Louis XIV et la Justice Codifiée
Louis XIV et la Justice Codifiée
Damien Salles
Damien SALLES
Institut d’Histoire du droit (EA 3320) - Université de Poitiers
Abstract1. – The ancient judicial system organization offers to the litigants the assistance
of the évocation-récusation process. This legal means allows them, when their opponents
have relatives or allies within a court of law, to ask for the case to be brought (évocation)
before the king’s reserved justice and his council. Legal means, but one which disrupts
nonetheless the normal judicial operations, as it leads to the full challenging (récusation)
of a court and its natural competences. Being bound by the good administration of his
justice, the king has to assure its development, but also to prevent its abuses. In 1669, in
the context of the state endeavours to codify and unify the law, while a large part of
political issues of the Ancien Régime focus on legal proceedings, what is at stake for the
Monarchy is to coalesce and rationalise access to the courts. And this in both form and
substance.
1
Traduction effectuée par notre collègue Frédéric Rideau (Institut d’histoire du droit (EA 3320) Université
de Poitiers. Qu’il trouve ici l’expression de nos sincères remerciements.
1
Être roi sous l’Ancien Régime consiste, entre autres, à exercer la justice dite « retenue »2.
Sur ce fondement, le roi peut tenir lit de justice, instaurer juridictions et commissions
extraordinaires, juger lui-même en Conseil, casser des sentences, faire le départ des
compétences, délivrer des lettres de justice et de grâce etc. Comme régulateur des
compétences et « maître de la voie de droit »3, il dispose en outre du pouvoir d’évocation
judiciaire, i.e. soustraire une affaire en particulier, ou l’ensemble des affaires concernant
une personne ou une matière, au juge ordinairement compétent pour la confier à une autre
juridiction ou la retenir en son Conseil.
C’est à ce thème des évocations que nous voudrions consacrer les lignes qui
suivent. En avertissant d’ores et déjà le lecteur qu’il ne s’agira pas ici de s’intéresser aux
évocations politiques mais d’aborder le sujet sous l’angle particulier des évocations de
justice considérées comme moyen de procédure4, celles-là mêmes dont le régime
juridique est réformé par la grande ordonnance5 prolongeant6 utilement le Code Louis7,
en août 1669.
Au préalable, rappelons que l’époque et l’esprit des institutions exigent que le
souverain soigne les maux de sa justice. L’art du bon gouvernement lui commande vertu,
2
Sur la justice dite aujourd’hui « retenue » comme concept fort commode que l’historiographie s’est plu (et
se plait) à employer, mais sans doute moins opératoire qu’il n’y paraît sous l’Ancien Régime, voir l’article
stimulant de Jacques KRYNEN (« Réflexions sur la justice dite retenue ») in C. LEVELEUX, A. ROUSSELET-
PIMONT, P. BONIN, F. GARNIER (dir.), Le gouvernement des communautés politiques à la fin du Moyen âge,
Actes du colloque en l’honneur d’Albert Rigaudière, Paris, Editions Panthéon-Assas, 2011, p. 523-531.
3
J. BARBEY, Etre roi. Le roi et son gouvernement en France de Clovis à Louis XVI, Paris, Fayard, 1992, p.
390.
4
JOUSSE définit les évocations de justice comme des « évocations pour cause de parenté » soit « une espèce
de récusation contre le Siège d’où l’on demande que la cause soit évoquée. » (Nouveau commentaire sur
les ordonnances d’août 1669 et mars 1673, Paris, Debure l’aîné, éd. 1761, p. 3. L’évocation-récusation est
l’un des deux principaux types d’évocation permettant, en cas de suspicion de parenté ou d’alliance entre
une des parties et ses juges, de dessaisir la juridiction de jugement et renvoyer la cause devant une autre
cour. Ce type d’évocation est fondé sur l’équité et la crainte qu’une des parties n’ait quelque avantage sur
l’autre, dans un tribunal dont plusieurs officiers sont ses parents ou alliés. Le second type d’évocation est
celui des évocations de grâce destinées à protéger les intérêts d'une personne ou d'un corps et accordées
comme une marque de protection : il s’agit d’une évocation-dessaisissement permettant de réserver au
Conseil et au jugement direct du roi la connaissance d'affaires propres à des particuliers issues de
circonstances personnelles ou politiques (G. LEYTE, « Les évocations, entre régulation juridique et arbitrage
politique », Histoire, économie et société, 2010/3, p. 39 et 41). Ce second type d’évocation dépend de la
volonté du roi, qu’elle résulte de son propre mouvement ou qu’elle trouve sa source dans une requête.
5
Sur ce texte mais à propos de ses dispositions spécifiques sur les committimus, voir D. SALLES,
« Variation sur la codification : le code des committimus de 1669 », D. SALLES, A. DEROCHE, R. CARVAIS
(dir.), Etudes offertes à Jean-Louis Harouel. Liber amicorum, Paris, Editions Panthéon-Assas, 2015, p.
815-836.
6
Ordonnance royale « faisant la continuation de celle d’avril 1667 », ISAMBERT, t. XVIII, p. 341-361. Dans
le préambule, le roi annonce vouloir « continuer [ses] soins » et « achever un ouvrage duquel [ses] peuples
doivent recevoir de (…) grands avantages ».
7
Dans l’historiographie, l’expression “Code Louis” est susceptible de désigner tout à la fois l’Ordonnance
civile pour la réformation de la justice de 1667 (i.e. X. GODIN, « Ordonnance civile de 1667 », J.
HAUTEBERT et S. SOLEIL (dir.), La procédure et la construction de l’État en Europe (XVIe-XIXe siècle).
Recueil de textes, présentés et commentés, Rennes, PU Rennes, 2011, p. 47), mais aussi, lato sensu, un
ensemble législatif plus vaste composé de l’ensemble des codes louisquatorziens (i.e. R. MARTINAGE,
« L’ordonnance de 1670 face aux particularismes flamands », J. HOAREAU-DODINEAU, G. METAIRIE, P.
TEXIER, Procéder. Pas d’action, pas de droit ou pas de droit, pas d’action ?, Limoges, PU Limoges, 2006,
p. 175). Nous l’employons ici dans son sens restreint.
2
piété et tempérance, mais aussi d’exercer « saintement la justice »8 dont il est débiteur.
Pour ce faire, il lui revient d’ordonner les institutions judiciaires. Mais aussi le droit. Et
cela, en recourant à la loi9. Au sein de l’Etat de justice, la loi royale est l’instrument
idoine permettant de faire advenir le juste. Légiférer, c’est encore rendre justice, partant
s’acquitter de sa dette. C’était là l’objet des législations de réformation des XVIe et
premier XVIIe siècles10. C’était celui de l’Ordonnance civile en 166711. Et c’est encore la
raison d’être de son complément législatif donné à Saint-Germain durant l’été 1669.
En l’espèce, l’ordonnance consacre la quasi-intégralité de son titre I (47 articles) à
la réglementation des évocations de justice (en matière civile et criminelle12). Peu
critiquées13, celles-ci ne sont affectées d’aucun coefficient politique. Elles n’incarnent pas
l’arbitraire du roi et de sa justice retenue – à la différence des évocations de grâce dans
lesquelles les parlements voient un abaissement de leur autorité et de leur souveraineté
auto-proclamée14. Car si par nature, l’évocation dit la faveur, elle paraît légitime quand
fondée sur des considérations d’équité15. Aussi l’ordonnance de 1669 légifère-t-elle avant
tout sur des évocations qui « ne sont formées que pour avoir des juges »16. Ses
dispositions intéressent essentiellement la fluidité, la célérité et l’équité de la justice.
L’ordonnance concourt, non pas à la mise en œuvre du despotisme judiciaire de la
8
Cardin LE BRET, Traité de la souveraineté du roi, Paris, 1632, Œuvres de Messire C. Le Bret, Paris, 1689,
p. 2, cité par S. SOLEIL, « Comment représentait-on l’idéal de Justice en France dans le second XVIe et le
premier XVIIe siècles ? », Europe XVI XVII, n°12 (Réalités et représentations de la Justice), Université de
Lorraine, 2012, p. 114.
9
B. BERNABE et S. SEGALA de CARBONNIERES, « La culture judiciaire et l’office de la Cour de cassation »,
La QPC, le procès et ses juges. L’impact sur le procès et l’architecture juridictionnelle, Paris, Dalloz,
2013, p. 349, cité par X. GODIN et B. BERNABE, « Actualité de l’histoire de la justice », in J. KRYNEN, B.
d’ALTEROCHE (dir.), L’Histoire du droit en France. Nouvelles tendances, nouveaux territoires, Paris,
Garnier, 2014, p. 301.
10
J.-L. THIREAU, « Les objectifs de la législation procédurale en France (fin XV e-XVIe siècles) », J.
HAUTEBERT, S. SOLEIL (dir.), Modèles français, enjeux politiques et élaboration des grands textes de
procédure en Europe, Paris, Editions Juridiques Techniques, 2008, t. II, p. 200.
11
Dans ce sens, X. GODIN, « Les enjeux politiques de l’ordonnance civile (1667) », J. HOAREAU-DODINAU,
G. METAIRIE, P. TEXIER (dir.), Procéder. Pas d’action, pas de droit ou pas de droit, pas d’action ?,
Limoges, PU Limoges, 2006, p. 157.
12
La présente étude sera toutefois limitée à la seule matière civile.
13
Cette remarque vaut pour les deux derniers siècles de l’Ancien Régime. Ainsi, au premier XVIIIe siècle,
Guillaume-François Joly de Fleury, procureur général du parlement de Paris (1717-1746) critique avec
virulence les évocations. Néanmoins, il ne conteste sur le fond que les évocations de grâce et non les
évocations de pure justice faites pour cause de parentés et d’alliances. (D. FEUTRY, « Evocations et
cassations : l’attitude du parquet face aux décisions du Conseil du roi au XVIII e siècle », Histoire,
économie et société, 2010/3, p. 49). Dans le même sens, le parlement de Paris, dans ses remontrances de
juin 1767, s’élève contre les évocations pratiquées par le Conseil, à l’exception de celles effectuées sur
parentés et alliances. (O. CHALINE, « Cassations et évocations dans les remontrances des parlements au
XVIIIe siècle », ibid., p. 66).
14
G. LEYTE, « Les évocations, entre régulation juridique et arbitrage politique »…, [Link]., p. 41. Sur le
combat et les remontrances de la magistrature et des parlements – qui se revendiquent juges naturels –
contre la justice retenue et les évocations pendant les deux derniers siècles de l’Ancien Régime, voir M.
BERRUEX, Le juge naturel dans le droit de l’ancienne France, Thèse dactyl., Droit, Grenoble, 2010, p. 422-
473 ; O. CHALINE, [Link]., p. 57-68 ; et surtout FERRAND, Accord des principes et des Loix, sur les
Evocations, Commissions et Cassations, s.l., 1789, p. 109-154.
15
Ces évocations existent d’ailleurs encore aujourd’hui dans la procédure sous le nom de renvoi pour cause
de suspicion légitime (au XIXe siècle : renvoi pour parenté ou alliance).
16
Préambule de l’ordonnance précitée, ISAMBERT, t. XVIII, p. 341.
3
monarchie, mais bien davantage à l’ordonnancement du droit, la régulation des
compétences et la discipline du procès. Portant sur un moyen de procédure, elle ne
participe aucunement de la légende noire17 des évocations sous le règne personnel de
Louis XIV. D’ailleurs, près d’un siècle après sa promulgation, l’avocat toulousain
Soulatges lui trouve cette vertu et lui rend justice :
17
Au second XVIIe siècle, les évocations représentent en réalité une part très minoritaire des affaires vidées
par le Conseil du roi. Ce constat fait échec au schéma traditionnel selon lequel, à cette époque, les relations
entre le Conseil et les parlements auraient été très conflictuelles. (B. BARBICHE, « Les attributions
judiciaires du Conseil du roi », Histoire, économie et société, 2010/3, p. 15 et 17).
18
J.-A. SOULATGES, Traités des crimes divisé en deux parties, Toulouse, A. Birosse, 1762, t. I, p. 151, cité
par M. BERRUEX, Le juge naturel…, [Link]., p. 406.
19
R. VILLERS, Cours d’histoire des institutions politiques et administratives du Moyen âge et des Temps
modernes, Paris, Les cours de droit, 1969-1970, p. 212-213 : « Les cours souveraines, du fait de la vénalité
des offices, se recrutaient dans un milieu social assez restreint. Beaucoup de ces hauts magistrats étaient
parents ou alliés entre eux ; des liens analogues les unissaient aux familles de la noblesse et de la haute-
bourgeoisie de la région, qui, elles-mêmes, étaient d’une très grande stabilité. Dans ces milieux très fermés
et très enracinés au sol, se formait naturellement un esprit de clan. Les jalousies, les soupçons, les
méfiances risquaient donc souvent de perturber la bonne marche de la justice » ; dans le même esprit, BNF,
ms. Clairambault 613, Anonyme, Mémoires et articles sommaires pour l’abréviation des procez présentez
à Sa Majesté pour obéir à ses commandements, automne 1665, fol. 587 : « Il y a des familles qui sont si
puissantes que l’on ose s’adresser à ceux qui en sont, et on ne peut avoir justice des affaires dont ils
s’entremettent ».
20
B. DURAND, « Suspicion et récusation des juges dans le procès pénal d’Ancien Régime », Recueil de
mémoires et travaux publié par la société d’histoire du droit et des institutions des anciens pays de droit
écrit, fasc. XVII, 1996, p. 91.
21
Ibid., p. 92.
4
retenue lato sensu. Acceptée et revendiquée22, fondée sur des motifs d’équité naturelle, le
roi l’accorde sans difficulté. A cette occasion, comme gardien de la justice et « maître de
l’équité »23, il offre au justiciable une voie de droit, quitte à déroger à l’ordre naturel des
juridictions. Alors que l’appel n’est possible que contre les sentences des juges inférieurs,
l’évocation sert le plaideur24 en le faisant échapper à des juges suspectés d’entretenir des
liens de parenté ou d’alliance avec la partie adverse25. Commode, ce chemin ne tarde pas
à être encombré et son mécanisme dénaturé tant les parties désireuses d’échapper au
procès prennent l’habitude d’en user comme d’une exception dilatoire26 en alléguant au
besoin des « faux faits »27. Or la manœuvre n’est pas sans lourdes conséquences
puisqu’elle aboutit à la récusation d’un tribunal entier et entraine distraction de ressort et
dépaysement de la cause devant un autre juge…
Aussi la monarchie ne laisse-t-elle pas d’en réguler la pratique. La justice idéale
est une justice régulée. Si l’impartialité du juge doit être garantie, la sécurité juridique
exige aussi que les degrés ordinaires de la hiérarchie judiciaire soient a minima respectés,
les atteintes à l’autorité des tribunaux domiciliaires enrayées, l’office et l’honneur du juge
inférieur protégés. A mesure que l’Etat royal progresse, la royauté s’attache à fixer les
règles de départ des compétences juridictionnelles. Grand justicier doté d’un pouvoir
incommunicable, le roi peut certes modifier l’ordre des juridictions mais cette prérogative
doit être exercée avec modération. Car dans le même temps, il doit garantir la
compétence du juge naturel et « faire rendre à ses sujets prompte justice sur les lieux »28.
Il s’ensuit que depuis la fin du Moyen Âge, et à la suite de leur inflation exagérée
tout au long du XVe siècle, les évocations n’ont de cesse d’être proscrites, à tout le moins
canalisées29. Toutefois, on sait le manque d’obéissance à la législation royale à cette
époque, tout particulièrement lorsque celle-ci intervient dans le domaine judiciaire30.
Aussi, peu obéie, mais attentive aux doléances des Etats et des corps, la monarchie
22
M. COTTRET, « Evocation », in L. BELY (dir.), Dictionnaire de l’Ancien Régime, Paris, PUF, 1996, p.
525.
23
P. ALVAZZI DEL FRATE, « Le Grand-Justicier et l’Arbre de justice : Considérations sur la “justice retenue“
sous l’Ancien Régime », in Histoire, écologie et anthropologie. Trois générations face à l’œuvre
d’Emmanuel Le Roy Ladurie, Paris, PU Sorbonne, 2011, p. 397.
24
FERRAND, Accord des principes…, [Link]., p. 64 : « L’évocation, qui n’est qu’une exception de la loi, fut
originairement établie avec son approbation. Lorsqu’une des deux parties avoit plusieurs parens dans le
tribunal où elle devoit être jugée, l’autre demandoit une évocation. Elle s’accordoit encore lorsque le lieu
de la juridiction, trop éloigné du domicile des parties, pouvoit leur occasionner des frais immenses pour
l’instruction de leur procès : c’étoit là les deux motifs les plus ordinaires pour demander et obtenir des
évocations ».
25
Dans ce sens, H.-F. D’AGUESSEAU, « Mémoire sur les évocations », in M. PARDESSUS, Œuvres
complètes du chancelier d’Aguesseau, Paris, Fantin et Cie, 1819, t. IX, p. 324 : « [L’évocation] est contraire
au droit commun ; c’est un remède extraordinaire qui ne s’accorde qu’à ceux qui n’en ont plus d’autre à
attendre et qui par conséquent ne doit point être accordé à ceux qui ont la voie ordinaire, c’est-à-dire celle
de l’appel, par laquelle ils peuvent faire réparer le préjudice qu’un premier jugement leur a fait souffrir ».
26
G. LEYTE, [Link]., p. 39. Les abus sont également nombreux dans l’emploi de la récusation classique ou
la requête civile (cf. B. DURAND, « Suspicion et récusation »…, [Link]., p. 93-95).
27
FERRAND, Accord des principes…, [Link]., p. 67.
28
Article 34 de l’ordonnance rendue sur les plaintes, doléances et remontrances des états réunis à Orléans,
janvier 1560, in ISAMBERT, t. XV, p. 73.
29
FERRAND, Accord des principes…, [Link]., p. 35 : « [Les évocations ont été] réprouvées par toutes les
Ordonnances et Arrêts qui depuis plusieurs siècles renouvellent sans cesse leurs efforts pour les détruire ».
30
A. ROUSSELET-PIMONT, Le chancelier et la loi au XVIe siècle, Paris, De Boccard, 2005, p. 446-450 ; S.
SOLEIL, [Link].,, p. 134.
5
réaffirme régulièrement le principe général de leur interdiction et la nécessité d’appliquer
les règles déjà posées31.
Toutefois, au milieu de cette litanie, il est deux textes qui méritent une attention
toute particulière :
6
monarque se donne les moyens de s’acquitter au mieux de sa dette. Il préserve ses intérêts
éventuellement malmenés par la justice concédée et réaffirme – face au Parlement
notamment – l’un de ses pouvoirs essentiels, celui de faire juger par qui bon lui semble, y
compris lui-même33, partant son Conseil34. De l’autre, le texte répond aux exigences
d’une bonne justice. Et ce, à plusieurs titres : en premier lieu, il réglemente la procédure
et canalise la voie des évocations de justice, leur pose de fermes limites, conditionne leur
mise en œuvre, encadre l’examen de leur demande35. Clairement, l’objectif est ici de
lutter contre l’utilisation intempestive de ce moyen à des fins dilatoires36. En second lieu,
l’ordonnance sert l’observation du droit royal processuel37. En troisième lieu, son
ambition consiste à protéger l’office des juges, en empêchant que les magistrats inférieurs
et ordinaires ne se fassent trop facilement évincer ; en évitant également que leur
impartialité ne puisse être trop aisément alléguée ou leur honneur mis en cause38.
- Ensuite, le code Michau. À son article 65, le texte dispose que « nulle évocation
générale ne sera ici accordée, sinon pour très grandes et importantes occasions jugées
telles, ouï le procureur général du parlement, duquel l’évocation sera demandée et la
33
J. KRYNEN, L’Etat de Justice en France, XIIIe-XXe siècle (L’idéologie de la magistrature ancienne),
Paris, Gallimard, 2009, t. I, p. 32.
34
Dans cet esprit, un siècle plus tard : BNF, Fr. 1051, Evocations (1656-1784), in Collection Joly de
Fleury, J.-F. JOLY de FLEURY, Des évocations en matière criminelle, Mémoire sur les évocations (1766),
fol. 68 : le roi a « le droit d’ôter aux juges ordinaires la connaissance de certaines affaires, soit pour s’en
réserver à lui-même le jugement, soit pour les renvoyer ou à un autre tribunal ou même à des commissaires
de son Conseil. », cité par M. BERRUEX, Le juge naturel…, [Link]., p. 502.
35
Sur la règlementation des évocations-récusation en 1529, G. LEYTE, [Link]., p. 39 : « D’où les règles
posées par François Ier : confier aux maîtres des requêtes qui organiseront un débat contradictoire entre les
parties, l’examen et le rapport sur les demandes ; veiller aussi à ce que les cours n’empêchent pas les
maîtres des requêtes d’accomplir leur tâche. Exiger encore des parties, lorsqu’elles mettent en cause
l’honneur d’un président ou d’un conseiller, que leur requête soit transmise au parquet afin, dans
l’hypothèse d’une requête fondée, que les magistrats soient punis mais aussi, dans le cas inverse, de
sanctionner le requérant indélicat. Le roi s’engage encore à ce que les lettres d’évocation soient accordées à
la seule fin de renvoyer les causes à la prochaine session du parlement et de ne pas les faire juger par le
Grand conseil, sauf si les parties le souhaitent. (…) François Ier entend que l’examen des causes de
récusation soit fait au fond, c’est-à-dire que les motifs invoqués soient suffisants et que, d’autre part, il ne
reste pas si peu de juges non récusés dans les cours pour que l’évocation ait effectivement lieu ».
36
Préambule de l’Edit du roi portant règlement pour les évocations…, [Link]., in ISAMBERT, t. XII, p. 312-
313 : « Nous avons été avertis et informés (…) que plusieurs évocations (…) ont été ci-devant dépêchées, à
cause des récusations baillées contre aucuns des présidens et conseillers de nosdites cours, qui est grosse
vexation, frais et mises intolérables au matières litigeantes, et grand retardement de justice, et pour autant
que cela peut avenir pour icelles évocations octroyées trop facilement, ou pour les parentages,
consanguinité, affinités et alliances, ou autres d’iceux qui sont en nosdits parlements, désirant y pouvoir
pour l’avenir (…). ».
37
De l’évocation sourd processuellement la cassation en tant que moyen de droit permettant de sanctionner
l’application défectueuse de la loi. (M. BOULET-SAUTEL, « La cassation sous l’Ancien Régime », in M.
BOULET-SAUTEL, Vivre au royaume de France, Paris, PUF, 2010, p. 457 : « Les évocations dites de justice,
celles qui sanctionnent les lettres d’état, les contrariétés d’arrêts dues à la multiplicité des parlements et les
pratiques de récusation des juges étaient sanctionnées par la nullité de la sentence incriminée. Il se dégage
ainsi l’idée que l’évocation est une manière de contrôler l’observation des règles de procédure imposées par
les ordonnances royales et de sanctionner par la nullité leur négligence »).
38
A la même époque, et pour ces mêmes motifs, la monarchie encadre de plus en plus la récusation des
juges et pose des conditions strictes à sa mise en œuvre. (B. BERNABE, La récusation des juges. Etude
médiévale, moderne et contemporaine, Paris, LGDJ, 2009, p. 167-180).
7
communication à lui faite des requêtes présentées »39. En outre, à son article 62,
l’ordonnance de Marillac interdit les évocations « fondées sur la parenté ou l’alliance,
sinon aux cas précis portés » par les ordonnances40. Désormais, les évocations pour
parenté ou alliance paraissent clairement distinguées des évocations générales41.
La chose est de grande conséquence. Car sous le règne personnel de Louis XIV, la
matière des évocations est de nouveau encadrée. Le roi entend faire pièce aux abus et
désordres rencontrés par la justice sous sa minorité. Il s’agit toujours de protéger le
plaideur contre les juges suspects42 mais aussi d’empêcher la prolifération des évocations
et les réduire à leur stricte dimension récusatoire43. À cette fin, les dispositions de
l’ordonnance de 1529 sont réaffirmées et précisées, les positions du Code Michau
reprises et des nouveautés introduites. Ensemble, elles font l’objet d’un traitement
législatif spécifique élaboré en marge de l’Ordonnance civile proprement dite44 (mais
sans doute par les mêmes hommes45) : en août 1669, la matière des évocations (titre I)
compose, aux côtés des règlements de juges dans les domaines civil et criminel (titre II et
39
Ordonnance sur les plaintes des Etats assemblés à Paris en 1614 et de l’assemblée de Notables à Rouen
et de Paris en 1617 et 1626 in ISAMBERT, t. XVI, p. 244.
40
Ibid., p. 243.
41
Auparavant déjà, l’édit de Chanteloup (1545), confirmant l’ordonnance de la Bourdaisière, distinguait
parmi les évocations celles qui concernaient les lettres d’état, les contrariétés d’arrêts ou les récusations des
juges. (X. GODIN, « La procédure de cassation au XVIIIe siècle », Histoire, économie et société, 2010/3, p.
20).
42
Dans cet esprit, BNF, NAF 22257, Arrêt du Conseil d’Etat du 8 juillet 1661, in Recueil des pièces
relatives à diverses questions de police et d’administration. XVII e-XIXe siècle, fol. 11-12, cité par M.
BERRUEX, Le juge naturel…, [Link]., p. 495) : « Le roi ayant souvent reconnu que pendant la confusion des
dernières années de sa minorité et depuis, (…) il s’étoit introduit audedans de son royaume un désordre en
la distribution de la justice dont la conséquence est si dangereuse qu’il est absolument nécessaire d’y
pourvoir. (…) [le Conseil a été établi] pour (…) empescher que les sujets ne soient contraints de traiter
leurs affaires pardevant juges suspects (…). » ; dans le même esprit, BNF, ms. Clairambault 613,
« Mémoires de MM. du Conseil pour la réformation de la Justice », Mémoire du sieur de Bellejame pour
être présenté au Roy (automne 1665), fol. 46 : « (…) le secours des évocations est nécessaire pourvu qu’on
en perde le mauvais usage ».
43
Pour le reste, la monarchie refuse de se lier les mains : l’article 1er de l’ordonnance de 1669 prescrit en
effet qu’« aucune évocation générale ne sera accordée, sinon pour très grandes et importantes occasions
jugées par nous en notre Conseil ». Vague s’il en est, cette rédaction ne précise pas la nature des affaires
« importantes » que le Conseil se réservera d’évoquer… (ISAMBERT, t. XVIII, p. 342).
44
Dans l’Ordonnance civile, les évocations ne sont visées qu’à l’article 2 du titre VI dédié aux fins de non
procéder. Cette disposition interdit à « tous juges d’évoquer les causes, instances et procès pendans aux
Sièges inférieurs ou autres juridictions, sous prétexte d’appel ou de connexité, si ce n’est pour juger
définitivement à l’audience, et sur le champ, par un seul et même jugement. » (ISAMBERT, t. XVIII, p. 111).
Le même constat est opérable au sujet des committimus – dont on rappelle que leurs effets aboutissent à
ceux d’une évocation générale contrariant l’ordre réglé des juridictions (D. S ALLES, « Endoscopie d’un
privilège, le committimus dans l’ancien droit », RHDFE, 2014/3, p. 389) – visés seulement à l’article 11 du
titre II relatif aux ajournements : « Ceux qui ont droit de committimus ne pourront faire ajourner aux
Requêtes de notre hôtel ou du palais, qu’en vertu de lettres de committimus bien et dûment expédiées, et
non surannées, desquelles sera laissée copie dans la même feuille ou cahier de l’exploit. S’il y avait
néanmoins des instances qui y fussent liées ou retenues, les ajournements pourront y être donnés en
sommation ou autrement, sans lettres, requête ou commission particulière. » (ISAMBERT, t. XVIII, p. 108).
45
Lettre d’Auzanet (à un ami), décembre 1669 : « Au mois de mai 1667, les mêmes commissaires, réduits
au nombre de neuf, ont continué, comme ils font encore tous les jours, à travailler auxdites matières (…)
pour faire et composer d’autres ordonnances lorsque Sa Majesté le jugera à propos ». Citée in A. ESMEIN,
Histoire de la procédure criminelle, Paris, Editions Panthéon-Assas, rééd. 2010, p. 207.
8
III), committimus46 (titre IV), lettres d’état (titre V) et répits (titre VI), une longue
ordonnance dédiée aux questions de compétence juridictionnelle47. A la rationalisation du
fond de la procédure civile vient s’ajouter régulation et canalisation de la justice retenue.
Et si la méthode d’élaboration du texte, technocratique, reflète le fameux esprit
d’administration de la monarchie, sa fin révèle encore à l’évidence le roi justicier en
action48. Son ambition quant à elle, apparaît clairement codificatrice. À cette fin, le texte
entend limiter les évocation-récusation au fond (I) mais aussi en discipliner la forme (II).
Là est le gage qu’à l’avenir l’ordo judiciarius sera restauré, l’honneur des juges préservé,
la chicane et l’opiniâtreté des plaideurs enrayées, l’expédition des procès améliorée, soit
autant d’objectifs des codifications louisquatorziennes. À moins bien sûr que la
monarchie ne légifère dans le désert et ne se paye de mots, encore une fois…
I. Limiter au fond
46
Les dispositions de l’ordonnance relatives aux committimus visent également à mettre un terme à leur
inexorable prolifération – malgré la multiplicité des législations d’encadrement antérieures, celles-ci
demeurant largement inefficaces. (D. SALLES, « Endoscopie d’un privilège…, [Link]., p. 374, 377, 380,
399-406).
47
En mars 1673, l’Ordonnance civile sera encore complétée par l’ordonnance sur les frais de justice et
l’édit sur les épices, ainsi que par l’ordonnance sur la compétence et la procédure des tribunaux
ecclésiastiques en avril 1695.
48
En cela, l’ordonnance d’août 1669 diffèrerait des autres ordonnances de codification, lesquelles
échapperaient à la seule domination des impératifs de justice distributive, pour servir les ambitions de
l’administration colbertienne. (M. BOULET-SAUTEL, « Colbert et la législation », in M. BOULET-SAUTEL,
Vivre au royaume…, [Link]., p. 221 et 225).
49
A. N. HAMSCHER, The Parlement of Paris after the Fronde 1653-1673, University of Pittsburgh press,
1976, p. 159-160 : « Complaints about the familial ties between judges in the same court also figured
prominently in the reports to Colbert. When judges were extensively interrelated through birth and
marriage, they were frequently called upon to decide cases involving the friends of their ever-expanding
family circles. This is turn generated a flood of appeals and the time-consuming and expensive process of
evoking cases from one court to another. The memoirs noted that favoritism on the part of judges was
particularly widespread in criminal proceedings, with the result that wealthy and influential defendants
often went unpunished. Few authors offered specific advice on how to dissolve the familial bonds from
entering a court where their relatives sat and from marrying into the families of their colleagues ».
50
BNF, ms. Clairambault 613, Mémoire donné au roi par le sieur d’Aligre, fol. 12.
51
Ibid., Mémoire donné au Roy sur la réformation de la Justice et abréviation des procez, par d’Estempes,
conseiller d’État, suivant le commandement qu’il aurait receu de Sa Majesté, fol. 113 : « le subject des
évocations et récusations qui apporte une grande chicane ».
52
Ibid., Mémoire sans titre, fol. 331 : « les évocations sur lesquelles on se pourvoit au Conseil font encore
grand préjudice aux parties et empêchent l’expédition des procès ».
53
Ibid., Mémoire concernant la réformation de la Justice, fol. 440 : « les évocations (…) et les instances en
cassation qui sont les matières qui occupent le conseil des parties ».
9
reprises, le Parlement s’est déjà insurgé contre les distractions de ressort passées
« jusques à l’excès » et à l’encontre « des termes des ordonnances (…) sur les matières
dont la connaissance appartient au parlement »55. Las, rien n’y fait. Galvaudée,
l’évocation continue de servir la chicane. Procédure exceptionnelle à l’origine, les
plaideurs en usent et abusent comme d’un moyen dilatoire. Son emploi frivole ou
malicieux participe de l’insupportable lenteur de la justice ; à l’instar de l’Ordonnance
civile qui a visé à accélérer le cours des procès, le titre premier de l’ordonnance de 1669
– en plus de favoriser son exécution et réparer certains oublis – recherche lui aussi
« l’abréviation » des procédures, éternel objectif du roi justicier et leitmotiv de toutes ses
ordonnances sur la Justice depuis deux siècles.
L’ambition n’est pas neuve. Plusieurs textes de réformation ont déjà tenté de
limiter leur prolifération intempestive. À maints égards, l’ordonnance de 1669 recueille
cet héritage. Sa dette principale va à la réglementation donnée à La Bourdaisière en
152956. Apportant son écot à l’ambition royale de rationaliser la Justice, le texte est venu
en son temps encadrer la matière avec ce double objectif de servir tout à la fois l’intérêt
privé des justiciables (en leur offrant un moyen de procédure) et l’ordre public
juridictionnel (en enrayant la malice des plaideurs et limitant les évocations et renvois
subséquents)57. Force est de constater qu’une fois son règne personnel débuté, Louis XIV
et son principal ministre sont contraints de remettre l’ouvrage sur le métier. Ce faisant,
l’ordonnance de 1669 s’accorde parfaitement avec celle de 1667, laquelle, selon les mots
du président Lamoignon, a entendu régler la fonction des juges sans pour autant
« diminuer leur dignité »58.
Autre lien avec l’Ordonnance civile : notre texte reprend l’éventail complet des
dispositions antérieures sur les évocations pour en réaliser la synthèse. Du moins s’en
inspire-t-il substantiellement. Comme on le sait, c’est là une des caractéristiques majeures
des codifications louisquatorziennes : emprunter massivement aux lois anciennes touffues
et inefficaces59 – lesquelles sont abrogées expressément pour l’avenir60 – mais aussi en
opérer le tri et ajouter de nouvelles règles en sus de celles conservées61.
54
Ibid., Anonyme, Mémoires et articles sommaires pour l’abréviation des procez présentez à Sa Majesté
pour obéir à ses commandements, fol. 587. À propos des évocations sur parentés et alliances : « le cours de
la justice en est diverty et les parties consommées en frais dépens ».
55
Lettres patentes du 11 janvier 1657, annexées à l’arrêt du Conseil du même jour dans lesquelles le roi,
faisant suite aux remontrances et plaintes du parlement de Paris du 8 septembre 1656, entend lui témoigner
la particulière « considération » dans laquelle il le tient, et ordonne que les « ordonnances faites au sujet des
évocations seront [à l’avenir] exactement gardées et observées. » (ISAMBERT, t. XVII, p. 342).
56
Pour FERRAND, il s’agirait plutôt de l’ordonnance de Blois : « [L’ordonnance de Blois de 1579 a
fixé] irrévocablement la législation au sujet des évocations. Toutes celles qui sont venues depuis n’en ont
été que la confirmation ou le commentaire. » (Accord des principes…, [Link]., p. 70).
57
À l’époque, la même ambition prévaut en matière de récusation des juges, laquelle est encadrée par
plusieurs ordonnances notamment celle de 1539 (Villers-Cotterêts) (Boris BERNABE, La récusation…,
[Link]., p. 178).
58
Cité par X. GODIN, « Ordonnance civile de 1667 » …, [Link]., p. 52.
59
Pour ne prendre qu’un exemple, dans l’Ordonnance civile, le régime de l’exception d’incompétence
procède de la compilation et de la synthèse des règles posées par les anciennes ordonnances royales, les
coutumes et la jurisprudence. (A.-M. VOUTYRAS-PIERRE, « L’exception d’incompétence sous l’Ancien
Régime (avril 1667-1789) : une norme hybride dans une organisation juridictionnelle complexe », RHDFE,
1996-1, p. 50). Autre exemple : dans le Code Louis, les règles relatives à la discipline des juges étaient déjà
contenues dans les ordonnances précédentes. Lors des conférences tenues avec le Parlement, Pussort veille
ainsi à faire ressortir qu’il n’existe « pas un article qui ne trouve son exemple dans les anciennes
10
Au fond, et avec cette méthode, tous les éléments de l’ordonnance servent une
même ambition. A son titre IV par exemple, le texte limite les committimus dont l’usage
exagéré contrarie lui aussi le cours ordinaire de la Justice (titre IV)62. Aussi en va-t-il
nécessairement de même à propos de l’évocation pour cause de parenté ou d’alliance. A
la différence de la récusation classique, celle-ci ne vise pas un juge unique mais aboutit à
la récusation d’un tribunal en entier. En outre, les différends qu’elle soulève
potentiellement sont tranchés par le Conseil et non par la cour à laquelle appartient le
juge récusable. Elle est une voie de recours qui se double d’une distraction de ressort. Par
conséquent, en plus de concourir à l’encombrement du Conseil63 et blesser l’orgueil des
parlements64, son emploi inconsidéré trouble bien davantage l’ordre réglé des juridictions
qu’une simple récusation. Partant, notre ordonnance s’attache à en restreindre l’usage
avec le souci – in medio stat virtus – de ne pas bouleverser cet équilibre ancien et délicat :
préserver l’ordre juridictionnel tout en organisant une voie de recours afin que nul n’ait à
plaider devant un juge suspect (A) ; décourager l’évoquant sans anéantir pour autant sa
liberté (B)65.
En restreignant les évocations dans des bornes étroites, l’ordonnance de 1669 favorise et
exalte la naturalité du juge. Limiter les évocations, c’est lutter contre les distractions de
ressort et laisser le procès au tribunal ordinaire qui doit naturellement en connaître. C’est
ordonnances » (« Procez verbal des conférences tenues par ordre du roi pour l'examen des articles de
l'Ordonnance civile », Code Louis T. I Ordonnance civile [introduction N. PICARDI], Milan, Giuffrè, 1996,
cité par J. KRYNEN, L’État de justice en France…, [Link]., p. 203-204). Le même constat peut être opéré en
matière de procédure criminelle (A. ESMEIN, Histoire de la procédure criminelle…, [Link]., p. VII et 182).
60
Les clauses finales de l’ordonnance prévoient que sont abrogés pour l’avenir « toutes ordonnances,
coutumes, lois, statuts, règlements, styles et usages différens ou contraires aux dispositions y contenues. »
(ISAMBERT, t. XVIII, p. 361).
61
M. BOULET-SAUTEL, « Colbert et la législation »…, [Link]., p. 218.
62
D. SALLES, « Variation autour de la codification »…, [Link]., p. 829-830.
63
Dans ce sens, BNF, ms. Clairambault 613, Mémoire donné au roi par le sieur d’Aligre, fol. 11 : « Nous
avons un autre mal général dans toutes les compagnies souveraines qui éternisent les procez. Ce sont les
évocations sur parentez et alliances qui autrefois se jugeoient au Grand Conseil y attiroient beaucoup
d’affaires et à présent se jugent au rapport de MM. les Maîtres des Requêtes dans le conseil privé de Votre
Majesté ».
64
Dans ce sens, C. EXPILLY, Plaidoyers, Paris, Veuve Abel L’Angelier, 1612, p. 644 : les évocations
tournent « à la contumélie des parlements ».
65
On notera que la problématique est identique quant à l’encadrement de l’exception d’incompétence dans
l’ancien droit. La cause en est sa nature mixte puisqu’elle est tout à la fois une règle d’intérêt privé qui offre
des garanties aux parties à un procès (en permettant de soulever l’incompétence d’un tribunal entier et
demander son renvoi devant une autre cour) et une règle de droit public qui assure le respect des
dispositions relatives à l’ordre juridictionnel. (A.-M. VOUTYRAS-PIERRE, « L’exception
d’incompétence »…, [Link]., p. 46).
11
éviter que les justiciables ne soient contraints d’« abandonner la poursuite de leur cause,
par l’impuissance dans laquelle on les réduit d’aller plaider à deux cents lieues de leurs
juges naturels »66. C’est aussi œuvrer au rapprochement des justiciables et des tribunaux
royaux, ambition de la justice royale depuis que celle-ci est institutionnalisée et étatisée67.
C’est en même temps empêcher l’engorgement du Conseil. Autant de raisons qui sont
celles du législateur lorsqu’il encadre au fond le régime de l’évocation de justice en
1669 :
À cette fin, la mesure la plus évidente consiste à admettre uniquement les évocations
« relativement aux tribunaux souverains »68. En clair, il s’agit de les limiter aux causes
pendantes devant les parlements et possiblement les présidiaux. Les ordonnances
antérieures avaient déjà autorisé l’évocation depuis les présidiaux 69. Le texte de 1669
réaffirme ces dispositions70. Mais il convient désormais de proscrire expressément toute
évocation en deçà. C’est certainement à dessein que l’ordonnance emploie uniquement
les termes « présidiaux » et non « bailliages » ou « sénéchaussées ». Et encore
l’évocation n’est-elle possible depuis un siège présidial qu’à la condition que celui-ci
intervienne en dernier ressort. Cette disposition est d’interprétation stricte. Le mécanisme
de l’évocation malmène l’ordre juridictionnel et contrarie le droit commun71. Aussi les
plaideurs ne doivent-ils pas pouvoir évoquer dès les premiers juges72. Ce faisant, la
monarchie ôte à la partie mal intentionnée une part substantielle de son pouvoir de
nuisance en l’empêchant d’user de l’évocation dès les premiers degrés d’instance. A cette
mesure, plusieurs explications peuvent être avancées : d’une part les tribunaux inférieurs
(et locaux), par leur composition sociale, offrent à coup sûr à la parenté et l’alliance de
multiples occasions de s’exprimer, à l’évidence plus nombreuses que dans les degrés
supérieurs (et en particulier à Paris). Autoriser les évocations à ce premier niveau
ajouterait indubitablement à la confusion de la justice et l’allongement des procédures.
D’autre part, le labyrinthe de la justice ancienne pousse chaque juridiction à attirer à elle
le plus de causes possibles. Contrainte de ménager les corps intermédiaires, la monarchie
66
P. BORNIER, Conférence des ordonnances…, [Link]., p. 377.
67
G. METAIRIE, La justice de Proximité. Une approche historique, Paris, PUF, 2004, p. 53.
68
J.-A. SALLE, L’esprit des ordonnances de Louis XIV, Paris, Veuve Rouy, 1755, t. I, p. 599.
69
Notamment l’ordonnance rendue sur les plaintes, doléances et remontrances des états assemblés à
Orléans en janvier 1560 dont l’article 52 dispose : « Et pour oster tout soupçon de ports et faveurs,
ordonnons qu’à la simple réquisition de la partie, le procès où l’un des officiers présidiaux sera partie, soit
renvoyé au plus prochain siège présidial pour y estre jugé et terminé. » (ISAMBERT, t. XIV, p. 78). Avant la
création des sièges présidiaux, la législation royale n’encadre logiquement que les évocations devant les
parlements. En ce sens, l’édit donné à La Bourdaisière en 1529 ne vise que les causes pendantes devant les
cours souveraines. Son article 4 règle le renvoi des affaires après l’évocation devant « le plus prochain
parlement ». De même, son article 7 empêche le changement de juridiction quand subsiste un nombre
suffisant de juges non suspects au sein des seules « cours de parlement de Paris, Tholose, Bordeaux et
Rouen. » (ISAMBERT, t. XII, p. 314).
70
Article 44 : « On ne pourra évoquer des présidiaux, soit en matière civile ou criminelle, si ce n’est que la
partie y fut officier ou qu’elle y eut son père, son fils, son frère, auquel cas le procès sera renvoyé au plus
prochain siège présidial, à la simple réquisition. » (ISAMBERT, t. XVIII, p. 348-349).
71
Dans ce sens, H.-F. d’AGUESSEAU, « Mémoire sur les évocations »…, [Link]., p. 325.
72
L’Ordonnance civile de 1667 consacre ce principe notamment à son article 2, titre VI : « Défendons à
tous juges (…) d’évoquer les causes, instances, et procès pendans aux sièges inférieurs ou autres
juridictions, sous prétexte d’appel ou de connexité, si ce n’est pour juger définitivement à l’audience, et sur
le champ et par un seul et même jugement. » (ISAMBERT, t. XVIII, p. 111).
12
ne peut se permettre de malmener et dépouiller les justices inférieures, lesquelles sont
bien souvent patrimoniales. Ce remède n’est pas sans mal, mais offre l’heureuse
perspective de diminuer drastiquement le nombre des évocations. En outre, il ne laisse
pas les plaideurs sans recours et abandonnés par la procédure. Car même jugés en
première instance par des officiers suspects, la voie de l’appel leur est ouverte73. In fine,
ce régime paraît bien moins libéral que celui de la récusation classique valable « en toutes
cours, juridictions et justices »74.
L’ordonnance établit également dans chaque cour le nombre minimum de juges parents
ou alliés en deçà duquel il sera impossible d’évoquer. En son temps, l’ordonnance de la
Bourdaisière avait procédé autrement en interdisant les évocations lorsque demeurait un
quorum suffisant d’officiers non suspects, empêchant ainsi le défaut de juges et fermant
la voie à l’évocation (vingt magistrats à Paris, Toulouse, Bordeaux et Rouen ; huit dans
les autres parlements)75. Efficace en 1529, cette disposition devient vite malaisée à
appliquer en raison de la multiplication des nouveaux offices de judicature. Les effectifs
des cours explosent. Dorénavant, afin de préserver l’ordre des juridictions, il convient
moins de compter les officiers vertueux que de dénombrer ceux du chef desquels
l’évocation peut être requise. Dans ce sens, l’ordonnance de Blois avait décidé en 1579
qu’à Paris, la partie évoquante, quand elle serait elle-même membre titulaire de la cour,
pourrait procéder en présence de huit juges parents ou alliés. Le chiffre était augmenté à
dix lorsque le plaideur lésé n’appartenait pas au corps du tribunal. A Toulouse, Bordeaux
et Rouen, la barre était fixée à cinq et six ; à trois et quatre devant les cours de Dijon,
Aix, Grenoble Rennes, Pau et Metz76. Ces seuils faisaient présumer que les juges suspects
étaient en assez grand nombre pour faire impression sur l’esprit des autres juges. Selon
une teneur inchangée77, ces mêmes dispositions sont rappelées par notre ordonnance en
166978. Un régime similaire est appliqué aux évocations des procès pendant devant le
Grand conseil79, les cours des Aides80 ou les chambres mi-parties81. La disparité entre ces
73
M.-A. RODIER, Questions sur l’ordonnance de Louis XIV du mois d’avril 1667, Toulouse, Dupleix,
Laporte et Cie, 1749, p. 217 : « (…) dans ces derniers cas, on a la voie de l’appel pour faire réformer les
jugemens où la considération de la parenté pourroit avoir influé ».
74
Article 1, titre XXIV de l’Ordonnance civile de 1667 (ISAMBERT, t. XVIII, p. 149).
75
Article 7 (ISAMBERT, t. XII, p. 314).
76
Article 117 (ISAMBERT, t. XIV, p. 410).
77
On ne laisse pas de s’en étonner au constat que de nombreux conseillers d’Etat ont poussé le roi et son
principal ministre (sans succès) à augmenter ces seuils lors de la préparation des ordonnances. Dans ce
sens, BNF, ms. Clairambault 613, Mémoire sans titre du conseiller Marillac, fol. 332 : « Il seroit bon (…)
d’augmenter le nombre des juges parens des parties du chef desquelles on peut évoquer parce que
[auparavant] il y avoit beaucoup moins d’officiers dans les compagnies souveraines qu’il n’y en a
présentement. » ; ibid., Mémoire sans titre du conseiller Mesgrigny, fol. 373 : « il faudrait ordonner
définitivement le même nombre de parents pour évoquer qui y sont spécifiques à chacun parlement
nonobstant quelques déclarations obtenues par les parlements pour augmenter le nombre des parents requis
pour évoquer, [et ce en raison] des nouvelles créations d’officiers qui sont à présent en plus grand
nombre. » ; ibid., Mémoire sans titre du conseiller Verthamont, fol. 563 : « il sembleroit fort raisonnable
que vostre parlement de Paris estant augmenté (…) il plust à Votre Majesté d’estendre le nombre de parens
[du chef duquel on peut évoquer] jusqu’à douze ou quinze ».
78
Article 5 (ISAMBERT, t. XVIII, p. 342) ; G. LEYTE, [Link]., p. 40.
79
Article 6 : quatre ou six juges selon qu’ils sont titulaires ou non (ISAMBERT, t. XVIII, p. 342).
80
Article 7 : à Paris, quatre ou six juges selon qu’ils sont membres de la cour. Article 8 : dans les autres
cours des aides, trois ou quatre juges selon qu’ils sont membres de la cour (ibid., p. 343).
13
différents chiffres est liée à la taille des villes parlementaires, l’étendue du ressort des
cours qui y sont établies, la structure de leurs sociétés judiciaires. Ainsi, à Paris, le seuil
de dix juges parents ou alliés se justifie au regard du « grand nombre de familles
anciennes qui se sont conservées dans le parlement, et alliées à des officiers d’iceluy et
que les parentés entr’eux sont fort communes par la multitude des conseillers et
présidents »82. Un chiffre inférieur aboutirait à des évocations beaucoup trop fréquentes.
Quant aux conditions moindres exigées pour agir quand la partie évoquante n’est pas du
« corps » de la cour, elles s’expliquent par l’influence bien supérieure que peut y exercer
un officier titulaire. Ce dernier y jouit d’une position facilitant l’intrigue. Il y obtient
« plus de crédit qu’un autre qui n’y est pas » afin de favoriser parentèle et amis. Dans ces
conditions, on comprend qu’« un moindre nombre de parens ou d’alliés »83 suffise pour
fonder la demande. Dans le même esprit, l’ordonnance exige que deux-tiers au moins des
parents et alliés suspects soient titulaires de leur office84. Cette disposition vise à limiter
les évocations du chef des ducs et pairs85, officiers honoraires ou vétérans, lesquels ne
disposent pas d’« un assez grand crédit dans ces compagnies pour que leurs parentés ou
alliances y puissent faire quelque impression »86. Sa ratio legis tient certainement dans
cette impérative exigence : diminuer le nombre des évocations fantaisistes visant des
juges dont les fonctions ne les mettent jamais à même d’agir véritablement en faveur
d’une des parties.
L’économie générale de ses dispositions laisse néanmoins une impression d’inachevé à
l’observateur perplexe. Leur teneur trahit magistralement l’impuissance de l’Etat vis-à-
vis des privilèges et des situations acquises. Afin de limiter substantiellement les
évocations-récusation, il est en effet une mesure radicale que la monarchie n’ose
prendre : empêcher tout bonnement que les cours ne reçoivent comme officiers les
membres d’une même famille. Cette mesure n’est pas neuve. Réclamée de longue date,
elle a déjà été instaurée – sans être respectée – par les législations antérieures87. En son
81
Article 10 (ibid., p. 343).
82
P. BORNIER, Conférence des ordonnances…, [Link]., p. 383.
83
J.-A. SALLE, L’esprit des ordonnances…, [Link]., t. I, p. 602.
84
Article 11 : « Les procès ne pourront être évoqués si les deux tiers des parens et alliés qui seront articulés
ne sont titulaires, pourvus et revêtus de leurs offices, sans que les ducs et pairs, officiers honoraires et
vétérans puissent être comptés que pour un tiers. » (ISAMBERT, t. XVIII, p. 343).
85
Certains ducs et pairs sont officiers des cours en récompense de leurs services.
86
J.-A. SALLE, L’esprit des ordonnances…, [Link]., t. I, p. 606. Dans le même esprit, BNF, ms.
Clairambault 613, Mémoire sans titre du conseiller Verthamont, fol. 563 : « Et comme souvent telles
parentés ne sont composées que de personnes qui n’y ont qu’une entrée honoraire ou de cousins issus de
germain seulement, entre lesquels il y a bien moins d’habitude, de liaison à Paris que dans d’autres lieux,
Votre Majesté trouvera assez juste que dans ce nombre qu’elle voudra régler (…), il y en ait pour le moins
la moitié Présidents ou Conseillers actuellement servant et ordinairement dans le Parlement, et que dans le
même nombre il y en ait aussi pour le moins le tiers au degré de cousin germain ou plus proche, et qu’à
l’égard des autres plus éloignez, deux issus de germain ne soient comptez que pour un ».
87
Article 71 de l’ordonnance de Paris (1493) : « Que doresnavant on ne élise en nostredite cour deux frères
en office de conseiller ». (ISAMBERT, t. XI, p. 238) ; article 32 de l’ordonnance d’Orléans (1560) : « Ne
seront aussi reçûs en un même parlement, chambre des comptes ou autre cours souveraines, ni en un même
siège, le père et le fils, deux frères, l’oncle et le neveu. » (ISAMBERT, t. XIV, p. 72) ; article 85 de
l’ordonnance de Moulins (1566) : « Nos ordonnances portans défenses de recevoir en nos cours, les pères,
enfans, frères et autres personnes conjointes, seront gardées et observées étroitement et selon leur forme et
teneur. » (ISAMBERT, t. XIV, p. 212) ; article 116 de l’ordonnance de Blois (1579) : « pour obvier aux
récusations de nos cours souveraines, (…) voulons que l’article 32 contenu en l’ordonnance d’Orléans (…)
soit à l’avenir inviolablement gardé. » (ISAMBERT, t. XIV, p. 410).
14
temps, le Code Michau en a aussi réaffirmé la nécessité avec vigueur88. En 1669, il n’est
qu’à la réactiver. Dans ce sens se sont prononcés depuis 1665 de nombreux conseillers
d’Etat consultés sur la réforme de la Justice. Pour Marillac par exemple, il « seroit bon de
faire exécuter les ordonnances (…) par lesquelles il est défendu que deux frères, un père
et un fils, l’oncle et le neveu soient receus officiers en même compagnie »89. Pour autant,
on imagine sans peine qu’il s’agit là d’une mesure par trop radicale dont la monarchie n’a
pas les moyens en 1669. Malade de ses finances, l’Etat louisquatorzien ne peut se payer
le luxe de s’élever contre la patrimonialité des offices, partant contre ses effets délétères
tel que l’accaparement familial et local des charges de judicature. Ce phénomène résulte
de ce que le roi, pour des besoins de trésorerie, crée sans cesse de nouveaux offices et les
vend. Soit autant d’occasions de « conflits de pouvoir et d’attribution »90 que la
monarchie renonce à combattre par pusillanimité. Les timides mesures adoptées en août
1669 en témoignent.
88
Articles 55 et 56 (ISAMBERT, t. XVI, p. 240-241).
89
BNF, ms. Clairambault 613, Mémoire sans titre, fol. 331 ; ibid., Mémoire donné au roi par le sieur
d’Aligre, fol. 12 : « L’ordonnance [de 1629] a voulu pouvoir à ce désordre en défendant de recevoir dans
les compagnies des parens en certains degrés pour empescher les évocations, et les cabales, et le crédit que
s’acquièrent dans les compagnies ceux qui y ont nombre de parents (…). Je serois d’avis pour empescher
cet abus qu’il plust à Votre Majesté d’enjoindre l’observation exacte de l’ordonnance qui défend le nombre
de parens proches dans les compagnies ; que le père et les fils, les oncles et nepveus les frères ou beau-
frères si ce n’est par alliance contractée depuis leurs réceptions, ne puissent servir ensemble dans une même
chambre des Enquêtes, chambre de l’Edict ou Grand’chambre ; et qu’en cas que la longueur du service
acquist l’entrée de la Grand’chambre aux deux frères que le dernier ne pourroit monter tant que son aîné
serviroit et quitteroit la place au premier montant après lui. Et quant aux présidiaux et bailliage, que le père
et les fils, les oncles et neveus, les deux frères, les frères et beaux-frères si ce n’est par alliances contractées
depuis les réceptions ne pourroient y être reçus en quelque façon que ce soit. (…) Il faut empescher les
cabales dans ces petits sièges où elles sont plus ordinaires et seroient plus dangereuses. » ; ibid., Mémoire
sans titre du conseiller de Sève, fol. 501 : « Il est une dernière importance pour prévenir les désordres que
causent les parentez et alliances de ne pourvoir d’offices en mesme parlement ceux qui y ont déjà des
oncles, frères (…). Il est à propos d’ordonner généralement que le père et le fils, l’oncle et le neveu, et les
frères et les beaux-pères soient en affaires publiques (…) et sur les affaires ne donneront jamais leurs voix
ensemble et suffrages. » ; ibid., Mémoire sans titre du conseiller Verthamont, fol. 587 : « Si on avait gardé
les ordonnances de ne recevoir point le père et le fils, les deux frères, l’oncle et le neveu en mesme
compagnie, on ne verrait pas tant de procez au Conseil en évocation ni tant de vexation. (…) Toutes les
ordonnances l’ont deffendu, et pas une n’a été gardée ».
90
M. FOUCAULT, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975, p. 82.
91
En plus des interdictions que l’ordonnance se borne à rappeler. C’est le cas par exemple de l’article 16
lequel interdit les évocations des causes intéressant le Domaine royal (« Les affaires concernant notre
domaine ne pourront (…) être évoquées » in ISAMBERT, t. XVIII, p. 344). Il s’agit là d’une exclusion fort
ancienne qui s’explique aisément puisque « là où la souveraineté est, les récusations n’ont point lieu » (P.
AYRAULT, L’ordre, formalité et instruction judiciaire, Paris, 1610, liv. III, 3ème partie, p. 219).
92
ISAMBERT, t. XVIII, p. 343.
15
parties93. D’autre part, l’article 17 empêche les plaideurs d’évoquer « les décrets [et] les
ordres »94. Utile précision que celle-ci, qui plus est parfaitement conforme au principe
selon lequel la juridiction et la connaissance des instances des décrets et ordres relève du
juge naturel à qui elles appartiennent. Ce type d’instance porte obligatoirement sur des
immeubles. Réelle, la cause ne peut donc être retirée au juge ordinaire, celui du lieu où le
bien est sis95. Quant aux ordres – consistant à distribuer un actif aux différents créanciers
–, la mesure se justifie en ce qu’elle empêche le débiteur d’échapper à ses poursuivants.
Elle évite sans doute que ces derniers ne soient réduits à ce pénible dilemme : abandonner
leurs dettes ou bien s’engager dans les frais sans fin d’une évocation.
B/ Rebuter le plaideur
Parce que l’évocation de justice offre « le secours de la loi »96 au plaideur, sa nature est
celle d’une liberté procédurale97. Néanmoins, l’ordonnance veille à ce qu’il en soit usé
avec modération et s’emploie à décourager les justiciables malicieux qui n’y voient qu’un
moyen dilatoire ou une occasion de chicane. À cette fin, le texte prévoit des sanctions à
l’encontre des plaideurs abusifs. Il pénalise également leur légèreté en punissant les
désistements. Prescription très orthodoxe que celle-ci : en 1529, l’ordonnance de la
Bourdaisière imposait déjà que toute requête touchant à « l’honneur d’aucuns président,
ou conseiller » fut transmise au parquet « pour en faire punition s’il est trouvé
coupable ». A l’inverse, elle sanctionnait les requêtes calomnieuses proposées « contre
vérité »98 et condamnait leurs auteurs à réparation. A son tour, le code Michau punissait
d’amendes ceux qui articulaient « faussement ou calomnieusement » des faits de
« parentez et aliances qui ne soient véritables »99. De façon générale – et depuis
longtemps –, la justice royale décourage les sollicitations importunes : la prise à partie
avortée est toujours punie, les requêtes civiles « impertinentes » sont frappées
d’amende100, de même que la voie de la cassation se dote, à mesure qu’elle est dégagée,
93
Article 3, titre XXIV : « Tout ce qui est ci-dessus ordonné en matière civile et criminelle, aura lieu,
encore que le juge soit parent ou allié commun des parties. » (ibid., p. 149).
94
Ibid., p. 344.
95
Les actions dirigées in rem doivent être portées au forum rei sitae. Le juge compétent est celui que
désigne la loi du lieu où l’immeuble est situé. Dans ce sens par exemple, l’article 594 de la Coutume
réformée de Normandie dispose que les « décrets d’héritage et choses immobilières ne pourront être
poursuivis, faits ni passés, par devant aucuns juges extraordinaires (...) ains seulement par devant les juges
ordinaires, sur peine de nullité. » (E. DANDINE, « Heurs et malheurs d’un privilège des juridictions
normandes ordinaires aux XVIIe et XVIIIe siècles : la connaissance des instances de saisie immobilière »,
RHDFE, 2013/2, p. 336).
96
Préambule de l’ordonnance de Marly touchant le renvoi d’une chambre à une cour, pour cause de
parenté et alliance, 14 août 1701 (ISAMBERT, t. XX, p. 394).
97
Dans ce sens, préambule de l’Edit de Fontainebleau contenant règlement pour les évocations, en
exécution du titre Ier de l’ordonnance d’août 1669, septembre 1683 : « Louis (…), Nous aurions, par notre
ordonnance d’août 1669, fait les règlements que nous avons cru nécessaires pour empêcher qu’on abusât de
la liberté qui est réservée à nos sujets, de demander l’évocation des procès qu’ils ont en nos cours, quand il
y a nombre de juges qui se trouvent parens (…). » (ISAMBERT, t. XIX, p. 434).
98
Article 3 (ibid., t. XII, p. 314).
99
Article 64 (ibid., t. XVI, p. 244).
100
Article 80 de l’ordonnance de Montils-les-Tours (avril 1454) cité par M. BOULET-SAUTEL, « La
cassation sous l’Ancien Régime », in M. BOULET-SAUTEL, Vivre au royaume…, [Link]., p. 456.
16
d’un cadre formaliste visant à écarter les demandes inconsidérées ou dilatoires101. En
matière de récusation classique également, la cause de la demande ne doit pas exister
dans le seul esprit du récusant. Celle-ci doit être sérieuse. Et s’il advient que le plaignant
ne puisse la prouver, il encourt 20 livres d’amende (moitié au roi ; moitié au juge
calomnié) depuis l’ordonnance de Villers-Cotterêts102 ; 60 livres 20 ans plus tard103 ; 200
livres depuis 1667104 ! Eu égard à son objet, il n’est donc en rien surprenant que
l’ordonnance de 1669 fasse de même, et toujours selon des modalités plus sévères : elle
condamne indistinctement le plaideur « qui succombera » ou celui qui se « désistera de
son évocation »105 à 300 livres d’amende.
La même fin guide le législateur lorsqu’il conditionne pour la première fois l’exercice de
l’évocation à la computation d’un certain nombre de degrés canoniques. Ces dispositions
permettent d’autoriser la procédure en fonction de l’intérêt présumé que les juges peuvent
porter à la partie alliée ou parente. En d’autres termes, elles prennent en compte
l’éventuelle « affinitas » liant les membres de la cour aux parties. Et se fondent sur la
nature des sentiments susceptibles d’unir le juge et le plaideur106. Placée en tête du titre
relatif aux évocations, la mesure prévoit qu’en ligne directe ou collatérale, l’évocation est
toujours possible « du chef des parents, ou alliés, ascendant ou descendant, comme
oncles, grands oncles, neveux et petits neveux, en quelque degré qu’ils soient ». En
revanche, à l’égard des autres collatéraux, « l’évocation du chef des parens et
alliés »107 n’est admise que jusqu’au troisième degré canonique (soit jusqu’aux cousins
issus de germain108). Ce faisant, l’ordonnance innove. Jusqu’alors, aucune législation
n’est venue limiter aussi rigoureusement rationae personae l’accès à la procédure. Ce
type de mesure est pourtant réclamé de longue date. En 1629 par exemple, le parlement
de Dijon suppliait Louis XIII de bien vouloir « ordonner que les degrés de parentés (…)
[soient] réglés (…) à six pour éviter les fréquentes évocations »109. Sans être aussi
libérale, l’ordonnance de 1669 comble ce manque en décidant de ne prendre en compte la
parenté ou l’alliance que jusqu’au troisième degré canonique (en matière civile). Ce
faisant, elle se signale là encore par sa plus grande sévérité au regard des règles admises
en matière de récusation classique. De façon générale, et dans l’optique de faire du procès
la chose des parties, cette dernière est très largement admise110. L’Ordonnance civile
101
Ibid., p. 463.
102
Article 14 (B. BERNABE, La récusation…, [Link]., p. 179).
103
Article 12 de l’ordonnance de Roussillon (1567) (ibid.).
104
Article 29, titre XXIV de l’Ordonnance civile (ISAMBERT, t. XVIII, p. 153).
105
Article 35 (ibid., p. 347).
106
Sur ce fondement, les droits romain et savant empêchent par exemple le témoignage du témoin quand
celui-ci est l’ascendant ou le descendant d’une partie. Les liens du témoin avec un collatéral ou un allié sont
aussi un motif potentiel de récusation (Cf. Y. MAUSEN, « La famille suspecte. Liens familiaux et motifs de
récusation des témoins à l’époque médiévale », L. OTIS-COUR (dir.), Histoires de famille. A la convergence
du droit pénal et des liens de parenté, Limoges, PU Limoges, 2012, p. 163-171).
107
Article 2 (ISAMBERT, t. XVIII., p. 342).
108
L’article 3 précise en effet : « Les degrés seront comptés entre collatéraux en ligne transversale, c’est à
savoir les frères et sœurs, beaux-frères et belles-sœurs pour le premier degré, les cousins germains pour le
second, et les issus de germain pour le troisième. » (ibid.).
109
Arrêt d’enregistrement du Parlement de Dijon de l’ordonnance de Louis XIII du mois de janvier 1629,
in F. SERPILLON, Code civil ou commentaire sur l’ordonnance du mois d’avril 1667, Paris, Pierre-Merry
Delaguette, 1776, p. 727.
110
B. DURAND, « Suspicion et récusation »…, [Link]., p. 98.
17
l’autorise jusqu’au quatrième degré inclus en matière civile111 (soit jusqu’aux enfants des
cousins issus de germain)112. Ce régime plus généreux résulte, nous dit Bornier, de ce
« que l’évocation distrait les parties de leur juridiction naturelle et les constitue en grands
frais [alors] que la récusation proposée contre les juges ne touche point à la juridiction,
mais seulement à la personne des juges et que l’évocation donne atteinte à toute une cour,
au lieu que la récusation n’exclut que les juges qui sont suspects »113. Dans le même
esprit et en guise de mesure complémentaire, notre ordonnance n’autorise les évocations
depuis un présidial qu’en présence de très proches parents, à l’exclusion par exemple des
beaux-pères, gendres ou beaux-frères114.
Enfin, pour décourager les évocations fantaisistes, l’ordonnance impose que l’examen de
la requête soit réalisé au fond. Les motifs invoqués doivent être sérieux, suffisants et
appuyés, le cas échéant, par des pièces justificatives. Dans sa requête, le plaideur doit
faire état des noms des parents et alliés, et de leurs degrés de parentés et alliances115. En
cas de désaccord entre les deux parties, enquêtes, contre-enquêtes et interrogatoires
peuvent être diligentés116. C’est sur leur rapport qu’un maître des requêtes de l’Hôtel
procède ensuite au jugement de l’évocation117. En outre, lorsqu’un des juges est suspecté
de faire son fait propre d’une affaire soulevée devant son tribunal118, des moyens simples,
vagues et généraux ne sauraient suffire. Afin que l’évocation puisse être instruite, la
partie lésée est autorisée à en faire la preuve par témoins119. Saints rappels à l’ordre que
ces mesures. Et preuve à bien des égards que la codification des évocations de justice
s’inspire de l’esprit, si ce n’est la lettre, des législations de réformation antérieures :
l’ordonnance de la Bourdaisière, un siècle et demi auparavant, organisait déjà des
« inquisitions » et témoignages 120 ; l’édit de Chanteloup faisait peu ou prou de même
relativement au fait propre des juges121.
111
Jusqu’au cinquième degré en matière criminelle.
112
Article Ier, titre XXIV (ISAMBERT, t. XVIII, p. 149).
113
P. BORNIER, Conférence des ordonnances…, [Link]., p. 381.
114
Article 44 : « On ne pourra évoquer des présidiaux (…) si ce n’est que la partie y fut officier ou qu’elle
y eut son père, son fils ou son frère, auquel cas le procès sera renvoyé (…). » (ISAMBERT, t. XVIII, p. 349).
115
Article 22 (ibid., p. 344).
116
Article 32 (ibid., p. 346).
117
Article 33 (ibid.).
118
Le fait propre du juge est réputé constitué en présence de trois conditions cumulatives : le juge doit avoir
sollicité les juges de la compagnie en personne, avoir consulté ainsi que fourni aux frais de la procédure.
(D. JOUSSE, Nouveau commentaire…, [Link]., p. 53).
119
ISAMBERT, t. XVIII, p. 348.
120
Articles 1, 2 et 4 (ISAMBERT, t. XII, p. 313-314).
121
Article 5 : « Ceux qui présenteront requête pour évoquer pour raison des suspicions fondées sur
consanguinitez, affinitez et amitiez ; et sur ce qu’aucuns des Présidens et Conseillers d’icelles font leur
propre fait des procez qu’ils prétendent évoquer, déclareront spécialement quel effet ou pourchas ledit
Président ou Conseiller aura fait pour le support et faveur de la cause, et au moyen desquels faits ils
prétendent ledit Président ou Conseiller en faire son propre fait, et que les cours à qui le jugement et
connaissance desdites requêtes sera renvoyé, cotteront spécialement en leurs avis, et approuveront les faits
et articles sur lesquels ils entendent que les évoquans informent, et que les évoquez pourront informer au
contraire, et les parties bailler reproches, si bon leur semble, contre les témoins ouïs et examinez audites
informations et enquêtes. » (Cité par P. BORNIER, Conférence des ordonnances…, [Link]., p. 416).
18
L’ordonnance de 1669 prend également sa part à la montée en puissance de la procédure.
De la même façon que 1667 entend discipliner la marche des procès 122, 1669 participe de
leur étatisation. La voie de l’évocation-récusation sert le plaideur. Elle lui permet de se
prémunir contre des juges trop souvent partiaux. Aussi s’agit-il tout à la fois d’en limiter
l’accès et l’inscrire dans un cadre général, celui de la rationalisation et sophistication de
la procédure ; celui aussi de la soumission du juge à la loi royale. À cette fin, le texte du
mois d’août 1669 travaille à la processualisation des évocations (A) et fait du Conseil la
pierre angulaire de leur canalisation (B).
1. Formaliser la requête
Comme instrument au service de la justice retenue, l’évocation est une voie qu’il
s’agit de promouvoir, mais dont l’emprunt doit être rigoureusement encadré et exempt
d’arbitraire. Comme la récusation en 1667 ou la cassation à la même époque123, son usage
ne doit pas être porté – comme le dira plus tard Gilbert de Voisins à, propos des
cassations – « au-delà des bornes d’une juste nécessité »124. Partant, le plaideur est en
mesure d’accéder à la justice du roi en même temps que l’honneur des juges semble
préservé. L’intérêt des justiciables paraît ménagé tout autant que celui de l’ordre
juridictionnel. C’est dans ce but, et en opérant un savant dosage entre ces deux
impératifs, que l’ordonnance laisse aux plaideurs une grande latitude pour introduire
l’instance : pour ce faire, la première pièce de procédure consiste en une simple cédule
évocatoire. Il s’agit de l’acte par lequel la partie évoquante fait signifier à la partie
adverse son intention d’opérer une distraction de ressort. Faite sur les lieux, la cédule doit
indiquer l’identité des parents et alliés et leurs degrés de parenté ou d’alliance. Le même
122
X. GODIN, « Procédure civile de 1667 »…, [Link]., p. 47.
123
A la même époque se développent progressivement les règles encadrant la procédure de cassation (R.
MARTINAGE, « Les idées sur la cassation au XVIIIe siècle », RHDFE, 1969/2, p. 270).
124
P. GILBERT de VOISINS, Vues sur les cassations d’arrests et de jugements en dernier ressort, in M.
ANTOINE (éd.), « Le mémoire de Gilbert de Voisins sur les cassations. Un épisode des querelles entre Louis
XV et les parlements (1767) », RHDFE, 1958/1, p. 33.
19
acte contient sommation de consentir dans la quinzaine à l'évocation125. Puis, en cas
d’accord entre les deux parties, l’une ou l’autre se tourne vers la chancellerie (la grande à
Paris ; les petites attachées aux parlements en province), pour y prendre des lettres
portant attribution de juridiction de renvoi126. On le voit, cette procédure favorise une
résolution du conflit non contentieuse. Elle privilégie l’accord entre les parties et leur
évite de se ruiner en frais pour prouver la parenté ou l’alliance suspecte. En même temps
que l’initiative est laissée aux plaideurs, la justice gagne en fluidité et souplesse. En
outre, l’allongement des procès est évité puisque localement, c’est-à-dire dans des
provinces bien souvent éloignées, les justiciables sont exhortés à résoudre rapidement
leur différend sur les lieux plutôt qu’introduire une requête devant une instance aussi
lointaine que le Conseil. En cela, l’ordonnance innove et introduit dans la procédure un
dispositif jusqu’alors absent des législations en vigueur, nécessité par le nombre de
demandes d’évocation en perpétuelle expansion127. Son inspiration puise toutefois à une
source ancienne, i.e. les dispositions du Code Michau sur les évocations-récusation.
Désirant pourvoir au jugement de celles-ci « le plus sommairement que faire se pourra »
et « abréger tant qu’il sera possible les longueurs [de leurs] poursuites et procédures», le
texte de 1629 prévoyait déjà d’obliger les « demandeurs en évocations » à coter par une
brève cédule signifiée à leurs adversaires les « parentez et alliances sur lesquelles ils
entend[aient] fonder leur évocation »128. Visiblement, les mérites de cette mesure étaient
connus du conseil de réformation mis sur pied à partir de 1665. Monsieur de Verthamont
y fut sans doute l’un de ses meilleurs promoteurs. Dans un rapport adressé en septembre
1665 à Colbert et Pussort, le conseiller d’État tresse ses lauriers 129. C’est donc fort
logiquement que la disposition est reprise en 1669. Avec cette nuance néanmoins que le
délai accordé à la partie évoquée pour acquiescer passe de trois à quinze jours. À dessein,
cette marge supplémentaire offre aux parties le temps de l’entente et de la réflexion. Ces
125
Article 22 : « Les parties qui prétendront évoquer sur parentés et alliances, seront tenues de faire
signifier au domicile du procureur de la partie évoquée une cédule évocatoire contenant la qualité et l’état
du procès, les noms et surnoms des parents et alliés, et leurs degrés de parentés et alliances, avec
sommation de les reconnoître et consentir à l’évocation et renvoi au parlement, chambre et autre cour plus
proche et non suspecte. » (ISAMBERT, t. XVIII, p. 344).
126
Article 26 : « Lorsque les parties évoquées auront convenu des parentés et alliances, articulées par les
cédules évocatoires, et consenti respectivement, l’évocation et le renvoi de leurs différends au plus
prochain parlement ou autre juridiction, l’une des parties pourra se retirer pardevant nos chanceliers et
gardes des sceaux pour les ressorts des parlements et autres cours du Languedoc, Grenoble, Guienne, Aix,
Rennes et Pau, dans deux mois ; et pour les parlements et autres cours de Paris, Rouen, Dijon et Metz, dans
un mois, à compter du jour de la signification du consentement, pour en obtenir lettres d’évocation, avec
attribution de juridiction aux cours plus proches et dont les parties seront demeurées d’accord (…). »
(ibid.).
127
Ainsi, l’ordonnance rendue à la Bourdaisière (1529) qui règle jusqu’alors le droit des évocations invite
la partie à porter sa requête directement devant le Conseil du roi, ou le rapport en est fait par des « maistres
des requestes ». À l’issue de l’instruction, la demande est renvoyée en juridiction. L’avis de cette dernière
est ensuite rapporté au Conseil. Sur son fondement, l’évocation peut être accordée et les enquêtes
commencer sous la direction d’un « commissaire député à enquérir » par le Conseil. (article 1 de
l’ordonnance de La Bourdaisière (1529) in ISAMBERT, t. XII, p. 313).
128
Article 64 in ibid., t. XVI, p. 244.
129
BNF, ms. Clairambault 613, Mémoire sans titre du conseiller Verthamont, fol. 563 : « il semble que la
cédule évocatoire sur les lieux permise par l’ordonnance de 1629 devroit estre rendue nécessaire avant que
de pouvoir obtenir lettres d’évocation et en faire instance en vostre conseil ».
20
douze jours en plus sont autant d’occasions d’emprunter le chemin du consentement
plutôt que la voie contentieuse du Conseil.
In fine, le conseil n’intervient dans la procédure qu’en cas de contestation ou désaccord.
Contestation du bienfondé de l’évocation tout d’abord : à moins que les faits ne soient
déniés dans le délai imparti, l’alliance ou la parenté sont tenues pour avérées et
l’évocation accordée. Dans le cas contraire, le défendeur qui estime « l’affaire n’être
sujette à évocation »130 est autorisé à assigner son adversaire au Conseil. Contestation à
propos de la juridiction de renvoi ensuite : si les deux parties, bien que tombées d’accord
sur le principe de l’évocation, ne parviennent pas à s’entendre sur sa mise en œuvre (car
la juridiction de renvoi envisagée semble encore suspecte), alors chacune d’entre elles
peut saisir le Conseil131. Enfin, si la partie évoquée conteste le nombre ou les degrés des
parentés et alliances, l’évoquant est tenu de prouver ses dires. Enquêtes, contre-enquêtes
et interrogatoires sont alors menés sous l’égide d’un maître des requêtes de l’Hôtel à
Paris ou d’un bailli ou sénéchal en province. À l’issue des investigations menées
éventuellement sur place, le Conseil désigne un conseiller pour rapporter sur l’affaire
puis procède au jugement de l’évocation132. En somme, l’ordonnance laisse une grande
marge de manœuvre aux plaideurs. Elle est également économe de leurs deniers. Car si
elle donne accès au Conseil et à la justice du roi, elle les incite également à ne pas perdre
de temps ou s’épuiser en frais extraordinaires de voyages et de procédures. Elle évite
également que des membres du Conseil n’aient à se déplacer en province pour enquêter.
En d’autres termes, elle travaille à l’abréviation des formes juridictionnelles et la
diminution des coûts de la Justice. À cette même fin d’ailleurs, le texte ne tardera pas à
être complété par un règlement pour le Conseil du 3 janvier 1673. Son article 71 obligera
l’évoquant à faire consigner le montant des amendes éventuelles au roi et à la partie
adverse avant de faire signifier toute cédule évocatoire. Ces sommes sont rendues si
l’évocation est accordée, et perdues dans le cas contraire133. Par son esprit et sa lettre,
cette mesure participe pleinement de la processualisation des évocations de justice. Sa
finalité consiste à protéger les plaideurs contre eux-mêmes et sanctionner leur propension
à la chicane. Sans doute cherche-t-elle également à éviter l’encombrement du Conseil en
attirant leur attention sur la gravité du recours qu’ils s’apprêtent à intenter. On notera
avec profit que c’est un mécanisme parfaitement identique qui prévaudra en matière de
cassations afin d’empêcher que celles-ci ne soient portées en trop grand nombre devant le
Conseil134.
130
Article 29 (ibid., t. XVIII, p. 346).
131
Article 28 : « Après l’évocation consentie, si les parties ne conviennent pas de juges pour le renvoi de
leurs procès, pourra l’un et l’autre donner assignation aux parties en notre conseil (…) pour en convenir
(…). » (ibid.).
132
Article 33 : « Les parties présenteront leur requête au conseil pour faire commettre l’un des maîtres des
requêtes ordinaires de notre hôtel, et à son rapport leur être fait droit, entre les mains duquel seront mises
les requêtes, les enquêtes, contre-enquêtes et autres pièces justificatives de leur demande, pour être les
évocations jugées sur ce qui aura été mis par devers le rapporteur (…). » (ibid.).
133
La copie de la quittance doit être attachée en bas de la cédule (BOUCHOT, Le praticien universel ou le
droit françois et la pratique de toutes les jurisdictions du royaume, Paris, Jacques Rolin fils, 1747, t. I, p.
295).
134
Dans ce sens, et à propos des cassations, R. MARTINAGE, « Les idées sur la cassation au XVIIIe
siècle »…, [Link]., p. 274.
21
La même fin impose encore le respect d’une autre forme : toute cédule évocatoire doit
être adressée au domicile du procureur de la partie intimée135. De façon générale, pour
actionner ou défendre, l’ordonnance fait de l’avocat un acteur majeur de l’évocation. Son
article 40 oblige par exemple l’évoquant à utiliser un représentant muni d’une procuration
spéciale passée devant notaire lors de la signification de la cédule évocatoire136. De
même, et bien que l’ordonnance ne le mentionne pas expressément, les parties doivent
recourir au ministère d’avocats au Conseil pour se porter devant le Conseil. Depuis un
édit du 2 septembre 1643, 160 avocats au Conseil exercent ce monopole137. Cette
procédure est commune aux évocations et cassations138. Elle opère un premier filtre des
demandes car les avocats, lesquels engagent à cette occasion leur responsabilité
personnelle, rechignent bien souvent à adresser des lettres ou à signer des requêtes non
fondées sur des motifs à peu près plausibles139. Elle offre également aux parties litigantes
– qui n’entreprennent pas leurs démarches seules – des garanties ainsi qu’une aide pour
formaliser et diriger leurs requêtes. C’est incontestablement un indice de
juridictionnalisation des recours140.
2. Fluidifier l’instance
En second lieu, l’ordonnance est traversée par un double objectif de fluidité et célérité de
la procédure. Les évocations doivent être rapidement demandées et jugées afin de ne pas
aggraver la lenteur de la justice, ajouter aux frais des plaideurs ou voir se multiplier les
actes surabondants et inutiles.
A cette fin, son article 19 empêche toute évocation après le début des débats au fond141.
Le texte sacrifie ici à une tradition procédurale ancienne : depuis le Moyen Age, les
exceptions sont soulevées avant les premières défenses faites par le défendeur. Passé cet
instant, la litiscontestation lie les parties censées avoir renoncé à soulever une fin de non
procéder, empêche le demandeur de modifier sa demande et couvre les vices de la
procédure ancienne. Après elle, le défendeur ne peut plus proposer de déclinatoires ou
d’exceptions dilatoires142. Cette disposition empêche les requêtes tardives. Elle prévaut à
la même époque en matière d’exception d’incompétence143 ou de récusation classique144
selon des modalités toutefois plus libérales : alors que toute évocation est interdite après
la litiscontestation, la récusation demeure possible si sa cause n’apparaît et n’est
135
Articles 22 et 24 (ISAMBERT, t. XVIII, p. 344-345).
136
Ibid., p. 348.
137
Ibid., t. XVII, p. 34.
138
Sur le recours à des avocats au Conseil pour introduire une requête en cassation, voir X. GODIN, « La
procédure de cassation au XVIIIe siècle »…, [Link]., p. 25.
139
F. OLIVIER-MARTIN, Le Conseil d’Etat du roi, Paris, Les cours de droit, 1947/48, p. 236.
140
R. MARTINAGE, « Les idées sur la cassation au XVIIIe siècle »…, [Link]., p. 277.
141
« Les causes et les procès dont la plaidoirie ou le rapport aura été commencé ne pourront être évoqués
sous prétexte de parentés et alliances. » (ISAMBERT, t. XVIII, p. 344).
142
F. AUBERT, Essai sur l'organisation, les attributions, la compétence et la procédure civile du Parlement
de Paris de 1380 à 1419, Paris, Alphonse Derenne, 1884, p. 31.
143
A.-M. VOUTYRAS, « L’exception d’incompétence sous l’Ancien Régime » …, [Link]., p. 52.
144
B. BERNABE, La récusation des juges…, [Link]., p. 171.
22
découverte qu’en cours de procès145. En 1669, cette plus grande sévérité s’explique sans
doute par le caractère spécifique de l’évocation-récusation : là encore, il s’agit moins de
faire du procès la chose des plaideurs que de veiller à ce que la porte du Conseil ne
s’ouvre jamais à eux pour accueillir de potentielles manœuvres dilatoires. L’ordonnance
se montre en revanche plus généreuse à l’endroit des procès en requête civile et en
exécution d’arrêts. Les parties au premier procès sont autorisées à les évoquer à condition
qu’aient été « contracté depuis quelques alliances ou qu’il soit intervenu quelques autres
faits qui puissent donner lieu à l’évocation »146.
Enfin, le trop grand nombre d’évocations et les abus qui s’ensuivent obligent
l’ordonnance à les soumettre à des délais courts147. Il en va de l’intérêt de la justice
comme des plaideurs que les procès ne s’éternisent pas. Ce faisant, notre ordonnance se
fait comminatoire en même temps qu’elle innove148 et processualise les évocations149,
puisque, comme on le sait, les progrès de la procédure se mesurent notamment aux délais
qu’elle instaure dans le but de scander l’exercice de l’action ou le déroulement de
l’instance. Dans le même esprit, le texte interdit d’évoquer quinze jours avant la fin de la
145
Article 19 de l’Ordonnance civile : « Enjoignons pareillement aux parties qui sauront cause de
récusation contre aucun des juges pour parenté, alliance ou autrement, de les déclarer et proposer aussitôt
qu’elles seront venues à leur connaissance. » (ISAMBERT, t. XVIII, p. 151).
146
Article 18 (ibid., p. 344). Cette disposition figurait déjà dans le Code Michau à l’article 63 : « (…) et ne
pourront les évocations être demandées pour les instances des requêtes civiles, ou exécution d’arrests, par
ceux qui auront été partie au procès sur lequel sera intervenu l’arrest, si ce n’est que depuis ledit arrest, il
ait été contracté quelque alliance, ou reçu quelque officier qui donnât lieu audites évocations. » (ibid., t.
XVI, p. 244). Au sein de conseil de réformation, le conseiller Boucherat fut certainement l’un de ses
défenseurs. Le mémoire qu’il adresse à Colbert en septembre 1665 reprend en effet mot pour mot les
dispositions de 1629 : « (…) que les requestes civiles et l’exécution des arrests ne pourront estre évoquées
par ceux qui estoient parties lorsque l’arrest a esté rendu si ce n’est que depuis l’arrest il ne soit survenu de
nouvelles parentées ou receu quelque officier qui donnât lieu à l’évocation. » (BNF, ms. Clairambault 613,
Mémoire sans titre du conseiller Boucherat, fol° 83).
147
Le défendeur ne dispose que de quinze jours à compter de la signification de la cédule évocatoire pour
reconnaître ou nier les parentés et alliances (article 23) ; à défaut d’avoir répondu dans ce délai, la cédule
fait l’objet d’une seconde signification ouvrant un nouveau délai de quinze jours. A son terme (au bout
d’un seul mois donc) et à défaut de réponse, l’évocation est accordée (article 24). En outre, lorsque les
parties consentent respectivement à l’évocation et au renvoi subséquent, elles disposent d’un bref délai d’un
mois pour obtenir les lettres d’évocation auprès de la Chancellerie (deux mois pour les ressorts éloignés des
parlements de Toulouse, Grenoble, Bordeaux, Aix-en-Provence, Rennes et Pau) à compter du jour de la
signification du consentement (article 26) ; en cas de désaccord, le même délai (un ou deux mois selon la
distance des lieux) est accordé pour introduire l’instance au Conseil (article 28). Enfin, quand le désaccord
porte sur le nombre ou les degrés de parentés et alliances invoqués, l’enquête doit être réalisée
promptement : l’évoquant dispose de trois jours après la signification de la cédule évocatoire pour présenter
une requête aux fins d’enquête (article 30). Puis enquêtes, contre-enquêtes et interrogatoires doivent être
réalisés dans la quinzaine sans que ce délai puisse être renouvelé plus d’une fois (article 32). (ISAMBERT, t.
XVIII, p. 345-346).
148
En son temps (1529) l’ordonnance de la Bourdaisière n’impose le respect d’aucun délai aux plaideurs.
De même, le Code Michau demeure vague. Il ne prescrit de délais, afin « d’éviter les longueurs et
subterfuges qui se pratiquent en la poursuite desdites évocations », que pour mener l’enquête sur les
parentés et alliances et non pour introduire l’instance devant le Conseil (article 62 in ISAMBERT, t. XVI, p.
243).
149
Ainsi qu’un moyen utilisé classiquement par la royauté pour empêcher l’introduction d’un trop grand
nombre d’instances devant le Conseil. Par exemple, afin de décourager les requêtes en cassation abusives,
le Règlement du Conseil les assujettira en 1738 à des délais courts. (X. GODIN, « La procédure de cassation
au XVIIIe siècle »…, [Link]., p. 24).
23
session du parlement (ou du semestre pour les compagnies à semestre)150. Cette mesure
s’attaque tout spécialement à la cautèle des plaideurs malicieux agissant in extremis et
cherchant à faire trainer les affaires en longueur jusqu’à une prochaine session judiciaire.
Si l’ordonnance défend les intérêts des plaideurs en même temps que l’ordre ordinaire
des juridictions, elle consacre également le rôle éminent du Conseil. A la même époque,
comme émanation de la personne du roi et principal dispensateur de sa justice, le Conseil
d’Etat privé s’érige peu à peu en juge des juges151. C’est à ce titre notamment qu’il régule
et opère le départ des compétences152 (et les renvois subséquents) ou qu’il se charge
naturellement de canaliser les voies de recours153. Dès lors, sa place paraît centrale lors de
l’introduction et du jugement des évocations de justice154. En cela perce l’étatisation
manifeste de leur procédure.
Reprenons le texte : quand les deux parties ne parviennent à convenir d’une juridiction de
renvoi (dans le cas où l’évocation a été acceptée par le défendeur)155, chacune d’entre
elles peut assigner son adversaire devant le Conseil. La même possibilité est offerte à
l’évoquant quand l’évoqué conteste le principe même ou le bien-fondé de l’évocation156.
L’ordonnance ne le mentionne pas expressément mais, à ce stade, le chancelier désigne
un maître des requêtes au moyen d’une ordonnance de committitur157. L’instruction se
déroule sous sa direction ; le jugement de l’instance est rendu sur son rapport. Au
préalable, il diligente les enquêtes et interrogatoires. Les causes en sont que les parentés
et alliances doivent être prouvées et pas seulement alléguées. En outre, à la différence de
la récusation classique (qui oppose un justiciable à un juge), le défendeur à une demande
d’évocation-récusation et son adversaire sont tous deux parties dans l’instance en renvoi.
Il s’ensuit qu’enquêtes et contre-enquêtes peuvent se succéder, à condition de respecter
de brefs délais158 : l’instruction par le Conseil se veut rapide. Elle doit également d’être
rigoureuse. Aussi se réalise-elle sur pièces et selon une procédure écrite. La requête
adressée au Conseil doit impérativement être accompagnée du résultat des enquêtes et
contre-enquêtes réalisées, des interrogatoires ou autres pièces justificatives159. Pour le
reste, la procédure est sans doute celle couramment usitée au conseil : non publique, le
150
Article 47 (ISAMBERT, t. XVIII, p. 349).
151
X. GODIN, B. BERNABE, « Actualité de l’histoire de la justice »…, [Link]., p. 310.
152
Ainsi, l’ordonnance donne-t-elle au Conseil, en matière de règlement de juges, la mission de faire le
départ des compétences entre deux cours souveraines (M. VIDAL, « Du règlement de juges en matière civile
par la cour de Cassation au XIXe siècle », Recueil de mémoires et travaux publié par la société d’histoire
du droit et des institutions des anciens pays de droit écrit, fasc. XVII, 1996, p. 224) ; article 1 titre II (« Des
règlements des juges en matière civile »), ISAMBERT, t. XVIII, p. 349.
153
Ainsi, les cassations ne peuvent émaner que du roi ou de son Conseil.
154
Les autres évocations, celles de propre mouvement, ne relèvent pas de la compétence du Conseil privé,
mais de celle d’un conseil de gouvernement.
155
Article 28 (ISAMBERT, t. XVIII, p. 346).
156
Article 30 (ibid.).
157
Article 33 : « Les parties présenterons leur requête au conseil pour faire commettre l’un des maîtres des
requêtes ordinaires de notre hôtel (…). » (ibid.).
158
Article 32 : « Les enquêtes, contre-enquêtes et interrogatoires seront faits dans quinzaine, sans qu’après
le délai expiré il puisse être accordé aux parties qu’un seul fait de renouvellement de délai, qui ne pourra
être que de quinzaine. » (ibid.).
159
Article 33 (ibid.).
24
rapporteur la dirige160 ; les débats n’y sont pas contradictoires ; les parties et les
témoignages n’y sont pas reçus161.
Puis, sur le rapport du maître des requêtes, le Conseil procède, « le plus sommairement
que faire se pourra »162, et à la pluralité des voix, au jugement de l’évocation. On ne
saurait trouver meilleure indice de l’étatisation du processus. Quand la procédure de
récusation classique fait juger le magistrat par ses pairs, l’évocation – qui est une voie de
droit – impose la décision rapide du Conseil à l’issue d’une procédure de type
administratif. La juridiction souveraine du roi se manifeste ici au cœur de l’Etat, arborant
son esprit d’administration, déployant ses procédés technocratiques.
Par ailleurs, l’étatisation de la procédure se perçoit à travers les modalités du renvoi
devant les nouveaux juges.
Paradoxalement, celui-ci se fait sans formes163. Avant 1669, la partie ayant des lettres
d’évocation, était obligée d’en présenter l’original au parlement en vue de vérification et
enregistrement164. Désormais, cette étape (et tous les risques qu’elle suppose) disparaît de
la procédure. L’étatisation de la procédure progresse. Comme régulateur des compétences
et souverain maître de la voie de droit, le roi – et son Conseil – doit pouvoir évoquer et
renvoyer l’affaire sans entraves. Contrairement à la cassation dont les renvois continuent
d’être prononcés par lettres patentes165, les renvois après évocation se font sans
solennités. La cause en est que l’évocation résulte de l’organisation d’une voie de droit
alors que le renvoi après cassation figure une manifestation d’autorité de la part du
pouvoir royal. Dans le cas d’une évocation-récusation, le renvoi ne résulte pas de la pure
volonté du monarque attirant à lui ce que l’ordre naturel des juridictions déférait à un
tribunal pour l’adresser à un autre, mais n’est que le « pur effet d’une voie de droit », i.e.
la suite d’une récusation nécessaire fondée « sur une cause légitime d’exclusion du
tribunal naturellement compétent »166. À l’évidence, la mesure vise à hâter et faciliter le
renvoi.
Quant au fond, le Conseil décide de la juridiction de renvoi. Pendant longtemps, l’affaire
évoquée relevant de la compétence d’un parlement pouvait faire l’objet d’un renvoi au
Grand Conseil167, fidèle soutien de la royauté dans sa lutte contre les parlements,
spécialement celui de Paris. Mais en 1669, les circonstances ont changé. Les temps sont à
l’apaisement. Sans doute la monarchie n’a-t-elle plus à redouter l’opposition des
compagnies souveraines168. Aussi, à l’avenir, les évocations ne seront plus possiblement
160
C’est aussi le cas pour les cassations. X. GODIN, « La procédure de cassation au XVIIIe siècle »…,
[Link]., p. 29.
161
F. OLIVIER-MARTIN, Le Conseil d’Etat…, [Link]., p. 241.
162
P. BORNIER, Conférence des ordonnances…, [Link]., p. 409.
163
Dans le même esprit, l’ordonnance invite les plaideurs tombés d’accord sur le principe de l’évocation et
du renvoi à se tourner elles-mêmes vers la chancellerie afin d’ « obtenir lettres d’évocation et d’attribution
de juridiction. » (article 26 in ISAMBERT, t. XVIII, p. 345).
164
En tant qu’elle contrariait l’ordre ordinaire des juridictions. V° « Évocation », L. de JAUCOURT, A.-G.
BOUCHER d’ARGIS, Encyclopédie, Paris, 1751, t. VI, p. 166.
165
R. MARTINAGE, « Les idées sur la cassation au XVIIIe siècle »…, [Link]., p. 267.
166
P. GILBERT de VOISINS, Vues sur les cassations d’arrests et de jugements en dernier ressort, in M.
ANTOINE (éd.), « Le mémoire de Gilbert de Voisins »…, [Link]., p. 32.
167
À condition que les parties y consentent (article 4 de l’ordonnance de La Bourdaisière (1529) in
ISAMBERT, t. XII, p. 314.
168
E. GLASSON, « Le roi, grand justicier », RHDFE, 1903/1, p. 79.
25
renvoyées au Grand Conseil, mais à un autre parlement169 dont le choix incombera au
chancelier et au Conseil. Toutefois, afin de ne pas éreinter les justiciables, l’ordonnance
recommande le « plus prochain parlement »170 ou « la cour la plus proche »171. On se
convaincra facilement que l’introduction du critère de proximité – dont la raison d’être
tient à « la commodité des parties »172 – sert le plaideur et accroît sa sécurité juridique.
Jusqu’alors, le choix des juridictions de renvoi devait beaucoup aux usages, notamment
locaux. Celui-ci s’opère désormais au niveau central. En cela, la loi ne fait d’ailleurs que
ratifier un principe mis en pratique depuis quelques années déjà par la monarchie
administrative173.
***
26
Bien que cette disposition soulage le Conseil et lui retire son rôle dans le choix de la
juridiction de renvoi, elle ajoute incontestablement au formalisme et à la
processualisation des évocations. Concomitamment, elle sécurise leur voie. Elle permet
également une meilleure régulation juridique du royaume178 en même temps qu’elle
favorise l’équité et tente d’endiguer les nombreux abus pratiqués à l’endroit de
l’ordonnance de 1669. Vœux pieux que celui-ci néanmoins. Car à l’instar des autres
pétitions absolutistes de Louis XIV179, l’ordonnance de 1669 demeurera mal appliquée et
souvent enfreinte. A tel point, la mauvaise foi des plaideurs piétinant régulièrement la
sagesse de ses dispositions, que la royauté sera contrainte de donner un nouveau texte en
1737 pour « remédier à tous les abus »180. Gageons qu’il y a là matière à une nouvelle
étude.
parlement de Bretagne comme cour des aides à celle de Bordeaux ; de celle de Bordeaux à celle de
Montauban ; de celle de Montauban à celle de Montpellier ; de celle de Montpellier à celle d’Aix ; de celle
d’Aix au parlement de Grenoble comme cour des aides ; du parlement de Grenoble comme cour des aides à
celui de Dijon comme cour des aides ; du parlement de Dijon comme cour des aides à la cour des aides de
Dole ; de celle de Dole au parlement de Metz comme cour des aides ; du parlement de Metz comme cour
des aides à la cour des aides de Paris (ibid., p. 393). Il faut y ajouter les dispositions d’une déclaration
royale du 15 novembre 1703 : de Dijon à Besançon ; puis de Besançon à Metz.
178
En ce que la voie ainsi tracée enjambe « la frontière pays de droit écrit/pays de droit coutumier et à
l’intérieur de ceux-ci les différents détroits de coutumes ou les interprétations diverses du droit romain », ce
qui contribue substantiellement, dans un contexte de pluralisme normatif, au rapprochement des solutions
juridiques (G. LEYTE, « Les évocations, entre régulation juridique et arbitrage politique »…, [Link]., p. 42-
43.
179
A. DESRAYAUD, « Etude exploratoire sur l'effectivité des lois et la souveraineté du roi en droit privé »,
Cuadernos de Historia del derecho, 1994-1, p. 151-155.
180
J.-B. DENISART, Collection des décisions nouvelles, Paris, Veuve Dessaint, 1789, t. VIII, p. 126.
27