FLLA/LM-UL, FRA440, Cours de M.
Molley
Semaine 4
LEÇON N°4
IV. Structures fondamentales du texte
OBJECTIF : Déterminer le genre littéraire et les grands types formels
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IV.1. Le texte littéraire et ses composantes :
les grands types formels
IV.2. Conclusion partielle : de la problématique
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IV.1. Le texte littéraire et ses composantes : les grands types formels
Après une approche de définitions, il est édifiant de passer aux composantes du texte.
La narration
On dira que la narration est l’ensemble des procédures verbales qui visent à raconter
une histoire, l’histoire étant le contenu anecdotique raconté, et l’objet littéraire constituant
le récit. Le texte narratif est texte qui « représente » des actions ; c’est un texte où le
narrateur rapporte des faits qu’il connaît parfaitement, mais que le lecteur ignore ; l’inverse
quelquefois est possible lorsque le narrateur fait semblant de tout ignorer.
La description
Il y a description quand s’interrompt la narration, entendue au sens le plus restreint
(précis) du mot. Ceci amène à considérer que le texte narratif contient aussi, à titre
puissanciel, des parties descriptives intégrables entre les passages proprement narratifs.
"Raconter" suppose "décrire". Un texte non narratif serait automatiquement un texte
descriptif. Raconter et décrire constituent vraisemblablement deux des comportements
obligés des tâches les plus spécifiques de n’importe quel producteur, de n’importe quel
texte.
En linguistique, on distingue deux types d’énoncé : le récit et le discours.
Le récit
Énoncé de caractère narratif, le récit rapporte les différentes phases d’un même
événement ou d’une série d’événements réels ou fictifs. On peut aussi dire que le récit est
un message racontant une série d’événements intégrés dans l’unité d’une même action.
Pour Tzvetan Todorov (Poétique de la prose, Seuil, 1971) : un récit idéal commence par une
situation stable qu’une force quelconque vient perturber. Il en résulte un état de
déséquilibre. Par l’action d’une force dirigée en sens inverse, l’équilibre est rétabli ; le
second équilibre est semblable au premier, mais les deux ne sont jamais identiques. » Cf.
texte (W).
Exemple de récit
« Un Indien avait de jolis enfant. Ceux de la grenouille, qui vivait loin
du campement, étaient laids. Aussi la grenouille vola le plus jeune enfant
de l’Indien et l’éleva avec les siens. Ceux-ci s’étonnent : "Comment se fait-
il qu’il soit si joli alors que nous sommes si laids ?
– Oh ! répondit la mère, c’est que je l’ai lavé dans de l’eau rouge !" Le
père finit par retrouver son enfant. Craignant sa vengeance, la grenouille
alla se réfugier dans l’eau vivent maintenant ses congénères. »
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Le discours
Il est caractérisé par ses conditions de production et de réception. Il suppose forcément
un locuteur et un auditeur, avec chez le premier l’intention d’influencer le second. Il
recouvre tous les genres où « quelqu’un s’adresse à quelqu’un ». Le concept sera développé
plus loin.
Exemple de discours
« J’ai pris l’autobus à deux heures. Il faisait très chaud. J’ai mangé au
restaurant, chez Céleste, comme d’habitude. Ils avaient tous beaucoup de
peine pour moi et Céleste m’a dit : « On a qu’une mère. » Quand je suis
parti, ils m’ont accompagné à la porte. J’étais un peu étourdi parce qu’il a
fallu que je monte chez Emmanuel pour lui emprunter une cravate noire
et un brassard. Il a perdu son oncle, il y a quelque mois. »
Albert Camus, L’Etranger, 1942.
Opposition Vers / Prose
Le texte en vers est un type de discours qui obéit à des lois particulières, codifiées
dans ce qu’on appelle versification ou métrique. La détermination essentielle du vers est :
- le rythme : retour régulier, périodique d’un temps fort (accent) dans la prononciation de la
suite vocale, de la chaîne parlée ;
- l’organisation canonique construite sur un système donné de retour d’accent selon une
quantité fixe ou non de syllabes ;
- Exemple de texte en vers : "Les Conquérants" de José-Maria de Hérédia
Vers 1 : Comme un vol de gerfaut // hors du charnier natal - Rythme : [1 + 5 // 1 + 5]
Le concept de la chaîne parlée
La chaîne parlée, encore appelée chaîne du discours, est la succession des éléments
d’un énoncé.
Le groupe accentuel (ou groupe rythmique) : (syllabe, accent, pause)
Le groupe accentué est l’unité de rang immédiatement supérieur à la syllabe. En
général, un groupe accentuel a rarement moins de 3 et plus de 7 syllabes. Il est
reconnaissable au fait que la dernière syllabe du groupe est accentuée.
À la lecture à haute voix d’un texte non ponctué, ou dont la ponctuation est raréfiée,
on accentue spontanément certaines syllabes pour marquer la fin des groupes. L’exemple ci-
dessous montre nettement les groupes accentuels avec une emphase sur les accents
terminaux :
Ca va faire dix mois, oui dix ce mois-ci ou le mois prochain plutôt dix mois
et six heures et demie un lundi, / je sors de ma chambre je passe devant
la sienne et qu’est-ce que je vois la porte ouverte tout en bataille tiroirs
placards tout ouverts… (R. Pinger, L’Inquisitoire).
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* L’accent :
Il consiste en une proéminence de la dernière syllabe du groupe ; cette proéminence
peut être réalisée par une variation de hauteur, d’intensité ou de durée. Mais la hauteur est
souvent liée aux phénomènes d’intonation, et l’intensité sonore a souvent tendance à
s’affaiblir en fin de groupe.
Certains mots qui ne peuvent recevoir d’accent en aucun cas et qui font
nécessairement corps avec le mot suivant sont dites atone ou clitique : articles (l’, les, des,
un, d’,…) pronoms conjoints (celle, quelqu’un, nous, me, on, ils,…), prépositions (de, avant,
par, en, contre, chez,…), conjonction (ni, bien que, soit, de peur que,…), etc.
* La pause :
Le groupe accentuel n’est pas nécessairement suivi d’un silence (ou pause).
Généralement la pause n’intervient qu’après une série ininterrompue de quelques groupes
accentuels qui constituent alors ce qu’on appelle un groupe de souffle. Ex. « Petit oiseau,
viens sur ma tombe » T. Gautier
Enfin, à l’intérieur d’un groupe de souffle, on peut constater une certaine hiérarchie
des accents et par là des groupes accentuels. A l’intérieur même d’un groupe accentuel
dépassant une certaine longueur, des accents secondaires peuvent apparaître. Ex : « Et
quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe » V. Hugo ; « Je fais souvent ce rêve étrange et
pénétrant », Paul Verlaine.
Le rythme : (groupe rythmique, accent métrique, accent de groupe, enjambement)
Le rythme d’un énoncé oral (ou écrit oralisé) tient essentiellement à la répartition du
discours en groupes accentuels, d’où le nom de groupe rythmique qui leur est souvent
donné, en particulier dans l’analyse des textes littéraires.
Soit la prose suivante : « La jeunesse est semblable / aux forêts verdoyantes /
tourmentées par les vents ; / elle agite de tous côtés/ les riches présents de la vie / et
toujours/ quelque profond murmure / règne dans son feuillage », M. de Guérin, Le Centaure.
Plusieurs dictions1 sont possibles. Mais les groupes les plus probables, ci-dessus
séparés par des traits verticaux, sont de 6, 6, 6 (pause), 8, 8 (pause), 3, 6, 6 syllabes. Cf. La
versification : (1) accent obligé (accent métrique) sur la dernière syllabe du vers - (2) accent
fixe de la césure divisant l’alexandrin en groupes égaux (6, 6 ou 4, 4, 4) et le décasyllabe en
groupes inégaux (4, 6 en général) – (3) Enjambement…
Ex 1 : « Je te hais, Océan ! tes bonds et tes tumultes,
Mon esprit les retrouve en lui ; ce rire amer
De l’homme vaincu, plein de sanglots et d’insultes,
Je l’entends dans le rire énorme de la mer »,
Ch. Baudelaire, Les Fleurs du mal.
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Façon de réciter un texte ou de prononcer un discours, ou "manière d'articuler en s'exprimant", ou encore
"manière de dire, de débiter un discours", des vers, etc. Syn. élocution, prononciation.
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V1 → [ 3- 3] + [ 2 - 4] ; V2 → [ 3 ] + [3 -2] (rejet à la césure) + [ 4 ] (enjambement ;
V3 → [ 5 ] + [ 1 - 3 - 3 ] (contre-rejet à la césure) ; V4 → [ 3 ] + [ 3 - 3] (rejet à la césure)
+ [ 3 ].
L’intonation : mélodie
Tout au long de la chaîne parlée court une séquence fondamentale (le voisement)
dont les variations de hauteur dessinent une ligne mélodique. Cette mélodie est susceptible
de variations infinies. Cependant il existe certains schémas typiques de la mélodie qui ont
une signification fonctionnelle et constituent des Intonations. Celles-ci font intervenir la
hauteur ou registre (du grave à l’aigu), la direction de la courbe (montante ou descendante)
et sa forme (concave ou convexe).
Ex. Vient-tu ? Cette phrase interrogative comporte une courbe concave (montante).
Le sens des sons
Sur l’interaction entre son et sens, on peut s’en tenir à l’affirmation, traditionnelle
depuis Saussure, de l’arbitraire du signe qui interdit en principe toute influence du signifiant
sur le signifié et réciproquement. Ce qui est vrai au niveau du système de la langue ne l’est
pas en effet nécessairement à celui de son actualisation dans le discours, c’est-à-dire, en
l’occurrence, de la chaîne parlée.
On a pu en effet mettre en évidence expérimentalement des corrélations, peu
précises mais difficiles à nier entre tels types de phonème et tels signifiés élémentaires :
[ p, t, k ] évoquent par exemple une certaine dureté, voire la notion de choc ;
[ v, f, s ] exprime la douceur d’un souffle ;
[ i, e, y ] ont la stridence de l’aigu, propre à suggérer (parfois [ε, a]) la clarté, tandis que :
[ õ, ã, u ]font naître l’image de quelque chose de sombre et de voilé, etc.
[ l, r] expriment le roulement ou frottement.
Ex. Dans « L’insecte net gratte la sécheresse » (Paul Valéry, Le cimetière marin), Les voyelles
(trois fois [ε] et les consonnes (trois fois [s], trois fois [t] produisent un bruit qui rappelle le
frottement des élytres (ailes antérieures dures du grillon).
Remarque : Le vers « rémunère le défaut des langues », S. Mallarmé (Crise de vers, 1895).
Pour le linguiste Roman Jakobson, toute figure phonique réitérative (allitération, assonance,
rime) est créatrice de sens. Ressemblance et contraste phoniques semblent bien en effet
être spontanément interprétés comme porteurs de sens, à condition toutefois d’entrer en
relation avec les champs lexicaux présents dans le texte :
Ex. : Lingère légère (Titre d’un recueil d’Eluard).
La paronymie, par ailleurs, peut être utilisée (par la publicité et le journalisme
notamment) pour actualiser, par l’intermédiaire de la substance sonore, des signifiés
absents mais lus en transparence comme dans :
La fièvre acheteuse (la fièvre aphteuse, une vilaine maladie)
ou
Coluche, l’aristo du cœur (les restos du cœur, une bien belle institution).
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En résumé, à chaque fois qu’un discours quelconque (prolifération d’une suite de
parole) est produite et répété comme disposé selon ce type d’organisation, c’est de la
poésie ; mais chaque fois que la suite lexico-syntaxique n’obéit pas à une telle structuration
rythmique, c’est de la prose. Voici quelques passages de proses :
P1 : « L’idée de réussir, de voir toute sa famille arriver à la fortune, était devenu une
monomanie chez Félicité ! Pascal, pour ne pas la chagriner, vint donc passer quelques
soirées dans le salon jaune. », Emile Zola, La Fortune des Rougons.
P2 : « Emma ne dormais pas, elle faisait semblant d’être endormie ; et, tandis qu’il
s’assoupissait à ses côtés, elle se réveillait en d’autres rêves. », Gustave Flaubert, Emma
Bovary.
P3 : « Quoique cette chapelle inconnue fût assez petite, on distinguait encore mal les objets,
et ce qui frappe le plus Consuelo fut une statue blanchâtre, agenouillée vis-à-vis de
l’autel… », George Sand, Consuelo.
IV.2. Conclusion partielle : De la problématique du texte et du genre
En somme, nous pouvons dire que nous savons à peu près de quoi nous parlons quand
on évoque le concept de « texte » et de « texte littéraire » :
- il a un début et une fin ;
- il est désignable sans ambiguïté ;
- il est même déplaçable ;
- on peut le citer…
- le texte peut donc être un poème, un roman, une pièce de théâtre, un pamphlet, un
discours d’apparat, etc.
Le texte, défini comme une « séquence de phrases et de syntagmes liés qui progresse
vers une fin », est censé rendre compte de l’œuvre qu’on peut être amené à classer dans un
genre donné. Un des problèmes centraux rencontrés en littérature est de savoir comment le
lecteur reconnaît un genre, et y inscrit tel ou tel texte particulier. Le rapport du texte au
genre semble alors purement logique. Le concept de genre, en soi, ne vient-il pas de la
logique aristotélicienne qui inclut les « espèces » dans les « genres » ? Mais loin de se poser
comme simple problème d’inclusion, d’extension ou de compréhension, de traits distinctifs,
cette identification, (comme la reconnaissance d’un visage ou d’un lieu), passe par les
mécanismes complexes de la vision, de la compréhension et de la mémoire qui ne sont
autrement intellectuelles. Les auteurs rebaptisés « producteurs », « transcripteurs »,
« scripteurs », s’inspirent du réel pour nourrir leur imagination et construire du sens : la
littérature dans ce cas est considérée non seulement comme processus de création ou
d’expression (artistique, philosophique ou éthique), mais comme processus de
communication. C’est le point de vue de Tzvetan Todorov (Le genres du discours, Seuil,
1989) lorsqu’il affirme : « Les genres communiquent avec la société où ils ont cours (…).
Comme n’importe quelle institution, les genres mettent en évidence les traits constitutifs de
la société à laquelle ils appartiennent ». Ceci ne consiste pas à dire qu’il n’existe pas de
nuances entre « littérature » et « représentation » et « sociologie littéraire ». Une première
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hypothèse serait de prétexter que la représentation n’est pas synonyme de réalisme en
littérature. Mais au-delà de ces considérations, il est indispensable de faire la rhétorique des
genres tout en discutant de la classification et des critères de reconnaissance des textes et
des genres. Cela présuppose un certain consensus entre auteurs, lecteur et critiques sur la
répartition des genres : roman, poésie, théâtre et essai.
Références bibliographique
Adam, Jean-Michel, Le texte narratif, Paris, Nathan, 1980.
Aristote, Poétique, Paris, Le Livre de Poche, 1990.
Genette, Gérard, Figures II, Paris, Seuil, 1986.
Genette, Gérard, Palimpsestes. La littérature au second degré, Paris, seuil, 1982.
Kristeva, Julia, Le texte du roman, Paris, Monton, 1970.
Slakta, Denis, Sémiologie et grammaire de texte, Paris, 1980.
Todorov, Tzvetan, Le genres du discours, Seuil, 1989.
Fin de la 4e leçon
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