Un autre apport important concerne l'analyse du changement et de
l'innovation. Dans celle perspective, le changement et l'innovation ne
dépendent pas seulement des réponses ou des initiatives des seuls
paysans, mais des combinaisons d'intérêts et des alliances entre les
couches socio-économiques dominantes non paysannes et paysannes.
Dans certains cas, les rappolts sociaux à l'échelle de la société globale
peuvent être responsables d'une véritable" involution agricole" (Geeltz,
Painter) ou peuvent réserver les moyens d'innover à des groupes spé-
culatifs ou sélectionnés (Richards, DarréJ. Dans tous les cas, la diffusion
et le devenir des innovations sont inséparables des réseaux sociaux
constitués à l'interface des communautés paysannes et des agences ou
groupes sociaux non paysans qui interviennent dans ces co0U11unautés.

CONCLUSION
Les différences d'interprétation du modèle paysan (notamment au
regard du changement et de l'innovation dans ces sociétés) amènent
à la seconde question évoquée en introuuction : celle de la confron-
tation du modèle à la diversité des situations observées. On peut

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M.-C. Cormier-Salem
E. Mollard
supposer que les interprétations divergentes découlent en grande
partie des généralisations établies à partir de situations locales ou
régionales particulières. Pour appréhender la spécificité des sociétés
paysannes, il est nécessaire de les replacer dans leur contexte histo-
rique ou régional.
Il apraraît que les deux caractéristiques centrales du modèle -impor-
tance du travail familial ou domestique, et existence d'une marge
d'autonomie des communautés et des exploitations vis-à-vis de la
société et de l"économie globale - ne suffisent pas à déterminer un
comportement-type des sociétés paysannes à l'égard du change-
ment et de l'innovation. La position des sociétés paysannes au sein
des sociétés nationales, la stratification interne des communautés
paysannes, l'histoire de leur intégration au marché sont des variables
qui modulent dans une mesure considérable les effets que l'on peut
attendre de "l'aversion pour le risque" - caractéristique des sociétés
paysannes qui découle des deux premières.
Par conséquent, loin d'être exclusives l'une de l"autre, les variantes
du "modèle paysan" proposées en sociologie doivent pouvoir être
confrontées et combinées afin d'identifier des" situations paysannes"
clairement caractérisées, notamment du point de vue de la "situation
de changement et d'innovation" qui leur correspond.

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L'Innovation en agriculture
Questions de méthodes
et terrains d'observation

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