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Camus Et Le Sentiment de L'Absurde: Université

Albert Camus explore la notion de l'absurde, résultant de la coexistence entre l'irrationalité de l'univers et la conscience humaine, à travers ses œuvres majeures comme 'Le Mythe de Sisyphe', 'L’Étranger', 'Caligula' et 'Le Malentendu'. Contrairement à Sartre, Camus affirme que l'essence précède l'existence, plaçant ainsi les valeurs humaines au-dessus de la confrontation avec un monde irrationnel. La prise de conscience de l'absurde conduit à une révolte métaphysique, où l'acceptation de ce destin devient une forme de victoire, illustrée par le personnage de Sisyphe, qui trouve le bonheur dans son fardeau.

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Camus Et Le Sentiment de L'Absurde: Université

Albert Camus explore la notion de l'absurde, résultant de la coexistence entre l'irrationalité de l'univers et la conscience humaine, à travers ses œuvres majeures comme 'Le Mythe de Sisyphe', 'L’Étranger', 'Caligula' et 'Le Malentendu'. Contrairement à Sartre, Camus affirme que l'essence précède l'existence, plaçant ainsi les valeurs humaines au-dessus de la confrontation avec un monde irrationnel. La prise de conscience de l'absurde conduit à une révolte métaphysique, où l'acceptation de ce destin devient une forme de victoire, illustrée par le personnage de Sisyphe, qui trouve le bonheur dans son fardeau.

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INTERTEXT 1/2, 2018

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CZU: 821.133.1

CAMUS ET LE SENTIMENT DE L’ABSURDE

Valentina BIANCHI
Université Spiru Haret, Bucarest

Albert Camus shares with Jean-Paul Sartre a vision of the human condition that implies a
fracture between the irrational character of the universe and the human conscience, fracture
whose acknowledgement is marked by the sentiment of the absurd. The absurd does not lie
in the univers itself, nor inside the human being, it is the product of their coexistence.
The essai Le Mythe de Sisyphe, the novel L’Étranger and the plays Caligula and Le
Malentendu, which form « the cycle of the absurd» are, all of them, dealing with the same
problem. Despite their diversity, the revelation of the absurd and the moment when the
human being is rebelling against it (for the acknowledgement of the absurd is usually
associated, in Camus’s writings, with the feeling of a metaphysical revolt) correspond, in
these writings, to the same profound inclinations of the human sensitivity rising to the
defence of the human values. Therefore, the fundamental problem, for Camus, lies in
whether to accept or not this coexistence towards which the human being has the status of a
« stranger ».
For Camus, as opposed to Sartre, « the essence precedes the existence ». This means that
the human value is set as preexistent to the confrontation with the contingency of an
irrational universe.
Key words: revelation of the absurd, hiatus, revolt, contingent, acceptation, essence,
existence.

Albert Camus partage avec Jean-Paul Sartre une vision sur la condition
humaine qui implique une rupture entre le caractère irrationnel du monde et la
conscience humaine. Figures de proue de la vie culturelle française du XXe siècle,
romanciers, dramaturges, penseurs engagés, préoccupés par la même
problématique, ils ont marqué à tout jamais l’histoire des lettres et de la pensée
contemporaine. À la différence de Sartre, toutefois, Camus ne se revendiquait pas
philosophe. Toujours est-il que les deux écrivains ont eu dans le centre de leur
intérêts la problématique de l’absurde.
La parution en 1942 de l’essai camusien Le Mythe de Sisyphe précise les
points de vue de son auteur concernant cette problématique. Les idées de cet
ouvrage trouveront leur expression littéraire dans le célèbre roman L’Étranger,
publié la même année, et dans les pièces de théâtre Caligula et Le Malentendu,
parues deux ans après. Ces ouvrages, traitant tous de ce divorce entre le monde et
l’être humain composent le cycle de l’absurde, terme utilisé par Camus lui-même
afin de désigner cette première réflexion sur l’absurde fondamental qui caractérise
la condition humaine.
L’essayiste et le philosophe Camus est aussi un grand écrivain. Cette
coïncidence, comme dans le cas de Sartre, n’est pas due à un hasard. La révélation
de l’absurde représente une prise de conscience, un état particulier de la sensibilité.
Il faut alors recourir à d’autres moyens d’expression afin de le montrer, car la voie
discursive ne réussit pas à le surprendre. Pour traduire cet état, pour le montrer aux
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spectateurs, aux lecteurs, il faut donc d’autres moyens, propres à la sensibilité et à
l’imagination de l’artiste.
Si dans son essai Camus emploie une symbolique culturelle - l’évocation de
l’image mythologique de Sisyphe, celle de l’Œdipe de Sophocle, celle du statut
symbolique de prolétaire-, il réussit à traiter la même thématique d’une façon tout à
fait différente dans le roman L’Étranger et en abordant un tout autre sujet se
prêtant à la représentation théâtrale dans les pièces Caligula et Le Malentendu. En
dépit de leur diversité, ces œuvres ont en commun la révélation de l’absurde qui
s’accompagne, tout de suite après, par un moment de révolte métaphysique
correspondant aux mêmes poussées profondes de la sensibilité qui s’élève à la
défense des valeurs humaines.
Pour Sartre, on le sait, l’existence précède l’essence. Le sentiment de
l’inutilité de toute tentative de trouver des attributs stables et de fondements solides
dans l’attribution de sens à l’existence s’associe, petit à petit, à la révélation que
tout objet, y compris l’être humain, peut être vu comme « existence », comme
« être là », « de trop ». Le malaise que ressent l’homme au moment de cette
révélation de l’existence « de trop » de tout ce qui l’entoure est une des formes que
revêt le sentiment de l’absurde.
Sartre distingue deux instances principales du moi: l’être en soi et l’être
pour soi. Puisque pour lui l’existence précède l’essence, l’être en soi est toujours en
situation d’opérer un choix, ce qui signifie qu’il doit, nécessairement, devenir ce
que ce choix l’oblige en quelque sorte de devenir: ce qu’il choisit d’être en
définissant son essence comme produit de ce choix. Il aspire donc à devenir ce que
son être pour soi, c’est-à-dire sa conscience, lui demande. Ainsi, l’être pour soi
devient l’être pour soi, autrement dit, l’existence qui était de trop devient essence.
Pour Camus, à la différence de Sartre, c’est l’essence qui précède l’existence.
C’est la valeur humaine qui est posée comme préexistante à la confrontation avec
la contingence d’un monde irrationnel, et non vice-versa. Les deux écrivains sont
pourtant d’accord sur le fait que l’absurde ne réside ni dans le monde, ni dans
l’homme, mais qu’il est le produit de leur coexistence. L’homme de Camus, qui
ressemble à la figure mythologique de Sisyphe, est « prolétaire des dieux ». Hélas,
les dieux sont cruels et aveugles, car ils l’ont poussé à perpétuité à rouler sa pierre
jusqu’au sommet de la montagne, et de recommencer, sans cesse. L’homme a été
donc jeté dans le monde sans qu’on lui demande son avis et sans connaître les
règles du jeu – l’accès au monde et à son sens lui semblant être définitivement
refusé.
Le problème fondamental qui se pose alors, dans cette situation qui semble
sans issue, c’est d’accepter ou de refuser ce destin, c’est-à-dire la coexistence avec
ce monde, tel qu’il est. Il ne se reconnaît donc pas comme quelqu’un appartenant à
ce monde, d’où son statut d’étranger. Camus affirme, dans son essai Le Mythe de
Sisyphe, que le problème le plus important que l’homme se pose, par conséquent,
lorsqu’il constate, comme le fera Eugène Ionesco plus tard, que l’existence au
monde est « insensée, impossible », est celui du suicide. Mais la réponse
camusienne est positive, car l’écrivain pense que, malgré les apparences, « il faut
imaginer Sisyphe heureux ». Et cela non pas comme une conséquence stérile issue
de notre désir d’embellir la réalité ou, plus souvent, de se leurrer, de ne pas avoir le
courage de regarder la réalité en face. En dépit des apparences, la victoire de

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l’homme dans la confrontation avec l’absurde sera d’accepter de coexister avec le
monde :

On a compris déjà que Sisyphe est le héros absurde. Il l'est autant par ses
passions que par son tourment. Son mépris des dieux, sa haine de la mort et sa
passion pour la vie, lui ont valu ce supplice indicible où tout l'être s'emploie à ne
rien achever. C'est le prix qu'il faut payer pour les passions de cette terre. On ne
nous dit rien sur Sisyphe aux enfers. Les mythes sont faits pour que l'imagination
les anime. Pour celui-ci on voit seulement tout l'effort d'un corps tendu pour
soulever l'énorme pierre, la rouler et l'aider à gravir une pente cent fois
recommencée; on voit le visage crispé, la joue collée contre la pierre, le secours
d'une épaule qui reçoit la masse couverte de glaise, d'un pied qui la cale, la
reprise à bout de bras, la sûreté tout humaine de deux mains pleines de terre. Tout
au bout de ce long effort mesuré par l'espace sans ciel et le temps sans
profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques
instants vers ce monde inférieur d'où il faudra la remonter vers les sommets. Il
redescend dans la plaine.
C'est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m'intéresse. Un visage qui peine
si près des pierres est déjà pierre lui-même! Je vois cet homme redescendre d'un
pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin. Cette heure
qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette
heure est celle de la conscience. À chacun de ces instants, où il quitte les sommets
et s'enfonce peu à peu vers les tanières des dieux, il est supérieur à son destin. Il
est plus fort que son rocher.
Si ce mythe est tragique, c'est que son héros est conscient. Où serait en effet sa
peine, si à chaque pas l'espoir de réussir le soutenait? L'ouvrier d'aujourd'hui
travaille, tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches et ce destin n'est pas moins
absurde. Mais il n'est tragique qu'aux rares moments où il devient conscient.
Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté, connaît toute l'étendue de sa
misérable condition: c'est à elle qu'il pense pendant sa descente. La clairvoyance
qui devait faire son tourment consomme du même coup sa victoire. Il n'est pas de
destin qui ne se surmonte par le mépris ([Link] : 168).

Il n’est pas par hasard que l’écrivain y parle de « bonheur ». Sisyphe accepte
son destin car il en est pleinement conscient, et par cela même il dépasse sa simple
condition d’être soumis aux choses : il retrouve, il est vrai, à perpétuité son
fardeau, mais cela dans l’allégresse de pouvoir ainsi être le maître de son propre
destin :

Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient. Son rocher
est sa chose. De même, l'homme absurde, quand il contemple son tourment, fait
taire toutes les idoles. Dans l'univers soudain rendu à son silence, les mille
petites voix émerveillées de la terre s'élèvent. Appels inconscients et secrets,
invitations de tous les visages, ils sont l'envers nécessaire et le prix de la victoire.
Il n'y a pas de soleil sans ombre, et il faut connaître la nuit. L'homme absurde dit
oui et son effort n'aura plus de cesse. S'il y a un destin personnel, il n'y a point de
destinée supérieure ou du moins il n'en est qu'une dont il juge qu'elle est fatale
et méprisable. Pour le reste, il se sait le maître de ses jours. À cet instant subtil
où l'homme se retourne sur sa vie, Sisyphe, revenant vers son rocher, contemple
cette suite d'ac- tions sans lien qui devient son destin, créé par lui, uni sous le
regard de sa mémoire, et bientôt scellé par sa mort. Ainsi, persuadé de l'origine

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tout humaine de tout ce qui est humain, aveugle qui désire voir et qui sait que la
nuit n'a pas de fin, il est toujours en marche. Le rocher roule encore.
Je laisse Sisyphe au bas de la montagne! On retrouve toujours son fardeau. Mais
Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers.
Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît
ni stérile ni futile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de
cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même
vers les som- mets suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe
heureux (168-169).

La prise de conscience de l’absurde s’associe le plus souvent chez Camus


à un sentiment de révolte métaphysique, qui peut prendre plusieurs formes. Dans
L’Étranger, le personnage central, Mersault, vit dans un état qui précède la
révélation de l’absurde. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur une des phrases les plus
célèbres de la littérature française: « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être
hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile: «Mère décédée.
Enterrement demain. Sentiments distingués.» Cela ne veut rien dire. C’était peut-
être hier » ([Link] : 7).
Mersault vit dans un bizarre état d’indifférence, comme ballotté au gré des
circonstances ; il éprouve une sorte de détachement étrange par rapport à la réalité
qui l’entoure, et cela concerne aussi le mécanisme, par rapport auquel il se sent
étranger, des relations humaines : il ne pleure pas à l’enterrement de sa mère, par
exemple, et le même jour il lui arrive de coucher avec une femme. C’est le genre de
personnage qui s’adapte difficilement à jouer la comédie sociale selon les règles
préétablies et il refuse de mimer toute attitude ou tout sentiment de circonstance. Il
se trouve toujours dans un état pareil, auquel s’ajoutent la chaleur, le souffle ardent
du vent, la brûlure du soleil sur une plage inondée de lumière. C’est là, aux yeux
aveuglés par la chaleur et la sueur amassée dans ses sourcils qu’il transgresse les
règles du jeu qui régit la coexistence avec l’implacabilité du réel et qu’il commet la
faute irréversible qui marquera sa rencontre avec le destin :

J'ai pensé que je n'avais qu'un demi-tour à faire et ce serait fini. Mais toute une
plage vibrante de soleil se pressait derrière moi. J'ai fait quelques pas vers la
source. L'Arabe n'a pas bougé. Malgré tout, il était encore assez loin. Peut-être à
cause des ombres sur son visage, il avait l'air de rire. J'ai attendu. La brûlure du
soleil gagnait mes joues et j'ai senti des gouttes de sueur s'amasser dans mes
sourcils. C'était le même soleil que le jour où j'avais enterré maman et, comme
alors, le front surtout me faisait mal et toutes ses veines battaient ensemble sous la
peau. À cause de cette brûlure que je ne pouvais plus supporter, j'ai fait un
mouvement en avant. Je savais que c'était stupide, que je ne me débarrasserais
pas du soleil en me déplaçant d'un pas. Mais j'ai fait un pas, un seul pas en avant.
Et cette fois, sans se soulever, l'Arabe a tiré son couteau qu'il m'a présenté dans le
soleil. La lumière a giclé sur l'acier et c'était comme une longue lame étincelante
qui m'atteignait au front. Au même instant, la sueur amassée dans mes sourcils a
coulé d'un coup sur les paupières et les a recouvertes d'un voile tiède et épais. Mes
yeux étaient aveuglés derrière ce rideau de larmes et de sel. Je ne sentais plus que
les cymbales du soleil sur mon front et, indistinctement, le glaive éclatant jailli du
couteau toujours en face de moi. Cette épée brûlante rongeait mes cils et fouillait
mes yeux douloureux. C'est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle

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épais et ardent. Il m'a semblé que le ciel s'ouvrait sur toute son étendue pour
laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s'est tendu et j'ai crispé ma main sur le
revolver. La gâchette a cédé, j'ai touché le ventre poli de la crosse et c'est là, dans
le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. J'ai secoué la sueur et
le soleil. J'ai compris que j'avais détruit l'équilibre du jour, le silence exceptionnel
d'une plage où j'avais été heureux. Alors, j'ai tiré encore quatre fois sur un corps
inerte où les balles s'enfonçaient sans qu'il y parût. Et c'était comme quatre coups
brefs que je frappais sur la porte du malheur (89-90).

Le moment où il comprend qu’il avait détruit « l’équilibre du jour »


correspond avec la révélation de l’absurde, c’est-à-dire au scandale qui consiste à
jouer une partie dont les règles sont inhumaines. Il suffit d’un moment de
détachement, pendant lequel il cesse de respecter strictement ces règles, d’une
réaction impulsive face aux circonstances, d’un ajout à peine perceptible et
incontrôlé dans la pression exercée sur la gâchette du revolver et l’irréversible
catastrophe s’est produite. Mersault comprend alors que le monde n’est pas fait à la
mesure de l’homme, il découvre la rupture qui les sépare. Cette découverte brutale,
cette révélation de l’absurde est suivie d’un moment de révolte, de protestation
contre ce scandale, qui entraîne l’acte de tirer, par la suite, ces quatre balles sur le
corps déjà abattu de l’autre. C’est ce processus qui justifie les quatre coups de feu
tirés ensuite. Il sera jugé d’ailleurs, et condamné, surtout à partir de cette
circonstance aggravante. La révolte de Mersault se manifestera désormais envers
ces semblables. Il éprouve une solitude métaphysique qui n’est pas sans rappeler
celle de l’écrivain, qui, en décrivant cette histoire d’une façon égale, objective, sans
ornements ni parti pris, essaie de présenter un des visages possibles de la révélation
de l’absurde. On n’est pas loin de Kafka ou de Beckett, quoique leurs visions se
trouvent peut-être à la limite du caractère tragique (empreint d’humour noir,
comme victoire contre les forces « anti-spirituelles » dont parle souvent aussi
Eugène Ionesco) qu’implique la condition humaine.
S’il n’y a pas de destin « qui ne se surmonte par le mépris », nous n’avons
pas non plus le droit d’ôter la vie à l’autre comme acte de justice. La leçon de
L’Étranger nous enseigne également, selon Camus, que la peine capitale ne saurait
pas constituer acte de justice. Ce serait trahir, d’après lui, notre condition humaine,
être insensible à sa solitude métaphysique. Camus envisage cela
philosophiquement, mais ce problème, sans doute, reste ouvert, se prêtant aussi à
d’autres interprétations.
L’incapacité de ses semblables de se montrer solidaires face à la solitude
métaphysique et dans la révolte contre leur condition absurde pousse Caligula, dans
la vision envisagée par Camus dans la pièce éponyme, à un délire meurtrier. La
trame de la pièce est présentée par l'auteur lui-même, dans l'édition américaine de
Caligula and Three Other Plays:

Caligula, prince relativement aimable jusque-là, s'aperçoit à la mort de Drusilla,


sa sœur et sa maîtresse, que le monde tel qu’il va n’est pas satisfaisant. Dès lors,
obsédé d’impossible, empoisonné de mépris et d’horreur, il tente d’exercer, par le
meurtre et la perversion systématique de toutes les valeurs, une liberté dont il
découvrira pour finir qu’elle n’est pas la bonne. Il récuse l’amitié et l’amour, la
simple solidarité humaine, le bien et le mal. Il prend au mot ceux qui l’entourent,
il les force à la logique, il nivelle tout autour de lui par la force de son refus et par
la rage de destruction où l'entraîne sa passion de vivre.
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Mais, si sa vérité est de se révolter contre le destin, son erreur est de nier les
hommes. On ne peut tout détruire sans se détruire soi-même. C’est pourquoi
Caligula dépeuple le monde autour de lui et, fidèle à sa logique, fait ce qu'il faut
pour armer contre lui ceux qui finiront par le tuer. Caligula est l'histoire d'un
suicide supérieur. C'est l'histoire de la plus humaine et de la plus tragique des
erreurs. Infidèle à l’homme, par fidélité à lui-même, Caligula consent à mourir
pour avoir compris qu’aucun être ne peut se sauver tout seul et qu'on ne peut être
libre contre les autres hommes ([Link], 447).

Caligula essaie de justifier son comportement, qu’il reconnaît, à la fin,


comme erroné. Lui-aussi pris de révolte, il niera même sa propre mort et s'en
moquera jusqu’à la fin. C’est à ces moments que la fin du personnage camusien
prend toute sa dimension à la fois autoironique et tragique.
Cette révolte de Camus se poursuivra des années plus tard, dans les œuvres
qui composent le cycle de la solidarité, dont l’œuvre la plus representative est La
Peste. La révélation de l’absurde dans les condition d’une grave épidémie de peste
trouve, dans la solidarité héroïque des hommes qui s’efforcent de lutter contre cette
maladie le support moral qui aide à s’assumer cette condition: cette solidarité aide
à supporter la solitude métaphysique de l’être humain accablé par le sentiment de
l’absurde.

Références bibliographiques

Barthes, Roland. Le degré zéro de l’écriture, suivi de Nouveaux essais critiques. Paris :
Points, 2005.
Camus, Albert. Le Mythe de Sisyphe. Paris : Gallimard, coll. « Folio Essais », 1985.
- - - . Œuvres Complètes, tome I: 1931-1944. Paris: Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade,
2006.
- - - . L’Étranger. Paris : Gallimard, 1957.
Ion, Angela (coord.). Dicţionar de scriitori francezi. Bucureşti : Polirom, 2012.
Sartre, Jean-Paul. La Nausée. Paris : Gallimard, 2002.

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