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Morphologie et syntaxe : concepts clés

Le document présente les notions fondamentales de la syntaxe et de la morphologie, en distinguant les concepts de mot, lexème et mot-forme. Il aborde également la définition de la phrase, soulignant son rôle dans l'expression de contenus propositionnels et les opérations énonciatives. Enfin, il explore la structure interne des mots, en discutant des relations entre morphologie dérivationnelle et flexionnelle.

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Morphologie et syntaxe : concepts clés

Le document présente les notions fondamentales de la syntaxe et de la morphologie, en distinguant les concepts de mot, lexème et mot-forme. Il aborde également la définition de la phrase, soulignant son rôle dans l'expression de contenus propositionnels et les opérations énonciatives. Enfin, il explore la structure interne des mots, en discutant des relations entre morphologie dérivationnelle et flexionnelle.

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Denis Creissels, Cours de syntaxe générale 2004

Chapitre 1

Les notions de base de l’analyse syntaxique

1. Morphologie et syntaxe, mot et phrase

1.1. Morphologie et syntaxe

La syntaxe, au sens couramment donné à ce terme en linguistique, étudie les régularités


que manifestent les combinaisons d’unités dont le rang est compris entre celui du mot et celui
de la phrase. La morphologie quant à elle étudie la structure interne des mots.

1.2. La notion de mot : lexème et mot-forme

Le terme de mot recouvre deux notions qu’il convient de distinguer. Nous ne nous référons
pas au même sens de ‘mot’ lorsque nous disons par exemple que le mot dormez comprend
deux syllabes, ou que dormez et dort dont deux formes du même mot. Pour éviter cette
ambigüité, on peut utiliser lexème pour se référer spécifiquement à ce qui est commun à un
ensemble de mots regroupés sous une même entrée lexicale1 ; on peut de même parler de mot-
forme pour préciser que c’est à la première valeur qu’on se réfère, c’est-à-dire au mot en tant
que séquence de phonèmes ou de lettres. On désigne fréquemment comme paradigme
l’ensemble des mots-formes considérés comme appartenant à un même lexème2.
Le sens lexical d’un mot est ce qui est sémantiquement commun à l’ensemble des mots-
formes qui constituent le paradigme auquel il appartient. Dans la mesure où le terme de
lexical est fortement polysémique, et s’oppose dans certaines de ses acceptions à grammatical
(cf. note 1), il importe de souligner que selon cette définition, il n’y a aucune contradiction à
parler de sens lexical d’un mot grammatical. Par exemple, le pronom possessif le mien est un
mot grammatical ; il fait partie d’un paradigme dont les autres éléments sont la mienne, les
miens et les miennes, et a donc comme sens lexical ‘appartenance à la sphère personnelle de
l’énonciateur’ ; pour chacun des quatre mots-formes qui constituent le paradigme, à ce sens
lexical s’ajoutent une valeur de nombre (singulier / pluriel) et de genre (masculin / féminin).
Le mot (au sens de mot-forme) peut coïncider avec l’unité significative élémentaire (par
exemple, la préposition avec ne peut pas se décomposer en unités significatives plus petites),
mais ce n’est généralement pas le cas. A partir du moment où un paradigme regroupe au
moins deux mots, les mots de ce paradigme sont normalement des formes complexes, et
même un mot qui constitue à lui seul un paradigme peut être morphologiquement complexe,
si sa forme révèle une relation systématique de dérivation avec un autre lexème.
Les combinaisons d’unités significatives reconnues comme mots se caractérisent par un
fort degré de cohésion interne et par une relative autonomie par rapport aux autres mots, ce
qui pousse à faire l’hypothèse que les régularités concernant les combinaisons d’unités

1 Ceci n’est malheureusement pas la seule acception avec laquelle on peut rencontrer le terme de lexème :
–chez certains auteurs, lexème est synonyme de mot plein, et la notion de lexème exclut les mots
grammaticaux (cf. ci-dessous, section 3.3), alors que selon la définition retenue ici elle les englobe ;
–chez d’autres, le terme de lexème s’applique à des unités significatives minimales (ou morphèmes lexicaux,
par opposition aux morphèmes grammaticaux).
2 La question de savoir ce qui peut justifier de regrouper les mots-formes en paradigmes est dans l’immédiat
laissée de côté ; elle sera reprise à la section 2.2.

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Denis Creissels, Cours de syntaxe générale 2004

significatives de rang inférieur au mot ne sont pas de même nature (et donc ne relèvent pas
des mêmes techniques d’analyse et de description) que celles concernant les combinaisons de
mots en unités de rang supérieur.
Afin de pouvoir avancer dans la mise en place des notions fondamentales, nous allons
supposer provisoirement résolue la question du découpage de la phrase en mots. Nous
reviendrons à la section 6 sur les difficultés que peut soulever ce découpage, du fait de
l’existence de formes dont le comportement est tel qu’il est difficile de préciser leur statut du
point de vue du découpage de la phrase en mots ; nous évoquerons aussi à cette occasion le
fait que le découpage en mots tel que le codifie l’orthographe des langues n’est pas toujours
celui auquel on aboutirait en appliquant systématiquement les critères permettant de
reconnaître dans une phrase les frontières de mots.

1.3. La notion de phrase

En dépit de la définition traditionnelle qui caractérise la phrase comme ‘l’expression d’un


sens complet’, il n’est pas possible de définir la phrase de façon satisfaisante comme unité
significative maximale (c’est-à-dire en termes de complétude sémantique ou d’autonomie
sémantique). En effet, selon une telle définition, seuls seraient réellement reconnaissables
comme phrases les énoncés exprimant des vérités universellement valables, dans laquelle les
noms sont pris en valeur générique (L’homme est mortel, le chat est un mammifère, etc.).
Sémantiquement parlant, les phrases ordinaires sont toujours plus ou moins dépendantes du
contexte. C’est en fait un autre type de complétude qui caractérise la phrase.
Si on ne veut pas se contenter d’une approche intuitive, on doit s’appuyer sur les notions
de contenu propositionnel et d’opération énonciative. Un contenu propositionnel (terme qui
renvoie à la notion de proposition telle que l’a élaborée la tradition logique), est la
représentation d’un état possible du monde (événement, situation) au moyen des lexèmes
d’une langue. Quant à la notion d’opération énonciative, elle englobe notamment les notions
sur lesquelles se base le classement traditionnel des phrases en déclaratives (ou assertives),
interrogatives et impératives :
–les phrases déclaratives affirment l’adéquation (assertion positive) ou l’inadéquation
(assertion négative) d’un contenu propositionnel à la description d’une situation de référence ;
–les phrases interrogatives sont de deux types : ou bien l’allocutaire doit assumer
l’assertion d’un contenu propositionnel que lui fournit l’énonciateur (questions appelant une
réponse par oui ou par non), ou bien l’énonciateur fournit un contenu propositionnel
incomplet que l’allocutaire doit compléter (questions à proformes interrogatives) ;
–les phrases injonctives signifient que l’énonciateur met en demeure l’allocutaire de faire
en sorte que la réalité devienne conforme à un certain contenu propositionnel.
Le propre du langage est de fournir aux locuteurs la possibilité de construire une variété
illimitée de contenus propositionnels et d’expliciter les opérations qu’ils effectuent en
manipulant ces contenus propositionnels dans l’interaction communicative, et la phrase est le
cadre dans lequel se manifestent systématiquement ces possibilités. Par exemple, les phrases
des ex. (1) à (3) ainsi que les groupes de mots entre crochets dans l’ex. (4) renvoient à la
même représentation d’un événement conceptualisé comme réparer mettant en jeu deux
entités désignées respectivement comme Jean et la voiture, et les variations d’un exemple à
l’autre expriment de manière systématique différentes possibilités de manipuler ce contenu
propositionnel dans un acte d’énonciation :
–les phrases de l’ex. (1) sont des unités phrastiques indépendantes de type assertif, positif –
(1a)– et négatif –(1b) ;

(1) a. Jean a réparé la voiture

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Denis Creissels, Cours de syntaxe générale 2004

b. Jean n’a pas réparé la voiture

–les phrases de l’ex. (2) sont des unités phrastiques indépendantes de type injonctif –(2a)–
et interrogatif –(2b-d) ;

(2) a. Que Jean répare la voiture !

b. Qui est-ce qui a réparé la voiture ?

c. Qu’est-ce que Jean a réparé ?

d. Est-ce que Jean a réparé la voiture ?

–les phrases de l’ex. (3) sont des unités phrastiques qui expriment différentes façons de
présenter le même contenu informatif en fonction du contexte discursif ;

(3) a. C’est Jean qui a réparé la voiture (… moi, j’en aurais été incapable)

b. C’est la voiture que Jean a réparé (... pas la moto)

–enfin, les groupes de mots entre crochets dans l’ex. (4) sont des unités phrastiques
enchâssées à l’intérieur d’autres unités phrastiques, et leur statut énonciatif dépend de la façon
dont elles participent à la construction de l’unité phrastique dans laquelle elles sont
enchâssées.

(4) a. Je crois [que Jean a réparé la voiture]

b. Je ne sais pas [si Jean a réparé la voiture]

c. J’ai demandé à Jean [de réparer la voiture]

d. Jean a promis [de réparer la voiture]

e. Tu peux partir avec la voiture [que Jean a réparée]

La phrase est donc une combinaison de mots dont la structuration permet l’expression
systématique de l’élaboration énonciative d’un contenu propositionnel ; autrement dit, le
propre d’une unité phrastique est de participer à un jeu de correspondances régulières avec
d’autres unités phrastiques qui expriment une élaboration énonciative différente d’un même
contenu propositionnel3.

3 La grammaire transformationnelle des années 60-70 a eu le mérite de mettre pour la première fois fortement
l’accent sur cet aspect de l’organisation de la langue, et sur la nécessité d’en donner une description aussi précise
et exhaustive que possible. Cette option a largement conditionné le développement ultérieur des recherches en
syntaxe, indépendamment des positions que peuvent avoir les différentes théories contemporaines sur les
présupposés théoriques de la grammaire transformationnelle et sur le type de formalisation qui est le mieux à
même de décrire les phénomènes dont la grammaire transformationnelle a proposé une première systématisation.

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2. La structure interne des mots et ses relations avec la syntaxe

2.1. La notion de morphème et ses limites

La notion de structure morphologique des mots découle du fait qu’on peut trouver entre les
mots des ressemblances partielles de forme régulièrement associées à des ressemblances
partielles de signification. Ce sont d’ailleurs ces relations qui permettent de considérer que
deux mots-formes appartiennent au même lexème, ou que deux lexèmes appartiennent à la
même famille. Dans les cas simples, comme celui de l’ex. (5), on peut rendre compte de ces
relations en découpant les mots-formes en segments qui véhiculent chacun une partie de la
signification.

(5) aim-er aim-ons — aim-able —


trouv-er trouv-ons — trouv-able in-trouv-able
lav-er lav-ons lav-eur lav-able —
cass-er cass-ons cass-eur cass-able in-cass-able

A partir de là, il est tentant de poser comme principe général que, de même que la phrase
est une chaîne de mots, le mot est une chaîne de segments significatifs minimaux, ou
morphèmes, et le morphème est à son tour une chaîne de phonèmes (ou de lettres).
Il n’y a toutefois rien d’exceptionnel à ce que les relations régulières entre mots prennent
des formes qui se prêtent mal à une telle analyse, et il est préférable de reconnaître la
possibilité d’opérations morphologiques autres que la simple adjonction d’affixes à une base.
En particulier, dans une morphologie parfaitement concaténative, on peut identifier le
lexème à la base à laquelle s’attachent les affixes flexionnels. Dans cette optique, il serait
cohérent de désigner par exemple comme ‘le lexème verbal trouv-’ ce qu’on désigne plus
communément comme ‘le verbe trouver’. Une telle pratique, qui aurait l’avantage de réduire
les risques de confusion entre mot en tant que lexème et mot-forme, est malheureusement
difficilement généralisable aux mots (comme par exemple en français le verbe savoir) dont la
flexion met en jeu des opérations plus complexes que la simple adjonction d’affixes à une
base qui reste constante tout au long de la flexion. C’est ce qui justifie de s’en tenir à la
pratique traditionnelle qui consiste à désigner les lexèmes variables (c’est-à-dire dont le
paradigme comporte au moins deux formes) au moyen d’une de leur formes
conventionnellement choisie (par exemple l’infinitif pour les verbes4, le masculin singulier
pour les adjectifs, etc.).
Dans une conception ‘lexicaliste’ de la syntaxe, qui pose une séparation stricte entre les
règles de formation des mots et les règles de concaténation des mots en phrases, il est inutile
d’approfondir plus cette question, car il n’y a là aucun problème particulier : dans cette
conception, les règles de syntaxe tiennent bien sûr compte de caractéristiques des mots qui
leur sont conférées par leur structure interne, mais la façon précise dont ces caractéristiques se
manifestent dans la structure du mot n’est pas pertinente pour la syntaxe (par exemple, il peut
être pertinent pour une règle de syntaxe qu’un nom soit à la forme du singulier ou à la forme
du pluriel, mais une règle de syntaxe n’a pas à prendre en considération le fait que le pluriel
d’un nom soit formé par préfixation, suffixation, redoublement, antériorisation d’une voyelle,

4 Remarquons au passage que la convention d’utiliser la forme d’infinitif pour se référer aux lexèmes verbaux
est loin d’être universelle. Selon les traditions, d’autres formes sont utilisées (par exemple en hongrois, la
troisième personne du singulier du présent), et d’ailleurs la convention d’utiliser la forme d’infinitif pour se
référer aux lexèmes verbaux n’est pas généralisable pour la simple raison que l’infinitif en tant que type
particulier de forme grammaticale n’existe pas dans toutes les langues.

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changement tonal, etc.). C’est d’ailleurs pourquoi, dans les exemples qui illustrent ce cours,
les mots ne sont pas systématiquement segmentés en morphèmes, même dans les cas où cela
ne poserait aucun problème majeur. L’important est que les gloses fassent clairement
apparaître les traits syntaxiquement pertinents (comme par exemple singulier, première
personne du pluriel) que possède chaque mot du fait de sa structure interne.

2.2. Dérivation et flexion

La morphologie est traditionnellement subdivisée en morphologie dérivationnelle, qui


étudie la relation entre lexèmes qui peuvent être considérés comme appartenant à une même
‘famille de mots’, et morphologie flexionnelle, qui étudie la relation entre les différents
formes d’un même lexème. Cette définition oblige à poser la question de la justification
théorique du regroupement des mots-formes en paradigmes, et des critères utilisables pour
établir ce regroupement.
Dans la pratique, il n’est pas difficile de reconnaitre comme relevant de la dérivation les
processus morphologiques qui changent la catégorie syntaxique des mots (chanter —>
chanteur), par contre la question des critères permettant de caractériser comme flexionnels ou
dérivationnels les processus morphologiques qui ne changent pas la catégorie syntaxique des
mots auxquels ils s’appliquent est une question délicate. De tous les critères qui ont pu être
proposés, celui qui semble le plus intéressant est celui qui fait référence à l’interaction entre la
structure morphologique du mot et son comportement syntaxique. Selon ce critère, seules les
caractéristiques flexionnelles du mot peuvent intervenir dans la formulation de règles
syntaxiques, et il ne doit pas exister de règle syntaxique spécifique à tel ou tel type de mot
dérivé. Autrement dit, la dérivation peut modifier les propriétés syntaxiques du mot, mais le
comportement syntaxique d’un mot dérivé doit pouvoir se prédire en le rattachant simplement
à une catégorie à laquelle appartiennent aussi des mots non dérivés. Par contre, une règle de
syntaxe peut comporter des conditions nécessaires sur les caractéristiques flexionnelles des
mots auxquels elle s’applique.
Par exemple, selon ce critère, l’infinitif du français est une formation flexionnelle, car les
propriétés syntaxiques des infinitifs ne se retrouvent dans aucun mot qui ne présente pas la
terminaison caractéristique des infinitifs ; par contre, le nom d’action est une formation
dérivationnelle, car les noms d’action ont les mêmes propriétés sytnaxiques que les noms qui
ne sont pas dérivés de verbe. Le temps verbal est une catégorie flexionnelle, car aucun mot
dépourvu de variation en temps ne peut se substituer au verbe conjugué. Le pluriel des noms
est aussi en français une catégorie flexionnelle, du fait de l’existence de règles d’accord en
nombre ; par contre, dans une langue qui aurait une formation morphologique de pluriel des
noms ne donnant lieu à aucun phénomène d’accord, on devrait envisager la possibilité de
reconnaître le pluriel comme une catégorie dérivationnelle.

3. Classes de mots

3.1. Critères possibles de classement

Une répartition des mots en classes est nécessaire pour pouvoir formuler les règles selon
lesquelles, dans une langue, certaines combinaisons de mots sont des phrases possibles, et
d’autres pas. Pami les systèmes de classement des mots qu’on peut a priori imaginer, il faut
dans la perspective syntaxique s’efforcer d’établir celui qui permet de formuler le plus
simplement possible des règles de syntaxe ayant un maximum de généralité.
Les mots peuvent être classés selon leur distribution, c’est-à-dire en observant le fait que
seuls certains mots peuvent occuper une position donnée dans une construction donnée.

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Denis Creissels, Cours de syntaxe générale 2004

(6) a. Cet homme —


chante
dort
*médecin
*intelligent

b. Cet homme est —


*chante
*dort
médecin
intelligent

Les mots peuvent être classés selon les possibilités de faire varier leur structure interne, et,
comme cela a déjà été évoqué, certaines au moins des caractéristiques morphologiques du mot
ont un lien direct avec son comportement syntaxique. Par exemple, en français, le fait que
dort et intelligent ont une distribution différente est corrélé au fait que dort peut varier en
personne (dort / dormons) ou en temps (dort / dormait), alors que intelligent n’a pas ces
possibilités, tandis qu’inversement, intelligent peut varier en genre (intelligent / intelligente),
mais pas dort.
Les définitions de la grammaire traditionnelle suggèrent aussi la possiblité d’utiliser des
critères sémantiques, mais la question de la relation entre classes grammaticales de mots et
types de significations est à poser une fois le classement grammatical des mots établi selon
des critères strictement formels, car il n’y a pas une relation nécessaire entre le comportement
grammatical et le sens dénotatif des mots pris individuellement, même si au niveau du lexique
pris globalement on peut reconnaître des relations entre les classes de mots et certains
prototypes sémantiques. Par exemple, il est banal qu’une même notion puisse apparaître à la
fois sous forme de nom et sous forme de verbe, le nom et le verbe qui signifient une même
notion pouvant selon les cas être formellement apparentés –ex. (7a)– ou totalement différents
–ex. (7b).

(7) a. aimer / amour


pleuvoir /pluie

b. tomber / chute
tuer / meurtre

3.2. Discussion

Le critère morphologique n’est jamais suffisant à lui seul pour reconnaître toutes les
classes de mots qu’il est nécessaire de distinguer du point de vue syntaxique. Notamment, il
est impossible de justifier sur la base du seul critère morphologique la répartition des mots
invariables en plusieurs classes différentes (cf. par exemple la distinction entre conjonctions
et prépositions en français). En français, le critère morphologique est aussi mis en défaut en
ce qui concerne la distinction entre noms et adjectifs, car noms et adjectifs varient également

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en nombre, et beaucoup de noms (par exemple boulanger / boulangère) ont des variations en
genre5.
Par ailleurs, seule une partie de la structure interne des mots est directement pertinente
pour la syntaxe : si la morphologie flexionnelle est par définition même à prendre en
considération dans un classement des mots orienté vers la possibilité de formuler le plus
simplement possible les règles syntaxiques, par contre la prise en compte de la morphologie
dérivationnelle dans l’établissement des classes de mots ne ferait qu’introduire des
complications inutiles.
En ce qui concerne maintenant le critère distributionnel, il ne peut fonctionner de manière
satisfaisante qu’en faisant abstraction des limitations aux combinaisons de mots qui tiennent à
des incompatibilités sémantiques (par exemple, n’importe quel adjectif ne peut pas qualifier
n’importe quel nom). Le critère distributionnel est indispensable pour tester des hypothèses de
classement (au sens où on doit rejeter toute hypothèse de classement des mots qui ne serait
pas confirmée par des observations sur leur distribution), mais il serait illusoire de penser
pouvoir établir le classement des mots d’une langue en appliquant brutalement, sans aucune
hypothèse préalable, un principe selon lequel deux mots qui ne peuvent pas commuter entre
eux dans au moins un contexte devraient être reconnus comme appartenant à deux classes
différentes.
Une application mécanique de la méthode distributionnelle est par ailleurs difficilement
compatible avec le fait que les formes grammaticales d’un même mot (par exemple les formes
casuelles du nom, dans les langues où les noms varient en cas) peuvent avoir des distributions
différentes.
L’application des tests distributionnels doit enfin tenir compte de l’existence possible de
lexèmes à statut multiple, c’est-à-dire aptes à donner naissance à des formes qui peuvent
relever de plusieurs types différents, ainsi que de la possibilité d’homonymie entre des formes
de type différent issues d’un même lexème à statut multiple. Par exemple, un mot ne se
reconnaît pas de manière générale comme nom ou verbe dans l’absolu, mais relativement à
une construction à laquelle il participe et au paradigme auquel il se rattache dans la
construction en question. Dans la plupart des langues, et notamment en anglais –ex. (8)– et en
français –ex. (9), l’homonymie entre formes verbales et formes nominales sémantiquement
apparentées est un phénomène banal. Dans de tels cas, il n’est pas difficile d’observer que
deux mots à la fois formellement identiques et sémantiquement apparentés ne manifestent pas
les mêmes possibilités de varier et de se combiner avec des modifieurs selon qu’ils ont le
statut de verbe ou celui de nom – ex.(10). Mais une application brutale de la méthode
distributionnelle aboutirait là à une complication inutile, car elle conduirait au moins dans un
premier temps à traiter de tels mots comme formant une classe spéciale, alors qu’il est
beaucoup plus simple de leur reconnaître le double statut de noms et de verbes.

(8) a. Usually, we break for coffee at ten

b. She rang me during the break

(9) a. La dernière limite est fixée au 15 mai

b. Cette nouvelle loi limite les pouvoirs des préfets

5 L’argument traditionnel selon lequel les variations en genre sont de nature flexionnelle pour les adjectifs et
dérivationnelle pour les noms est passablement circulaire, car d’une strict point de vue morphologique les
variations en genre des noms ne sont pas différentes de celles des adjectifs.

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Denis Creissels, Cours de syntaxe générale 2004

(10) a. Je-me-limit-er-ai à l’essentiel

b. Je lui ai indiqué l-es-limite-s à ne pas dépasser

Un autre aspect du classement des mots qui échappe totalement à une application
mécanique de la méthode distributionnelle est la décision de considérer que deux mots qui
n’ont pas exactement la même distribution appartiennent à deux classes différentes ou à deux
sous-classes d’une même grande classe.
En conclusion, il n’existe pas de méthode pour régler de façon satisfaisante la question de
la répartition des mots en classes sur la seule base de l’observation des variations
morphologiques des mots et de leurs possibilités de commutations. Il est indispensable de
prendre en considération des hypothèses générales sur des aspects jugés particulièrement
importants de l’organisation de la phrase, et de chercher à partir de là la cohérence qui
s’établit, de manière variable d’une langue à l’autre, entre ces aspects de l’organisation de la
phrase et les caractéristiques morphologiques et/ou distributionnelles des mots. C’est cette
démarche qui sera développée aux chapitres 2 à 6.

3.3. Mots pleins et mots grammaticaux

Comme beaucoup des notions de base de l’analyse linguistique, la distinction entre mots
pleins et mots grammaticaux est une distinction unanimement admise mais qui s’avère
difficile à préciser au moyen de tests à la fois opératoires et théoriquement justifiés permettant
de distinguer les uns des autres mots pleins et mots grammaticaux6.
Le test le plus généralement invoqué pour opérer cette distinction est que les mots pleins
constituent des classes ouvertes et peu stables, alors que les mots grammaticaux constituent
des classes fermées et relativement stables, mais l’application de ce critère est parfois
problématique, et la question de sa justification théorique reste entière.
Une définition qui semble particulièrement intéressante, bien que rarement envisagée,
consiste à poser que les classes de mots pleins sont celles où vont se ranger les lexèmes qui
sémantiquement ont un sens dénotatif indépendant de toute référence à la construction d’un
discours (par exemple, un objet est reconnaissable comme table ou chaise quelles que soient
les conditions dans lesquelles on en parle), alors que la signification des mots grammaticaux
est relative à la construction d’un discours (par exemple, il n’y a pas d’objet qui soit
intrinsèquement celui-ci ou le mien). Cette définition ne résoud pas toutes les difficultés, mais
elle permet au moins d’éviter un certain nombre de faux problèmes.
Par exemple, quels que soient les critères invoqués pour distinguer les mots pleins des
mots grammaticaux, les prépositions apparaissent difficiles à classer selon cette distinction.
Or, la définition ci-dessus permet sans problème de reconnaître par exemple que la
préposition sur du français, même si on peut dans certaines constructions lui reconnaître des
emplois grammaticalisés, a fondamentalement le statut de mot plein : dans A est sur B (par

6 Ces termes sont repris ici faute de mieux pour une distinction dont il semble impossible de se passer, mais pour
laquelle n’existe aucune solution terminologique pleinement satisfaisante. Il convient de s’attacher à leur
définition plus qu’à la signification que suggère leur étymologie. Le terme de mot plein correspond dans la
terminologie anglaise à content word. Il a bien sûr l’inconvénient de suggérer que les mots qui ne sont pas
‘pleins’ seraient d’une manière ou d’une autre ‘vides’, ce qui n’est évidemment pas le cas. On peut être tenté de
lui préférer mot lexical, mais ce terme implique une opposition entre lexical et grammatical difficile à articuler
avec la notion courante de lexique comme ensemble des mots d’une langue, ainsi qu’avec la décision d’utiliser
de manière générale le terme de lexème pour se référer à ce qui est commun aux mots-formes regroupés sous une
même entrée lexicale. En ce qui concerne mot grammatical, le terme anglais correspondant est function word,
qu’on traduit parfois en français par mot fonctionnel ; on trouve parfois aussi le terme de mot-outil.

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exemple, Le journal est sur la table) sur signifie entre deux entités A et B une relation dont la
reconnaissance est purement un problème de conceptualisation d’une situation de référence.
Beaucoup de difficultés auxquelles on se heurte dans la description grammaticale des
langues tiennent au fait que sont constamment à l’œuvre des processus de grammaticalisation
par lesquels :
–les mots pleins présentant certaines caractéristiques sémantiques tendent à devenir des
mots grammaticaux ;
–les mots grammaticaux tendent à perdre leur autonomie et à devenir des affixes.

4. La structure en constituants de la phrase

4.1. La notion de constituant

En première approximation, la phrase se présente comme une suite de mots. Mais les
locuteurs ont l’intuition de l’existence de ‘groupes de mots’ qui fonctionnent comme un seul
bloc à un certain niveau de la structure de la phrase. Cette intuition peut être précisée par
différents tests, notamment en observant des modifications de l’unité phrastique qui
impliquent la présence de mots ou groupes de mots en une position différente de leur position
canonique (c’est-à-dire différente de celle qu’ils occuperaient dans une phrase indépendante
de type assertif minimalement marquée du point de vue discursif). L’ex. (11) montre qu’en
français, la focalisation peut fournir des indications sur la structure en constituants de la
phrase.

(11) a. Jean a parlé [de son projet de thèse] [au directeur du département]

b. C’est [de son projet de thèse] que Jean a parlé — au directeur du département

c. C’est [au directeur du département] que Jean a parlé de son projet de thèse —

d. *C’est [au directeur] que Jean a parlé de son projet de thèse — du département

e. * C’est [de son projet] que Jean a parlé — de thèse au directeur du département

f. * C’est [de thèse au directeur] que Jean a parlé de son projet — du département

En dehors des tests reposant sur la possibilité de déplacer en bloc les groupes de mots qui
forment des constituants, les manipulations suivantes sont généralement considérées comme
susceptibles de fournir des indices de l’existence de constituants syntaxiques :
–possibilité / impossibilité de ne pas répéter certains mots ou groupes de mots (ellipse) : Si
Jean veut [venir avec nous au cinéma], il peut — ;
–possibilité / impossibilité de substituer à un groupe de mots une proforme : Jean m’[en] a
déjà parlé, [de son projet de thèse] ;
–possibilité de coordonner un constituant avec d’autres constituants du même type : Jean
veut [vendre sa vieille voiture] et [acheter une moto] ;
Ces tests ne donnent malheureusement pas toujours des résultats dont l’interprétation est
évidente, et des tests différents appliqués au même groupe de mots peuvent donner des
indications contradictoires. Il faut notamment être très prudent dans la manipulation des tests
de coordination, car le fonctionnement de la coordination peut s’accompagner de phénomènes
d’ellipse qui ont comme résultat que souvent, cela n’a pas de sens de vouloir comparer
directement le deuxième terme d’une coordination à la partie de la phrase qui précède. Par

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exemple, la possibilité d’ellipse qu’indiquent les parenthèses dans des phrases comme Jean a
posé le journal sur la table et (a posé) le colis sur la chaise ou Jean est parti en voiture et
Marie (est partie) à pied a pour effet de faire apparaître comme deuxième terme d’une
coordination les groupes de mots le colis sur la chaise et Marie à pied, qui dans ces
constructions représentent respectivement la forme elliptique d’un groupe verbal et d’une
phrase, et qu’il serait donc absurde de vouloir utiliser tels quels pour dégager la structure en
constituants de Jean a posé le journal sur la table et Jean est parti en voiture.

4.2. Types majeurs de constituants

Il est parfois difficile de prouver la pertinence des divers types de regroupements de mots
en constituants postulés par les théories syntaxiques qui font un usage particulièrement
systématique de cette notion7.
Les seuls constituants syntaxiques qui se laissent généralement isoler sans difficulté (et les
seuls dont il est crucial de reconnaître l’existence dans les analyses syntaxiques) sont :
–les constituants nominaux, formés par un nom accompagné d’un nombre variable de
termes de nature diverse qu’on peut désigner de manière générale comme ‘modifieurs du
nom’ ;
–les constituants phrastiques, c’est-à-dire des fragments de phrase ayant eux-mêmes une
structure interne de type phrastique, comme les ‘propositions subordonnées’ des analyses
syntaxiques traditionnelles ;
–les constituants prépositionnels (ou selon les langues, postpositionnels) formés par une
préposition et un constituant nominal (ou par un constituant nominal et une postposition) ;
–les constituants adjectivaux et adverbiaux, formés par un adjectif ou un adverbe
accompagné d’un nombre variable de modifieurs (Jean est [très fier de sa nouvelle voiture],
Jean court [presque aussi rapidement que Paul].
Il faut toutefois noter que :
–souvent, les prépositions ou postpositions s’avèrent avoir de manière plus ou moins nette
des propriétés de morphèmes liés (cf. section 6), ce qui fait que des constituants
traditionnellement reconnus comme ‘groupes prépositionnels (ou postpositionnels)’ peuvent
être réanalysables comme des groupes nominaux dont le premier mot (ou le dernier) s’affixe
un morphème qui marque la fonction du constituant nominal dans la construction à laquelle il
participe ;
–les notions de constituant adjectival et de constituant adverbial ne sont intéressantes que
dans les langues où adjectifs et adverbes ont la propriété de pouvoir prendre comme
compléments des groupes nominaux ou prépositionnels, ce qui n’est pas universel.
Et il est important d’avoir à l’esprit qu’on se heurte très souvent à des problèmes qui dans
beaucoup de langues ne semblent pas avoir de solution satisfaisante :
–lorsqu’on veut justifier la reconnaissance d’un groupe verbal formé par le verbe et les
termes de sa construction autres que le sujet (cf. section 4.3 ci-dessous) ;
–lorsqu’on veut analyser systématiquement comme une hiérarchie de constituants emboîtés
les uns dans les autres la structure interne des constituants nominaux et des groupes verbaux.

7 C’est pour cette raison que dans ce cours, on n’aura recours qu’exceptionnellement à la représentation de la
structure en constituants des phrases sous forme d’arbre. Les représentations arborescentes ont en effet
l’inconvénient d’obliger à tout instant à prendre position sur des aspects problématiques de la structure en
constituants qui n’ont aucune relation directe avec les questions discutées. On s’en tiendra généralement à
l’utilisation de crochets, qui lors de la discussion de questions particulières a l’avantage de permettre d’expliciter
seulement les aspects pertinents de la structure en constituants.

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Denis Creissels, Cours de syntaxe générale 2004

4.3. La notion de groupe verbal

Parmi les types de constituants dont les analyses syntaxiques récentes posent souvent
l’existence, la notion de groupe verbal, bien qu’indiscutablement utile pour décrire de
nombreux mécanismes syntaxiques, est par bien des aspects problématique, surtout dans
certaines langues. Il est notamment difficile de soutenir l’existence d’un groupe verbal
réunissant le verbe et les termes de sa construction autres que le sujet dans les langues qui
placent systématiquement le verbe en tête de phrase et le sujet immédiatement après le verbe.
Ce problème cesse toutefois d’en être un si on admet que, de même que les constituants
nominaux ont en principe pour tête un nom, les phrases et constituants phrastiques ont en
principe pour tête un verbe ; en effet, dans cette optique (qui est celle qu’adopte ce cours), le
groupe verbal n’a pas à être défini de manière indépendante, car ce n’est ni plus ni moins
qu’une phrase non saturée (c’est-à-dire à laquelle il manque un constituant nominal en
fonction de sujet pour être une unité phrastique complète). Ce qui sur un plan théorique crée
des difficultés, c’est la conception selon laquelle le sujet est extérieur à la construction
maximale ayant pour tête le verbe. Cette position a été défendue par les premières versions de
la grammaire générative, mais elle est de plus en plus abandonnée.

4.4. Structure en constituants des phrases complexes par subordination

A propos des constituants phrastiques (ou phrases enchâssées), un reproche qu’on peut
faire à la grammaire traditionnelle est qu’elle présente systématiquement les phrases
complexes comme des enchaînements de ‘propositions’, y compris dans des cas de phrases
complexes par subordination où il est évident que la construction est plutôt à décrire comme
un enchâssement, car la subordonnée fonctionne comme constituant de la principale.
Par exemple, la grammaire traditionnelle découpe (12a) en une proposition principale je
vois et une proposition subordonnée (que) vous êtes bien arrivé et présente la conjonction que
comme ‘reliant’ ces deux unités phrastiques. Mais en réalité, cet énoncé constitue
globalement une unité phrastique, à l’intérieur de laquelle une autre unité phrastique
fonctionne comme un constituant : que vous êtes bien arrivé dans l’ex. (12a) est tout aussi
intégré à l’unité phrastique qui a pour noyau le verbe voir que un enfant dans l’ex. (12b) :
l’impossibilité de (12c) ou (12d) montre que le verbe voir peut ainsi prendre un complément
phrastique ou un complément nominal qui par ailleurs n’ont pas exactement les mêmes
propriétés syntaxiques, mais qui sont néammoins équivalents au sens où ils saturent
également l’une des valences du verbe voir. Seule la notion d’enchâssement d’unités
phrastiques –qu’on peut figurer soit au moyen de représentations arborescentes, soit au moyen
de parenthèses emboîtées, comme en (12e)– peut correctement rendre compte de la relation
entre les deux structures phrastiques impliquées dans la construction de (12a).

(12) a. Je vois [que vous êtes bien arrivé]


cf. Ce que je vois, c’est [que vous êtes bien arrivé]

b. Je vois [un enfant]


cf. Ce que je vois, c’est [un enfant]

c. *Je vois [un enfant] [que vous êtes bien arrivé]

d. *Je vois [que vous êtes bien arrivé] [un enfant]

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Denis Creissels, Cours de syntaxe générale 2004

e. [S1 Je vois [S2 que vous êtes bien arrivé S2] S1]

(et non pas [S1 Je vois S1] que [S2 vous êtes bien arrivé S2])

4.5. La structure interne des constituants : tête et dépendants

Parmi les mots qui forment un constituant, la tête est celui qui détermine le statut
syntaxique du constituant pris en bloc. Ainsi, le constituant nominal a en principe pour tête un
nom, et la phrase a en principe pour tête un verbe. Les autres mots ou groupes de mots qui
entrent dans la formation du constituant peuvent être désignés du terme générique de
dépendants (on dit aussi modifieurs, et ce terme sera largement utilisé ici, mais il faut être
attentif au fait que certains auteurs donnent à ce terme un sens plus retreint).
La notion de tête est fondamentalement le reflet syntaxique du fait que, sémantiquement,
les dépendants précisent un sens dénotatif qui est donné par la tête : le nouveau directeur du
département dénote un individu catégorisé comme directeur, et Jean m’a parlé de toi se
réfère à un événement catégorisé comme parler.
D’un point de vue strictement syntaxique, la reconnaissance d’un mot comme tête d’un
constituant est évidente lorsque ce mot a la même distribution syntaxique que le constituant
dont il est la tête : lorsque le constituant nominal peut se réduire à un nom, et lorsqu’une
forme verbale peut constituer une phrase à elle seule, il n’y a pas de difficulté à reconnaître le
nom comme tête du constituant nominal, et le verbe comme tête de la phrase. Par contre, le
caractère obligatoire de certains dépendants peut poser problème à la reconnaissance d’une
relation tête-dépendant ; par exemple, dans beaucoup de langues, le sujet est un terme
obligatoire de la phrase, ce qui explique que la reconnaissance du verbe comme tête de la
phrase et du sujet comme dépendant du verbe a mis longtemps à s’imposer, et ne fait toujours
pas l’unanimité chez les linguistes.
La reconnaissance d’une relation tête-dépendants est particulièrement problématique
lorsque le nom ou le verbe sont nécessairement associés à des mots grammaticaux
(déterminants dans le cas du nom, auxiliaires dans le cas du verbe) avec lesquels ils partagent
les propriétés grammaticales communément considérées comme caractéristiques des têtes de
constituants8.
Parmi les critères morphosyntaxiques susceptibles de justifier la relation tête-dépendant, on
peut être tenté de poser comme principe qu’une tête peut déterminer certaines caractéristiques
formelles de ses dépendants, mais pas l’inverse. En réalité, d’un point de vue typologique,
l’application systématique d’un tel critère ne peut aboutir qu’à des incohérences, notamment
du fait de la variété des phénomènes d’accord observés dans les langues. Il est préférable de
considérer que les marques morphologiques d’une relation tête-dépendant, lorsqu’elles
existent, peuvent aussi bien apparaître sur la tête que sur le dépendant (ou éventuellement sur
les deux à la fois, comme par exemple en turc où, dans un constituant nominal comme ev-in
kapı-sı ‘la porte de la maison’, le dépendant ev ‘maison’ est au cas génitif, et la tête kapı
‘porte’ est à la forme possessive –à lui seul, le mot kapı-sı signifierait ‘sa porte’).

8 C’est ce qui a conduit les linguistes de l’école chomskyenne à une révision radicale de la notion de tête, selon
laquelle le constituant nominal et la phrase sont la projection de ‘têtes fonctionnelles’ abstraites, qui ne sont pas
nécessairement apparentes dans la phrase réalisée, et qui lorsqu’elles se manifestent peuvent prendre la forme
d’affixes flexionnels.

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