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L'Empire Colonial

Le document traite de l'Empire colonial français en Afrique, de la conférence de Berlin en 1884-1885 jusqu'à la fin de la guerre d'Algérie en 1962. Il explore les dynamiques entre la métropole et les colonies, ainsi que les sociétés coloniales, en mettant en lumière les ambitions, les moyens et les déceptions de la France coloniale. Le texte est structuré en plusieurs parties, abordant des thèmes tels que les politiques coloniales, les acteurs militaires et les conséquences des guerres mondiales sur l'empire.

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L'Empire Colonial

Le document traite de l'Empire colonial français en Afrique, de la conférence de Berlin en 1884-1885 jusqu'à la fin de la guerre d'Algérie en 1962. Il explore les dynamiques entre la métropole et les colonies, ainsi que les sociétés coloniales, en mettant en lumière les ambitions, les moyens et les déceptions de la France coloniale. Le texte est structuré en plusieurs parties, abordant des thèmes tels que les politiques coloniales, les acteurs militaires et les conséquences des guerres mondiales sur l'empire.

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L’Empire colonial

français en Afrique :
métropole et
colonies, sociétés
coloniales,
de la conférence de Berlin (1884-­1885)
à la fin de la guerre d’Algérie (1962)
L’Empire colonial
français en Afrique :
métropole et
colonies, sociétés
coloniales,
de la conférence de Berlin (1884-­1885)
à la fin de la guerre d’Algérie (1962)

Manuel sous la coordination de Pierre VERMEREN


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© Armand Colin, 2023


Armand Colin est une marque de Dunod Éditeur
11, rue Paul Bert, 92240 Malakoff

ISBN 978-2-200-63648-7
Sommaire
Les auteurs..................................................................................................................... 9

Introduction. « Le second âge colonial français : ambitions, moyens


et déceptions »................................................................................................. 11

Partie 1
Les Afriques coloniales de la France

1 La matrice algérienne de l’empire africain.................................................. 24


1 L’Algérie ouvre l’Afrique à l’armée française............................................. 25
2 La (re)découverte de l’Islam et le renouveau
des missions catholiques............................................................................. 29
3 Des politiques indigènes............................................................................... 35

2 L’Afrique occidentale et équatoriale françaises : la naissance de deux


espaces fédéraux............................................................................................. 41
1 La formation de deux « blocs » impériaux.................................................. 42
2 Des « blocs » en réalité morcelés : l’archipel des statuts juridiques
et administratifs............................................................................................. 47
3 Ce que signifient l’AOF et l’AEF pour les populations africaines......... 51
Conclusion........................................................................................................... 54

3 Les colonies françaises en Afrique orientale et dans le sud-­ouest


de l’océan Indien (années 1880-­1960)......................................................... 56
1 Un espace colonial composite aux marges de l’empire......................... 59
2 Des sociétés coloniales contrastées......................................................... 64
3 Des évolutions statutaires divergentes.................................................... 68
Conclusion........................................................................................................... 73

4 Les protectorats d’Afrique du Nord.............................................................. 76


1 Du traité du Bardo à la Seconde Guerre mondiale, le protectorat
tunisien au prisme de « l’administration directe » (1881-­1939)............. 77
2 À l’ombre de Lyautey : le Maroc du traité de Fès
à la Seconde Guerre mondiale (1912-­1939).............................................. 81
3 Des protectorats ébranlés : la Tunisie et le Maroc
durant la Seconde Guerre mondiale......................................................... 86
4 La crise finale des protectorats : la marche vers l’indépendance....... 89
Conclusion........................................................................................................... 93
6 | Sommaire ■

Partie 2
Les grandes politiques coloniales de la France
en Afrique

5 Marine, Armée d’Afrique et troupes coloniales, les acteurs militaires


aux colonies....................................................................................................... 96
1 Au commencement était la Marine............................................................. 97
2 L’armée de l’expansion coloniale : les troupes coloniales..................... 100
3 Du rôle colonial de l’armée à l’Air Control................................................ 105

6 Le Sahara, une exception coloniale française ? Une conquête lente,


un statut à part et une reconnaissance tardive....................................... 112
1 Une expansion coloniale irrégulière, accidentelle et discrète.............. 113
2 Les années 1900 ou le grand tournant de la France au Sahara........... 118
3 Des années vingt aux années soixante, de la colonisation
de l’imaginaire à l’exploitation du Sahara.................................................. 122

7 École et formation des élites......................................................................... 129


1 Les trois modèles scolaires en Afrique du Nord...................................... 130
2 Diversité des modèles scolaires mais rareté de l’école......................... 134
3 Formation d’élites malthusiennes et intelligentsias............................... 139

8 Pas d’empire sans marine. L’économie maritime


de l’Empire colonial africain........................................................................... 147
1 Négoce et négociants, au cœur de l’économie coloniale française.... 148
2 Les infrastructures économiques du commerce colonial.................... 152
3 Le bond d’une économie portuaire moderne dans l’empire africain.. 155

9 Minorités et peuples impériaux en Afrique :


Kabyles, Corses, Libanais, Sénégalais......................................................... 160
1 Les Kabyles : une minorité autochtone impériale ?................................. 161
2 Les Corses, l’intégration d’une minorité par la colonisation................. 167
3 La diaspora libanaise d’Afrique, une minorité des marges.................... 170
4 « Nous les Sénégalais » : une minorité politique mouvante
et protéiforme................................................................................................ 173
 ■ Sommaire | 7

Partie 3
L’Empire emporté dans les guerres jusqu’aux
indépendances

10 La Première Guerre mondiale........................................................................ 180


1 L’Afrique théâtre d’opération de la Grande Guerre................................. 182
2 L’Algérie française, miroir grossissant de la mondialisation
de la guerre..................................................................................................... 186
3 Un bond dans l’histoire.................................................................................. 190

11 La Deuxième Guerre mondiale....................................................................... 194


1 L’empire africain de la drôle de guerre à la débâcle : base arrière de la
métropole ou refuge de la souveraineté française ?............................. 195
2 L’Empire africain au cœur de la dispute impériale :
la francisque ou la croix de Lorraine ?....................................................... 198
3 L’Empire africain face aux horizons de l’après-­guerre : refondation
ou confrontation ?......................................................................................... 203

12 L’Afrique occidentale et équatoriale françaises :


de l’autonomie à l’indépendance.................................................................. 209
1 L’AOF et l’AEF face à une France déchirée................................................ 210
2 Réformes et conservatismes dans l’après-­guerre................................. 213
3 Des indépendances mouvementées.......................................................... 217
Conclusion........................................................................................................... 222

13 La guerre d’Algérie, acte final de l’Empire africain.................................... 224


1 Une guerre algérienne aux nombreux soutiens régionaux.................... 225
2 La guerre d’Algérie a été principalement une victoire politique
et diplomatique............................................................................................... 231
3 Le dévoiement du sens de la révolution en Algérie n’est pas perçu
© Armand Colin. Toute reproduction non autorisée est un délit

dans le reste du monde................................................................................ 235

Conclusion. « L’Empire du pauvre » ? Projection de puissance


pour une nouvelle Afrique.............................................................................. 241

Bibliographie.................................................................................................................. 249

Chronologie de l’Empire colonial français en Afrique en 120 dates................. 261


Les auteurs
Pierre VERMEREN, professeur des universités, spécialiste de l’Afrique du Nord et
du Moyen-Orient contemporains à Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Julie d’ANDURAIN, professeur d’histoire contemporaine de l’université de


Lorraine, membre du CRULH.

Benoit BEUCHER, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université


Paris-Cité/CESSMA. Chercheur associé à l’Institut des mondes africains (CNRS
8171-IRD 243).

Hubert BONIN, Sciences Po Bordeaux et BSE-Bordeaux Sciences Économiques-


Université de Bordeaux. Auteur de L’empire colonial français. De l’histoire aux héri-
tages (xixe-xxie siècles), Paris, Armand Colin, 2018.

Pierre-Louis BUZZI, professeur d’histoire-géographie, doctorant en histoire contem-


poraine à l’université de Lorraine (CRULH).

Jacques CANTIER, professeur d’histoire contemporaine à l’université Toulouse -


Jean Jaurès et chargé de cours à l’Institut d’études politiques de Toulouse.

Guillaume DENGLOS, docteur en histoire contemporaine de l’université Paris 1


Panthéon-Sorbonne.

Pierre-Éric FAGEOL, agrégé et maître de conférences en histoire contemporaine à


l’université de La Réunion.

Frédéric GARAN, agrégé et maître de conférences en histoire contemporaine à l’uni-


versité de La Réunion.
Berny SÈBE, maître de conférences en études coloniales et postcoloniales à l’univer-
sité de Birmingham (Royaume-Uni).

Guillaume VIAL, professeur d’histoire-géographie. Chercheur associé au Centre


d’études et de recherche en histoire culturelle (CERHIC - EA 2616).

Les cartes ont été réalisées par Karim Chaïbi, cartographe et doctorant à l’université
Paris 1 Panthéon-Sorbonne (guerre insurrectionnelle et environnement). Auteur de
l’Atlas historique de l’Algérie (2022).
Introduction
« Le second âge
colonial français :
ambitions, moyens
et déceptions »
Pierre VERMEREN

Le premier Empire colonial français, forgé sous l’Ancien Régime, a pour l’essentiel
sombré lors du traité de Paris de 1763, qui a clos la guerre de Sept Ans. Victorieux,
les Britanniques ont mis fin à la domination française sur une grande partie des
Indes et de l’Amérique du Nord. D’une certaine manière, la monarchie française
s’est vengée des Britanniques à la décennie suivante, en aidant les Treize Colonies
d’Amérique à s’émanciper de leur tutelle coloniale, par son entrée dans la guerre
d’indépendance des États-­Unis d’Amérique. Puis la France du xixe siècle a com-
pensé cette perte de puissance en se dotant d’un immense empire africain, que l’on
qualifiait encore de « nouvelle France » – comme la Louisiane de jadis –, au sujet de
l’Algérie au milieu du xixe siècle.
Du premier âge colonial, il ne restait à travers le monde que des possessions presque
vides (la Louisiane à l’ouest du Mississippi) ou insulaires (les « îles à sucre »), que
la Révolution et l’Empire ont continué à perdre ou à brader : Saint-­Domingue, la
Louisiane, l’île Maurice (ex-­de France) et les Seychelles. Si les intérêts maritimes
et coloniaux français, depuis le xviie siècle, se sont surtout consacrés à l’Asie et aux
Amériques, qu’en reste-­t-­il au début du xixe siècle ?
D’abord, les quatre vieilles colonies de la Martinique, de la Guadeloupe, de la
Guyane aux Amériques, et celle de la Réunion (ex-­ Bourbon) à proximité de
l’Afrique dans l’océan Indien. Cette île est au début du xixe siècle la seule véritable
colonie française en Afrique. Outre certains archipels, les échelles du Levant en
Méditerranée, et les cinq comptoirs que la France a conservés aux Indes, marins et
marchands français utilisent certains comptoirs en Afrique : les îles de Saint-­Louis et
Gorée au Sénégal, la colonie de Fort-­Dauphin au sud de Madagascar, qui comptent
quelques centaines de Français chacune ; des micro-­territoires à bail en Algérie pour
12 | L’Empire colonial français en Afrique : métropole et colonie… ■

l’exploitation du corail (comme La Calle) ; la France dispose de consuls à Tanger et


à Tunis, et ses intérêts sont très conséquents en Égypte. La présence et l’influence
françaises n’y ont en effet jamais cessé depuis l’expédition d’Égypte de Bonaparte
(1798-­1801), la langue française dominant même – et de loin – la presse égyptienne
durant une grande partie du xixe siècle.
C’est toutefois à partir de l’Algérie, que l’on désigne avant 1830 comme la régence
barbaresque d’Alger – jusqu’à la prise de cette ville le 5 juillet 1830 –, que la France
du xixe siècle relance et étend son empire colonial. La décision de créer les « posses-
sions françaises au nord de l’Afrique » remonte à 1834. Elle est avalisée par Louis-­
Philippe. Nul ne songe, à l’époque coloniale, à appeler cette région le « Maghreb »,
hormis une poignée d’arabisants, d’autant plus que les géographes l’appellent parfois
« l’Afrique blanche ».
Dès ces années 1830, la marine française, qui est une puissance militaire assez auto-
nome, pousse à l’expansion le long des côtes de l’ancienne Régence d’Alger. C’est
le début d’une guerre de cent ans en Afrique du Nord et au Sahara, qui conduit la
France coloniale à se rendre maîtresse de la plus grande partie de l’Afrique du Nord-­
Ouest. En dehors de l’Afrique du Nord, et plus on s’avance dans le xixe siècle, elle
doit toutefois très vite composer avec des puissances rivales. La Grande-­Bretagne,
l’Espagne et le Portugal (dont la présence en Afrique est ancienne) montrent en effet
un intérêt croissant pour le continent africain, en attendant l’arrivée des Belges, des
Allemands et des Italiens à la conférence de Berlin de 1884-­1885 qui clarifie les
positions des puissances impérialistes en germe.
En 1934, les dernières tribus du Haut-­Atlas (dans le sud du Maroc) se soumettent
à l’Armée d’Afrique. Cette armée propre à l’Afrique du Nord avait été créée dès
1834 pour lancer la conquête de cette région. En 1934, la « pacification » – qui
est en réalité une conquête militaire – du nord-­ouest de l’Afrique, et même de la
moitié occidentale du Sahara, est réalisée. Cette entreprise a largement débordé sur
l’Afrique de l’Ouest, notamment à partir des comptoirs français du Sénégal, puis
sur l’Afrique centrale.
Revenons un peu en arrière. La France, qui a repris possession de la colonie embryon-
naire du Sénégal en 1814, y nomme un gouverneur général depuis 1840. Puis
sous le Second Empire est franchi le pas qui conduit à l’expansion de la France en
Afrique de l’Ouest. En 1852, l’officier polytechnicien Louis Faidherbe est nommé
gouverneur général (presque continument jusqu’en 1865). C’est un tournant. En
1857, le commandant supérieur de Gorée (l’îlot situé au bout de la pointe du Cap-­
Vert) crée la ville de Dakar sur la terre ferme. Elle devient la seule véritable ville en
Afrique subsaharienne française jusqu’en 1939. La même année 1857, Faidherbe
crée le corps des tirailleurs sénégalais sur le modèle des tirailleurs algériens de 1834,
ce qui permet aux troupes de marine – les futures « troupes coloniales » – d’investir
l’intérieur du continent africain au sud du Sahara. La France s’est en outre lancée
■ Introduction | 13

dans l’acquisition de nouvelles colonies en Afrique orientale, en Côte française des


Somalis, aux Comores mais surtout de la grande île de Madagascar (à elle seule plus
grande que la France).
La France militaire et coloniale du xixe siècle se lance donc à la découverte et à la
conquête de l’Afrique : l’expression « Afrique », employée en Algérie dès les années
1830, est une métonymie. Elle maintient en effet une ambiguïté sur l’ampleur de
la conquête à venir, d’autant que l’usage de l’expression impériale romaine reste en
vigueur en Algérie jusqu’en 1848. À cette date, l’Algérie est intégrée au territoire
national français. Mais la poursuite de la découverte-­conquête de l’Afrique s’éche-
lonne jusqu’en 1934 : la seule chose qui ralentit les Français dans leur entreprise
est la rivalité des puissances européennes, qu’elle soit négociée ou imposée. Avec
l’Espagne ou l’Italie par exemple, la France négocie lentement l’octroi de territoires
sahariens et méditerranéens, pour pouvoir avancer ses positions en Tunisie puis au
Maroc et en Mauritanie. En revanche, face aux Britanniques, qui ont longtemps
apprécié que la France détourne ses forces vives vers ce continent, ce qui lui lais-
sait les mains libres dans le reste du monde, et contribuait à faire régner la paix
en Europe, la France finit par se heurter à un véto. À Fachoda, au Sud-­Soudan,
en 1898, la mission française Marchand fait demi-­tour : c’est une affaire d’État.
La France renonce à unifier ses possessions sahariennes de la Mauritanie jusqu’à
Djibouti, car c’est l’Angleterre plus puissante qui impose le rêve de Cecil Rhodes
de créer une ligne de chemin de fer continue du Caire (Égypte) au Cap (colonie du
Cap en actuelle Afrique du Sud), ce qui interdisait le projet français.
On le voit, la politique du drapeau et des intérêts nationaux est alors l’étalon-­maître
de la colonisation et des impérialismes. Certes, à la Chambre des députés, dans
son discours resté célèbre du 28 juillet 1885, Jules Ferry, l’homme qui a relancé la
politique d’expansion coloniale française en 1881, cite, au titre des trois « principes,
des mobiles, des intérêts divers qui justifient la politique d’expansion coloniale », un
argument économique : « le besoin de débouchés » des populations industrielles de
l’Europe. Cette vision est invalidée par les historiens en ce qui concerne l’Empire
© Armand Colin. Toute reproduction non autorisée est un délit

colonial français1. Cet empire, qui n’a jamais été industrialisé ni véritablement déve-
loppé en dehors d’une poignée de grands ports, est resté à l’écart des circuits du
développement industriel, et son pouvoir d’achat est resté infime par rapport aux
puissances industrielles rivales de la France.
Cette phrase de Ferry était un argument de promotion de la politique coloniale.
Mais elle a été perpétuée par la vulgate économique marxiste du xxe siècle, promue
par Lénine. Celle-­ci a imposé jusqu’à nos jours l’idée que la colonisation était un
effet de la révolution industrielle, l’Europe étant à la fois en recherche de matières
premières et voulant écouler ses produits industriels. Bien des contre-­exemples,
comme le développement industriel de l’Allemagne, ont démontré le contraire.

1. Jacques Marseille, Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce, Paris, Albin Michel, 1984.
14 | L’Empire colonial français en Afrique : métropole et colonie… ■

À tel point qu’en dépit de son gigantesque empire africain constitué en un siècle
– 12 millions de km2 –, la France, ses banquiers et ses industriels, ne se sont guère
intéressé à lui jusqu’aux années trente, préférant investir en Russie, aux États-­Unis,
en Amérique latine ou dans l’Empire ottoman. La carte des investissements français
dans le monde ne se superposait nullement à celle de l’empire colonial. Celui-­ci
ne possède en 1913 que 10 % des investissements extérieurs français, dont 61,5 %
pour la seule Afrique du Nord.
Pourtant, la France s’est appropriée près de 40 % du continent africain, ce qui
représente 88 % de la « plus grande France », expression en forme de slogan poli-
tique forgée dans l’entre-­deux-­guerres. L’empire comptait alors au total – métro-
pole incluse – 13,5 millions de km2. Mais ce gigantisme est en partie illusoire car
ces immensités africaines sont sous-­peuplées (45 millions d’habitants à la veille de la
Seconde Guerre mondiale), avec une moyenne de 3,3 habitants au kilomètre carré,
très pauvres de surcroît. Moins de 5 % des habitants (probablement 3 %) y ont
accès à un niveau de vie proche de la métropole – dont le gros million d’Européens
d’Afrique du Nord. En outre, la France possède plus de quatre millions de km2 de
Sahara, très marginalement exploités – rappelons que le pétrole n’a jamais coulé
dans l’Empire colonial français jusqu’en 1957, dans le désert algérien et en pleine
guerre d’Algérie –, sans que les huit millions de kilomètres restants, en majorité
composés de brousses sèches et de forêts tropicales ne le soient beaucoup plus.
Mais quel est dès lors l’enjeu de cet empire colonial pour la France ? La croissance
démographique de la France étant inexistante sous la Troisième République – le
pays compte 40 millions d’habitants, Alsace comprise, en 1870, et 39 millions
en 1945 –, on ne peut attribuer à l’empire une fonction démographique qu’il ne
possède pas, si ce n’est de fournir des soldats en cas de guerre mondiale, ce qui a été
débattu au Parlement à la veille de 1914, puis mis en œuvre par l’armée. L’Afrique
a fourni 3,8 % des effectifs combattants de l’armée française dans la Grande Guerre.
À l’époque coloniale, aucun territoire d’Afrique ne fournit – Grande Guerre mise
à part – de main-­d’œuvre à la métropole, à l’exception tardive de l’Algérie et du
Maroc dans la première moitié du xxe siècle. À la veille du déclenchement de la
guerre d’Algérie, en 1954, la métropole abrite 280 000 travailleurs coloniaux tem-
poraires sur son sol, presque tous célibataires, soit 200 000 Algériens, aux deux tiers
Kabyles, et 80 000 Marocains, le plus souvent Chleuhs (Berbères du Sud). Le reste
est négligeable, à l’exception de quelques milliers d’étudiants en formation après
1945.
En dehors des deux guerres mondiales du xxe siècle, la France n’a donc jamais
vraiment compté sur son empire : ni pour des raisons financières, ni économiques
ni démographiques. Cet ouvrage démontrera en outre que la France n’a jamais
vraiment eu de doctrine coloniale. Rares sont les responsables de la Troisième
République qui ont formulé une doctrine coloniale française, à l’instar de Paul
■ Introduction | 15

Leroy-­Beaulieu2 au xixe siècle, ou de Georges Hardy, le directeur de l’École colo-


niale d’administration (1926-­1932) au xxe siècle3. Les politiques coloniales sont
souvent mises en œuvre à la suite d’initiatives locales, très souvent de l’armée, mais
rarement avec une solution de continuité. On serait ainsi bien en peine de définir
une politique indigène propre à l’Empire colonial français, ou encore, à l’échelle
de l’Afrique du Nord, de définir ce qu’a été la « politique berbère ». Exista-­t-­elle
d’ailleurs ?
« L’idée de franciser les Arabes est funeste et dangereuse », écrivait à la fin du
xixe siècle Paul Leroy-­Beaulieu, remettant en cause le bien-­fondé de la politique
d’assimilation que la France avait esquissée quelques décennies plus tôt dans sa
colonie. « C’est une œuvre économique que nous réalisons en Algérie », constate-­
t-­il plus modestement dans un article de presse de 18964. Pourtant, quelques décen-
nies plus tard, non seulement des Français, comme de Gaulle ou Albert Camus,
constatent le sous-­développement qui frappe massivement la population d’Algérie,
« clochardisée » selon le mot de Camus, avant de parier sur un développement et
des investissements massifs pour rattraper le temps perdu. Tel est l’objectif du plan
de Constantine lancé par de Gaulle en Algérie durant la guerre en 1958. Mais l’idée
de francisation est revenue en force après 1945, en particulier en Afrique du Nord,
où plus la fin de la colonisation approche, plus les administrateurs coloniaux, les
professeurs et les militaires se lancent dans une politique de francisation inédite de
la jeunesse. Le paradoxe le plus étrange est atteint après la colonisation, quand la
politique de francisation des classes moyennes, par la scolarisation, est soutenue
par la France à travers sa politique de coopération. Elle n’avait jamais pris une telle
ampleur à l’époque coloniale. La francisation de l’ancien Empire colonial français
est donc davantage un héritage des indépendances que de la période coloniale, où
elle était réservée aux élites.
Dès 1885, Jules Ferry a perçu que l’essentiel ne réside au fond ni dans l’économie,
ni dans la politique de francisation, ni dans une politique démographique : l’essen-
tiel est politique. Dans son adresse à la Chambre du 28 juillet, l’homme politique,
© Armand Colin. Toute reproduction non autorisée est un délit

véritable maître d’œuvre de l’entreprise coloniale de la République, précise les fon-


dements de la politique coloniale :
« Je disais, pour appuyer cette proposition, à savoir qu’en fait, comme on le dit, la
politique d’expansion coloniale est un système politique et économique, je disais
qu’on pouvait rattacher ce système à trois ordres d’idées ; à des idées économiques,
à des idées de civilisation de la plus haute portée et à des idées d’ordre politique et
patriotique. »

2. Paul Leroy-­Beaulieu, De la colonisation chez les peuples modernes, Paris, Guillaumin et Cie, 1874.
3. Georges Hardy, La Politique coloniale et le partage de la terre au xixe et xxe siècles, Paris, Albin Michel, 1937. Et, Le
problème religieux dans l’Empire français, Paris, PUF, 1940.
4. Paul Leroy-­Beaulieu, « La situation et le régime de l’Algérie », in L’économiste français, 14 décembre 1896.
16 | L’Empire colonial français en Afrique : métropole et colonie… ■

Après avoir évoqué les idées économiques, Ferry énonce sa proposition liée au projet
civilisateur, devenue célèbre :
« Il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles
ont le devoir de civiliser les races inférieures… »5.
Dans la logique qui est la sienne – et c’est en ces termes qu’il répond au député
Camille Pelletan, socialiste républicain proche de Clemenceau, qui dénonce sa poli-
tique coloniale –, l’œuvre de civilisation attachée la colonisation française possède
un degré moral supérieur, car elle ne se limite pas au seul commerce – à la manière
des Britanniques – ; il déclare à ce propos :
« Je vous défie (…) monsieur Pelletan, de soutenir jusqu’au bout votre thèse, qui
repose sur l’égalité, la liberté, l’indépendance des races inférieures. Vous ne la sou-
tiendrez pas jusqu’au bout, car vous êtes (…) le partisan de l’expansion coloniale
qui se fait par voie de trafic et de commerce. […] (Or) si la déclaration des droits
de l’homme a été écrite pour les noirs de l’Afrique équatoriale, alors de quel droit
allez-­vous leur imposer les échanges, les trafics ? ».
Aussi étranges que ces mots résonnent à nos oreilles, et quel que soit le jugement
qu’on leur accorde, l’historien doit être attentif à l’inscription du projet colonial
de « civilisation » dans la tradition révolutionnaire française ; la mondialisation du
commerce et des échanges, perçue comme inéluctable par les dirigeants et représen-
tants de la République, doit s’accompagner selon Ferry d’une dimension politique
et civilisationnelle6 pour l’humaniser, le civiliser. Cette approche présuppose un
fait établi par les contemporains de Ferry, relatif à la hiérarchie morale et technique
des peuples (races) selon leur degré de civilisation. C’est d’ailleurs ce décalage qui
légitime à leurs yeux le projet colonial.
Enfin, Ferry agrémente sa démonstration d’un troisième niveau, à usage européen
interne cette fois, puisqu’il concerne la compétition entre les puissances, ce qu’il
appelle « les idées d’ordre politique et patriotique ».
« Messieurs, dans l’Europe telle qu’elle est faite, dans cette concurrence de tant de
rivaux que nous voyons grandir autour de nous, les uns par les perfectionnements
militaires ou maritimes, les autres par le développement prodigieux d’une population
incessamment croissante (…), la politique (…) d’abstention, c’est tout simplement
le grand chemin de la décadence !

5. À cette époque, le mot « race » est synonyme de « peuple » ; on dit par exemple, la « race française » ou la « race
normande ».
6. Le général Bonaparte est le premier à avoir attribué au mot civilisation – jusqu’alors synonyme de culture,
comme dans « civilisation romaine » – ce signifiant politique nouveau, lors de l’expédition d’Égypte ; une politique
de civilisation est dirigée vers l’extérieur, dans un but « civilisateur ». Elle consiste à œuvrer au rapprochement des
civilisations. Au début du xxie siècle, on emploierait les mots de démocratisation et de mondialisation.
■ Introduction | 17

Les nations, au temps où nous sommes, ne sont grandes que par l’activité qu’elles
développent (…) Rayonner sans agir, sans se mêler aux affaires du monde (…), en
regardant comme un piège, comme une aventure, toute expansion vers l’Afrique
ou vers l’Orient, vivre de cette sorte, pour une grande nation, croyez-­le bien, c’est
abdiquer, et dans un temps plus court que vous ne pouvez le croire, c’est descendre
du premier rang au troisième ou au quatrième. (…) Je ne puis pas (…) envisager une
pareille destinée pour notre pays ».
Ferry insiste ici sur la compétition patriotique et militaire à laquelle se livrent les
puissances européennes ; lancées dans une course au drapeau et aux innovations,
elles optent pour la compétition nationale en matière de colonisation. Celle-­ci est
donc aussi « une question de standing », pour reprendre l’expression de l’historien
de l’économie Jean-­Charles Asselin. Le postulat est assez simple, il n’y a pas de
grande puissance sans colonies. Face à l’Empire britannique et à l’Empire russe,
la barre est très élevée pour la France. Or à cela s’ajoutent des circonstances mili-
taires et démographiques particulières de la France en Europe, qu’il faut brièvement
évoquer, car elles sont fondamentales pour comprendre la passion coloniale fran-
çaise pour l’Afrique, forgée de toutes pièces en quelques décennies.
Pour les dirigeants de la France du xixe siècle, pour les Républicains en particu-
lier, la colonisation de l’Afrique est la seule possible, du fait de la domination
des Britanniques et des Russes sur l’Asie – à l’exception de la petite péninsule
Indochinoise –, tandis que la doctrine Monroe (du nom du cinquième président
des États-­Unis) réserve les Amériques aux Américains. L’Afrique permet donc de
relever plusieurs défis.
Les deux premiers défis sont internes, car ils concernent la démographie française,
ainsi que la capacité du régime républicain à démontrer sa supériorité par rapport à la
monarchie, qui a perdu le premier Empire colonial, et aux Empires de Napoléon Ier
et Napoléon III, qui ont été battus, au prix de concessions territoriales exorbitantes
en Europe et aux colonies résiduelles.
© Armand Colin. Toute reproduction non autorisée est un délit

Les dirigeants français du xixe siècle et leurs successeurs doivent faire avec la démo-
graphie française qui se bloque au xixe siècle. Si la France a été la première puissance
européenne au xviie siècle, c’est aussi parce qu’elle avait la première population des
nations d’Europe. Ces temps sont révolus. Russie, Allemagne, Angleterre, États-­
Unis et bientôt Italie sont dans une dynamique nataliste qui laisse peu et à peu la
France en arrière. La colonisation est donc une alternative tentante à la puissance
démographique, même si la France l’a peu utilisée jusqu’à la Première Guerre mon-
diale. Elle pose toutefois un problème particulier : comment coloniser un pays sans
hommes ni femmes… ? Bugeaud et ses successeurs à la tête de l’Algérie ont tout
fait pour rendre la migration en Algérie désirable aux Français : mais rien n’y a fait,
les Français étant aisés au xixe siècle, tandis que la baisse de leur natalité permet de
conserver intactes leurs propriétés agricoles acquises à la Révolution. Face à une
18 | L’Empire colonial français en Afrique : métropole et colonie… ■

immigration marginale issue de métropole, qui ne peut en aucun être comparée aux
dizaines de millions de Britanniques et d’Allemands qui s’embarquent au même
moment pour l’Amérique ou pour les « pays neufs », le pouvoir colonial à Alger
invente la politique migratoire française : il fait savoir aux paysans siciliens, maltais,
andalous ou du Mezzogiorno, que l’Algérie est ouverte, et que métiers et terres
les y attendent. Puis il naturalise leurs enfants nés en Algérie, décision prise en
1884. Cette politique est transférée quelques années plus tard en métropole pour
les mêmes raisons.
La France coloniale établit avec difficultés une colonie de peuplement européen
en Algérie, et elle sera incapable de reproduire ce modeste modèle. En dehors de
l’Algérie urbaine et littorale, peu de véritables villes européennes émergent dans
l’empire, et plus on s’éloigne de la métropole, plus le peuplement européen est
faible et son maillage lâche. Au Maroc, la population se répartit dans 14 villes euro-
péennes construites à dessein par Lyautey, mais seule Casablanca – voire Rabat – est
un véritable foyer de peuplement. En Tunisie, l’essentiel des Européens résident à
Tunis, et en Afrique subsaharienne, Dakar est une exception urbaine, tardivement
rejointe par Abidjan. Outre la Réunion, seule Madagascar est un peu à part : elle
accueille autant de Français que le reste de l’Afrique subsaharienne française, ou
que l’Indochine. Mais 50 000 Français sur un territoire plus grand que la France,
cela reste étriqué. Presque partout, la colonisation française est administrative et
militaire ; elle impose de s’entendre avec les chefs locaux dits indigènes, car ce sont
eux, une fois passé le temps de la « pacification », qui tiennent et gouvernement de
fait les populations. Par nécessité, la colonisation française débouche sur un accom-
modement avec les élites locales (ou nationales comme au Maroc) : rien à voir de ce
point de vue avec l’Amérique du Nord ou l’Australie.
La faible démographie africaine d’alors rend ce type de colonisation française pos-
sible. Quand les Français débarquent à Alger en 1830, le pays compte trois millions
d’habitants. La Tunisie un million, le Maroc tout au plus cinq en 1912. Vers 1900,
Madagascar comptait deux millions d’habitants, et à la même époque, toute la
population d’Afrique de l’Ouest, Nigeria et Gold-­Coast (ex-­Ghana) compris, comp-
tait trente millions d’habitants. L’Afrique est donc un champ d’expansion d’autant
plus aisé pour la France coloniale, que les immensités sahariennes et steppiques,
ou même la forêt équatoriale, sont extrêmement peu peuplées, souvent bien moins
qu’un habitant par kilomètre carré.
Sur ce continent peu peuplé, la France entend imposer sa marque avec les moyens
dont elle dispose. Mais l’idée de Ferry et des Républicains n’est pas seulement de
venger les défaites militaires françaises de 1814 et 1870. C’est d’abord de prouver
la validité du régime républicain aux yeux des Français, et de la majorité paysanne
attentiste, qui reste à convaincre que la république fera mieux que les régimes poli-
tiques antérieurs. La monarchie et les deux empires ont perdu leurs conquêtes entre
1763 et 1870. La république saura-­t-­elle à la fois reprendre l’Alsace-­Lorraine et
■ Introduction | 19

constituer un empire colonial digne d’une grande nation européenne ? Telle est
la question posée et assumée d’un bout à l’autre par les dirigeants de la Troisième
République de 1870 à 1940. Si son effort suprême a été la victoire sur l’Allemagne
dans la Grande Guerre, le régime a en parallèle accordé une grande attention à cet
empire qu’il a forgé, conservé, agrandi et qui finalement vient à son secours par
deux fois, en 1914 et en 1940. Face aux régimes qui l’ont précédée, la république
a tenu bon.
Les deux autres défis posés aux dirigeants français sont externes. Ils ne peuvent plus
faire la guerre en Europe, car les coalisés de 1815 d’une part, puis les Allemands
après 1871 de l’autre, interdisent tout mouvement sur ce continent. Or, pour rester
une grande puissance militaire et, après la défaite de 1870, préparer la revanche, la
France doit trouver du champ hors d’Europe. Paul Leroy-­Beaulieu, qui comman-
dait l’armée du Nord en 1870, a remarqué que les unités françaises qui ont résisté
lors de cette guerre, sont celles qui avaient connu le feu en Afrique. La colonisation
militaire de l’Afrique est une école de la guerre et du commandement à inventer,
aventure dans laquelle se lance sans rechigner la Troisième République en dévelop-
pant les points d’ancrage hérités des régimes précédents. Jusqu’à la guerre d’indé-
pendance algérienne au xxe siècle, l’Afrique du Nord devient la terre du « baroud »
de toutes les promotions d’officiers saint-­Cyriens – mais aussi des polytechniciens –
qui choisissent « la Coloniale », au moins pour leur premier stage, ou leur première
affectation. Comme l’obsession des autorités françaises est de préparer la revanche
jusqu’en 1914, puis de se préparer à la vengeance allemande dans l’entre-­deux-­
guerres, l’Afrique coloniale joue le rôle de terre d’entraînement et de base arrière
pour la guerre en Europe.
En outre, la France n’a pas les moyens de lutter contre la Grande-­Bretagne, la
première puissance maritime et économique mondiale, de sorte qu’elle doit à la fois
ménager cet allié potentiel en cas de guerre sur le continent, et ne pas la défier : d’où
l’importance et la possibilité de l’expansion continentale africaine, tandis que la
puissance britannique est concentrée sur la route des Indes et l’océan Indien. D’où
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le recul français à Fachoda, et sa conséquence directe, l’Entente cordiale, signée le


8 avril 1904 entre les deux puissances, après presque un millénaire de rivalités et de
conflits.
Forte de ces ambitions rationalisées, la classe dirigeante française a-­t-­elle mené à bien
son projet colonial, et a-­t-­elle été capable de dégager les moyens pour le réaliser ?
Soulignons que ce projet colonial français est d’emblée miné par des faiblesses struc-
turelles. La France du xixe siècle est un pays libéral dans lequel l’État prélève une
faible part de la richesse nationale ; on estime qu’avant 1914, la dépense publique
se limite à 14 % de la richesse nationale, dont la plus grande partie est consacrée à la
défense nationale, puisque la France entretient une gigantesque armée pour affron-
ter l’Allemagne. La dépense publique consacrée aux colonies est donc infime, et
20 | L’Empire colonial français en Afrique : métropole et colonie… ■

pour l’essentiel à la charge des colonies et des protectorats, à l’exception de l’armée


et des forces de sécurité (qui participent indirectement à la défense nationale)
payées par Paris. Pourtant, tous les officiers des armées d’Afrique et de la Coloniale,
de Bugeaud à la guerre d’Indochine, ont toujours déploré le manque de moyens
humains et financiers. De Bugeaud à Lyautey, le Parlement est la cible de stratégies
complexes de la part des officiers supérieurs coloniaux car, annuellement, il vote à
reculons les crédits coloniaux. Quand les dépenses publiques s’envolent pendant
les deux guerres mondiales, l’empire apparaît comme un boulet non prioritaire. Il
n’y a finalement que pendant la guerre d’Algérie, notamment de 1958 à 1962, que
l’empire fait l’objet d’intenses investissements militaires (plan Challe) et civils (plan
de Constantine), car De Gaulle prépare déjà l’après-­colonisation.
La dépense publique impériale est donc essentiellement financée localement. C’est
la raison pour laquelle, même en Algérie, pourtant territoire national français, l’obli-
gation d’instruction scolaire n’est pas appliquée aux enfants « indigènes » (c’est-­
à-­dire musulmans), car les collectivités locales d’Algérie, hormis une poignée de
grandes villes, disent ne pas avoir les moyens de cette dépense. Quant aux investis-
sements coloniaux (infrastructures, urbanisme…), ils reposent sur l’investissement
privé, notamment bancaire ; or nous avons déjà souligné la relative indifférence du
patronat et des banquiers français à l’empire, où ne s’investit qu’une faible partie
des capitaux français à travers le monde. Le capitalisme colonial français a pris ses
traits définitifs dès le xixe siècle : il est rentier (privilégiant les activités peu risquées,
notamment l’immobilier), piloté par les banques, et il privilégie les niches, les rentes
ou parfois les coups (quelques gros équipements comme les ports de Casablanca ou
de Dakar). Partout il préfère la rente commerciale au risque industriel, et l’impor-
tation à la production locale, quelques niches mises à part qui prennent leur essor
pendant les deux guerres mondiales (ainsi de l’arachide du Sénégal), quand les rela-
tions sont coupées avec la métropole, et que la pression sur les prix réduit le risque.
À cela s’ajoute une autre faiblesse structurelle de l’empire français, l’éloignement
du peuple français, en majorité paysan jusque vers 1930, et qui est très largement
indifférent aux colonies, ses priorités se trouvant ailleurs. Nous avions déjà souligné
la faiblesse que constitue l’absence de colons et de volontaires, en dehors du clergé
catholique très investi – et aidé à son corps défendant par la République, lors des
deux expulsions des congrégations catholiques enseignantes en 1880 et 1904 –,
mais aussi des engagés de la Coloniale, jamais assez nombreux. Il n’y a que dans les
grands ports français (notamment Marseille et Bordeaux) que les activités coloniales
trouvent un véritable écho dans le patronat local, et dans l’étroit milieu des entre-
prises commerciales ou industrielles liées à l’empire. La propagande coloniale du
xxe siècle, dont les slogans et les campagnes publicitaires sont restées célèbres, sont
à la mesure de cette faible appétence des Français pour leur empire, qui reste avant
tout l’apanage des élites politiques, militaires et bancaires de la République.
■ Introduction | 21

De l’ensemble de ces insuffisances résultent de nombreuses frustrations et une sorte


d’autolimitation du colonialisme français, particulièrement perceptible en Afrique
occidentale française (AOF) et en Afrique équatoriale française (AEF), les deux
principaux ensembles coloniaux français, qui sont aussi les plus délaissés…
Cet ouvrage collectif se propose dans une première partie de présenter la diver-
sité des Afriques coloniales de la France. Il présentera dans une seconde, mais sans
exhaustivité, plusieurs politiques de la France coloniale en Afrique. Puis dans la
troisième, consacrée au bref demi-­siècle qui court de 1914 à 1962, il montrera
comment la dynamique des guerres mondiales, qui engage profondément l’Afrique
française, allait brièvement et durement mettre fin au siècle de l’Afrique coloniale
française.
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