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L'immoralité

L'Immortalité de Milan Kundera explore des thèmes tels que le temps, la beauté et la nature humaine à travers des personnages et des gestes significatifs. Le roman s'articule autour de réflexions sur l'identité et la mémoire, illustrées par des scènes de la vie quotidienne et des interactions humaines. Kundera remet en question la notion d'individualité en affirmant que les gestes transcendent les individus qui les exécutent.

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L'immoralité

L'Immortalité de Milan Kundera explore des thèmes tels que le temps, la beauté et la nature humaine à travers des personnages et des gestes significatifs. Le roman s'articule autour de réflexions sur l'identité et la mémoire, illustrées par des scènes de la vie quotidienne et des interactions humaines. Kundera remet en question la notion d'individualité en affirmant que les gestes transcendent les individus qui les exécutent.

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com

MILAN KUNDERA

L’IMMORTALITÉ
roman

GALLIMARD
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ŒUVRES DE MILAN KUNDERA

Aux Éditions Gallimard

LA PLAISANTERIE, roman.
RISIBLES AMOURS, nouvelles.
LA VIE EST AILLEURS, roman.
LA VALSE AUX ADIEUX, roman.
LE LIVRE DU RIRE ET DE L’OUBLI, roman.
L’INSOUTENABLE LÉGÈRETÉ DE L’ÊTRE, roman.
L’IMMORTALITÉ, roman.
LA LENTEUR, roman.
L’IDENTITÉ, roman.
L’IGNORANCE, roman.
LA FÊTE DE L’INSIGNIFIANCE, roman.

JACQUES ET SON MAÎTRE. Hommage à Denis Diderot en trois actes, théâtre.

L’ART DU ROMAN, essai.


LES TESTAMENTS TRAHIS, essai.
LE RIDEAU, essai en sept parties, essai.
UNE RENCONTRE, essai.

Tous ces livres, excepté La fête de l’insignifiance, sont publiés en deux tomes dans la
Bibliothèque de la Pléiade, avec préface et biographies des œuvres par François Ricard.
ŒUVRE.
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l’immortalité
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MILAN KUNDERA

L’IMMORTALITÉ
roman

Traduit du tchèque
par Eva Bloch

GALLIMARD
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Titre original :
nesmrtelnost

© Milan Kundera, 1990.


© Éditions Gallimard, 1990, pour la traduction française.
Tous droits de publication et reproduction en langue française
réservés aux Éditions Gallimard.
Toute adaptation, sous quelque forme que ce soit, est interdite.
Remerciements aux Éditions Faber.
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Première partie : Le visage. 11

Deuxième partie : L’immortalité. 67

Troisième partie : La lutte. 125


Les sœurs 127
Les lunettes noires 132
Le corps 136
L’addition et la soustraction 141
La femme plus âgée, l’homme plus jeune 146
Le onzième commandement 153
L’imagologie 158
Le brillant allié de ses fossoyeurs 165
L’âne intégral 172
La chatte 179
Le geste de protestation contre les atteintes aux droits de l’homme 184
Être absolument moderne 189
Être victime de sa gloire 195
La lutte 200
Le professeur Avenarius 207
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Le corps 214
Le geste du désir d’immortalité 220
L’ambiguïté 225
La voyante 230
Le suicide 235
Les lunettes noires 241

Quatrième partie : Homo sentimentalis. 247

Cinquième partie : Le hasard. 291

Sixième partie : Le cadran. 359

Septième partie : La célébration. 437


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première partie

le visage
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La dame pouvait avoir soixante, soixante-cinq ans. Je


la regardais de ma chaise longue, allongé face à la piscine
d’un club de gymnastique au dernier étage d’un immeuble
moderne d’où, par d’immenses baies vitrées, on voit Paris
tout entier. J’attendais le professeur Avenarius, avec qui j’ai
rendez-vous ici de temps en temps pour discuter de choses
et d’autres. Mais le professeur Avenarius n’arrivait pas et je
regardais la dame ; seule dans la piscine, immergée jusqu’à
la taille, elle fixait le jeune maître nageur en survêtement
qui, debout au-dessus d’elle, lui donnait une leçon de nata-
tion. Écoutant ses ordres, elle prit appui sur le rebord de
la piscine pour inspirer et expirer à fond. Elle le fit avec
sérieux, avec zèle, et c’était comme si de la profondeur
des eaux montait la voix d’une vieille locomotive à vapeur
(cette voix idyllique aujourd’hui oubliée dont je ne peux
donner une idée à ceux qui ne l’ont pas connue que si je la
compare au souffle d’une dame âgée qui inspire et expire au
bord d’une piscine). Je la regardais, fasciné. Son comique
poignant me captivait (ce comique, le maître nageur le
percevait aussi, car les commissures de ses lèvres me sem-
blaient frémir à tout moment), mais quelqu’un m’adressa

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la parole et détourna mon attention. Peu après, quand je


voulus me remettre à l’observer, la leçon était finie. Elle
s’en allait en maillot le long de la piscine et quand elle
eut dépassé le maître nageur de quatre à cinq mètres, elle
tourna la tête vers lui, sourit, et fit un signe de la main. Mon
cœur se serra. Ce sourire, ce geste étaient d’une femme
de vingt ans ! Sa main s’était envolée avec une ravissante
légèreté. Comme si, par jeu, elle avait lancé à son amant un
ballon multicolore. Ce sourire et ce geste étaient pleins de
charme, tandis que le visage et le corps n’en avaient plus.
C’était le charme d’un geste noyé dans le non-charme du
corps. Mais la femme, même si elle devait savoir qu’elle
n’était plus belle, l’oublia en cet instant. Par une certaine
partie de nous-mêmes, nous vivons tous au-delà du temps.
Peut-être ne prenons-nous conscience de notre âge qu’en
certains moments exceptionnels, étant la plupart du temps
des sans-âge. En tout cas, au moment où elle se retourna,
sourit et fit un geste de la main au maître nageur (qui ne
fut plus capable de se contenir et pouffa), de son âge elle
ne savait rien. Grâce à ce geste, en l’espace d’une seconde,
une essence de son charme, qui ne dépendait pas du temps,
se dévoila et m’éblouit. J’étais étrangement ému. Et le mot
Agnès surgit dans mon esprit. Agnès. Jamais je n’ai connu
de femme portant ce nom.
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Je suis au lit, plongé dans la douceur d’un demi-sommeil.


À six heures, dès le premier et léger réveil, je tends la main
vers le petit transistor posé près de mon oreiller et j’appuie
sur le bouton. J’entends les nouvelles du matin, en distin-
guant à peine les mots, et m’assoupis de nouveau, si bien
que les phrases que j’écoute se muent en rêves. C’est la
plus belle phase du sommeil, le plus délicieux moment de la
journée : grâce à la radio, je savoure mes perpétuels réveils
et endormissements, ce balancement superbe entre veille et
sommeil, ce mouvement qui à lui seul m’ôte le regret d’être
né. Est-ce que je rêve, ou suis-je vraiment à l’opéra, devant
deux acteurs vêtus en chevaliers qui chantent la météo ?
Comment se fait-il qu’ils ne chantent pas l’amour ? Puis
je comprends qu’il s’agit de présentateurs, ils ne chantent
plus, mais s’interrompent l’un l’autre pour badiner. « La
journée sera chaude, torride, il y aura de l’orage », dit le
premier, auquel l’autre coupe la parole en minaudant :
« Pas possible ! » Le premier répond sur le même ton :
« Mais si, Bernard. Désolé, on n’a pas le choix. Un peu de
courage ! » Bernard s’esclaffe et déclare : « Voilà le châti-
ment de nos péchés. » Et le premier : « Pourquoi, Bernard,

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devrais-je souffrir pour tes péchés ? » Alors Bernard rit de


plus belle pour bien signifier aux auditeurs de quel péché
il s’agit, et je le comprends : il n’y a qu’une seule chose
que nous désirions tous, profondément : que le monde
entier nous tienne pour de grands pécheurs ! Que nos vices
soient comparés aux averses, aux orages, aux ouragans !
En ouvrant aujourd’hui un parapluie au-dessus de sa tête,
que chaque Français pense donc au rire équivoque de Ber-
nard et l’envie. Je tourne le bouton, espérant me rendormir
en compagnie d’images plus inattendues. Sur la station
voisine, une voix de femme annonce que la journée sera
chaude, torride, orageuse, et je me réjouis qu’en France
nous ayons tant de stations de radio et que toutes, au même
moment, racontent la même chose. L’heureux mariage de
l’uniformité et de la liberté, qu’est-ce que l’humanité peut
souhaiter de mieux ? Je reviens donc à la station où Ber-
nard faisait étalage de ses péchés ; mais à sa place une
voix d’homme entonne un hymne au dernier modèle de
chez Renault, je tourne encore le bouton, un chœur de
femmes exalte les fourrures en solde, je retourne chez Ber-
nard, le temps d’entendre les ultimes mesures de l’hymne
à Renault, puis Bernard lui-même reprend la parole. En
imitant la mélodie à peine achevée, il nous informe d’une
voix chantante qu’une biographie d’Hemingway vient de
paraître, la cent vingt-septième, mais cette fois vraiment
très importante, parce qu’elle démontre que de toute sa vie
Hemingway n’a pas dit un seul mot de vrai. Il a grossi le
nombre de ses blessures de guerre, il a fait semblant d’être
un grand séducteur alors qu’on a prouvé qu’en août 1944,
puis à partir de juillet 1959, il était complètement impuis-
sant. « Pas possible », dit la voix rieuse de l’autre, et Bernard
répond en minaudant : « Mais si… », et nous revoilà tous
sur une scène d’opéra, même Hemingway l’impuissant est

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avec nous, puis une voix très grave évoque un procès qui
au cours des dernières semaines a mis toute la France en
émoi : pendant une opération anodine, une anesthésie mal
conduite a entraîné la mort d’une malade. En conséquence,
l’organisation chargée de défendre les « consommateurs »,
ainsi qu’elle nous appelle tous, propose de faire filmer à
l’avenir toutes les interventions chirurgicales et de garder
les films aux archives. Tel serait le seul moyen, selon l’orga-
nisation « pour la défense des consommateurs », de garantir
à un Français mort sous le bistouri qu’il sera dûment vengé
par la justice. Puis je me rendors.
Quand je me suis réveillé, il était déjà presque huit heures
et demie ; j’imaginai Agnès. Comme moi, elle est allongée
dans un grand lit. La moitié droite du lit est vide. Qui est
le mari ? Apparemment, quelqu’un qui sort de bonne heure
le samedi. C’est pourquoi elle est seule et, délicieusement,
balance entre réveil et rêverie.
Puis elle se lève. En face, sur un long pied, un téléviseur
se dresse. Elle lance sa chemise, qui vient recouvrir l’écran
d’une blanche draperie. Pour la première fois je la vois nue,
Agnès, l’héroïne de mon roman. Elle se tient debout, près
du lit, elle est jolie, et je ne peux la quitter des yeux. Enfin,
comme si elle avait senti mon regard, elle s’enfuit dans la
pièce voisine et s’habille.
Qui est Agnès ?
De même qu’Ève est issue d’une côte d’Adam, de même
que Vénus est née de l’écume, Agnès a surgi d’un geste
de la dame sexagénaire, que j’ai vue au bord de la piscine
saluer de la main son maître nageur et dont les traits s’es-
tompent déjà dans ma mémoire. Son geste a alors éveillé
en moi une immense, une incompréhensible nostalgie, et
cette nostalgie a accouché du personnage auquel j’ai donné
le nom d’Agnès.

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Mais l’homme ne se définit-il pas, et un personnage de


roman plus encore, comme un être unique et inimitable ?
Comment est-il donc possible que le geste observé sur une
personne A, ce geste qui formait avec elle un tout, qui la
caractérisait, qui créait son charme singulier, soit en même
temps l’essence d’une personne B et de toute ma rêverie
sur elle ? Voilà qui appelle une réflexion :
Si notre planète a vu passer près de quatre-vingts mil-
liards d’humains, il est improbable que chacun d’eux ait
eu son propre répertoire de gestes. Arithmétiquement, c’est
impensable. Nul doute qu’il n’y ait eu au monde incompa-
rablement moins de gestes que d’individus. Cela nous mène
à une conclusion choquante : un geste est plus individuel
qu’un individu. Pour le dire en forme de proverbe : beau-
coup de gens, peu de gestes.
J’ai dit au chapitre premier, à propos de la dame en
maillot, qu’« en l’espace d’une seconde, une essence de
son charme, qui ne dépendait pas du temps, se dévoila et
m’éblouit ». Oui, c’est ce que je pensais alors, mais je me
suis trompé. Le geste n’a nullement dévoilé une essence de
la dame, on devrait plutôt dire que la dame m’a révélé le
charme d’un geste. Car on ne peut considérer un geste ni
comme la propriété d’un individu, ni comme sa création
(nul n’étant en mesure de créer un geste propre, entière-
ment original et n’appartenant qu’à soi), ni même comme
son instrument ; le contraire est vrai : ce sont les gestes qui
se servent de nous ; nous sommes leurs instruments, leurs
marionnettes, leurs incarnations.
Agnès, ayant fini de s’habiller, s’apprêtait à sortir. Dans
l’antichambre, elle s’arrêta un instant pour écouter. Un
vague bruit dans la pièce voisine indiquait que sa fille venait
de se lever. Comme pour éviter la rencontre, elle pressa
le pas et se hâta de quitter l’appartement. Dans l’ascen-

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seur, elle appuya sur le bouton du rez-de-chaussée. Au lieu


de se mettre en marche, l’ascenseur tressauta convulsive-
ment, comme un homme pris de la danse de Saint-Guy.
Ce n’était pas la première fois que les humeurs de l’appareil
la surprenaient. Tantôt il montait quand elle voulait des-
cendre, tantôt il refusait d’ouvrir sa porte et la gardait pri-
sonnière une demi-heure. Comme s’il voulait entamer une
conversation, comme s’il voulait lui communiquer quelque
chose d’urgent avec ses frustes moyens d’animal muet. À
diverses reprises déjà, elle s’était plainte à la concierge ;
mais celle-ci, vu que l’ascenseur se comportait correcte-
ment avec les autres locataires, ne voyait dans le conten-
tieux entre Agnès et lui qu’une simple affaire privée et n’y
prêtait nulle attention. Agnès dut sortir et descendre à pied.
Dès qu’elle l’eut quitté, l’ascenseur se calma et descendit
à son tour.
Le samedi était le jour le plus fatigant. Paul, son mari,
sortait avant sept heures et déjeunait avec un ami, tandis
qu’elle profitait de ce jour libre pour s’acquitter d’une foule
d’obligations plus pénibles que son travail au bureau : aller
à la poste, subir une demi-heure de queue, faire ses courses
au supermarché, se quereller avec une vendeuse, perdre du
temps devant la caisse, téléphoner au plombier, le supplier
de passer à une heure précise pour éviter de l’attendre toute
la journée. Entre deux urgences, elle s’efforçait de trouver
un moment pour le sauna, où elle n’avait jamais le temps
d’aller en semaine, et passait la fin de l’après-midi à manier
l’aspirateur et le chiffon parce que la femme de ménage,
qui venait le vendredi, négligeait son travail de plus en plus.
Mais ce samedi-là se distinguait des autres : c’était le
cinquième anniversaire de la mort de son père. Une scène
lui vint à l’esprit : son père se tient assis, il se penche sur
un monceau de photographies lacérées, et la sœur d’Agnès

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crie : « Pourquoi déchires-tu les photos de maman ? » Agnès


défend son père, et les deux sœurs se disputent, prises
d’une haine subite.
Elle monta dans sa voiture garée devant la maison.
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Un ascenseur la conduisit au dernier étage d’un


immeuble moderne, où le club s’était installé avec salle de
gymnastique, piscine, petit bassin à remous, sauna et vue
sur Paris. Dans le vestiaire, des haut-parleurs déversaient
de la musique rock. Dix ans plus tôt, quand Agnès s’était
inscrite, les adhérents étaient peu nombreux et l’ambiance
calme. Puis, d’une année à l’autre, le club s’améliorait : il
y avait de plus en plus de verre, de lumières, de plantes
artificielles, de haut-parleurs, de musique, de plus en plus
d’habitués aussi, dont le nombre fut encore doublé le jour
où ils se reflétèrent dans les immenses miroirs que la direc-
tion avait décidé d’installer sur tous les murs de la salle de
gymnastique.
Agnès ouvrit son placard et commença à se déshabiller.
Deux femmes bavardaient à proximité. D’une voix lente et
douce de contralto, l’une se plaignait d’un mari qui laissait
tout traîner par terre : ses livres, ses chaussettes, sa pipe
même, et ses allumettes. L’autre, une soprano, avait un
débit deux fois plus rapide ; la manière française de monter
d’une octave en fin de phrase évoquait le caquet indigné
d’une poule : « Alors là, tu me déçois ! Tu me fais de la

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peine. C’est pas possible ! Il ne peut pas faire ça ! C’est


pas possible ! Tu es chez toi ! Tu as des droits ! » L’autre,
comme déchirée entre une amie dont elle reconnaissait
l’autorité et un mari qu’elle aimait, expliquait mélancoli-
quement : « Que veux-tu. C’est tout lui. Il a toujours été
comme ça. Il a toujours laissé traîner les choses par terre.
— Eh bien, qu’il arrête ! Tu es chez toi ! Tu as des droits !
Moi, je ne pourrais jamais le supporter ! »
Agnès ne participait pas à ce genre de conversation ; elle
ne médisait jamais de Paul, tout en sachant que cela lui
aliénait un peu les autres femmes. Elle tourna la tête vers
la voix aiguë : c’était une très jeune fille aux cheveux clairs
et au visage d’ange.
« Ah mais non, pas question ! Tu es dans ton droit ! Ne te
laisse pas faire ! » poursuivit l’ange, et Agnès s’aperçut que
ses paroles s’accompagnaient de courts et rapides hoche-
ments de tête, de droite à gauche, de gauche à droite, tan-
dis que les épaules et les sourcils se haussaient comme
pour manifester un étonnement indigné à l’idée qu’on pût
méconnaître les droits de l’homme de son amie. Agnès
connaissait ce geste : sa fille Brigitte hochait la tête exacte-
ment de la même manière.
Une fois déshabillée, elle ferma le placard à clé et entra
par la porte à battants dans une salle carrelée, où d’un
côté se trouvaient les douches, de l’autre la porte vitrée du
sauna. C’est là que se tenaient les femmes, serrées côte à
côte sur des bancs de bois. Certaines portaient un voile de
plastique spécial, qui formait autour du corps (ou d’une
seule de ses parties, ventre et derrière notamment) une
sorte d’emballage hermétique, provoquant une intense
transpiration et l’espoir d’un amaigrissement.
Agnès monta sur le plus élevé des bancs encore dispo-
nibles. Elle s’appuya au mur et ferma les yeux. Le vacarme

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de la musique ne parvenait pas jusque-là, mais les voix


mêlées des femmes qui parlaient toutes en même temps
résonnaient tout aussi fort. Une jeune inconnue entra alors,
qui dès le seuil se mit à régenter les autres : elle fit serrer
encore plus les rangs pour dégager de la place près du
chauffage, puis se pencha pour prendre le seau et le ren-
versa sur le poêle. Avec un grésillement, la vapeur brûlante
s’éleva vers le plafond, et une femme assise à côté d’Agnès
se protégea le visage de ses deux mains en grimaçant de
douleur. L’inconnue s’en aperçut, déclara « j’aime que la
vapeur brûle ! Ça prouve qu’on est au sauna ! », se cala
entre deux corps nus et se mit à parler de l’émission télé-
visée de la veille, où l’on avait pu voir un célèbre biologiste
qui venait de publier ses Mémoires. « Il était merveilleux »,
dit-elle.
Une autre l’approuva : « Bien sûr ! Et tellement modeste ! »
L’inconnue reprit : « Modeste ? Vous n’avez pas com-
pris que cet homme est terriblement orgueilleux ? Mais
son orgueil me plaît ! J’adore les gens orgueilleux ! » et
elle se tourna vers Agnès : « Vous l’avez peut-être trouvé
modeste ? »
Agnès dit qu’elle n’avait pas vu l’émission ; comme si
cette réponse impliquait un secret désaccord, l’inconnue
répéta avec fermeté en regardant Agnès dans les yeux :
« Je ne supporte pas la modestie ! Les modestes sont des
hypocrites ! »
Agnès haussa les épaules et la jeune inconnue poursuivit :
« Dans un sauna, il faut que ça chauffe. Je veux transpirer à
grosses gouttes. Mais après, il faut une douche froide. Les
douches froides, j’adore ça ! Je ne comprends pas les gens
qui, après le sauna, prennent des douches chaudes. Chez
moi, je ne prends que des douches froides. J’ai horreur des
douches chaudes. »

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Elle ne tarda pas à étouffer, si bien qu’après avoir répété


combien elle exécrait la modestie, elle se leva et disparut.
Dans son enfance, au cours d’une des promenades
qu’elle faisait avec son père, Agnès lui avait demandé s’il
croyait en Dieu. Il avait répondu : « Je crois en l’ordina-
teur du Créateur. » La réponse était si étrange que l’enfant
l’avait retenue. Ordinateur n’était pas le seul mot étrange,
Créateur l’était tout autant. Car le père ne parlait jamais de
Dieu, mais toujours du Créateur comme s’il voulait limiter
l’importance de Dieu à sa seule performance d’ingénieur.
L’ordinateur du Créateur : mais comment un homme
pouvait-il communiquer avec un appareil ? Elle demanda
donc à son père s’il lui arrivait de prier. Il dit : « Autant
prier Edison quand une ampoule grille. »
Et Agnès songe : le Créateur a mis dans l’ordinateur une
disquette avec un programme détaillé, et puis il est parti.
Qu’après avoir créé le monde, Dieu l’ait laissé à la merci
des hommes abandonnés, qui en s’adressant à lui tombent
dans un vide sans écho, cette idée n’est pas neuve. Mais
se trouver abandonné par le Dieu de nos ancêtres est une
chose, c’en est une autre d’être abandonné par le divin
inventeur de l’ordinateur cosmique. À sa place reste un pro-
gramme qui s’accomplit implacablement en son absence,
sans qu’on puisse y changer quoi que ce soit. Programmer
l’ordinateur : cela ne veut pas dire que l’avenir soit planifié
en détail, ni que « là-haut » tout soit écrit. Par exemple, le
programme ne stipulait pas qu’en 1815 la bataille de Water-
loo aurait lieu, ni que les Français la perdraient, mais seule-
ment que l’homme est par nature agressif, que la guerre lui
est consubstantielle, et que le progrès technique la rendra
de plus en plus atroce. Du point de vue du Créateur, tout
le reste est sans importance, simple jeu de variations et de
permutations dans un programme général qui n’a rien à

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voir avec une anticipation prophétique de l’avenir, mais


détermine seulement les limites des possibilités ; entre ces
limites, il laisse tout le pouvoir au hasard.
L’homme est un projet dont on peut dire la même chose.
Aucune Agnès, aucun Paul n’a été planifié dans l’ordina-
teur, mais juste un prototype : l’être humain, tiré à une
ribambelle d’exemplaires qui sont de simples dérivés du
modèle primitif et n’ont aucune essence individuelle. Pas
plus que n’en a une voiture sortie des usines Renault. L’es-
sence ontologique de la voiture, il faut la chercher au-delà
de cette voiture, dans les archives du constructeur. Seul un
numéro de série distingue une voiture d’une autre. Sur un
exemplaire humain, le numéro est le visage, cet assemblage
de traits accidentel et unique. Ni le caractère, ni l’âme, ni
ce qu’on appelle le moi ne se décèlent dans cet assemblage.
Le visage ne fait que numéroter un exemplaire.
Agnès se souvint de l’inconnue qui venait de procla­
mer sa haine des douches chaudes. Elle était venue faire
savoir à toutes les femmes présentes 1) qu’elle aimait trans­
pirer, 2) qu’elle adorait les orgueilleux, 3) qu’elle mépri-
sait les modestes, 4) qu’elle raffolait des douches froides,
5) qu’elle détestait les douches chaudes. En cinq traits elle
avait dessiné son autoportrait, en cinq points elle avait
défini son moi et l’avait offert à tout le monde. Et elle ne
l’avait pas offert modestement (après tout, elle avait dit son
mépris des modestes), mais à la manière d’une militante.
Elle employait des verbes passionnés, j’adore, je méprise,
je déteste, comme pour s’affirmer prête à défendre pied à
pied les cinq traits de son portrait, les cinq points de sa
définition.
Pourquoi cette passion, se demanda Agnès, et elle
songea : une fois expédiés dans le monde tels que nous
sommes, nous avons dû d’abord nous identifier à ce coup

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de dés, à cet accident organisé par l’ordinateur divin : ces-


ser de nous étonner que précisément cela (cette chose qui
nous fait face dans le miroir) soit notre moi. Faute d’être
convaincus que notre visage exprime notre moi, faute de
cette illusion première et fondamentale, nous n’aurions
pas pu continuer à vivre, ou du moins à prendre la vie au
sérieux. Et ce n’était pas encore assez de nous identifier
à nous-mêmes, il fallait une identification passionnée, à la
vie et à la mort. Car c’est à cette seule condition que nous
n’apparaissons pas à nos propres yeux comme une simple
variante du prototype humain, mais comme des êtres dotés
d’une essence propre et ininterchangeable. Voilà pourquoi
la jeune inconnue avait éprouvé le besoin non seulement de
dessiner son portrait, mais en même temps de faire voir à
tout le monde que ce portrait recelait quelque chose d’en-
tièrement unique et irremplaçable, pour quoi il valait la
peine de se battre ou même de donner sa vie.
Quand elle eut passé un quart d’heure dans la chaleur
de l’étuve, Agnès se leva et alla se plonger dans le bassin
d’eau glacée. Puis elle se rendit dans la salle de repos et
s’allongea parmi les autres femmes, qui là non plus n’arrê-
taient pas de parler.
Une question lui trottait par la tête : après la mort, quel
mode d’être l’ordinateur a-t-il programmé ?
Deux cas sont possibles. Si l’ordinateur du Créateur a
pour seul champ d’action notre planète, et si c’est de lui
et de lui seul que l’on dépend, on ne peut s’attendre après
la mort qu’à une variation de ce qu’on a connu pendant
la vie ; on ne rencontrera que des paysages semblables, de
semblables créatures. Sera-t-on seul ou dans une foule ?
Ah, la solitude est si peu probable, déjà dans la vie elle
était rare, alors que dire après la mort ! Il y a tellement
plus de morts que de vivants ! Dans la meilleure hypothèse,

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l’être après la mort ressemblera à ce qu’Agnès est en train


de vivre dans la salle de repos : de partout, elle enten-
dra l’incessant babillage des femmes. L’éternité comme
babillage infini : pour être franc, on pourrait imaginer pire,
mais l’idée même de devoir entendre ces voix de femmes,
toujours, sans trêve et à jamais, est pour Agnès une raison
suffisante de tenir rageusement à la vie et de retarder la
mort le plus possible.
Mais une autre éventualité se présente : au-dessus de
l’ordinateur terrestre, il y en a d’autres qui lui sont hiérar-
chiquement supérieurs. En ce cas, l’être après la mort ne
devrait pas nécessairement ressembler à ce que nous avons
déjà vécu, et l’homme pourrait mourir avec un espoir vague
mais justifié. Et Agnès voit alors une scène qui ces derniers
temps occupe son imagination : à la maison, elle reçoit
avec Paul la visite d’un inconnu. Sympathique, affable,
il s’assied dans un fauteuil en face d’eux et entame une
conversation. Paul, sous le charme de ce visiteur étrange-
ment aimable, se montre enjoué, disert, amical, et décide
d’aller chercher l’album où sont classées les photos de
famille. Le visiteur le feuillette, mais certaines photos le
laissent perplexe. Par exemple, devant celle qui représente
Agnès et Brigitte au pied de la tour Eiffel, il demande :
« Qu’est-ce que c’est ?
— Vous ne la reconnaissez pas ? C’est Agnès ! répond
Paul. Et là, c’est notre fille Brigitte !
— Je sais bien, dit le visiteur ; je voulais parler de cet
édifice. »
Paul le regarde avec étonnement : « Mais c’est la tour
Eiffel !
— Ah bon, dit le visiteur, voilà donc cette fameuse
tour ! » et il a le ton d’un homme à qui vous auriez mon-
tré le portrait de votre grand-père et qui vous déclarerait :

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« C’est donc lui, le grand-père dont j’ai tellement entendu


parler. Je suis ravi de le voir enfin. »
Paul est déconcerté, Agnès beaucoup moins. Elle sait
qui est cet homme. Elle sait pourquoi il est venu et quelles
questions il va leur poser. C’est pour cela précisément
qu’elle se sent un peu nerveuse, elle voudrait s’arranger
pour rester seule avec lui mais ne sait comment s’y prendre.
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Il y a cinq ans que son père est mort, six ans qu’elle a
perdu sa mère. À l’époque, le père était déjà malade et
tout le monde s’attendait à le voir mourir. La mère, en
revanche, était pleine de santé et d’entrain, apparemment
destinée à une longue vie de veuve heureuse ; de sorte que
le père avait éprouvé quelque gêne quand, inopinément,
elle était morte à sa place. Comme s’il avait craint la répro-
bation des gens. Les gens, c’était la famille de la mère. La
famille du père était dispersée dans le monde entier, et à
part une vague cousine domiciliée en Allemagne, Agnès ne
connaissait personne. Du côté maternel, en revanche, toute
la parentèle habitait la même ville : sœurs, frères, cousins,
cousines et une kyrielle de neveux et de nièces. Le grand-
père maternel, modeste agriculteur de montagne, avait su
se sacrifier pour ses enfants qui avaient tous fait des études
et de bons mariages.
Nul doute que, dans les premiers temps, la mère n’ait été
amoureuse du père : ce qui n’a rien d’étonnant, vu qu’il
était bel homme et qu’à trente ans il exerçait déjà les fonc-
tions, alors encore respectées, de professeur d’université.
Elle ne se réjouissait pas seulement d’avoir un mari digne

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d’envie, elle se réjouissait plus encore de l’offrir en cadeau


à sa famille, à laquelle elle était liée par l’antique tradition
de solidarité campagnarde. Mais comme le père était peu
sociable et généralement taciturne (sans que personne sût
s’il était timide ou si ses pensées l’entraînaient ailleurs,
autrement dit si son silence était une marque de modestie
ou d’indifférence), l’offrande maternelle procura à la famille
plus d’embarras que de bonheur.
À mesure que la vie passait et que les époux vieillis-
saient, la mère s’attachait toujours davantage à ses proches :
entre autres raisons, parce que le père restait éternelle-
ment enfermé dans son bureau, tandis qu’elle éprouvait un
besoin éperdu de parler et passait des heures au téléphone
avec sa sœur, ses frères, ses cousines ou ses nièces, dont
elle partageait de plus en plus les soucis. À présent que
sa mère est morte, Agnès voit sa vie comme une boucle :
après avoir quitté son milieu, elle s’était courageusement
lancée dans un monde tout différent, puis s’était remise
en marche vers son point de départ : elle habitait avec le
père et les deux filles une villa avec jardin où, plusieurs fois
par an (à Noël, aux anniversaires), elle conviait la famille à
de grandes fêtes ; son intention était d’y demeurer avec sa
sœur et sa nièce quand surviendrait la mort du père (mort
pronostiquée de longue date, qui valait à l’intéressé l’atten-
tive sollicitude dont on entoure les sursitaires).
Mais la mère mourut et le père survécut. Quinze jours
après les funérailles, quand Agnès et sa sœur Laura allèrent
le voir, elles le trouvèrent assis devant la table du salon,
penché sur un monceau de photos lacérées. Laura s’en
empara en criant : « Pourquoi déchires-tu les photos de
maman. »
Agnès à son tour se pencha sur le désastre : non, ce
n’étaient pas exclusivement des photos de maman, c’étaient

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surtout des photos du père ; mais sur certaines elle appa-


raissait à ses côtés et sur quelques-unes elle était seule.
Surpris par ses filles, le père se taisait, sans un mot d’ex-
plication. « Cesse de crier », siffla Agnès entre ses dents,
mais Laura continuait. Le père se leva, passa dans la pièce
voisine et les deux sœurs se disputèrent comme jamais.
Le lendemain, Laura partit pour Paris et Agnès resta à la
maison. Le père lui confia alors qu’il avait trouvé un petit
appartement dans le centre de la ville et s’était décidé à
vendre la maison. Ce fut une nouvelle surprise : car aux
yeux de tout le monde, le père était un maladroit qui avait
entièrement cédé à la mère les rênes des affaires courantes.
On le croyait incapable de vivre sans elle, non seulement
parce qu’il n’avait aucun sens pratique, mais parce que
en outre il ne savait jamais ce qu’il voulait ; car même sa
volonté, il semblait depuis longtemps l’avoir cédée à la
mère. Mais quand il décida de déménager, subitement,
sans hésiter, au bout de quelques jours de veuvage, Agnès
comprit qu’il réalisait ce à quoi il pensait depuis longtemps
et savait donc très bien ce qu’il voulait. C’était d’autant
plus intéressant qu’il n’avait pu prévoir, lui non plus, que
la mère mourrait la première ; s’il avait eu l’idée d’acquérir
un appartement dans la vieille ville, c’était donc moins un
projet qu’un rêve. Il avait vécu avec la mère dans leur villa,
il s’était promené avec elle dans le jardin, il avait accueilli
ses sœurs et ses nièces, il avait fait semblant de les écouter,
mais pendant tout ce temps-là, en imagination, il avait vécu
seul dans son petit appartement de célibataire ; après la
mort de la mère, il n’avait fait qu’emménager là où depuis
longtemps il habitait en esprit.
Pour la première fois, il apparut à Agnès comme un
mystère. Pourquoi avait-il déchiré les photos ? Pourquoi
avait-il si longtemps rêvé de son petit appartement ? Et

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pourquoi n’était-il pas resté fidèle au vœu de la mère, qui


souhaitait voir sa sœur et sa nièce s’installer dans la villa ?
Cela aurait été plus pratique : elles se seraient occupées de
lui, certainement mieux que l’infirmière dont il devrait un
jour louer les services. Quand elle lui demanda pourquoi
il voulait déménager, sa réponse fut très simple : « Dans
une maison aussi vaste, que veux-tu que fasse un homme
seul ? » Elle ne lui suggéra même pas d’inviter la sœur et
la nièce, tant il était évident qu’il ne le voulait pas. Alors
Agnès songea que son père aussi bouclait une boucle. La
mère : de la famille à la famille, en passant par le mariage.
Lui : en passant par le mariage, de la solitude à la solitude.
Les premiers accès de sa grave maladie s’étaient déclarés
quelques années avant la mort de la mère. Agnès avait alors
pris quinze jours de congé pour les passer seule avec lui.
Mais son espoir fut déçu, parce que la mère ne les laissait
jamais en tête à tête. Un jour, les collègues de l’université
vinrent rendre visite au père. Ils lui posaient toute sorte
de questions, mais c’était toujours la mère qui répondait.
Agnès n’y tint plus : « Je t’en prie ! Laisse parler papa ! » La
mère fut vexée : « Tu ne vois pas qu’il est malade ? » Quand
vers la fin de ces quinze jours le père se sentit légèrement
mieux, Agnès fit deux promenades avec lui. Mais lors de
la troisième, la mère était de nouveau avec eux.
La mère était morte depuis un an quand l’état de santé
du père s’aggrava subitement. Agnès alla le voir, passa trois
jours avec lui, le quatrième, il mourut. Ces trois jours furent
les seuls qu’elle put passer en sa compagnie dans les condi-
tions qu’elle avait toujours souhaitées. Elle se dit qu’ils
s’étaient aimés sans avoir eu le temps de se connaître, faute
d’occasions de se trouver seule à seul. Ce n’est qu’entre
huit et douze ans qu’elle put s’isoler assez souvent avec
lui, parce que la mère devait s’occuper de la petite Laura ;

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ils faisaient alors de longues balades dans la nature et il


répondait à ses innombrables questions. C’est alors qu’il lui
parla de l’ordinateur divin, et d’une foule d’autres choses.
De ces entretiens ne lui restaient que des bribes, pareilles
à des morceaux d’assiettes cassées que, parvenue à l’âge
adulte, elle s’était efforcée de recoller.
La mort mit un terme à leur tendre solitude à deux. Aux
funérailles, toute la famille de la mère se retrouva. Mais la
mère n’étant plus là, personne ne tenta de transformer le
deuil en banquet funèbre, et le cortège se dispersa rapide-
ment. D’ailleurs, les proches avaient interprété la vente de
la villa et l’installation du père dans un appartement comme
une fin de non-recevoir. Sachant le prix de la villa, ils ne
pensaient plus qu’à l’héritage recueilli par les deux filles.
Mais le notaire leur apprit que tout l’argent mis à la banque
revenait à une société de mathématiciens, dont le père avait
été cofondateur. Il leur devint alors plus étranger encore
qu’il ne l’était de son vivant. Comme si, par ce testament,
il leur avait demandé d’avoir l’obligeance de l’oublier.
Puis, un jour, Agnès constata que son compte en banque
suisse avait été crédité d’une somme assez considérable.
Elle comprit tout. Cet homme apparemment si dénué de
sens pratique avait agi assez astucieusement. Dix ans plus
tôt, quand une première alerte avait mis sa vie en danger
et qu’elle était venue passer quinze jours avec lui, il l’avait
obligée à ouvrir un compte en Suisse. Peu avant sa mort,
il y avait versé presque tous ses avoirs bancaires, gardant le
reste pour les savants. S’il avait désigné ouvertement Agnès
comme son héritière, il aurait blessé inutilement son autre
fille ; s’il avait transféré secrètement tout son argent sur le
compte d’Agnès sans destiner une somme symbolique aux
mathématiciens, il aurait suscité la curiosité indiscrète de
tout le monde.

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D’abord, elle se dit qu’il fallait partager avec Laura.


Comme elle était de huit ans son aînée, Agnès ne pouvait
se débarrasser d’un sentiment de sollicitude envers sa sœur.
Mais finalement, elle ne lui dit rien. Non par avarice, mais
par crainte de trahir son père. Par ce cadeau, il avait cer-
tainement voulu lui dire quelque chose, adresser un signe,
donner un conseil qu’il n’avait pas eu le temps de donner
de son vivant et qu’elle devait désormais garder comme un
secret qui n’appartenait qu’à eux deux.
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Elle gara la voiture, descendit et se dirigea vers le grand


boulevard. Elle se sentait fatiguée, elle mourait de faim,
et comme il est triste de déjeuner seul au restaurant, son
intention était de prendre quelque chose sur le pouce dans
le premier bistrot venu. Autrefois, le quartier était plein
d’accueillantes tavernes bretonnes, où l’on pouvait man-
ger à son aise et pour pas cher des crêpes et des galettes
arrosées de cidre. Un jour, les tavernes avaient disparu
pour laisser place à ces modernes gargotes auxquelles on
donne le triste nom de fast food. Essayant pour une fois de
surmonter son aversion, elle se dirigea vers l’une de ces
cantines. À travers la vitre, elle voyait les clients penchés
sur leur napperon de papier gras. Son regard s’arrêta sur
une jeune fille au teint très pâle et aux lèvres d’un rouge
vif. Le déjeuner à peine fini, la fille repoussa le gobelet de
coca vide et s’introduisit l’index au fond de la bouche ; elle
l’y agita longtemps, en roulant des yeux blancs. À la table
voisine, un homme vautré sur sa chaise regardait fixement
la rue, en ouvrant grand la bouche. Son bâillement n’avait
ni commencement ni fin, c’était le bâillement infini de la
mélodie wagnérienne : la bouche se fermait sans se clore

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tout à fait, elle s’ouvrait encore et encore, tandis que, à


contretemps, les yeux aussi s’ouvraient et se fermaient.
D’autres clients bâillaient, exhibant leurs dents et leurs
plombages, leurs couronnes et leurs prothèses, et aucun ne
mettait jamais la main devant la bouche. Entre les tables se
promenait une enfant en robe rose, tenant son nounours
par une patte, et elle aussi avait la bouche ouverte ; mais
on voyait bien qu’au lieu de bâiller elle poussait des hurle-
ments, en donnant de temps à autre des coups de nounours
aux gens. Les tables étant bord à bord, même derrière la
vitre on devinait que chacun devait avaler, avec sa portion
de viande, les effluves dégagés en ce mois de juin par la
transpiration des voisins. La vague de laideur frappa Agnès
au visage, la vague de laideur visuelle, olfactive, gustative
(Agnès imaginait le goût du hamburger inondé de coca
douceâtre), si bien qu’elle détourna les yeux et se décida à
aller calmer sa faim ailleurs.
Le trottoir grouillait de monde et l’on avançait difficile-
ment. Devant elle, deux longues silhouettes de Nordiques
aux joues blêmes, aux cheveux jaunes, se frayaient un che-
min dans la foule : un homme et une femme, dominant de
deux bonnes têtes la masse mouvante des Français et des
Arabes. L’un et l’autre portaient un sac rose sur le dos, et
sur le ventre, dans un harnais, un nourrisson. Bientôt ils
disparurent, remplacés par une femme vêtue d’une large
culotte qui s’arrêtait au genou, suivant la mode de l’an-
née. Son derrière, dans une telle tenue, paraissait encore
plus gros et plus proche du sol ; ses mollets, nus et blancs,
ressemblaient à une cruche rustique ornée d’un relief de
varices bleu pervenche, enchevêtrées comme un nœud de
petits serpents. Agnès songea : cette femme aurait pu trou-
ver vingt autres manières de s’habiller pour rendre son der-
rière moins monstrueux et dissimuler ses varices. Pourquoi

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ne le fait-elle pas ? Non seulement les gens ne cherchent


plus à être beaux quand ils se trouvent parmi les autres,
mais ils ne cherchent même pas à éviter d’être laids !
Elle se dit : un jour, quand l’assaut de la laideur sera
devenu tout à fait insupportable, elle achètera chez une
fleuriste un brin de myosotis, un seul brin de myosotis,
mince tige surmontée d’une fleur miniature, elle sortira avec
lui dans la rue en le tenant devant son visage, le regard rivé
sur lui afin de ne rien voir d’autre que ce beau point bleu,
ultime image qu’elle veut conserver d’un monde qu’elle a
cessé d’aimer. Elle ira ainsi par les rues de Paris, les gens
sauront bientôt la reconnaître, les enfants courront à ses
trousses, se moqueront d’elle, lui lanceront des projectiles,
et tout Paris l’appellera : la folle au myosotis…
Elle poursuivit son chemin : l’oreille droite enregistrait le
ressac de la musique, des coups rythmés de batterie, prove-
nant des magasins, des salons de coiffure, des restaurants,
tandis que l’oreille gauche captait les bruits de la chaussée :
ronron uniforme des voitures, vrombissement d’un autobus
qui démarrait. Puis le bruit perçant d’une moto la traversa.
Elle ne put s’empêcher de chercher des yeux celui qui lui
causait cette douleur physique : une jeune fille en jeans,
aux longs cheveux noirs flottant au vent, se tenait droite
sur sa selle comme devant une machine à écrire ; dépourvu
de silencieux, le moteur faisait un vacarme atroce.
Agnès se souvint de l’inconnue qui trois heures plus tôt
était entrée au sauna et qui, pour présenter son moi, pour
l’imposer aux autres, avait bruyamment annoncé sur le
pas de la porte qu’elle détestait les douches chaudes et la
modestie. Agnès pensa : c’est à une impulsion tout à fait
semblable qu’avait obéi la fille aux cheveux noirs en enle-
vant le silencieux de sa moto. Ce n’est pas l’engin qui faisait
du bruit, c’était le moi de la fille aux cheveux noirs ; cette

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fille, pour se faire entendre, pour occuper la pensée d’au-


trui, avait ajouté à son âme un bruyant pot d’échappement.
En voyant voleter les longs cheveux de cette âme tapageuse,
Agnès comprit qu’elle désirait intensément la mort de la
motocycliste. Si l’autobus l’avait renversée, si elle était res-
tée en sang sur le macadam, Agnès n’en aurait éprouvé ni
horreur ni chagrin, mais seulement de la satisfaction.
Soudain effrayée de cette haine, elle songea : le monde
a atteint une frontière ; quand il la franchira, tout pourra
tourner à la folie : les gens marcheront dans les rues en
tenant un myosotis, ou bien ils se tireront dessus à vue. Et
il suffira de très peu de chose, une goutte d’eau fera débor-
der le vase : par exemple, une voiture, un homme ou un
décibel en trop dans la rue. Il y a une frontière quantitative
à ne pas franchir ; mais cette frontière, nul ne la surveille,
et peut-être même que nul n’en connaît l’existence.
Sur le trottoir, il y avait de plus en plus de monde et
personne ne lui cédait le pas, de sorte qu’elle descendit
sur la chaussée, poursuivant son chemin entre le bord du
trottoir et le flot des voitures. Elle en avait depuis long-
temps fait l’expérience : jamais les gens ne lui cédaient le
pas. Elle éprouvait cela comme une sorte de malédiction
qu’elle s’efforçait souvent de briser : rassemblant son cou-
rage, elle faisait de son mieux pour ne pas s’écarter de la
ligne droite, afin d’obliger son vis-à-vis à se pousser, mais
elle manquait toujours son coup. Dans cette épreuve de
force quotidienne, banale, c’était toujours elle la perdante.
Un jour, un enfant de sept ans était arrivé face à elle ; elle
avait tenté de ne pas céder, mais finalement elle n’avait pu
faire autrement afin de ne pas le heurter.
Un souvenir lui revint : âgée d’une dizaine d’années, elle
était allée avec ses parents se promener dans la montagne.
Sur un large chemin forestier, ils virent se dresser deux

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garçons du village : l’un tenait un bâton à bout de bras


pour leur barrer le passage : « C’est un chemin privé ! Un
chemin à péage ! » criait-il en heurtant légèrement de son
bâton le ventre du père.
Sans doute n’était-ce qu’une facétie d’enfant, et il aurait
suffi de repousser le gamin. Ou bien c’était une manière
de mendier, et il aurait suffi de sortir un franc de la poche.
Mais le père fit demi-tour et préféra prendre un autre
chemin. À vrai dire, c’était sans importance, ils allaient à
l’aventure ; pourtant, la mère prit mal la chose et ne put
s’empêcher de dire : « Il recule même devant des enfants
de douze ans ! » Sur le moment, Agnès se sentit quelque
peu déçue, elle aussi, par le comportement de son père.
Une nouvelle offensive du bruit interrompit ce souvenir :
des hommes casqués armés de marteaux-piqueurs s’arc-
boutaient sur le macadam. D’une hauteur indéterminée,
comme si elle tombait du firmament, une fugue de Bach
jouée au piano retentit soudain avec force au milieu de ce
tintamarre. Apparemment, un locataire du dernier étage
avait ouvert la fenêtre et réglé son appareil à plein volume,
pour que la sévère beauté de Bach résonnât comme un
avertissement comminatoire adressé au monde égaré. Mais
la fugue de Bach n’était pas en mesure de résister aux
marteaux-piqueurs ni aux voitures, ce furent au contraire
voitures et marteaux-piqueurs qui s’approprièrent la fugue
de Bach en l’intégrant à leur propre fugue ; Agnès se plaqua
les mains sur les oreilles et poursuivit ainsi son chemin.
Un passant, qui allait dans la direction opposée, lui jeta
alors un regard haineux en se tapotant le front, ce qui dans
le langage des gestes de tous les pays signifie à l’autre qu’il
est fou, sonné ou faible d’esprit. Agnès capta ce regard,
cette haine, et sentit monter en elle une colère effrénée. Elle
s’arrêta. Elle voulait se jeter sur cet homme. Elle voulait le

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rouer de coups. Mais elle ne le pouvait pas : l’homme était


entraîné par la foule et Agnès reçut une bourrade car il était
impossible de s’arrêter plus de trois secondes sur le trottoir.
Elle poursuivit sa route sans parvenir à chasser cet homme
de son esprit : alors qu’un même bruit les assiégeait, il avait
jugé nécessaire de lui faire savoir qu’elle n’avait aucune rai-
son, peut-être même aucun droit, de se boucher les oreilles.
Cet homme l’avait rappelée à l’ordre que son geste avait
enfreint. C’était l’égalité en personne qui lui avait infligé
un blâme, n’admettant pas qu’un individu refusât de subir
ce que tous doivent subir. C’était l’égalité en personne qui
lui avait interdit d’être en désaccord avec le monde où nous
vivons tous.
Son désir de tuer cet homme n’était pas une simple réac-
tion passagère. Même après le premier moment de fureur,
ce désir ne la lâchait pas ; s’y ajoutait seulement l’étonne-
ment d’être capable d’une telle haine. L’image de l’homme
se tapotant le front flottait dans ses entrailles tel un poisson
qui lentement se décomposait et qu’elle ne pouvait vomir.
Son père lui revint à l’esprit. Depuis qu’il avait reculé
devant deux garnements de douze ans, elle se le représen-
tait souvent dans la situation que voici : il est à bord d’un
bateau qui coule ; de toute évidence, les canots de sauve-
tage ne pourront accueillir tout le monde, de sorte que sur
le pont la bousculade est frénétique. Le père commence
par courir avec les autres, mais découvrant le corps-à-corps
des passagers, prêts à se piétiner à mort, et recevant d’une
dame un furieux coup de poing parce qu’il se tient en tra-
vers de sa route, il s’arrête soudain, puis se met à l’écart ;
à la fin, il ne fait qu’observer les canots surchargés qui, au
milieu des clameurs et des injures, descendent lentement
sur les vagues déchaînées.
Quel nom donner à cette attitude du père ? Lâcheté ?

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Non. Les lâches ont peur de mourir et, pour survivre,


savent lutter farouchement. Noblesse ? Sans doute, s’il avait
agi par égard pour son prochain. Mais Agnès ne croyait pas
à une telle motivation. De quoi s’agissait-il donc ? Elle ne
le savait pas. Une seule chose lui semblait certaine : sur un
bateau qui coule et où il faut se battre pour monter à bord
des canots, le père aurait été condamné d’avance.
Oui, cela était certain. La question qu’elle se pose est
celle-ci : son père a-t-il haï les gens du bateau, comme elle
venait de haïr la motocycliste et l’homme qui s’était moqué
parce qu’elle se bouchait les oreilles ? Non, Agnès ne par-
vient pas à imaginer que son père ait pu haïr. Le piège de
la haine, c’est qu’elle nous enlace trop étroitement à l’ad-
versaire. Voilà l’obscénité de la guerre : l’intimité du sang
mutuellement versé, la proximité lascive de deux soldats
qui, les yeux dans les yeux, se transpercent réciproquement.
Agnès en est sûre : c’est précisément cette intimité qui
répugnait à son père : la bousculade sur le bateau le rem-
plissait d’un tel dégoût qu’il préférait se noyer. Le contact
physique avec des gens qui se frappent, se piétinent et s’en-
voient l’un l’autre à la mort lui paraissait bien pire qu’une
mort solitaire dans la pureté des eaux.
Le souvenir du père commença à la délivrer de la haine
qui venait de l’envahir. Peu à peu, l’image empoisonnée
de l’homme se tapotant le front disparaissait de son esprit,
où brusquement surgit cette phrase : je ne peux pas les
haïr, parce que rien ne m’unit à eux ; nous n’avons rien
en commun.
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Si Agnès n’est pas allemande, c’est parce que Hitler a


perdu la guerre. Pour la première fois dans l’histoire, on
n’a laissé au vaincu aucune, aucune gloire : pas même la
douloureuse gloire du naufrage. Le vainqueur ne s’est pas
contenté de vaincre, il a décidé de juger le vaincu, et il a
jugé toute la nation ; c’est pourquoi parler allemand et être
allemand n’était guère facile en ce temps-là.
Les grands-parents maternels d’Agnès avaient été pro-
priétaires d’une ferme à la limite des zones francophone et
germanophone de la Suisse ; si bien qu’ils parlaient cou-
ramment deux langues, tout en relevant administrativement
de la Suisse romande. Les grands-parents paternels étaient
des Allemands établis en Hongrie. Le père, ancien étu-
diant à Paris, avait une bonne connaissance du français ;
pourtant, lorsqu’il s’était marié, c’est l’allemand qui était
devenu tout naturellement la langue du couple. Mais après
la guerre, la mère se souvint de la langue officielle de ses
parents : Agnès fut envoyée dans un lycée français. Le père,
en tant qu’Allemand, ne pouvait alors se permettre qu’un
seul plaisir : réciter à sa fille aînée des vers de Goethe dans
le texte.

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Voici le poème allemand le plus célèbre de tous les temps,


celui que tout petit Allemand doit apprendre par cœur :

Sur tous les sommets


C’est le silence,
Sur la cime de tous les arbres
Tu sens
À peine un souffle ;
Les petits oiseaux se taisent dans la forêt.
Prends patience, bientôt
Tu te reposeras aussi.

L’idée du poème est toute simple : la forêt s’endort, toi


aussi tu t’endormiras. La vocation de la poésie n’est pas
de nous éblouir par une idée surprenante, mais de faire
qu’un instant de l’être devienne inoubliable et digne d’une
insoutenable nostalgie.
Dans la traduction tout se perd, vous ne saisirez la beauté
du poème qu’en le lisant en allemand :

Über allen Gipfeln


Ist Ruh,
In allen Wipfeln
Spürest du
Kaum einen Hauch ;
Die Vögelein schweigen im Walde.
Warte nur, balde
Ruhest du auch.

Ces vers ont tous un nombre de syllabes différent, les tro-


chées, les iambes, les dactyles alternent, le sixième vers est
étrangement plus long que les autres ; et bien que le poème
se compose de deux quatrains, la première phrase gramma-

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ticale se termine asymétriquement dans le cinquième vers,


créant une mélodie qui n’existe nulle part ailleurs que dans
ce seul et unique poème, aussi superbe que parfaitement
ordinaire.
Le père l’avait appris dès son enfance en Hongrie, quand
il fréquentait l’école primaire allemande, et Agnès avait le
même âge quand il le lui fit entendre pour la première fois.
Ils le récitaient au cours de leurs promenades, en accen-
tuant démesurément toutes les syllabes toniques et en mar-
chant au rythme du poème. La complexité du mètre ne
rendant pas la chose facile, leur succès n’était complet que
sur les deux derniers vers : war - te nur - bal - de – ru
- hest du - auch. Le dernier mot, ils le criaient si fort qu’on
l’entendait dans un rayon d’un kilomètre.
Quand le père lui récita le poème pour la dernière fois,
c’était deux ou trois jours avant sa mort. Agnès crut d’abord
qu’il retournait ainsi à son enfance, à sa langue maternelle ;
puis elle pensa, comme il la regardait droit dans les yeux,
intimement, éloquemment, qu’il voulait lui rappeler le bon-
heur de leurs promenades d’antan ; enfin seulement, elle
comprit que le poème parlait de la mort : son père voulait
lui dire qu’il mourait et le savait. L’idée ne lui était jamais
venue auparavant que ces vers innocents, bons pour des
écoliers, pouvaient avoir une telle signification. Son père
était alité, le front couvert de sueur ; elle lui prit la main et,
retenant ses larmes, répéta doucement avec lui : warte nur,
balde ruhest du auch. Toi aussi, bientôt, tu te reposeras.
Et elle se rendit compte qu’elle reconnaissait la voix de la
mort du père : c’était le silence des oiseaux endormis sur
la cime des arbres.
Le silence, en effet, se répandit après la mort, remplit
l’âme d’Agnès, et c’était beau ; je le redirai : c’était le
silence des oiseaux endormis sur la cime des arbres. Et dans

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ce silence, comme un cor de chasse au fond de la forêt, le


dernier message du père, au fur et à mesure que le temps
passait, retentit de plus en plus nettement. Qu’avait-il voulu
lui dire par son cadeau ? D’être libre. De vivre comme elle
voulait vivre, d’aller où elle voulait aller. Lui, il n’avait
jamais osé. Et c’est pourquoi il avait donné tous les moyens
à sa fille pour qu’elle osât, elle.
Dès son mariage, Agnès dut renoncer aux joies de la
solitude : chaque jour, elle passait huit heures dans un
bureau en compagnie de deux collègues ; puis elle ren-
trait chez elle, dans son quatre-pièces. Mais aucune des
pièces ne lui appartenait : il y avait un grand salon, une
chambre à coucher, une chambre pour Brigitte et le petit
bureau de Paul. Quand elle se plaignait, Paul lui proposait
de considérer le salon comme sa chambre et lui promettait
(avec une sincérité insoupçonnable) que ni lui ni Brigitte
ne viendraient la déranger. Mais comment aurait-elle été à
son aise dans une pièce meublée d’une grande table et de
huit chaises habituées aux seuls invités du soir ?
Peut-être comprend-on mieux à présent pourquoi Agnès
s’était sentie si heureuse, ce matin-là, dans le lit que Paul
venait de quitter, et pourquoi elle avait ensuite traversé
l’antichambre sans faire de bruit, de crainte d’attirer l’at-
tention de Brigitte. Elle éprouvait même de l’affection pour
le capricieux ascenseur, parce qu’il lui procurait quelques
moments de solitude. Même sa voiture lui donnait quelque
bonheur, parce que là personne ne lui parlait, personne
ne la regardait. Oui, c’était le principal, personne ne la
regardait. La solitude : douce absence de regards. Un jour,
ses deux collègues tombèrent malades et pendant deux
semaines elle travailla seule au bureau. Le soir, elle constata
avec étonnement qu’elle n’éprouvait presque pas de fatigue.
Cela lui fit comprendre que les regards étaient des fardeaux

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écrasants, des baisers vampiriques ; que c’était le stylet des


regards qui avait gravé les rides sur son visage.
Ce matin, en se réveillant, elle entendit à la radio qu’au
cours d’une intervention chirurgicale pourtant bénigne, une
négligence des anesthésistes avait entraîné la mort d’une
jeune patiente. En conséquence, trois médecins étaient
poursuivis en justice ; et une organisation de consomma-
teurs proposait qu’à l’avenir toutes les opérations soient fil-
mées, toutes les bobines archivées. Tout le monde, paraît-il,
applaudit à cette initiative. Un millier de regards nous
transpercent chaque jour, mais cela ne suffit pas : il faut,
de surcroît, un regard institutionnel, qui ne nous quittera
pas une seconde, qui nous observera chez le médecin, dans
la rue, sur la table d’opération, en forêt, au fond du lit ;
l’image de notre vie sera intégralement conservée dans les
archives pour être utilisée à tout moment en cas de litige,
ou quand la curiosité publique l’exigera.
De nouveau, elle éprouva une vive nostalgie de la Suisse.
Depuis la mort de son père, elle s’y rendait deux ou trois
fois par an. Paul et Brigitte, avec un sourire indulgent,
parlaient à ce propos de besoin hygiénico-sentimental : elle
allait balayer les feuilles mortes sur la tombe de son père,
elle allait respirer l’air pur par la fenêtre grande ouverte
d’un hôtel alpestre. Ils se trompaient : la Suisse, où ne
l’attendait pourtant aucun amant, était la seule grave et
systématique infidélité dont elle se rendait coupable à leur
égard. La Suisse : le chant des oiseaux sur la cime des
arbres. Agnès rêvait d’y rester un jour et de n’en plus reve-
nir. Elle allait jusqu’à visiter les appartements à vendre ou
à louer ; elle avait même ébauché une lettre annonçant à
sa fille et à son mari que sans avoir cessé de les aimer, elle
entendait désormais vivre seule. Elle ne leur demandait
que de donner de temps en temps de leurs nouvelles pour

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l’assurer qu’il ne leur arrivait rien de fâcheux. Voilà préci-


sément ce qu’elle avait peine à exprimer et à expliquer : son
besoin de savoir comment ils allaient, alors même qu’elle
ne désirait ni les voir ni vivre en leur compagnie.
Il ne s’agissait, bien entendu, que de rêves. Comment
une femme sensée pourrait-elle abandonner un mariage
heureux ? Pourtant, une voix très lointaine et séduisante
troublait sa paix matrimoniale : c’était la voix de la solitude.
Elle ferma les yeux et entendit au loin, dans la profondeur
des forêts, le son d’un cor de chasse. Il y avait des chemins
dans ces forêts, et sur l’un d’eux se tenait son père ; il lui
souriait ; il l’appelait.
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Assise au salon dans un fauteuil, Agnès attendait Paul.


Devant eux il y avait la perspective d’un laborieux « dîner en
ville ». N’ayant rien mangé de la journée, elle se sentait un
peu faible et s’accordait un moment de détente en feuille-
tant un épais magazine. Trop fatiguée pour lire les articles,
elle se contentait de regarder les photos, nombreuses et
en couleurs. Dans les pages centrales, un grand reportage
était consacré à une catastrophe survenue au cours d’un
meeting d’aviation. Un appareil en flammes était tombé
dans la foule des spectateurs. Les photos étaient immenses,
chacune occupant une double page ; on voyait des gens
terrorisés courir en tous sens, les vêtements brûlés, la peau
grillée, le corps entouré de flammèches ; Agnès ne pouvait
en détacher son regard et songeait à la joie frénétique du
photographe qui avait vu soudain, alors qu’il s’embêtait à
un spectacle soporifique, le bonheur lui tomber du ciel sous
la forme d’un avion en feu.
Tournant la page, elle vit des gens nus sur une plage
et un gros titre : Les photos de vacances qu’on ne verra pas
dans l’album de Buckingham, suivi d’un court texte qui
s’achevait par cette phrase : « … et un photographe était

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Milan Kundera
L’immortalité
Première partie : Le visage

Deuxième partie : L’immortalité

Troisième partie : La lutte


Les sœurs. Les lunettes noires. Le corps.
L’addition et la soustraction. La femme plus âgée,
l’homme plus jeune. Le onzième commandement.
L’imagologie. Le brillant allié de ses fossoyeurs.
L’âne intégral. La chatte. Le geste de protestation
contre les atteintes aux droits de l’homme.
Être absolument moderne. Être victime de sa gloire.
La lutte. Le professeur Avenarius. Le corps.
Le geste du désir d’immortalité. L’ambiguïté.
La voyante. Le suicide. Les lunettes noires.

Quatrième partie : Homo sentimentalis

Cinquième partie : Le hasard

Sixième partie : Le cadran

Septième partie : La célébration


MILAN KUNDERA

L’IMMORTALITÉ
roman

GALLIMARD

L’immortalité
Milan Kundera

Cette édition électronique du livre


L’immortalité de Milan Kundera
a été réalisée le 8 décembre 2021 par les Éditions Gallimard.
Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage
(ISBN : 9782072920462 - Numéro d’édition : 372899).
Code Sodis : U35409 - ISBN : 9782072920479.
Numéro d’édition : 372900.

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