Prolégomènes pour un panorama critique du
roman burkinabè : 1990-2020.
Boulkini COULDIATI
Fatimata NOMBRE
Université Joseph KI-ZERBO
Laboratoire Littératures, Arts, Espaces et Sociétés
[email protected]
Résumé
Ce texte fait un tour d’horizon sur le roman burkinabè de 1990 à 2020. Une
synchronie sur trente ans du roman burkinabè. Il s’agit précisément
d’analyser la production romanesque des trois décennies en explorant deux
axes majeurs : les thèmes traités par les auteurs et le discours critique porté
sur cette production par les chercheurs. Il revient ainsi de faire d’abord la
découverte des romanciers et des thèmes qu’ils abordent, puis centrer la
réflexion sur les outils critiques qu’utilisent les universitaires pour analyser
ces romans durant ces trois décennies.
Mots-clés : Roman burkinabè, 30 ans, Discours critiques, Thèmes.
Abstract
This article is giving an overview of the Burkinabè Novel from 1990 to 2020.
A thirthy-year synchrony of the Burkinabè Novel. The aim is to precisely
analyse the novelistic production of the three decades by exploring two major
axes : the themes dealt by the authors and the critical discourse on this
production by researchers. The first step is to discover the novelists as well
as the themes they deal with, prior foucusing on the critical tools used by
scholars to analyse these novels during these three decades.
Key words : The Burkinabè Novel, Thirty years, Critical discourse, Theme.
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Introduction
Deux faits majeurs marquent la littérature burkinabè dans la décennie
1980-1990. Le premier est le tournant décisif de l’histoire de la
littérature africaine. De fait, la notion globalisante de littérature
africaine au singulier, comme s’il n’en a qu’une et unique pour tout le
continent, vole aux éclats. On assiste à une sorte de reconfiguration du
paysage littéraire où il est reconnu à chaque pays sa littérature. Dès
lors, la notion de “littératures nationales” s’insère désormais dans le
lexique du discours sur la littérature. La revue “Notre librairie” a joué
un rôle important dans la reconnaissance des littératures nationales en
consacrant des numéros à certains pays. Le numéro 101 intitulé
“Littérature du Burkina Faso” d’Avril-Juin 1990 est ainsi dédié à la
littérature burkinabè avec un point d’honneur sur les auteurs, les
œuvres et les acteurs de cette littérature. Le deuxième fait marquant
est, ceci expliquant cela, l’engagement des politiques publiques et le
développement des initiatives privées pour promouvoir la littérature
nationale. La présente réflexion qui porte sur le roman, est motivée par
ces faits importants de l’histoire de la littérature burkinabè.
Le sujet s’intitule : “Prolégomènes pour un panorama critique du
roman burkinabè : 1990-2020”. L’objectif du travail est de faire un
bilan critique du roman burkinabè durant trois décennies. Cet objectif
de recherche amène à la formulation de questionnements : qui sont les
romanciers de 1990 à 2020 ? De quoi parlent leurs textes ? Que disent
les critiques littéraires de leurs œuvres ? Avec quels outils théoriques,
quelles méthodes ou grilles les analysent-ils ?
La réponse à ces questions de recherches nécessite une démarche
méthodologique qui s’appuie principalement sur la théorie de la
réception, l’histoire littéraire et la sociocritique. Ce travail vient en
complément d’autres travaux de recherche, effectués sur le roman
burkinabè des décennies plus tôt. On retient ici deux travaux qui
portent exclusivement un regard panoramique sur le roman burkinabè
de 1960 à 1990, année d’où part la présente réflexion. En 1990, H.
Sandwidi publie “Depuis le crépuscule des temps ancien. Panorama
du roman” (Notre Librairie n˚ 101 d’Avril-Juin : 48-54) et B. A.
Bakouan soutient son mémoire de maitrise intitulé “Regard critique
sur le roman burkinabè”, (Université de Ouagadougou). Un autre
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panorama critique manque au roman burkinabè depuis 1990 et le
présent travail tente de combler le vide.
1. Les romanciers et leurs œuvres
Les romanciers sont de tous les âges et des deux sexes. Ils sont aussi
issus de diverses catégories socioprofessionnelles et de niveaux
d’instruction variant. En outre, le corpus qui sert à répondre aux
préoccupations de recherche formulées supra se compose de 14
romans, répartis entre les trois décennies. Ce choix obéit aux caprices
des écrivains qui peuvent être très prolixes dans une décennie et l’être
moins dans une autre.
1.1. De 1990 à 2000
A l’entame de la décennie (1990), Patrick G. Ilboudo fait paraitre “Les
vertiges du trône”, à Ouagadougou, Imprimerie Nationale du Burkina.
En l’absence de maisons d’éditions professionnelles, cette imprimerie
faisait office d’éditeur. Une année plus tard (1991), Yamba Elie
Ouédraogo publie “On a giflé la montagne” à L’Harmattan. Puis, en
1992, soit une année après, Monique Ilboudo publie “Le mal de peau”
et, Norbert Zongo, “Rougbêinga”, tous à l’Imprimerie Nouvelle du
Centre. Une autre imprimerie qui joue le rôle d’éditeur, faute de
mieux. Cette décennie est particulièrement marquée par une faible
production de romans. Mais la situation était déjà critique les
décennies précédentes.
1.2. De 2000 à 2010
Cette décennie verra l’entrée d’une nouvelle romancière sur la scène
littéraire burkinabè. Ainsi, en début de la décade, Monique Ilboudo
fait paraitre “Murekatete” (2000) aux éditions Fest’ Africa. L’année
suivante (2001), une autre romancière du pays, Hadiza Sanoussi,
publie “Les deux maris” aux éditions Moreux SA. Elles seront suivies,
trois ans plus tard, de Dramane Konaté qui publie “L’antédestin”, à
Ouagadougou, aux Editions Léonce Deprez. Puis, en 2005, Mathias
Kyelem fait paraitre “Les espiègles”, à Ouagadougou, aux Presses
Universitaires de Ouagadougou. Au fil des décennies, le nombre de
parutions de romans s’accroit. Les romanciers et romancières font
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paraitre leurs œuvres dans des maisons d’éditions professionnelles
dont certaines sont locales.
1.3. De 2010-2020
Cette décennie voit une publication abondante de romans. Elle est
surtout marquée par l’entrée sur la scène littéraire, de nouveaux
romanciers. Ainsi, Adama Siguiré publie, en 2012, “Les folies de
l’adolescence”, aux éditions Céprodif. Toussaint Hènènè Daman
publie, la même année, “La rivière aux mystères ésotériques” aux
éditions L’Harmattan. Une année plus tard, Adama Siguiré rebelote
avec “Le triomphe de l’amour”, publié aussi aux éditions Céprodif.
L’auteur de “On a giflé la montagne”, Yamba Elie Ouédraogo revient,
trois années après Adama Siguiré, avec “La dynastie maudite”, publié
à Ouagadougou, aux éditions ATB. Puis, entre en scène, un autre
nouveau romancier, Paul Sondo, qui publie successivement, aux
éditions APOLA, “L’aube du sort sacré” (2019) et “Le crépuscule du
sort sacré” (2020). Un roman en deux tomes. Les romanciers
déchainent leurs plumes à la deuxième moitié de cette décade. Ce
regain d’intérêt coïncide avec la multitude de maisons d’éditions, mais
aussi avec un contexte national, marqué par une guerre “terroriste” ou
“jihadiste” selon les camps.
2. Les thèmes
Les thèmes abordés par les romanciers burkinabè durant ces trois
décennies vont de la contestation du pouvoir à l’examen critique des
mœurs sociales et religieuses. On a aussi le roman de l’absurde, sans
doute lié au contexte national à la fois trouble et incertain.
2.1. De 1990 à 2000 : abus de pouvoir
Cette décade est marquée par le procès des écrivains du pouvoir et ses
abus ; fut-il traditionnel ou colonial. Ces écrivains s’inscrivent tantôt
dans la continuité de leurs devanciers qui s’échinent encore à accabler
le pouvoir colonial dictatorial et martial ; tantôt en juges du pouvoir
local abusif. Comme si ce pouvoir détenu jadis par le colonisateur,
puis transmis symboliquement à l’élite africain, hante encore la
conscience collective à laquelle appartiennent les hommes de plume.
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Le pouvoir colonial et ses abus sont décryptés principalement dans
“Rougbêinga” de N. Zongo (1992) et “Le mal de peau” de M. Ilboudo
(1992). “Rougbêinga” déroule le récit du Bwamu, région de l’Ouest
du Burkina, attaquée avec une violence sanglante par une expédition
punitive coloniale. Dans “Le mal de peau”, il s’agit du commandant
qui viole une jeune fille du nom de Sibila. Comble du malheur, elle
tombe enceinte et met au monde Cathy qui sera marquée par une crise
identitaire.
Les abus du pouvoir local se lisent essentiellement dans “Les vertiges
du trône” de Patrick G. Ilboudo (1990) et “On a giflé la montagne” de
Yamba Elie Ouédraogo (1991). En effet, ceux qui ont des parcelles de
pouvoir, qu’il soit politique ou financier, l’oriente contre le faible au
lieu de le protéger. C’est le cas dans “Les vertiges du trône”. Il s’agit
de l’histoire d’un pays imaginaire, Bogya, plongé dans l’immobilisme
et la terreur à cause de son chef Benoit Wédraogo, un tyran. Son
peuple vit dans une forme de mutilation psychologique et physique.
Les vertiges du trône le rendent fou et impitoyable face à la
contestation de son pouvoir. On le constate quand les hommes de Ting
Bougoum envahissent les villes pour rasséréner le trône. Les services
de renseignement généraux lui fournissent des informations truquées.
Conséquences, on tire sur la foule avec des armes à feu et sème la
désolation partout. Les contestataires comme Gom Naba, sont
qualifiés de « souris de la République » et sont traités comme telles.
Le même type de pouvoir tyrannique se décrypte dans “On a giflé la
montagne” Yamba Elie Ouédraogo (1991). Ici, une épidémie sévit sur
le peuple, mais ce qui préoccupe le tyran c’est moins la solution à la
crise sanitaire que l’embastillement et le musellement de son peuple.
Le nom de l’épidémie ne doit même être prononcé au risque de
s’attirer la foudre du tyran.
Le roman burkinabè de la décennie 1990-2000 est marqué par la
dénonciation du pouvoir. Il s’inscrit encore dans le schéma du
“roman de la contestation” ayant dominé les décennies précédentes.
2.2. De 2000 à 2010 : amour et catastrophes
Au cours de cette décennie, les écrivains développement des thèmes
de l’amour sous ses formes variées. On note aussi un décryptage des
catastrophes naturelles ou émanant de l’action humaine. Il y a comme
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une rupture thématique. De fait, si les romanciers des décennies
précédentes s’attardent encore sur les abus du pouvoir colonial et
n’épargnent non plus la gouvernance de l’élite africaine qu’ils jugent
tyrannique, ceux de 2000 à 2010 focalisent plutôt leurs récits sur les
mœurs sociales. Inscrivant ainsi leurs romans dans le schéma des
“romans de mœurs”.
Quand il s’agit d’aborder la question de l’amour, de la vie conjugale,
les romanciers de cette période montrent plutôt son côté turbulent,
précaire et incertain. Les relations amoureuses, voire les couples
modernes sont tout aussi frivoles qu’instables, d’après ces romanciers.
Il n’est que de constater le périple de Welloré du roman de Hadiza
Sanoussi (2001). L’œuvre évoque les péripéties d’une relation.
Welloré contracte une première relation avec Ango qui n’aboutit pas.
Puis, une deuxième avec Mody qui échoue aussi. Enfin, une troisième
avec Malgo si passionnante, mais qui se heurte encore à un esprit
maléfique. Ce “mari de nuit” hante le lit conjugal et empêche les deux
tourtereaux de convoler en paisible noce. Comme le sort s’acharne sur
elle ! Le roman se termine par une tragédie due au sort jeté par le “mari
de nuit” aussi jaloux que possessif. Cette dernière relation aussi est
mal assumée et se solde par le divorce.
L’intrigue des romans qui abordent la question des relations
amoureuses et des couples sont souvent truffées d’infidélités, de
violence, voire de séparations quand il s’agit surtout des couples en
milieu urbain. Cet amour qui semble impossible est aussi évoqué par
D. Konaté (2004). Le sort du malheur est jeté sur la relation entre Elisa
et Ismaël, selon le marabout Karamoko. Leur union attire la poisse sur
le garçon.
En tout état de cause, les romanciers attirent l’attention sur
l’instabilité, la frivolité et l’éphémérité des relations conjugales des
temps modernes. Le bouc émissaire des troubles des relations et des
divorces reste les croyances absurdes en des “esprits maléfiques”,
portés exclusivement par la femme et qui attireraient des malheurs sur
le conjoint.
Les catastrophes évoquées par les romanciers de cette décennie sont
de deux ordres : celles naturelles et celles anthropiques.
“L’antédestin” de D. Konaté (2004) et “Les espiègles” de M. Kyelem
(2005) insistent sur la rareté des pluies et l’aridité des sols du pays.
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Ces facteurs météorologiques engendrent des conséquences comme
les disettes et les famines que les romanciers s’attellent à relever. Le
Burkina Faso étant un pays tropical aux sols arides, souvent mal
arrosés, les conséquences qui en découlent deviennent une
préoccupation romanesque. Ainsi, l’écrivain burkinabè décrit cette
scène macabre qui révèle le drame de la famine : “Les génisses,
comme premières, avaient dans leurs parturitions douloureusement
haletées. Flancs gonflés, elles avaient donné des lambeaux de chair
que les habitants avaient ensevelis à proximité de la mare sacrée du
village” (D. Konaté, 2004 : 22).
Le génocide rwandais est cette autre catastrophe abordée par M.
Ilboudo (2000). La romancière décrit la vie d’une jeune femme
(Murekatete) après les scènes macabres de ce drame humanitaire ayant
horrifié les terricoles. Cette catastrophe génocidaire fait d’elle une
condensée de problèmes. Elle s’en sort vivante mais avec des
séquelles irréparables : crises identitaires et psychologiques.
L’amour impossible ou perdu à cause d’un partenaire qui cherche un
alibi et les catastrophes naturelles ou anthropiques marquent les
romans de cette décennie 2000-2010. C’est dire donc que les
romanciers de cette période restent sensibles aux problèmes de leur
temps au point d’en faire des préoccupations romanesques.
2.3. De 2010 à 2020 : amour et absurde
Les romanciers de cette décennie ne rompent pas avec le décryptage
des mœurs sociales et religieuses. Il n’y a donc pas de véritable
renouvellement thématique. Les thèmes de l’amour et les croyances
en l’existence du sort et des esprits maléfiques reviennent, telle une
antienne.
Ainsi, A. Siguiré (2012) évoque l’amour scolaire juvénile et ses
méfaits sur les jeunes. Le milieu scolaire est le lieu d’“amour à la
folie”, de passions éphémères, mais tout de même dramatiques,
pouvant conduire à l’échec.
“Le procès de l’amour” (2013) du même auteur, revient, comme à la
décennie précédente, sur l’amour brisé. C’est l’histoire entre Amsa et
Rosalie. L’un tombe amoureux de l’autre et décide de la soutenir
jusqu’au financement entier de ses études. Rosalie devenue
magistrate, tourne allègrement le dos à Amsa. Le long rêve de se
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marier, de fonder un foyer et partager le fruit commun du dur labeur
se brise contre la cupidité de la jeune fille qui voue le culte à l’argent.
La suite, Rosalie connaitra le sort tragique réservé souvent au traitre.
Elle se mêle à une affaire de corruption et est jetée en prison.
Le destin, le sort et les croyances absurdes marquent aussi les romans
de la décennie 2010-2020. Les romanciers burkinabè en font un thème
de prédilection, comme si les prémices d’une déchirure du tissu social
remettant en cause la coexistence pacifique des gens issus de couches
socioculturelles et de confessions religieuses différentes étaient déjà
perceptibles par ces écrivains. Tout compte fait, c’est la décennie des
incertitudes marquées, sur le plan national, par la guerre appelée
“jihade” ou “terroriste” selon les protagonistes. Le Burkina Faso a
connu ses premières attaques d’envergure à la capitale Ouagadougou
en 2016. Et, depuis lors, son territoire se réduit par l’occupation des
groupes armés. La guerre psychologique gagne du terrain par des
massacres à grande échelle. L’écrivain, comme le citoyen lambda,
réalise que la vie est absurde. Or, il est d’une évidence que face à
l’absurdité de la vie, à ce qui est difficile d’explication par la raison,
l’homme recourt aux croyances elles-mêmes absurdes qui peuvent
influencer ses pensées. C’est le cas chez les romanciers de la deuxième
moitié de la décade 2010-2020 qui écrivent des “romans de l’absurde”.
Les titres en disent long : T. H. Daman, “La rivière aux mystères
ésotériques” (2012), Y. E. Ouédraogo, “La dynastie maudite” (2016),
P. Sondo, “L’aube du sort sacré” (2019), P. Sondo, “Le crépuscule du
sort sacré” (2020).
Déjà, en 2012, “La rivière aux mystères ésotériques” du prêtre Daman
évoque l’absurdité de certaines croyances religieuses et en appelle à la
coexistence pacifique des religions africaines et importées. “La
dynastie maudite” est l’histoire absurde d’une guerre fratricide pour la
conquête du trône du père. Deux frères consanguins se livrent une
guerre sanglante pour succéder à leur père. Koutou, le personnage
principal, n’a pu succéder à son père au trône parce qu’il avait plein
de défauts que de qualités. Mais, loin de s’avouer vaincu, il contourne
les règles et principes de succession pour éliminer son frère afin de
conquérir le trône, avec bien sûr la complicité de certains membres de
la famille. Au faîte de ses gloires, Koutou réalise l’absurde prouesse
d’effacer le royaume de son père pour entrer seul dans l’histoire. Il
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réussit à commettre le parricide, certes, mais ce grand royaume qu’il
construit grâce aux guerres de conquête s’écroule comme un château
de cartes. Le destin le livre au déclin. Tout roi qu’il est, fut captivé et
jeté en prison.
“L’aube du sort sacré” (2019) et “Le crépuscule du sort sacré” (2020)
de P. Sondo sont deux romans en un (tome 1 et 2) et décryptent le sort
d’un adolescent qui se bat pour réussir dans un pays où l’avenir
demeure incertain. Le personnage autobiographique en “je”, brave les
croyances absurdes qui le prédestinaient à l’échec et à la précarité. Son
sort serait lié à ses origines de famille précaire, mêlée à des pactes
ancestraux. “Je” n’en a aucune conscience et livre un combat acharné
contre sa vie de misérable. Ces deux romans relèvent de “l’idéalisme
abstrait” dont parle L. Goldmann (1963). Car, ils sont caractérisés par
la “conscience trop étroite du héros de la complexité du monde”.
3. Le critique et son discours de 1990 à 2020
Durant ces trois décennies du roman burkinabè, des chercheurs
universitaires ont porté un regard critique sur le genre. On dénombre
plusieurs publications dont des ouvrages, des mémoires de maitrise ou
master, des thèses de doctorat et des articles scientifiques. Les outils
critiques utilisés par ces chercheurs sont essentiellement l’histoire
littéraire et la théorie de la réception, la sociologie de la littérature et
la sociocritique.
3.1. L’histoire littéraire et la théorie de la réception
Selon G. Lanson (1929), l’un des fondateurs de l’histoire littéraire en
France, écrire l’histoire littéraire revient à se fixer comme objectif de
“tracer le tableau de la vie littéraire de la nation, l’histoire de la culture,
et de l’activité de la foule qui lisait, aussi bien que les individus
illustres qui écrivaient” (G. Lanson : 1929, p.101). Ainsi, en 1990, la
revue “Notre Librairie” consacre son numéro n˚101 d’Avril-juin à la
littérature burkinabè. Ce numéro paru en début de la décennie 1990-
2000, est une porte d’entrée de la littérature burkinabè, du roman
notamment. Il explore plusieurs axes de la littérature du Burkina
Faso : la découverte des auteurs et leurs œuvres, les politiques
publiques et les initiatives privées de promotion de la littérature
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(maisons d’éditions, organisations, prix littéraires…), la littérature en
langues nationales… Plusieurs articles y sont consacrés au roman
burkinabè. Leurs auteurs font appel aux outils théoriques de l’histoire
littéraire et de la réception.
Ainsi, H. Sandwidi y publie son article intitulé : “Depuis le crépuscule
des temps anciens. Panorama du roman” (N. Librairie, 1990 : 48-54).
Cette réflexion est fondée sur l’histoire littéraire, notamment la
“théorie de l’évolution d’un genre littéraire” qui préconise d’étudier
exclusivement les thèmes abordés dans un genre d’une période à
l’autre en mettant l’accent si les recoupements et les ruptures
thématiques. Mais l’auteur fait aussi appel à la théorie de la réception.
Il est donc question de recension des romanciers de 1960 à 1990, puis
des thèmes abordés d’une année à l’autre et, enfin, de la problématique
de la lecture du roman burkinabè. En usant des outils théoriques de la
réception, J-B. Sanou pose aussi le problème de la lecture du roman
dans son article « Imprimer, éditer, diffuser : un problème non
résolu » (pp. 99-112). B. B. Eric se fonde sur la théorie de l’histoire
littéraire pour établir la bibliographie de la littérature burkinabè dans
son article intitulé “Bibliographie” (N. Librairie, 1990 : 113-117).
A la suite de la revue “Notre Librairie” qui balise le terrain de la
recherche sur la littérature burkinabè, une série de publications sont
consacrées au roman burkinabè de 1990 à 2020. Ils s’appuient toujours
sur les outils théoriques de l’histoire littéraire et de la théorie de la
réception. Ainsi, S. Salaka (1996) publie la “Bibliographie partielle de
la littérature burkinabè : les œuvres et leurs critiques” (Salaka, 1996 :
281-301). Ce travail fait le point des œuvres publiées, y compris des
romans du corpus, et les critiques littéraires ayant effectué des
recherches sur elles. En 2000, l’auteur rebelote avec son ouvrage
intitulé “La littérature burkinabè : l’histoire, les hommes, les œuvres”
(Presses universitaires de Limoges). Ce travail se fonde sur l’histoire
littéraire et la théorie de la réception littéraire. Les axes d’analyse
restent inchangés. L’auteur fait la recension des écrivains burkinabè et
de leurs œuvres, puis pose le problème des politiques publiques et des
initiatives privées de promotion de la littérature burkinabè et évoque
subsidiairement la question du public lecteur.
83
3.2. La sociologie de la littérature et la sociocritique
Nombre de critiques privilégient les outils théoriques de la sociologie
de la littérature et de la sociocritique pour décrypter le roman
burkinabè durant les trois décennies. Le champ de la recherche sur le
roman burkinabè est exploité presque systématiquement et
unilatéralement par ces deux méthodes de 1990 à nos jours. C’est en
cela que le présent travail se présente aussi comme un prolégomènes
pour un panorama critique du roman burkinabè. Les deux théories,
l’une antérieure à l’autre, ont ceci de commun qu’elles admettent
l’existence d’un rapprochement entre l’œuvre littéraire et sa société en
tant que productrice d’effets sur l’imaginaire du créateur de fiction.
Leurs géniteurs comme G. Lukács (1916), C. Duchet (1979) et leurs
disciples comme, respectivement, L. Goldmann (1965) et P. V. Zima
(2000), pour ne citer que ceux-là, postulent qu’ “aucune œuvre ne nait
ex-nihilo”. La société est donc la source d’inspiration du créateur de
fiction. Ainsi, S. Sanou (1998) fait le lien entre l’écriture littéraire et
la promotion sociale et politique de l’écrivain en fondant son analyse
sur le romancier Patrick G. Ilboudo. Il démontre que cet écrivain a
connu une renommée de grandeur nature grâce à sa plume. En outre,
dans le volet “Etude thématique” de son ouvrage, le critique burkinabè
(2000) fait un rapprochement entre les thèmes abordés dans les œuvres
et la société réelle.
Une série d’études des thèmes du roman burkinabè basées sur la
sociologie de la littérature et la sociocritique suivront. B. Couldiati
(2009) décrypte les thèmes des romans publiés entre 1983 et 2004 par
le Grand prix national des arts et des lettres, à l’aide des outils de la
sociologie de la littérature et de la sociocritique. Il y voit le vase
communicant entre la société burkinabè et la fiction dans certains
romans comme celui de D. Konaté (2004). Ses travaux de thèse de
doctorat (2015) se fondent sur la théorie de l’“homologie des
structures”, instaurée par G. Lukács (1916) et développée par L.
Goldmann (1965), pour faire le rapprochement entre la société et la
fiction. D. A. Doumounia (2020) analyse le statut de la femme dans le
roman burkinabè en faisant usage de la sociocritique et de la sociologie
de la littérature. Elle en arrive à la conclusion que l’image souvent
écornée de la femme dans la société réelle est reversée dans le roman
burkinabè avec les mêmes clichés, les mêmes stéréotypes.
84
Conclusion
Le panorama critique du roman burkinabè de 1990 à 2020 permet
d’aboutir aux résultats suivants. Tout d’abord, en nous basant sur
l’histoire littéraire, nous aboutissons à la conclusion selon laquelle, la
production romanesque du Burkina Faso amorce une accélération à
partir des années 1990. Deux faits au moins expliquent ce changement
positif. En effet, il est reconnu aux pays africains pris
individuellement, l’existence de leurs littératures propres à eux. Du
reste, les travaux de la revue “Notre Librairie” n˚101 d’Avril-Juin
1990 sont assez édifiants dans la révélation de la littérature burkinabè.
Ceci expliquant cela, les politiques publiques et les initiatives privées
se multiplient pour promouvoir la littérature nationale. Les maisons
d’éditions qui se faisaient rares les années jadis, deviennent de plus en
plus nombreuses au fil du temps. L’on passe de simples imprimeries
qui faisaient offices de maisons d’éditions de fortune, comme
l’Imprimerie nouvelle du Centre et l’Imprimerie nationale, à des
éditeurs professionnels.
Ensuite, en faisant usage des outils théoriques comme l’évolution du
genre, la sociologie de la littérature et la sociocritique, nous
aboutissons aux résultats selon lesquels, sur le plan de la thématique,
la première décennie est encore marquée par la condamnation du
pouvoir colonial et celui de l’élite locale. Les romanciers burkinabè
associaient encore leurs voix à celles des devanciers du continent, pour
condamner sans appels les exactions coloniales et les abus des princes
de maisons. La véritable rupture thématique intervient à la décennie
allant de 2000 à 2010. Les romanciers burkinabè regardent plus près
d’eux pour être témoins-reporteurs des mœurs sociales, culturelles,
politiques et religieuses de leur pays, tout en faisant aussi un clin d’œil
aux catastrophes naturelles ou anthropiques. A partir de 2010, l’on
passe du roman de mœurs au roman de l’amour et de l’absurde. La
deuxième moitié de notre décade est marquée par des attaques
meurtrières, orchestrées par des groupes armés. Le pays plonge dans
l’incertitude et les romanciers trempent leurs plumes dans l’absurde.
Enfin, quand il s’agit de portée un discours sur le roman burkinabè de
cette période circonscrite, les chercheurs font essentiellement recours
aux outils théoriques de l’histoire littéraire, de la théorie de la
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réception, de la sociologie de la littérature et de la sociocritique. Ces
outils qu’utilisent presque automatiquement les universitaires
burkinabè, s’ils permettent d’aboutir à des résultats de recherches
probants, semblent noyer les autres théories non moins importantes.
On assiste, à tout le moins, à une sorte d’unilatéralisme du champ de
la recherche et des outils utilisés pour aboutir à des résultats.
Corpus
DAMAN Hènènè Toussaint (2012), La rivière aux mystères
ésotériques, Ouagadougou, L’Harmattan.
ILBOUDO Patrick G. (1990), Les vertiges du trône, Ouagadougou,
Imprimerie Nationale du Burkina.
ILBOUDO Monique (1992), Le mal de peau, Imprimerie Nouvelle
du Centre.
ILBOUDO Monique (2000), Murekatete, Fest’ Africa.
KONATE Dramane (2004), L’antédestin, Ouagadougou, Editions
Léonce Deprez.
KYELEM Mathias (2005), Les espiègles, Ouagadougou, Presses
Universitaires de Ouagadougou.
OUEDRAOGO Yamba Elie (2016), La dynastie maudite,
Ouagadougou, ATB.
OUEDRAOGO Yamba Elie (1991), On a giflé la montagne,
L’Harmattan.
SANOUSSI Hadiza (2001), Les deux maris, Moreux SA.
SIGUIRE Adama (2012), Les folies de l’adolescence, Céprodif.
SIGUIRE Adama (2013), Le triomphe de l’amour, Céprodif.
SONDO Paul (2019), L’aube du sort sacré, Editions APOLA.
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