COURS III : ENJEUX, FINALITÉS ET PERSPECTIVES DE LA REFLEXION
PHILOSOPHIQUE
LEÇON I ENJEUX ET FINALITÉS DE LA RÉFLEXION PHILOSOPHIQUE
Objectifs pédagogiques : Identifier les justifications d’ordre théorique et /
ou pratique qui pourraient être à la base de l’activité philosophique. Donner
des indications précises sur l’état actuel de la philosophie :
-d’une part, en explicitant les raisons qui fondent les reproches qui lui sont
faites, et ;
-d’autre part, en démontrant sa nécessité dans la vie humaine.
Introduction
Pour parvenir à dire ce qu'est la philosophie, il est vraisemblable que nous
ayons à comprendre ce en vue de quoi la philosophie s'exerce, se pratique,
ce qu'elle vise. Dans l'activité philosophique, une dimension de savoir est à
l'évidence engagée – ce qu'indique la présence du terme sophia au sein de
philosophia , et il s'agit de comprendre si le savoir est ce en vue de quoi l'on
philosophe, ou si le savoir ne serait pas plutôt ce qui permet de viser une fin
encore différente de lui-même. Autrement dit si la question philosophique
par excellence est la question : qu'est-ce que ?, soit la question de l'essence
de la chose considérée, cette question se trouve étroitement liée à une
autre, celle de la finalité de la chose considérée : pourquoi cela est ? En vue
de quoi ? questions qui impliquent également de se prononcer sur les enjeux
et les perspectives du philosopher.
I – La nécessité de la philosophie en question
1) – Les préjugés de l’opinion commune
Une chose quelconque est dite nécessaire si elle ne peut pas ne pas être. En
ce qui concerne la philosophie, poser le problème de sa nécessité revient à
lui imposer un procès dans lequel elle se doit elle-même et elle seule, si elle
existe, d’assurer sa propre défense. Il lui incombe alors l’impérieuse et
délicate tâche de faire sa propre plaidoirie pour tenter d’esquiver les
attaques souvent imparables des réquisitoires toujours sévères qui lui sont
adressés.
Le premier réquisitoire contre la philosophie est celui de la foule c'est - à-
dire de ceux qui ne sont pas philosophes, ceux qui, comme le dit Bertrand
RUSSELL, « n’ont aucune teinture de philosophie » (cf. Problèmes de
philosophie, Trad. Guillemin, Paris : Payot 1968, p.182). La foule c’est en
quelque sorte l’opinion commune ou le sens commun. A la question de savoir
à quoi sert la philosophie, elle répond sans ambages qu’elle n’est d’aucune
utilité, qu’elle n’a aucun intérêt pour la vie pratique. Ainsi, l’homme
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ordinaire, qui est très attaché à la dimension matérielle de la vie et qui a une
vision très superficielle des choses, a coutume d’être hostile à l’égard de la
philosophie.
Pour lui en effet, la philosophie apparait comme une réflexion spéculative,
inutile et inefficace en ce sens qu’elle ne contribue pas à apporter une
réponse aux préoccupations concrètes des hommes. A ce titre, la philosophie
serait alors comme une évasion, une fuite hors de la réalité puisqu’elle ne
sert à rien et elle n’a aucune finalité d’ordre pratique. Elle serait un vain
bavardage, une somme d’élucubrations qui nous détachent du monde et
nous détournent des urgences auxquelles les hommes sont confrontés.
Aux yeux de Stéphane ROBILLIARD, « alors que nos questions appellent
souvent une réponse urgente, précise et opérationnelle, la philosophie nous
déçoit car elle prend son temps et refuse souvent de se prononcer dans
l’urgence, donne l’impression de noyer la question dans des considérations
bien plus générales et propose en guise de réponse soit d’autres questions
soit des énoncés subtils en théorie mais inapplicables en pratique » (cf.
Thèmes d’actualité philosophiques, Paris : éd. Vuibert 2003, p. 10).
Ce qu’il y a de pire c’est qu’au-delà de l’incapacité pratique de la philosophie
et de son caractère spéculatif, on peut noter que le philosophe lui-même ne
peut guère se servir de son art pour se tirer d’affaire, pour se sortir lui-même
de ses propres difficultés et des embarras dans lesquels il s’empêtre. Les
illustrations de cette idée ne manquent pas : l’anecdote racontée dans le
Théétète par PLATON au sujet de THALES en est une. En effet, un jour « il
observait les astres et comme il avait les yeux au ciel, il tomba dans un
puits. Une servante de Thrace, fine et spirituelle le railla, dit-on, en disant
qu’il s’évertuait à savoir ce qui se passait dans le ciel, et qu’il ne prenait pas
garde à ce qui était devant lui et à ses pieds. La même plaisanterie
s’applique à tous ceux qui passent leur vie à philosopher ». (Cf. Théétète
174a Trad. E Chambry, Paris Garnier, 1958, p.378).
Par-delà la personne de THALES qui est la figure philosophique la plus
marquante de son époque, c’est l’image même du philosophe qui est visée.
Il est habituellement présenté par le sens commun comme quelqu’un dont le
discours est si aérien et abstrait qu’il passe complètement à côté de la
réalité.
Le philosophe est vu comme un personnage étourdi et maladroit incapable
de trouver une solution à ses propres problèmes, parce que pris dans le
piège de ses méditations oiseuses et sans fin. Or à trop réfléchir, on n’agit
point et on sombre irrémédiablement dans l’irrésolution.
Sur un autre plan, la philosophie est perçue comme une menace pour l’ordre
existant. Elle est jugée comme dangereuse pour la société soucieuse de
contrôler et d’assujettir les libertés pour rétablir l’ordre. Le danger de la
philosophie réside précisément dans le fait qu’elle est une pensée libre et
foncièrement critique, une pensée qui dit non, qui pourfend les préjugés de
l’opinion commune.
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Le procès, la condamnation et l’exécution de SOCRATE sont une parfaite
illustration des rapports difficiles et souvent heurtés entre le philosophe et la
société dans laquelle il évolue.
2) – Les finalités de la philosophique réflexion
Il est nécessaire de voir si les reproches adressés à la philosophie sont, à
tout point de vue, admissibles. Les objections faites par le sens commun à la
philosophie peuvent-elles être vraiment crédibles quand on sait qu’elles
découlent le plus souvent de préjugés ou d’une vision très superficielle de la
nature véritable de la philosophie ? Il ne faut en aucune manière se fier aux
jugements hâtifs de l’opinion commune car, comme le soutient fort
justement BACHELARD, « L’opinion a en droit toujours tort. L’opinion pense
mal ; elle ne pense pas : elle traduit ses besoins en connaissance ». (La
formation de l’esprit de scientifique, Paris : éd. Vrin, 1980, p.14).
C’est par conséquent aux philosophes qu’il revient de répondre à la question
de savoir quelle est la nécessité de la philosophie ; c’est à eux qu’il incombe
de dire quelles sont les finalités de la réflexion philosophique ?
Il n’y a pas de doute que l’on fait à la philosophie une mauvaise querelle si
on se permet de la juger à partir des critères de l’utilité pratique. Pour le
sens commun, une chose quelconque n’est « utile » que si elle produit de la
richesse ou si elle procure une satisfaction d’ordre matériel. Mais si l’on en
croit le philosophe camerounais Ebénézer NJOH MOUELLE, il convient de
souligner avec force « qu’on ne pourrait demander au philosophe dans le
contexte de « la bataille du développement de combler les vides avec des
ponts, des machines, des routes bitumées, etc., comme on le demande aux
divers ingénieurs ». (Cf. « Les tâches de la philosophie en Afrique », in la
Revue Abbia n°22, Yaoundé, 1969, p.76.). Il ne revient pas au philosophe de
s’investir sur le terrain de l’action ni à la philosophie de manifester une
quelconque utilité pratique.
Il convient de faire remarquer que la réflexion philosophique vise tout
d’abord une finalité d’ordre intellectuel. Sa mission consiste à exercer l’esprit
et à susciter l’éveil de l’intelligence et la curiosité intellectuelle. Aux yeux de
Bertrand RUSSELL la nécessité et l’importance de la philosophie résident
précisément dans l’incertitude qu’elle promeut, dans le questionnement
incessant qu’elle suscite. Le questionnement philosophique nous libère en
effet de l’engourdissement dans lequel nous ont plongés la tyrannie de
l’habitude et les préjugés du sens commun depuis notre plus tendre enfance.
En effet « dès que nous commençons à penser philosophiquement (…) nous
voyons que même les questions les plus ordinaires de la vie quotidienne
posent des problèmes auxquels on ne trouve que des réponses très
incomplètes ». Aussi la tâche de la philosophie consiste-t-elle à faire «
disparaitre le dogmatisme quelque peu arrogant de ceux qui n’ont jamais
parcouru la région du doute libérateur, et elle garde intacte notre sens de
l’étonnement en nous faisant voir les choses familières sous un aspect
nouveau ». (Problèmes de philosophie, Op. cit., p.183
La réflexion philosophique favorise chez ceux qui la pratiquent une ouverture
d’esprit par laquelle ils peuvent se libérer de la platitude de ce qui est, de
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l’ordinarité de ce qui est vécu et s’enrichir par la pensée du possible, du
nouveau.
La finalité de la philosophie consiste par ailleurs à aider l’être humain à se
préoccuper de la quête du sens de la vie. En effet, la vie humaine ne porte
pas en elle sa justification. La conscience humaine est nécessairement
assaillie par tant de questions angoissantes qui révèlent l’incomplétude
radicale de son existence.
Selon NJOH MOUELLE, « s’il y a un besoin de philosophie, c’est qu’il y a un
manque dans la réalité, de l’irréalité dans la réalité, de l’inhumain dans
l’humain (…). C’est à partir du manque que nous discernons dans le réel que
nous philosophons comme pour résoudre, supprimer l’insatisfaction née de
la prise de conscience de ce manque ou de cette absence ». (Les tâches de
la philosophie en Afrique, Op. cit., p.76).
Ainsi, l’homme ne s’adonne pas à la réflexion philosophique par une simple
fantaisie. S’il le fait c’est bien parce que l’existence du monde et sa propre
présence au monde ne se justifient pas pleinement. Il faut philosopher pour
se donner une raison d’être.
L'habileté à jongler avec les concepts peut apparaître à cet égard presque
suspecte, si elle n'est pas mue par le souci de progresser et vers la vérité et
vers le bien, ce que la théorie des vertus aide à comprendre.
D’où tout le sens de ce propos de SÉNÈQUE dans sa Lettre XVI à Lucilius, à
propos de l'utilité de la philosophie : « Demande-toi surtout si c'est dans la
philosophie ou dans la vie que tu as fait des progrès. La philosophie n'est pas
un art destiné à la foule ; elle n'est pas faite pour un vain étalage ; elle
consiste, non dans les mots, mais dans les choses. Elle ne sert pas à donner
du charme à nos journées, à supprimer ce que nos loisirs auraient de
fastidieux : elle forme l'âme, elle la façonne, ordonne la vie, règle les actions,
montre ce qu'on doit faire et ne pas faire, prend place au gouvernail et dirige
au milieu des écueils la course du navigateur. Sans elle, pas de sécurité : à
toute heure, mille faits se produisent qui exigent ses conseils, ses directions
»
Toutefois, mettre en relief les finalités de la philosophie ne peut empêcher
de poser le problème de son actualité dans le monde moderne.
LEÇON II PERSPECTIVES DE LA RÉFLEXION PHILOSOPHIQUE
II – Philosopher aujourd’hui
1) – L’ère de l’hégémonie technoscientifique
L’existence de la philosophie se justifie-t-elle dans le monde actuel ? Si cette
question fait partie de celle qui, à notre époque sont les plus discutées, la
principale raison en est que celle-ci est profondément marquée par le
triomphe de la science et de la technique. Ainsi, il convient de se demander
si la philosophie peut résister à l’omniprésence de l’hégémonie
technoscientifique.
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On sait que pendant l’antiquité, la philosophie et la science étaient unies,
elles sont nées au même moment chez les Grecs. Leur apparition inaugurait
une nouvelle ère dans le domaine des connaissances : c’est la naissance
d’un savoir pur et désintéressé qui s’élève au-dessus des préoccupations
utilitaires de la vie pratique. Il s’agissait moins pour les Grecs de transformer
la nature que de s’en faire une représentation unifiée, cohérente et
rationnelle.
Mais, au XVIIe siècle, l’alliance de la philosophie et de la science va se briser.
Cette rupture découle du fait que la science abandonne l’idéal d’une
connaissance pure et désintéressée et s’oriente vers une vaste entreprise de
transformation et de domination technique du monde. En faisant usage de la
méthode expérimentale, des sciences positives comme la physique, la
chimie et la biologie s’émancipent de la philosophie et se développent de
façon spectaculaire. Ces sciences font rapidement preuve d’efficacité car
elles réussissent à réaliser le pari cartésien qui consiste à assurer à l’être
humain une plus grande suprématie sur la nature. Celui-ci devient, du fait de
l’ingéniosité scientifique qu’il acquiert, l’artisan de son propre bonheur. Dans
la vie de tous les jours, des mutations fulgurantes s’opèrent à un rythme
insoutenable et à tous les niveaux. Et pour beaucoup d’esprits de ce monde,
le succès des sciences est de toute évidence synonyme d’échec de la
philosophie.
Si l’on en croit Karl JASPERS, on peut situer cet échec de la philosophie dans
son caractère incertain. En effet, « Pour quiconque croit à la science, le pire
est que la philosophie ne fournit pas de résultats apodictiques, un savoir que
l’on puisse posséder. Les sciences ont conquis des connaissances certaines
qui s’imposent à tous, la philosophie, elle, malgré l’effort des millénaires n’y
a pas réussi (…). En philosophie, il n’y a pas d’unanimité établissant un
savoir définitif ». (Karl Jaspers, Introduction à la philosophie, trad. Jeanne
HERSCH, Paris : Librairie Plon 2003, p5-6).
La philosophie étant dorénavant dessaisie de la quasi-totalité de son
domaine, du fait de l’indépendance des sciences positives à son égard, se
réduit à de vaines spéculations sur des questions insolubles. Elle devient
comme le disait KANT un champ de bataille ou s’affrontent les systèmes
philosophiques, et où il n’y a ni vainqueur ni vaincu.
A l’opposé des sciences, on ne note aucun progrès en philosophie. Selon
JASPERS, si du point de vue scientifique « nous en savons plus qu’Hippocrate
», au plan de la pensée philosophique « nous ne pouvons guère prétendre
avoir dépassé Platon. C’est son bagage scientifique qui est inférieur au
nôtre. Pour ce qui est chez lui à proprement parler recherche philosophique,
à peine l’avons-nous peut être rattrapé ». (Ibid., p. 6.) On voit donc qu’au fil
des siècles ce que nous savons dans le domaine des sciences a beaucoup
évolué là où nos préoccupations philosophiques sont quasiment toujours les
mêmes.
Aussi avec l’avènement des sciences positives et leur développement sans
précédent, on assiste à l’émergence de courants de pensée idéologiques qui
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relèguent la philosophie au dernier plan : il s’agit essentiellement du
positivisme et du pragmatisme.
L’une des particularités du positivisme, c’est de faire l’apologie de la science
et de négliger toutes les considérations de type philosophico métaphysique.
Le pragmatisme est un courant de pensée idéologique qui partage avec le
positivisme comtien l’idée d’un rejet de la philosophie dans la mesure où elle
s’inscrit dans une perspective spéculative et contemplative.
Les principaux initiateurs de ce courant sont Charles Sanders PEIRCE (1839-
1914) et William JAMES (1842-1910). Pour eux, la philosophie doit s’adapter
à la mentalité pragmatique de notre époque. Et pour l’y amener, il convient
de la débarrasser de sa gangue métaphysique. Pour les théoriciens du
pragmatisme, il faut se défaire de cette conception chimérique de la vérité
absolue, entendue comme parfaite adéquation de l’idée à la réalité. Le vrai,
c’est plutôt l’idée qui se matérialise sur le plan de l’expérience physique. Le
vrai, c’est ce qui réussit, c’est l’utile et l’avantageux. Est vrai une idée
rentable, efficace sur laquelle on peut se fonder pour agir. Donc la
philosophie doit cesser d’être une théorie pour se muer en activité.
Mais il y a lieu de se demander si les idéologies régnantes de notre monde
soumis à la domination des objets de consommation, de la machine et de la
logique boursière et mercantiliste ne cherche pas à dévoyer la philosophie
de sa véritable nature. D’où la question de sa vocation dans notre époque et
celle de ses chances de survie.
2) – La renaissance de la pensée philosophique
Pour examiner les chances de survie de la philosophie dans notre époque, il
est tout d’abord nécessaire de préciser qu’elle n’est pas et ne saurait être,
loin s’en faut, une science encore moins une technique. Elle n’a guère pour
visée de connaitre le monde naturel. Ce rôle incombe aux sciences
particulières.
Elle n’a pas non plus la vocation pragmatique de transformer le monde.
Aussi n’a-t-elle pas à rivaliser avec la science dans le domaine de la
connaissance, ni avec la technique sur le terrain de l’action. C’est pourquoi, il
n’est pas exact d’affirmer que les progrès scientifiques et les avancées
technologiques compromettent l’existence de la philosophie.
Bien au contraire, au lieu de faire disparaitre la philosophie ou de constituer
pour elle une menace, les progrès de la science et de la technique sont un
objet de réflexion philosophique. En vérité, c’est la vie humaine elle-même
qui intéresse la pensée philosophique. C’est l’art, la religion, le mythe, la
politique, la science, la technique, etc., en tant qu’ils sont des manifestations
de la vie humaine, qui interpellent au plus haut point la réflexion
philosophique. Ainsi, la connaissance scientifique du monde, le processus par
lequel elle s’élabore, les méthodes d’approche dont elle se sert et les
conclusions auxquelles elle aboutit intéressent le philosophe dans une
perspective d’ordre épistémologique. Car le savoir seul ne suffit pas. Il
faut aussi s’interroger sur ses fondements, ses finalités et sa valeur. Or cette
vocation n’incombe pas aux savants, elle revient plutôt aux philosophes.
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En effet l’activité scientifique et technique pose, aujourd’hui, de nouveaux
problèmes à la vie humaine. Ces problèmes ont pour noms : manipulation
génétique, destruction de la couche d’ozone par les gaz à effet de serre,
armes de destruction massive, etc. Par la puissance technique que lui
confère la science, l’homme exerce de plus en plus une mainmise sur la
nature environnante. Seulement, on peut regretter que l’augmentation de
son pouvoir d’action sur la nature et sur lui-même se traduise aussi par
l’accroissement de son pouvoir de nuire, de se détruire et de détruire son
cadre de vie. Ainsi est-il à craindre que l’homme devienne l’artisan potentiel
de son propre anéantissement.
Faut-il faire tout ce qui est techniquement réalisable ? Doit-on aller dans le
sens de l’amélioration génétique de notre espèce si la science nous en
donne les capacités ? Si de telles questions et tant d’autres du même genre
sont induites par le développement de la connaissance scientifique, ce n’est
pas à la science qu’il revient de leur apporter une réponse car elle est
axiologiquement neutre : elle n’a pas à prendre position sur le problème de
la valeur d’une connaissance ou d’une technique donnée. Cette vocation
éthique est dévolue à la philosophie.
En outre ce qui explique de façon décisive l’actualité et la nécessité de la
philosophie dans le monde moderne c’est le fait que, malgré le
développement sans précédent des connaissances scientifiques et
techniques, les sociétés de notre temps sont plus que jamais confrontées à
la lancinante question du sens de la vie. La remarque du prix Nobel de
physique Steven WEINBERG confirme amplement ce fait : « plus nous
comprenons le monde, plus il nous semble dépourvu de signification » (cf.
Les Trois premières minutes de l’univers, Paris : seuil, 1978, p.179). En effet
dans tous les domaines, en astrophysique, en chimie, en microbiologie, en
cybernétique, les découvertes se multiplient, mais notre ignorance au sujet
du monde et de notre propre présence au monde s’étend de façon
incommensurable.
Selon Edgar MORIN, « les progrès de la certitude scientifique apportent un
progrès de l’incertitude. Ainsi, nous connaissons de mieux en mieux la
nature et la composition physique de l’univers, le mode de formation de ses
étoiles et de ses atomes (…), mais nous sommes de plus en plus incertains
sur son origine, sa destination, notre destinée. Toute connaissance gagnée
sur l’ignorance débouche sur un océan d’inconnaissance ». (Pour Entrer dans
XXIe siècle, Paris : seuil, 2004, p. 75).
Plus nous avons de connaissance sur les faits, sur le caractère phénoménal
des choses, plus encore leur sens profond, leur raison d’être, leur nature
nouménale, nous échappe. En vérité, notre inconnaissance ne fera que
s’étendre davantage car, en tant qu’humains, les sciences que nous aimons
et que nous cultivons de nos jours sont en crise car elles ne nous
renseignent que sur la phénoménalité des choses. C’est tout le sens qu’il
faut donner au propos d’Edmund HUSSERL : « De simples sciences de faits
forment une simple humanité de fait (…). Dans la détresse de notre vie,
cette science n’a rien à nous dire. Les questions qu’elle exclut par principe
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sont précisément les questions les plus brûlantes à notre époque
malheureuse pour une humanité abandonnée aux bouleversements du
destin ». (La Crise des sciences européennes et la phénoménologie
transcendantale, Paris : Gallimard, 1970 p.10.) Une simple science de faits
ne peut guère suffire à étancher la soif spirituelle de « l’animal
métaphysique » qu’est l’être humain. Par-delà la connaissance des faits il lui
est nécessaire de s’élancer vers l’incessante quête du sens de sa vie. Et la
philosophie est une pensée plus que nécessaire pour assumer la mission
d’une quête aussi cruciale.