Conditions de la narratologie comparée
Conditions de la narratologie comparée
NARRATOLOGIE COMPARÉE ?
François Jost
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2017/1 n° 31 | pages 265 à 278
ISSN 1633-5961
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François Jost
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Presses universitaires de Lorraine
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Distribution électronique Cairn
Référence électronique
François Jost, « À quelles conditions est-il possible de faire une narratologie comparée ? », Questions
de communication [En ligne], 31 | 2017, mis en ligne le 01 septembre 2019, consulté le 04 septembre
2017. URL : [Link] ; DOI : 10.4000/
questionsdecommunication.11141
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FRANÇOIS JOST
Communication, information, médias
Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3
F-75005
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À QUELLES CONDITIONS EST-IL POSSIBLE
DE FAIRE UNE NARRATOLOGIE COMPARÉE ?
Résumé. — Bien que Roland Barthes, dans son article programmatique « Introduction à
l’analyse structurale des récits » (1966), ait écrit que le récit pouvait être véhiculé aussi bien
par la langue que par l’image, certains narratologues, Gérard Genette en tête, considèrent
que le ilm « ne raconte pas » à proprement parler, voire que le ilm n’a pas de narrateur.
Cette position qui émane de la narratologie littéraire est problématique et étonnante quand
on connaît les très nombreux ouvrages consacrés à cette question par les spécialistes du
récit cinématographique. Entre l’autonomie des narratologies et l’aspiration à une théorie
générale, il est donc urgent de suivre une troisième voie : la narratologie comparée. Quelles
sont les conditions de possibilité d’une telle narratologie ? Pour répondre à cette question,
on s’interroge d’abord sur ce que signiie le dépassement de la théorie structurale du récit.
Est-ce un changement de paradigme ou résulte-t-il d’un changement des objets d’étude ?
Cet article apporte d’abord une réponse en considérant le rôle de la structure dans
l’écriture de certains récits (comme les séries télévisuelles) et, même dans la réception
avec des pratiques comme le speed watching. Dans un second temps, il montre que des
objets multiples comme en donne à voir le transmédia font exploser l’approche structurale
et oblige à une approche pragmatique. Cette extension méthodologique vers le contexte
incite à ne plus penser la narratologie en fonction des seules matières de l’expression, mais
à s’interroger sur ce que signiie une « narratologie médiatique ».
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F. Jost
B
ien que l’article de Raphaël Baroni (2016) évoque dans son titre « L’Empire
de la narratologie », sa lecture convainc rapidement que celui-ci a vu son
territoire se rétrécir au il des ans en même temps que son pouvoir sur les
contrées voisines, théories littéraires ou études cinématographiques. En revanche,
comme il le souligne très justement, le récit, lui, n’a cessé de se diversiier, touchant
des rivages que le Roland Barthes (1966) de l’« Introduction à l’analyse structurale du
récit » ne pouvait même pas imaginer tant ils étaient éloignés des objets narratifs des
années 60 : les jeux vidéo, les webséries ou les romans interactifs. Pour faire court :
le récit est partout et c’est dans son empire et sous son emprise que nous vivons.
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– qui mettait l’emphase sur « l’art de raconter », mais sans se situer dans la lignée des
recherches qu’avaient produites les narratologues de toutes obédiences. Pour ceux
qui avaient fait du récit leur objet principal d’investigation, il y avait là un paradoxe à
voir le peu de place accordée à leurs avancées, comme si les usages du récit par le
marketing ou la communication politique étaient sans aucun rapport avec les usages
littéraires ou audiovisuels. On a pu ressentir une impression analogue à celle que l’on
éprouve en lisant des écrits des visual studies ou des cultural studies qui redécouvrent
à leur insu des résultats qui ont déjà été formulés par la sémiologie.
Mais, comme le note Raphaël Baroni, le problème posé par l’irruption de cette
nouvelle étiquette – plutôt que nouvelle discipline –, c’est qu’elle a teinté le récit d’une
connotation très « inquiétante », celui-ci étant destiné, qu’il soit à inalité commerciale
ou à inalité politique, à manipuler les citoyens, s’intéressant inalement plus aux effets
potentiels – mais non avérés – du récit plutôt qu’à son fonctionnement. Le mérite
de son article est donc d’abord de s’interroger sur la discipline en essayant d’en
construire une cartographie évolutive d’ordre épistémologique – en traçant à la fois
les contours des zones répertoriées et des terrae incognitae, comme des méthodes
d’investigation – et d’ordre institutionnel, en s’interrogeant sur la place qui est la
sienne dans l’Université d’aujourd’hui.
Plutôt que de commenter point par point un article avec lequel je m’accorde
globalement, il m’a semblé de meilleure méthode de partir de quelques-unes
des thèses pour les prolonger, les développer ou, le cas échéant, les contredire.
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À quelles conditions est-il possible de faire une narratologie comparée ?
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ou ilmique. Le théâtre ne raconte pas, il “reconstitue” une histoire sur scène, et le cinéma montre sur
l’écran une histoire également “reconstituée” (en fait, bien sûr, constituée) sur le plateau ».
Comme on voit, la thèse du récit protéiforme avancée par Roland Barthes s’est
très vite trouvée contredite de facto par l’application à des objets « supportés par
le langage » audiovisuel. Cette réticence à considérer que le ilm correspond à une
déinition « étroite de récit » est évidemment étonnante pour le sens commun :
non seulement, il semble aller de soi qu’on va au cinéma pour se faire raconter
des histoires, mais on fait aussi l’expérience quasi quotidienne d’une traduction
linguistique de ce que nous avons vu lorsque nous rendons compte à nos amis
d’un ilm que nous avons aimé ou détesté. Mais, au-delà de cette expérience qui
ouvre un fossé entre le ressenti du spectateur ordinaire et la théorie, cette façon
de voir genettienne est le symptôme de la précellence de la discipline littéraire sur
toutes les autres. La « vraie » déinition du récit serait forcément celle qui a été
forgée à une époque où l’on ne raisonnait que sur le pouvoir narratif des mots.
Cette suprématie du littéraire est telle que le Larousse continue à déinir le récit
comme « développement oral ou écrit rapportant des faits vrais ou imaginaires1 »
tandis, que le Trésor de la langue française informatisé parle, lui, de « présentation (orale
ou écrite) d’événements (réels ou imaginaires) », et Le Petit Robert de « relation orale
ou écrite (de faits vrais ou imaginaires) ». Par défaut, ni la Tapisserie de Bayeux, ni la
bande dessinée ou le ilm ne sont des récits.
Même constat pour Jean-Marie Schaeffer (1999 : 301) qui ne raisonne plus en fonction
de l’orthodoxie platonicienne, mais en se plaçant du côté de la réception : « Le
spectateur ne voit pas le ilm comme quelque chose que quelqu’un lui raconterait,
mais comme un lux perceptif qui est le sien propre ».
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F. Jost
Cette idée que le ilm n’a pas de narrateur se retrouve d’ailleurs chez celle-là même
qui s’insurge contre l’impérialisme littéraire (une autre façon de faire l’empire) :
« Les pères fondateurs de la narratologie ont reconnu dès le début la nature transcendante du récit
vis-à-vis du média […]. [Cependant] le souhait de Barthes et de Bremond d’ouvrir la narratologie
à d’autres médias que la littérature n’a pas été accompli pendant des années. Sous l’inluence de
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Genette, la narratologie s’est développée comme un projet presque exclusivement consacré à la
iction littéraire. Les médias représentant le mode mimétique, tels que le théâtre et le cinéma, ont été
largement ignorés, et en raison de leur absence de narrateur, on leur a même parfois dénié la qualité
de récit, malgré la similitude de leur contenu avec les intrigues de la narration diégétique. Mais cette
situation a changé de façon spectaculaire à la in du xxe siècle avec ce qui a été appelé le “tournant
narratif” dans les sciences humaines » (Ryan, 2012 : § 8 MT).
À lire cette longue citation, un premier étonnement vient du fait que Marie-
Laure Ryan considère que la narratologie a longtemps ignoré le cinéma, alors
que les premiers écrits des narratologues du cinéma ont été publiés à l’orée des
années 80, soit quelques années après la parution de Figures III (Genette, 1972),
tout en étendant, qui plus est, leurs recherches au documentaire (Simon, 1978 ;
Chatman, 1978 ; Vanoye 1979 ; Branigan, 1984 ; Bordwell, 1985 ; Casetti, 1986 ;
Jost, 1987, 1992 ; Gaudreault, 1988 ; Gaudreault, Jost, 1990 et bien d’autres). Du
même coup, en voulant redonner une importance relative aux narratologies non
littéraires, elle passe sous silence le débat qui a fait rage chez les spécialistes du récit
cinématographique autour de la question du narrateur, comme si son « absence »
était une vérité sur laquelle tout le monde s’accordait. Paradoxe d’une position
qui nie les recherches des narratologues du cinéma en adoptant sans discussion la
« déinition étroite » du récit héritée de Gérard Genette (et de Platon).
Or, toute la narratologie du cinéma procède de ce postulat qu’il n’y a pas de récit sans
narrateur. Postulat qui a été posé avant le tournant sémiologique par Albert Laffay
(1964), qui est soucieux de formuler ce qu’il n’appelle pas la « coupure sémiotique »,
mais qui en a la caractéristique, entre le monde et le ilm. D’où l’afirmation que le
ilm est un discours et que ce discours est ordonné par un montreur d’images, un
« grand imagier ». Le raisonnement est donc inverse de celui qui est formulé par
les littéraires, qui partent d’une déinition stricte du récit comme haplè diègèsis. Ces
derniers contraignent les objets à se couler dans la déinition, alors que le premier
sémiologue, à la suite d’Albert Laffay, part de l’idée que « l’usager » reconnaît ce qui
est narratif. C’est bien ce sentiment que Christian Metz (1968) met à la racine de
ses « Remarques pour une phénoménologie du narratif », partant de l’impression
première ressentie par le consommateur de récit que, d’emblée, quelqu’un raconte :
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À quelles conditions est-il possible de faire une narratologie comparée ?
« Parce que ça parle, il faut bien que quelqu’un parle ». C’est parce que cette
instance racontante est « nécessairement perçue » dans tout récit qu’elle y est
« nécessairement présente ».
Ceux qui ont refusé cette proposition par la suite sont beaucoup moins nombreux
que ceux qui se sont rangés derrière la thèse de l’absence de narrateur que Marie-
Laure Ryan considère comme une évidence indiscutable. « Narrateur invisible »
(Ropars-Wuilleumier, 1972), « énonciateur » (Casetti, 1983 et Gardies, 1988),
« narrateur implicite » (Jost, 1987) ou encore « méga-narrateur » (Gaudreault, 1988),
les noms donnés à ce « grand imagier » varient, mais tous les théoriciens qui les
proposent s’accordent sur le fait qu’il est impossible de ne pas postuler une instance
narratrice du ilm, au-delà ou en deçà des narrateurs explicites qui racontent des
histoires « audiovisualisées ». Ce qui sépare les uns et les autres réside seulement
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l’une « ascendante », l’autre « descendante ».
Si les deux méthodes sont opposées, elles arrivent néanmoins au même résultat : la
nécessité de prendre en compte deux couches de narration – l’une implicite (hors
représentation visuelle), l’autre explicite (représentée). La position théorique qui
prône l’absence de narrateur existe dans le champ cinématographique, mais elle est
exceptionnelle. Elle est incarnée par David Bordwell (1985 : 62 [traduction]) qui afirme :
« En vertu du principe qui veut qu’on ne crée pas d’entités théoriques sans nécessité, il ne sert à rien de
considérer que toute narration se fonde sur le processus de la communication [qui suppose l’existence
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F. Jost
d’un émetteur, le narrateur, et d’un récepteur, le narrataire], si c’est pour admettre du même soufle que
ledit processus se trouve “effacé” ou “dissimulé” dans la plupart des ilms ».
Néanmoins, chassé par la porte, le narrateur revient par la fenêtre, puisque le théoricien
américain est obligé de différencier les ilms qui présupposent effectivement un narrateur
et ceux pour lesquels il est inutile d’en poser l’existence. Selon lui, il ne faut attribuer
à un narrateur que les seuls messages narratifs qui gardent en eux des traces par de
multiples indices (Jean-Luc Godard, Alain Resnais et Robert Bresson, par exemple)
alors que ceux, de facture classique, où personne ne « parle cinéma » ne nécessitent
pas de poser un narrateur. Finalement, on retourne à une théorie des écarts.
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de la compréhension du récit cinématographique. Je m’arrête là car ce n’est
pas l’objet de cet article. M’intéresse plus ici la leçon que l’on peut tirer de
cette excursion théorique : ce qui va de soi pour certains narratologues de la
littérature (absence de récit au sens strict, absence de narrateur dans le ilm) est
au contraire au cœur des problématiques de la narratologie cinématographique.
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À quelles conditions est-il possible de faire une narratologie comparée ?
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Où sont les structures ?
Cette vision de la narratologie qui se sert de l’altérité pour construire une théorie
extensive du récit rejoint la volonté de Raphaël Baroni de ne pas faire de cette
discipline une simple boîte à outils et de ne pas la réduire à l’héritage de la théorie
structurale. Si je partage globalement cet avis, il semble qu’il faille néanmoins
l’accompagner de plusieurs commentaires.
L’un des problèmes épistémologiques que pose une théorie structurale se trouve
déjà formulé par Descartes dans le premier paragraphe du Discours de la méthode
(1637) quand il se demande si la diversité de nos opinions vient « de ce que
nous conduisons nos pensées par diverses voies » ou « de ce que nous ne
considérons pas les mêmes chose ». Le dépassement de la narratologie structurale
est généralement considéré comme un changement de paradigme. La « science »
du texte aurait, en quelque sorte, progressé et les chercheurs auraient compris
qu’il fallait faire éclater l’immanence qui le contenait dans ses limites.
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F. Jost
Ce que je veux dire par là, c’est que l’objet lui-même peut contraindre dans une
certaine mesure la théorie. Et si le Nouveau Roman est aujourd’hui bien loin de
notre actualité, il n’est pas sûr que la production structurale du récit ait disparu.
Comment expliquer autrement la production massive des séries américaines ? Il
sufit de lire les nombreux manuels américains d’écriture des scénarios et d’analyser
les épisodes des séries les plus populaires – csi (Monnet-Cantagrel, 2015), Grey’s
Anatomy (Jullier, Laborde, 2012) – pour constater l’opérativité de la notion de
format. Certes, celle-ci ne couvre pas uniquement la structuration de l’intrigue, elle
a aussi une dimension sémantique très importante, mais l’élaboration structurale
est cependant centrale : tout le récit est d’abord pensé en fonction de ses grands
mouvements narratifs, qu’il s’agisse des actes qui l’organisent, des « arcs » qui
commandent l’évolution des personnages ou des intrigues A, B et C, qui gèrent
habilement la curiosité du spectateur. Il va de soi que, dans ce contexte, pour bien
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saisir le savant travail sur le temps qui résulte de toutes ces dimensions, les outils de
la vieille narratologie sont encore utiles. Et, avec le regain d’intérêt que suscitent ces
ictions, on les voit réapparaître ici alors qu’ils avaient disparu ailleurs.
Certes, toutes les séries américaines ne relèvent pas de ce mode d’écriture. À côté
de ces ictions « formatées », il en est d’autres qui afichent une liberté d’écriture
sans cesse renouvelée qui, tantôt consacre un épisode entier à un personnage,
tantôt éclate au contraire le récit en de multiples directions (Oz, Breaking Bad). Des
séries qui relèvent encore d’une analyse de la structure, mais pas avec les outils de
la narratologie littéraire de première génération, plutôt avec ceux d’une narratologie
en quelque sorte non narrative, ce qui peut sembler contradictoire dans les termes.
Ça ne l’est pas si on admet qu’en dehors des structures narratives qui permettent
de construire l’intrigue, il existe aussi des structures purement esthétiques au sein
d’une même série, qui ne créent pas une tension narrative mais des échos, des
relets, des rimes, et qui font de l’œuvre, si ce n’est une cathédrale, en tout cas une
composition, au sens pictural ou musicale. Pour prendre un exemple simple, on peut
citer le motif du chien dans Breaking Bad qui fonctionne comme une métaphore
intermittente des personnages. Dans l’épisode 407, « Problem Dog », le récit de Jesse
qui évoque le regard d’un chien qu’il a tué gratuitement renvoie immanquablement
à l’incompréhension apeurée des yeux de Gale qu’il a tué pour obéir à Walter. Dans
« Rabbit Dog » (épisode 512), une histoire de chien enragé décrit implicitement
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À quelles conditions est-il possible de faire une narratologie comparée ?
Jesse qui va dans tous les sens. Dans l’épisode 516, c’est à Walt d’endosser cette
identité animale. Après avoir abandonné Holly dans une caserne de pompiers, il
attend au bord de la route, avec ses bagages et son tonneau contenant 11 millions
de dollars, l’homme qui va l’emmener vers d’autres horizons, loin de chez lui, dans
le New Hampshire. Le dernier plan montre un chien errant qui traverse la route.
Cette fois, la situation du personnage est à l’image de ce détail visuel. Le propre de
ces détails, c’est qu’ils sont en quelque sorte facultatifs ; le spectateur qui n’y prête pas
attention ne sera pas pour autant perdu dans l’intrigue, mais celui qui le perçoit aura
au contraire un plaisir supplémentaire qui relève bien aussi du plaisir du récit, mais en
un autre sens que la narratologie structurale (Jost, 2016).
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Entre La Recherche du temps perdu et Breaking Bad, il est un autre point commun
qui incite à dépasser l’analyse structurale : l’une et l’autre posent la question des
limites de l’œuvre et, du même coup, celle du champ de souveraineté des outils
narratologiques. Pour Gérard Genette, il va de soi que La Recherche du temps perdu
est une seule œuvre. Ce présupposé a des répercussions sur les concepts qu’il
forge. Les « anachronies », par exemple, qui sont ces changements d’ordre de la
chronologie de l’histoire, se répartissent en interne et en externe à l’œuvre, celle-ci
étant entendue a priori comme l’ensemble des livres qui forment La Recherche du
temps perdu. Or, sa publication en plusieurs volumes, avec un titre chacun, a comme
conséquence que certains lecteurs ne lisent qu’un ou deux volumes et on ne peut
exclure que ce soit parfois dans le désordre. Dans ces conditions, la dichotomie
interne/externe est fonction des limites qu’on assigne à l’œuvre. Un saut en avant
(prolepse) se juge soit à l’intérieur d’un des livres, soit à l’aune de l’ensemble des 2
à 3 000 pages (selon l’édition). À l’heure où les séries, au sens propre de « récits
fermés sur eux-mêmes », ont cédé la place aux séries feuilletonnantes, c’est-à-
dire à des récits qui enjambent plusieurs épisodes, voire plusieurs saisons, l’analyse
temporelle de la iction peut varier en fonction du « texte » que l’on prend pour
référence : certains analystes des séries fonctionnent en prenant l’épisode comme
unité, d’autres considèrent que la temporalité ne prend son sens qu’à l’échelle
d’une série terminée. En toute rigueur, l’étude narratologique ne devrait intervenir
qu’après la in de la dernière saison, mais ce n’est pas le cas le plus courant.
Le transmédia nous met devant une dificulté du même genre. Devant la pluralité des
parcours possibles face aux divers fragments d’un récit ou ses différentes versions,
quel parcours adopter ? Commencer, par exemple, par une vidéo d’un personnage
d’une série sur le site de la chaîne qui la diffuse, puis regarder la série elle-même ne
revient pas au même que faire le chemin inverse ou d’accéder à cette iction par
des bandes-annonces. C’est en ce point qu’il faut quitter les rivages de la théorie
structurale pour adopter une approche pragmatique prenant en compte les usages.
À noter que cette attitude est bien différente de celle qui consiste à postuler a priori
échanges 273
F. Jost
que le récit « numérique » est différent de tout ceux qui l’ont précédé, comme le
fait Marie-Laure Ryan, citée par Raphaël Baroni (2016 : 233), quand elle se demande
« comment la narratologie classique, dont le principal objet était, jusqu’à présent, constitué par
des textes qui présentent une certaine combinaison de modes – diégétique, représentationnel,
rétrospectif, scénarisé, réceptif, autonome, déterminé et littéral –, peut être étendue à des récits
numériques, qui sont des simulations plutôt que des représentations, qui sont émergents plutôt
que déinis par un script, participatifs plutôt que réceptifs, et simultanés plutôt que rétrospectifs ».
De même que déduire des instances narratologiques a priori est une démarche
ontologique qui n’a pas forcément grand-chose à voir avec l’expérience du
spectateur, le fait qu’un récit soit « supporté » par le numérique, selon le mot de
Roland Barthes, ne change pas forcément la nature du récit en tant que tel au point
qu’il y aurait d’un côté des « représentations » de l’autre des « simulations ». Que
l’image soit fabriquée par les touches d’un peintre ou par les pixels du numérique,
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qu’elle résulte du calcul géométrique de la perspective ou d’un algorithme ne change
rien au fait qu’elle relève dans les deux cas de signes d’essence, d’icônes, plutôt que
de signes d’existence, d’indices. Que le spectateur regarde une websérie entièrement
tournée en images numériques ou un ilm numérisé sur internet ne modiie pas le
statut représentatif des images. Quant à la simulation, elle n’a pas attendu l’arrivée du
numérique pour s’insinuer dans les ilms : à l’époque de Georges Méliès, c’était un
fond noir qui permettait de simuler des apparitions, des disparitions ; aujourd’hui, c’est
un fond vert. Jadis, un trucage permettait de simuler l’ouverture de la mer Rouge
devant Moïse ; aujourd’hui, tous les effets sont possibles, mais cela n’empêche pas
que la simulation soit encore au service de la diégèse, du scénario et d’un travail sur
le temps sans lequel il n’y a pas de récit. La simulation et la représentation s’opposent
autrement : tandis que la seconde est une condition sine qua non de l’histoire,
puisqu’elle contribue à construire un monde comme le nôtre, la première se donne
pour un énoncé de réalité, et relève donc de ce que Käte Hamburger (1957) a
appelé la feintise (Fingiersein). Celle-ci est différente ontologiquement de la iction
puisqu’elle cherche à tromper (comme le trompe-l’œil), alors que cette dernière se
donne ouvertement pour une construction mimétique.
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À quelles conditions est-il possible de faire une narratologie comparée ?
avant de se tourner vers le factuel, c’est surtout qu’elle s’est intéressée au texte
plutôt qu’au livre. Ce n’est qu’à partir du milieu des années 70 que Philippe Lejeune
(1975) a pris en compte le péritexte pour développer son concept de « pacte
autobiographique ». D’une certaine manière, celui-ci trouvait son fondement
dans une comparaison entre la couverture et le texte publié, puisque ce pacte
se déinissait par le fait que le nom du narrateur du récit était le même que celui
de l’auteur sur la première page. Néanmoins, comme la plupart des théories de la
communication en vigueur alors, cette conception s’appuyait sur une conception
optimiste qui ne remettait pas un instant en cause la sincérité de l’auteur ou de
l’éditeur. Très proche de cette conception, la notion de « contrat » a fait lorès.
Qu’il s’agisse de contrat de lecture, de contrat de iction ou de contrat médiatique,
de nombreux chercheurs (Eco, 1979 ; Verón, 1984 ; Casetti, 1988 ; Charaudeau,
1997 ; Schaeffer, 1999, etc.) ont postulé qu’auteur, éditeur et récepteur (lecteur ou
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spectateur) étaient liés par une façon de lire le texte : en lisant un roman, le lecteur
suspendrait son incrédulité ; en suivant un journal télévisé, il signerait un contrat
de crédibilité et de captation (Charaudeau, 1997) ; en lisant tel ou tel journal, il
accepterait une certaine relation avec son destinataire (Verón, 1984 ; Casetti, 1988).
Malheureusement (ou pas), de nombreux cas montrent que ces contrats sont
parfois léonins. Il arrive par exemple que l’auteur s’adjuge la « part du lion » à
l’insu du récepteur. Ce fut le cas de Misha Defonseca (1997) qui présenta Survivre
avec les loups (Misha : A Mémoire of the Holocaust Years). Comme le titre anglais
l’indique, elle présenta son récit racontant le compagnonnage d’une petite ille
juive avec les loups pour traverser l’Europe comme authentique alors qu’elle l’avait
inventé de toutes pièces. Du même coup, elle ramassa les bénéices symboliques
relevant de l’authenticité, que les lecteurs n’avaient pas mise en doute. Quant à
la « consigne » de suspendre son incrédulité, bien des juges ne la respectent pas
quand des personnalités sont mises en cause par une iction (voir les nombreux
procès où l’écrivain est poursuivi pour diffamation par l’un de ses « personnages » :
Philippe Sollers, Patrick Poivre d’Arvor, Mathieu Lindon, Régis Jauffret, etc.). Pas
plus que les nombreux lecteurs qui se plaignent auprès de l’auteur des erreurs
factuelles qu’il a commises2. C’est la raison pour laquelle j’ai été amené à substituer
à l’idée de contrat le concept de « promesse » qui marque l’écart potentiel entre
l’éditeur (au sens large) d’un récit et son récepteur. Ce cadre théorique, d’ordre
pragmatique, fait éclater un peu plus l’immanence dans laquelle était contenu le
« texte » (littéraire ou audiovisuel) et impose, de facto, une analyse transmédiatique
qui prenne aussi bien en compte le texte lui-même que les différents documents
qui permettent de le vendre (dossier de presse, bande-annonce, etc.), le but étant
2
Au sujet des lecteurs qui se plaignent auprès de l’auteur des erreurs factuelles qu’il a commises, voir
U. Eco (1994 : 102) : « Ayant fait moi-même l’expérience d’avoir écrit deux romans qui ont touché des
millions de lecteurs, je me suis rendu compte d’un phénomène extraordinaire. Jusqu’à quelques dizaines de
milliers d’exemplaires (estimation variable d’un pays à l’autre), on touche en général un public connaissant
parfaitement le pacte ictionnel. Après, et surtout au-delà du million d’exemplaires, on entre dans un no
man’s land où il n’est pas sûr que les lecteurs soient au courant de ce pacte ». L’écrivain raconte qu’il a reçu
de nombreuses lettres lui signalant des erreurs ponctuelles sur la géographie parisienne.
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F. Jost
de ne pas raisonner sur une abstraction (le texte hors publication), mais sur un
objet véritablement médiatique (livre, ilm ou dvd). Cette prise en compte du
média en tant que tel est aussi la piste suivie par Marc Lits (2008).
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au sens propre de ce terme). Pourquoi faudrait-il penser la narratologie comme
une force centrifuge qui s’éloigne du roman pour aller vers d’autres contrées ? Les
spécialistes du cinéma et de la télévision ont produit une quantité non négligeable
d’avancées théoriques concernant le récit, qui ne igurent que très partiellement
dans les bibliographies des narratologues de la littérature qui appellent pourtant de
leurs vœux une extension de la rélexion vers les autres « médias ». L’inverse n’est
pas vrai. Les recherches sur les ilms ou les séries s’originent très fréquemment
dans les problématiques en provenance de la théorie littéraire.
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À quelles conditions est-il possible de faire une narratologie comparée ?
Il paraît assez naturel qu’un économiste puisse naviguer entre plusieurs départements
qui s’occupent, chacun à sa manière, de la culture (cinéma, théâtre ou télévision).
Pourquoi ne pas l’admettre pour un narratologue ? On se prend à rêver d’un
spécialiste du récit qui pourrait enrichir sa vision et celle de ses étudiants en passant
d’une pièce à un ilm, d’une série à ses déclinaisons en « comics », pour forger des
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