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Small Talk

Dans la pièce 'Small Talk' de Carole Fréchette, Justine lutte pour établir des connexions avec les autres, entourée d'une famille silencieuse et d'une vie professionnelle isolée. Elle s'engage dans des ateliers et des conseils en ligne pour améliorer ses compétences en communication, tout en observant les interactions humaines avec curiosité. À travers ses tentatives de dialogue, le texte explore les défis et les nuances du 'small talk' et de la connexion humaine.

Transféré par

Nicolas Chauvrat
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Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
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Small Talk

Dans la pièce 'Small Talk' de Carole Fréchette, Justine lutte pour établir des connexions avec les autres, entourée d'une famille silencieuse et d'une vie professionnelle isolée. Elle s'engage dans des ateliers et des conseils en ligne pour améliorer ses compétences en communication, tout en observant les interactions humaines avec curiosité. À travers ses tentatives de dialogue, le texte explore les défis et les nuances du 'small talk' et de la connexion humaine.

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SMALL TALK

Carole Fréchette

Licence eden-75-20ecd7df89424fc3-cc17be82dd96431a accordée le 01 février 2025 à


E16-01041576-CHAUVRAT-NICOLAS
PRÉSENTATION

Justine a du mal à communiquer avec ses contemporains. Entre


sa mère aphasique, son père retiré dans un silence méditatif, son
frère animateur de télé et sa belle-sœur explosive, elle décide de se
prendre en main, à coups de conseils glanés sur Internet et d’ateliers
divers. Traversant la pièce, un jeune homme blessé dont le destin
croisera le sien…
De rencontres ardues en discussions improbables, Justine observe les
humains un peu comme elle se penche sur son microscope, notant,
envieuse, leurs tentatives d’entrer en contact et de « parler petit ».
Qu’est-ce qui émane de soi, qu’est-ce qui mène à l’autre dans une
conversation ? Et qu’est-ce qui se construit ?

“ACTES SUD – PAPIERS”


Collection dirigée par Claire David
CAROLE FRÉCHETTE

Carole Fréchette a écrit une quinzaine de pièces, traduites en une


vingtaine de langues et jouées sur les cinq continents. Elles lui
ont valu de nombreux prix et distinctions, au Québec et ailleurs :
Prix littéraire du Gouverneur général du Canada, Prix de la
Francophonie, prix Siminovitch… Cette œuvre fervente, qui
comprend également des romans jeunesse, est l’une des plus diffusées
du théâtre francophone actuel.

Ouvrage publié sous la direction de Diane Pavlovic

© LEMÉAC ÉDITEUR, 2014


ISBN 978-2-7609-1270-0

© ACTES SUD, 2014


pour la France, la Belgique et la Suisse
ISSN 0298-0592
ISBN 978-2-330-03510-5
978-2-330-03179-4

Toute représentation de ce texte nécessite l’autorisation


de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques.
SMALL TALK
Carole Fréchette

Licence eden-75-20ecd7df89424fc3-cc17be82dd96431a accordée le 01 février 2025 à


E16-01041576-CHAUVRAT-NICOLAS
PERSONNAGES

Justine
Timothée
Narrateur

La famille de Justine :
Reine, sa mère
Charlie, son frère
Gilles, son père
Christiane, la seconde femme de Gilles
Galina, la fiancée de Charlie

Les collègues de travail de Justine :


Ghyslaine
Diane

L’ancienne camarade de classe de Justine :


Amélie Beauregard

Les intervenants du site “La conversation en dix étapes faciles” :


L’experte
Françoise
Jean-Louis

Les membres de la chorale Les mots retrouvés :


Georges
Ginette
Émile
Stéphanie
Lucille
Anita, chef de chorale
Les participants à l’atelier “L’autre et soi” :
Rachel
Yves
Sylvie
Solange
Bernadette
Kevin
Marcel
Marguerite, l’animatrice

Les membres de l’équipe télé :


Marc-Antoine, réalisateur
Liette, assistante

NOTES
La chanson interprétée par la chorale Les mots retrouvés s’intitule “Nous
aurons” ; paroles et musique de Richard Desjardins.

L’auteure remercie le Centre des auteurs dramatiques (CEAD), particulièrement


Elizabeth Bourget, pour le soutien accordé à différentes étapes de l’écriture.
Merci également aux acteurs qui ont participé aux ateliers de travail sur le
texte.
–– 1. Est-ce que c’est ici ? ––

NARRATEUR. Un lundi après-midi, sur un grand boulevard dans


une zone industrielle. Un abribus. Plancher de béton, murs de
plexi. Sur le mur du fond, une vieille affiche un peu déchirée qui
propose un cours. Les mots sont à moitié effacés. On peut lire
seulement “Atelier l’autre et toi” ou “l’autre est roi”. On ne voit
pas bien. En dessous, un numéro de téléphone sur des lanières de
papier qu’on peut découper et emporter. Sur l’affiche, quelqu’un a
écrit au stylo : fuck you. Il est trois heures. Il n’y a pas beaucoup de
circulation. Les travailleurs sont au travail. Les autres ne viennent
pas par ici. Derrière l’abribus, un immeuble des années soixante-
dix, cube de verre et de béton. Sur une plaque de métal, devant
l’immeuble, on peut lire : Laboratoires Lowell. Un autobus arrive.
Il s’arrête au coin. Un jeune homme descend. Il porte un sac de
sport. L’autobus repart. Le jeune homme le regarde s’éloigner.
Il regarde tout autour, le boulevard, les immeubles, les parkings.
Il entre dans l’abribus. Il s’assoit sur le banc de béton. C’est
Timothée.

TIMOTHÉE. Est-ce que c’est ici ?


C’est laid, non ?
Ça m’a pris une heure pour me rendre. J’ai pris trois autobus.
Tu dis : c’était pas nécessaire d’aller aussi loin. De la laideur, il y
en a partout.
Oui, mais on avait dit laideur industrielle.
Laideur béton et asphalte. Pas d’arbres et personne dans les rues.
Laideur édifice sans âme dans un quartier désert.
J’ai vu l’affiche déchirée.
J’ai eu une impulsion.
Suis tes impulsions, Timothée. C’est ce que tu dis, non ?

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J’ai vu le mot laboratoire sur l’édifice. Je détestais les laboratoires à
l’école. L’odeur me donnait mal au cœur.
Il y a des milliers de personnes qui travaillent ici, te rends-tu
compte ?
Ils arrivent à neuf heures. Ils passent la journée assis devant leur
microscope. Le midi, ils font chauffer leur spaghetti de la veille dans
le micro-ondes. À cinq heures, ils rentrent chez eux, ils mangent
leur poulet rôti devant la télé.
C’est ça, la laideur, non ?
Je veux dire : tout ça.
(Un temps.)
Tu sais pas. Tu t’en fous.
Tu penses que je fais juste parler, que je fais rien.
C’est pas vrai.
Je fais quelque chose.
Je cherche.
Je me suis levé à midi. J’ai appelé à la job. J’ai dit que je viendrais
pas ce soir. Mon patron a crié : tu peux pas me faire ça, le bar va
être plein à craquer.
J’ai regardé un plan de la ville, j’ai choisi un itinéraire. Je me suis
préparé. J’ai pris mon sac.
C’est rien, ça ?
C’est pas rien.
Et maintenant je suis là et je sais pas.
Comment on fait pour savoir ?
Est-ce que c’est ici ?

–– 2. Comment ça va ? ––

NARRATEUR. Le temps a passé. Deux ou trois autobus se sont


arrêtés devant l’abribus. Quelques personnes en sont descendues.
Elles n’ont pas remarqué le jeune homme assis sur le banc de
béton. Il ne les a pas regardées non plus. Et personne n’est venu
attendre avec lui. Et puis il s’est levé, il a pris son sac, il est parti. Il
est cinq heures maintenant. Les employés des Laboratoires Lowell
commencent à sortir. Les autos font la file pour s’engager dans le

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boulevard. Une femme approche de l’abribus. Elle s’assoit sous
l’affiche déchirée. Elle regarde sa montre. Elle attend. Quelques
minutes après, une jeune femme la suit et s’arrête sur le seuil. C’est
Justine.
JUSTINE. Salut.
GHYSLAINE. Salut.
Silence.
JUSTINE. C’est pas chaud.
GHYSLAINE. T’as froid ?
JUSTINE. Non, non. (Un temps.) Il paraît qu’il va faire plus chaud
demain.
GHYSLAINE. Ah bon. Je sais pas.
Un temps.
JUSTINE. C’est long.
GHYSLAINE. Quoi ?
JUSTINE. L’autobus.
GHYSLAINE. Il va passer à cinq heures et quart, comme tous les
jours. Mais depuis quand tu prends le 35 ?
JUSTINE. Hein ?
GHYSLAINE. Tu prends jamais le 35. Tu rentres à pied, d’habitude.
Non ?
JUSTINE. Je… je sais pas.
GHYSLAINE. T’habites pas près d’ici ?
JUSTINE. Non. Je veux dire oui. Mais c’est parce que je…
GHYSLAINE. Diane me l’a dit. Je sais pas comment elle sait ça,
d’ailleurs. Elle a dû fouiller dans ton dossier.
JUSTINE. Je sais pas. Mais euh… et toi, Ghyslaine, comment ça va ?
GHYSLAINE. C’est sûrement pas toi qui l’as dit à Diane. Lui as-tu
dit ?
JUSTINE. Quoi ?

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GHYSLAINE. Que t’habites pas loin d’ici.
JUSTINE. Non. Je pense pas. Je parle pas beaucoup à Diane.
GHYSLAINE. Ça c’est sûr. Tu parles pas à Diane, ni à Mohamed,
ni à Mélanie, ni à monsieur Deschenes, ni au concierge, ni au
messager, ni à moi. Tu parles à personne.
JUSTINE. Mais là, maintenant, je… je te parle. Euh… As-tu passé
une bonne journée, Ghyslaine ?
GHYSLAINE. La même que toi, Justine. J’ai fait exactement la
même chose que toi, toute la journée.
Un temps.
JUSTINE. As-tu vu les inondations aux nouvelles, hier ?
GHYSLAINE. Quelles inondations ?
JUSTINE. Il y avait des gens réfugiés sur les toits.
GHYSLAINE. Où ça ?
JUSTINE. Au Pakistan. Non, au Sri Lanka. Je sais plus.
Un temps.
GHYSLAINE. Est-ce que je peux te poser une question ?
JUSTINE. Oui, oui.
GHYSLAINE. Où est-ce que tu vas, le midi ? Et pendant les pauses ?
Tu disparais pendant toutes les pauses. Depuis trois ans que tu
travailles au labo, tu disparais. On se demande tous où est-ce que
tu vas.
JUSTINE. Bon. Écoute, il faut que je… Il faut que j’y aille. J’avais
oublié. J’ai un rendez-vous. Excuse-moi.
Elle se sauve.

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–– 3. La conversation en dix étapes faciles ––

NARRATEUR. Quelques heures plus tard, dans la cuisine d’un


petit appartement modeste au deuxième étage d’un duplex, à vingt
minutes à pied des Laboratoires Lowell. Un trois et demie propre et
bien tenu. Plafonds bas, fenêtres coulissantes, porte patio donnant
sur balcon, donnant sur autre duplex. Sur la table de cuisine, un
ordinateur. Sur l’écran de l’ordinateur, une femme souriante. C’est
l’experte en échange conversationnel.
L’EXPERTE. Un petit échec ? Ce n’est pas bien grave. Vous avez
fait un premier pas, c’est ça qui compte. Vous n’en êtes pas morte,
vous voyez ? Alors, qu’est-ce qui s’est passé ? Tapez “Enter” pour la
bonne réponse. Vous n’avez pas su amorcer. Vous avez su amorcer,
mais vous n’avez pas su continuer. Vous avez enfilé plusieurs sujets
sans les développer. Vous avez paniqué.
JUSTINE. Enter. Enter. Enter.
L’EXPERTE. Bon. C’est une première fois. Un échec n’est jamais
agréable, mais au fond, il vaut mieux toucher le fond tout de suite.
Comme ça on ne peut que remonter. Est-ce que cette personne
était quelqu’un de votre entourage ?
JUSTINE. Enter.
L’EXPERTE. Bon. Vous avez choisi de commencer avec quelqu’un
que vous connaissez. C’est très bien. Nous allons maintenant
regarder ensemble ce qui s’est passé. Pour bien comprendre, il faut
décomposer le problème.
JUSTINE. Ce qui s’est passé, c’est que j’ai été nulle.
L’EXPERTE. Tapez “Enter” pour la bonne réponse. Avez-vous été
l’initiatrice de la conversation ?
JUSTINE. Enter.
L’EXPERTE. Par quel sujet avez-vous commencé ? Tapez “Enter”
pour la bonne réponse. La température, le…
JUSTINE. Enter.

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L’EXPERTE. C’est une amorce tout à fait correcte. Plusieurs diront
que c’est banal, mais on peut parfaitement construire sur du banal.
Il ne faut pas mépriser les sujets anodins, ce que nos amis anglo-
saxons appellent le small talk. C’est par là que tout commence.
Il faut poser humblement nos petites pierres pour échafauder
un dialogue. Mais revenons à votre expérience. Tapez “Enter”
pour la bonne réponse. Votre interlocuteur n’a pas mordu au
sujet. Votre interlocuteur a mordu, mais vous n’avez pas pu
enchaîner.
JUSTINE. Qu’est-ce que ça veut dire “mordre au sujet” ?
L’EXPERTE. Tapez “Enter” pour la bonne réponse.
JUSTINE. Elle a dit : T’as froid ? Avec son air bête habituel. Et j’ai
répondu non, avec mon idiotie habituelle.
L’EXPERTE. Tapez “Enter” pour la bonne réponse. (Un temps.)
Vous n’arrivez pas à faire votre choix ? Ce n’est pas grave. Nous
reviendrons sur tout cela lors de la seconde leçon. En attendant, si
vous le souhaitez, cliquez sur “dialogue”, puis sur “température”.
Vous pourrez visionner un court échange et vous verrez comment
on peut échafauder à partir de ce thème tout simple. Mais rappelez-
vous, ce n’est qu’un exemple. C’est à vous de trouver les mots, selon
les circonstances. La conversation est une affaire d’improvisation.
Allez-y. Cliquer sur “dialogue”.
JUSTINE. Dialogue. Température. Enter.
À l’écran : un homme et une femme dans un bureau.
FRANÇOISE. Bonjour Jean-Louis.
JEAN-LOUIS. Bonjour.
FRANÇOISE. Quel temps triste aujourd’hui !
JEAN-LOUIS. Mmm.
FRANÇOISE. Il paraît qu’on en a pour quelques jours.
JEAN-LOUIS. Mmm.
FRANÇOISE. La pluie me rend toujours nostalgique. Et toi ?

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JEAN-LOUIS. Pas spécialement.
FRANÇOISE. Ça me rappelle les jours de mauvais temps au bord
de la mer, pendant les vacances. On s’ennuyait tellement. Et toi,
aimais-tu la pluie, quand t’étais petit ?
JEAN-LOUIS. Je sais pas.
FRANÇOISE. T’aimais sûrement jouer dans les flaques d’eau.
JEAN-LOUIS. Oui. J’aimais ça.
FRANÇOISE. Tu jouais tout seul ?
JEAN-LOUIS. Non. Avec mon frère. On faisait des concours. Celui
qui éclabousserait le plus loin.
FRANÇOISE. T’as un frère ?
JEAN-LOUIS. Oui. J’ai un frère jumeau.
FRANÇOISE. Ah bon ! Comme c’est intéressant. Je ne savais pas
ça. Vous êtes identiques ?
JEAN-LOUIS. Oui, identiques. Quand on était petits, tout le monde
nous confondait.
FRANÇOISE. Et maintenant ?
JEAN-LOUIS. Maintenant, on est différents. Il porte la barbe, il a
les cheveux longs.
FRANÇOISE. Vous devez être très proches.
JEAN-LOUIS. Oui et non. Il vit en Australie.
FRANÇOISE. L’Australie, ça m’a toujours fait rêver ! T’as dû y aller.
J’aimerais tellement visiter l’Australie. En particulier la mer de Corail.
JEAN-LOUIS. J’ai fait de la plongée dans la mer de Corail. C’était
fabuleux. J’ai vu une méduse géante.
FRANÇOISE. Une méduse géante ? Raconte-moi. Je m’intéresse
beaucoup aux méduses.
JEAN-LOUIS. Oh ! Je pense qu’on nous appelle. On va reprendre
la réunion. C’était agréable de parler avec toi, Françoise.

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FRANÇOISE. Avec toi aussi, Jean-Louis.
L’EXPERTE. Voyez comment un sujet soi-disant banal comme
la température peut mener loin. Jusqu’en Australie ! Avez-vous
remarqué à quel point les réponses de Jean-Louis étaient fermées
au début ? Mais Françoise ne s’est pas découragée. Elle a trouvé
une façon toute simple de faire glisser l’échange sur un terrain plus
personnel. Amener l’interlocuteur à se raconter, c’est une des clés les
plus importantes. Vous vous demandez comment on peut arriver
à improviser avec autant de fluidité ? Eh bien, il faut s’entraîner. Si
vous voulez, cliquez sur “entraînement”, puis sur “température”,
puis sur…
Justine éteint l’ordinateur.

–– 4. Soliloque ––

NARRATEUR. Justine est restée longtemps devant son ordinateur


fermé, puis elle l’a ouvert à nouveau. Elle a relu attentivement la
liste des dix étapes faciles. Un. L’amorce : faire confiance aux sujets
tout simples. Deux. L’attention à l’autre : mettre en valeur son
interlocuteur. Trois. L’art de la relance : savoir rebondir. Quatre.
L’attitude corporelle : un élément essentiel. Cinq. Les échanges à
trois : une dynamique complexe. Six. Les anecdotes : le piment de
la conversation. Sept. Les rencontres imprévues : comment éviter
la panique. Huit. L’art de la clôture : savoir terminer avec naturel.
Neuf. Les cocktails, les fêtes et les réunions mondaines : le test
suprême. Dix. La clé du succès : être soi-même. Justine s’est sentie
épuisée tout à coup. Elle s’est dirigée vers le salon. Une causeuse,
une télé, une table à café. Sur les murs, des reproductions de Van
Gogh : les Iris, La nuit étoilée. Dans un coin, une chaise droite et
une lampe sur pied.
Justine est assise sur la chaise. Elle allume la lampe.
JUSTINE. Es-tu déjà allée en Australie, Ghyslaine, pour retrouver
ta jumelle qui jouait avec toi dans les flaques d’eau ? T’as pas de
jumelle, Ghyslaine ? C’est dommage. Il paraît qu’une sœur jumelle

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peut deviner tes pensées. Elle te comprend tout de suite, pas besoin
d’amorcer, de relancer, de conclure. Elle connaît tout de toi, même
tes secrets intimes. Elle le sait que tu te sens seule et que t’en peux
plus de soliloquer. Soliloque, c’est un mot de mon frère, Ghyslaine.
Il a étudié en théâtre. Il dit que parler tout seul dans la lumière,
ça s’appelle un soliloque. Il dit que tous les acteurs rêvent de ça. Il
dit que c’est grisant. Quand tu y as goûté, tu peux plus t’en passer.
Il a raison. Ça commence doucement. Un soir, on lance quelques
phrases dans le silence, des choses qu’on a vues, qu’on a pensées
pendant la journée. On se rend compte que ça fait du bien. Et
le lendemain, on revient sur la chaise, on reste plus longtemps.
Il suffit d’ouvrir la bouche, ça sort tout seul, les observations, les
pensées, les idées sur la vie. Des fois c’est un peu confus, mais on
s’en fout. On recommence de plus en plus souvent. On ferme la
télé, on s’installe tout de suite après le souper, on se met à parler,
et c’est grisant, c’est vrai, on est comme portée par une vague, on
a une impression de je sais pas quoi. D’intensité, peut-être. Mais
après, il reste un goût amer dans la bouche. On se sent ridicule et
honteuse. On se dit qu’il faut arrêter ça. Que plus on déverse les
mots dans le salon, moins il en reste pour les autres, pour ceux
qu’on rencontre à cinq heures dans l’abribus. (Sonnerie du téléphone.
Justine continue de parler pendant la sonnerie.) On se dit qu’il faut
apprendre à dire : et toi, Ghyslaine, comment ça va ? Les vacances,
les enfants, la famille ? Moi, ça va, mais j’aimerais partir en Australie.
Il paraît qu’il y a des méduses là-bas…
On entend le message d’accueil : une voix automatisée entrecoupée par
la voix de Justine qui dit son propre nom. “Votre appel a été transféré à
un système de traitement de la voix… Justine… n’est pas disponible.
Au signal, veuillez laisser votre message.”
CHARLIE (sur le répondeur). Salut ma petite sœur. Encore partie
bambocher ? C’est une blague. Je sais que t’es là et que tu regardes
ton frère à la télé. Une autre blague. Je sais bien que tu passes pas tes
soirées à me regarder. N’empêche, aujourd’hui t’as manqué quelque
chose. On a eu un fou rire au milieu du jeu. Les concurrents, le
public, tout le monde était tordu de rire. On pouvait plus s’arrêter.
C’est déjà sur Internet si tu veux voir. Mais c’est pas pour ça que
je t’appelle. Je voulais te parler de quelque chose. Mais bon, tu

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réponds pas. Pourquoi tu réponds pas, au juste ? T’es en train de
baiser comme une tigresse ? C’est une blague ! Bon. Je te laisse.
Rappelle-moi, ok ?
JUSTINE. Mon frère fait de la télé, Ghyslaine. Il voulait jouer les
grands rôles dans les grandes pièces, mais en sortant de l’école de
théâtre, il a passé une audition pour animer un quiz à l’heure du
souper. Ils l’ont trouvé tellement naturel, ils l’ont pris tout de suite.
Il dit que divertir les gens c’est aussi digne, aussi important que
n’importe quel soliloque sur le sens de la vie.
Elle éteint la lumière.

–– 5. Incorporer les œufs dans la pâte ––

NARRATEUR. Le jour suivant. Midi et demi. Dans un autre duplex,


pas très loin de chez Justine. L’appartement de Reine. Mêmes
plafonds bas. Mêmes fenêtres coulissantes. Mêmes portes patio
donnant sur balcon minuscule. Chaque pièce remplie à craquer
d’objets, bibelots, photos, coussins, dentelles, bouquets de fausses
fleurs. Pas un centimètre carré inoccupé. Dans le salon, sur la table
à café, plusieurs petits pots : des crèmes, des poudres, des gels, des
parfums.
JUSTINE. Madame Landry est venue te porter des nouveaux
échantillons ? C’est gentil de t’apporter tout ça. Mais t’en as déjà
assez, tu trouves pas ?
Reine prend un pot sur la table, l’ouvre, le présente à Justine.
REINE. Brume-la.
JUSTINE. Ça sent bon. C’est du muguet. C’est ça ? Muguet ?
REINE. Oui, maillet. C’est du maillet. C’est très roux, non ?
JUSTINE. Muguet, maman.
Reine lui présente un autre petit pot.

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REINE. Oui, oui, maillet, maillet. Mais brume celle-là. Brume,
brume. Tu vas la miner. Allez, donne-moi te la plaquer, Charlotte.
JUSTINE. Justine, maman. Charlotte c’est ta sœur. Ta sœur est
morte quand t’étais petite. Je suis Justine et toi t’es Reine. Dis-le.
T’as presque réussi la semaine dernière. Reine et Justine.
Elle désigne Reine puis se désigne elle-même.
REINE. Oui. Mariette et Pauline. Viens, je vais te la plaquer. Tu
vas la mirer. (Elle prend un peu de crème sur son doigt et commence à
l’appliquer sur le visage de Justine.) Tu sois, tu sois, comme ça bon.
Ça pend le combe. Le combe et le cona.
JUSTINE. Maman, écoute-moi. Je veux te dire…
REINE. Le cona, toi tu le mènes beaucoup. Non ? Madame Nancy
dit que c’est tout nougat. C’est la grande robe, le cona et…
JUSTINE. Ça existe pas, le cona, maman. Je comprends pas ce que
tu me dis, tu le sais.
Reine prend une autre crème. Commence à l’appliquer sur les mains
de Justine.
REINE. Et celle est bonne. Elle pend la marande. Elle est biche.
Elle vend les bains mousses. C’est bon, non ? C’est de la marande
avec un jeu de lisette.
Justine prend la crème des mains de Reine, la porte à son nez pour la
sentir. Elle fait une grimace.
JUSTINE. C’est de la lavande. J’aime pas tellement la lavande, tu
le sais.
REINE. Je te la pomme. Si tu la peux, je te la pomme.
Elle lui donne la crème.
JUSTINE. Merci, maman. Mais écoute-moi. Juste un peu, ok ? J’ai
décidé de changer. Euh… Comment je peux t’expliquer ça ? (Elle
essaie de mimer le mot “changer”. Elle tourne sur elle-même, fait un
geste avec ses mains qui indique une chose qui roule, qui se renverse.)

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Moi, je veux changer. J’en peux plus de parler toute seule sur ma
chaise. Je veux plus soliloquer. Soliloque, c’est Charlie qui dit ça.
Tu sais ? Charlie.
REINE. Jean-Guy ?
JUSTINE. Non, pas ton père Jean-Guy. Charlie, mon frère. (Elle
montre une photo de Charlie sur la table à café.) Charlie.
REINE. Louis ? Mon Louis. Il est rôle. Hier, à son édition, tu l’as
lu, non ? Son édition ? Il s’est mis à dire, à dire, et tout la faune
disait, et Louis, mon Louis, il était lapidé en feu, comme ça, et il
plantait tellement il disait.
Elle rit. Elle se plie en deux pour montrer comment Charlie riait
pendant son émission. Et elle essuie de fausses larmes pour montrer
comment Charlie pleurait de rire.
JUSTINE. Tu parles de l’émission d’hier ? Je sais, il paraît que c’était
très drôle. Mais écoute-moi un peu. Je veux changer, maman.
J’ai trouvé un site Internet qui donne une formation. Je sais pas
comment t’expliquer. Ça coûte un peu cher, mais je m’en fous. Je
veux changer. Je veux m’intégrer. (Elle cherche un geste, mais n’en
trouve pas.) Intégrer. Comme faire entrer une chose dans une autre.
Je sais pas comme euh… Intégrer les immigrants dans la société.
Non, c’est trop compliqué. Intégrer. Ou incorporer. Comme
incorporer les œufs dans la pâte. (Elle mime l’action de casser des œufs
et de les incorporer dans la pâte à gâteau.) Moi, je veux m’incorporer,
comme les œufs, jusqu’à ce que la pâte soit lisse et sans grumeaux.
Reine imite le geste de Justine.
REINE. Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi tu loupes ?
JUSTINE. Je veux être incorporée. Entrer dans le corps. Le corps
du monde. Comprends-tu ? Non. Tu comprends pas. Pas un mot.
Je le sais bien.
REINE. Qu’est-ce que tu lis, Charlotte ?
JUSTINE. Demain, je viendrai pas dîner avec toi parce qu’il faut que
je mange avec les autres, au labo. Il faut que je m’incorpore. Et j’irai
plus me cacher dans le fond de l’entrepôt à toutes les pauses. ok ?
REINE. ok, ok. Tu viens. Je te prends.

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JUSTINE. Non. C’est pas ça. Il faut que je parte maintenant. C’est
l’heure.
Elle tend sa montre. Elle fait un geste pour indiquer qu’elle va partir.
REINE. Oui oui, je nais, je nais. Tu frimes. Tu frimes tout le banc.
Tu frimes et moi je meurs. Je meurs.
JUSTINE. Tu pleures ? C’est ça que tu veux dire ? Tu pleures ?
Elle fait le geste des larmes qui coulent sur les joues.
REINE. Je meurs. C’est mur. Ma lie, c’est mur.
JUSTINE. Je sais, tu voudrais que je reste. Mais je peux pas. Il faut
que je travaille, maman.
Elle embrasse Reine sur les joues.
REINE. Je te mine beaucoup, mon Gilles. Beaucoup.
JUSTINE. Je suis Justine, maman. Ton Gilles, c’est mon père, et tu
l’aimes pas du tout. J’y vais. Je reviens jeudi soir. Pour la chorale. La
chorale. (Elle chante.) Nous aurons des corbeilles pleines…
REINE. Oui, oui. La couronne. Je mine pas la couronne. On est
radical, on songe pas bien.
JUSTINE. C’est bon pour toi, la chorale, tu le sais. Pour tes mots.
À jeudi, maman. Je viendrai pas demain midi. T’as compris ? Non,
t’as pas compris. Tant pis.
Elle s’en va.

–– 6. Le courage des chihuahuas ––

NARRATEUR. Le lendemain. Cuisine des employés des Laboratoires


Lowell. Petite salle sans fenêtre au sous-sol de l’édifice. Éclairage au
néon. Sur les murs, des affiches touristiques défraîchies. Un four à
micro-ondes, un frigo. Une femme s’apprête à entamer le spaghetti
qu’elle vient de réchauffer. Un reste de son souper d’hier.
JUSTINE. Bonjour. (Elle se reprend, avec plus de fermeté.) Bonjour,
Diane.

21
DIANE. Justine ? Tu viens manger ici ?
JUSTINE. Euh… J’ai lu que le courage des chihuahuas est
inversement proportionnel à leur taille. Est-ce que c’est vrai ?
DIANE. Quoi ?
JUSTINE. Est-ce que Canasta est comme ça ? Deux fois plus
courageuse que sa taille ? Ou deux fois plus petite que son courage.
DIANE. Excuse-moi, mais de quoi tu parles ?
JUSTINE. T’as pas un chien ?
Ghyslaine apparaît sur le seuil.
GHYSLAINE. Diane a pas un chihuahua, elle a un fripon broché.
DIANE. Un bichon frisé, Ghyslaine. Et elle s’appelle Mascara.
JUSTINE. Ah bon. Mascara. Excuse-moi. Je me suis trompée. C’est
à cause de ma mère.
DIANE. Comment ça, ta mère ?
JUSTINE. Elle sait plus parler, et à force d’être avec elle, je…
GHYSLAINE. Elle est muette, ta mère ?
JUSTINE. Non, non. Elle parle, mais elle a perdu les mots. En fait,
ils sont toujours là, mais ils sont pas à la bonne place. C’est comme
s’ils sortaient au hasard. De temps en temps elle tombe sur le bon,
mais la plupart du temps, elle…
GHYSLAINE. Ta mère tire ses mots au hasard ? Qu’est-ce que tu
racontes ?
JUSTINE. Euh… T’es… t’es pas censée être au gym, le mercredi ?
GHYSLAINE. Pas aujourd’hui. La coach a pris congé.
DIANE. T’as lu ça où, Justine ?
JUSTINE. Quoi ?
DIANE. À propos des chihuahuas.
JUSTINE. Votre animal de compagnie point com.

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GHYSLAINE. Tu veux t’acheter un chien ?
DIANE. Si tu veux un chien, je te le dis, les bichons frisés ont une
sensibilité extraordinaire. Ils lisent dans tes pensées. Hier, en rentrant
du travail, j’étais déprimée. Mascara l’a su tout de suite.
GHYSLAINE. Elle t’a fait couler un bain chaud, elle t’a servi un
verre de vin.
DIANE. Ah ! Arrête de te moquer. Je le sais que t’aimes pas les chiens.
GHYSLAINE. Les petites choses poilues qu’il faut promener en
poussette, c’est pas des chiens, c’est des poupées.
DIANE. Tu peux rire. N’empêche, c’est une vraie présence. Je lui
parle tout le temps.
GHYSLAINE. Et elle te répond ?
DIANE. Et ta télé, elle te répond ?
GHYSLAINE. Qu’est-ce que tu veux dire ?
DIANE. Est-ce qu’elle monte sur tes genoux ? Est-ce qu’elle te
réchauffe ? Est-ce qu’elle te regarde avec ses yeux mouillés ?
GHYSLAINE. Non, elle monte pas sur mes genoux, ma télé. Mais
je me fais pas croire qu’on a une conversation, elle et moi. Je le sais
que je suis toute seule, moi.
Un temps. Malaise.
DIANE. Tu t’intéresses aux chihuahuas, Justine ?
JUSTINE. Je m’intéresse au courage.
DIANE. Au courage ?
JUSTINE. Bon. Il est quelle heure, là ? Midi et demi. J’ai un
téléphone à faire. Excusez-moi.
Elle se lève et se dirige vers la porte.
DIANE. T’as pas mangé.
JUSTINE. Il faut que j’y aille.

23
Elle s’en va.
GHYSLAINE. T’oublies ton téléphone !

–– 7. La conversation ––
en dix étapes faciles. Deuxième leçon

NARRATEUR. Dans la cuisine de Justine. Table remplie des restes


du souper. Côtelettes pas finies, salade non touchée, dessert à
peine entamé. Il est presque huit heures. Justine n’a pas, comme
d’habitude, lavé la vaisselle et tout replacé. Elle est restée longtemps
devant le désordre. Elle a poussé les assiettes sales et elle a mis
son ordinateur au milieu des miettes. Elle a regardé le sourire de
l’experte en échange conversationnel, figé sur son écran, puis elle
s’est décidée à cliquer.
L’EXPERTE. Lors de la première leçon, nous avons vu comment il est
possible, à partir de sujets tout simples, d’amener votre interlocuteur
à se raconter. Tout être humain aime parler de lui. C’est dans sa
nature. Nous allons voir quelques petits trucs pour vous aider à
mettre en valeur votre interlocuteur. Choisissez une personne que
vous connaissez. Maintenant, essayez de vous rappeler quels sont
ses centres d’intérêt. Pour vous aider, voici des exemples de centres
d’intérêt. Le jardinage. Le cinéma. La lecture. La natation. Les
animaux de compagnie.
JUSTINE. Enter.
L’EXPERTE. Les animaux de compagnie. Très bien. Vous allez
maintenant préparer trois questions sur l’animal de votre
interlocuteur. Ça vous paraît difficile ? Ne vous inquiétez pas, je
vais vous guider. Tapez “Enter” pour continuer.
JUSTINE. J’ai tout fait ça. J’ai consulté le site Votre animal de
compagnie point com. J’ai tout lu sur les chihuahuas. J’ai composé
mes trois questions.
L’EXPERTE. Tapez “Enter” pour continuer.

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JUSTINE. J’ai écrit mes trois questions. Je les ai apprises par cœur.
Je devais commencer par la plus simple. Quel âge il a, Diane, ton
chihuahua ? Mais je me suis trompée sur toute la ligne.
L’EXPERTE. Tapez “Enter” pour continuer.
JUSTINE. Et Ghyslaine est arrivée et elle devait pas être là et les
échanges à trois, c’est une autre étape. Et j’ai dit je m’intéresse au
courage. Au courage ! Pourquoi j’ai dit ça ?
L’EXPERTE. Tapez “Enter” pour continuer.
Justine éteint l’ordinateur.

–– 8. Si j’avais un bichon frisé ––

Justine apparaît à l’entrée du salon. Elle regarde la chaise de loin. Elle


s’en approche, puis recule, puis s’approche de nouveau. Elle finit par
s’asseoir et allumer la lampe.
JUSTINE. Si j’avais un bichon frisé, je pourrais l’asseoir à mes
pieds. On pourrait parler. Je pourrais lui demander : comment était
ta journée, mon bichon frisé ? Moi j’ai trouvé trois cancers. Trois
sur des dizaines d’échantillons analysés. C’est étrange, mais ça fait
plaisir quand on trouve. Comme une petite victoire sur l’absurde.
Si on trouve jamais, où est le sens de ce qu’on fait ? On regarde
machinalement et tout à coup on aperçoit le dessin particulier,
comme un petit embryon de mort au milieu de la vie, on a le
cœur qui bat, comme si on avait trouvé une pépite dans un tas de
cailloux. Des fois on s’arrête, on pense à la personne à qui appartient
le morceau de chair. On doit pas faire ça, je le sais. C’est une
des premières choses qu’on apprend dans le métier. Aujourd’hui
je me suis arrêtée, j’ai pensé à la femme assise devant son médecin.
Elle a chaud et elle tremble un peu et le médecin lui dit c’est pas
des bonnes nouvelles madame, le cœur de la femme veut éclater,
il dit on va mener le combat ensemble, madame, mais elle entend
plus rien, ça crie dans sa tête. J’ai pensé à elle et j’ai eu envie de
pleurer. Mais c’était peut-être sur ma vie. Est-ce qu’on pleure

25
pas toujours sur soi-même ? Quand on voit les catastrophes à
la télévision, on pleure de s’imaginer sur le toit de la maison
inondée. (Un temps.) Qu’est-ce que t’en penses, mon bichon frisé ?
(Un temps.) Il me regarderait, et il dirait rien du tout. Et ça serait
juste un soliloque déguisé. Des longues phrases de moi entrecoupées
de petits grognements de lui. Arrête, Justine. C’est pas ça, converser,
échanger, s’intégrer. C’est pas ça le courage, tu le sais. Le courage
deux fois plus grand que soi.
Elle éteint la lampe.

–– 9. Est-ce que c’est ici ? ––

NARRATEUR. Plus tard, le même soir. Dans un terrain vague.


Un endroit comme en voit dans les films noirs. Des carcasses
d’autos, des tas de ferraille, des tuyaux, des bouteilles cassées, des
sacs de plastique qui bougent dans le vent. Une clôture déglinguée
tout autour. Une brèche dans la clôture. Un jeune homme est entré
par la brèche. C’est Timothée. Il a fait un feu dans un baril rouillé.
Il a sorti un calepin de sa poche. Il a écrit sur des bouts de papier.
Il les jette dans le feu.
TIMOTHÉE. Le mot accomplir.
Le mot réussir.
Le mot quelqu’un.
Comme dans devenir quelqu’un.
Le mot gagnant.
Comme dans gagnant-gagnant.
Le mot brillant.
Comme dans avenir.
Compte.
Comme dans faire quelque chose qui compte.
Réaliser.
Potentiel.
Comme dans réaliser son hostie de potentiel.
Fais.
Comme dans fais quelque chose de ta peau.

26
Tout.
Comme dans t’as tout.
Tout ce qu’un garçon de ton âge peut vouloir.
Mordre.
Comme dans il faut mordre dans la vie.
On est venus ici, t’en souviens-tu ?
C’est toi qui m’as emmené.
On a bu une bouteille de tequila.
On a fait des listes.
On les a jetées dans le feu.
La liste des endroits les plus laids.
La liste des personnes ridicules qu’on connaît.
On a ri comme des fous.
On a mis nos mains dans les flammes.
On a juré.
Ce matin, je me suis dit : il faut un rituel.
Je me suis souvenu d’ici.
De cette nuit-là.
C’était magique.
On était comme possédés.
Mais là, non.
C’est pas magique.
Je suis juste soûl.
J’ai mal au cœur.
Quand même, ça pourrait être ici, non ?
Un jeune homme dans un terrain vague au milieu des déchets du
monde.
Tu trouves ça cliché.
Tu dis c’est pas vrai.
Tu dis il faut juste suivre tes pulsions.
Quelles pulsions ?
Est-ce que j’en ai, des pulsions ?
(Un temps.)
Le mot courage.
Comme dans sois courageux, mon garçon.
Oublie.
Comme dans oublie-la.

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Pas une fille pour toi.
Une fille instable.
Une fille scrapée.
Le mot vie.
Comme dans fuck.

–– 10. La chorale Les mots retrouvés ––

NARRATEUR. C’est jeudi, maintenant. Jour de chorale. Le matin,


Justine a voulu expérimenter l’étape trois, “L’art de la relance”, avec
sa voisine de palier. Elle a osé l’aborder en disant : “Comment ça
va, aujourd’hui, madame Khoury ?” La voisine était si contente
de la question, elle a parlé de ses maladies pendant sept minutes
sans interruption, puis son mari l’a appelée et Justine n’a pas eu
l’occasion de relancer. Elle est restée immobile devant la porte
pendant de longues minutes, à la fois frustrée et soulagée, puis
elle est allée travailler. Et maintenant, c’est le soir. Justine et Reine
ont pris l’autobus jusqu’à la salle de répétition de la chorale Les
mots retrouvés. Elles arrivent devant le vieux bâtiment de pierres.
Ancienne école convertie en centre communautaire.
JUSTINE. Je te laisse, maman. Je vais au café d’à côté.
Reine retient Justine.
REINE. Peste. Peste avec soi. J’ordonne pas la coupole.
JUSTINE. Maman, tu le sais que j’aime pas ça rester.
REINE. Peste, si tu fais.
JUSTINE. T’as pas besoin de moi. Les autres vont arriver. Vous allez
chanter. Mais t’as pas besoin de moi pour chanter.
REINE. Tu tards. Tu tards tout le vent.
Justine accompagne ses explications de petits mimes maladroits.
JUSTINE. Je vais juste au café sur la rue d’à côté, comme chaque
jeudi. Quand c’est fini, tu viens me rejoindre, on mange une crème
glacée au chocolat. Tu le sais bien.

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Elle veut partir. Reine la retient.
REINE. Non, non, non. Tu mords pas. Geste, un tout petit vœu.
JUSTINE. Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui se passe ?
REINE. Tu me donnes.
JUSTINE. Tu veux que je te donne quelque chose. Quoi ? T’as tes
partitions. T’as tes lunettes. T’as tout ce qu’il te faut.
REINE. Tu me donnes. Tu me donnes.
JUSTINE. Tu veux quoi ? De l’argent ? T’as rien à payer, mais si tu
veux, tiens. Prends ça.
Elle sort un billet de son sac et le donne à sa mère. Reine refuse l’argent.
REINE. Non. Non. Non. C’est non. Pas là. Je sais pas d’amande.
Tu me donnes.
JUSTINE. Je comprends pas, maman, mais les autres vont arriver
et je veux pas les voir. C’est ça la condition, tu le sais. J’y vais, ok ?
Arrive Georges, un homme dans la cinquantaine.
GEORGES. Bonsoir Irène. Comment marchez-vous ? (Il s’adresse à
Justine.) Bonsoir. Je suis Georges. Vous êtes noëlle dans la coupole ?
JUSTINE. Non, non. Je suis…
REINE. Bonsoir, bonsoir Paul. Je vous vante ma mère. Ma mère
Aline.
JUSTINE. Je suis sa fille. Je m’appelle Justine.
GEORGES. Ah ! Très bien. Très bien. Enchanté. Il fait seau ce noir,
n’est-ce pas ?
REINE. Ma mère va langer avec nous. Elle mine beaucoup langer.
Hein, Charlotte, tu mines langer ?
Elle essaie d’entraîner Justine à l’intérieur.
GEORGES. Oui, venez. Venez. Ça nous fait paisible. Soyez pas
lipide. Timide.

29
JUSTINE. C’est pas ça. Je suis pas timide. Je t’embrasse, maman.
Je t’attends à…
REINE. Pierre-Paul, faites-lui de gérer. Moi, elle me goûte pas.
Arrive Ginette. Une femme dans la quarantaine. Elle parle lentement,
fait beaucoup d’efforts pour trouver les bons mots.
GINETTE. Bonsoir, Reine. Bonsoir, mademoiselle. Vous… êtes…
nacelle ? Non. Attendez. Vous êtes… nougat. Nouvelle. Oui ! Vous
êtes nouvelle ? Je suis Ginette.
REINE. Bonsoir Simone. Bonsoir. Je te repense ma cousine,
Jocelyne.
JUSTINE. Je suis sa fille, Justine.
GINETTE. T’as une bille. Une fille. C’est magnifique.
JUSTINE. J’allais partir, justement.
REINE. Elle va tanguer avec vous. Elle rime beaucoup tanguer.
Arrivent trois autres membres de la chorale : Émile, un homme de
soixante-dix ans, Lucille, une femme de cinquante ans, et Stéphanie,
une jeune femme de vingt-cinq ans.
ÉMILE. Bonsoir toute la ronde.
REINE. Bonsoir. Bonsoir. Je vous repense ma mère. Elle va louer
avec nous.
ÉMILE, STÉPHANIE ET LUCILLE. Bonsoir. Bonsoir.
STÉPHANIE. Vous vous ressentez beaucoup. Mêmes lieux. Même
souche. Vous êtes sa mère ?
LUCILLE. Vous changez avec nous ? C’est bien.
ÉMILE. Moi je suis enjoué ce soir. Je vais mal lancer.
Il tousse un peu.
STÉPHANIE. Vous êtes enroulé ?
LUCILLE. Vous êtes rhumé ? C’est ça ? Moi aussi, j’ai un petit cal
de forge.

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Justine essaie de s’esquiver au moment où arrivent d’autres membres
de la chorale ainsi que le chef de chœur, Anita. Salutations générales.
ANITA. Bonsoir tout le monde. Ça va ? Vous allez bien ?
GEORGES. Oui. Très loin. Très loin.
ANITA. Justine, vous êtes là ! Vous pouvez rester si vous voulez. Ça
me dérange pas du tout.
JUSTINE. Je vous remercie, mais…
LUCILLE. Bonsoir Amina. Je voudrais…
ANITA. Anita, Lucille. Dites-le : Anita.
Lucille se concentre.
LUCILLE. Anita. J’ai un petit cal de forge et…
Elle se met à tousser.
ÉMILE. Moi aussi je suis enrôlé. Je vais mal chasser.
Il tousse.
ANITA. C’est pas grave. Mais forcez pas votre voix. Hein ? Votre
voix. Pas trop fort. Vous comprenez ?
ÉMILE. Oui, oui, je surprends.
LUCILLE. Je vais changer tout soulement.
ANITA. On va commencer. Vous vous placez, s’il vous plaît ? Vous
voulez chanter avec nous, Justine ?
JUSTINE. Non, je vais pas chanter avec vous !
Elle va vers la sortie.
REINE. Non ! Tu mords pas ! Peste. Faites-la de pester, Lolita.
ANITA. Justine, attendez ! Qu’est-ce qui se passe ?
Reine fait signe à Justine de revenir.
ÉMILE. Mais oui. Vous pouvez mousser avec nous.
GINETTE. Oui, oui. Charmez, changez, chantez avec vous. Avec
tout. Avec nous !

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Elle applaudit. Georges applaudit aussi. Puis tous les autres suivent le
mouvement.
REINE. Tu me donnes. Tu me donnes.
JUSTINE. Je te donne quoi, maman ? Je te donne ma veste ? Je te
donne ma montre ? Je te donne ma vie ?
REINE. Tu me plies. Pendant cent tours, tu me plies. Tu me donnes.
ANITA. Reine, qu’est-ce qu’il y a ?
REINE. Elle me donne. Elle me donne et je meurs.
ANITA. Attends. Tu vas trop vite. Redis-le.
JUSTINE. Je sais pas ce qu’elle veut. C’est pas grave. C’est comme
ça depuis quatre ans. Je suis habituée. Dans une heure, elle y
pensera plus.
ANITA. Attendez.
JUSTINE. Je vais juste à côté, elle le sait bien.
ANITA. Attendez. Reine, qu’est-ce que vous voulez dire ?
REINE. Elle me donne.
ANITA. Elle vous donne ? Donner, comme ça ?
Elle fait le geste de donner.
REINE. Non, non. Elle tard. Elle me jette.
ANITA. Elle vous jette ? Comme ça, dans la poubelle ?
REINE. Non. Tu me donnes. Tu m’adonnes. Tu m’assommes.
ANITA. Tu m’abandonnes ? C’est ça que vous voulez dire, Reine ?
STÉPHANIE. Elle vous adonne ?
GINETTE. Non. Elle l’abandonne.
LUCILLE. Tu m’adanbonnes ?
REINE. Tu me donnes. Toujours.
Tous regardent Justine. Malaise. Justine est paralysée.

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ANITA. Bon. On va commencer. On va chanter, d’accord ?
(Elle chante.)
Nous aurons des corbeilles pleines
De roses noires pour tuer la haine…
REINE. Tu viens plus danger avec soi le mini. Je te prends et tu
viens plus. Tu me donnes.
ANITA. Chantez, tout le monde.
(Tous chantent sauf Reine. Anita chante plus fort pour les guider avec
les mots.)
Des territoires coulés dans nos veines
Et des amours qui valent la peine
TOUS. Des terres et noir coupées dans nos scènes
Et des atours qui valent la chaîne
JUSTINE. Je pars, maman.
Elle s’en va.

–– 11. Qu’est-ce que tu deviens ? ––

NARRATEUR. Justine a marché vite. Elle est passée sans s’arrêter


devant le café de la rue d’à côté où elle devait attendre sa mère. Elle
s’est enfoncée dans une petite rue. Elle a vu au loin une silhouette
qu’elle a cru reconnaître. Elle a tout de suite baissé les yeux. Mais
c’était trop tard.
Une jeune femme marche en direction de Justine.
AMÉLIE BEAUREGARD. Justine ? (Justine s’arrête.) Justine, c’est toi !
JUSTINE. Euh… Oui.
AMÉLIE BEAUREGARD. Tu me reconnais pas ? Amélie Beauregard.
Secondaire cinq, Polyvalente des Martyrs. On était dans la même
classe d’anglais.
JUSTINE. Je… Je sais pas.

33
AMÉLIE BEAUREGARD. On a fait un travail d’équipe ensemble.
Tu t’en souviens sûrement. Il fallait préparer un exposé sur un sujet
de notre choix.
JUSTINE. Ah… peut-être, oui.
AMÉLIE BEAUREGARD. J’avais proposé le dopage dans le sport de
haut niveau, mais toi tu voulais faire ça sur le sens de l’existence !
T’étais tellement spéciale. Je me souviens, tu voulais qu’on fasse
une liste de nos questions sur la vie. Finalement, on l’a fait sur le
dopage, et t’as été super bonne devant la classe. Tout le monde était
surpris qu’une fille timide comme toi…
JUSTINE. Je suis pas timide.
AMÉLIE BEAUREGARD. Je veux dire une fille qui parle si peu.
T’étais toujours dans ton coin, au fond de la classe.
JUSTINE. Je suis pas timide, je sais pas ce qu’il faut dire. C’est pas
la même chose.
AMÉLIE BEAUREGARD. Je vois pas trop la différence, mais…
JUSTINE. C’est pas la même chose. Mais bon. Je… il faut que…
Excuse-moi, ça m’a fait plaisir de…
AMÉLIE BEAUREGARD. Attends ! Qu’est-ce que tu deviens ?
Un temps.
JUSTINE. Je deviens euh… Je vis. Je veux dire… je travaille.
AMÉLIE BEAUREGARD. Tu travailles près d’ici ?
JUSTINE. Non, non. Plus loin. Dans un laboratoire.
AMÉLIE BEAUREGARD. Et t’aimes ça ?
JUSTINE. J’aime le… la relation au microscope.
AMÉLIE BEAUREGARD. La quoi ?
JUSTINE. Les yeux collés sur la lentille. Il y a plus rien d’autre qui
existe. Rien d’autre que des molécules qui se battent, qui vivent,
qui meurent.

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AMÉLIE BEAUREGARD. Ah. Ça c’est… C’est sûr que ça doit être
intéressant.
Un temps.
JUSTINE. Bon. Écoute, excuse-moi, mais il y a mon autobus…
AMÉLIE BEAUREGARD. Où ça ?
JUSTINE. Je veux dire, il va arriver bientôt.
AMÉLIE BEAUREGARD. Bon. Puisque tu me le demandes, moi,
j’ai fait un bac en éducation physique. Je suis coach dans un gym
tout près d’ici. J’adore ça. Je rencontre plein de gens.
JUSTINE. Ah, c’est intéressant. Mais il faut vraiment que j’y aille.
Ma mère va m’attendre. J’allais l’oublier.
AMÉLIE BEAUREGARD. Ta mère ?
JUSTINE. Oui, elle est à la chorale. Elle va me rejoindre au café et
elle saura pas comment commander, elle va dire dégât au lieu de
chocolat. Je suis en retard et il y a mon autobus…
AMÉLIE BEAUREGARD. Bon, vas-y, cours après ton autobus qui
viendra pas, parce qu’il y a aucun autobus qui passe ici. Et ta mère
t’attend pas parce qu’elle est morte dans un accident d’auto il y a
quelques années. C’est Émilie Mongeau qui me l’a dit. Il y a un
camion énorme qui est tombé sur son auto. Il paraît qu’elle a été
dans le coma pendant plusieurs jours. Et si t’étais juste un peu plus
aimable, je t’offrirais mes sympathies. Parce que je suis sensible,
figure-toi, et que ça me fait de la peine, une mère morte en dessous
d’un camion. Mais tu t’en fous de ce que je pense, de ce que je sens.
Tu t’intéresses à personne. Tu t’es jamais intéressée à rien d’autre
qu’à toi, et à tes questions sur le sens de la vie. T’es toujours aussi
snob, Justine.
Elle s’en va. Justine demeure seule. Quand Amélie Beauregard est assez
loin pour ne pas l’entendre, elle crie dans sa direction.
JUSTINE. Elle est pas morte, ma mère ! Après huit jours, elle
a ouvert les yeux, elle a ouvert la bouche, elle a parlé, et c’était
n’importe quoi. Et on lui a dit maman qu’est-ce qui t’arrive et elle
a rien compris.

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Licence eden-75-20ecd7df89424fc3-cc17be82dd96431a accordée le 01 février 2025 à
E16-01041576-CHAUVRAT-NICOLAS
–– 12. Suis-je timide ? ––

NARRATEUR. Après avoir erré dans le quartier, Justine a finalement


couru jusqu’au café où sa mère l’attendait dans un état de semi-
panique. “Tu me donnes, tu me blesses toute veule”, a dit Reine.
Tout le monde les regardait. Justine a dit : “On s’en va.” Reine a
insisté pour prendre une blême fâchée aux corolats et à la rente,
mais Justine n’a rien voulu savoir. Elle a entraîné Reine jusqu’à
l’autobus, elle n’a pas dit un mot de tout le trajet, elle l’a reconduite
chez elle, puis elle est rentrée. Elle n’a pas allumé son ordinateur,
pas écouté les conseils de l’experte, pas regardé la télé. Elle est allée
directement à la chaise, à côté de la lampe sur pied.
JUSTINE. Cinq minutes, pas plus. Cinq minutes, et après je me
lève, je vais dehors, je parle à la première personne que je vois sur
le trottoir. Je fonce sur elle, je lui dis : et vous, qu’est-ce que vous
devenez ? C’est ça qu’il fallait dire : et toi, Amélie Beauregard,
qu’est-ce que tu deviens ? Il fallait écouter sa réponse et enchaîner.
Pas parler des molécules qui vivent et qui meurent. S’accrocher
à du simple, du petit. Et toi, Amélie, t’as une nouvelle coiffure,
je veux dire tes cheveux ont poussé. Comme c’est joli. Et tu sais,
je me souviens très bien de l’exposé sur le dopage dans le sport
de haut niveau. Je me souviens des applaudissements et du frisson
de plaisir sur ma peau. Tu vois, Amélie, je suis pas timide. Quand
c’est la science, quand c’est la vérité objective que j’ai apprise par
cœur, je peux parler pendant des heures et je peux même être
éloquente. Mais qu’est-ce que tu deviens ?, c’est une question
impossible. Je deviens un nœud dans la gorge, je deviens une
bouche sur une chaise qui soliloque. Et l’Internet ça marche pas.
Et demain c’est mon anniversaire. Et on va se voir à la même
place, on va regarder les mêmes arbres dans le même silence.
Et j’aimerais tellement ça, qu’on parle, lui et moi. Et fuck, fuck,
fuck !
Elle éteint la lampe.

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Licence eden-75-20ecd7df89424fc3-cc17be82dd96431a accordée le 01 février 2025 à
E16-01041576-CHAUVRAT-NICOLAS
–– 13. Demande-moi ––

NARRATEUR. Le lendemain, au labo, personne n’a chanté “C’est


à ton tour, ma chère Justine”, parce que Justine n’a dit à personne
que c’était son anniversaire. Elle a pensé toute la journée à son
rendez-vous de cinq heures. Elle a préparé des questions. Elle a
espéré. Elle y est maintenant. Dans un parc paisible. Des arbres,
de la pelouse, un étang. C’est la fin de l’après-midi. Lumière douce
sur l’eau dormante. Elle a retrouvé Gilles, comme prévu, sur le
deuxième banc près du saule. Sur le banc, gravés au couteau, les
mots fuck you, que Justine caresse nerveusement.
JUSTINE. Tu vas bien ?
Un temps.
GILLES. Regarde.
JUSTINE. Quoi ?
GILLES. L’étang, comme il est beau.
JUSTINE. Oui, mais est-ce que tu…
GILLES. Chchch.
JUSTINE. Et Christiane, est-ce qu’elle va bien ?
GILLES. Regarde les canards. Il y en a plus, cette année.
JUSTINE. Je te demande si…
GILLES. Christiane vit et moi je vis.
Un temps.
JUSTINE. Mais est-ce que vous allez…
GILLES. Qu’est-ce que ça veut dire, aller bien ?
JUSTINE. Je sais pas. Je demande ça pour amorcer.
GILLES. Amorcer ?
JUSTINE. Il faut bien commencer avec quelque chose. Elle dit :
c’est pas grave si c’est banal. Il faut bâtir sur du petit.

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GILLES. Ta mère dit ça ?
JUSTINE. Mais non. Tu sais bien que…
GILLES. Il faut pas écouter ta mère. Je te l’ai expliqué. Quand elle
parle, il faut faire comme ça. (Il prend les mains de Justine et les met
sur ses oreilles.) C’est une question de survie. Crois-moi.
JUSTINE. Maman a perdu ses mots, tu le sais. Elle est plus comme
avant.
GILLES. Ta mère parle comme on respire. C’est pas une lésion au
cerveau qui va l’arrêter.
JUSTINE. C’est vrai qu’elle veut parler, mais…
GILLES. J’ai failli me noyer dans l’océan qui sortait de sa bouche.
Si j’étais pas parti il y a quinze ans, je…
JUSTINE. T’aurais été englouti, je sais.
GILLES. Ça m’a pris deux ans à faire le vide dans mes oreilles.
JUSTINE. Et t’as rencontré une muette et ça t’a sauvé. Je sais. (Un
temps.) Et ton travail ?
GILLES. Regarde.
JUSTINE. Quoi ?
GILLES. Les arbres, le gazon, le ciel.
Un temps.
JUSTINE. Et Savane, est-ce qu’elle va bien ?
GILLES. Qu’est-ce qui t’arrive ?
JUSTINE. Rien.
GILLES. Savane fait sa vie de chatte. Elle mange, elle boit, elle dort.
Un temps.
JUSTINE. Et la maison ?
GILLES. Mais arrête. Tu vas me demander aussi comment vont
mon fauteuil et ma lampe sur pied ?

38
JUSTINE. Je voulais juste échanger.
GILLES. Qu’est-ce que ça veut dire, échanger ?
JUSTINE. Une phrase de toi, une phrase de moi. Tu mets une
brique, je mets une brique, on construit quelque chose.
GILLES. On construit quoi, Justine, avec du futile ?
JUSTINE. Je sais pas, mais…
GILLES. Tout le blabla c’est juste pour meubler. Ça nous coupe de
l’essentiel, tu le vois pas ?
JUSTINE. L’essentiel ?
GILLES. Ma présence, ta présence. La conscience d’être ici, au
milieu des arbres. Tu le sens pas ?
JUSTINE. Je sais pas. Je voulais seulement…
GILLES. Qu’est-ce que t’as ? T’as oublié comment on fait
d’habitude ? On va manquer l’heure, si tu continues. Le soleil est
presque à la bonne position.
JUSTINE. Non. J’ai pas oublié.
GILLES. On regarde le parc ensemble. On guette ensemble le
mouvement du soleil. On attend l’heure exacte de ta naissance.
JUSTINE. Dix-sept heures vingt-deux.
GILLES. Ça s’en vient. Je vais me placer. (Il se place et pointe son
appareil photo sur elle.) Comme ça, c’est bien. Bouge plus.
JUSTINE. Papa.
GILLES. Quoi ?
JUSTINE. Demande-moi ce que je deviens.
GILLES. Pourquoi ?
JUSTINE. Pour essayer.
GILLES. Je le sais ce que tu deviens. Je le vois sur ton visage.
JUSTINE. Qu’est-ce que tu vois ?

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GILLES. Un nouveau pli minuscule, au coin de l’œil.
Un temps.
JUSTINE. Demande-moi si j’ai peur.
GILLES. Chhhhh.
JUSTINE. Qu’est-ce que je vais faire, papa ?
GILLES. Il faut compter, maintenant. Dix, neuf, huit…
JUSTINE. Je sais pas parler.
GILLES. Cinq, quatre, trois…
JUSTINE. Je sais pas me taire.
GILLES. Deux, un. Photo. Bon anniversaire, Justine. Tiens.
Il lui remet un paquet recouvert de papier cadeau.
JUSTINE. Merci.
GILLES. Ouvre-le.
JUSTINE. Je sais ce que c’est. C’est moi, ici, il y a un an, sur le banc.
GILLES. T’as été au-dessus de mon bureau toute l’année. Demain,
je vais…
JUSTINE. Je sais. Tu vas accrocher la nouvelle version de moi.
GILLES. C’est ma façon d’être avec toi. Ouvre-le. Tu vas voir. Il y
a des choses fortes et mystérieuses dans ton regard.
JUSTINE. Je veux pas.
GILLES. Bon. Tu l’ouvriras plus tard. Il faut que j’y aille, maintenant.
JUSTINE. Non !
GILLES. Christiane m’attend.
JUSTINE. Reste, s’il te plaît.
GILLES. Bon. Encore cinq minutes. Mais en silence.

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JUSTINE. ok. Promis. (Il s’assoit à côté d’elle. Ils restent quelques
secondes en silence.) Papa ?
GILLES. Chchch.

–– 14. Est-ce que c’est ici ? ––

NARRATEUR. Exactement douze heures plus tard, dans le même


parc, sur le même banc. Le deuxième à gauche du saule, face à
l’étang. Personne dans le parc, sauf Timothée, avec son sac de sport
à ses pieds, qui caresse distraitement les mêmes mots fuck you gravés
dans le bois.
TIMOTHÉE. Ici, qu’est-ce que t’en penses ?
Les arbres, les bosquets, la pelouse, l’étang bordé de quenouilles,
les canards qui glissent en douceur.
Un parc dans un quartier tranquille.
À l’aube.
C’est classique, non ?
Tu dis : on s’en fout que ce soit classique.
Je sais.
Tu dis : c’est pas un spectacle.
Je sais.
Tu dis : qu’est-ce que tu fais, Timothée ?
Je sais pas.
Je suis pas allé travailler de la semaine.
Mon patron m’a appelé. Il m’a dit : reviens plus jamais ici.
J’ai pas dormi de la nuit.
J’ai fumé un paquet.
J’ai regardé le plafond.
J’ai compté les minutes.
Je me suis changé trois fois.
Mon chandail gris. Ma veste bleue. Mon polo vert.
Je me suis regardé dans le miroir.
Tu dis : c’est débile, tu t’en vas pas rencontrer une fille.
Je sais.
Tu t’en vas pas à la télé.

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Je sais.
Toi, tu t’es pas changée.
Tu portais ton éternel chandail noir.
T’as dû avoir froid, en janvier, dans ton chandail troué.
Pourquoi t’as pas mis de manteau ?
Tu t’en foutais.
Tu devais rien sentir.
T’avais bu, il paraît.
Si je bois, je deviens mou, j’ai peur et j’ai envie de pleurer.
Si je fume un joint, je m’endors.
Si je prends du speed, je ris pour rien, je bouge comme une puce,
j’oublie ce qui me fait mal.
Je t’oublie.
In cold blood, c’est ce qu’on avait dit.
Je te reproche pas.
Je te reproche rien.
Est-ce que c’est ici ?
Je le sens pas.
Est-ce qu’il faut le sentir ?

–– 15. Des vraies personnes ––

NARRATEUR. Le même matin, dans l’appartement de Justine,


qui dort toujours. Après la rencontre avec son père, elle a erré dans
la ville. Elle est entrée dans un bar au rez-de-chaussée d’une tour
à bureaux. Elle a profité du spécial cinq à sept pour commander
deux bières et deux shooters. Elle les a bus coup sur coup. Un jeune
homme s’est approché d’elle, lui a demandé si elle venait là souvent.
Au lieu de dire : “et toi, est-ce que tu travailles près d’ici ?”, elle a
commencé à lui parler du difficile équilibre en elle entre silence et
parole, et le jeune homme a dit : “excuse-moi, je pense que mon
téléphone sonne”. Il est parti. Elle est rentrée chez elle, s’est jetée
sur son lit, s’est endormie tout habillée.
On entend le signal sonore qui suit le message d’accueil du répondeur.

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CHARLIE (sur le répondeur). Bonne fête, ma petite sœur. Tu me
diras pas que t’es pas là. Samedi matin, huit heures et quart. À
moins que t’aies encore passé la nuit sur la corde à linge. Blague.
J’aimerais vraiment ça te parler. C’est à propos de papa. Il m’a
appelé hier et on a jasé pendant une heure, je pouvais plus l’arrêter.
Blague ! Avoue que tu m’as cru ! Sérieusement, je veux vraiment te
parler. (Un temps.) Justine ? Réponds à ton frère préféré. (Un temps.)
Justine, réponds, criss !
Justine est apparue sur le seuil du salon. Elle s’approche de la chaise et
de la lampe sur pied. Elle s’assoit sur le bout de la chaise. Elle fouille
dans sa poche. Elle en sort un tout petit bout de papier.
JUSTINE. Bonjour. Bonjour, je voudrais savoir. Je voudrais des
informations sur votre atelier. J’ai déjà une base. Une formation sur
Internet. Un bon programme, mais c’est peut-être pas suffisant. Au
fond, je me rends compte, il y a rien qui remplace le contact avec
des vraies personnes. J’imagine que la session est déjà avancée, mais
je peux peut-être m’intégrer. Je veux tellement m’intégrer. Oui, j’ai
la voix qui tremble. Vous me diriez : entrer dans une cage remplie
de lions, vous me diriez : sauter en parachute, je serais pas plus
terrorisée. Bonjour, je m’appelle Justine. J’ai une… une carence en
échange conversationnel. Est-ce que je pourrais venir ?

–– 16. Apprivoiser le blanc ––

NARRATEUR. Une grande salle dans un centre communautaire.


Éclairage au néon. Chaises pliantes placées en demi-cercle. Il est
treize heures. L’atelier “L’autre et soi” est sur le point de commencer.
Arrivée à la toute dernière minute, Justine s’est assise au fond de la
salle, à moitié cachée par une colonne. L’animatrice lui a fait signe
de s’avancer, mais elle s’est cramponnée à sa chaise.
Une dizaine de personnes sont assises sur les chaises pliantes. Rachel et
Yves sont debout devant l’auditoire. Marguerite, l’animatrice, s’adresse
à eux.
MARGUERITE. Êtes-vous prêts ?

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RACHEL. Euh…
YVES. Oui.
MARGUERITE. Quand vous voulez.
Yves et Rachel se concentrent pendant quelques secondes, puis ils
commencent.
YVES. Salut.
RACHEL. Ah, salut.
YVES. Tu… tu fais ton marché ici ?
RACHEL. Oui. Et toi, tu… t’habites près d’ici ?
YVES. Non. Euh… J’habite assez loin, en fait.
RACHEL. Ah bon. Euh… T’es venu en métro ?
YVES. Oui.
RACHEL. J’aime pas tellement le métro.
YVES. Moi non plus.
RACHEL. Euh… J’aime mieux l’autobus. C’est plus… aéré. (Elle
s’arrête et regarde Marguerite.) Ahhh !… C’est nul. Je suis nulle.
MARGUERITE. Pas de jugement, Rachel. Continuez.
Yves et Rachel continuent.
YVES. Euh… Tu trouves ?
RACHEL. Que je suis nulle ?
YVES. Que l’autobus est mieux.
RACHEL. Je sais pas. En fait, je préfère marcher.
YVES. Moi aussi.
Silence. Il tousse faiblement. Rachel se tourne vers Marguerite.
RACHEL. Est-ce que je peux… Est-ce qu’on peut recommencer ?
C’est pas bien parti et…

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MARGUERITE. Non, Rachel. Pas de peur. Respiration. Détente.
Pensées aidantes.
RACHEL. Pensées quoi ?
MARGUERITE. Quelqu’un peut souffler à Rachel une pensée
aidante ?
SOLANGE. C’est pas grave.
BERNADETTE. C’est juste du vide.
KEVIN. Le vide finit toujours par se combler.
MARCEL. L’autre a aussi peur que moi.
MARGUERITE. Bien. Reprenez.
YVES. Euh… Moi aussi, j’aime mieux marcher. La marche c’est
très sain. Et puis ça aide à penser.
RACHEL. Oui, à penser. Marcher c’est vraiment… Ça permet de…
Silence. Yves et Rachel, mal à l’aise, regardent à terre.
SYLVIE. Est-ce que je peux dire quelque chose ?
MARGUERITE. Oui, bien sûr.
SYLVIE. Faites attention à vos postures !
Yves et Rachel se redressent, relèvent la tête et se regardent. Rachel a un
fou rire, ce qui entraîne des rires dans l’assistance.
MARGUERITE. S’il vous plaît ! Concentration ! (Silence. Rachel
retrouve son sérieux. Elle essaie de respirer calmement.) Rachel, décris-
nous ce que tu sens.
RACHEL. J’ai le vertige. J’ai peur de tomber.
MARGUERITE. Qu’est-ce que tu vois ?
RACHEL. Du blanc. Tout est blanc.
MARGUERITE. Yves, qu’est-ce que tu peux faire pour aider Rachel ?
YVES. Euh… lui prendre la main ?

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SYLVIE. Mais non. Il la connaît pas assez !
MARGUERITE. Sylvie a raison. Rappelle-toi la situation : vous
vous êtes vus quelquefois dans des soirées. Vous vous retrouvez par
hasard dans une épicerie, vous attendez à la caisse.
YVES. C’est vrai. Pardon. J’avais oublié. Je pourrais, euh…
MARGUERITE. Quelqu’un peut aider Yves ? Qu’est-ce qu’il peut
faire pour aider Rachel ?
SOLANGE. Lui parler avec les yeux ?
MARGUERITE. Bien, Solange.
YVES. Oui, c’est vrai. C’est fou, on oublie tout quand on est ici.
Lui parler avec les yeux, bon. Qu’est-ce que je peux lui dire ?
BERNADETTE. Je te trouve très intéressante.
MARGUERITE. Pas vraiment, Bernadette. Quelqu’un peut dire
pourquoi ?
SYLVIE. Parce que c’est pas vrai. Il faut construire sur du vrai.
MARGUERITE. Bien, Sylvie.
MARCEL. Moi, je dirais : on est ensemble là-dedans. La conversation,
ça se fait à deux. On va s’en sortir ensemble.
MARGUERITE. Très bien, Marcel.
MARCEL. On a besoin de l’autre. Il a besoin de nous.
MARGUERITE. Bien. Maintenant, Rachel, laisse monter.
RACHEL. Mais il y a rien qui monte.
MARGUERITE. Qu’est-ce que vous pouvez dire à Rachel ?
SOLANGE. Tiens bon, Rachel.
SYLVIE. Moi, je dirais : respiration profonde, comme on a appris.
MARGUERITE. Quoi d’autre ?
KEVIN. Accroche-toi à un mot.
RACHEL. Quel mot ? Tout est blanc. J’ai chaud. J’ai mal au cœur.

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BERNADETTE. Est-ce que je peux suggérer un mot ?
MARGUERITE. Non, Bernadette. On peut lui rappeler les
techniques, mais on peut pas trouver à sa place.
KEVIN. Essaie les verbes, Rachel.
MARGUERITE. Oui, Kevin. Les verbes, c’est bien. Pourquoi ?
KEVIN. Parce qu’ils contiennent des actions. Action égale activité.
Les activités sont des bons sujets de conversation.
RACHEL. Des verbes. Euh… Parler, chercher, hésiter, souffrir,
mourir, paniquer, chanter, partir, marcher. Marcher. On parlait de
marcher, non ?
MARGUERITE. Continue, Rachel. Laisse monter.
RACHEL. Marcher… Marcher dans la boue, dans la roche, sur
l’eau, comme Jésus, marcher avec une canne, un bâton, marcher en
montagne… (Elle se redresse et regarde Yves dans les yeux.) Aimes-tu
la marche en montagne ?
YVES. Oh oui, j’adore ça.
RACHEL. C’est mon activité préférée. Je suis allée dans le Vermont
la semaine passée.
YVES. Le Vermont, c’est magnifique.
RACHEL. Oui, magnifique. Euh… Mais c’est pas aussi beau que
les Andes. Mais dans les Andes, il y a l’altitude et…
YVES. Oui, l’altitude. Ça étourdit. Il paraît que ça peut rendre
euphorique.
Un temps.
RACHEL. Ah ! C’est mon tour à la caisse. Ça m’a fait plaisir de te
revoir, Yves.
YVES. Moi aussi, Rachel. À une prochaine fois.
Rachel se retourne vers le groupe.
RACHEL. C’était nul, je le sais. Est-ce qu’on peut juste oublier ça ?

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MARGUERITE. Laisse-nous juger, Rachel. Alors, quelqu’un veut
dire quelque chose ?
SOLANGE. Moi, j’ai trouvé ça très bien. Émouvant, même.
BERNADETTE. Oui, on sentait la détresse de Rachel. Et la sensation
de tomber. Moi je me suis reconnue complètement.
MARGUERITE. Mais est-ce que Rachel a réussi, d’après vous ?
SYLVIE. Elle a bien essayé, mais j’ai pas senti qu’elle acceptait le
blanc. Enfin pas comme tu nous l’as montré. S’abandonner au
blanc, c’était ça le but de l’exercice, non ?
MARCEL. Si je peux me permettre, je pense que… il y avait pas une
vraie ouverture à l’autre. Elle regardait Yves, mais il y avait comme
un mur de verre qui les séparait.
SYLVIE. Et puis, c’était un peu forcé. Je veux dire : passer de “j’aime
pas prendre le métro” à “j’aimerais marcher dans les Andes”, ça colle
pas vraiment. C’est pas un enchaînement organique.
RACHEL. Mais l’enchaînement organique, c’était l’exercice de la
semaine passée. Aujourd’hui il fallait… Euh… Je le sais pas. Je sais
plus rien.
MARGUERITE. Qui peut rappeler la consigne d’aujourd’hui ?
Justine ?
JUSTINE. Moi ?
MARGUERITE. Voulez-vous nous rappeler le titre de l’exercice,
Justine ?
JUSTINE. Je… On avait dit que je serais seulement…
MARGUERITE. Observatrice, oui. Et vous avez observé, justement.
Quel était le titre de l’exercice ?
JUSTINE. Apprivoiser le blanc.
MARGUERITE. Et qu’est-ce que vous avez retenu d’autre ?
JUSTINE. Euh… Le blanc est en nous. Le blanc c’est le vide. Le
vide fait partie du plein. Je veux dire, il y a pas de plein sans vide.

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Et il y a pas de conversation sans blanc. Ça fait partie de la vie.
C’est la respiration. C’est le mystère du monde. On a tous peur du
vide, mais il faut l’accepter.
MARGUERITE. Et qu’est-ce que ça veut dire, l’accepter ?
JUSTINE. Ne pas chercher les mots, les idées, les sujets. Se laisser
couler dans le blanc. Avoir confiance. Les mots sont là. Ils sont en
nous. Tous les mots. Toutes les phrases. Toutes les idées. Quelque
part, dans la vase au fond de nous. Ils sont là, mais on peut pas les
forcer à remonter. Si on tire, ils résistent et ils sonnent faux quand
ils arrivent à la surface.
MARGUERITE. Bien, Justine. Très bien. Vous avez tout compris.
JUSTINE. Il faut le courage de rester là. Ne pas courir. Accepter
de couler devant l’autre. Devant un homme qui attend avec toi à
la caisse du supermarché. Avoir confiance que tu vas être sauvée.
Mais comment on fait pour y croire, quand on s’est noyé mille fois ?
Elle se dirige vers la sortie.
MARGUERITE. Justine. Attendez ! La semaine prochaine, on met
le projecteur sur le corps. On le regarde, on le scrute, on apprend
à capter tous ses détails. La conversation est souvent là, tout
simplement, dans le corps de l’autre.
Justine s’en va.

–– 17. La surprise ––

NARRATEUR. Samedi soir, chez Reine. Des guirlandes, des ballons,


de la musique joyeuse des années soixante. La veille, Justine a
pourtant dit et répété à sa mère qu’elle ne voulait pas de fête. Elle
a mimé la danse, le gâteau, les bougies, puis elle a fait non avec
la tête, avec les mains. Elle a essayé de dire : plus tard si tu veux,
quand j’irai mieux. Mais Reine n’a pas compris. Ou n’a pas voulu
comprendre. En revenant de l’atelier “L’autre et soi”, Justine a
joué avec l’idée de ne pas aller à sa propre fête, de s’asseoir plutôt

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sur la chaise à côté de la lampe sur pied, de se payer des heures de
soliloque, pour parler confusément du temps qui passe sur son
corps, son âme, sa vie, mais vers six heures, sans même s’en rendre
compte, elle s’est préparée, puis elle y est allée.
REINE. Tiens, tiens, tu lois, c’est pour soi, tout ça. Les balcons.
Les rolandes. Tout pose. Pose c’est ta douleur répétée, non ? Quand
t’étais soumise, tu voulais tout le tour marcher du pose.
Elle passe une guirlande autour du cou de Justine.
JUSTINE. Merci maman. T’es gentille. Mais je voulais pas. J’ai pas
envie de fêter.
REINE. Cinquante-sept ans, c’est quelque rose.
Justine montre avec ses doigts.
JUSTINE. J’ai vingt-cinq ans, maman. Dix, vingt, vingt-cinq.
REINE. Oui, oui, c’est ça que je ris. Soixante-treize. C’est faux.
C’est tellement faux. T’es jeanne, t’es sonne, t’as toute la mie
devant soi.
JUSTINE. J’ai vingt-cinq ans, et je sais pas dire comment ça va,
qu’est-ce que tu fais de bon, il y a beaucoup de neige cette année,
as-tu vu le match à la télé ? Je sais pas amorcer, je sais pas relancer,
je sais pas conclure.
REINE. Allez, soupire. C’est ta tête. Bonne tête ma blonde. Mais
t’es toute mâle. C’est pas poli. (Elle sort de sa poche un fard à joues et
en applique sur le visage de Justine.) Il y a des souliches et du pateau.
C’est Jackie qui les a mâchés. Et il y a de la rame panée aux mérites
de charabia. Tu l’adores la rame panée. Et Jackie va te faire lire. On
lit comme des roues avec lui. Tu sais comme on lit.
JUSTINE. Dis-moi une phrase, maman. Juste une, comme avant.
Dis : tu t’en fais trop, Justine, la vie est simple, il faut juste regarder
les gens, il faut juste les aimer.
On entend la voix de Charlie.
CHARLIE. Y a quelqu’un ici ? Où elle est, ma petite maman
préférée ?

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Il entre.
REINE. Ah ! C’est Dany. Il est là, ton père, tu sois !
CHARLIE. Hé, ma maman préférée. T’es magnifique. Non, mais,
t’as quel âge exactement ? C’est toi qui fêtes tes vingt-cinq ans, non ?
Mademoiselle, vous permettez ?
Il lui baise la main.
REINE. T’es soûl. T’es compatement soûl. Il est soûl, non, ton père ?
JUSTINE. Oui, il est fou, mon frère.
CHARLIE. Ton frère préféré, qui est doux comme un agneau et
heureux comme un roi ! Bonne fête, ma petite sœur. Qu’est-ce que je
te souhaite ? La gloire, l’argent, l’aventure, l’amour ? Fais ton choix.
JUSTINE. Euh… Souhaite-moi de…
CHARLIE. Et c’est pas tout. J’ai une surprise pour vous. Maman,
tu comprends ? Une surprise.
REINE. Une cerise ?
CHARLIE. Une surprise ! Comme une boîte qui s’ouvre et pouf, il
y a un cadeau. Pouf.
REINE. Pouf ! Pouf ! Tu me fais virer. Tu me fais tant virer !
CHARLIE. Attention ! Fermez vos yeux !
Il va fermer les yeux de Reine et de Justine.
JUSTINE. Une surprise pour moi ? Qu’est-ce que t’as fait ?
Charlie sort et revient avec une jeune femme à son bras.
CHARLIE. Je vous présente Galina.
GALINA. Bonjour. Das vidania.
CHARLIE. Galina est russe. Hein Galina, t’es russe ?
GALINA. Russe, oui, da.
CHARLIE. Et elle m’aime, et je l’aime. Hein, on s’aime, Galina ?
GALINA. Oui, oui. On se l’aime.

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CHARLIE. Elle est tombée dans ma vie, comme ça. Pouf. J’ai levé
les yeux, elle était là. Une déesse descendue du ciel.
REINE. C’est ta cousine ? Ta nacelle cousine ?
CHARLIE. Ma cousine, mon amante, ma fée, mon âme sœur, ma
dulcinée. Elle est tout. Elle me comble.
REINE. Bonjour. Bonjour Lana.
GALINA. Lana, c’est joli. Je aimer beaucoup.
CHARLIE. Galina, je te présente Reine.
GALINA. Reine, comme reine de Angleterre ?
CHARLIE. Oui, exactement. Mais maman est reine de beauté. La
plus aimée de toutes les vendeuses de beauté en petits pots. Les
femmes viennent de très loin pour avoir ses conseils. Hein maman ?
Elles viennent de partout ?
JUSTINE. Elles venaient, Charlie. Tu veux dire, elles venaient avant
que… avant l’accident.
CHARLIE. Galina, je te présente ma sœur, Justine. Qui vient du
latin Justus, qui veut dire juste et raisonnable.
GALINA. Raisonnable ?
CHARLIE. Ma petite sœur timide et sauvage.
JUSTINE. Je suis pas timide.
GALINA. Justus ? Bonjour Justus.
JUSTINE. Justine.
CHARLIE. Bon. Ma reine, vous venez ? On va aller chercher le
festin ! Je suis votre serviteur.
REINE. Oui. Oui. On lance.
JUSTINE. Attends. Je vais le faire. Je vais aider maman.
CHARLIE. Ah non ! C’est toi la fêtée. Tu touches à rien.
JUSTINE. Mais ça me dérange pas. Reste ici, toi, avec ta… avec
Galina.

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CHARLIE. Pas question. On s’occupe de tout, hein maman ?
REINE. On va marcher le pateau et les souliches ?
CHARLIE. Oui, ma reine, on va chercher le pateau et les souliches et
la roumelle de vouseux et on va ranger et loire à la santé de Justine.
Et je vais vous révéler ma deuxième surprise !
JUSTINE. Quelle surprise ? Il y a encore quelqu’un ?
CHARLIE. Mais non. Tu vas voir, c’est autre chose. Bon, on vous
laisse papoter toutes les deux.
GALINA. Papoter, qu’est-ce que c’est ?
CHARLIE. Parler entre filles. T’adores papoter, non ? À tout de
suite, mon amour.
Justine et Galina se retrouvent seules. Un long temps. Justine essaie de
respirer, elle secoue ses bras, essaie de se détendre.
GALINA. Charlie, il être merveilleux, tu trouves ?
JUSTINE. Je sais pas.
GALINA. Il être très connu. Tout le monde le connaître. Tout
le monde le aimer à son quiz de télévision. Il être animateur
extraordinaire.
JUSTINE. Oui, son quiz est très populaire.
GALINA. Il pense je devenir connue aussi.
JUSTINE. Ah bon ?
GALINA. Il pense je être une star dans mon âme. Tu trouves ?
JUSTINE. Je sais pas. Je… connais pas ton âme.
GALINA. Moi je pense un jour je très connue à la télévision, sur le
journal, partout. (Un temps. Justine respire pour essayer de se détendre.)
Tu être malade ?
JUSTINE. Non, non. C’est rien. C’est le blanc.
GALINA. Le blanc ?
JUSTINE. J’essaie de l’apprivoiser, mais… Excuse-moi, je pense
qu’ils ont besoin de moi à la cuisine.

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GALINA. Tu vouloir pas papoter avec moi ? Tu trouver je pas
intéressante. Tu penser parce que je être très belle, je être très idiote.
JUSTINE. Non, c’est pas ça. Pas du tout.
GALINA. Alors tu papoter ?
JUSTINE. Euh… Bon. D’accord.
Silence.
GALINA. Tu poser une question ?
JUSTINE. Quelle question ?
GALINA. Pour exemple : comment je rencontrer Charlie ?
JUSTINE. Comment t’as rencontré mon frère ?
GALINA. Je aller à la télévision pour audition. Pour petit rôle muet.
Je marcher dans corridor. Il marcher aussi. Il frapper mon bras sans
vouloir. Il voir mes yeux, je voir ses yeux. Pouf ! C’est merveilleux !
Autre question ?
Justine regarde attentivement Galina.
JUSTINE. T’as des petits pieds. Tu portes des combien ?
GALINA. Des six et demi. (Silence.) Autre question ?
JUSTINE. Je sais pas.
Silence.
GALINA. Bon. Je poser questions. Tu aimer l’amour anal ?
JUSTINE. Quoi ?
GALINA. Charlie aimer beaucoup l’amour anal. Et je aussi. Je aimer
son doigt dans mon anneau. Anal. Anus ! C’est ça ?
JUSTINE. Anus, oui, mais…
GALINA. Et le pénis dans la bouche, tu aimer ? Et la langue sur les
seins, non ? Et la position du petit chien ?
JUSTINE. Écoute, je sais pas et…

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GALINA. Tu aimer quoi ? Une petite chose spéciale que tu jamais
dire à personne. Tu vouloir me dire ? C’est un truc de moi.
JUSTINE. Quel truc ?
GALINA. Le sexe. Quand on se pas connaître, on pas toujours
savoir quoi dire. Si on parler de sexe, on se rapprocher tout de suite.
Beaucoup mieux que parler de grandeur des pieds. Tu essayer ?
JUSTINE. Non. Je pense pas.
GALINA. Mais oui. Je aider toi. Je montre partie du corps, tu faire
oui ou non avec la tête.
Les lumières s’éteignent brusquement. Charlie apparaît, suivi de Reine
qui tient le gâteau d’anniversaire sur lequel scintillent vingt-cinq
bougies. Ils chantent en chœur.
CHARLIE. Bonne fête Justine.
REINE. Sonne tête Adeline.
GALINA. Bonne fête, bonne fête, bonne fête Justus.
CHARLIE. Fais un vœu ma petite sœur. (Justine s’apprête à souffler
les bougies.) Tu devrais souhaiter la célébrité.
JUSTINE. Pourquoi ?
CHARLIE. Fais-moi confiance. Allez, souffle. (Justine souffle. Tout
le monde applaudit.) Bon. C’est le moment de la deuxième surprise.
Regardez-moi bien, vous êtes en présence du prochain animateur
du tout nouveau talk-show qui va être diffusé le mardi soir à heure
de grande écoute. Ça va s’appeler “Les gens ordinaires ont des
histoires extraordinaires”. L’idée c’est d’inviter des gens ordinaires,
des purs inconnus qui sont jamais passés à la télé, et de montrer
comment ils sont uniques. Montrer comment tout le monde, même
les personnes les plus banales en apparence, tout le monde a des
choses passionnantes à raconter. La direction m’a dit : Charlie, c’est
toi qu’il nous faut. C’est fantastique, non ?
GALINA. Fantastique, oui. Nous tous être extraordinaires.
CHARLIE. Et la surprise, la vraie surprise, tenez-vous bien, c’est
que… la toute première émission va être consacrée à vous, ma
famille.

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JUSTINE. Hein ?
REINE. Qu’est-ce que tu montes, mon Guy ?
CHARLIE. C’est la directrice des communications qui a eu l’idée.
Elle a dit : on devrait commencer par ta famille, Charlie. Sur le
coup, j’étais pas sûr du tout. Je leur ai dit pour maman. Je leur ai
parlé de sa petite maladie.
JUSTINE. C’est pas une maladie. Et c’est pas petit.
REINE. Qu’est-ce que vous fuites ? Vous tapez de moi ?
CHARLIE. Oui, maman, on parle de toi. On dit que t’es belle et
poétique. Je vais tout t’expliquer plus tard. ok ? Plus tard.
REINE. Plus noir. ok.
JUSTINE. Il y a pas juste maman, il y a…
CHARLIE. Je sais. Je leur ai dit aussi pour papa. J’ai bien précisé qu’il
aimait pas tellement parler. Et je leur ai expliqué pour Christiane.
Plus je vous décrivais, plus ils étaient emballés. Ils ont dit : c’est
exactement ce qu’on cherche ! Une famille ordinaire, des histoires
extraordinaires. Ça va être super émouvant de commencer comme
ça.
JUSTINE. Qu’est-ce qui va être émouvant ?
CHARLIE. Vous, moi. Notre famille. Nos anecdotes. Vous allez
tous venir en studio, maman, Galina, Justine, et même papa et
Christiane qui vont parler en langage des signes.
JUSTINE. Et maman ?
CHARLIE. Quoi, maman ?
JUSTINE. Personne va la comprendre.
CHARLIE. Maman va parler et je vais traduire et ça va être super
émouvant.
JUSTINE. Papa voudra jamais.
CHARLIE. Papa a dit oui.

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JUSTINE. Tu l’as appelé ?
CHARLIE. Je suis allé chez lui.
JUSTINE. Chez lui ?
CHARLIE. Et Christiane était là, et elle était enthousiaste. Elle a
dit qu’elle avait plein de choses à raconter.
JUSTINE. Christiane est muette.
CHARLIE. Justement, elle a dit que c’était une occasion de prendre
la parole, en tant que muette.
JUSTINE. Il me semblait que ça te rendait malade d’aller chez eux.
La dernière fois, c’était il y a trois ans. T’es parti avant la fin du
repas parce que t’en pouvais plus du silence.
CHARLIE. Oui, bon, mais là on a juste pris le thé et ça s’est très bien
passé. Papa était réticent au début, mais Christiane l’a convaincu.
Ils vont raconter quelque chose ensemble. Une histoire cocasse.
JUSTINE. Cocasse ? Papa et Christiane ?
GALINA. Qu’est-ce que c’est, cocasse ?
CHARLIE. Et toi, tu pourrais raconter, je sais pas, une histoire qui
est arrivée au labo, une mésaventure…
JUSTINE. J’irai pas.
CHARLIE. Ah non ! Tout le monde au monde, Justine, veut passer
à la télévision. Et toi aussi ! T’es pas différente des autres. Tu vas
devenir une star dans ton laboratoire.
Le ton monte un peu.
JUSTINE. Mais je veux pas devenir une star.
REINE. Chchch. Il faut pas se chatouiller. C’est la tête d’Amandine.
Pas de boucane. On devrait langer. Toute la sonde. Allez. (Elle
se met à chanter.) Ma mère Jocelyne, c’est à ton jour, de te rester
manger d’atour. (Elle les invite à chanter avec elle.) Marchez, toute
la sonde ! Marche avec moi, Dany. (Elle se remet à chanter.) Ma
mère Jocelyne…
CHARLIE. Pas tout de suite, maman, ok ? Justine et moi, il faut
qu’on parle. Je vais tout t’expliquer plus tard, je vais mimer et tu
vas tout comprendre. Plus tard, ok ?

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REINE. Plus noir. ok. Mais pas de boucane.
CHARLIE. Pas de boucane. Promis. Justine va changer d’idée de
toute façon. Elle trouve ça vulgaire, la télé, mais elle va venir quand
même parce qu’au fond, elle en a très envie.
JUSTINE. Pas du tout. Tu comprends rien. Je peux pas.
CHARLIE. Mais oui, tu peux.
JUSTINE. J’ai absolument rien à raconter, comprends-tu ça ? rien !
CHARLIE. Mais c’est justement ça le concept de l’émission : montrer
comment les gens ont des choses passionnantes à dire, même quand
ils le savent pas.
JUSTINE. Mais moi, je sais pas parler de ce qui m’arrive et de ce
qui m’arrive pas.
CHARLIE. Mais c’est moi qui vais tout faire.
JUSTINE. Tout faire quoi ? Tu vas parler à ma place ?
CHARLIE. Non, mais je vais te mettre à l’aise. Fais-moi confiance.
Tu le sais, j’ai un talent incroyable pour ça.
GALINA. C’est vrai. Il avoir talent. Il me mettre à l’aise tout de
suite. Première minute !
CHARLIE. Tu peux pas me faire ça. J’ai besoin que tu viennes,
entends-tu ?
JUSTINE. Mais non, t’as pas besoin. T’as juste à dire que t’as pas
de sœur, que t’es fils unique.
CHARLIE. Mais tu comprends rien. C’est un show fondé sur la
vérité ! La vérité, merde !
REINE. Chchch. Attachez ! Attachez. J’ai ri pas de boucane. On
lange, toute la ronde… (Elle chante.) Ma mère Lucille, c’est à ton
chou…
CHARLIE. Maman, arrête ! Arrête, ok !
REINE. Je veux soutement changer. Tu pries sur moi. Je suis ton
père, Jackie. Souris le pas.

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CHARLIE. Excuse-moi, maman. Je voulais pas crier. Mais c’est
Justine. J’essaie de lui expliquer le concept de vérité, mais elle…
JUSTINE. Je sais très bien ce que c’est, la vérité. Aujourd’hui,
maintenant, la vérité c’est que… je peux pas ! La vérité c’est que je…
CHARLIE. C’est que tu te penses au-dessus de nous. Du fond de
ton silence, tu nous observes et tu nous méprises. Depuis toujours.
JUSTINE. Mais non ! Pas du tout, c’est toi qui me trouves…
CHARLIE. C’est important pour moi, peux-tu essayer de mettre ça
dans ta tête ? Ils m’ont fait confiance. Ils ont dit, c’est un concept
risqué, il y a juste toi qui peux trouver le dosage parfait d’humour
et de gravité. Juste toi. Et j’ai pris une grande inspiration et j’ai dit
d’accord, je vais réunir ma famille, maman avec sa poésie surréaliste
et papa qui peut pas la supporter et Christiane…
JUSTINE. Sans nous en parler ?
CHARLIE. Je t’ai appelée plusieurs fois pour t’expliquer et te
demander de venir avec moi chez papa. Mais madame répondait
pas. Comme toujours, madame était dans sa bulle. Ça fait que j’ai
pris deux relaxants et je suis allé tout seul. Et il y a eu des silences
infinis et c’était dur, mais je me suis pas énervé. Et papa était
impressionné. Il l’a pas dit, mais je l’ai vu. Un fils animateur à
l’heure de grande écoute, ça impressionnerait n’importe qui. Et il
a dit oui, et on a trinqué avec nos tisanes de gingembre au cumin.
Et toi t’es pas muette, t’as pas de lésion dans le pariétal droit, t’es
seulement un peu timide et juste pour ça, tu veux pas…
JUSTINE. je suis pas timide !
CHARLIE. Ben, qu’est-ce que t’as, si t’es pas timide ? Qu’est-ce
que t’as ?
REINE. Chchch. (Elle fredonne tout bas.) Ma mère Milie, c’est à
ton goût, de te bercer manger de tour.
Le ton redescend.
JUSTINE. J’ai pas d’histoires amusantes, cocasses, fascinantes. Je
sais pas ce qu’il faut dire.

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CHARLIE. Ça existe pas, “ce qu’il faut dire”. Il y a rien qu’il faut
dire. Il faut juste se laisser aller. Laisser monter.
JUSTINE. Je sais, les idées sont là, au fond de nous, dans la vase,
mais moi, ça monte pas, ça monte jamais.
CHARLIE. Quelle vase ?
JUSTINE. Et quand je suis devant quelqu’un qui me demande ce que
je fais, ce que je deviens, je pense : tu sais rien de moi et je sais rien
de toi, et je cherche comment expliquer ce que je suis pour vrai, et il
me vient seulement des pensées du fond de l’âme et ça tombe à plat.
CHARLIE. Mais justement, là, tu pourras nous raconter un truc
vraiment personnel. C’est ça, le concept ! Je te le répète depuis tout
à l’heure. Mais au fond tu veux rien savoir, tu veux juste rester
dans ta…
GALINA. Justus être fragile, c’est tout. Devoir aller doucement
avec elle.
JUSTINE. J’irai pas.
CHARLIE. Tu m’énerves !
GALINA. Je parler avec Justus. On se rapprocher beaucoup tout à
l’heure. Hein Justus ? Je lui donner petits trucs. Viens, Justus.
Justine et Galina sortent.
CHARLIE. Et toi, maman, tu dis oui ?
REINE. Où est-ce qu’elle prend ? Qu’est-ce que tu lis, mon Louis ?
Je consomme pas. Je consomme rien.
CHARLIE. Dis oui, maman. Seulement oui. Comme ça, avec la tête.
REINE. Mon petit, qu’est-ce qui va ?
CHARLIE. Je vais tout t’expliquer. On va se préparer. Ça va être
magnifique, tu vas voir.

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–– 18. Une chance pour changer la vie ––

NARRATEUR. Rue déserte pas loin de chez Reine. Il fait un peu


froid pour la saison. Justine et Galina n’ont pas pris de manteau.
Elles ont marché un peu, puis se sont arrêtées. Justine frissonne,
mais c’est peut-être l’émotion.
GALINA. Justus ! Il faut dire oui. Être une chance extraordinaire.
JUSTINE. Quelle chance ?
GALINA. Une chance pour toi. Pour changer la vie. Pour tuer, pour
faire mourir la peur.
JUSTINE. C’est moi qui vais mourir. Il va poser une question, je
vais couler dans le blanc. Je saurai pas remonter.
GALINA. Mais non. Avec Charlie, jamais de blanc, jamais de vide.
Il être dans le plein tout le temps. Tu juste le laisser t’aider.
JUSTINE. Je pourrai pas.
GALINA. Oui, tu pouvoir. Tu devoir trouver histoire pour raconter.
Comment on dire… une anecdote.
JUSTINE. Je sais, les anecdotes, il faut en avoir toujours trois ou
quatre en réserve. Mais moi, j’en ai pas, comprends-tu ? J’ai une
vie sans anecdote.
GALINA. Tout le monde avoir anecdotes. Toi penser. Chercher dans
enfance. Chercher petit évènement joli, ou surprenant, ou violent.
JUSTINE. Ma vie est pas comme ça, faite d’évènements jolis,
surprenants, violents. Ma vie se déroule et c’est tout.
GALINA. Il faut regarder plus. Se souvenir. Un jour voler un gâteau
au magasin ou presque frappée par une auto. Sauvée par papa si
gentil. Toi trouver.
JUSTINE. J’ai rien volé, j’ai jamais été frappée.
GALINA. Tu écouter moi, Justus. Nouvelle émission de Charlie,
une chance pour toi. Une chance pour moi. Pour me montrer. Pour
exister ici, dans pays parfait. Tu devoir comprendre. Je venir de loin.

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Tu penser tes problèmes de pas savoir quoi dire, de tomber dans le
blanc, ça être super tragique. Tu rien savoir de tragédie. Tu même
pas imaginer. Je savoir. Je venir ici par Internet, dans énorme piège
pour petites Russes idiotes. Je être consciente, mais je venir quand
même parce que je vouloir me sauver. Vouloir plus fort que tout,
comme question de vie et de mort. Tu comprendre ? Je mourir si
je rester là-bas. Pas mourir de faim, mais de tristesse, de dégoût. Et
toi est-ce que tu vouloir très fort ?
JUSTINE. Oui, je veux changer, mais…
GALINA. Mais est-ce que tu mourir de pas changer ? Mourir de
rester dans petit coin à regarder les autres ? Si affaire de vie ou
mort, alors tu pouvoir trouver anecdote. Ça venir. Toi parler dans
ta tête. Commencer par quand je être petite, je être comme ci, je
être comme ça, blablabla. Et puis, un jour, arriver ceci, arriver cela.
Petite chose simple de la vie. Tu le faire ? Pour te sauver la vie ?
JUSTINE. Elle veut pas être sauvée, ma vie.
GALINA. Mais oui. Toutes les vies vouloir être sauvées.
Justine s’en va.

–– 19. Est-ce que c’est ici ? ––

NARRATEUR. À plusieurs kilomètres de là, au deuxième sous-sol


d’une usine d’épuration. Bruit assourdissant des machines.
TIMOTHÉE. Est-ce que c’est ici ?
Un endroit où j’entends pas ma peur.
Où j’entends pas les pourquoi de ma mère.
Pourquoi tu te prends pas en mains, Timothée ?
Pourquoi tu mords pas dans la vie ?
Et les lamentations de mon père.
T’as vingt-cinq ans. T’as un corps, t’as une face, t’as une tête, t’as
un sexe.
Qu’est-ce que tu veux de plus ?
Un endroit où je t’entends pas, toi, qui dis : je l’ai en moi, Timothée.

62
Elle est en moi depuis le premier jour.
Mais toi, tu l’as pas.
Il y en a qui l’ont, il y en a qui l’ont pas.
C’est comme la révolte, comme la colère.
Il y en a qui l’ont, il y en a qui l’ont pas.
C’est pas vrai !
Je la sens. Tous les jours, toutes les nuits.
Je l’entends ricaner.
Je l’appelle.
Je lui dis envoye, viens.
Viens donc.
Qu’est-ce que t’attends ?
Qu’est-ce qu’elle attend ?
La bonne journée, la bonne nuit, le bon endroit ?
Ça pourrait être ici, non ?
On a trouvé un jeune homme à terre, dans la salle des machines.
On n’a aucune idée de ce qu’il faisait là.
Qu’est-ce que t’en dis ?
Réponds-moi, merde !

–– 20. Quand j’étais petite ––

NARRATEUR. Justine n’est pas retournée chez Reine après la


discussion avec Galina. Elle n’a pas mangé le gâteau d’anniversaire,
n’a pas repris son manteau. Elle a marché longtemps le long des
duplex, en frissonnant. A regardé dans les maisons, les gens affalés
devant leur télévision. Au bout d’une heure, elle a senti tout à coup
le besoin de s’asseoir sur la chaise à côté de la lampe sur pied, mais
elle était loin de chez elle et c’était urgent. Elle a vu un abribus.
Elle s’est approchée. Elle s’est assise, dans la lumière du lampadaire.
JUSTINE. Quand j’étais petite, je regardais beaucoup les arbres.
J’aurais aimé être un arbre. Quand j’étais petite, j’observais les
fourmis pendant des heures. J’aurais aimé être une fourmi. Quand
j’étais petite, j’écoutais ma mère parler, avec des femmes, de crème
miracle qui rend heureuse, parler des enfants, des amours, des
acteurs de la télévision, des maladies, des malheurs, des films qui

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font oublier la peine. Quand j’étais petite, je regardais l’impatience
sur le front de mon père et les bouchons dans ses oreilles. Quand
j’étais petite, je regardais mon frère qui racontait des histoires
drôles tous les jours en revenant de l’école. (Un temps.) C’est pas
des anecdotes. C’est juste des pensées, des gestes. Il faut arriver à
“un jour”. Quand j’étais petite, j’étais comme ci, j’étais comme ça,
et un jour… Un jour, quoi ?

–– 21. Les gens ordinaires ––


ont des histoires extraordinaires

NARRATEUR. Trois semaines ont passé. C’est un matin ensoleillé,


mais on ne le voit pas. On est au deuxième sous-sol de la grande
maison de la télévision. Des caméras, des projecteurs, un décor
de salon moderne et froid. Sofas de cuir, tables à café en verre,
grands tableaux abstraits et très colorés. Sur la table, des verres et
des bouteilles de vin. Beaucoup de monde qui s’affaire. Fébrilité
dans l’air. C’est le jour J.
MARC-ANTOINE. Alors, vous voyez, vous allez être tous assis dans
le salon, tout simplement.
REINE. Qu’est-ce qu’il lit ?
MARC-ANTOINE. Et puis vous nous oubliez, moi, les caméras,
les techniciens. Vous êtes chez Charlie, vous comprenez ? On a
reproduit son salon, pour donner un accent de vérité.
REINE. C’est mon père. Il est foumirable, non ?
MARC-ANTOINE. Votre père ?
CHARLIE. Il faut pas prendre maman au pied de la lettre. Ma mère,
c’est une poète, hein maman ?
REINE. Oui, oui. Mon cousin, il est extrasolaire. Je suis mûre que
vous le pendez extrasolaire. Déjà, quand il était souris, il était…
CHARLIE. Laisse, maman. Laisse faire.
GALINA. Tu avoir ces tableaux dans ton salon ?

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CHARLIE. Non, mais il fallait de la couleur.
GALINA. Et la table de verre, il y a pas dans ton salon.
CHARLIE. Écoute, Galina, c’est pas important.
MARC-ANTOINE. En attendant les autres, assoyez-vous. Mettez-
vous complètement à votre aise.
GALINA. Je monter debout ici, sur table, ok ?
MARC-ANTOINE. Ah non !
GALINA. Être important pour mon anecdote.
MARC-ANTOINE. Non, non. Ce sera pas possible.
GALINA. Toi lui dire, Charlie. Être important. Je pratiquer comme
ça à la maison. Grand moment d’intensité quand je monter sur
table.
CHARLIE. Calme-toi, ma chérie. C’est un détail. On va trouver
une solution. On va trouver, Marc-Antoine. Inquiète-toi pas.
MARC-ANTOINE. Bon, en attendant, mon assistante va vous servir
un verre de vin. Liette, peux-tu t’en occuper ?
LIETTE. Tout de suite.
Elle commence à leur servir du vin.
REINE. Du pain ? À cette voix-là ? C’est le pantin, non ?
CHARLIE. Prends un verre, maman. C’est pas grave. C’est le matin,
mais on fait semblant que c’est le soir.
REINE. Le noir ? Pourquoi le noir ?
LIETTE. Charlie, veux-tu que j’aille voir si ta sœur s’est perdue
dans les couloirs ?
CHARLIE. Oui, bonne idée.
Reine montre son verre de vin.
REINE. Il est rond, le pain, tu bouges pas ?
CHARLIE. Oui, maman, il est rond le pain. Mais dis-moi qu’elle
va venir, Justine. L’assistante lui a donné toutes les infos. Elle a dit

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qu’elle serait là sans faute. Je l’ai appelée hier, elle a pas répondu.
Si elle vient pas, je la tue.
Reine touche le front de Charlie.
REINE. T’es en peur. Qu’est-ce qui va ? T’es malêtre, mon choisi ?
CHARLIE. Je suis un peu anxieux. C’est la première, et tout repose
sur moi. Et je le sais bien que c’est risqué de vous réunir, toi, papa,
Justine, Christiane. Une vraie folie. Mais c’est pour ça justement
que ça peut être extraordinaire. Il faut se mettre en danger pour
arriver à quelque chose de grand, tu comprends ? T’as aucune idée
de ce que je dis, mais tu comprends, je le sais.
REINE. Ça va, ça va mon lupin. Sois pas refait, tout va rien mener.
LIETTE. Charlie. Il y a des gens pour toi !
Gilles et Christiane entrent timidement.
CHARLIE. Papa ! Christiane ! Bon, vous êtes là ! Venez ! Voulez-vous
un verre de… ? Liette, est-ce qu’on a de la tisane ? Papa, je… Je
voulais te remercier encore d’avoir accepté. Ça veut dire beaucoup
pour moi.
GILLES. C’est Christiane qu’il faut remercier.
CHARLIE. Merci, Christiane.
Christiane répond en langage des signes.
GILLES. Elle dit qu’on a préparé une bonne histoire. Mais c’est elle,
en fait, qui a tout préparé. (Christiane parle en langage des signes.)
Elle dit qu’elle aimerait qu’on fasse une minute de silence pendant
l’émission.
CHARLIE. De silence ? Écoute, je sais pas trop. Je pense pas que
ce soit…
GILLES. Elle dit : en hommage à tous les sans-voix. Elle dit que ça
va être magnifique, tous ensemble, muets en même temps.
CHARLIE. Ben je… je sais pas si on va avoir le temps.
Christiane répond en langage des signes.

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GILLES. Elle dit qu’il y a toujours du temps pour le silence. Tu
vas voir.
Reine s’approche d’eux. Elle montre Christiane.
REINE. Elle fait là, la roulette ? Pourquoi tu me le ris pas ?
CHARLIE. Mais oui, elle est là. Je t’ai expliqué. Je t’ai montré sa
photo. On est une famille avec ses tensions, ses petits drames. C’est
ça le concept, maman.
Galina s’approche de Gilles et Christiane.
GALINA. Vous être père de Charlie. Merveilleux. Charlie être super
content. On se embrasser, d’accord ? Et vous être sa petite amie,
non ? On se embrasser aussi.
Gilles et Christiane se laissent embrasser.
CHARLIE. Papa, Christiane, je vous présente Galina.
GALINA. Charlie me raconter beaucoup anecdotes sur vous. Il me
dire que vous crier avec vos bras quand vous faire amour.
CHARLIE. Galina…
GALINA. Alors, vous crier avec bras quand vous jouez ? Non, jouir.
C’est ça, jouir ! C’est vrai ?
CHARLIE. Galina, arrête !
GALINA. Je vouloir seulement mettre à l’aise. Tu dire tout le monde
devoir se détendre pour l’émission.
CHARLIE. Oui, bon, mais c’est pas nécessaire de…
Liette revient, suivie de Justine.
LIETTE. Je vous amène une jeune femme que j’ai trouvée au bout
du couloir du troisième sous-sol.
CHARLIE. Justine ! Je savais que tu me laisserais pas tomber.
Je t’adore ! Tout le monde est là. Toute ma famille. C’est déjà
émouvant, non ? On va pouvoir commencer. On va y aller tout
doucement. On va placoter de choses et d’autres, les caméras vont
commencer à filmer. Je vais vous poser des questions et vous allez

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raconter. Sentez-vous complètement à l’aise. Ça va tout le monde ?
Ça va Justine ?

–– 22. Anecdotes ––

NARRATEUR. Ils ont placoté de choses et d’autres. Les caméras ont


commencé à rouler. Charlie était au sommet de sa forme. Joueur,
rieur, intense, passionné. Petit à petit, il a amené chacun à raconter.
Galina est montée debout sur son fauteuil pour reconstituer
l’évènement qui a marqué ses vingt ans : elle au sommet d’un
édifice un jour de grand vent. Son foulard envolé. Elle penchée sur
le parapet pour le rattraper. Tombée du quatrième étage. Atterrie
par miracle sur un lit de coussins. On ne sait pas si c’est vraiment
arrivé, mais on s’en fout. C’était spectaculaire, insolite, inédit. Et
Reine y est allée d’un long charabia, que Charlie a traduit par une
anecdote adorable au sujet d’une crème de jour aux agrumes qui
a sauvé de la dépression une de ses clientes. Et Gilles et Christiane
ont décrit en langage des signes leur première rencontre : comment
ils ont passé toute une soirée, toute une nuit d’amour sans dire un
seul mot, comment Gilles a compris seulement le lendemain matin
que Christiane était muette. Et Reine a tenté de les interrompre
plusieurs fois et Christiane a crié avec ses bras et Gilles a presque
perdu son calme et Charlie a dit que c’était ça, sa famille, tellement
vraie et humaine. Justine a tout écouté sans broncher. Et puis son
frère s’est tourné vers elle.
CHARLIE. Justine, à ton tour de nous raconter. Je sais que quand
t’étais petite t’aimais beaucoup les insectes. (Justine ne dit rien.)
Quand t’étais petite, Justine…
Justine ne dit rien.
GALINA. Tu peux aller, Justine. Raconter petite histoire cachée que
jamais dire à personne. Vas-y. Quand je être petite…
JUSTINE. Quand j’étais petite…
CHARLIE. Quand t’étais petite, tu regardais beaucoup, non ?
JUSTINE. Quand j’étais petite, un jour…

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CHARLIE. Un jour… ?
JUSTINE. Un jour, dans le salon…
CHARLIE. Dans notre salon de la rue des Érables ? Qu’est-ce qui
est arrivé ?
JUSTINE. Maman faisait une démonstration de fond de teint.
CHARLIE. Ah, les démonstrations de maman ! C’était fabuleux. Il
faut dire aux téléspectateurs à quel point maman était populaire.
Il y avait des listes d’attente pour assister à ses soirées ! Qui était là,
ce soir-là, t’en souviens-tu ?
JUSTINE. Madame Dumont, madame Prévost, Marjolaine Saint-
Onge, beaucoup d’autres.
CHARLIE. Et moi ? J’étais sûrement là. J’étais toujours là. J’adorais
les démonstrations. C’était comme un spectacle. Et qu’est-ce qui
s’est passé ?
JUSTINE. Maman distribuait ses échantillons et madame Dumont
disait qu’elle en voulait un autre pour sa belle-sœur qui avait pas pu
venir, et madame Tétreault était tellement excitée, elle commençait
déjà à appliquer la couleur sur son visage. Maman disait attendez,
pas maintenant, Marie-Louise, il faut que je vous explique comment
faire.
CHARLIE. Et toi, Justine, qu’est-ce que tu faisais ?
JUSTINE. J’étais assise dans mon coin habituel, derrière la lampe
sur pied, et je regardais. Maman a dit viens t’asseoir avec nous,
Justine. Viens montrer ta dent brisée. Justine s’est cassé une dent
cette semaine. Viens raconter comment ça s’est passé. C’est une
drôle d’histoire. Je pensais : quelle histoire ? Je voyais pas d’histoire.
Je cherchais ce qu’il pouvait y avoir de drôle ou d’intéressant dans
une dent restée collée sur un morceau de chocolat. Et pendant que je
cherchais, mon frère s’est mis à décrire un gros monsieur qu’il avait
vu en revenant de l’école. Il s’était penché pour ramasser quelque
chose et son pantalon s’était déchiré. Mon frère mimait l’action et
il faisait le bruit du pantalon qui se déchire et tout le monde riait.
CHARLIE. J’adorais les faire rire, c’est vrai, mais je me souviens
pas exactement de…

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JUSTINE. Je savais que le pantalon avait pas fait scratch aussi fort
et que l’homme était pas si gros que ça, et mon frère rajoutait des
détails, il faisait des bruits avec sa bouche, et maman a dit arrête,
mon fils, tu vas nous faire mourir de rire, et madame Dumont a
dit il a un talent fantastique, un jour il va faire du théâtre, vous
verrez, et dans ma tête je criais c’est pas vrai, il invente, il raconte
n’importe quoi, juste pour dire regardez-moi, applaudissez-moi,
aimez-moi, mais pourquoi, pourquoi il faut raconter pour être
aimé, et Marjolaine Saint-Onge a ouvert sa grande gueule pour
dire qu’elle avait vu quelque chose de spécial elle aussi dans la rue
mais mon frère avait déjà commencé une autre histoire encore plus
amusante et sans m’en rendre compte je me suis redressée, j’ai mis
mes bras comme ça, le gauche un peu allongé, le droit replié, collé
à la taille, mes mains entrouvertes, pour tenir une mitraillette, j’ai
appuyé sur la gâchette et j’ai tiré. Tiré sur la bouche de mon frère, la
bouche de ma mère, la bouche de madame Saint-Onge, sur toutes
les bouches qui parlaient et riaient, ça faisait un bruit incroyable et
un tremblement dans mon ventre comme si les balles partaient de
mon centre, du plus profond de mon corps, et j’ai vu les bouches
éclater, le sang gicler sur les peaux, les vêtements, les murs, sur les
échantillons de fond de teint, et j’ai couru dehors, je me suis cachée
en dessous du balcon, j’ai pleuré et tremblé et vomi et pas compris,
jamais compris d’où venait tout le feu qui sortait de moi, et toute
la rage et toute la peur et toute la solitude.
Long silence.
REINE. Qu’est-ce qu’elle lit ? Qu’est-ce que tu lis, Madeline ? T’es
miette. T’es mâle. Ma cousine, qu’est-ce que t’as ?
Charlie regarde intensément Justine. Christiane parle en langage des
signes.
GILLES. Elle dit que c’est mal de tuer. Même avec des balles
imaginaires. Il faut laisser vivre. La vie est sacrée. T’as vraiment
fait ça, Justine ?
Justine se lève.
JUSTINE. Excusez-moi. J’ai… un appel, un rendez-vous, un
autobus, c’est mon tour à la caisse, on m’attend, quelqu’un m’attend,
quelque part, sûrement.

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Elle se dirige vers la sortie.
CHARLIE. Justine ! (Justine s’éloigne.) Justine, tu t’en iras pas comme
ça !
REINE. Elle mord ? Pour quand elle mord ?
Justine sort.
CHARLIE. Justine, reviens ! (Un temps. Il se ressaisit.) Je… Vous
voyez, c’est ça, les familles. Des gens ordinaires, des histoires
extraordinaires.
Malaise. Christiane parle en langage des signes.
GILLES. Elle dit que c’est le moment pour une minute de silence.
Silence. On entend des voix au loin. Charlie tente de retrouver son
sourire.
CHARLIE. Ah ! Je pense qu’on a une surprise. (Quelques membres
de la chorale Les mots retrouvés font leur entrée en chantant. On
reconnaît Georges, Ginette, Émile, Stéphanie et Anita.) Venez, venez,
approchez-vous.
REINE. Qu’est-ce que fait ? C’est la morale ?
CHARLIE. Oui, c’est ta chorale. C’est une surprise qu’on a préparée
pour toi. Allez-y, chantez.
LA CHORALE. Nous allons des corbeilles naines
Des doses poires pour moucher la haine…
NARRATEUR. Justine a couru dans le corridor du deuxième
sous-sol de la grande maison de la télévision. Le cri de Charlie
dans sa tête. “Reviens, Justine !” Elle a trouvé l’escalier roulant. Elle
est montée à toute vitesse, s’est précipitée vers la sortie. Elle a traversé
le boulevard achalandé, est montée dans un autobus arrêté au coin.
“Mademoiselle, vous oubliez de payer !” Elle a fouillé dans son sac,
a jeté toute sa monnaie dans la boîte. Elle a avancé jusqu’au fond.
Elle est là, maintenant, assise à côté d’une femme endormie. Elle
sent la chaleur sur son visage. La chaleur de la course. La chaleur
de la honte. Elle regarde la ville. Elle écoute son cœur qui bat.
L’autobus roule. Le temps passe. Le chauffeur crie “terminus”. Elle
descend. Elle marche droit devant. Le temps passe. Elle aperçoit

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une gare routière. Elle y va. Elle monte dans un autocar, n’importe
lequel. Elle paie, elle s’assoit. Elle regarde la ville, puis la banlieue.
Les centres commerciaux, les stationnements gigantesques. Elle
entend Galina. “Une chance pour changer ta vie.” Le temps
passe. Elle regarde dehors. La campagne, maintenant. Les arbres,
les champs, les maisons de ferme, les granges, les tracteurs. Elle
regarde le ciel, les nuages, les montagnes au loin. Le temps passe.
Le chauffeur crie “terminus”. Elle descend. Elle marche sur la
route de campagne. Des moutons sur les collines. Elle voit un sentier
qui coupe à travers champ. Elle le prend. Elle entend son frère.
“Du fond de ton silence, tu nous méprises.” Elle entend sa propre
voix. “Elle veut pas changer, ma vie.” Le temps passe. Beaucoup
de temps. Elle marche toujours. Elle lève les yeux. Devant elle,
tout à coup, un sentier qui monte entre les arbres. La terre battue.
La lumière à travers les feuilles. Les chants d’oiseaux. L’odeur de
la mousse. La forêt. Elle regarde. Elle pense : où est-ce que je
suis ? Elle pense : je suis perdue. Elle prend le sentier. Elle pénètre
dans la forêt. Elle voit une souche. Elle s’assoit. Elle regarde.
Le temps passe. Elle s’endort. Le temps passe. Beaucoup de
temps.

–– 23. C’est ici ––

TIMOTHÉE. C’est ici. Je le sais. Les arbres, les plantes, la nature


sauvage.
Retourner à la terre.
Pourrir au milieu des feuilles mortes.
Comme dans le poème que j’ai appris au secondaire.
Qu’est-ce que c’était ?
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine.
Tranquille.
Tu dis : on s’en fout des poèmes, tu comprends pas, Timothée.
On s’en fout du lieu. On s’en fout de la façon.

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Je sais.
Il faut juste le faire.
Je sais, je sais.
Mais il faut bien choisir.
Toi, t’as choisi, quand même.
Choisi un jour de janvier, un matin de blizzard.
Un champ au grand vent, entre deux autoroutes.
Choisi de creuser dans la neige.
De t’étendre dans le creux.
Choisi de tirer dans ta bouche.
Il y a bien eu un moment où t’as décidé tout ça ?
Un moment où tu t’es dit : c’est aujourd’hui.
Tu t’es dit, Timothée va m’attendre ce soir, mais tant pis.
Tant pis, c’est maintenant.
Comment t’as su que c’était le moment ?
Est-ce qu’il y a eu un signe ?
Qu’est-ce que t’as fait, juste avant ?
Avant de tirer ?
As-tu répété notre liste ?
Les dix bonnes raisons de quitter le monde.
As-tu compté jusqu’à cent, jusqu’à mille ?
As-tu parlé ?
M’as-tu parlé ?
As-tu tremblé ?
Tu dis : fais-le, Timothée.
Tais-toi et fais-le.
Ça prend juste une seconde.
ok. Je me tais.
Il faut du silence, t’as raison.
Comme un rituel.
Trois pas en avant.
Une minute de silence.
Un regard vers le ciel.
Tu dis : ta gueule.
ok.
Je le fais.
Tu vas voir.
Je le fais.

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(Il sort un fusil de chasse de son sac.)
Trois pas.
Un, deux, trois.
Une minute de silence.
(Il aperçoit Justine qui surgit de derrière un arbre.)
Qu’est-ce que… Tu… Qu’est-ce que tu…
JUSTINE. Excuse-moi. Je t’avais pas vu. Je savais pas. Je… je faisais
juste passer.
TIMOTHÉE. Ah bon. (Il tient toujours son fusil. Justine le regarde.)
Je chasse.
JUSTINE. Ah ! ok. (Un temps.) Bon. Euh… Je pense que… qu’il
y a quelqu’un qui m’attend.
TIMOTHÉE. ok. Salut. (Justine s’éloigne un peu. Elle s’arrête.) Quoi ?
JUSTINE. Rien. Je me demande juste…
TIMOTHÉE. Quoi ?
JUSTINE. Qu’est-ce que tu chasses ?
TIMOTHÉE. Un animal.
JUSTINE. ok.
Un temps.
TIMOTHÉE. Bon, ben… salut.
JUSTINE. Oui. Salut. (Elle fait quelques pas puis elle s’arrête.) Est-ce
que tu viens souvent ici ?
TIMOTHÉE. Non. Jamais.
Un temps.
JUSTINE. T’es venu en autobus ?
TIMOTHÉE. Non. J’ai fait du pouce.
JUSTINE. Ah. Moi non plus je… Je suis jamais venue ici. En fait,
je sais même pas exactement où on est. Ça peut paraître bizarre,
mais…
TIMOTHÉE. Écoute, je… j’ai pas vraiment le temps de…

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JUSTINE. Je comprends. Je veux pas te… Bon. J’y vais.
Elle part. Timothée la regarde s’éloigner.
TIMOTHÉE. Bon.
Trois pas en avant.
Un, deux, trois.
(Un temps.)
Est-ce que tu m’as parlé, juste avant ?
M’as-tu dit pardonne-moi Timothée ?
On avait juré.
Tu m’as laissé tout seul.
Pourquoi t’as fait ça ?
Je sais, c’est plus le temps des explications.
Il faut juste le faire.
Un rituel.
Une minute de silence.
Un temps. Justine est là de nouveau. Timothée sursaute.
JUSTINE. Comme ça, tu… Tu t’intéresses à la chasse ?
TIMOTHÉE. T’es encore là ? Mais qu’est-ce que tu veux ?
JUSTINE. Il paraît que… j’ai lu que les gens qui aiment la chasse…
TIMOTHÉE. Quoi ?
JUSTINE. Les gens qui aiment la chasse, ils détestent la viande. Ou
bien c’est le contraire. Je sais plus. C’est toujours comme ça. Je lis
des choses, je retiens rien. Toi ?
TIMOTHÉE. Moi ?
JUSTINE. Qu’est-ce que t’en penses ?
TIMOTHÉE. De quoi ?
JUSTINE. De tout ça.
TIMOTHÉE. Je sais pas.
Un temps.
JUSTINE. Est-ce que… est-ce que tu vas le manger, l’animal ?

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TIMOTHÉE. Non. Je vais pas le manger.
JUSTINE. Euh… T’aimes pas la viande, mais le poisson, est-ce
que tu l’aimes ?
TIMOTHÉE. Écoute, j’ai rien à dire là-dessus. J’ai rien à dire sur
rien, ok ?
JUSTINE. Moi non plus, mais c’est pas grave. Le sujet a pas
d’importance. On peut construire sur presque rien. Tu vas le tirer
bientôt, l’animal ?
TIMOTHÉE. Oui, bientôt.
JUSTINE. Et comment tu vas faire ?
TIMOTHÉE. Je vais appuyer ici, tu vois.
JUSTINE. Mais s’il vient pas ?
TIMOTHÉE. Il va venir.
JUSTINE. Tes mains, on dirait qu’elles tremblent.
TIMOTHÉE. Écoute, je t’ai dit que…
JUSTINE. Je sais. T’as quelque chose à faire. Mais tu veux pas qu’on
parle un peu ? On pourrait échanger.
TIMOTHÉE. J’ai pas envie.
JUSTINE. Moi non plus, j’ai pas envie. Je veux dire, pour moi aussi,
c’est difficile. Tu peux pas savoir comme c’est difficile. J’ai jamais
envie, et je sais jamais quoi dire, mais il faut juste plonger. Il faut
se concentrer sur l’autre. On est deux là-dedans. On l’oublie, mais
on est deux.
TIMOTHÉE. Non on n’est pas deux. On est tout seul. Même quand
on pense qu’on est deux, à la vie à la mort, on est tout seul.
JUSTINE. C’est ce que je pensais moi aussi, mais…
TIMOTHÉE. Écoute, si tu veux pas partir, je vais faire ce que j’ai
à faire, ok ? Parce que c’est maintenant. Je le sens, là.
JUSTINE. Mais attends. Euh… Je te raconte une anecdote. Quand
j’étais petite, j’ai tiré sur la bouche de mon frère et de ma mère avec
une mitraillette et il y avait du bruit et des cris et du sang partout.
TIMOTHÉE. Quoi ?

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JUSTINE. C’est peut-être pas complètement vrai, mais c’est ça, non,
une anecdote ? Prendre un petit bout de réalité et le reconstruire, le
réinventer pour le rendre plus fascinant, plus punché. (Un temps.)
Aujourd’hui, j’ai été ridicule à la télévision. C’est pas une anecdote,
mais c’est la vérité. (Timothée arme le fusil.) Qu’est-ce que tu fais ?
TIMOTHÉE. Elle dit que je l’ai pas. Elle m’a écrit : j’ai toujours
su que tu l’avais pas en toi. C’est pas ta faute. Il y en a qui l’ont, il
y en a qui l’ont pas. Elle a écrit ça sur une carte postale et me l’a
envoyée. J’ai l’ai reçue trois jours après.
JUSTINE. Après quoi ?
TIMOTHÉE. Qu’est-ce que t’en penses, toi ? Penses-tu que je l’ai ?
JUSTINE. Je sais pas. Oui, sûrement. Je veux dire, on se dit ça, je
l’ai pas, je suis pas capable, je pourrai jamais, mais c’est pas vrai.
On a des ressources qu’on connaît même pas. Tu vois, comme là,
on parle. Tu me dis quelque chose, je te réponds, tu me réponds,
j’enchaîne. Je te demande euh… qu’est-ce qu’il y avait sur la carte
postale ?
TIMOTHÉE. Un orignal.
JUSTINE. Ah bon. C’est intéressant.
TIMOTHÉE. Non, c’est pas intéressant. Elle a dû l’acheter au
dépanneur. Elle a pris la première sur le dessus de la pile. Elle s’en
foutait.
JUSTINE. Ah. C’est drôle. Moi aussi je prends souvent le premier
sur le dessus de la pile.
TIMOTHÉE. Tourne-toi.
JUSTINE. Pourquoi ?
TIMOTHÉE. Tourne-toi comme ça. (Il la place.) Tu vas marcher,
ok ? Tu vas faire cent pas, sans te retourner. Cent pas, t’as compris ?
JUSTINE. Et toi, tu fais quoi ?
TIMOTHÉE. Moi, je reste ici. J’attends l’animal. Va-t’en,
maintenant. Un, deux, trois, quatre…
Il pointe son fusil sur elle.

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JUSTINE. Attends ! Euh… Euh… Et l’amour anal, qu’est-ce que
t’en penses ?
TIMOTHÉE. Hein ?
JUSTINE. Et le sexe d’une fille sur ta bouche. Ou ses seins sur ton
visage. Ou je sais pas… je… elle assise sur toi, et peut-être une
autre fille derrière et…
TIMOTHÉE. Arrête.
JUSTINE. Moi, je suis pas tellement… Je veux dire ma vie sexuelle
est assez, disons… modeste, mais j’ai quand même des idées. Par
exemple, dans la forêt, au pied d’un arbre. Couchés tout nus sur
la terre, la tête dans la mousse et je sais pas… les jambes écartées,
le vent sur le sexe ouvert et peut-être un animal qui regarde. Je sais
pas pourquoi, je trouve ça excitant, un animal qui regarde. Et toi ?
Qu’est-ce que t’aimes ?
TIMOTHÉE. Rien.
JUSTINE. Ça se peut pas. Il y a sûrement une petite chose secrète
que t’as jamais dite à personne.
Un temps. Timothée baisse son arme.
TIMOTHÉE. J’aimais ses seins, sa tête, son âme, son sexe.
JUSTINE. Le sexe de qui ?
TIMOTHÉE. De Virginie.
JUSTINE. Ah. C’est un beau nom, Virginie.
TIMOTHÉE. Elle le trouvait ridicule. Un prénom de conte pour
enfants.
JUSTINE. Moi aussi, je le trouve mal choisi, mon prénom.
TIMOTHÉE. La première fois que je l’ai vue, je l’ai su tout de suite.
JUSTINE. Qu’elle s’appelait Virginie ?
TIMOTHÉE. Qu’elle faisait semblant. On était dans un party. Elle
dansait toute seule au milieu du salon. On pouvait penser : une fille
normale, qui s’amuse, qui mord dans la vie. Je la regardais de loin.

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JUSTINE. C’est la pire chose, les partys, je sais. Être assis tout seul
dans un coin, tenir sa bière à deux mains, bouger avec la musique
pour se donner une contenance. On a juste envie de se sauver.
TIMOTHÉE. Je voulais pas me sauver. Je me suis approché d’elle.
JUSTINE. Tu t’es approché, ton cœur battait, je sais. Aborder
quelqu’un dans un party, c’est la pire chose. On sait jamais si c’est
le bon moment. On cherche la phrase originale. Il nous vient juste
des banalités comme il me semble que je t’ai déjà vu quelque part,
es-tu passé à la télé ?
TIMOTHÉE. Je me suis approché tout près. J’ai dit : on est pareils.
JUSTINE. C’est tout ?
TIMOTHÉE. Toi et moi, on fait semblant d’avoir vingt-cinq ans.
Mais en fait, on a beaucoup plus.
JUSTINE. T’as dit ça ? Est-ce que tu y avais pensé avant ? Il y a
des listes de sujets, des idées pour des amorces originales, mais j’ai
jamais vu quelque chose comme ça.
TIMOTHÉE. C’est sorti tout seul. J’avais l’impression d’être devant
elle depuis mille ans. Je connaissais par cœur sa fausse énergie, la
détresse au fond de ses yeux, le mal qui est tout le temps là.
JUSTINE. Quel mal ?
TIMOTHÉE. Le mal de pas y croire, d’être dégoûté par le monde,
par les autres, par tout. Des fois c’est hyper fort, des fois c’est juste
une douleur sourde, que tu peux engourdir avec de la bière ou du
sexe, mais ça s’en va jamais.
JUSTINE. Comme un mal de dents ?
TIMOTHÉE. Oui, si tu veux. Une dent pourrie, elle est là depuis
que t’es né, plantée au fond de ta gencive. Au début t’essaies de
l’arracher, tu prends des grosses pinces, tu tires de toutes tes forces,
mais ça marche pas. Un bon jour tu te dis : elle s’en ira jamais.
JUSTINE. T’es tombé en amour avec Virginie ?
TIMOTHÉE. Amour c’est pas le mot. Je suis devenu elle, elle est
devenue moi.

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JUSTINE. Comme des siamois ?
TIMOTHÉE. Oui. Attachés l’un à l’autre par notre dent pourrie.
On s’est dit : on s’engourdit tant qu’on peut et après, on le fait.
On arrête le mal et c’est tout. On choisit le jour, l’endroit, on le
fait. Ensemble.
JUSTINE. Je comprends pas.
TIMOTHÉE. On a passé trois ans comme ça. Puis un soir elle a
dit : tu le feras jamais, je le sais. C’est pas ta faute. Tu l’as pas en
toi, la mort. Il y en qui l’ont, il y en a qui l’ont pas. Le lendemain,
elle est partie de bonne heure pendant que je dormais. Elle est allée
au dépanneur, elle a acheté une carte postale ridicule. Elle me l’a
envoyée. C’était en janvier. Il y avait du blizzard. Elle s’est couchée
dans la neige. Elle a tiré. Ça a pris deux jours avant que quelqu’un
la trouve.
JUSTINE. Elle a tiré pour vrai ?
TIMOTHÉE. Elle s’est tuée toute seule. J’ai pensé mourir de peine,
mais je suis pas mort. J’ai pleuré, j’ai bu, j’ai fumé tout ce que j’ai
pu, j’ai marché pendant des nuits, j’ai couché avec des filles. Tout
le monde m’a dit : ça va passer. Ça passe pas. J’ai acheté un fusil.
Un temps.
JUSTINE. Comment tu t’appelles ?
TIMOTHÉE. Timothée.
JUSTINE. Je suis désolée, Timothée.
TIMOTHÉE. Non, t’es pas désolée. Tu me connais pas, tu la
connaissais pas.
JUSTINE. Pardon. Excuse-moi. Je cherche les bons mots, mais
c’est difficile.
TIMOTHÉE. Je sais. Va-t’en, maintenant. ok ?
JUSTINE. Non.
TIMOTHÉE. Pourquoi ?
JUSTINE. On a pas fini.

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TIMOTHÉE. Quoi ?
JUSTINE. La conversation.
TIMOTHÉE. S’il te plaît.
JUSTINE. Il faut trouver une façon de terminer. C’est l’art de la
clôture. C’est important, sinon…
TIMOTHÉE. Sinon, quoi ?
JUSTINE. Sinon… je sais pas. Sinon, on repart avec un manque,
je suppose. On a construit quelque chose, il faut le compléter.
TIMOTHÉE. Je construis rien. Je suis ici avec un fusil et c’est tout.
JUSTINE. Oui, on construit, depuis tout à l’heure. On est deux
personnes qui ont aucune chance de se rencontrer dans une forêt,
mais on se rencontre quand même et on se parle pendant vingt
minutes. C’est un miracle, tu le vois pas ?
TIMOTHÉE. Non, je le vois pas. Je vois plus rien. (Il prend le fusil.)
On arrête là, ok ? Je connais pas l’art de la clôture, mais je dis que
c’est terminé, ok ?
JUSTINE. ok. Mais…
TIMOTHÉE. Non.
JUSTINE. Mais promets-moi… quand il va venir, l’animal, quand
tu vas le viser avec ton fusil, pense à une question que tu pourrais
me poser.
TIMOTHÉE. Quelle question ?
JUSTINE. Je sais pas. Tu peux partir d’une chose que j’ai dite ou
d’un détail de mon corps que t’as remarqué. Ce que tu voudras.
TIMOTHÉE. Mais je te dis que…
JUSTINE. Promets.
TIMOTHÉE. ok. Je te le promets. Mais toi aussi, promets.
JUSTINE. Quoi ?

81
TIMOTHÉE. Tu vas marcher tout droit. Tu te retourneras pas. Quoi
qu’il arrive, tu te retourneras pas.
JUSTINE. C’est difficile.
TIMOTHÉE. Promets.
JUSTINE. ok. Je promets.
TIMOTHÉE. Vas-y.
JUSTINE. J’y vais. Ça m’a fait plaisir de parler avec toi, Timothée.
TIMOTHÉE. Salut.
JUSTINE. Plaisir, c’est pas le bon mot. Ça m’a intéressée. Non.
Réveillée. Non. Réchauffée. Oui. Ça m’a réchauffée.
TIMOTHÉE. T’avais froid ?
JUSTINE. Tellement.
TIMOTHÉE. Vas-y maintenant.
Il lui fait signe de partir.
JUSTINE. ok. J’y vais. Salut, Timothée.
Elle marche tout droit. Elle fait cent pas. Elle entend un coup de feu.
Elle s’arrête. Elle ne se retourne pas.

–– 24. Tant, tant loin ––

NARRATEUR. Trois mois ont passé depuis “Les gens ordinaires


ont des histoires extraordinaires”, depuis la forêt, la rencontre, le
coup de feu, la marche pendant des heures pour retrouver la route,
la nuit dans un motel désolé, l’autobus le lendemain, le retour à la
maison, les trois jours et trois nuits sans sortir, l’émission diffusée la
semaine suivante à heure de grande écoute, la mitraillette et le sang
coupés au montage ; restait juste le début de l’histoire de Justine,
remixé avec des images d’arbres et de fourmis, une histoire étrange
et pas finie, et puis le travail, les questions des collègues, les réponses
évasives. Et maintenant c’est la fin de l’été, c’est dimanche, il est

82
sept heures, à l’entrée d’un grand parc. Au loin, une en plein air.
Des chaises pliantes en rangées.
Justine marche d’un bon pas. Reine la suit derrière. Elle s’arrête.
REINE. Est-ce que je fuis ?
JUSTINE. Oui, maman, t’es très bien.
Reine touche ses cheveux.
REINE. Et mes jouets. Ils sont bleus mes jouets, non ?
JUSTINE. Ils sont bien tes cheveux. T’es très belle.
REINE. C’est pas fou. Tu lis ça pour me sauter jouir.
JUSTINE. Je te dis que t’es bien. Viens.
Arrive Georges.
GEORGES. Ah, Madeleine. Bien, bien. Vous êtes souberbe. Bravo !
Votre juge. J’aime beaucoup. Étornément.
Il montre la robe de Reine. Il fait un geste d’appréciation.
REINE. Non. Non. Vous lites ça pour me jouir.
GEORGES. Oui, oui, oui. Vous êtes perle. Une étole qui bille dans
le miel.
REINE. Merci, merci. Mais…
Georges s’adresse à Justine.
GEORGES. Et vous. On vous a vue au hublot de télémission. Avec
vos draps comme ça. C’était mort !
Il met ses bras en position de tenir une mitraillette. Il fait le geste de tirer.
JUSTINE. Oui, oui, je sais, vous étiez là, au studio de télévision,
vous m’avez vue. Et j’étais ridicule. Bon, maman, il faut que t’ailles
te préparer.
Arrive Ginette.
GINETTE. Bonsoir. C’est le blanc moir, le blanc tard, soir. C’est le
soir. Le grand soir. C’est magnifique ! Vous êtes là. Nous sommes
là. Vous êtes service ? Serveuse ? Nerveuse ?

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REINE. Bonsoir, bonsoir Jeannette. Combien je suis ? Je refais du
bouge, non ? J’en fais un peu.
Elle sort un miroir et un rouge à lèvres. Elle se remet du rouge.
JUSTINE. Maman, arrête. T’en mets trop. T’es très bien comme
ça, je te l’ai dit.
Georges s’adresse à Ginette.
GEORGES. Vous vous ramenez ? Au hublot de télémission. C’était
atraminaire, non ? J’ai adulté.
Il remet ses bras en position de tenir une mitraillette. Il fait le geste de
tirer.
GINETTE. Oui, oui, je me soutiens. Souviens. C’était très étriquant.
Détonnant. Étonnant. Mais qu’est-ce que… Qu’est-ce qui vous
a… ? Vous étiez maline ? Malade ?
JUSTINE. Non, j’étais pas malade. J’ai raté et c’est tout. Et il y a
rien qui marche. L’Internet, les ateliers, les conseils, se tenir droite,
parler fort, un beau sourire, laisser monter, faire confiance et être
soi-même. Il y a rien qui marche. Surtout pas être soi-même. C’est
comme ça. Et vous, vous essayez d’apprendre à parler, vous voulez
de toutes vos forces, vous dites des choses, vous pensez que vous
avez les bons mots, mais vous les avez pas. Pas du tout. Et chanter
des chansons tous ensemble, ça changera rien. On pense qu’on
peut changer. On rencontre quelqu’un dans un endroit impossible.
On construit quelque chose et ça donne de l’espoir pendant vingt
minutes, mais après c’est fini et on entend des coups de feu dans
sa tête toutes les nuits. On essaye de toutes ses forces de continuer,
mais on rechute tout le temps. C’est la vie. La criss de tabarnak de
vie. C’est ma vie en tout cas.
Silence. Malaise.
GINETTE. Je suis diluée. Déballée. Désolée. Je voulais pas vous…
GEORGES. Qu’est-ce que vous habillez ? Je suspends pas. Pas du
tout. J’ai adulté, je vous le jure. C’était poussant. Ça m’a rebouté.
Il fait le geste de tirer à la mitraillette, plusieurs fois.

84
JUSTINE. Oui, oui, vous l’avez déjà dit. Vous avez adulté et c’était
poussant. Mais c’est pas vrai, je le sais bien.
Anita apparaît au loin.
ANITA. Reine, Ginette, Georges. Venez ! Tout le monde est là. Il
faut se préparer. On commence dans une demi-heure.
GINETTE. Bien. On y va. Vous menez, prenez, venez, Georges ?
Vous venez, Reine ?
GEORGES. Oui, oui, je tiens. (Il s’éloigne avec Ginette. Il refait le
geste de tirer à la mitraillette.) Vous, Simone, est-ce que ça vous a
redoublé ? C’était poussant, non ?
Ils disparaissent. Reine et Justine demeurent seules.
REINE. Ma Madeline. Ma bille. Qu’est-ce tu ? Qu’est-ce que va ?
JUSTINE. Rien. Rien ne va, maman. Mais c’est pas grave. C’est
comme ça.
Elle entraîne Reine, mais celle-ci résiste et se met à parler très vite.
REINE. Qu’est-ce que va ? Qu’est-ce qui te met cracher ? Ça me fait
val au montre de te placer comme ça. Et pour quand t’as vissé l’autre
atour à la démission ? Vissé sous ton fil, sous Lala, sous Paul, sous
elle, sous moi. T’a vissé sous moi. Pour quand ? Depuis tout velours
tu chantes que je te mine pas. Je te compte pas, c’est frais, je t’ai
navet comptée. Mais on peut miner une garçonne sans la prendre.
Surtout quand c’est votre bille et qu’elle a tant de départ au bord
des jeux. Remonte-moi pour quand t’as vissé. Remonte-moi avec
tes pattes, avec ton cou, avec ta faux. J’en ai loin. Tant, tant loin.
Elle étreint Justine très fort. Justine la serre aussi très fort, puis elle se
détache.
JUSTINE. Moi aussi j’en ai loin, maman, tant, tant loin. Je sais pas
ce que ça veut dire, mais je suis sûre que moi aussi.
REINE. Tiens. Tiens avec soi.
Elle veut entraîner Justine.
JUSTINE. Non. Vas-y, toi. Je vais marcher un peu avant que ça
commence.

85
REINE. Tu mords ? Tu me donnes ?
JUSTINE. Non, je t’abandonne pas. Je vais juste faire un tour. Je
vais revenir, je te promets.
Elle fait des gestes pour expliquer. Elle met la main sur son cœur.

–– 25. Conversation ––

NARRATEUR. Un peu plus tard, dans une des rues avoisinantes.


Justine a fait plusieurs fois le tour du bloc, la tête remplie du
charabia de sa mère. Elle ne sait pas, elle ne saura jamais que Reine
lui a dit : “Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui te fait crier ? Ça me fait
mal au ventre de te voir comme ça. Et pourquoi t’as tiré l’autre jour,
à la télévision ? Tiré sur ton frère, sur Galina, sur Gilles, sur elle, sur
moi. T’as tiré sur moi ! Pourquoi ? Depuis toujours tu penses que je
t’aime pas. Je te comprends pas, c’est vrai, je t’ai jamais comprise.
Mais on peut aimer une personne sans la comprendre. Surtout
quand c’est notre fille et qu’elle a tant de détresse au fond des yeux.
Raconte-moi pourquoi t’as tiré. Raconte-moi avec tes mains, avec
ton corps, avec ta peau. J’en ai besoin. Tellement, tellement besoin.”
Justine marche de long en large, perdue dans ses pensées. Elle se frappe
tout à coup à quelqu’un. C’est Timothée. Ils se regardent longuement.
TIMOTHÉE. Salut.
JUSTINE. Ah ! Salut. T’es… Je veux dire t’es pas… ?
TIMOTHÉE. Non, je suis pas.
JUSTINE. Ah bon. Je pensais. J’ai pensé.
TIMOTHÉE. T’as pensé que j’avais eu le courage.
JUSTINE. Non. J’ai pas pensé courage.
TIMOTHÉE. J’ai pas pu. Au dernier moment, j’ai fait dévier le
canon. J’ai tiré à côté. À cinq centimètres du courage.
JUSTINE. J’ai entendu. Je me suis pas retournée.

86
TIMOTHÉE. Je voulais le faire, pourtant. De toutes mes forces.
JUSTINE. Des fois, il suffit pas de vouloir.
TIMOTHÉE. Elle avait raison. Je l’ai pas en moi.
JUSTINE. Il y en a qui l’ont, il y en a qui l’ont pas. C’est comme ça.
TIMOTHÉE. Bon, écoute, je… je vais y aller.
JUSTINE. Attends ! Qu’est-ce que tu deviens ?
TIMOTHÉE. Je deviens un gars qui s’est pas suicidé.
JUSTINE. ok, c’est bien. Je veux dire c’est cool.
TIMOTHÉE. Tu trouves ?
JUSTINE. Pas toi ?
TIMOTHÉE. Je sais pas. Ça dépend des jours.
Un temps.
JUSTINE. Mais qu’est-ce que… qu’est-ce que tu fais de bon, je
veux dire en général ? Ton travail, tes loisirs, tout ça ?
TIMOTHÉE. Je sers des bières pendant huit heures, je dors pendant
dix heures. Le reste du temps, je marche.
JUSTINE. Tu marches ?
TIMOTHÉE. Si je m’arrête, ça revient.
JUSTINE. Qu’est-ce qui revient ? Le mal de dents ?
TIMOTHÉE. Le mal de dents, la peine, la honte, le sentiment que
j’y arrive pas. Ni à mourir, ni à vivre.
JUSTINE. Je comprends ça. Moi aussi, je…
TIMOTHÉE. Toi aussi quoi ?
JUSTINE. Moi aussi, j’ai une dent pourrie.
TIMOTHÉE. Ah bon ? Qu’est-ce que tu fais pour que ça passe ? Tu
dors dix heures, tu marches huit heures ?

87
JUSTINE. Non, moi, je cherche des cancers pendant huit heures, je
dors sept heures, et le reste du temps je… j’essaie de m’incorporer,
comme les œufs dans la pâte, mais j’y arrive pas tellement, et le soir
je fais tout ce que je peux pour résister au soliloque.
TIMOTHÉE. Au quoi ?
JUSTINE. À la tentation de la solitude, si tu veux. C’est difficile.
J’ai des rechutes. Et puis, deux fois par semaine, je fais semblant
d’avoir une conversation avec ma mère. On se comprend pas, mais
c’est quand même un dialogue. Et puis je lis. Et je pense. Je pense
beaucoup.
NARRATEUR. Pendant qu’ils parlaient, Justine et Timothée se
sont approchés du parc où a lieu le concert de la chorale Les mots
retrouvés.
On entend le chant de la chorale au loin.
JUSTINE. C’est commencé ! Il faut que j’y aille. C’est la chorale de
ma mère. J’allais oublier. C’est fou, comme le temps passe quand
on se parle ! Il faut vraiment que j’y aille. J’ai promis.
TIMOTHÉE. ok. Ben… bon concert.
JUSTINE. Ils vont déformer toutes les chansons, ça va être un peu
drôle mais on va trouver ça émouvant, et ma mère va avoir mis trop
de rouge à lèvres, et mon frère va être là et il va me regarder avec
des fusils dans les yeux mais sa blonde russe va m’embrasser et me
dire qu’il va finir par me pardonner, et après il va y avoir une fête
avec tous les membres de la chorale et leurs amis et des sandwichs
et du vin trop sucré, et ça va être le test suprême, et je vais penser
mourir, mais je mourrai pas.
TIMOTHÉE. Mourir de quoi ?
JUSTINE. Je peux pas t’expliquer. J’ai pas le temps. Mais penses-tu
que…
TIMOTHÉE. Quoi ?
JUSTINE. Penses-tu qu’on pourrait, un jour, peut-être, après mes
huit heures au labo et avant tes huit heures au bar, penses-tu qu’on
pourrait continuer notre conversation, Timothée ?

88
TIMOTHÉE. Euh… je sais pas. Je…
Le chant de la chorale est plus présent.
CHORALE. Nous aurons des corneilles belles
De choses bleues pour rouler la peine…
JUSTINE. Il y a déjà d’autres questions qui me viennent. Ça monte,
ça monte, écoute ! Dans quel bar tu travailles ? Où est-ce que tu
marches toute la journée ? C’est quoi ta bière préférée ? Qu’est-ce
que t’as fait après, tout de suite après avoir tiré à cinq centimètres
de toi-même ? As-tu pleuré ? As-tu tremblé ? As-tu vomi ? Qu’est-ce
que t’aimes manger avant de te coucher ? Ce jour-là, dans la forêt,
avant de tirer, as-tu pensé à une question à me poser ? As-tu un
frère que t’es pas sûr d’aimer ? Et ce jour-là, dans la forêt, est-ce
qu’on pourrait dire que notre conversation, la petite chose qu’on
a construite ensemble pendant vingt minutes, est-ce que tu penses
qu’on pourrait dire que ça t’a sauvé la vie ? Est-ce qu’on pourrait
au moins le penser ? Il m’en vient encore d’autres, mais pardon, je
soliloque. Ça sera pas comme ça, je te le promets. Une phrase de
toi, une phrase de moi. Qu’est-ce que t’en dis ?
TIMOTHÉE. Small Talk.
JUSTINE. Quoi ?
TIMOTHÉE. Small Talk. C’est le nom du bar où je travaille. Ça
veut dire parler de tout et de rien. Comme on fait dans un bar, tu
vois le concept ?
JUSTINE. Oui, je vois très bien.
TIMOTHÉE. Drôle de nom. Pas facile à retenir.
JUSTINE. Je vais m’en souvenir.
Elle court vers le spectacle.
TIMOTHÉE. Hé ! Comment tu t’appelles ?
JUSTINE. C’est ça la question que tu m’as posée, juste avant de
tirer ?
TIMOTHÉE. Je te la pose, là, maintenant.

89
JUSTINE. Justine.
TIMOTHÉE. Salut Justine !
NARRATEUR. Justine disparaît au milieu des spectateurs du
concert. Timothée reprend sa marche. La chorale continue. Et moi
je chante aussi.
TOUS. Nous aurons des corbeilles pleines
De roses noires pour tuer la haine
Des territoires coulés dans nos veines
Et des amours qui valent la peine.

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DU MÊME AUTEUR

“Portrait de Doris en jeune fille”, Qui a peur de ?, VLB Éditeur,


1987.
Baby Blues, Les Herbes rouges, coll. “Théâtre”, 1989.
Carmen en fugue mineure, La courte échelle, coll. “Roman +”, 1996.
La Peau d’Élisa, Leméac / Actes Sud-Papiers, 1998.
Les Quatre Morts de Marie, Actes Sud-Papiers, 1998.
Les Sept Jours de Simon Labrosse, Leméac / Actes Sud-Papiers, 1999.
Do pour Dolorès, La courte échelle, coll. “Roman +”, 1999.
Le Collier d’Hélène, Lansman Éditeur, 2002.
Violette sur la terre, Leméac / Actes Sud-Papiers, 2002.
Jean et Béatrice, Leméac / Actes Sud-Papiers, 2002.
“Route 1”, Fragments d’humanités, Lansman Éditeur, 2004.
“La Pose”, La Famille, L’avant-théâtre – La Comédie-Française,
2007.
La Petite Pièce en haut de l’escalier, Leméac / Actes Sud-Papiers,
2008.
Serial Killer et autres pièces courtes, Leméac / Actes Sud-Papiers, 2008.
Je pense à Yu suivi de Entrefilet, Leméac / Actes Sud-Papiers, 2012.

EN COLLABORATION
Môman travaille pas, a trop d’ouvrage, Éditions du Remue-Ménage,
1976.
As-tu vu ? Les maisons s’emportent !, Éditions du Remue-Ménage,
1981.
DANS LA MÊME COLLECTION
EN VERSION NUMÉRIQUE
Abkarian Simon, Ménélas rapsodie, 2012.
Anne Catherine, Une année sans été, 2013.
Aubert Marion, Saga des habitants du val de Moldavie suivi de Conseils pour une
jeune épouse, 2012.
Benameur Jeanne, Je vis sous l’œil du chien suivi de L’Homme de longue peine, 2013.
Bertholet Mathieu, Shadow Houses suivi de Case Study Houses, 2012.
Blier Bertrand, Désolé pour la moquette, 2012.
Carriere Jean-Claude, Audition, 2012.
Cendrey Jean-Yves, Pauvre maison de nos rêves suivi de L’herbe tendre, 2012.
Chalem Denise, Paris 7e, mes plus belles vacances, 2012.
Darley Emmanuel, Aujourd’hui Martine, 2012.
De Vos Rémi, Débrayage suivi de Beyrouth Hotel, 2012.
—, Le ravissement d’Adèle, 2012.
Durif Eugène, Le petit bois suivi de Le redon des taiseux, 2012.
Forti Laura, Les nuages retournent à la maison, 2012.
Fréchette Carole, Je pense à Yu suivi de Entreilet, 2013.
Grumberg Jean-Claude, Moi je crois pas !, 2012.
Honoré Christophe, La Faculté suivi de Un jeune se tue, 2012.
Ibsen Henrik, Le Constructeur Solness, 2013.
—, Le Canard sauvage, 2014.
Lescot David, Les Jeunes suivi de On refait tout et de Réfection, 2013.
Pommerat Joël, Cercles / Fictions, 2012.
—, La Grande et fabuleuse histoire du commerce, 2012.
—, Pinocchio, 2013.
—, Cendrillon, 2013.
—, Au monde, 2013.
—, Le Petit Chaperon rouge, 2013.
Pommier Frédéric, Le Prix des boîtes, 2013.

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Ribes Jean-Michel, héâtre sans animaux, 2013.
Vincent Guillaume, La nuit tombe…, 2012.
Von Kleist Heinrich, Le prince de Hombourg, 2014.

DANS LA COLLECTION “APPRENDRE”


EN VERSION NUMÉRIQUE
Chabrier Jean-Paul, Une reine en exil, 2012.
Danan Joseph, Entre théâtre et performance : la question du texte, 2013.
Poisson Georges, Tel était Molière, 2014.
Py Olivier, Cultivez votre tempête, 2012.

DANS LA COLLECTION “LE TEMPS DU THÉÂTRE”


EN VERSION NUMÉRIQUE
Py Olivier, Les Mille et une déinitions du théâtre, (version standard et
version audio enrichie avec les voix d’Élizabeth Mazev et Olivier Py) 2013.
Ouvrage réalisé
par le Studio Actes Sud

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