Troisième partie
DE L'ANTIQUITÉ ROMAINE
À LA RENAISSANCE :
L'ENSEIGNEMENT DES LANGUES VIVANTES
Chapitre 3
L'enseignement du grec
aux Romains
Tout comme les Akkadiens et les Égyptiens, ce sont les conquérants
romains qui, dès le 3° siècle avant notre ère, se mettent à l’apprentissage
de la langue parlée par leurs sujets conquis, en l’occurrence, le grec.
Ainsi, même avant le début de leur empire, les Romains apprennent le
grec comme langue seconde, sans aucun doute à cause du prestige de la
civilisation grecque car l’administration romaine a toujours ignoré les
langues “barbares” comme le celtique, le germanique, etc. Pourtant, elle
reconnaît officiellement l’existence du grec : les actes officiels et édits
destinés aux provinces orientales (de langue grecque, donc) sont traduits
et affichés en grec. Dans les procès qui ont lieu dans les territoires de
langue grecque, les débats ont lieu en grec mais la sentence est rédigée en
latin. De plus, la chancellerie de l’empire possède pour la correspondance
deux directions parallèles, l’une en latin pour les provinces occidentales
(dont Rome est la capitale), et l’autre en grec pour les provinces orien-
tales (ayant Constantinople comme capitale). Le grec n’est cependant
jamais vu comme étant l’égal du latin : seul le latin est considéré comme
la langue nationale (Marrou, pp. 346-348).
1. Des manuels bilingues
Au 2: siècle avant notre ère est institué à Rome (et vraisemblablement
dans quelques autres centres urbains d’importance — car l’école est alors
un phénomène urbain) un système d’éducation bilingue. À cette époque,
toute personne cultivée doit avant tout savoir le grec. Un peu plus tard,
vers l’an 100 avant notre ère, tout Romain cultivé parle aussi bien le grec
que le latin. Il y en a même, semble-t-il, qui affectent de mépriser leur
langue nationale, le latin. Les lettrés romains qui se veulent à la mode
écrivent autant en grec qu’en latin. Tel est le cas, par exemple, de Cicéron
(106 - 43 avant notre ère) qui traduit en latin des auteurs et des orateurs
grecs, qui rédige en grec une partie de sa correspondance, et dont les
lettres latines sont remplies de citations et de mots grecs (Marrou,
pp. 350-351).
Mais, après l’époque de Cicéron, la connaissance du grec se met à
décroître à Rome, la langue latine lui faisant en quelque sorte concur-
rence. Être cultivé signifie connaître surtout les grands auteurs latins
(comme Virgile et Cicéron). Toutefois, l’école romaine continue toujours
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ÉVOLUTION DE L'ENSEIGNEMENT.
d’enseigner le grec. Même au 2° siècle de notre ère, l’enseignement est
encore bilingue. Mais au 3° siècle, il semble que l’évolution se précipite
de sorte qu’au siècle suivant, on peut dire que le latin supplante le grec à
peu près partout dans l’Empire romain d'Occident (pendant que le grec
domine dans l’Empire d'Orient). L'Église chrétienne d'Occident adopte
définitivement le latin plutôt que le grec comme langue liturgique. Chez
les Latins qui savent encore le grec, c’est-à-dire les grandes familles aris-
tocratiques de la ville de Rome, il s’agira de plus en plus d’un grec sco-
laire, livresque (Marrou, pp. 351-354).
C’est que, malgré tout, l’enseignement scolaire du grec continue dans
certaines écoles privilégiées. Au début du 3° siècle de notre ère, apparais-
sent des manuels bilingues (appelés Hermeneumata), qui ont connu
jusqu’à six éditions. Ils ressemblent à des manuels pratiques de vocabu-
laire ou de conversation. Il est possible qu’ils aient été tout d’abord rédi-
gés pour des élèves d’origine grecque, mais ils ont surtout été utilisés par
des Latins apprenant le grec. Ces manuels commencent par un vocabu-
laire grec-latin classé par ordre alphabétique, puis selon le sens sous la
forme de chapitres (capitula) consacrés aux noms de dieux et de déesses,
de légumes, de poissons, d’oiseaux, au vocabulaire maritime, médical,
etc. Suivent des séries de petits textes simples de narration ou de conver-
sation, présentés sur deux colonnes : les phrases (ou parties de phrases)
latines d’un côté, et les équivalents grecs en regard. C’est ainsi que sont
présentés les fables d’Esope, un petit traité juridique, un manuel élémen-
taire de mythologie, et un résumé de la guerre de Troie. Suit alors le
manuel de conversation courante (quotidiana conversatio), sous la forme
de dialogues faciles et agréables (Marrou, pp. 356-357).
Voici l’exemple d’un dialogue écrit en latin et en grec, tiré d’un manuel
de conversation (mais rapporté en anglais dans Titone, 1968, p. 7 ; traduc-
tion de C. Germain) :
“Le père s'avance vers son ami et lui dit :
— Bonjour, Caïus !
et il l’embrasse. Ce dernier le salue à son tour et dit :
— Content de te voir. Aimerais-tu venir avec moi ?
— Où ?
— Chez notre ami Lucius. Allons lui rendre visite.
— Qu'est-ce qu'il a ?
— Il est malade.
— Depuis combien de temps ?
— Depuis quelques jours.
— Où habite-t-il ?
— Pas très loin d'ici. Si tu veux, nous pouvons y aller.”
Malheureusement, faute de documents appropriés, nous ne connaissons
pas très bien l’usage que les petits Romains faisaient de ce type de
manuels dans leur étude de la langue grecque, mais on sait qu’ils s’exer-
çaient à traduire mot à mot les fables et les textes des auteurs classiques,
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LES ROMAINS
du grec en latin (la version) et du latin en grec (le thème) (Marrou,
pp. 345-346 et p. 357). Il faut préciser que la présentation d’écrits sous
une forme dialoguée n’est pas nouvelle : même la plupart des écrits philo-
sophiques de Platon (5° - 4° siècle avant notre ère) se présentent sous la
forme de dialogues — une trentaine.
2. Un enseignement bilingue
A l’origine donc, dans les familles aristocratiques l’éducation est réelle-
ment bilingue. L’enfant romain est confié à une servante ou à un esclave
grecs, en présence desquels il apprend tout d’abord à parler en grec, avant
même le latin. Parvenu à l’âge scolaire, il apprend à lire “ et à écrire dans
les deux langues, en commençant par le grec (Marrou, p. 355). Plus tard,
il suit parallèlement les cours du grammaticus Graecus (ou grammairien
grec) et ceux de son confrère latin (le grammairien latin), puis ceux d’un
orator Graecus (rhéteur grec) et d’un orator Latinus (orateur latin). C’est
qu’il y a trois types d’écoles à Rome (comme c'était le cas en Grèce),
S’adressant aussi bien aux filles qu’aux garçons : l’école primaire (de 7 à
11-12 ans), l’école du grammaticus (de 11-12 à 15 ans), et l’école du rhé-
teur ou orateur (de 15 à 20 ans environ).
Il est à noter que les élèves sont répartis en plusieurs divisions suivant
leur force, et qu’il existe une sorte d’enseignement “mutuel” (les plus
grands montrant aux petits les lettres et les syllabes). Le tableau —
inconnu à l’époque hellénistique — fait son apparition.
+ L'enseignement primaire
À l’école primaire, le maître procède de la partie au tout. Il s’agit de
montrer à lire et à écrire, en commençant par les lettres de l’alphabet,
dans l’ordre (de A à X — car Ÿ et Z ne servent qu’à transcrire des mots
grecs) puis à l’envers (de X à A), puis par couples (AX, BV, etc.), et en
ordre varié. Suit l’apprentissage des syllabes et de leurs diverses combi-
naisons. Des mots isolés peuvent alors être appris. On passe donc succes-
sivement des abecedarii aux syllabarii et aux nominarii. Ensuite, les éco-
liers lisent des petites phrases d’un ou deux vers, des maximes morales
(du type “Bien apprendre ses lettres est le commencement de la sagesse”)
et, enfin, des textes suivis. À la lecture est associée la récitation : les
textes lus sont appris par cœur (en chantonnant, semble-t-il). L'écriture
est enseignée parallèlement à la lecture en suivant le même ordre, du
simple au complexe : les lettres isolées, les syllabes, les mots, les courtes
phrases puis les textes lus sont écrits par l’écolier sur sa tablette de cire ou
à l’encre (Marrou, pp. 364-365 — voir Document 6). À cela, il faut ajou-
ter l’apprentissage du calcul, c’est-à-dire du vocabulaire de la numération,
à l’aide de jetons et de la mimique des doigts. Tout cela, comme on vient
14. Il est à noter qu'il s'agit vraisemblablement d'une lecture à voix haute puisque l'habitude de
la lecture à voix basse, sans remuer les lèvres, ne date que de la Renaïssance.
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ÉVOLUTION DE L'ENSEIGNEMENT.
de le voir, se fait tout d’abord dans la langue grecque, puis dans la langue
latine.
+ L'enseignement secondaire
L'enseignement du niveau secondaire, beaucoup moins répandu que
l'instruction primaire, est dirigé par le grammaticus. Celui-ci enseigne la
grammaire grecque et la grammaire latine, cette dernière étant d’ailleurs
calquée sur le modèle grec. Il explique aussi les poètes classiques et fait
faire des exercices de style. La grammaire comprend les lettres, les syl-
labes et les mots ou “parties du discours”, puis — tardivement, avec le
grammairien Priscien à la fin du 5° siècle — la syntaxe latine. Les “noms
communs”, par exemple, comptent 27 catégories : corporels, incorporels,
primitifs, dérivés, diminutifs, etc. L'élève fait aussi des exercices de
déclinaison et de conjugaison. On pourchasse les “fautes de langues” chez
les auteurs, beaucoup plus que chez les écoliers. Il s’agit moins d’ensei-
gner une langue d’usage quotidien que de maîtriser la langue des grands
écrivains classiques. De fait, l'essentiel de l’enseignement du grammati-
cus reste l’explication des auteurs classiques (des poètes comme Virgile,
par exemple). L'enseignement des mathématiques, de la géométrie et de
la musique n’est destiné qu’à une minorité d’élèves (Marrou,
pp. 369-379).
De fait, la formation dans les deux langues implique l’intervention de
deux grammairiens, l’un pour le grec, l’autre pour le latin. Cela se produit
effectivement dans les grands centre urbains mais, à ce qu’il semble, dans
les petites villes et dans les provinces lointaines la tâche est confiée au
grammairien latin qui doit, seul, assurer l’enseignement dans les deux
langues. Il y a là un facteur qui a certes contribué à faire du grec une
langue scolaire, livresque, participant ainsi au recul graduel du grec face
au latin (Mialaret et Vial, 1981, p. 196).
+ L'enseignement supérieur
Quant à l’enseignement de niveau supérieur, il consiste surtout à faire
maîtriser l’art oratoire, à l’aide des règles de l’éloquence, antérieurement
mises au point par les Grecs. D’après Marrou, “il paraît certain que dès le
temps d’Auguste [en l’an 24], un enseignement latin de la rhétorique
double normalement, pour les Romains, celui du rhéteur grec” (p. 343). Il
convient cependant de signaler que l’enseignement du droit, en tant que
tel, est une originalité de l’école romaine par rapport aux écoles de
l’époque hellénistique. De fait, les études philosophiques, scientifiques et
médicales ne se donnent qu’en langue grecque (Marrou, pp. 343-344, et
pp. 380-389).
Il ne faudrait cependant pas perdre de vue que l’enseignement dont il
est ici question est le propre de quelques grands centres urbains, Rome
notamment. Ce n’est qu’exceptionnellement que ce type d’enseignement
bilingue se produit ailleurs dans l’Empire romain. De plus, l’enseigne-
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LES ROMAINS
ment est réservé à une minorité de citoyens, généralement la classe aisée :
à Rome comme partout dans |’ Antiquité, la culture est un privilège des
classes dirigeantes. Enfin, même si un enseignement scolaire de type
bilingue peut être attesté du 2° siècle avant notre ère jusqu’à l’effondre-
ment de l’Empire romain d'Occident (en l’an 476 de notre ère), soit pour
une durée d’environ sept siècles, on peut dire que le recul du grec devant
le latin s’est fait graduellement, notamment à partir du début de notre ère.
En effet, la connaissance du grec comme langue seconde atteint son apo-
gée avec Cicéron, puis connaît un recul continu devant le latin jusqu’au
5° siècle où ne subsiste plus en Occident que le latin, alors renforcé par le
christianisme.
Ainsi, avec l’école romaine apparaît la traduction, autant sous la forme
du thème que de la version, de phrases complètes, voire de textes entiers,
et non plus seulement de mots comme c’était le cas chez les Akkadiens
apprenant le sumérien. Le vocabulaire est également présenté, comme
c'était le cas en suméro-akkadien, sous la forme de listes bilingues en
deux colonnes (en grec et en latin).
Par ailleurs, on note trois éléments importants de continuité : la mémo-
risation de listes de mots dans la langue étrangère, l’imitation dans le cas
de l’écriture, et le recours à des dialogues. On peut également parler,
jusqu’à un certain point, d’un enseignement par immersion puisque le cal-
cul, les mathématiques, la géométrie et la musique paraissent être ensei-
gnés dans les deux langues. Toutefois, au niveau avancé, le droit n’est
enseigné qu’en latin, alors que la philosophie, les sciences naturelles et la
médecine ne sont données que dans la langue grecque.
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ÉVOLUTION DE L'ENSEIGNEMENT.
Document 5
UNE JOURNÉE À L'ÉCOLE ROMAINE
Il s’agit ici du témoignage, dans les années 200-210 de notre ère,
d’un jeune écolier romain qui raconte sa journée. Ce texte est tiré
d’un manuel de conversation gréco-latin.
Au point du jour, je m'éveille, j'appelle l’esclave, je lui fais ouvrir
la fenêtre, il l’ouvre aussitôt. Je me dresse, m'assieds sur le bord
du lit ; je demande chaussons et souliers parce qu'il fait froid.
Une fois chaussé, je prends une serviette : on m'en apporté une
bien propre. On m'apporte de l’eau pour la toilette, dans un pot :
je m'en verse sur les mains, le visage, dans la bouche ; je frotte
dents et gencives ; je crache, me mouche et m'essuie comme il
convient à un enfant bien élevé.
J'ôte ma chemise de nuit, je prends une tunique de corps, mets une
ceinture ; je me parfume la tête et me peigne ; j'enroule un foulard
autour du cou ; j'enfile par-dessus ma pèlerine blanche. Je sors de
la chambre avec mon pédagogue Ÿ et ma nourrice pour aller saluer
papa et maman. Je les salue tous deux et les embrasse.
Je cherche mon écritoire et mon cahier et les donne à l’esclave.
Ainsi tout est prêt et je me mets en route, suivi de mon pédagogue,
par le portique qui mène à l’école.
Mes camarades viennent à ma rencontre : je les salue et ils me ren-
dent mon salut. J'arrive devant l'escalier ; je monte les marches
bien tranquillement comme il se doit. Dans le vestibule, je dépose
mon manteau ; un coup de peigne, j'entre et je dis : “Salut, maître.”
Lui m'embrasse et me rend mon salut. L'esclave me tend tablettes,
écritoire et règle.
“Salut, camarades. Donnez-moi ma place (mon banc, mon tabou-
ret). Serre-toi un peu. — Venez ici. — C'est ma place ! — Je l’ai
prise avant toi !” Je m'assieds et me mets au travail...
J'ai fini d'apprendre ma leçon. Je demande au maître qu'il me
laisse aller déjeuner à la maison ; il me laisse partir ; je lui dis :
“Porte-toi bien”, et il me rend mon salut. Je rentre à la maison, je
me change. Je prends du pain blanc, des olives, du fromage, des
Jigues sèches et des noix ; je bois de l’eau fraîche. Ayant déjeuné, je
repars pour l'école. Je trouve le maître en train de lire ; il nous dit :
“Au travail !”...
Il faut aller se baigner ! — Oui, c'est l'heure. J'y vais, je fais
prendre des serviettes et je suis mon serviteur. Je cours à la ren-
contre de ceux qui vont au bain et je leur dis, à tous et à chacun :
“Ça va ? Bon bain ! Bon souper !”
(Marrou, 1960, pp. 363-364.)
15. À cause des dangers de la rue et de l'école, les Romains avaient adopté l'usage grec de l'es-
clave qui accompagne l'enfant dans ses trajets, porte son cartable ainsi qu'une lanterne quand il
fait nuit. Il est désigné comme le paedagogus (le “pédagogue”), qui peut jouer le rôle de répéti-
teur privé et s'occuper de la formation morale de l'enfant.
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LES ROMAINS
Document 6
L’ APPRENTISSAGE DE L’ÉCRITURE
CHEZ LES ROMAINS
Voici le témoignage d’un autre élève, racontant comment il apprend
à écrire. Ce texte est également tiré d’un manuel de conversation
gréco-latin.
Je copie le modèle ; quand j'ai écrit, je montre au maître qui me
corrige en calligraphiant... Je ne sais pas copier : copie pour moi,
toi qui sais si bien ! — J'’efface : la cire est dure, elle devrait être
molle.
Fais bien les pleins et les déliés. Mets un peu d’eau dans ton encre :
tu vois, ça va bien maintenant ! — Fais voir ta plume, ton canif
(pour tailler la plume de roseau). — Fais voir : comment as-tu
écrit ? Ce n'est pas mal... Ou bien : Tu mérites le fouet ! Allons, je
te pardonne...
(Marrou, 1960, pp. 365-366.)
Bibliographie
JEAN, G.
1987 op. cit. (p. 29)
KELLY, Louis G.
1969 op. cit. (p. 17)
MACKEY, William F.
1972 op. cit. (p. 17)
MARROU, Henri-Irénée
1960 op. cit. (p. 40)
MIALARET, Gaston et VIAL, Jean
1981 op. cit. (p. 40)
MOUNIN, Georges
1967 op. cit. (p. 40)
ROBINS, Robert Henry
© 1967-1976 op. cit. (p. 40)
TITONE, Renzo
1968 op. cit. (p. 40)
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