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Le livre 'Opale' de Jennifer L. Armentrout suit l'histoire de Dawson, le frère jumeau de Daemon, qui revient après avoir subi de terribles épreuves. La protagoniste, amoureuse de Daemon, tente de naviguer dans ses sentiments tout en soutenant Dawson, qui lutte avec son passé. La tension monte alors que des menaces planent sur eux, rendant leur situation encore plus complexe.

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Le livre 'Opale' de Jennifer L. Armentrout suit l'histoire de Dawson, le frère jumeau de Daemon, qui revient après avoir subi de terribles épreuves. La protagoniste, amoureuse de Daemon, tente de naviguer dans ses sentiments tout en soutenant Dawson, qui lutte avec son passé. La tension monte alors que des menaces planent sur eux, rendant leur situation encore plus complexe.

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Opale

Du même auteur
aux Éditions J’ai lu

JEU DE PATIENCE

JEU D’INNOCENCE

JEU D’INDULGENCE

JEU D’IMPRUDENCE

OBSESSION

LUX
1 – Obsidienne
2 – Onyx
Jennifer L.
Armentrout

LUX-3
Opale
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Cécile Tasson
Titre original :
OPAL
A LUX NOVEL

Éditeur original :
Entangled Publishing, LLC.

© Jennifer L. Armentrout, 2012


Tous droits réservés

Pour la traduction française :


© Éditions J’ai lu, 2016
Ce livre est dédié à toute l’équipe
de la Daemon Invasion.
Vous êtes les meilleures, les filles !

Janalou Cruz
Nikki
Ria
Beth
Jessica Baker
Beverley
Jessica Jillings
Shaaista G
Paulina Zimnoch
Rachel
Chapitre premier

J’ignorais ce qui m’avait réveillée. Le premier blizzard


de l’année avait soufflé pendant la nuit, mais les bour-
rasques s’étaient à présent calmées. Dans ma chambre,
tout était silencieux. Paisible. Je m’allongeai sur le côté
en battant des paupières.
Des yeux de la couleur de jeunes pousses couvertes de
rosée me regardaient. Je les connaissais parfaitement,
pourtant, ils différaient de ceux dont j’étais éprise. Ils
étaient ternes.
Dawson.
Je remontai vivement la couverture sur ma poitrine et
me redressai en balayant les cheveux qui gênaient mon
visage. Était-il possible que ce soit un rêve ? Sinon, que
ferait Dawson, le frère jumeau du garçon dont j’étais irré-
sistiblement, profondément et sans doute follement
amoureuse, perché au bord de mon lit ?
— Euh… Tout va bien ?
Malgré mes efforts pour me racler la gorge, je lui avais
quand même parlé d’une voix rauque. Ça aurait pu être
sexy… mais, à mon avis, on en était loin. J’avais hurlé
si fort lorsque le Dr Michaels, le petit copain psychopathe
de ma mère, m’avait enfermée dans une cage à l’intérieur
d’un entrepôt qu’une semaine plus tard, mes cordes
vocales ne s’en étaient toujours pas remises.
Dawson baissa les yeux. Ses cils épais et charbonneux
caressèrent ses pommettes anguleuses. Il était très pâle.
S’il y avait bien une chose dont j’étais certaine, c’était que
Dawson avait beaucoup souffert et n’était plus le même.

9
Je jetai un coup d’œil à mon réveil. Il était presque
6 heures du matin.
— Comment es-tu entré ?
— Tout seul. Ta mère n’est pas là.
En temps normal, une telle réplique m’aurait glacé le
sang, mais je n’avais pas peur de Dawson.
— Elle est bloquée à Winchester à cause de la neige.
Il hocha la tête.
— Je n’arrivais pas à dormir. Je ne dors plus.
— Plus du tout ?
— Non. Dee et Daemon en souffrent.
Dans son regard, je pouvais lire ce qu’il ne me disait
pas.
Les triplés (ouais, tout le monde, en fait) étaient ten-
dus. Depuis que Dawson s’était échappé de sa prison, on
s’attendait chaque jour à recevoir la visite de la Défense.
Dee ne s’était pas encore remise de la mort d’Adam, son
petit ami, ni de la réapparition de son frère bien-aimé.
Daemon se montrait fort pour trois et veillait sur eux.
Même si les Stormtroopers n’avaient toujours pas fait leur
apparition, il n’était pas évident de se détendre.
C’était trop facile. Ça cachait forcément quelque chose.
Parfois… j’avais l’impression qu’on avait foncé tout
droit dans un piège.
— Qu’est-ce que tu fais à la place ? demandai-je.
— Je marche, répondit-il en se tournant vers la
fenêtre. Je n’aurais jamais cru revenir ici un jour.
Les sévices qu’avait subis Dawson et ce qu’on l’avait
obligé à faire étaient terribles. Rien que d’y penser, ça
me faisait mal au cœur. Alors j’évitais d’y réfléchir, parce
que sinon, j’imaginais Daemon à sa place et ça, je ne
pouvais le supporter.
Mais Dawson… Il avait besoin d’une amie. J’enroulai
mes doigts autour du pendentif d’obsidienne qui ne me
quittait jamais.
— Tu veux en parler ?
Il secoua de nouveau la tête. Ses cheveux mal peignés
cachaient en partie ses yeux. Ils étaient plus longs que
ceux de Daemon, et plus bouclés. Un rendez-vous chez

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le coiffeur ne lui aurait pas fait de mal. Dawson et
Daemon se ressemblaient comme deux gouttes d’eau,
pourtant, à cet instant, ils n’avaient plus rien en com-
mun. Et ce n’était pas seulement à cause des cheveux.
— Tu me fais penser à elle. À Beth.
Je ne savais pas quoi répondre à ça. S’il l’aimait autant
que j’aimais Daemon…
— Tu sais qu’elle est en vie. Je l’ai vue.
Dawson me regarda dans les yeux. Une infinie tristesse
et de nombreux secrets se dissimulaient dans les tréfonds
de ses iris.
— Oui, mais elle n’est plus la même.
Il s’interrompit et baissa la tête. Une mèche de cheveux
tomba sur son front. Ça arrivait tout le temps à Daemon.
— Tu… Tu es amoureuse de mon frère ?
Le désespoir que charriait sa voix me brisa le cœur.
On aurait dit qu’il ne pensait plus jamais être capable
d’un tel sentiment, qu’il n’y croyait plus vraiment.
— Oui.
— Je suis désolé.
J’eus un mouvement de recul. Les couvertures me tom-
bèrent des doigts et glissèrent sur ma poitrine.
— Pourquoi est-ce que tu t’excuses ?
Dawson releva la tête en soupirant de lassitude. Il se
déplaça alors à une vitesse dont je ne le croyais plus
capable et effleura du bout des doigts la peau de mes
poignets où de légères marques roses rappelaient les
menottes contre lesquelles je m’étais débattue.
Je détestais ces marques. Je priais tous les jours pour
qu’elles disparaissent. Chaque fois que je les voyais, je
me souvenais de la douleur causée par l’onyx contre ma
peau. Ma voix enrouée avait été compliquée à expliquer
à ma mère. La réapparition soudaine de Dawson aussi.
La tête qu’elle avait faite en voyant les jumeaux ensemble,
juste avant la tempête de neige, avait été comique. Heu-
reusement, elle avait eu l’air de croire à l’histoire de
fugue qu’on lui avait racontée. Mais les marques, elles,
je devais les cacher sous des tee-shirts à manches

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longues. Ce n’était pas un problème pendant les mois
d’hiver, mais comment ferais-je en été ?
— Beth avait ce genre de marques quand je la voyais,
dit Dawson d’une voix douce en reculant sa main. Elle
était de plus en plus douée pour s’échapper, mais ils la
rattrapaient chaque fois. Et après, elle avait toujours ces
marques. Autour du cou, par contre.
Une soudaine nausée me prit à la gorge. Je me forçai
à déglutir. Autour du cou ? Je ne pouvais même pas…
— Tu… tu voyais Beth souvent ?
Je savais qu’ils s’étaient vus au moins une fois au sein
de la base de la Défense.
— Aucune idée. Je n’avais plus la notion du temps, là-
bas. Au début, j’ai essayé de ne pas perdre le fil. Je me
servais des humains qu’on m’apportait. Je les soignais et
s’ils… survivaient, je comptais les jours jusqu’à ce que
tout s’effondre. Quatre.
Il avait reporté son attention sur la fenêtre. Les rideaux
n’étaient pas tirés. On ne voyait que le ciel noir et les
branches lourdes de neige.
— Ça ne leur faisait jamais plaisir.
Je voulais bien le croire. La Défense, ou plutôt le
Dédale, une faction de l’organisation, avait pour mission
d’utiliser les Luxens pour transformer les humains en
mutants. Parfois avec succès.
Parfois non.
J’observai Dawson en essayant de me souvenir de ce
que Daemon et Dee m’avaient raconté à son sujet. Selon
eux, avant toute cette histoire, il avait été gentil, drôle
et charmeur, un Dee au masculin, rien à voir avec son
frère.
Le personnage qui se trouvait face à moi ne corres-
pondait pas à cette description. Il était, au contraire,
morose et distant. Il ne parlait jamais à son frère et
n’avait rien dit, à ma connaissance, de ce qu’il avait subi.
Matthew, leur tuteur non officiel, pensait qu’il valait
mieux ne pas le forcer.
Dawson n’avait même pas expliqué comment il s’était
échappé. Je supposais que le Dr Michaels, ce putain de

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menteur, nous avait envoyés sur une fausse piste pour
avoir le temps de se tirer de Dodge tranquillement. Une
fois hors de danger, il aurait alors libéré Dawson. C’était
la seule explication logique.
Enfin, non. Il y en avait une autre. Mais elle était bien
trop effrayante.
Dawson baissa les yeux vers ses mains.
— Et Daemon ? Il t’aime aussi ?
Ramenée à la réalité par sa question, je clignai les
yeux.
— Oui, je crois.
— Il te l’a dit ?
Pas vraiment son style.
— Il n’a jamais prononcé les mots exacts, mais je crois
qu’il m’aime, oui.
— Il devrait te le dire. Tous les jours. (Dawson rejeta
sa tête en arrière et ferma les yeux.) Ça faisait tellement
longtemps que je n’avais pas vu la neige ! poursuivit-il
d’un ton presque mélancolique.
Je me tournai vers la fenêtre en bâillant. Le blizzard
prévu par la météo avait frappé notre partie du globe et
s’était attardé sur le comté de Grant durant tout le week-
end. Le lycée était resté fermé le lundi et le serait aussi
aujourd’hui car, selon les informations d’hier soir, les
autorités n’auraient pas fini de déblayer avant la fin de
la semaine. Cette tempête de neige tombait à pic. Au
moins, on avait une semaine pour décider de ce qu’on
allait faire à propos de Dawson.
Après tout, ce n’était pas comme s’il pouvait retourner
à l’école avec nous.
— Moi, c’est la première fois que je vois autant de
neige, lui dis-je.
J’étais originaire de Floride. Là-bas, on avait déjà eu
des tempêtes de pluie verglaçante, mais jamais de flocons
bien blancs et cotonneux.
Un léger sourire empli de tristesse se dessina sur ses
lèvres.
— Quand le soleil se lèvera, ce sera magnifique. Tu
verras.

13
Je n’en doutais pas. Le paysage serait entièrement
blanc.
Tout à coup, Dawson se leva d’un bond et réapparut
de l’autre côté de la pièce. Je ressentis alors un picote-
ment chaud derrière ma nuque et les battements de mon
cœur s’emballèrent. Il détourna la tête.
— Mon frère arrive.
Dix secondes plus tard, tout au plus, Daemon apparut
sur le seuil de ma chambre. Il avait les cheveux en
bataille et ne portait qu’un pantalon de pyjama en fla-
nelle froissé. Il était torse nu. Il y avait un mètre de neige
dehors, et lui, il se baladait à moitié à poil.
J’aurais levé les yeux au ciel si j’avais pu les détourner
de son torse… et de ses abdos. Il fallait vraiment que je
lui apprenne à enfiler un tee-shirt.
Son regard se posa sur son frère avant de revenir vers
moi.
— Vous faites une soirée pyjama et vous ne m’avez
pas invité ?
Dawson le dépassa en silence et disparut dans le cou-
loir. Quelques secondes après, la porte d’entrée claqua.
— Voilà, dit Daemon en soupirant. Il n’a pas arrêté
de faire ça depuis qu’il est rentré.
Ça me faisait de la peine pour lui.
— Je suis désolée.
La tête penchée sur le côté, il s’approcha de mon lit.
— Je peux savoir ce que mon frère fabriquait dans ta
chambre ?
— Il n’arrivait pas à dormir.
Je le regardai se baisser vers moi et tirer sur les cou-
vertures. Par réflexe, je les remontai sur ma poitrine.
Quand il répéta le geste, je le laissai faire.
— Il a dit que ça vous perturbait.
Daemon se glissa sous les couvertures et s’allongea sur
le côté, face à moi.
— Ce n’est pas le cas.
Le lit était bien trop petit pour nous deux. Sept mois
plus tôt, ou même quatre, en y réfléchissant, j’aurais
éclaté de rire si quelqu’un m’avait dit que le mec le plus

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sexy et le plus caractériel de l’école partagerait un jour
mon sommeil. Beaucoup de choses avaient changé
depuis. Sept mois plus tôt, je n’aurais pas non plus cru
aux extraterrestres.
— Je sais, lui dis-je en m’installant sur le côté à mon
tour.
Mon regard se promena sur ses pommettes hautes, sa
lèvre inférieure pulpeuse et ses yeux verts incroyables.
Daemon était d’une beauté épineuse, un peu comme un
cactus. Il nous avait fallu beaucoup de temps pour réus-
sir à coexister sans avoir envie de se sauter à la gorge.
Daemon avait dû me prouver que ses sentiments étaient
réels… et il y était enfin parvenu. Lors de notre première
rencontre, il avait été tellement désagréable qu’il avait
dû se rattraper. Ma mère aurait été fière de moi, si elle
l’avait su !
— Il m’a dit que je lui faisais penser à Beth.
En voyant Daemon froncer les sourcils, je levai les yeux
au ciel.
— Pas dans ce sens-là !
— Si tu veux tout savoir, même si j’aime vraiment mon
frère, je ne suis pas certain d’apprécier le fait qu’il vienne
te voir dans ta chambre la nuit.
Il tendit un bras musclé vers moi et replaça, du bout
des doigts, une mèche de cheveux derrière mon oreille.
Je frissonnai. Il sourit.
— J’ai presque envie de marquer mon territoire.
— N’importe quoi.
— J’adore quand tu te mets en colère. C’est sexy.
— Tu es incorrigible.
Daemon s’approcha de moi, la cuisse pressée contre
la mienne.
— Je suis content que ta mère soit bloquée par la
neige.
Je lui adressai un regard suspicieux.
— Pourquoi ?
Il haussa l’une de ses épaules musclées.
— Parce que je doute qu’elle approuverait ce qu’on est
en train de faire.

15
— C’est même sûr.
Nouveau rapprochement et, cette fois, on se retrouva
collés l’un à l’autre. La chaleur qui émanait de son corps
se diffusait dans le mien.
— Ta mère t’a parlé de Will ?
Un froid glacial m’envahit. Retour à la réalité. Une réa-
lité terrifiante et imprévisible où l’on ne pouvait faire
confiance à personne. Surtout pas au Dr Michaels.
— Pas depuis la semaine dernière. Il lui a dit qu’il
allait à une conférence hors de la ville et rendre visite à
sa famille. On sait tous les deux que c’est un mensonge.
— Il a visiblement tout planifié pour que personne ne
s’interroge sur son absence.
Le Dr Michaels avait dû disparaître au cas où la muta-
tion forcée aurait échoué. Il lui faudrait donc un certain
temps pour se remettre.
— Tu crois qu’il reviendra ?
Daemon fit courir ses doigts sur ma joue avant de
répondre.
— Ce serait de la folie.
Ce n’est pas tout à fait vrai, pensai-je en fermant les
yeux. Daemon n’avait pas voulu soigner Will, mais on
lui avait forcé la main. Heureusement, la guérison en
question n’avait pas nécessité de transformer sa nature
humaine au niveau cellulaire. La blessure de Will n’avait
pas été mortelle. Si la mutation ne prenait pas, il revien-
drait simplement à la case départ. Et dans ce cas-là, rien
ne l’empêcherait de refaire surface. Je pariais même là-
dessus. Traître ou non, il savait que Daemon était à l’ori-
gine de ma mutation, et cela faisait de lui un élément
clé pour la Défense, qui ne manquerait pas de le réem-
baucher. Will était un problème. Et un gros.
Alors, on attendait… On attendait le deuxième effet
Kiss Cool.
Quand je rouvris les yeux, je me rendis compte que
Daemon n’avait pas cessé de m’observer.
— À propos de Dawson…
— Je ne sais pas quoi faire, admit-il en faisant des-
cendre ses doigts dans mon cou jusqu’à la naissance de

16
ma poitrine. (J’en eus le souffle coupé.) Il refuse de me
parler et il discute à peine avec Dee. Il passe son temps
enfermé dans sa chambre ou dans les bois. Je n’arrête
pas de le suivre et il le sait. (Daemon posa la main sur
ma hanche.) Mais il…
— Il a besoin de temps… (Je l’embrassai sur le nez,
puis reculai de nouveau.) Il a vécu des choses terribles,
Daemon.
Ses doigts se crispèrent.
— Je sais. De toute façon…
Je me retrouvai soudain sur le dos, Daemon au-dessus
de moi, avec une main de chaque côté de mon visage.
Il avait bougé tellement vite que je n’avais pas eu le temps
de réagir.
— J’ai négligé mes fonctions.
Ces simples mots firent disparaître tout ce qui se pas-
sait autour de nous, toutes nos inquiétudes et nos peurs,
toutes les questions sans réponses. Daemon produisait
cet effet sur moi. Tandis que je le regardais, j’avais du
mal à respirer. Je n’étais pas certaine de ce qu’il entendait
par « fonctions », mais j’avais une imagination très fer-
tile.
— Je n’ai pas passé beaucoup de temps avec toi, dit-
il en pressant ses lèvres contre chacune de mes tempes.
Mais ça ne veut pas dire que je n’ai pas pensé à toi.
J’eus soudain le cœur au bord des lèvres.
— Je sais bien que tu étais occupé.
— Ah oui ?
Ses lèvres tracèrent la courbe de mon front. Quand je
hochai la tête, il se redressa et fit peser tout son poids
sur un coude. De son autre main, il me saisit par le men-
ton et me sonda du regard.
— Comment tu te sens, après tout ça ?
Il me fallut faire appel à tout mon self-control pour
me concentrer sur la réponse.
— Ça va. Tu ne dois pas t’inquiéter pour moi.
Il n’eut pas l’air convaincu.
— Ta voix…
Je grimaçai avant de me racler la gorge.

17
— Elle s’améliore.
Son regard s’assombrit. Il fit glisser son pouce sur ma
mâchoire.
— Pas assez vite à mon goût, mais je commence à
l’apprécier comme ça.
Je souris.
— C’est vrai ?
Daemon hocha la tête avant de m’embrasser. Son bai-
ser fut doux et tendre, et je le sentis dans le moindre
recoin de mon être.
— Elle est plutôt sexy. (Cette fois, sa bouche se fit plus
insistante.) C’est le côté rauque qui veut ça, mais j’aurais
préféré…
— Non, le coupai-je en prenant son visage entre mes
mains. Je vais bien. On a suffisamment de sources
d’inquiétude comme ça. Pas besoin d’y ajouter mes
cordes vocales. Elles ne font pas partie des priorités.
En le voyant hausser un sourcil, je réalisai que, waouh,
ce que je disais était super adulte. Malheureusement, son
expression me fit glousser et me dépouilla de ma toute
nouvelle maturité.
— Tu m’as manqué, admis-je.
— Je sais. Tu ne peux pas vivre sans moi.
— Il ne faut pas exagérer, non plus.
— Avoue.
— Et voilà. C’est toujours pareil. Ton ego gâche tou-
jours tout, le taquinai-je.
— Pourquoi ?
— Parce que sans ça, j’aurais tiré le gros lot.
Il ricana.
— Je te ferais savoir que j’ai…
— Reste correct, lui dis-je en frissonnant.
Il venait de m’embrasser dans le creux de la gorge et
ça, c’était incroyable.
Je ne comptais pas le lui dire, mais mis à part son
côté… piquant qui surgissait de temps à autre, il était
quasiment parfait. Je n’avais jamais rencontré un mec
comme lui.

18
Son rire rauque et entendu me rendit folle. Il fit glisser
sa main le long de mon bras, jusqu’à ma taille, puis
m’attrapa par la cuisse et enroula ma jambe autour de
sa hanche.
— Tu as vraiment l’esprit mal placé. J’allais juste te
dire que j’étais parfait dans tous les sens du terme.
Je ris et passai mes bras autour de son cou.
— Mais oui, c’est ça. Tu es l’innocence incarnée.
— Oh, je n’ai jamais prétendu à ce titre. (Quand il se
pressa contre moi, je pris une grande inspiration.) Je suis
un peu trop…
— Coquin ? (J’enfouis mon visage dans son cou et ins-
pirai profondément. Son odeur me faisait toujours penser
à la nature. C’était un mélange de feuilles et d’épices.)
Oui, je suis au courant, mais je sais aussi que tu es très
gentil. C’est pour ça que je t’aime.
Un tremblement le secoua, puis il se figea. Mon cœur
manqua un battement. Daemon roula sur le côté et me
serra fort contre lui, à tel point que je dus me dégager
un peu pour parvenir à relever la tête.
— Daemon ?
— Tout va bien, me répondit-il d’une voix enrouée en
m’embrassant sur le front. Je vais bien. Mais… il est
encore tôt. On n’a pas école et ta mère ne va pas débar-
quer ici en criant ton nom en entier. Alors, pendant
quelques heures, on peut faire comme si cette histoire
de fou n’avait jamais eu lieu. On peut faire la grasse mati-
née, comme tous les adolescents.
Comme tous les adolescents.
— Ça me va très bien.
— Moi aussi.
— Moi aussi, répétai-je en me lovant un peu plus
contre lui pour ne faire plus qu’un.
Je sentais son cœur battre en rythme avec le mien.
C’était parfait. C’était ce dont nous avions besoin… du
calme et de la normalité. Juste lui et moi.
Tout à coup, la fenêtre qui donnait sur l’avant de la
maison partit en éclats, traversée par quelque chose de

19
grand et blanc. Des bris de verre et de la neige recou-
vrirent le sol.
Je ravalai mon cri de surprise en sentant Daemon bon-
dir sur ses pieds et prendre sa forme originelle de Luxen,
une torche humaine, si brillante que je pouvais seule-
ment le regarder quelques secondes avant de détourner
les yeux.
Merde, murmura Daemon en s’infiltrant dans mes pen-
sées.
Étant donné qu’il ne s’était jeté sur personne, je me
mis à genoux et rampai jusqu’au bord du lit.
— Merde ! m’exclamai-je à voix haute.
Notre merveilleuse illusion de normalité venait de
prendre fin… avec un cadavre allongé sur le sol de ma
chambre.
Chapitre 2

J’examinai le mort. Il était vêtu comme s’il projetait


de rejoindre l’Alliance Rebelle pour la bataille de Hoth.
Mes pensées étaient encore confuses. Aussi me fallut-il
plusieurs secondes pour comprendre que ses vêtements
lui avaient permis de se camoufler parfaitement dans la
neige. La seule chose qui détonnait, c’était le liquide
rouge qui s’écoulait de sa tête…
Les battements de mon cœur s’affolèrent.
— Daemon… ?
Il se tourna vers moi et reprit forme humaine pour
me prendre dans ses bras et m’éloigner du carnage.
— C’est un… agent, bafouillai-je en me débattant pour
qu’il me libère. Il est avec…
Dawson apparut soudain à ma porte. Ses yeux
brillaient comme ceux de son frère. On aurait dit deux
diamants polis, deux lumières blanches éclatantes.
— Il traînait dehors, près de la rangée d’arbres.
L’étreinte de Daemon se desserra.
— C’est… C’est toi qui as fait ça ?
Le regard de son frère se posa sur le corps (je ne
voulais surtout pas penser au fait qu’il s’agissait d’un
être humain), allongé de façon peu naturelle sur le sol.
— Il observait la maison. Il prenait des photos.
(Dawson souleva ce qui ressemblait à un appareil photo
fondu.) Je l’ai arrêté.
Et pour ce faire, il l’avait balancé à travers la fenêtre
de ma chambre.

21
Daemon me lâcha et s’avança vers le corps. Il s’age-
nouilla près de lui avant de soulever un pan de sa veste
isolante blanche. Une partie de son torse était carbonisée
et fumait. L’odeur de la chair brûlée se répandit dans la
pièce.
Je descendis du lit et posai la main contre ma bouche
au cas où je me mettrais à vomir. J’avais déjà vu Daemon
utiliser la Source (leur pouvoir, fondé sur la lumière)
contre un humain. Il n’en était resté que des cendres.
Mais lui, il avait un trou dans le torse.
— Tu vises mal, frérot, dit Daemon en lâchant la veste.
(Les muscles de son dos étaient tendus.) La fenêtre ?
Les yeux de Dawson se posèrent dessus.
— J’ai perdu la main.
Sa réponse me laissa bouche bée. Perdu la main ? Au
lieu d’incinérer le corps, il l’avait propulsé à travers une
vitre ! Sans parler du fait qu’il avait assassiné quelqu’un…
Non, je ne voulais pas y penser.
— Ma mère va me tuer, marmonnai-je, soudain très
lasse. Elle va me tuer, c’est sûr.
Il y avait sans doute des choses plus urgentes à régler,
mais j’avais besoin de me concentrer sur un problème
concret. Sur tout, sauf ce corps allongé sur le sol de ma
chambre.
Les yeux voilés et la mâchoire serrée, Daemon se releva
lentement, sans quitter son frère du regard. Son expres-
sion était neutre. Quand je me tournai vers Dawson, nos
regards se rencontrèrent et pour la première fois, je me
surpris à avoir peur de lui.

*
* *
Après avoir fait un tour à la salle de bains et m’être
changée, je me retrouvai dans mon salon, entourée
d’extraterrestres pour la première fois depuis des jours.
C’était l’un des avantages d’être constitués de lumière, je
suppose : ils pouvaient se rendre n’importe où en un clin
d’œil.

22
Depuis la mort d’Adam, tout le monde m’évitait plus
ou moins. Du coup, j’ignorais comment cette petite réu-
nion allait se dérouler. J’allais sûrement me faire lyncher.
C’était ce que j’aurais fait à quelqu’un responsable de la
mort d’un de mes proches.
Les mains enfoncées dans ses poches, Dawson avait le
front pressé contre la vitre, à l’endroit où avait trôné
le sapin de Noël quelque temps plus tôt. Il nous tournait
le dos. En fait, il n’avait pas ouvert la bouche depuis
qu’on avait lancé le bat-signal et que les autres extra-
terrestres avaient accouru ici.
Dee était perchée sur le canapé, les yeux rivés sur le
dos de son frère. Elle avait l’air tendue. La colère lui rou-
gissait les joues. Je crois qu’elle n’avait pas envie de se
trouver ici. Avec moi. On n’avait pas eu le temps de
s’expliquer après… toute cette histoire.
Mon regard glissa vers les autres personnes présentes.
Les jumeaux diaboliques, Ash et Andrew, étaient assis à
côté de Dee. Ils regardaient l’endroit précis où Adam
s’était tenu pour la dernière fois… et était mort.
Une partie de moi détestait venir dans le salon. Ça me
rappelait ce qui s’était produit lorsque Blake avait révélé
ses véritables intentions. Quand je devais y entrer, ce qui
était rare étant donné que j’avais retiré tous les livres du
salon, je ne pouvais m’empêcher de jeter un œil à gauche
du tapis, sous la table basse. Le parquet en pin était
propre et lustré, mais je pouvais encore y voir le liquide
bleuté que j’avais épongé avec Matthew le 31 décembre
dernier.
Je serrai mes bras contre moi pour réprimer un
frisson.
Les pas de deux personnes retentirent soudain. En me
retournant, j’aperçus Daemon et Matthew. Ils venaient
de se débarrasser… du corps. Ils l’avaient incinéré
dehors, au milieu des bois, après avoir inspecté le péri-
mètre.
Daemon s’approcha de moi et tira sur mon sweat à
capuche.
— Tout est réglé.

23
Matthew et Daemon avaient gagné l’étage avec une
planche, un marteau et une poignée de clous.
— Merci.
Il hocha la tête avant de se tourner vers son frère.
— L’un d’entre vous a-t-il trouvé un véhicule ?
— Il y avait une Expedition, près de la voie d’accès,
répondit Andrew en clignant les yeux. Je l’ai incendiée.
Matthew s’assit au bord du fauteuil. Il aurait bien eu
besoin d’un petit remontant.
— C’est bien. Et en même temps, ça ne l’est pas.
— Pas possible, rétorqua Ash.
En la regardant plus attentivement, je me rendis
compte qu’aujourd’hui, elle était loin de l’image de la
petite princesse qu’elle véhiculait d’ordinaire. Ses che-
veux sans volume tombaient de chaque côté de son visage
et elle portait un jogging. C’était sans doute la première
fois que je la voyais habillée comme ça.
— Encore un agent de la Défense qu’on doit tuer. Ça
fait combien ? Deux ?
En réalité, ça faisait quatre, mais ils n’étaient pas
censés le savoir.
Elle recoiffa ses cheveux en arrière, dévoilant le vernis
écaillé sur ses ongles.
— Ils vont finir par se poser des questions, vous
savez ? Les gens ne disparaissent pas comme ça.
— Des gens disparaissent tous les jours, intervint
Dawson d’une voix douce sans se retourner.
On aurait dit que ses paroles avaient aspiré l’oxygène
de la pièce.
Les yeux bleu saphir d’Ash se posèrent sur lui. En fait,
tout le monde se tourna vers lui, parce que c’était la pre-
mière fois qu’il ouvrait la bouche depuis le début de notre
petite réunion. Ash secoua la tête, mais préféra se taire.
— Et l’appareil photo ? demanda Matthew.
J’attrapai l’objet fondu et le retournai. De la chaleur
en émanait encore.
— S’il y avait des clichés, ils ne sont plus utilisables.
Dawson fit volte-face.
— Il épiait la maison !

24
— On sait, dit Daemon en se rapprochant de moi.
Son frère pencha la tête sur le côté. Quand il reprit
la parole, sa voix était dénuée de toute émotion.
— Est-ce que la nature de ces photos est vraiment
importante ? Il t’espionnait. Toi, elle. Chacun d’entre
nous.
Un frisson me parcourut. C’était le ton qu’il employait
qui me mettait mal à l’aise.
— La prochaine fois, il faudrait… je ne sais pas moi,
qu’on réussisse à l’interroger avant de le balancer à tra-
vers la fenêtre. (Daemon croisa les bras.) Ça te semble
faisable ?
— Et laisser un meurtrier s’enfuir ? demanda Dee
d’une voix tremblante tandis que ses yeux s’assombris-
saient et lançaient des éclairs. Parce que c’est ce qui se
serait passé ! Cet agent aurait très bien pu tuer l’un
d’entre nous… et toi, tu l’aurais laissé partir !
Oh non. Mon estomac se noua.
— Dee, fit Daemon en avançant vers elle. Je sais…
— Tu ne sais rien du tout ! (Sa lèvre inférieure trem-
bla.) Tu as laissé Blake partir. (Son regard se posa sur
moi. J’eus l’impression de recevoir un coup de poing en
plein ventre.) Vous l’avez laissé partir.
Daemon secoua la tête et décroisa les bras.
— Dee… Beaucoup de sang avait déjà coulé ce soir-
là. Il y avait eu assez de morts.
Dee réagit comme si son frère l’avait frappée. Ses bras
firent rempart contre sa taille en un réflexe de protection.
— Adam n’aurait pas voulu ça, dit Ash d’une voix
calme en se rasseyant sur le canapé. Qu’il y ait plus de
morts. Il n’y avait pas plus pacifiste que lui.
— Malheureusement, on ne peut pas lui poser la ques-
tion, rétorqua Dee. (Elle se raidit et eut visiblement du
mal à prononcer les mots suivants :) Il est mort.
Des excuses apparurent sur le bout de ma langue, mais
Andrew prit la parole avant moi.
— Vous n’avez pas seulement laissé Blake s’enfuir.
Vous nous avez aussi menti. De sa part ? dit-il en me
désignant. Je n’attends aucune loyauté. Mais toi ?! Tu ne

25
nous as rien dit, Daemon. Et à cause de ça, Adam est
mort.
Je me retournai vivement.
— Daemon n’est pas responsable de la mort d’Adam.
Tu ne peux pas la lui reprocher.
— Kat ?
— Qui est responsable, alors ? demanda Dee en me
regardant dans les yeux. Toi ?
Je pris une grande inspiration.
— Oui.
À mes côtés, Daemon se crispa. Matthew intervint aus-
sitôt. Il faisait toujours office de médiateur.
— Bon, ça suffit comme ça. Se chamailler et chercher
un coupable ne fera pas avancer les choses.
— Peut-être, mais ça défoule, marmonna Ash en fer-
mant les yeux.
Je clignai les paupières pour ravaler mes larmes, puis
m’assis sur le bord de la table. Je m’en voulais d’avoir
envie de pleurer car je n’en avais aucun droit. Pas comme
eux, en tout cas. J’enfonçai mes doigts dans la peau de
mes genoux à travers mon pantalon et inspirai profon-
dément.
— Pour le moment, il faut qu’on se serre les coudes,
poursuivit Matthew. Tous ensemble. On ne peut pas se
permettre de perdre quelqu’un d’autre.
Ses paroles nous réduisirent un instant au silence.
— Je veux aller chercher Beth.
L’attention de la pièce se tourna vers Dawson. Son
expression n’avait pas changé d’un iota. Elle ne dévoilait
aucun sentiment. Rien. Alors tout le monde se mit à par-
ler en même temps.
La voix de Daemon résonna au-dessus de la caco-
phonie.
— Non, Dawson. Il en est hors de question !
— C’est trop dangereux ! s’exclama Dee en serrant ses
mains l’une contre l’autre. Tu te ferais capturer et je ne
le supporterais pas. Pas une seconde fois.
Dawson restait impassible, comme si l’avis de sa
famille et de ses amis n’avait pas la moindre importance.

26
— Il faut que j’aille la chercher. Désolé.
Bouche bée, Ash observait la scène d’un air ahuri. Je
devais sûrement faire la même tête.
— Il est fou, murmura-t-elle. Il est complètement
cinglé.
Dawson haussa les épaules.
Matthew se pencha en avant.
— Dawson, nous savons tous que Beth compte beau-
coup pour toi, mais nous ne pouvons rien faire pour elle.
Pas tant que nous ne saurons pas contre quoi nous nous
battons.
Une lueur d’émotion étincela dans le regard du jeune
homme. Ses iris prirent une teinte émeraude. De la
colère. La première émotion que Dawson partageait avec
nous était la colère.
— Je sais contre quoi je me bats. Je sais ce qu’ils lui
font subir.
Daemon s’approcha de son frère d’un air menaçant et
se posta devant lui, les jambes écartées et les bras croisés,
comme s’il était prêt à en découdre. Les voir ainsi, face
à face, avait un côté surréaliste. Ils étaient quasiment
identiques, mais Dawson était plus maigre et avait les
cheveux plus longs.
— Je ne peux pas te laisser faire ça, déclara Daemon
d’une voix à peine audible. J’ai conscience que ce n’est
pas ce que tu veux entendre, mais c’est hors de question.
Dawson resta campé sur ses positions.
— Tu n’as pas ton mot à dire. Tu ne l’as jamais eu.
Au moins, ils communiquaient. C’était déjà ça. Leur
confrontation était aussi inquiétante que rassurante.
Après tout, Dee et Daemon avaient cru qu’une telle chose
ne se reproduirait plus jamais.
Du coin de l’œil, j’aperçus Dee qui avançait vers eux.
Andrew l’attrapa par la main pour l’en empêcher.
— Je ne cherche pas à régenter ta vie, Dawson. Ça n’a
jamais été le cas. Mais tu viens à peine de quitter cet
enfer… On vient à peine de te retrouver !

27
— Je suis toujours en enfer, répondit Dawson. Et si
tu te mets en travers de mon chemin, je t’y entraînerai
avec moi.
La peine se lut sur le visage de Daemon.
— Dawson…
Je me levai d’un bond, sans réfléchir. Mon instinct
avait pris le dessus. Je suppose que c’est ça, l’amour, le
fait de ne pas supporter de voir l’être cher souffrir. Désor-
mais, je comprenais pourquoi ma mère se transformait
en maman ours quand elle me croyait en danger.
Une rafale de vent traversa le salon, soulevant les
rideaux et les pages des magazines de ma mère. Je sentis
les yeux des filles se poser sur moi, de même que leur
surprise, mais toute mon attention était dirigée vers
Daemon.
— Bon, les mecs, il y a un peu trop de testostérone
extraterrestre dans l’air et je n’ai vraiment pas envie que
vous vous battiez chez moi. Le cadavre qui a embouti
ma fenêtre me suffit. (Je pris une grande inspiration.)
Alors si vous ne vous calmez pas, c’est moi qui vais vous
mettre une raclée !
À présent, tout le monde me regardait.
— Quoi ? m’exclamai-je, les joues rouges.
Un léger sourire étira les lèvres de Daemon.
— Du calme, Kitten. Sinon, je vais devoir te trouver
une pelote de laine pour t’occuper.
L’agacement m’envahit.
— Ne joue pas au plus malin avec moi, connard.
Son sourire se fit taquin, mais il continua d’observer
son frère.
À côté de lui, Dawson avait l’air… amusé ? Ou triste ?
Étant donné qu’il ne souriait pas et qu’il ne fronçait pas
les sourcils, c’était difficile à dire. Alors, sans un mot, il
traversa le salon et sortit de la maison en claquant la
porte.
Daemon jeta un coup d’œil vers moi et je hochai la
tête. Avec un soupir, il suivit son frère car aucun de nous
ne savait ce qu’il était capable de faire.

28
Cela sonna la fin de notre petite fête. Je suivis tout le
monde jusqu’à la porte, sans quitter Dee des yeux. Il fal-
lait qu’on discute. Je devais lui présenter mes excuses
pour des tas de choses et essayer de lui expliquer mon
comportement. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle me par-
donne, mais j’avais besoin de lui parler.
Je serrai la poignée de la porte à m’en couper la cir-
culation du sang.
— Dee ?
Elle s’arrêta sur le perron, le dos raide, sans se tourner
vers moi.
— Je ne suis pas encore prête.
Je lâchai la porte, qui se referma sur elle.
Chapitre 3

Comme j’étais déjà sur la corde raide avec ma mère,


je décidai de ne pas lui parler de la fenêtre lorsqu’elle
appela pour prendre de mes nouvelles, plus tard dans la
soirée. J’espérais que les routes seraient déblayées à
temps pour qu’un réparateur puisse venir s’en occuper
avant son retour.
Je détestais lui mentir. Pourtant, je n’arrêtais pas de
le faire, ces derniers temps. J’avais conscience que je lui
devais la vérité, surtout par rapport à Will, son supposé
petit ami, mais comment étais-je censée amener la
conversation ? « Au fait, Maman, nos voisins sont des
extraterrestres. L’un d’eux m’a transformée en mutante par
accident et Will est un psychopathe. Des questions ? »
Ouais, même pas en rêve.
Avant de raccrocher, elle m’avait encore poussée à aller
voir un médecin au sujet de ma voix. Pour l’instant, elle
voulait bien croire à mon histoire de rhume, mais quelle
excuse allais-je trouver dans une ou deux semaines ? Mon
Dieu, faites que ma voix soit redevenue normale d’ici là !
Malheureusement, une partie de moi savait que c’était
peut-être permanent. Et ça me faisait penser à tout le reste.
Il fallait tout lui avouer.
J’attrapai un plat préparé et ouvris le four à micro-
ondes pour le réchauffer. Tout à coup, je me figeai et
observai attentivement mes mains. Étais-je capable de
faire cuire les choses comme Dee et Daemon ? Je refer-
mai la porte du four en haussant les épaules. J’avais bien
trop faim pour prendre le moindre risque.

30
La chaleur, ce n’était pas mon truc. Quand Blake
m’avait montré comment utiliser la Source, il avait tenté
de m’apprendre à matérialiser la chaleur, c’est-à-dire à
créer une flamme. Au lieu d’allumer une bougie, j’avais
embrasé mes propres mains.
Pendant que j’attendais, je jetai un coup d’œil à travers
la fenêtre surplombant l’évier. Dawson avait raison. Le
paysage était encore plus beau lorsqu’il faisait jour. La
neige avait recouvert le sol, et les arbres et des stalactites
pendaient aux branches des ormes. Mais même mainte-
nant, après le coucher du soleil, le manteau blanc restait
magnifique. J’avais presque envie de sortir pour en pro-
fiter.
Le four sonna et je mangeai mon repas peu diététique
debout, histoire de brûler quelques calories en même
temps. Depuis que j’étais devenue un hybride, à mi-
chemin entre une humaine et une extraterrestre, mon
appétit s’était considérablement accru. Par conséquent,
il ne restait pratiquement plus rien de comestible dans
les placards.
Lorsque j’eus terminé, j’allai chercher mon ordinateur
portable et m’installai à la table de la cuisine. Depuis
une semaine, j’avais du mal à me concentrer, je voulais
donc vérifier quelque chose avant d’oublier. Encore.
Après avoir ouvert Google, je tapai « Dédale » dans la
barre de recherches et appuyai sur le bouton « Entrée ».
Le premier lien était une page Wikipédia. Comme je ne
m’attendais pas à trouver un site du genre « Bienvenue
au Dédale : organisation secrète gouvernementale », je
cliquai dessus.
J’y appris des tas de choses sur la mythologie grecque.
Dédale avait été connu pour son ingéniosité. Il avait,
notamment, élaboré le labyrinthe dans lequel avait été
enfermé le Minotaure. Il était également le papa d’Icare,
ce mec qui avait volé trop près du soleil grâce aux ailes
conçues par son père et qui, après sa chute, s’était noyé.
Pouvoir voler lui était monté à la tête. L’incident avait
sans doute été une punition divine. Pour Icare, mais
aussi pour Dédale, qui avait eu l’audace de procurer des

31
ailes à son fils alors que seuls les dieux étaient capables
de voler.
La leçon d’histoire était sympathique, mais je ne voyais
pas le rapport. Pourquoi la Défense aurait-elle nommé
une organisation visant à créer des mutants d’après le
nom d’un type qui… ?
Soudain, tout devint clair.
Les créations de Dédale avaient pour but d’améliorer
la condition de l’être humain. En y réfléchissant, les pou-
voirs des personnes qui avaient muté grâce aux Luxens
ressemblaient beaucoup à des pouvoirs divins. C’était une
simple supposition… mais je voyais bien les grands
pontes du gouvernement, prétentieux comme ils l’étaient,
nommer une organisation d’après un mythe grec.
Je refermai mon ordinateur et me levai. Puis, sans
réfléchir, j’attrapai mon manteau et sortis. Je ne savais
pas vraiment ce que je faisais. Après tout, il y avait peut-
être d’autres agents tapis dans l’ombre, quelque part.
Mon imagination débordante me renvoya l’image d’un
sniper caché dans un arbre et d’un faisceau rouge appa-
raissant sur mon front. Génial.
Avec un soupir, je sortis une paire de gants de ma
poche et avançai dans la neige haute en levant les
jambes. Pour ne pas faire une crise de nerfs, j’avais
besoin de me défouler. Alors je façonnai une grosse boule
de neige et la fis rouler dans le jardin. En l’espace de
quelques mois, ma vie entière avait été mise sens dessus
dessous. La timide Katy, passée de rat de bibliothèque
à quelque chose d’improbable, s’était retrouvée changée
au niveau cellulaire. Le monde ne m’apparaissait plus en
noir et blanc et au fond, je savais que les normes sociales
ne me correspondaient plus.
Les commandements du genre « Tu ne tueras point »
ne s’appliquaient plus à moi.
Je n’avais pas tué Brian Vaughn. C’était un agent que
Will avait payé pour qu’il m’amène à lui au lieu de me
livrer au Dédale. Ainsi, il avait pu faire chanter Daemon
et le forcer à le faire muter. Mais j’en avais eu envie. Et

32
je serais sans doute passée à l’acte si Daemon ne m’avait
pas devancée.
L’idée d’assassiner quelqu’un ne m’avait pas repoussée.
Ce détail me perturbait beaucoup plus que d’avoir tué
deux méchants extraterrestres, les Arums. Je me deman-
dai ce que cela signifiait à mon sujet. Comme me l’avait
dit Daemon un jour, une vie était une vie. Mais j’avais
du mal à assimiler le fait de pouvoir maintenant ajouter
« tuer ne me dérange pas » à la section biographique de
mon blog littéraire.
Quand je terminai ma première boule de neige et com-
mençai la deuxième, mes gants en coton étaient déjà
trempés. L’effort physique n’avait pour résultat que de
me rougir les joues dans l’air froid. En d’autres termes,
ça ne servait à rien.
Une fois terminé, mon bonhomme de neige était com-
posé de trois boules, mais ne possédait ni bras, ni visage.
C’était un peu ce que je ressentais en ce moment. Les
membres de mon corps étaient à leur place, mais il me
manquait des organes vitaux qui m’empêchaient d’être
bien réelle.
Je ne savais plus qui j’étais.
Après avoir reculé d’un pas, je passai un bras sur mon
front et laissai échapper un soupir épuisé. Mes muscles
me brûlaient et ma peau était irritée. Malgré tout, je res-
tai plantée là, jusqu’à ce que la lune apparaisse derrière
les nuages épais et baigne ma création inachevée d’une
faible lueur argentée.
Ce matin, un cadavre gisait dans ma chambre.
Je m’assis au milieu de mon jardin sur un tas de neige
glaciale. Un cadavre. Encore un. Comme celui de Vaughn
qui était tombé à côté de l’allée, ou celui d’Adam, allongé
dans le salon. Encore un cadavre auquel j’essayais de ne
pas penser, mais qui tentait de percer mes défenses.
Adam était mort en voulant me protéger.
La température polaire me brûlait les yeux.
Si j’avais été honnête avec Dee, si, dès le départ, je lui
avais avoué ce qui s’était réellement passé cette fameuse
nuit où nous avions combattu Baruck et tout ce que ça

33
avait entraîné, Adam et elle auraient fait preuve de pré-
caution avant d’entrer chez moi. Ils auraient été au cou-
rant pour Blake et ils auraient su qu’il était capable de
se défendre comme un extraterrestre.
Blake.
J’aurais dû écouter Daemon, mais je n’en avais fait qu’à
ma tête. J’avais voulu croire que Blake était pétri de
bonnes intentions, même quand Daemon avait senti que
quelque chose clochait. En fait, j’aurais dû comprendre
la supercherie dès qu’il m’avait jeté un couteau à la tête
et qu’il m’avait abandonnée avec un Arum.
Toutefois, Blake était-il vraiment fou ? J’en doutais. Il
avait agi par désespoir car il avait voulu sauver à tout
prix la vie de son ami Chris. Une fois lancé sur cette
voie, il n’avait pas pu faire marche arrière. Blake aurait
fait n’importe quoi pour protéger Chris. Pas parce que
sa vie était liée à celle du Luxen, mais parce qu’il l’aimait.
C’était peut-être la raison pour laquelle je ne l’avais pas
tué. Parce qu’au milieu de cette scène apocalyptique,
j’avais vu en lui une partie de moi.
L’idée de tuer son oncle pour protéger mes amis ne
m’avait pas dérangée.
Blake avait tué l’un de mes amis pour protéger le sien.
Lequel de nous avait raison ou tort ? Était-il seulement
possible de parler en ces termes ?
J’étais tellement perdue dans mes pensées que je ne
fis pas cas du picotement chaud qui me chatouillait la
nuque. La voix de Daemon me fit sursauter.
— Qu’est-ce que tu fais, Kitten ?
Je me retournai et levai la tête. Il se tenait derrière
moi, vêtu d’un pull fin et d’un jean. Ses yeux étincelaient
sous ses cils épais.
— J’ai fait un bonhomme de neige.
Son regard se posa derrière moi.
— Je vois ça. Mais il n’est pas terminé.
— Non, répondis-je d’un air morose.
Daemon fronça les sourcils.
— Ça ne me dit pas pourquoi tu es assise dans la
neige. Ton jean doit être trempé. (Il marqua une pause,

34
puis ses lèvres s’étirèrent en un sourire.) Tant mieux, en
fait. Il doit bien te mouler les fesses.
Je m’esclaffai. Daemon avait le chic pour dédramatiser
n’importe quelle situation.
Il avança avec grâce, comme si la neige s’écartait de
son chemin, et s’assit à mon côté en croisant les jambes.
On resta silencieux pendant un long moment, puis il me
donna un coup d’épaule.
— Qu’est-ce que tu es vraiment venue faire ici ? me
demanda-t-il.
Je ne pouvais rien lui cacher, je le savais, mais je
n’étais pas encore prête à lui en parler.
— Comment ça se passe avec Dawson ? Il a essayé de
s’enfuir ?
Daemon eut l’air de vouloir insister, mais se ravisa et
secoua la tête.
— Pas encore. Je l’ai suivi toute la journée. J’envisage
de lui acheter une clochette.
Je ris doucement.
— Je doute que ça lui plaise.
— Je m’en moque. (Un soupçon de colère transparais-
sait dans sa voix.) S’il essaie de retrouver Beth, ça va
mal se terminer. Tout le monde le sait.
Ça ne faisait aucun doute.
— Daemon, tu…
— Quoi ?
J’avais du mal à formuler ma pensée, parce qu’une fois
que je l’aurais fait, je ne pourrais plus revenir en arrière.
— Pourquoi ne sont-ils pas venus récupérer Dawson ?
Ils savent forcément qu’il est ici. Qu’après sa fuite, il trou-
verait refuge chez lui. Visiblement, ils nous observent.
(Je désignai la maison derrière moi.) Alors pourquoi ne
sont-ils pas venus le chercher ? Pourquoi n’ont-ils pas
attaqué ?
Daemon observa le bonhomme de neige et resta silen-
cieux quelques secondes.
— Je ne sais pas. Enfin, j’ai ma théorie.
La peur m’assécha la gorge.
— Qui est ?

35
— Tu veux vraiment le savoir ? (En me voyant hocher
la tête, il reporta son attention sur le bonhomme de
neige.) Je crois que la Défense était parfaitement au cou-
rant des agissements de Will. Ils savaient qu’il comptait
relâcher Dawson et ils l’ont laissé faire.
Je respirai avec difficulté et attrapai une poignée de
flocons.
— C’est ce que je pense aussi.
Il se tourna vers moi, mais ses cils obstruaient une
partie de ses yeux.
— La grande question, c’est « pourquoi » ?
— Et la réponse ne va pas nous plaire. (Je laissai la
neige glisser entre mes doigts gantés.) C’est forcément
un piège.
— On sera prêts, répondit-il après plusieurs secondes.
Ne t’inquiète pas, Kat.
— Je ne suis pas inquiète. (C’était un mensonge, mais
je m’étais sentie obligée de le dire.) Il faut qu’on garde
un temps d’avance sur eux.
— Tu as raison. (Daemon tendit ses longues jambes
devant lui. Le bas de son jean était bleu foncé, à présent.)
Tu sais comment on fait pour ne pas se faire repérer
par les humains ?
— Vous les énervez tellement qu’ils vous laissent tran-
quilles ? lui demandai-je avec un sourire taquin.
— Très drôle. Non. On fait semblant. On fait semblant
de ne pas être différents. On fait comme si tout était
normal.
— Je ne te suis pas.
Il s’allongea sur le dos. Le noir de ses cheveux contras-
tait avec la neige.
— Si on fait semblant de croire qu’on a réussi à les
berner et à libérer Dawson, de ne se douter de rien, sur-
tout pas du fait qu’ils connaissent nos pouvoirs, ça nous
fera peut-être gagner du temps pour comprendre ce qu’ils
mijotent.
— Tu penses qu’ils finiront par faire une erreur ?

36
— Aucune idée. Je ne parierais pas tout ce que j’ai là-
dessus, mais c’est un début… et on n’a rien de mieux
pour l’instant.
Autant dire qu’on était mal barrés.
Tout à coup, Daemon sourit d’un air insouciant et se
mit à battre des bras et des jambes dans la neige, comme
des essuie-glaces. De très beaux essuie-glaces.
Quand je voulus m’esclaffer, mon rire se bloqua dans
ma gorge et mon cœur se gonfla. Je n’aurais jamais cru
que Daemon était du genre à s’amuser à faire un ange
dans la neige. C’était étrangement attendrissant.
— Tu devrais essayer, me dit-il, les yeux fermés. Ça
remet les choses en perspective.
Je doutais que ça m’aide beaucoup, mais je m’allongeai
quand même à côté de lui et suivis son conseil.
— Au fait, j’ai cherché Dédale sur Google.
— Et alors ? Qu’est-ce que tu as trouvé ?
Je lui parlai du mythe antique et de la conclusion que
j’en avais tirée. Daemon eut un sourire moqueur.
— Vu la taille de leur ego, ça ne m’étonnerait même
pas.
— Tu en sais quelque chose, rétorquai-je.
— Hilarant.
Je souris.
— En quoi est-ce que ça remet les choses en perspec-
tive, au fait ?
Il ricana.
— Tu verras dans quelques secondes.
J’attendis, et tout à coup, il s’arrêta. Il s’assit, avant de
me prendre la main et de m’aider à me relever. On s’aida
mutuellement à se débarrasser de la neige. Daemon
s’attarda plus que nécessaire sur certaines parties de mon
anatomie. Puis on se tourna vers nos empreintes en
forme d’anges.
La mienne était beaucoup plus petite que la sienne et
moins équilibrée, plus profonde en haut qu’en bas. La
sienne était parfaite. Quel crâneur ! Je serrai mes bras
contre ma poitrine.
— Je ne comprends toujours pas.

37
— Il n’y a rien à comprendre.
Il passa un bras sur mes épaules et se pencha pour
m’embrasser sur la joue. Ses lèvres étaient délicieuse-
ment chaudes.
— Mais c’était drôle, non ? Maintenant… (Il me guida
jusqu’à mon bonhomme de neige.) Il faut qu’on termine
ça. On ne peut pas le laisser ainsi. Pas tant que je serai
là, en tout cas.
Mon cœur manqua un battement. J’avais souvent
l’impression que Daemon était capable de lire dans mes
pensées. Il tapait souvent dans le mille. Je posai la tête
sur son épaule en me demandant comment ce connard
de première avait pu se transformer en ce… ce garçon
qui continuait de me rendre folle, sans jamais cesser de
me surprendre et de m’émerveiller.
Ce garçon dont j’étais follement amoureuse.
Chapitre 4

Lorsque les déneigeuses déblayèrent suffisamment les


routes pour qu’on puisse circuler en ville et aux alen-
tours, Matthew appela tout de suite un vitrier. Les arti-
sans terminèrent le travail quelques minutes avant que
ma mère n’arrive, le vendredi. On aurait dit qu’elle avait
dormi, mangé et sauvé des vies dans sa blouse à pois.
En se précipitant vers moi pour me prendre dans ses
bras, elle faillit me faire tomber à la renverse.
— Ma puce ! Tu m’as manqué !
Je lui rendis son étreinte avec le même enthousiasme.
— Moi aussi. Je… (Je reculai tout en essayant de rava-
ler mes larmes, puis détournai les yeux et me raclai la
gorge.) Tu t’es douchée, au moins, pendant ces quelques
jours ?
— Pas du tout.
Quand elle tenta de me prendre de nouveau dans ses
bras, je m’écartai vivement. Elle s’esclaffa, mais alors
qu’elle se dirigeait vers la cuisine, je vis bien que je lui
avais fait de la peine.
— Je rigole, dit-elle. Il y a des douches à l’hôpital, tu
sais, ma chérie. Je suis propre. Je te le jure !
Je la suivis et grimaçai en la voyant se diriger tout
droit vers le frigo vide. Après avoir ouvert la porte, elle
fit un pas en arrière et tourna la tête vers moi. Des
mèches blondes s’échappaient de son chignon.
Elle fronça ses sourcils bien dessinés et plissa son petit
nez en trompette.
— Katy… ?

39
— Désolée, dis-je en haussant les épaules. J’ai eu faim.
— Je vois ça. (Elle referma la porte.) Pas de problème.
J’irai faire un tour au supermarché, tout à l’heure. Les
routes sont dégagées, maintenant. (Elle s’interrompit et
se passa la main sur le front.) Enfin, à certains endroits,
on se déplacerait plus facilement en scooter des neiges,
mais pour aller en ville, ça va.
Ce qui signifiait qu’on pourrait retourner en cours
lundi. Pff.
— Je peux venir avec toi.
— C’est gentil de ta part, ma puce. Du moment que
tu ne mets pas n’importe quoi dans le caddie et que tu
ne fais pas de caprice quand je l’enlève.
Je lui adressai un regard blasé.
— Je n’ai plus deux ans, Maman.
Son sourire taquin se fendit en un énorme bâillement.
— Je n’ai pas eu beaucoup de temps pour me reposer.
La plupart des infirmières n’ont pas réussi à atteindre
l’hôpital. Du coup, j’ai dû aider aux urgences, à la mater-
nité et mon préféré…, dit-elle en attrapant une bouteille
d’eau, … en désintox.
— Dur.
Je lui emboîtai le pas. J’avais besoin de ma maman.
— Tu n’imagines même pas. (Elle s’arrêta en bas de
l’escalier et but une gorgée.) J’ai été couverte de sang,
d’urine et de vomi. Souvent dans cet ordre, mais pas sys-
tématiquement.
— Beuuuurk, m’exclamai-je.
Le métier d’infirmière venait de rejoindre ceux de
l’administration scolaire dans ma liste des boulots à évi-
ter comme la peste.
— Oh ! (Elle s’arrêta au milieu des marches qu’elle
avait commencé à gravir et se retourna, en équilibre sur
la pointe des pieds. Mon Dieu !) Avant que j’oublie, je
change de programme, la semaine prochaine. Au lieu de
travailler à Grant le week-end, je serai à Winchester. Ça
bouge un peu plus en ville et j’aurai davantage de choses
à faire. De toute façon, Will travaille le week-end, donc
ça m’arrange.

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Ce qui voulait dire que j’allais encore me retrouver…
Une minute ! Quoi ? Les battements de mon cœur
s’emballèrent et j’eus tout à coup l’impression de tomber
dans un tourbillon sans fin.
— Qu’est-ce que tu as dit ?
Ma mère fronça les sourcils.
— Ma puce, ta voix… J’aimerais vraiment jeter un
coup d’œil à cette gorge. Tu veux bien ? Sinon, on peut
aussi demander à Will de t’examiner. Je suis sûre que
ça ne le dérangera pas.
J’étais tétanisée.
— Tu as… eu des nouvelles de Will ?
— Bien sûr. On s’est parlé au téléphone quand il était
à sa conférence de médecine interne, dans l’Ouest. (Elle
sourit doucement.) Tout va bien ?
Pas vraiment, non.
— Viens, me dit-elle. Monte avec moi. Je vais regarder
ta gorge…
— Quand… Quand as-tu parlé à Will ?
De la perplexité apparut sur le joli visage de ma mère.
— Il y a deux ou trois jours. Chérie, ta voix…
— Ma voix va très bien !
Malheureusement, mes cordes vocales me lâchèrent au
milieu de ma phrase et ma mère me regardait comme
si je lui avais annoncé qu’elle allait devenir grand-mère.
C’était le moment de tout lui avouer.
Je gravis une marche et m’arrêtai. Ce que je voulais
dire, la vérité, se retrouva bloqué sur le seuil de mes
lèvres. Je n’avais pas encore demandé l’avis des autres à
ce sujet. Du moins, je ne les avais pas avertis. Et de toute
façon, me croirait-elle ? Le pire dans tout ça, c’était que
ma mère… était amoureuse de Will. Je le savais.
Mon estomac se noua et j’essayai de ne pas lui com-
muniquer ma panique.
— Will revient quand ?
Les lèvres pincées, elle me dévisagea.
— La semaine prochaine, mais… Katy. Tu es sûre que
tu n’as rien à me dire ?

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Comptait-il vraiment revenir ? S’il continuait de parler
à ma mère, ça signifiait sans doute que la mutation avait
réussi et que Daemon et moi étions maintenant liés à
lui ? À moins que les effets ne se soient dissipés avec le
temps ?
Il fallait que je parle à Daemon. Sur-le-champ.
Ma bouche était tellement sèche que j’étais incapable
de déglutir.
— Non. Désolée. Je dois y aller.
— Où ça ? me demanda-t-elle.
— Voir Daemon, répondis-je en reculant en direction
de mes bottes.
— Katy. (Elle attendit que je m’arrête.) Will m’a tout
raconté.
De la glace se forma soudain dans mes veines. Je me
retournai lentement.
— À propos de quoi ?
— De Daemon et toi. Il m’a dit que vous aviez décidé
de sortir ensemble. (Elle s’interrompit et m’adressa son
regard de maman, celui qui signifiait « je suis très
déçue ».) Il m’a dit que le sujet avait été abordé dans
une conversation. J’aurais préféré que tu m’en parles en
premier, ma puce. Ça ne m’a pas fait plaisir d’apprendre
que tu avais un petit ami de la bouche de quelqu’un
d’autre.
J’étais tellement estomaquée que j’en restai bouche
bée.
Ma mère ajouta quelque chose et je crois que je
hochai la tête. Très sincèrement, elle aurait bien pu
m’annoncer que Thor et Loki se livraient bataille au
bout de la rue, je ne l’écoutais plus. Qu’est-ce que Will
manigançait ?
Lorsque ma mère abandonna l’idée d’avoir une vraie
conversation avec moi, je me dépêchai d’enfiler mes
bottes et me précipitai vers la maison de Daemon. En
voyant la porte s’ouvrir, je sus que Daemon ne se trouvait
pas derrière car je n’avais pas ressenti ce satané picote-
ment extraterrestre derrière ma nuque.

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Toutefois, je ne m’étais pas attendue à me trouver nez
à nez avec Andrew, qui me fusilla de son regard bleu
marine.
— Toi, dit-il d’une voix emplie de mépris.
Je clignai les yeux.
— Moi ?
Il croisa les bras.
— Oui, toi : Katy, la petite hybride humaine et extra-
terrestre.
— Euh, OK… Je dois voir Daemon.
Quand je commençai à monter les marches, il se posta
devant moi pour me bloquer le chemin.
— Daemon n’est pas là.
Il sourit, mais il n’y avait rien de chaleureux dans son
expression.
Je croisai les bras et campai sur mes positions. Andrew
ne m’avait jamais aimée. Je crois qu’il n’aimait pas les
gens en général. Ni les chiots. Ni le bacon.
— Il est où, alors ?
Andrew sortit complètement de la maison et referma
la porte derrière lui. Il était tellement proche de moi que
la pointe de ses bottes effleurait les miennes.
— Daemon est parti ce matin. Je suppose qu’il a suivi
Rain Man.
La colère m’envahit.
— Dawson est tout à fait normal !
— Ah bon ? demanda-t-il en haussant un sourcil. Pour-
tant, je ne l’ai pas entendu prononcer plus de trois
phrases par jour… et encore.
Je serrai les poings contre mes flancs. Une légère brise
me souleva les cheveux et fit passer quelques mèches par-
dessus mes épaules. L’envie de le frapper me démangeait.
— Il a sans doute vécu des choses traumatisantes,
alors fais preuve d’un peu de compassion, connard ! Je
ne sais même pas pourquoi je discute avec toi. Où est
Dee ?
Son sourire suffisant s’effaça, laissant place à une
haine hostile et glaciale.
— Dee est ici.

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J’attendis qu’il approfondisse, en vain.
— Je m’en doutais, oui. (Toujours pas de réponse.
J’étais à deux doigts de lui montrer ce qu’une petite
hybride humaine et extraterrestre était capable de faire.)
Et toi, qu’est-ce que tu fais ici ?
— On m’a invité. (Il se pencha vers moi, comme s’il
allait m’embrasser. Je fus obligée de reculer. Il me suivit.)
Ce n’est pas ton cas.
Bon OK, ça faisait mal. Tout à coup, je me retrouvai
coincée entre la rambarde et lui. Je ne pouvais pas bou-
ger, et lui ne reculait pas. Je sentis la Source, l’énergie
à l’état pur que les Luxens – et moi – contrôlions, grandir
en moi, courir sous ma peau comme de l’électricité sta-
tique.
Si Andrew refusait de se pousser, je pouvais le faire
bouger.
Il vit sans doute un changement dans mon regard car
il eut un ricanement moqueur.
— N’essaie même pas. Si tu m’attaques, je n’hésiterai
pas à te rendre la pareille. Et ça ne m’empêchera pas de
dormir.
Combattre mon instinct et m’empêcher de lui mettre
une raclée me demanda de gros efforts. Mon côté
humain, et l’autre que je ne savais pas vraiment définir,
voulaient tous les deux utiliser mon pouvoir, l’exploiter.
C’était un peu comme un muscle dont je ne me servais
pas mais qui se bandait. Je me souvenais de la sensation
entêtante du pouvoir courant à travers mes veines, du
plaisir que ça m’avait procuré.
Une petite partie de moi, infime, adorait ça. Et ça me
terrifiait.
Heureusement pour Andrew, car cette peur chassa
toute envie de me battre.
— Pourquoi est-ce que tu me détestes ? lui demandai-
je.
Il pencha la tête sur le côté.
— Parce que tu es comme Beth. Tout allait bien avant
qu’elle débarque. On a perdu Dawson à cause d’elle et
tu sais très bien qu’on ne l’a pas vraiment récupéré.

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Composition
NORD COMPO

Achevé d’imprimer en Espagne


par CPI
le 21 août 2016

Dépôt légal septembre 2016


EAN 9782290085394
L21EDDN000472N001

ÉDITIONS J’AI LU
87, quai Panhard-et-Levassor, 75013 Paris

Diffusion France et étranger : Flammarion

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