Identité et corps en Afrique : un récit
Identité et corps en Afrique : un récit
Le corps
De ce visage que j’ai reçu à ma naissance, j’ai des choses à dire. D’abord, qu’il m’a
fallu l’accepter. Affirmer que je ne l’aimais pas serait lui donner une importance qu’il n’avait
pas quand j’étais enfant. Je ne le haïssais pas, je l’ignorais, je l’évitais. Je ne le regardais
pas dans les miroirs. Pendant des années, je crois que je ne l'ai jamais vu. Sur les photos, je
détournais les yeux, comme si quelqu‘un d’autre s’était substitué à moi.
À l’âge de huit ans à peu près, j’ai vécu en Afrique de l’Ouest,au Nigeria, dans une
région assez isolée où,hormis mon père et ma mère, il n’y avait pas d’Européens, et où
l’humanité, pour l’enfant que j’étais, se composait uniquement d’Ibos et de Yoroubas. Dans
la case que nous habitions (le mot case a quelque chose de colonial qui peut aujourd’hui
choquer, mais qui décrit bien le logement de fonction que le gouvernement anglais avait
prévu pour les médecins militaires, une dalle de ciment pour le sol, quatre murs de parpaing
sans crépi, un toit de tôle ondulée recouvert de feuilles, aucune décoration, des hamacs
accrochés aux murs pour servir de lits et, seule concession au luxe, une douche reliée par
des tubes de fer à un réservoir sur le toit que chauffait le soleil), dans cette case, donc, il n’y
avait pas de miroirs, pas de tableaux, rien qui pût nous rappeler le monde où nous avions
vécu jusque-là. Un crucifix que mon père avait accroché au mur, mais sans représentation
humaine. C’est là que j’ai appris à oublier. Il me semble que c’est de l’entrée dans cette
case, à Ogoja, que date l’effacement de mon visage, et des visages de tous ceux qui étaient
autour de moi.
De ce temps, pour ainsi dire consécutivement, date l’apparition des corps. Mon
corps, le corps de ma mère, le corps de mon frère, le corps des jeunes garçons du voisinage
avec qui je jouais, le corps des femmes africaines dans les chemins, autour de la maison, ou
bien au marché, près de la rivière. Leur stature, leurs seins lourds, la peau luisante de leur
dos. Le sexe des garçons, leur gland rose circoncis. Des visages sans doute, mais comme
des masques de cuir, endurcis, couturés de cicatrices, de marques rituelles. Les ventres
saillants, le bouton du nombril pareil à un galet cousu sous la peau. L’odeur des corps aussi,
le toucher, la peau non pas rude mais chaude et légère, hérissée de milliers de poils. J’ai
cette impression de la grande proximité, du nombre des corps autour de moi, quelque chose
que je n’avais pas connu auparavant, quelque chose de nouveau et de familier à la fois, qui
excluait la peur.
En Afrique, l’impudeur des corps était magnifique. Elle donnait du champ, de la
profondeur, elle multipliait les sensations, elle tendait un réseau humain autour de moi. Elle
s’harmonisait avec le pays ibo,avec le tracé de la rivière Aiya, avec les cases du village,
leurs toits couleur fauve, leurs murs couleur de terre.Elle brillait dans ces noms qui entraient
en moi et qui signifiaient beaucoup plus que des noms de lieux : Ogoja, Abakaliki, Enugu,
Obudu, Baterik, Ogrude, Obubra. Elle imprégnait la muraille de la forêt pluvieuse qui nous
enserrait de toutes parts.
Quand on est enfant, on n’use pas de mots (et les mots ne sont pas usés). Je suis
en ce temps-là très loin des adjectifs, des substantifs. Je ne peux pas dire ni même penser :
admirable, immense, puissance. Mais je suis capable de le ressentir. À quel point les arbres
aux troncs rectilignes s’élancent vers la voûte nocturne fermée au-dessus de moi, enfermant
comme dans un tunnel la brèche sanglante de la route de latérite qui va d’Ogoja vers
Obudu, à quel point dans les clairières des villages je ressens les corps nus, brillants de
sueur, les
silhouettes larges des femmes, les enfants accrochés à leur hanche, tout cela qui forme un
ensemble cohérent, dénué de mensonge.
L’entrée dans Obudu, je m’en souviens bien : la route sort de l’ombre de la forêt et
entre tout droit dans le village, en plein soleil. Mon père a arrêté son auto, avec ma mère il
doit parler aux officiels. Je suis seul au milieu de la foule, je n’ai pas peur. Les mains me
touchent, passent sur mes bras, sur mes cheveux autour du bord de mon chapeau. Parmi
tous ceux qui se pressent autour de moi, il y a une vieille femme, enfin je nesais pas qu’elle
est vieille. Je suppose que c’est d’abord son âge que je remarque, parce qu’elle diffère des
enfants nus et des hommes et des femmes habillés plus ou moins à l’occidentale que je vois
à Ogoja. Quandma mère revient (peut-être vaguement inquiète de ce rassemblement), je lui
montre cette femme : « Qu’est-’ce quelle a ? Est-ce qu’elle est malade ? » Je me souviens
de cette question que j’ai posée à ma mère. Le corpsnu de cette femme, fait dplis, de rides,
sa peau comme une outre dégonflée, ses seins allongés et flasques,pendant sur son ventre,
sa peau craquelée, ternie, un peu grise, tout cela me semble étrange, et en mêmetemps
vrai. Comment aurais-je pu imaginer que cette femme était ma grand-mère ? Et je
ressentais non pas de l’horreur ni de la pitié, mais au contraire de l’amour et de l’intérêt,
ceux que suscite la vue de la vérité, de la réalité vécue. Je me rappelle seulement cette
question : « Est-ce qu’elle est malade ? » Elle me brûle encore aujourd’hui étrangement,
comme si le temps n’était pas passé. Et non la réponse – sans doute rassurante,peut-être
un peu gênée – de ma mère : « Non, elle n‘est pas malade, elle est vieille, c’est tout. » La
vieillesse,sans doute plus choquante pour un enfant sur le corps d’
une femme puisque encore, puisque toujours, en France, en Europe, pays des gaines et des
jupons, des soutiens-gorge et des combinaisons, les femmes sont ordinairement exemptes
de la maladie de l’âge. La brûlure sur mes joues que je ressens encore, qui accompagne la
question naïve et la réponse brutale de ma mère, comme un soufflet. Cela est resté en moi
sans réponse. La question n’était sans doute pas : Pourquoi cette femme est-elle devenue
ainsi, usée et déformée par la vieillesse ?, mais : Pourquoi m’a-t-on menti ? Pourquoi m’a-t-
on caché cette vérité ?
L’Afrique, c’était le corps plutôt que le visage. C’était la violence des sensations, la
violence des appétits, la violence des saisons. Le premier souvenir que j’ai de ce continent,
c’est mon corps couvert d’une éruption de petites ampoules causées par l’extrême chaleur,
une affection bénigne dont souffrent les Blancs à leur entrée dans la zone équatoriale, sous
le nom comique de « bourbouille » – en anglais prickly heat. Je suis dans la cabine du
bateau qui longe lentement la côte, au large de Conakry, Freetown,Monrovia, nu sur la
couchette, hublot ouvert sur l’air humide, le corps saupoudré de talc, avec l’impression d’être
dans un sarcophage invisible, ou d’avoir été pris comme un poisson dans la nasse, enfariné
avant d’aller à la friture.L’Afrique qui déjà m’ôtait mon visage me rendait un corps,
douloureux, enfiévré, ce corps que la France m’avait caché dans la douceur anémiante du
foyer de ma grand-mère, sans instinct, sans liberté.
Ce que je recevais dans le bateau qui m’entraînait vers cet autre monde, c’était aussi
la mémoire. Le Présent africain effaçait tout ce qui l’avait précédé. La guerre, le confinement
dans l’appartement de Nice(où nous vivions à cinq dans deux pièces mansardées, et même
à six en comptant la bonne Maria dont ma grand-mère n’avait pas résolu de se passer), les
rations, ou bien la fuite dans la montagne où ma mère devait se cacher, de peur d’être raflée
par la Gestapo – tout cela s’effaçait, disparaissait, devenait irréel. Désormais,pour moi, il y
aurait avant et après l’Afrique.
La liberté à Ogoja, c’était le règne du corps. Illimité, le regard, du haut de la plate-
forme de ciment sur laquelle était construite la maison, pareille à l’habitacle d’un radeau sur
l’océan d’herbes. Si je fais un effort de mémoire, je puis reconstituer les frontières vagues de
ce domaine. Quelqu’un qui aurait gardé la mémoire photographique du lieu serait étonné de
ce qu‘un enfant de huit ans pouvait y voir. Sans doute un jardin. Non pas un jardin
d’agrément – existait-il dans ce pays quelque chose qui fût d’agrément ? Plutôt un espace
d’utilité, où mon père avait planté des fruitiers, manguiers, goyaviers, papayers, et pour
servir de haie devant la varangue, des orangers et des limettiers dont les fourmis avaient
cousu la plupart des feuilles pour faire leurs nids aériens, débordant d’une sorte de duvet
cotonneux qui abritait leurs œufs. Quelque part vers l'arrière de la maison, au milieu des
broussailles, un poulailler où cohabitaient poules et pintades, et dont l'existence ne m’est
signalée que par la présence, à la verticale dans le ciel, de vautours sur lesquels mon père
tirait parfois à la carabine. Un jardin, soit, puisqu’un des employés de la maison portait le
titre de « golden boy ». À l’autre bout du terrain, il devait y avoir les cases des serviteurs : le
« boy », le « small boy », et surtout le cuisinier, que ma mère aimait bien, et avec qui elle
préparait des plats, non à la française, mais la soupe d’arachide, les patates rôties, ou le «
foufou », cette pâte d’igname qui était notre ordinaire. De temps en temps, ma mère se
lançait avec lui dans des expériences, de la confiture de goyaves ou de la papaye confite,
ou encore des sorbets qu’elle tournait à la main. Dans cette cour, il y avait surtout des
enfants, en grand nombre, qui arrivaient chaque matin pour jouer et parler et que nous ne
quittions qu’à la nuit tombante.
Tout cela pourrait donner l’impression d’une vie coloniale, très organisée, presque
citadine – ou du moins campagnarde à la façon de l’Angleterre ou de la Normandie d’
avant l’ère industrielle. Pourtant c’était la liberté totale du corps et de l’esprit. Devant la
maison, dans la direction opposée à l’hôpital où travaillait mon père, commençait une
étendue sans horizon, avec une légère ondulation où le regard pouvait se perdre. Au sud, la
pente conduisait à la vallée brumeuse de l'Aiya, un affluent de la rivière Cross,et aux
villages, Ogoja, Hijama, Bawop. Vers le nord et l’est, je pouvais voir la grande plaine fauve
semée de termitières géantes, coupée de ruisseaux et de marécages, et le début de la forêt,
les bosquets de géants,irokos, okoumés, le tout recouvert par un ciel immense, une voûte
de bleu cru où brûlait le soleil, et envahissent, chaque après-midi, des nuages porteurs
d’orage.
Je me souviens de la violence. Non pas une violence secrète, hypocrite, terrorisante
comme celle que connaissent tous les enfants qui naissent au milieu d’une guerre – se
cacher pour sortir, épier les Allemands en capote grise en train de voler les pneus de la De
Dion-Bouton de ma grand-mère, entendre dans un rêve remâcher les histoires de trafic,
espionnage, mots voilés, messages qui venaient de mon père par le canal de Mr Ogilvy,
consul des États-Unis, et surtout la faim, le manque de tout, la rumeur des cousines de ma
grand-mère se nourrissant d’épluchures. Cette violence-là n’était pas vraiment physique.
Elle était sourde et cachée comme une maladie. J’en avais le corps miné, des quintes de
toux irrépressibles, des migraines si douloureuses que je me cachais sous la jupe longue du
guéridon, les poings enfoncés dans mes orbites.
Ogoja me donnait une autre violence, ouverte, réelle, qui faisait vibrer mon corps.
C’était visible dans chaque détail de la vie et de la nature environnante. Des orages tels que
je n’en ai jamais vu ni rêvé depuis,le ciel d’encre zébré d’éclairs, le vent qui pliait les grands
arbres autour du jardin, qui arrachait les palmes dutoit, tourbillonnait dans la salle à manger
en passant sous les portes et soufflait les lampes à pétrole. Certains soirs, un vent rouge
venu du nord, qui faisait briller les murs. Une force électrique qu’il me fallait accepter,
apprivoiser, et pour laquelle ma mère avait inventé un jeu, compter les secondes qui nous
séparaient de l'impact de la foudre, l’entendre venir kilomètre après kilomètre, puis
s’éloigner vers les montagnes. Un Après-midi, mon père opérait dans l’hôpital, quand la
foudre est entrée par la porte et s’est répandue sur le sol sans un bruit, faisant fondre les
pieds métalliques de la table d’opération et brûlant les semelles en caoutchouc des sandales
de mon père, puis l’éclair s’est rassemblé et a fui par où il était entré, comme un
ectoplasme, pour rejoindre le fond du ciel. La réalité était dans les légendes.
L’Afrique était puissante. Pour l’enfant que j’étais, la violence était générale,
indiscutable. Elle donnait de l'enthousiasme. Il est difficile d’en parler aujourd’hui, après tant
de catastrophes et d'abandons. Peu d’Européens ont connu ce sentiment. Le travail que
faisait mon père au Cameroun d’abord, puis au Nigeria, créait une situation exceptionnelle.
La plupart des Anglais en poste dans la colonie exerçaient des fonctions administratives. Ils
étaient militaires, juges, district officers (ces D.O. dont les initiales, prononcées à l’anglaise,
Di-O, m’avaient fait penser à un nom religieux, comme une variation sur le « Deo gratias »
de la messe que ma mère célébrait sous la varangue chaque dimanche matin). Mon père
était l’unique médecin dans un rayon de soixante kilomètres. Mais cette dimension que je
donne n’a aucun sens : la première ville administrative était Abakaliki, à quatre heures de
route, et pour y arriver il fallait traverser la rivière Aiya en bac, puis une épaisse forêt. L’autre
résidence d’un D.O. était à la frontière du Cameroun français, à Obudu,au pied des collines
où habitaient encore les gorilles. À Ogoja, mon père était responsable du dispensaire (un
ancien hôpital religieux délaissé par les sœurs), et le seul médecin au nord de la province de
Cross River. Là,il faisait tout, comme il l’a dit plus tard, de l’accouchement à l’autopsie. Nous
étions, mon frère et moi, les seuls enfants blancs de toute cette région. Nous n’avons rien
connu de ce qui a pu fabriquer l’identité un peu caricaturale des enfants élevés aux «
colonies ». Si je lis les romans « coloniaux » écrits par les Anglais de cette époque, ou de
celle qui a précédé notre arrivée au Nigeria – Joyce Cary, par exemple, l’auteur de Missié
Johnson –, je ne reconnais rien. Si je lis William Boyd, qui a passé lui aussi une partie de
son enfance dans l’Ouest africain britannique, je ne reconnais rien non plus : son père était
D.O. (à Accra au Ghana, me semble-t-il). Je ne sais rien de ce qu’il décrit, cette lourdeur
coloniale, les ridicules de la société blanche en exil sur la côte, toutes les mesquineries
auxquelles les enfants sont particulièrement attentifs, le dédain pour les indigènes, dont ils
ne connaissent que la fraction des domestiques qui doivent s’incliner devant les caprices
des enfants de leurs maîtres, et surtout cette sorte de coterie dans laquelle les enfants de
même sang sont à la fois réunis et divisés, où ils perçoivent un reflet ironique de leurs
défauts et de leurs mascarades, et qui forme en quelque sorte l’école de la conscience
raciale qui supplée pour eux à l’apprentissage de la conscience humaine – je puis dire que,
Dieu merci, tout cela m’a été complètement étranger.
Nous n’allions pas à l’école. Nous n’avions pas de club, pas d’activités sportives, pas
de règle, pas d'amis au sens que l’on donne à ce mot en France ou en Angleterre. Le
souvenir que je garde de ce temps pourrait être celui passé à bord d’un bateau, entre deux
mondes. Si je regarde aujourd’hui la seule photo que j'ai conservée de la maison d’Ogoja
(un cliché minuscule, le tirage 6 x 6 courant après la guerre), j’ai du mal à croire qu’il s’agit
du même lieu : un grand jardin ouvert, où poussent en désordre des palmiers, des
flamboyants, traversé par une allée rectiligne où est garée la monumentale Ford V 8 de mon
père. Une Maison ordinaire, avec un toit de tôle ondulée et, au fond, les premiers grands
arbres de la forêt. Il y a dans cette photo unique quelque chose de froid, presque austère,
qui évoque l’empire, mélange de camp militaire,de pelouse anglaise et de puissance
naturelle que je n’ai retrouvé, longtemps après, que dans la zone du canal de Panama.
C’est ici, dans ce décor, que j’ai vécu les moments de ma vie sauvage, libre, presque
dangereuse. Une Liberté de mouvement, de pensée et d’émotion que je n’ai plus jamais
connue ensuite. Les souvenirs trompent, sans doute. Cette vie de liberté totale, je l’aurai
sans doute rêvée plutôt que vécue. Entre la tristesse du sud de la France pendant la guerre
et la tristesse de la fin de mon enfance dans la Nice des années cinquante, rejeté de mes
camarades de classe du fait de mon étrangeté, obsédé par l’autorité excessive de mon père,
en butte à la très grande vulgarité des années lycée, des années scoutisme, puis pendant
l'adolescence la menace d’avoir à partir faire la guerre pour maintenir les privilèges de la
dernière société coloniale.
Alors les jours d’Ogoja étaient devenus mon trésor, le passé lumineux que je ne
pouvais pas perdre. Je me souvenais de l’éclat sur la terre rouge, le soleil qui fissurait les
routes, la course pieds nus à travers la savane qu'aux forteresses des termitières, la montée
de l’orage le soir, les nuits bruyantes, criantes, notre chattequi faisait l’amour avec les
tigrillos sur le toit de tôle, la torpeur qui suivait la fièvre, à l’aube, dans le froid qui entrait
sous le rideau de la moustiquaire. Toute cette chaleur, cette brûlure, ce frisson.
Les fourmis étaient l'anti face de cette fureur. Le contraire de la plaine d’herbes, de la
violence destructrice. Yavait-il des fourmis avant Ogoja ? Je ne m’en souviens pas. Ou bien
sans doute ces « fourmis d’Argentine »,poussière noire qui envahissait chaque nuit la
cuisine de ma grand-mère, reliant par des routes minuscules des jardinières de rosiers en
équilibre sur la gouttière et les amas de détritus qu’elle brûlait dans sa chaudière.
Les fourmis, à Ogoja, étaient des insectes monstrueux de la variété Formica
execta, qui creusaient leurs nids à dix mètres de profondeur sous la pelouse du jardin, où
devaient vivre des centaines de milliers d’individus.Au contraire des termites, doux et sans
défense, incapables dans leur cécité de causer le moindre mal, sauf celui de ronger le bois
vermoulu des habitations et les troncs des arbres déchus, les fourmis étaient
rouges,féroces, dotées d’yeux et de mandibules, capables de sécréter du poison et
d’attaquer quiconque se trouvait
sur leur chemin. C’étaient elles les véritables maîtresses d’Ogoja.
Je garde le souvenir cuisant de ma première rencontre avec les fourmis, dans les
jours qui ont suivi mon arrivée. Je suis dans le jardin, non loin de la maison. Je n’ai pas
remarqué le cratère qui signale l’entrée de la fourmilière. Tout d’un coup, sans que je m’en
sois rendu compte, je suis entouré par des milliers d’insectes.D’où viennent-ils ? J’ai dû
pénétrer dans la zone dénudée qui entoure l’orifice de leurs galeries. Ce n’est pas tant des
fourmis que je me souviens, que de la peur que je ressens. Je reste immobile, incapable de
fuir,incapable de penser, sur le sol tout à coup mouvant, formant un tapis de carapaces, de
pattes et d’antennesqui tourne autour de moi et resserre son tourbillon, je vois les fourmis
qui ont commencé à monter sur meschaussures, qui s’enfoncent entre les mailles de ces
fameuses chaussettes de laine imposées par mon père.Aumême instant je ressens la
brûlure des premières morsures, sur mes chevilles, le long de mes jambes.L’affreuse
impression, la hantise d’être mangé vivant. Cela dure quelques secondes, des minutes, un
temps aussi long qu’un cauchemar. Je ne m’en souviens pas, mais j’
ai dû crier, hurler même, parce que, l'instant d'après, je suis secouru par ma mère qui
m’emporte dans ses bras et, autour de moi, devant la terrasse de la maison, il y a mon frère,
les garçons du voisinage, ils regardent en silence, est-ce qu’ils rient ? Est-ce qu'ils disent :
Small boy him cry ? Ma mère ôte mes chaussettes, retournées délicatement comme on
enlèverait une peau morte, comme si j’avais été fouetté par des branches épineuses, je vois
mes jambes couvertes de points sombres où perle une goutte de sang, ce sont les têtes des
fourmis accrochées à la peau, leurs corps ont été arrachés au moment où ma mère retirait
mes chaussettes. Leurs mandibules sont enfoncées profondément,il faut les extraire une par
une avec une aiguille trempée dans l’alcool.
Une anecdote, une simple anecdote. D’où vient que j’en garde la marque, comme si
les morsures des fourmis guerrières étaient encore sensibles, que tout cela s’était passé
hier ? Sans doute est-ce mêlé de légende, de rêve. Avant ma naissance, raconte ma mère,
elle voyage à cheval dans l’ouest du Cameroun, où mon père est médecin itinérant. La nuit,
ils campent dans des « cases de passage », de simples huttes de branches et de palmes au
bord du chemin, où ils accrochent leurs hamacs. Un soir, les porteurs sont venus les
réveiller. Ils portent des torches enflammées, ils parlent à voix basse, ils pressent mon père
et ma mère de se lever. Quand ma mère raconte cela, elle dit que ce qui l’a d’abord
alarmée, c’est le silence, partout,alentour, dans la forêt, et les chuchotements des porteurs.
Dès qu’elle est debout, elle voit, à la lumière des torches : une colonne de fourmis (ces
mêmes fourmis rouges encadrées de guerrières) qui est sortie de la forêt et qui commence à
traverser la case. Une colonne, plutôt un fleuve épais, qui avance lentement, sans s’arrêter,
sans se soucier des obstacles, droit devant, chaque fourmi soudée à l’autre, dévorant,
brisant tout sur son passage. Mon père et ma mère ont juste le temps de rassembler leurs
affaires, vêtements, sacs de vivres et de médicaments. L’instant d’après, le fleuve sombre
coule à travers la case.
Cette histoire, combien de fois ai-je entendu ma mère la raconter ? Au point de croire
que cela m’était arrivé, de mêler le fleuve dévorant au tourbillon de fourmis qui m’avait
assailli. Le mouvement de giration des insectes autour de moi ne me quitte pas, et je reste
figé dans un rêve, j’écoute le silence, un silence aigu,strident, plus effrayant qu’aucun bruit
au monde. Le silence des fourmis.
À Ogoja, les insectes étaient partout. Insectes de jour, insectes de nuit. Ceux qui
répugnent aux adultes n'ont pas le même effet sur les enfants. Je n’ai pas besoin de faire de
grands efforts d’imagination pour voir surgir à nouveau, chaque nuit, les armées de cafards
– les cancrelats, comme les appelait mon grand-père,sujets d’une sirandane : kankarla,
nabit napas kilot, il porte un habit, mais n’a pas de culotte. Ils sortaient des fissures du
sol, des lattes de bois du plafond, ils galopaient du côté de la cuisine. Mon père les
détestait.Chaque nuit, il parcourait la maison, sa torche électrique d’une main, sa savate
dans l’autre, pour une chasse vaine et sans fin. Il était persuadé que les cafards étaient à
l’origine de beaucoup de maladies, y compris du cancer. Je me souviens de l’entendre dire :
« Brossez bien les ongles des pieds, sinon les cancrelats viendront
les ronger dans la nuit ! »
Pour nous, enfants, c’étaient des insectes comme les autres. Nous leur faisions la
chasse et nous lescapturions, sans doute pour les relâcher du côté de la chambre des
parents. Ils étaient gras, d’un brun rougeâtre, très luisants. Ils volaient lourdement.
Nous avions découvert d’autres compagnons de jeu : les scorpions. Moins nombreux
que les cafards, mais nous avions notre réserve. Mon père, qui redoutait notre turbulence,
avait installé sous la varangue, du côté le plus éloigné de sa chambre, deux trapèzes faits
de bouts de corde et de vieux manches d’outils. Nous Utilisons les trapèzes pour un
exercice particulier : suspendus par les jambes et la tête en bas, nous relevions
délicatement la natte de paille que mon père avait mise pour amortir une éventuelle chute, et
nous regardions les scorpions se figer dans une posture défensive, les pinces dressées et
leur queue pointant sondard. Les scorpions qui vivaient sous le tapis étaient généralement
petits, noirs, probablement inoffensifs.Mais de temps à autre, le matin, ils avaient été
remplacés par un spécimen plus grand, de couleur blanchetirant sur le jaune, et nous
savions instinctivement que cette variété pouvait être venimeuse. Le jeu consistait, du haut
du trapèze, à taquiner ces animaux avec un brin d’herbe ou une brindille, et à les regarder
tourner, comme aimantés, autour de la main qui les agressait. Ils ne piquent jamais
l’instrument.Leurs yeux endurcis savaient faire la différence entre l’objet et la main qui le
tenait. Pour corser l’affaire il fallait donc, de temps en temps, lâcher la brindille et avancer la
main, puis la retirer prestement au moment où la queue du scorpion fouettait.
J’ai du mal aujourd’hui à me souvenir des sentiments qui nous animaient. Il me
semble qu’il y avait dans ce rituel du trapèze et du scorpion quelque chose de respectueux,
un respect évidemment inspiré par la crainte. Comme les fourmis, les scorpions étaient les
vrais habitants de ce lieu, nous ne pouvions être que des locataires indésirables et
inévitables, destinés à nous en aller. Des colons, en somme.
Les scorpions furent un jour au centre d’une scène dramatique, dont le souvenir fait
encore battre mon cœur aujourd’hui. Mon père (ce devait être un dimanche matin, car il était
à la maison) avait découvert dans un placard un scorpion de la variété blanche. En fait, une
femelle scorpion, qui transportait sa progéniture sur son dos. Mon père aurait pu l’aplatir
d’un coup de sa fameuse savate. Il ne l’a pas fait. Il est allé chercher dans sa pharmacie un
flacon d’alcool à 90o, il en a aspergé le scorpion et a gratté une allumette.Pour une raison
que j’ignore, le feu a d’abord pris autour de l’animal, en formant un cercle de flammes
bleues, et la femelle scorpion s’est arrêtée dans une posture tragique, les pinces levées au
ciel, son corps bandé dressant au-dessus de ses enfants son crochet à venin au bout de sa
glande, parfaitement visible. Une Deuxième giclée d’alcool l’a d’un seul coup embrasée.
L’affaire n’a pas pu durer plus de quelques secondes, et pourtant j’ai l’impression d’être
resté longtemps à regarder sa mort. La femelle scorpion a tourné plusieurs fois sur elle-
même, sa queue agitée d’un spasme. Ses petits étaient déjà morts et tombaient de son
dos,recroquevillés. Puis elle s’est immobilisée, ses pinces repliées sur sa poitrine dans un
geste de résignation, et les hautes flammes se sont éteintes.
Chaque nuit, dans une sorte de revanche du monde animal, la case était envahie par
des myriades d'insectes volants. Certains soirs, avant la pluie, ils étaient une armée. Mon
père fermait les portes et les volets (il n'y avait pas de carreaux aux rares fenêtres), dépliait
les moustiquaires au-dessus des lits et des hamacs. C’était une guerre perdue d’avance.
Dans la salle à manger, nous nous dépêchions de manger la soupe d’arachide,pour pouvoir
gagner l’abri des moustiquaires. Les insectes arrivaient par vagues, on les entendait
s'écorcher sur les volets, attirés par la lumière de la lampe à pétrole. Ils passaient par les
interstices des volets, sous les portes. Ils tourbillonnaient follement dans la salle, autour de
la lampe, se brûlaient contre le verre. Aux Murs, là où la lumière se reflétait, les margouillats
lançaient leurs petits cris chaque fois qu’ils avalaient une proie. Je ne sais pourquoi, il me
semble qu’à aucun autre endroit je n’ai ressenti cette impression de famille,de faire partie
d’une cellule. Après les journées brûlantes, à courir dans la savane, après l’orage et les
éclairs,cette salle étouffante devenait pareille à la cabine d’un bateau fermée contre la nuit,
tandis qu’au-dehors se déchaînait le monde des insectes. Là j’étais vraiment à l’abri, comme
à l’intérieur d’une grotte. L’odeur de la soupe d’arachide, du foufou, du pain de manioc, la
voix de mon père avec son accent chantant, en train de raconter les anecdotes de sa
journée à l’hôpital, et le sentiment du danger au-dehors, l’armée invisible des papillons de
nuit qui frappait les volets, les margouillats excités, la nuit chaude, tendue, non pas une nuit
de repos et d’abandon comme autrefois, mais une nuit fiévreuse, harassante. Et le goût de
la quinine dans la bouche, cette pilule extraordinairement petite et amère qu’il fallait avaler
avec un verre d’eau tiède puisée au filtre avant d’aller se coucher, pour prévenir la malaria.
Oui, je crois que je n’ai jamais connu de tels moments d’intimité, un tel mélange de rituel et
de familier. Si loin de la salle à manger de ma grand-mère,du luxe rassurant des vieux
fauteuils de cuir, des conversations endormies et de la soupière fumante,décorée d’une
guirlande de houx, dans la nuit calme et lointaine de la ville.
L’Africain
Mon père est arrivé en Afrique en 1928, après deux années passées en Guyane
anglaise comme médecin itinérant sur les fleuves. Il en est reparti au début des années
cinquante, lorsque l’armée a jugé qu’il avait dépassé l’âge de la retraite et qu’il ne pouvait
plus servir. Plus de vingt ans durant lesquels il a vécu en brousse (un mot qu’on disait alors,
qu’on ne dit plus aujourd’hui), seul médecin sur des territoires grands comme des pays
entiers, où il avait la charge de la santé de milliers de gens.
L’homme que j’ai rencontré en 1948, l’année de mes huit ans, était usé, vieilli
prématurément par leclimat équatorial, devenu irritable à cause de la théophylline qu’il
prenait pour lutter contre ses crisesd’asthme, rendu amer par la solitude, d’avoir vécu toutes
les années de guerre coupé du monde, sansnouvelles de sa famille, dans l’impossibilité de
quitter son poste pour aller au secours de sa femme et de sesenfants, ou même de leur
envoyer de l’argent.
La plus grande preuve d’amour qu’il a donnée aux siens, c’est lorsqu’en pleine
guerre, il traverse le désertjusqu’en Algérie, pour tenter de rejoindre sa femme et ses
enfants et les ramener à l’abri en Afrique. Il est arrêté avant d’atteindre Alger et il doit
retourner au Nigeria. Ce n’est qu’à la fin de la guerre qu’il pourrarevoir sa femme et faire la
connaissance de ses enfants au cours d’une brève visite dont je ne garde aucunsouvenir.
De longues années d’éloignement et de silence, pendant lesquelles il a continué d’exercer
son métier de médecin dans l’urgence, sans médicaments, sans matériel, tandis que partout
dans le monde les gens s'entre-tuaient – cela devait être plus que difficile, cela devait être
insoutenable, désespérant. Il n’en a jamais parlé. Il n’a jamais laissé entendre qu’il y ait eu
dans son expérience quoi que ce soit d’exceptionnel.Tout ce que j’ai pu savoir de cette
période, c’est ce que ma mère a raconté, ou qu’elle a livré parfois dans un soupir : « Ces
années de guerre loin l’un de l’autre, c’était dur… » Encore ne parlait-elle pas d’elle-
même.Elle voulait dire l’angoisse d’être prise au piège de la guerre, pour une femme seule
et sans ressources avecdeux enfants en bas âge. J’imagine que, pour beaucoup de femmes
en France, cela a dû être difficile, avec un mari prisonnier en Allemagne, ou disparu sans
laisser de traces. Sans doute pour cela cette époque terrible m’a-t-elle paru normale. Les
hommes n’étaient pas là, il n’y avait autour de moi que des femmes et des gens très âgés.
Ce n’est que longtemps après, quand l’égoïsme naturel aux enfants s’est estompé, que j’ai
compris : ma mère, en vivant loin de mon père, avait pratiqué du fait de la guerre un
héroïsme sans emphase, non par inconscience ni par résignation (même si la foi religieuse
avait pu lui être d’un grand secours), mais par la force que faisait naître en elle une telle
inhumanité.
Était-ce la guerre, cet interminable silence, qui avait fait de mon père cet homme
pessimiste et ombrageux, autoritaire, que nous avons appris à craindre plutôt qu’à aimer ?
Était-ce l’Afrique ? Alors,qu'elle Afrique ? Certainement pas celle qu’on perçoit aujourd’hui,
dans la littérature ou dans le cinéma,bruyante, désordonnée, juvénile, familière, avec ses
villages où règnent les matrones, les conteurs, où s'exprime à chaque instant la volonté
admirable de survivre dans des conditions qui paraîtraient insurmontables aux habitants des
régions plus favorisées. Cette Afrique-là existait déjà avant la guerre, sans aucun doute.
J’imagine Douala, Port Harcourt, les rues encombrées de voitures, les marchés où courent
les enfants luisant de sueur, les groupes de femmes parlant à l’ombre des arbres. Les
grandes villes, Onitsha et son marché aux romans populaires, la rumeur des bateaux
poussant les grumes sur le grand fleuve. Lagos,Ibadan, Cotonou, le mélange des genres,
des peuples, des langues, le côté drolatique, caricatural de la société coloniale, les hommes
d’affaires en complets et chapeaux, parapluies noirs impeccablement roulés, les salons
surchauffés où s’éventent les Anglaises en robes décolletées, les terrasses des clubs où les
agents de la Lloyd’s,de la Glynn Mills, de la Barclay’s fument leurs cigares en échangeant
des mots sur le temps qu’il fait – oldchap, this is a tough country – et les domestiques en
habit et gants blancs qui circulent en silence en portant les cocktails sur des plateaux
d’argent.
Mon père m’a raconté un jour comment il avait décidé de partir au bout du monde,
quand il a eu terminé ses études de médecine à l’hôpital Saint Joseph d’Elephant & Castle,
à Londres. Étant boursier du gouvernement, il devait effectuer un travail pour la
communauté. Il fut donc affecté au département des maladies tropicales à l’hôpital de
Southampton. Il prend le train, débarque à Southampton, s’installe dans une pension. Son
service ne débutant que trois jours plus tard, il flâne en ville, va voir les navires en partance.
À son retour à la pension, une lettre l’attend, un mot très sec du chef de l’hôpital disant :«
Monsieur, je n’ai pas encore reçu votre carte de visite. » Mon père fait donc imprimer les
fameuses cartes(j’en ai encore un exemplaire), juste son nom, sans adresse, sans titre. Et il
demande son affectation au ministère des Colonies. Quelques jours plus tard, il s’embarque
à destination de Georgetown, en Guyane.Sauf pour deux brefs congés, pour son mariage
puis pour la naissance de ses enfants, il ne reviendra plus en Europe jusqu’à la fin de sa vie
active.
J’ai essayé d’imaginer ce qu’aurait pu être sa vie (donc la mienne) si, au lieu de fuir,
il avait accepté l'autorité du chef de clinique de Southampton, s’était installé comme
médecin de campagne dans la banlieue londonienne (ainsi que mon grand-père l’avait fait
dans la banlieue parisienne), à Richmond, par exemple, ou même en Écosse (un pays qu’il
avait toujours aimé). Je ne veux pas parler des changements que cela aurait procurés à ses
enfants (car naître ici ou là n’a pas dans le fond une importance considérable).Mais ce que
cela aurait changé en l’homme qu’il était, qui aurait mené une vie plus conforme, moins
solitaire. De soigner des enrhumés et des constipés, plutôt que des lépreux, des impaludés
ou des victimes d'encéphalite léthargique. D’apprendre à échanger, non sur le mode
exceptionnel, par gestes, par interprète,ou dans cette langue élémentaire qu’était le pidgin
English (rien à voir avec le créole de Maurice raffiné et spirituel), mais dans la vie de tous les
jours, avec ces gens pleins d’une banalité qui vous rend proche, qui vous intègre à une ville,
à un quartier, à une communauté.
Il avait choisi autre chose. Par orgueil sans doute, pour fuir la médiocrité de la
société anglaise, par goût de l’aventure aussi. Et cette autre chose n’était pas gratuite. Cela
vous plongeait dans un autre monde, vous emportait vers une autre vie. Cela vous exilait au
moment de la guerre, vous faisait perdre votre femme etvos enfants, vous rendait, d’une
certaine façon, inéluctablement étranger.
De Georgetown à Victoria
Plus tard, longtemps après, je suis allé à mon tour au pays des Indiens, sur les
fleuves. J’ai connu des enfants semblables. Sans doute le monde a-t-il changé beaucoup,
les rivières et les forêts sont moins pures qu'elles n'étaient au temps de la jeunesse de mon
père. Pourtant il m’a semblé comprendre le sentiment d'aventure qu'il avait éprouvé en
débarquant au port de Georgetown. Moi aussi, j’ai acheté une pirogue, j’ai voyagé debout à
la proue, les orteils écartés pour mieux agripper le bord, balançant la longue perche dans
mes mains, regardant les cormorans s’envoler devant moi, écoutant le vent souffler dans
mes oreilles et les échos du moteur de hors-bord s’enfoncer derrière moi dans l’épaisseur
de la forêt. En examinant la photo prise par mon père à l’avant de la pirogue, j’ai reconnu la
proue au museau un peu carré, la corde d'amarrage enroulée et, posée en travers de la
coque pour servir occasionnellement de banquette, la canalete, la pagaie indienne à lame
triangulaire. Et devant moi, au bout de la longue « rue » du fleuve, les deux murailles noires
de la forêt qui se referment.
Quand je suis revenu des terres indiennes, mon père était déjà malade, enfermé
dans son silence obstiné.Je me souviens de l’étincelle dans ses yeux quand je lui ai raconté
que j’avais parlé de lui aux Indiens, et qu'ils l’invitaient à retourner sur les fleuves, qu’en
échange de son savoir et de ses médicaments, ils lui offraient une maison et la nourriture
pour le temps qu’il voudrait. Il a eu un léger sourire, il a dit, je crois :« Il y a dix ans, j’y serais
allé. » C’était trop tard, le temps ne se remonte pas, même dans les rêves.
C’est la Guyane qui a préparé mon père en Afrique. Après tout ce temps passé sur
les fleuves, il ne pouvait pas revenir en Europe – encore moins à Maurice, ce petit pays où il
se sentait à l’étroit au milieu de gens égoïstes et vaniteux. Un poste venait d’être créé en
Afrique de l’Ouest, dans la bande de terre reprise à l'Allemagne à la fin de la Première
Guerre mondiale, et qui comprenait l’est du Nigeria et l’ouest du Cameroun, sous mandat
britannique. Mon père s’est porté volontaire. Début 1928, il est dans un bateau qui longe la
côte de l’Afrique à destination de Victoria, sur la baie du Biafra.
C’est ce même voyage que j’ai fait, vingt ans plus tard, avec ma mère et mon frère,
pour retrouver mon père au Nigeria après la guerre. Mais lui n’est pas un enfant qui se
laisse porter par le courant des événements. Il a alors trente-deux ans, c’est un homme
endurci par deux années d’expérience médicale en Amérique tropicale, il connaît la maladie
et la mort, il les a côtoyées chaque jour, dans l’urgence, sans protection. Son frère Eugène,
qui a été médecin avant lui en Afrique, le lui a certainement dit : il ne va pas dans un pays
facile. Le Nigeria est sans doute « pacifié », occupé par l’armée britannique. Mais c’est une
région où la guerre est permanente, guerre des hommes entre eux, guerre de la pauvreté,
guerre des mauvais traitements et de la corruption hérités de la colonisation, guerre
microbienne surtout. Au Calabar, au Cameroun, l’ennemi n’est plus Aro Chuku et son oracle,
ni les armées des Fulanis et leurs longues carabines venues d’Arabie. Les ennemis
s’appellent kwashiorkor, bacille virgule, ténia, bilharzia, variole,dysenterie amibienne. Face à
ces ennemis, la trousse de médecin de mon père doit lui paraître bien légère.Scalpel, pinces
à clampser, trépan, stéthoscope, garrots, et quelques outils de base, dont la seringue de
laiton avec laquelle il m’a injecté plus tard des vaccins. Les antibiotiques, la cortisone
n’existent pas. Les sulfamides sont rares, les poudres et les onguents ressemblent à des
potions de sorcier. Les vaccins sont en quantité très limitée, pour combattre les épidémies.
Le territoire à parcourir pour livrer cette bataille aux maladies est immense. À côté de ce qui
attend mon père en Afrique, les expéditions pour remonter les fleuves de Guyane ont pu lui
sembler des promenades. Dans l’Ouest africain, il va rester vingt-deux ans, jusqu’à la limite
de ses forces. Ici, il connaîtra tout, depuis l’enthousiasme du commencement, la découverte
des grands fleuves, le Niger, la Bénoué, jusqu’aux hautes terres du Cameroun. Il partagera
l’amour et l’aventure avec sa femme, àcheval sur les sentiers de montagne. Puis la solitude
et l’angoisse de la guerre, jusqu’à l’usure, jusqu'à l'amertume des derniers instants, ce
sentiment d’avoir dépassé la mesure d’une vie.
Tout cela, je ne l’ai compris que beaucoup plus tard, en partant comme lui, pour
voyager dans un autre monde. Je l’ai lu, non pas sur les rares objets, masques, statuettes,
et les quelques meubles qu’il avait rapportés du pays ibo et des Grass Fields du Cameroun.
Ni même en regardant les photos qu’il a prises pendant les premières années, à son arrivée
en Afrique. Je l’ai su en redécouvrant, en apprenant à mieux lireles objets de la vie
quotidienne qui ne l’avaient jamais quitté, même pendant sa retraite en France : cestasses,
assiettes de métal émaillé bleu et blanc faites en Suède, ces couverts en aluminium avec
lesquels il avaitmangé pendant toutes ces années, ces gamelles emboîtées qui lui servaient
en campagne, dans les cases depassage. Et tous les autres objets, marqués, cabossés par
les cahots, portant la trace des pluies diluviennes et la décoloration particulière du soleil
sous l’équateur, des objets dont il avait refusé de se défaire et qui, à ses yeux, valaient
mieux que n’importe quel bibelot ou souvenir folklorique. Ses malles de bois cerclées de
fer,dont il avait repeint plusieurs fois les gonds et les serrures, et sur lesquelles je lisais
encore l’adresse du port de destination finale : General Hospital, Victoria, Cameroons. Outre
ces bagages dignes d’un voyageur dutemps de Kipling ou de Jules Verne, il y avait toute la
série des boîtes à cirage et des pains de savon noir, leslampes à pétrole, les brûleurs
d’alcool, et ces grandes boîtes à biscuits « Marie » en fer dans lesquelles il agardé jusqu’à la
fin de sa vie son thé et son sucre en poudre. Les outils aussi, ses instruments de
chirurgien,qu’il utilisait en France pour faire la cuisine, découpant le poulet au scalpel et
servant avec une pince à clamper. Les meubles enfin, non pas ces fameux tabourets et
trônes monoxyles d’art nègre. Il leur préférait son vieux fauteuil pliant en toile et bambou
qu’il avait transporté d’une case de passage à l’autre sur tous les chemins de montagne, et
la petite table au plateau de rotin qui servait de support à son poste de radio, sur lequel,
jusqu’à la fin de sa vie, il écoutait chaque soir, à sept heures, les informations de la BBC :
Pom pompom pom ! British Broadcasting Corporation, here is the news !
C’était comme s’il n’avait jamais quitté l’Afrique. À son retour en France, il avait
gardé les habitudes de son métier, levé à six heures, habillé (toujours de son pantalon de
toile kaki), ses chaussures cirées, son chapeau sur la tête, pour aller faire ses courses au
marché – comme jadis il partait pour la tournée des lits à l'hôpital –, de retour chez lui à huit
heures, pour préparer le repas – avec la minutie d'une intervention chirurgicale. Il avait
conservé toutes les manies des anciens militaires. L’homme qui avait reçu l'entraînement
des médecins en pays lointains – être ambidextre, capable de s’opérer soi-même en se
servant d'un miroir ou de recoudre sa hernie. L’homme aux mains calleuses de chirurgien,
qui pouvait scier un os ou placer une attelle, qui savait faire des nœuds et des épissures –
cet homme n’utilisait plus son énergie et son savoir qu’à ces tâches minuscules et ingrates
auxquelles se refusent la plupart des gens à la retraite : avec la même application, il faisait
la vaisselle, réparait les tomettes cassées de son appartement, lavait son linge,reprisait ses
chaussettes, construisait des bancs et des étagères avec du bois de caisse.L’Afrique avait
mis en lui une marque qui se confondait avec les traces laissées par l’éducation spartiate de
sa famille à Maurice. L'habit à l’occidentale qu’il endossait chaque matin pour aller au
marché devait lui peser. Dès qu’il rentrait chez lui,il enfilait une large chemise bleue à la
manière des tuniques des Haoussas du Cameroun, qu’il gardait jusqu'à l'heure de se
coucher. C’est ainsi que je le vois à la fin de sa vie. Non plus l’aventurier ni le militaire
inflexible. Mais un vieil homme dépaysé, exilé de sa vie et de sa passion, un survivant.
L’Afrique, pour mon père, a commencé en touchant la Gold Coast, à Accra. Image
caractéristique de laColonie : des voyageurs européens, vêtus de blanc et coiffés du casque
Cawnpore, sont débarqués dans unenacelle et transportés jusqu’à terre à bord d’une
pirogue montée par des Noirs. Cette Afrique-là n’est pas très dépaysante : c’est l’étroite
bande qui suit le contour de la côte, depuis la pointe du Sénégal jusqu'au golfe de Guinée,
que connaissent tous ceux qui viennent des métropoles pour faire des affaires et s'enrichir
promptement. Une société qui, en moins d’un demi-siècle, s’est architecturée en castes,
lieux réservés,interdits, privilèges, abus et profits. Banquiers, agents commerciaux,
administrateurs civils ou militaires,juges, policiers et gendarmes. Autour d’eux, dans les
grandes villes portuaires, Lomé, Cotonou, Lagos,comme à Georgetown en Guyane, s’est
créée une zone propre, luxueuse, avec pelouses impeccables et terrains de golf, et des
palais de stuc ou de bois précieux dans de vastes palmeraies, au bord d’un lac artificiel,telle
la maison du directeur du service médical à Lagos. Un peu plus loin, le cercle des colonisés,
avec l'échafaudage complexe qu’ont décrit Rudyard Kipling pour l’Inde et Rider Haggard
pour l’Est africain.C’est la frange domestique, l’élastique tampon des intermédiaires,
greffiers, grouillots, chaouchs, chocras (les mots ne manquent pas !), habillés à demi à
l’européenne, portant chaussures et parapluies noirs. Enfin, à l'extérieur, c’est l’océan
immense des Africains, qui ne connaissent des Occidentaux que leurs ordres et
l’image presque irréelle d’une voiture carrossée de noir qui roule à toute vitesse dans un
nuage de poussièreet qui traverse en cornant leurs quartiers et leurs villages.
C’est cette image que mon père a détestée. Lui qui avait rompu avec Maurice et son
passé colonial, et se moquait des planteurs et de leurs airs de grandeur, lui qui avait fui le
conformisme de la société anglaise,pour laquelle un homme ne valait que par sa carte de
visite, lui qui avait parcouru les fleuves sauvages de Guyane, qui avait pansé, recousu,
soigné les chercheurs de diamants et les Indiens sous-alimentés ; cet homme ne pouvait
pas ne pas vomir le monde colonial et son injustice outrecuidante, ses cocktails parties et
les golfeurs en tenue, sa domesticité, ses maîtresses d’ébène prostituées de quinze ans
introduites par la porte de service, et ses épouses officielles pouffant de chaleur et faisant
rejaillir leur rancœur sur leurs serviteurs pour une question de gants, de poussière ou de
vaisselle cassée.
En parlait-il ? D’où me vient cette instinctive répulsion que j’ai ressentie depuis
l’enfance pour le système de la Colonie ? Sans doute ai-je capté un mot, une réflexion, à
propos des ridicules des administrateurs, tel le district officer d’Abakaliki que mon père
m’emmenait voir parfois et qui vivait au milieu de sa meute de pékinois nourris au filet de
bœuf et aux petits gâteaux, abreuvés uniquement à l’eau minérale. Ou bien les récits de
grands Blancs qui voyageaient en convoi, à la chasse aux lions et aux éléphants,armés de
fusils à lunette et de balles explosives, et qui, lorsqu’ils croisaient mon père dans ces
contrées perdues, le prenaient pour un organisateur de safaris et l’interrogeaient sur la
présence d’animaux sauvages, à quoi mon père répondait : « Depuis vingt ans que je suis
ici, je n’en ai jamais vu un, à moins que vous ne parliez de serpents et de vautours. » Ou
encore le district officer en poste à Obudu, à la frontière du Cameroun, qui s'amusait à me
faire toucher les crânes des gorilles qu’il avait tués et me montrait les collines derrière chez
lui en prétendant qu’on entendait le soir la pétarade des grands singes qui le provoquaient
en se frappant la poitrine. Et surtout, l’image obsédante que j’ai gardée, sur la route qui
conduisait à la piscine d’Abakaliki, la cohorte des prisonniers noirs enchaînés, marchant au
pas cadencé, encadrés par les policiers armés de fusils.
Peut-être est-ce le regard de ma mère sur ce continent à la fois si neuf et si malmené
par le monde moderne ? Je ne me souviens pas de ce qu’elle nous disait, à mon frère et à
moi, quand elle nous parlait du pays où elle avait vécu avec mon père, où nous devions le
rejoindre un jour. Je sais seulement que, lorsque ma mère a décidé de se marier avec mon
père, et d’aller vivre au Cameroun, ses amies parisiennes lui ont dit : « Quoi, chez les
sauvages ? » et qu’elle, après tout ce que mon père lui avait raconté, n’a pu que répondre :
« Ils ne sont pas plus sauvages que les gens à Paris ! »
Après Lagos, Owerri, Abo non loin du fleuve Niger. Déjà mon père est loin de la zone
« civilisée ». Il est devant les paysages de l’Afrique équatoriale tels que les décrit André
Gide dans son Voyage au Congo (à peu près contemporain de l’arrivée de mon père au
Nigeria) : l’étendue du fleuve, vaste comme un bras de mer,sur lequel naviguent pirogues et
bateaux à aubes, et les affluents, la rivière d’Ahoada avec ses « sampans » aux toits de
palmes, poussés par des perches, et plus près de la côte, la rivière Calabar, et l’échancrure
du villaged’Obukun, taillée à coups de machette dans l’épaisseur de la forêt. Ce sont les
premières images que mon père reçoit du pays où il va passer la plus grande partie de sa
vie active, du pays qui va devenir, par force et par nécessité, son vrai pays.
J’imagine son exaltation à l’arrivée à Victoria, après vingt jours de voyage. Dans la
collection de clichés pris par mon père en Afrique, il y a une photo qui m’émeut
particulièrement, parce que c’est celle qu’il a choisi d'agrandir pour en faire un tableau. Elle
traduit son impression d’alors, d’être au commencement, au seuil de l’Afrique, dans un
endroit presque vierge. Elle montre l’embouchure de la rivière, à l’endroit où l'eau douce se
mêle à la mer. La baie de Victoria dessine une courbe terminée par une pointe de terre où
les palmiers sont inclinés dans le vent du large. La mer déferle sur les roches noires et vient
mourir sur la plage.Les embruns apportés par le vent recouvrent les arbres de la forêt, se
mêlent à la vapeur des marécages et de la rivière. Il y a du mystère et de la sauvagerie,
malgré la plage, malgré les palmes. Au premier plan, tout près du rivage, on voit la case
blanche dans laquelle mon père a logé en arrivant. Ce n’est pas par hasard que mon père,
pour désigner ces maisons de passage africaines, utilise le mot très mauricien de «
campement ».Si ce paysage le requiert, s’il fait battre mon cœur aussi, c’est qu’il pourrait
être à Maurice, à la baie du Tamarin, par exemple, ou bien au cap Malheureux, où mon père
allait parfois en excursion dans son enfance. Peut-être a-t-il cru, au moment où il arrivait,
qu’il allait retrouver quelque chose de l'innocence perdue, le souvenir de cette île que les
circonstances avaient arrachée à son cœur ? Comment n’y aurait-il pas pensé ? C’était bien
la même terre rouge, le même ciel, le même vent constant de la mer, et partout, sur les
routes, dans les villages, les mêmes visages, les mêmes rires d’
enfants, la même insouciance nonchalante.Une terre originelle, en quelque sorte, où le
temps aurait fait marche arrière, aurait détricoté la trame d'erreurs et de trahisons.
Pour cela, je sens son impatience, son grand désir de pénétrer à l’intérieur du pays,
pour commencer son métier de médecin. De Victoria, les pistes le conduisent à travers le
mont Cameroun vers les hauts plateaux où il doit prendre son poste, à Bamenda. C’est là
qu’il va travailler pendant les premières années, dans un hôpital à moitié en ruine, un
dispensaire de bonnes sœurs irlandaises, murs de boue séchée et toit de palmes.C’est là
qu’il va passer les années les plus heureuses de sa vie.
Sa maison, c’est Forestry House, une vraie maison en bois à étage, recouverte d’
un toit de feuilles que mon père va s’employer à reconstruire avec le plus grand soin. En
contrebas, dans la vallée, non loin des prisons, se trouve la ville haoussa avec ses remparts
de pisé et ses hautes portes, telle qu’elle était au temps de la gloire de l'Adamaoua. Un peu
à l’écart, l’autre ville africaine, le marché, le palais du roi de Bamenda, et la maison de
passage du district officer et des officiers de Sa Majesté (ils ne sont venus qu’une seule fois,
pour décorer le roi). Une photo prise par mon père, sans doute un peu satirique, montre ces
messieurs du gouvernement britannique, raides dans leurs shorts et leurs chemises
empesées, coiffés du casque, mollets moulés dans leurs bas de laine, en train de regarder
le défilé des guerriers du roi, en pagne et la tête décorée de fourrure et de plumes,
brandissant des sagaies.
C’est à Bamenda que mon père emmène ma mère après leur mariage, et Forestry
House est leur première maison. Ils installent leurs meubles, les seuls meubles qu’ils ont
jamais achetés et qu’ils emporteront avec eux partout : des tables, des fauteuils taillés dans
des troncs d’iroko, décorés de sculptures traditionnelles des hauts plateaux de l’Ouest
camerounais, léopards, singes, antilopes. La photo que mon père prend de leur salon à
Forestry House montre un décor très « colonial » : au-dessus du manteau de la cheminée (il
fait froid à Bamenda en hiver) est accroché un grand bouclier en peau d’hippopotame,
assorti de deux lances croisées.Il s’agit vraisemblablement d’objets laissés là par un
précédent occupant, car cela ne ressemble pas à ce que mon père pouvait rechercher. Les
meubles sculptés, en revanche, l’ont accompagné jusqu’en France. J'ai passé une grande
partie de mon enfance et de mon adolescence au milieu de ces meubles, assis sur les
tabourets pour y lire les dictionnaires. J’ai joué avec les statues d’ébène, avec les sonnettes
de bronze, j'ai utilisé les cauris en guise d’osselets. Pour moi, ces objets, ces bois sculptés
et ces masques accrochés aux murs n'étaient pas du tout exotiques. Ils étaient ma part
africaine, ils prolongeaient ma vie et, d’une certaine façon, ils l’expliquaient. Et avant ma vie,
ils parlaient du temps que mon père et ma mère avaient vécu là-bas, dans cet autre monde
où ils avaient été heureux. Comment dire ? J’ai ressenti de l’étonnement, et même de
l’indignation, lorsque j’ai découvert, longtemps après, que de tels objets pouvaient être
achetés et posés par des gens qui n’avaient rien connu de tout cela, pour qui ils ne
signifiaient rien, et même pis,pour qui ces masques, ces statues et ces trônes n’étaient pas
des choses on appelle souvent l’« art ».
Pendant leurs premières années de mariage, mon père et ma mère ont vécu là leur
vie amoureuse, à Forestry House et sur les routes du haut pays camerounais, jusqu’à
Banso. Avec eux voyageaient leurs employés,Njong le choca, Chindefondi l’interprète,
Philippus le chef des porteurs. Philippus était l’ami de ma mère.C’était un homme de petite
taille, doué d’une force herculéenne, capable de pousser un tronc pour dégager la route ou
de porter des charges que personne n’aurait pu soulever. Ma mère racontait que plusieurs
fois il l'avait aidée à traverser des rivières en crue, en la tenant à bout de bras au-dessus de
l’eau.
Avec eux voyageaient aussi les inséparables compagnons de mon père, qu’il avait
adoptés à son arrivée à Bamenda : James et Pégase, les chevaux, le front marqué d’une
étoile blanche, capricieux et doux. Et son chien, nommé Polisson, une sorte de braque
dégingandé qui trottait en avant sur les chemins, et qui se couchait à ses pieds partout où il
s’arrêtait, même lorsque mon père devait poser pour une photo officielle en compagnie des
rois.
Banso
À partir de mars 1932, mon père et ma mère quittent la résidence de Forestry House à
Bamenda et s'installent dans la montagne, à Banso, où un hôpital doit être créé. Banso est
au bout de la route de latérite carrossable en toutes saisons. C’est au seuil du pays qu’on dit
« sauvage », le dernier poste où s'exerce l'autorité britannique. Mon père y sera le seul
médecin, et le seul Européen, ce qui n’est pas pour lui déplaire.
Le territoire qu’il a en charge est immense. Cela va de la frontière avec le Cameroun
sous mandat français, au sud-est, jusqu’aux confins de l'Adamaoua au nord, et comprend la
plus grande partie des chefferies et des petits royaumes qui ont échappé à l’autorité directe
de l’Angleterre après le départ des Allemands : Kantu, Abong, Nkom, Bum, Foumban, Bali.
Sur la carte qu’il a établie lui-même, mon père a noté les distances, non en kilomètres, mais
en heures et jours de marche. Les précisions indiquées sur la carte donnent la vraie
dimension de ce pays, la raison pour laquelle il l’aime : les passages à gué, les rivières
profondes ou tumultueuses, les côtes à gravir, les lacets du chemin, les descentes au fond
des vallées qu’on ne peut faire à cheval, les falaises infranchissables. Sur les cartes qu’il
dessine, les noms forment une litanie, ils parlent de marche sous le soleil, à travers les
plaines d’herbes, ou l’escalade laborieuse des montagnes aumilieu des nuages :
Kengawmeri, Mbiami, Tanya, Ntim, Wapiri, Ntem, Wanté,Mbam,Mfo,Yang,Ngonkar, Ngom,
Nbirka, Ngu, trente-deux heures de marche, c’est-à-dire cinq jours à raison de dix kilomètres
par jour sur un terrain difficile. Plus les arrêts dans les hameaux, les bivouacs, les soins à
donner,les vaccins, les discussions (les fameuses palabres) avec les autorités locales, les
plaintes qu’il faut écouter, et le journal de bord à tenir, l’économie à surveiller, les
médicaments à commander à Lagos, les instructions à laisser aux officiers de santé et aux
infirmiers dans les dispensaires.
Pendant plus de quinze ans, ce pays sera le sien. Il est probable que personne ne
l’aura mieux ressenti que lui, à ce point parcouru, sondé, souffert. Rencontré chaque
habitant, mis au monde beaucoup, accompagné d'autres vers la mort. Aimé surtout, parce
que, même s’il n’en parlait pas, s’il n’en racontait rien, jusqu’à la fin de sa vie il aura gardé la
marque et la trace de ces collines, de ces forêts et de ces herbages, et des gens qu'il y a
connus.
À l’époque où il parcourt la province du Nord-Ouest, les cartes sont inexistantes. La
seule carte imprimée dont il dispose est la carte d’état-major de l’armée allemande au 1/300
000e relevée par Moisel en 1913.Hormis les principaux cours d’eau, le Donga Kari affluent
du Bénoué au nord et la rivière Cross au sud, et les deux cités anciennes fortifiées de Banyo
et de Kentu, la carte est imprécise. Abong, le village le plus au nord du territoire médical de
mon père, à plus de dix jours de marche, est mentionné sur la carte de l'armée allemande
avec un point d’interrogation. Les districts de Kaka, de Mbembé sont si loin de la zone
côtière que c’est comme s’ils appartenaient à un autre pays. Les gens qui y vivent pour la
plupart n’ont jamais vu d'Européens, les plus âgés se souviennent avec horreur de
l’occupation de l'armée allemande, des exécutions, des rapts d’enfants. Ce qui est certain,
c’est qu’ils n’ont pas la moindre idée de ce que représente la puissance coloniale de
l’Angleterre ou de la France, et n’imaginent pas la guerre qui se prépare à l'autre bout du
monde. Ce ne sont pas des régions isolées ni sauvages (comme mon père pourra le dire, en
revanche, du Nigeria, et particulièrement de la forêt autour d’Ogoja). Au contraire, c’est un
pays prospère,où on cultive les arbres fruitiers, l’igname et le millet, où on pratique l’élevage.
Les royaumessont au cœurd’une zone d’influence, sous l’inspiration de l’islam venu des
empires du Nord, de Kano, des émirats deBornu et d’Agadez, de l’Adamawa, apporté par
les colporteurs foulanis et les guerriers haoussas. À l’est, il y a Banyo et le pays bororo, au
sud l’antique culture des Bamouns de Foumban qui pratiquent l’échange, sont maîtres dans
l’art de la métallurgie et utilisent même une écriture inventée en 1900 par le roi Njoya. La
colonisation européenne en fin de compte a très peu touché la région. Douala,
Lagos,Victoria sont à des années de là. Les montagnards de Banso continuent à vivre
comme ils l’ont toujours fait, selon un rythme lent, en harmonie avec la nature sublime qui
les entoure, cultivant la terre et paissant leurs troupeaux de vaches à longues cornes.
Les clichés que mon père prend avec son Leica montrent l’admiration qu’il éprouve
pour ce pays. LeNsungli, par exemple, aux abords de Nkor : une Afrique qui n’a rien de
commun avec la zone côtière, où règne une atmosphère lourde, où la végétation est
étouffante, presque menaçante. Où pèse encore plus lourdement la présence des armées
d’occupation française et britannique.
Ici, c’est un pays aux horizons lointains, au ciel plus vaste, aux étendues à perte de
vue. Mon père et ma mère y ressentent une liberté qu’ils n’ont jamais connue ailleurs. Ils
marchent tout le jour, tantôt à pied,tantôt à cheval, et s’arrêtent le soir pour dormir sous un
arbre à la belle étoile, ou dans un campement sommaire, comme à Kwolu, sur la route de
Kishong, une simple hutte de boue séchée et de feuilles où ils accrochent leurs hamacs. À
Ntumbo, sur le plateau, ils croisent un troupeau, que mon père photographie avec ma mère
au premier plan. Ils sont si haut que le ciel brumeux semble s’appuyer sur les cornes en
demi-lune des vaches et voile le sommet des montagnes alentour. Malgré la mauvaise
qualité des tirages, le bonheur de mon père et de ma mère est perceptible. Au dos d’une
photo prise quelque part dans la région Grass Fields, en pays mbembé, qui montre le
paysage devant lequel ils ont passé la nuit, mon père écrit avec une emphase inhabituelle :
« L’immensité qu’on voit au fond, c’est la plaine sans fin. »
Je peux ressentir l’émotion qu’il éprouve à traverser les hauts plateaux et les plaines
herbeuses, à chevaucher sur les étroits sentiers qui serpentent à flanc de montagne,
découvrant à chaque instant de nouveaux panoramas, les lignes bleues des sommets qui
émergent des nuages tels des mirages, baignés dans la lumière de l’Afrique, tantôt violente
à midi, tantôt atténuée par le crépuscule, quand la terre rouge et les herbes fauves semblent
éclairées de l’intérieur par un feu secret.
Ils connaissent aussi l’ivresse de la vie physique, la fatigue qui rompt les membres
au bout d’un jour de marche, quand il faut descendre de cheval et le guider par la longe pour
se rendre au fond des ravins. La Brûlure du soleil, la soif qu’on ne peut étancher, ou le froid
des rivières qu’il faut traverser en plein courant,avec l’eau jusqu’au poitrail des chevaux. Ma
mère monte en amazone, comme elle a appris à le faire au manège d’Ermenonville. Et cette
posture si inconfortable – sans doute vaguement ridicule, la séparation dessexes qui est
encore de mise en France avant la guerre – paradoxalement lui donne un air
d’Africaine.Quelque chose de nonchalant et de gracieux, en même temps de très ancien, qui
évoque les temps bibliques,ou bien les caravanes des Touareg, où les femmes voyagent à
travers le désert accrochées dans des nacelles aux flancs des dromadaires.
Ainsi elle accompagne mon père dans ses tournées médicales,avec la suite des
porteurs et l’interprète, à travers les montagnes de l’Ouest. Ils vont de campement en
campement, dans des villages dont mon père note les noms sur sa carte : Nikom, Babungo,
Nji Nikom, Luakom Ndye, Ngi, Obukun. Les campements sont parfois plus que précaires : à
Kwaja, en pays kaka, ils logent dans une hutte de branches sans fenêtre au milieu d’une
plantation de bananiers. Il y fait si humide qu’il faut mettre chaque matin les draps et les
couvertures à sécher sur le toit. Ils y restent une ou deux nuits, parfois une semaine. L’eau à
boire est acide et violette de permanganate, on se lave au ruisseau, on cuisine sur un feu de
brindilles à l’entrée de la hutte.Les nuits sont froides, dans les montagnes sous l’équateur,
bruissantes, remplies des clameurs des chats sauvages et des aboiements des mandrills.
Pourtant, ce n’est pas l’Afrique de Tartarin, ni même celle de John Huston. C’est plutôt celle
d’African Farm, une Afrique réelle, à forte densité humaine, ployée par la maladie et les
guerres tribales. Mais forte et exubérante aussi, avec ses enfants innombrables, ses fêtes
dansées, la bonne humeur et l’humour des bergers rencontrés sur les chemins.
Le temps de Banso, pour mon père et ma mère, c’est le temps de la jeunesse, de
l’aventure. Au long de leurs marches, l’Afrique qu’ils rencontrent n’est pas celle de la
colonisation. L’administration anglaise, selon un de ses principes, a laissé en place la
structure politique traditionnelle, avec ses rois, ses chefs religieux, ses juges, ses castes et
ses privilèges.
Quand ils arrivent dans un village, ils sont accueillis par les émissaires du roi,
conviés aux palabres, et photographiés avec la cour. Sur un de ces portraits, mon père et
ma mère posent autour du roi Memfi, de Banso. Selon la tradition, le roi est nu jusqu’à la
ceinture, assis sur son trône, son chasse-mouches à la main.À ses côtés, mon père et ma
mère sont debout, vêtus d’habits fatigués et empoussiérés par la route, ma mère avec sa
longue jupe et ses souliers de marche, mon père avec une chemise aux manches roulées et
son pantalon kaki trop large, trop court, serré par une ceinture qui ressemble à une ficelle.
Ils sourient, ils sont heureux, libres dans cette aventure. Derrière le roi, on aperçoit le mur du
palais, une simple case de briques de boue séchée où brillent des brins de paille.
Parfois, au cours de leur route à travers les montagnes, les nuits sont violentes,
brûlantes, sexuées. Mamère parle des fêtes qui éclatent soudain, dans les villages, comme
à Babungo, en pays nkom, à quatre jours de marche de Banso. Sur la place, le théâtre
masqué se prépare. Sous un banian, les joueurs de tam-tam se sont assis, ils frappent, et
l’appel de la musique se répercute au loin. Les femmes ont commencé à danser,elles sont
complètement nues, sauf une ceinture de perles autour de la taille. Elles avancent l'une
derrière l'autre, penchées en avant, leurs pieds battent la terre au même rythme que les
tambours. Les hommes sont debout. Certains portent des robes de raphia, d’autres ont des
masques des dieux. Le maître des ju-jus dirige la cérémonie.
Cela commence au déclin du soleil, vers six heures, et dure jusqu’à l’aube du
lendemain. Mon père et ma mère sont couchés dans leur lit de sangles, sous la
moustiquaire, ils écoutent battre les tambours, selon un rythme continu qui tressaille à
peine,comme un cœur qui s’emballe. Ils sont amoureux. L’Afrique à la fois sauvage et très
humaine est leur nuit de noces. Tout le jour le soleil a brûlé leur corps, ils sont pleins d'une
force électrique incomparable. J’imagine qu’ils font l’amour, cette nuit-là, au rythme des
tambours qui vibrent sous la terre, serrés dans l’obscurité, leur peau trempée de sueur, à
l’intérieur de la case de terre et débranches qui n’est pas plus grande qu‘un abri à poules.
Puis ils s’endorment à l’aube, dans le souffle froid du matin qui fait onduler le rideau de la
moustiquaire, enlacés, sans plus entendre le rythme fatigué des derniers tam-tams.
Ogoja de rage
Si je veux comprendre ce qui a changé cet homme, cette cassure qu’il y a eu dans sa vie,
c’est à la guerre que je pense. Il y a eu un avant, et un après. L’avant, pour mon père et ma
mère, c’étaient les hauts plateaux de l'Ouest camerounais, les douces collines de Bamenda
et de Banso, Forestry House, les chemins à travers les Grassfields et les montagnes du
Mbam et des pays mbembé, kaka, shanti. Tout cela, non comme un paradis – rien à voir
avec la douceur alanguie de la côte à Victoria, le luxe des résidences et l’oisiveté des colons
–, mais un trésor d’humanité, quelque chose de puissant et généreux, tel un sang pulsé
dans de jeunes artères.
Cela pouvait ressembler au bonheur. C’est à cette époque que ma mère est tombée
enceinte deux fois. Les Africains ont coutume de dire que les humains ne naissent pas du
jour où ils sortent du ventre de leur mère,mais du lieu et de l’instant où ils sont conçus. Moi,
je ne sais rien de ma naissance (ce qui est, je suppose, le cas de tout un chacun). Mais si
j’entre en moi-même, si je retourne mes yeux vers l’intérieur, c’est cette force que je perçois,
ce bouillonnement d’énergie, la soupe de molécules prêtes à s’assembler pour former un
corps. Et, avant même l’instant de la conception, tout ce qui l’a précédée, qui est dans la
mémoire de l'Afrique. Non pas une mémoire diffuse, idéale : l’image des hauts plateaux, des
villages, les visages des vieillards, les yeux agrandis des enfants rongés par la dysenterie, le
contact avec tous ces corps, l’odeur de la peau humaine, le murmure des plaintes. Malgré
tout cela, à cause de tout cela, ces images sont celles du bonheur, de la plénitude qui m’a
fait naître.
Cette mémoire est liée aux lieux, au dessin des montagnes, au ciel de l’altitude, à la
légèreté de l’air au matin. À l’amour qu’ils avaient pour leur maison, cette hutte de boue
séchée et de feuilles, la cour où chaque jour les femmes et les enfants s’installaient, assis à
même la terre, pour attendre l’heure de la consultation,un diagnostic, un vaccin. À l’amitié
qui les rapprochait des habitants.
Je me souviens comme si je l’avais connu de l’assistant de mon père à Banso, le
vieux Ahidjo, qui était devenu son conseiller et son ami. Il s’occupait de tout, de l’intendance,
de l’itinéraire à travers les pays lointains, des relations avec les chefs, des salaires des
porteurs, de l’état des cases de passage. Il l'avait accompagné au début dans les voyages,
mais son grand âge et son état de santé ne le lui permettaient plus. Iln’était pas payé pour le
travail qu’il faisait. Sans doute y gagnait-il du prestige, du crédit : il était l’homme de
confiance du toubib. C’est grâce à lui que mon père a pu trouver ses repères dans le pays,
être accepté de tous (y compris des sorciers dont il était le concurrent direct), exercer son
métier. Durant la vingtaine d'années qu’il a passée dans l’Ouest africain, mon père n’aura
gardé que deux amis : Ahidjo et le « docteur »Jeffries, un district officer de Bamenda qui se
passionnait pour l’archéologie et l’anthropologie. Un peu avant le départ de mon père,
Jeffries termina effectivement son doctorat et fut engagé par l’université de Johannesburg. Il
envoyait des nouvelles de temps à autre, sous la forme d’articles et de brochures consacrés
à ses découvertes, et aussi, une fois l’an, pour Boxing day, un colis de pâtes de goyave
d’Afrique du Sud.
Ahidjo, lui, a écrit régulièrement à mon père en France pendant des années. En
1960, au moment de l'indépendance, Ahidjo a interrogé mon père sur la question du
rattachement des royaumes de l’Ouest au Nigeria. Mon père lui a répondu que, compte tenu
de l’histoire, il lui semblait préférable qu’ils fussent intégrés au Cameroun francophone, qui
présentait l’avantage d’être un pays pacifique. L'avenir lui a donné raison.
Puis les lettres ont cessé d’arriver, et mon père a appris par les bonnes sœurs de
Bamenda que son vieil ami était mort. De la même façon, une année le colis de pâtes de
goyave d’Afrique du Sud n’est pas parvenu pour le jour de l’an, et nous avons su que le
docteur Jeffries avait disparu. Ainsi se sont interrompus les derniers liens que mon père
avait gardés avec son pays d’adoption. Il ne restait plus que la maigre pension que le
gouvernement nigérian s’était engagé à verser à ses vieux serviteurs, au moment de
l’indépendance.Mais la pension a cessé d’arriver quelque temps plus tard, comme si tout ce
passé avait disparu.
C’est donc la guerre qui a cassé le rêve africain de mon père. En 1938, ma mère
quitte le Nigeria pour aller accoucher en France, auprès de ses parents. Le bref congé que
prend mon père pour la naissance de son premier enfant lui permet de rejoindre ma mère en
Bretagne, où il reste jusqu’à la fin de l’été 1939. Il prend le bateau de retour vers l’Afrique
juste avant la déclaration de la guerre. Il rejoint son nouveau poste à Ogoja, dans la
province de la Cross River. Quand la guerre éclate, il sait qu’elle va mettre à nouveau
l'Europe à feu et à sang, comme en 1914. Peut-être espère-t-il,comme beaucoup de gens
en Europe, que l'avancée de l’armée allemande sera contenue sur la frontière, et que la
Bretagne, étant la partie la plus à l'ouest, sera épargnée.
Quand arrivent les nouvelles de l’invasion de la France, en juin 1940, il est trop tard
pour agir. En Bretagne, ma mère voit les troupes allemandes défiler sous ses fenêtres, à
Pont-l’Abbé,alors que la radio annonce que l’ennemi est arrêté sur la Marne. Les ordres de
la kommandantur sont sans appel : tous ceux qui ne sont pas résidents permanents en
Bretagne doivent vider les lieux. Alors qu’elle est à peine remise de son accouchement, ma
mère doit partir, d’abord vers Paris, puis en zone libre. Plus aucune nouvelle ne circule. Au
Nigeria, mon père ne sait que ce que transmet la BBC. Pour lui, isolé dans la brousse,
l'Afrique est devenue un piège. À des milliers de kilomètres, quelque part sur les routes
encombrées par les fuyards,ma mère roule dans la vieille De Dion de ma grand-mère,
emmenant avec elle son père et sa mère, et ses deux enfants âgés d’un an et de trois mois.
C’est sans doute à ce moment-là que mon père tente cette chosefolle, traverser le désert
pour s’embarquer en Algérie à destination du sud de la France afin de sauver safemme et
ses enfants et les ramener avec lui en Afrique. Ma mère aurait-elle accepté de le suivre ? Il
lui aurait fallu abandonner ses parents en pleine tourmente, alors qu’ils n’étaient plus en état
de résister.Affronter les dangers sur la route du retour, risquer d’être capturés par les
Allemands ou les Italiens,déportés.
Mon père n’avait sans doute aucun plan. Il s’est lancé dans l’aventure sans réfléchir.
Il part pour Kano, au nord du Nigeria, et là il achète son passage à bord d’une caravane de
camions qui traverse le Sahara. Au Désert, il n’y a pas de guerre. Les marchands continuent
de transporter le sel, la laine, le bois, les matières premières. Les routes maritimes sont
devenues dangereuses, et c’est le Sahara qui permet la circulation des denrées. Pour un
officier de santé de l’armée anglaise, voyageant seul, le projet est audacieux, insensé.
Monpère remonte vers le nord, bivouaque dans le Hoggar, près de Tamanrasset (à l’époque,
Fort-Laperrine). Il n'a pas eu le temps de se préparer, d’emporter des médicaments, des
provisions. Il partage l’ordinaire des Touareg qui accompagnent la caravane, il boit comme
eux l’eau des oasis, une eau alcaline qui purge ceux qui n’y sont pas habitués. Tout le long
de la route, il prend des photos du désert, à Zinder, à In Guezzam,dans les montagnes du
Hoggar. Il photographie les inscriptions en tamacheq sur les pierres, les campementsdes
nomades, des filles au visage peint en noir, des enfants. Il passe plusieurs jours au fort d'In
Guezzam, à la frontière des possessions françaises au Sahara. Quelques bâtisses en pisé
sur lesquelles flotte le drapeau français, et sur le bas-côté de la chaussée, un camion arrêté,
peut-être celui dans lequel il voyage. Il parvient jusqu'à l’autre rive du désert, à Arak. Peut-
être qu’il atteint le fort Mac-Mahon, à El-Goléa. En temps de guerre, tout étranger est un
espion. Finalement, il est arrêté, refoulé. La mort dans l’âme, il doit revenir en arrière, refaire
la route jusqu’à Kano, jusqu’à Ogoja.
À partir de cet échec, l’Afrique n’a plus pour lui le même goût de liberté. Bamenda,
Banso, c’était au temps du bonheur, dans le sanctuaire du haut pays entouré de géants, le
mont Bambouta à 2 700 m, le Kodjo À 2 000, l’Oku à 3 000. Il avait cru qu’il n’en partirait
pas. Il avait rêvé d’une vie parfaite, où ses enfants avaient grandi dans cette nature, seraient
devenus, comme lui, des habitants de ce pays.
Ogoja, où la guerre le condamne, est un poste avancé de la colonie anglaise, un
grosville dans une cuvette étouffante au bord de l’Aiya, enserré par la forêt, coupé du
Cameroun par une chaîne de montagne infranchissable. L’hôpital dont il a la charge existe
depuis longtemps, c’est une grande bâtisse de ciment à toit de tôle, avec salle d’opération,
dortoirs pour les patients, et une équipe d’infirmiers et de sages-femmes.Si c’esttoujours un
peu l’aventure (on est tout de même à une journée de voiture de la côte), elle est planifiée.
Le D.O. n’est pas loin, le grand centre administratif de la province de Cross River est à
Abakaliki,accessible par une route carrossable.
La maison de fonction qu’il habite est juste à côté de l’hôpital. Ce n’est pas une belle
maison en bois comme Forestry House à Bamenda, ni une case rustique de pisé et de
palmes comme à Banso. C’est une maison moderne, assez laide, faite en blocs de ciment
avec un toit de tôle ondulée qui la transforme en four chaque après-midi – et que mon père
se hâte de recouvrir de feuilles pour l’isoler de la chaleur.
Comment vit-il ces longues années de guerre, seul dans cette grande maison
vide,sans nouvelles de lafemme qu’il aime et de ses enfants ?
Son travail de médecin devient pour lui une obsession. La douceur nonchalante du
Cameroun n’a pas cours à Ogoja. S’il consulte toujours en brousse, ce n’est plus à cheval,
par les sentiers qui sinuent dans les montagnes. Il utilise sa voiture (cette Ford V8 qu’il a
rachetée à son prédécesseur, plutôt un camion qu'une auto, et qui m’a fait une si forte
impression quand il est venu nous chercher à la descente du bateau à Port Harcourt). Il se
rend dans les villages voisins, reliés par des pistes de latérite, Ijama, Nyonnya,
Bawop,Amachi, Baterik, Bakalung, jusqu’à Obudu sur les contreforts de la montagne
camerounaise. Le contact avec les malades n’est plus le même. Ils sont trop nombreux. À
l’hôpital d’Ogoja, il n’a plus le temps de parler, d’écouter les plaintes des familles. Les
femmes et les enfants n’ont pas leur place dans la cour de l'hôpital, il est interdit d’y allumer
du feu pour faire la cuisine. Les patients sont dans les dortoirs, couchés sur de vrais lits en
métal aux draps empesés et très blancs, ils souffrent probablement autant de l'angoisse que
de leurs affections. Quand il entre dans les chambrées, mon père lit la peur dans leurs yeux.
Le médecin n'est pas cet homme qui apporte le bienfait des médicaments occidentaux, et
qui sait partager son savoir avec les anciens du village. Il est un étranger dont la réputation
s’est répandue dans tout le pays, qui coupe bras et jambes quand la gangrène a commencé,
et dont le seul remède est contenu dans cet instrument à la fois effrayant et dérisoire, une
seringue de laiton munie d’une aiguille de six centimètres.
Alors mon père découvre, après toutes ces années où il s’est senti proche des
Africains, leur parent, leur ami, que le médecin n’est qu'un autre acteur de la puissance
coloniale, pas différent du policier, du juge ou du soldat. Comment pouvait-il en être
autrement ? L’exercice de la médecine est aussi un pouvoir sur les gens, et la surveillance
médicale est également une surveillance politique. L’armée britannique le savait bien : au
début du siècle, après des années d’une résistance acharnée, elle avait pu vaincre par la
force des armes et de la technique moderne la magie des derniers guerriers ibos, dans le
sanctuaire d’Aro Chuku, àmoins d’une journée de marche d’Ogoja. Il n’est pas facile de
changer des peuples tout entiers, lorsque ce changement est fait sous contrainte. Cette
leçon, mon père l’a sans doute apprise du fait de la solitude et l'isolement où le plongeait la
guerre. Cette certitude a dû l’enfoncer dans l’idée de l’échec, dans son pessimisme. À la fin
de sa vie, je me souviens qu’il m’a dit une fois que, si c’était à refaire, il ne serait pas
médecin, mais vétérinaire, parce que les animaux étaient les seuls à accepter leur
souffrance.
L’oubli
Tel était l’homme que j’ai rencontré en 1948, à la fin de sa vie africaine. Je ne l’ai pas
reconnu, pas compris.Il était trop différent de tous ceux que je connaissais, un étranger, et
même plus que cela, presque un ennemi. Il n’avait rien de commun avec les hommes que je
voyais en France dans le cercle de ma grand-mère, ces « oncles », ces amis de mon grand-
père, messieurs d’un autre âge, distingués, décorés, patriotes,revanchards, bavards,
porteurs de cadeaux, ayant une famille, des relations, abonnés au Journal des
voyages,lecteurs de Léon Daudet et de Barrès. Toujours impeccablement vêtus de leurs
complets gris, de leurs gilets,portant cols durs et cravates, coiffant leurs chapeaux de feutre
et maniant leurs cannes à bout ferré. Après
dîner, ils s’installaient dans les fauteuils de cuir de la salle à manger, souvenirs de temps
prospères, ils fumaient et ils parlaient, et moi je m’endormais le nez dans mon assiette vide
en écoutant le ronron de leurs voix.
L’homme qui m’est apparu au pied de la coupée, sur le quai de Port Harcourt, était
d’un autre monde :vêtu d’un pantalon trop large et trop court, sans forme, d’une chemise
blanche, ses souliers de cuir noirempoussiérés par les pistes. Il était dur, taciturne. Quand il
parlait en français, c’était avec l’
accent chantant de Maurice, ou bien il parlait en pidgin, ce dialecte mystérieux qui sonnait
comme des clochettes. Il était inflexible, autoritaire, en même temps doux et généreux avec
les Africains qui travaillaient pour lui à l'hôpital et dans sa maison de fonction. Il était plein de
manies et de rituels que je ne connaissais pas, dont je n'avais pas la moindre idée : les
enfants ne devaient jamais parler à table sans en avoir eu l’autorisation, ils ne devaient pas
courir, ni jouer ni paresser au lit. Ils ne pouvaient pas manger en dehors des repas, et jamais
de sucreries. Ils devaient manger sans poser les mains sur la table, ne pouvaient rien laisser
dans leur assiette et devaient faire attention à ne jamais mâcher la bouche ouverte. Son
obsession de l’hygiène le conduisait à des gestes surprenants, comme de se laver les mains
à l’alcool et les flamber avec une allumette. Il vérifiait àchaque instant le charbon du filtre à
eau, ne buvait que du thé, ou même de l’eau bouillante (que lesChinois appellent du thé
blanc), fabriquait lui-même ses bougies avec de la cire et des cordons trempés dansla
paraffine, lavait lui-même la vaisselle avec des extraits de saponaire. Hormis son poste de
radio, rattaché à une antenne suspendue au travers du jardin, il n’avait aucun contact avec
le reste du monde, ne lisait ni livres ni journaux. Sa seule lecture était un petit ouvrage relié
de noir que j’ai trouvé longtemps après, et queje ne peux ouvrir sans émotion : l’Imitation
deJésus-Christ. C’était un livre de militaire, comme j'imagine que les soldats d’autrefois
pouvaient lire les Pensées de Marc Aurèle sur le champ de bataille. Bien entendu, il ne nous
en parlait jamais.
Dès le premier contact, mon frère et moi nous sommes mesurés à lui en versant du
poivre dans sa théière.Cela ne l’a pas fait rire, il nous a chassés autour de la maison et nous
a sévèrement battus. Peut-être qu'un autre homme, je veux dire un de ces « oncles » qui
fréquentaient l’appartement de ma grand-mère, se serait contenté d’en rire. Nous avons
appris d'un coup qu'un père pouvait être redoutable, qu’il pouvait sévir,aller couper des
cannes dans le bois et s’en servir pour nous frapper les jambes. Qu’il pouvait instituer une
justice virile, qui excluait tout dialogue et toute excuse. Qu’il fondait cette justice sur
l’exemple, refusait les tractations, les délations, tout le jeu des larmes et des promesses que
nous avions accoutumé de jouer avec ma grand-mère. Qu’il ne tolérait pas la moindre
manifestation d’irrespect et n’accepterait aucune velléité de crise de rage : l’affaire pour moi
était entendue, la maison d’Ogoja était de plain-pied, et il n’y avait aucun meuble à jeter par
aucune fenêtre.
C’était le même homme qui exigeait que la prière fût dite chaque soir à l’heure du
coucher, et que le dimanche fût consacré à la lecture du livre de messe. La religion que
nous découvrons grâce à lui ne permettait pas d’accommodements. C’était une règle de vie,
un code de conduite. Je suppose que c’est en arrivant à Ogoja que nous avons appris que
le Père Noël n’existait pas, que les cérémonies et les fêtes religieuses étaient réduites à des
prières, et qu’il n’y avait aucun besoin d’offrir des cadeaux qui, dans le contexte où nous
étions, ne pouvaient qu’être superflus.
Sans doute les choses se seraient-elles passées autrement s’il n’y avait pas eu la
cassure de la guerre, si mon père, au lieu d’être confronté à des enfants qui lui étaient
devenus étrangers, avait appris à vivre dans la même maison qu’un bébé, s’il avait suivi ce
lent parcours qui mène de la petite enfance à l’âge de raison. Cepays d’Afrique où il avait
connu le bonheur de partager l’aventure de savie avec une femme, à Banso, àBamenda, ce
même pays lui avait volé sa vie de famille et l’amour des siens.
En 1968, tandis que mon père et ma mère regardent monter sous leurs fenêtres, à
Nice, les montagnes d'ordures laissées par la grève générale, et tandis qu’à Mexico
j’entends le vrombissement des hélicos de l'armée qui emportent les corps des étudiants
tués à Tlatelolco, le Nigeria entre dans la phase terminale d'un massacre terrible, l’un des
grands génocides du siècle, connu sous le nom de guerre du Biafra. Pour la mainmise sur
les puits de pétrole à l’embouchure de la rivière Calabar, Ibos et Yoroubas s’exterminent,
sous le regard indifférent du monde occidental. Pis encore, les grandes compagnies
pétrolières,principalement anglo-hollandaise Shell-British Petroleum, sont partie prenante
dans cette guerre, agissent sur leurs gouvernements pour que soient sécurisés les puits et
les pipe-lines. Les États qu’elles représentent s'affrontent par procuration, la France du côté
des insurgés biafrais, l’Union soviétique, l’Angleterre et les États-Unis du côté du
gouvernement fédéral majoritairement yorouba. La guerre civile devient une affaire
mondiale, une guerre entre civilisations. L’on parle de chrétiens contre musulmans, ou de
nationalistes contre capitalistes. Les pays développés retrouvent un débouché inattendu
pour leurs produits finis : ils vendent dans les deux camps armes légères et lourdes, mines
antipersonnel, chars d’assaut, avions, et même des mercenaires allemands, français,
tchadiens, qui composent la 4e brigade biafraise au service des rebelles Ojukwu. Mais à la
fin de l’été 1968, encerclée, décimée par les troupes fédérales sous le commandementdu
général Benjamin Adekunle, surnommé pour sa cruauté le « Scorpion noir », larmée
biafraise capitule.Seule résiste encore une poignée de combattants dont la plupart sont des
enfants, qui brandissent desmachettes et des bâtons sculptés en forme de fusils contre les
Mig et les bombardiers soviétiques. À la chute d'Aba (non loin de l’ancien sanctuaire des
guerriers magiciens d’Aro Chuku), le Biafra entre dans une longue agonie. Avec la
complicité de l’Angleterre et des États-Unis, le général Adekunle Verrouille le bloque sur le
territoire biafrais, empêchant tout secours et tout approvisionnement. Devant l’avancée de
l'armée fédérale, en proie à une folie vengeresse, la population civile fuit vers ce qui reste du
territoire biafrais,envahit les savanes et la forêt, tente de survivre sur les réserves. Hommes,
femmes, enfants sont pris dans un piège mortel. À partir de septembre, il n’y a plus
d’opérations militaires, mais des millions de gens coupés du reste du monde, sans vivres,
sans médicaments. Quand les organisations internationales peuvent enfin
pénétrer dans la zone insurgée, elles découvrent l’étendue de l’horreur. Le long des routes,
au bord des rivières, à l’entrée des villages, des centaines de milliers d’enfants sont en train
de mourir de faim et de déshydratation. C’est un cimetière vaste comme un pays.
Partout,dans les plaines d’herbes semblables à celle où j’allais autrefois faire la guerre aux
termites, des enfants sans parents errent sans but, leurs corps transformés en squelettes.
Longtemps après je suis hanté par le poème de Chinua Achebe, Noël au Biafra,qui
commence par ces mots :
J’ai vu ces images terribles dans tous les journaux, les magazines. Pour la première
fois, le pays où j'avais passé la partie la plus mémorable de mon enfance était montré au
reste du monde, mais c’était parce qu'il mourait. Mon père a vu aussi ces images, comment
a-t-il pu accepter?À Soixante-douze ans, on ne peut que regarder et se taire. Sans doute
verser des larmes.
La même année que la destruction du pays où il a vécu, mon père s’est vu retirer sa
nationalité britannique,pour cause d’indépendance de l’île Maurice. C’est à partir de ce
moment-là qu’il cesse de songer au départ.Il avait le projet de retrouver l’Afrique, non pas au
Cameroun, mais à Durban, en Afrique du Sud, pour être plus près de ses frères et de ses
sœurs restés à l’île Maurice natale. Puis il avait imaginé s’installer aux Bahamas, acheter un
lopin à Eleuthera et y construire une sorte de campement. Il avait rêvé devant les cartes. Il
cherchait un autre endroit, non pas ceux qu’il avait connus et où il avait souffert, mais un
monde nouveau, où il pourrait recommencer, comme dans une île. Après le massacre du
Biafra, il ne rêve plus. Il entre dans une sorte de mutisme entêté, qui l’accompagnera jusqu’à
sa mort. Il oublie même qu’il a été médecin, qu’il a mené cette vie aventureuse, héroïque.
Lorsque, à la suite d’une mauvaise grippe, il est hospitalisé brièvement pour une transfusion
sanguine, j’
obtient avec difficulté que le résultat des examens lui soit transmis. « Pourquoi les voulez-
vous ? demande l’infirmière. Vous êtes médecin ? » Je dis : « Moinon. Mais lui, oui. »
L’infirmière lui porte les documents. « Mais pourquoi n’avez-vous pas dit que vous étiez
médecin ? » Mon père répond : « Parce que vous ne me l’avez pas demandé. » D’
D'une certaine façon, il me semble que c’était moins par résignation que par son désir
d’identification avec tous ceux qu’il avait soignés, à qui à la fin de sa vie il s’était mis à
ressembler.
C’est à l’Afrique que je veux revenir sans cesse, à ma mémoire d’enfant. À la source
de mes sentiments et de ses déterminations. Le monde change, c’est vrai, et celui qui est
debout là-bas au milieu de la plaine d'herbes hautes, dans le souffle chaud qui apporte les
odeurs de la savane, le bruit aigu de la forêt, sentant sur ses lèvres l’humidité du ciel et des
nuages, celui-là est si loin de moi qu’aucune histoire, aucun voyage ne me permettra de le
rejoindre.
Pourtant, parfois, je marche dans les rues d’une ville, au hasard, et tout d’un coup,
en passant devant une porte au bas d’un immeuble en construction, je respire l’odeur froide
du ciment qui vient d’être coulé, et je suis dans la case de passage d’Abakaliki, j’entre dans
le cube ombreux de ma chambre et je vois derrière la porte le grand lézard bleu que notre
chatte a étranglé et qu’elle m’a apporté en signe de bienvenue. Ou Bien, au moment où je
m’y attends le moins, je suis envahi par le parfum de la terre mouillée de notre jardin à
Ogoja, quand la mousson roule sur le toit de la maison et fait zébrer les ruisseaux couleur
de sang sur la terre craquelée. J’entends même, par-dessus la vibration des autos
embouteillées dans une avenue, la musique douce et croissante de la rivière Aiya.
J’entends les voix des enfants qui crient, ils m’appellent, ils sont devant la haie, à
l’entrée du jardin, ils ont apporté leurs cailloux et leurs vertèbres de mouton, pour jouer, pour
m’emmener à la chasse aux couleuvres. L’après-midi, après la leçon de calcul avec ma
mère, je vais m’installer sur le ciment de lavarangue, devant le four du ciel blanc pour faire
des dieux d’argile et les cuire au soleil. Je me souviens de chacun d’eux, de leurs noms, de
leurs bras levés, de leurs masques. Alasi, le dieu du tonnerre, Ngu, Eke-Ifite La déesse
mère, Agwu le malicieux. Mais ils sont plus nombreux encore, chaque jour j’invente un nom
nouveau, ils sont mes chiens, mes esprits qui me protègent et vont intercéder auprès de
Dieu.
Je vais regarder la fièvre monter dans le ciel du crépuscule, les éclairs courir en
silence entre les écailles grises des nuages auréolés de feu. Quand la nuit sera noire,
j’écouterai les pas du tonnerre,de proche en proche, l’onde qui fait vaciller mon hamac et
souffle sur la flamme de ma lampe. J’écouterai la voix de ma mère qui compte les secondes
qui nous séparent de l’impact de la foudre et qui calcule la distance à raison de trois cent
trente-trois mètres par seconde. Enfin le vent de la pluie, très froid, qui avance dans toute sa
puissance sur la cime des arbres, j’entends chaque branche gémir et craquer, l’air de la
chambre se remplit de poussière que soulève l’eau en frappant la terre.
Tout cela est si loin, si proche. Une simple paroi fine comme un miroir sépare le
monde d’aujourd’hui et le monde d’hier. Je ne parle pas de nostalgie. Cette peine
délictueuse ne m’a jamais causé aucun plaisir. Je Parle de substance, de sensations, de la
part la plus logique de ma vie.
Quelque chose m’a été donné, quelque chose m’a été repris. Ce qui est
définitivement absent de mon enfance : avoir eu un père, avoir grandi auprès de lui dans la
douceur du foyer familial. Je sais que cela m'a manqué, sans regret, sans illusion
extraordinaire. Quand un homme regarde jour après jour changer lalumière sur le visage de
la femme qu’il aime, qu’il guette chaque éclat furtif dans le regard de son enfant.Tout cela
qu’aucun portrait, aucune photo ne pourra jamais saisir.
Mais je me souviens de tout ce que j’ai reçu quand je suis arrivé pour la première fois
en Afrique : une liberté si intense que cela me brûlait, m’enivrait, que j’en jouissais jusqu’à la
douleur.
Je ne veux pas parler d’exotisme : les enfants sont absolument étrangers à ce vice.
Non parce qu’ils voient à travers les êtres et les choses, mais justement parce qu’ils ne
voient qu’eux : un arbre, un creux de terre,une colonne de fourmis charpentières, une bande
de gosses turbulents à la recherche d’un jeu, un vieillard aux yeux troubles tendant une
main décharnée, une rue dans un village africain un jour de marché,c’étaient toutes les rues
de tous les villages, tous les vieillards, tous les enfants, tous les arbres et toutes les fourmis.
Ce trésor est toujours vivant au fond de moi, il ne peut pas être extirpé. Beaucoup plus que
de simples souvenirs, il est fait de certitudes.
Si je n’avais pas eu cette connaissance charnelle de l’Afrique, si je n’avais pas reçu
cet héritage de ma vie avant ma naissance, que serais-je devenu ?
Aujourd’hui, j’existe, je voyage, j’ai à mon tour fondé une famille, je me suis enraciné
dans d’autres lieux.Pourtant, à chaque instant, comme une substance éthérée qui circule
entre les parois du réel, je suis transpercé par le temps d’autrefois, à Ogoja. Par bouffées
cela me submerge et m’étourdit. Non pas seulement cette mémoire d’enfant,
extraordinairement précise pour toutes les sensations, les odeurs, les goûts, l’impression de
relief ou de vide, le sentiment de la durée.
C’est en l’écrivant que je le comprends, maintenant. Cette mémoire n’est pas
seulement la mienne. Elle est aussi la mémoire du temps qui a précédé ma naissance,
lorsque mon père et ma mère marchaient ensemble sur les routes du haut pays, dans les
royaumes de l’ouest du Cameroun. La mémoire des espérances et des angoisses de mon
père, sa solitude, sa détresse à Ogoja. La mémoire des instants de bonheur, lorsque mon
père et ma mère sont unis par l’amour qu’ils croient éternel. Alors ils allaient dans la liberté
des chemins, et les noms de lieux sont entrés en moi comme des noms de famille, Bali,
Nkom, Bamenda,Banso, Nkongsamba, Revi, Kwaja. Et les noms de pays, Mbembé, Kaka,
Nsungi, Bum, Fungom. Les hauts plateaux où avance lentement le troupeau de bêtes à
cornes de lune à accrocher les nuages, entre Lassim et Ngonzin.
Peut-être qu’en fin de compte mon rêve ancien ne me trompait pas. Si mon père était
devenu l’Africain,par la force de sa destinée, moi, je puis penser à ma mère africaine, celle
qui m’a embrassé et nourri à l'instant où j’ai été conçu, à l’instant où je suis né.