ÉCOLE NATIONALE D’ÉCONOMIE APPLIQUÉE INSTITUT SOUS-RÉGIONAL DE
DEPARTEMENT DE LA STATISTIQUE ET DE STATISTIQUE ET D’ÉCONOMIE APPLIQUÉE
LA DÉMOGRAPHIE ISSEA – YAOUNDÉ
ENEA-DSD – DAKAR
AVRIL 2005
CONCOURS INGÉNIEURS DES TRAVAUX STATISTIQUES
ITS Voie A
1ère COMPOSITION DE MATHÉMATIQUES
(Durée de l’épreuve : 4 heures)
Attention !
L’exercice n° 1 de la présente épreuve est OBLIGATOIRE et toute note
strictement inférieure à 6 à cet exercice sera éliminatoire (chaque question de
l’exercice n° 1 étant notée sur 1 point).
Globalement, cet exercice n’entre toutefois que pour un cinquième dans la
note finale de cette première épreuve de mathématiques.
Exercice n° 1
1. Calculer une primitive de 5
x sur l’intervalle ]0, + ∞ [
1
ex
2. Calculer ∫0 1 + e x dx
3. Donner l’équation de la droite dans le plan qui passe par les points A(1,1) et B(2,-1).
4. Résoudre l’équation : ( Ln x) 2 − Ln x − 6 = 0 , où Ln désigne le logarithme népérien.
e x +1
5. Calculer la dérivée de f ( x ) =
x2 +1
6. Déterminer les réels a, b, c pour que le polynôme P( x) = ax 2 + bx + c vérifie
3
P(1) = 0, P(3) = −2 et P (4) = −
2
7. Ecrire le nombre suivant 2,3535353535…., dont le développement décimal est infini et
périodique, sous la forme d’une fraction.
x2 − 1
8. Résoudre l’inéquation <0
x−2
9. Déterminer la limite de la suite (U n ) n∈ N définie par récurrence par : U n +1 = (U n ) 2
1
et U 1 =
3
1 + x3
10. Calculer Lim
x →+∞ ex
Exercice n° 2
x4
Soit f la fonction définie sur ]1, + ∞[ par : f ( x ) =
x 2 −1
c
¶ Trouver des nombres réels a, b, c tels que f ( x ) = ax 2 + b +
x −1
2
· Etudier les limites de f en 1 et en + ∞ .
¸ Soit P la courbe représentative de la fonction g définie sur ]1, + ∞[ par : g ( x) = x 2 + 1
- Quelle est la limite de f ( x ) − g ( x) quand x tend vers + ∞ ?
- Etudier la position de la courbe représentative de f par rapport à P.
¹ Calculer la dérivée de f et étudier ses variations.
º Tracer le graphe de f et la courbe P.
Exercice n° 3
1 1
¶ Montrer que pour tout entier n>0, on a : < Ln( n + 1) − Ln( n) < , où Ln désigne
n +1 n
le logarithme népérien.
n
1
· En déduire la nature de la suite ∑p
p =1
et trouver un équivalent simple de cette suite.
Exercice n° 4
On considère la fonction f définie sur l’ensemble R des nombres réels par :
e x − e −x
f (x ) =
2
¶ Etudier les variations de f et tracer son graphe.
· Montrer que f est bijective sur R + et déterminer son application réciproque
notée f −1 .
¸ Tracer le graphe de f −1 .
¹ Exprimer le carré de f en fonction du carré de sa dérivée.
f
º Etudier les variations de la fonction h = et tracer son graphe.
f'
Exercice n° 5
Dans une population la probabilité de naissance d’un garçon est de 0,52.
On sait d’autre part que 2% des filles et 1% des garçons présentent à la naissance
une luxation congénitale de la hanche.
On considère les événements suivants :
G : naissance d’un garçon
F : naissance d’une fille
L : le nouveau-né souffre d’une luxation de la hanche.
¶ Déterminer les probabilités de « L sachant G » (notation L/G) et de « L sachant F »
(notation L/F).
· Calculer les probabilités des événements « G et L » et « F et L ». En déduire la
probabilité de L.
¸ Quelle est la probabilité qu’un nouveau-né présentant une luxation soit une fille ?
¹ Dans une maternité il naît en moyenne 20 enfants par semaine.
- Quelle est la probabilité qu’aucun de ces nouveau-nés ne présente de
luxation de la hanche ?
- Quelle est la probabilité qu’au moins un de ces nouveau-nés présente une
telle luxation ?
EXERCICE n° 6
Soit f une fonction continue, définie de l’intervalle [a, b ] sur R . On suppose que pour
tous c et d de cet intervalle, il existe e compris entre c et d tel que
f (e) = f ( a) ou f ( e) = f (b)
Montrer que f ( a) = f (b )
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LA DÉMOGRAPHIE ISSEA – YAOUNDÉ
ENEA-DSD – DAKAR
AVRIL 2005
CONCOURS INGÉNIEURS DES TRAVAUX STATISTIQUES
ITS Voie A
ORDRE GÉNÉRAL
(Durée de l’épreuve : 3 heures)
Les candidats traiteront au choix l’un des trois sujets suivants.
Sujet n° 1
De quelle vérité l’opinion est-elle capable ?
Sujet n° 2
Dans quelle mesure l’école est-elle aujourd’hui un facteur d’intégration sociale ?
Sujet n° 3
Les hommes ont-ils besoin d’être gouvernés ?
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CONCOURS INGÉNIEURS DES TRAVAUX STATISTIQUES
ITS Voie A
2ème COMPOSITION DE MATHÉMATIQUES
(Durée de l’épreuve : 3 heures)
Exercice n° 1
1. R désigne l’ensemble des nombres réels. Résoudre, dans RxR , le système :
x ≥ 0, y ≥ 0
2
(S) x − y = 2 2
2
2 2
x y = 2
π
i
2. On considère le nombre complexe Z = 2e 8
a) Vérifier que : Z 2 = 2 2 (1 + i )
b) On pose Z = x + i y. Vérifier que x=0 et y = 0 et que le couple (x, y) est solution du
système (S).
π π
c) En déduire les valeurs exactes de cos et sin .
8 8
3. a) En utilisant les formules d'Euler, démontrer que pour tout réel a, on a :
1 + cos( 2α )
cos 2 α =
2
1 − cos( 2α )
sin 2 α =
2
b) En choisissant convenablement a, retrouver le résultat de la question 2. c).
Exercice n° 2
1. On rappelle que la factorielle d’un entier naturel n est l'entier noté n! défini par :
n ! = 1 x 2 x 3 x…x n pour n = 1 et 0! =1
a) Calculer 4!, 5! et 6!.
b) Démontrer, par récurrence, que pour tout entier k = 1 on a : k !≥ 2 k −1
c) Déterminer le plus petit entier n tel que : n!≥ 10 7
2. On considère la suite (u n ) définie par :
n
1
un = ∑
k = 0 k!
a) Calculer u 0 , u1 , u 2 et u3 .
b) Démontrer que la suite (u n ) est strictement croissante.
n
1
c) Démontrer que : u n ≤ 1 + ∑
k =1 2 k −1
1
n
1
et que : ∑2 k −1
= 21 − n . En déduire une majoration de ( u n ) .
2
k =1
d) En déduire que la suite (u n ) converge. (On ne demande pas de calculer sa limite.)
3. On considère la suite ( v n ) définie par :
1
vn = un +
n!
a) Calculer v0 , v1 , v 2 et v3 . Démontrer que la suite ( vn ) n≥ 2 est strictement décroissante.
En déduire que les suites (u n ) n≥ 2 et ( vn ) n≥ 2 sont adjacentes.
On note l leur limite commune.
b) Donner, en le justifiant, une valeur approchée par défaut de l, à 10 −7 près. (On pourra
utiliser la question 1.c).)
Problème
Partie A
On désigne par g la fonction définie sur R par :
g ( x ) = e x ( x − 1) + 1
1) Calculer la dérivée g' de la fonction g et en déduire les variations de la fonction g.
2) Démontrer que g(x) = 0 pour tout x réel.
Partie B
On considère la fonction intégrale I définie pour tout x de R par :
x
I ( x) = ∫ e t ( x − t ) dt
0
1) En intégrant par parties, démontrer que : I ( x) = e x − (1 + x)
2) Soit x un réel positif. Démontrer que pour tout t ∈ [0, x] , on a : 1 ≤ e t ≤ e x
En déduire que pour tout x positif, on a l'encadrement :
x2 x 2e x
≤ I (x ) ≤
2 2
3) Trouver de la même manière un encadrement de I(x) pour tout x négatif.
e x − (1 + x)
4) En déduire la limite : lim
x→ 0 x2
Partie C
On désigne par f la fonction définie pour x réel non nul par :
e x −1
f (x ) =
x
On note C sa courbe représentative.
1) Étud ier les limites de f en -8 et en +8 . Préciser les éventuelles asymptotes.
2) Démontrer que f se prolonge par continuité en 0 par une fonction que l'on notera encore f .
Que vaut f (0) ?
3) Étudier la dérivabilité de f en 0. (On pourra utiliser la question 4 de la partie B.)
4) Calculer la dérivée f ' de f et préciser son signe. En déduire le sens de variation de f sur R.
5) Déterminer une équation de la tangente T à C au point d'abscisse 0.
6) Tracer dans un repère orthonormal la droite T puis la courbe C de la fonction f.
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CONCOURS INGÉNIEURS DES TRAVAUX STATISTIQUES
ITS Voie A
CONTRACTION DE TEXTE
(Durée de l’épreuve : 3 heures)
Ce texte est tiré du livre de Mihaly Csikszentmihalyi dont le titre est: "VIVRE,
la psychologie du bonheur" paru aux éditions Robert Laffont en janvier 2004. Il doit
être résumé en 250 mots, plus ou moins 10%.
La qualité de l'expérience vécue
Bonheur et expérience vécue
Il y a deux mille trois cents ans, Aristote déclarait que par dessus tout, les femmes et
les hommes cherchent le bonheur. Tandis que le bonheur est convoité pour lui-même,
tout autre but - santé, beauté, richesse ou puissance - est désiré tant qu'il est censé nous
rendre heureux. Bien des choses ont changé depuis Aristote et notre compréhension du
monde s'est considérablement élargie ; les dieux des Grecs semblent bien impuissants face
aux pouvoirs que détient l'humanité actuelle. Pourtant, pour ce qui a trait au bonheur, peu de
changements sont apparus au cours des siècles, notre compréhension en la matière a peu
progressé et nous n'avons rien appris concernant les façons d'accéder à cette bienheureuse
condition.
De nos jours, nous sommes en bien meilleure santé, nous pouvons espérer vivre
plus longtemps, nous sommes entourés d'objets de luxe et de commodités inexistantes
autrefois (il n'y avait pas de toilettes dans le palais du Roi-Soleil, les chaises étaient rares
dans les châteaux médiévaux, et l'empereur romain ne pouvait regarder la télé),
nous disposons de connaissances scientifiques stupéfiantes, mais si la majorité des gens se
dit heureuse, bon nombre d'individus considèrent que leur vie se passe dans l'anxiété ou
l'ennui.
Est-ce que le sort de l'humanité est qu'elle demeure insatisfaite, chacun désirant
plus qu'il ne peut avoir ? Est-ce que le malaise qui gâte souvent de précieux moments
provient du fait que l'individu cherche le bonheur au mauvais endroit ?
Les connaissances de la psychologie moderne ont pour objectif d'explorer cette
question ancienne : Quand les gens se sentent-ils le plus heureux ? Il y a vingt-cinq ans,
j'ai fait une "découverte" à propos du bonheur. Elle est maintenant assez connue mais
demeure inexpliquée. Aussi ai-je passé ce quart de siècle à examiner ce phénomène
insaisissable. Cette découverte est fort simple : le bonheur n'est pas quelque chose qui
arrive à l'improviste ; il n'est pas le résultat de la chance ; il ne s'achète pas et ne se
commande pas ; il ne dépend pas des conditions externes mais plutôt de la façon dont elles
sont interprétées. Le bonheur est une condition qui doit être préparée, cultivée et protégée
par chacun. Les gens qui apprennent à maîtriser leur expérience intérieure deviendront
capables de déterminer la qualité de leur vie et de s'approcher aussi près que possible de ce
qu'on appelle être heureux.
Nous ne pouvons pas atteindre le bonheur en le cherchant consciemment. Comme
le disait le grand philosophe anglais J. S. Mill (1806 - 1873 ) :
"Demandez-vous si vous êtes heureux et vous cessez de l'être". C'est par le plein
engagement dans chaque détail de sa vie qu'il est possible de trouver le bonheur et non par
une recherche directe. Le psychologue autrichien Victor Fran le formule joliment :
"Ne visez pas le succès - plus vous le cherchez, plus vous courez le risque de le
rater. On ne peut pas pourchasser le succès, pas plus que le bonheur ; il doit s'ensuivre ou
survenir... comme l'effet non recherché d'un engagement personnel dans un projet plus
grand que soi".
Alors, comment parvenir à ce but insaisissable qui ne peut être atteint par une route
directe ? Mes vingt-cinq années de recherche m'ont convaincu qu'il existe un moyen : c'est
un chemin circulaire qui commence par le contrôle du contenu de sa conscience.
Les perceptions qui arrivent au cerveau sont le produit de plusieurs forces qui
façonnent l'expérience vécue ; elles influencent l'humeur et l'individu. La plupart des forces
en question sont hors du contrôle de la personne. Peut-on changer son tempérament ?
Peut-on influencer sa taille ou son intelligence ? Peut-on choisir ses parents ou son lieu de
naissance ? Les instructions contenues dans les gènes, la loi de la gravité ou la qualité de
l'air font également partie des innombrables choses qui influencent ce que nous voyons,
la façon dont nous nous sentons et ce que nous faisons. Il n'est donc pas surprenant
qu'autant de gens croient que notre sort est déterminé par des agents externes.
Pourtant, il nous est arrivé à tous, à certains moments, de nous sentir, non pas
assaillis par des forces anonymes, mais dans le plein contrôle de nos actions, dans la
parfaite maîtrise de notre vie. Dans ces rares occasions, nous éprouvons un enchantement
profond longtemps vénéré qui devient une référence, un modèle indiquant ce que notre vie
devrait être.
Voilà ce que nous entendons par expérience optimale. C'est ce que ressent le
navigateur quand le vent fouette son visage et que le bateau fend la mer - les voiles,
la coque, le vent et la mer créent une harmonie qui vibre dans ses veines ; c'est ce
qu'éprouve l'artiste peintre quand les couleurs s'organisent sur le canevas et qu'une nouvelle
oeuvre (une création) prend forme sous la main de son créateur ébahi ; c'est le sentiment
d'un père ou d'une mère) face au premier sourire de son enfant. De pareilles expériences
intenses ne surviennent pas seulement lorsque les conditions externes sont favorables.
Des survivants des camps de concentration qui ont connu des conditions terribles et frôlé la
mort se rappellent souvent, qu'au milieu de leurs épreuves, ils ont vécu de riches et intenses
expériences intérieures en réaction à des événements aussi simples que le chant d'un
oiseau, la réussite d'une tâche difficile, la création d'une poésie ou le partage d'un croûton
de pain.
Contrairement à ce que croient bien des gens, des expériences comme celles-là,
les meilleurs moments de la vie n'arrivent pas lorsque la personne est au repos (même si le
repos peut être fort agréable après l'effort). Ces grands moments surviennent quand le corps
ou l'esprit sont utilisés jusqu'à leurs limites dans un effort volontaire en vue de réaliser
quelque chose de difficile et d'important.
L'expérience optimale est donc quelque chose que l'on peut provoquer, l'enfant qui
place avec des doigts tremblants le dernier bloc sur la haute tour qu'il a construite, le nageur
qui fait ses longueurs en essayant de battre son propre record, le violoniste qui maîtrise un
passage difficile. Pour chacun, il y a des milliers de possibilités ou de défis susceptibles de
favoriser le développement de soi (par l'expérience optimale).
De telles expériences intenses ne sont pas nécessairement plaisantes au moment
où elles se produisent. Le nageur peut avoir les muscles endoloris, les poumons brûlants et
être lui-même écrasé de fatigue ; pourtant, ces moments peuvent compter parmi les
meilleurs de son existence. Le contrôle de sa vie n'est jamais facile et peut même être
douloureux ; mais l'expérience optimale que produisent ces instants donne un sentiment de
maîtrise qui s'approche d'aussi près que l'on puisse l'imaginer de ce qu'on appelle le
bonheur.
Au cours de mes recherches, j'ai essayé de comprendre le mieux possible comment
les gens se sentent quand ils sont au maximum de l'enchantement et pourquoi ils le sont.
Au cours des premières études, nous avons interrogé des centaines "d'experts" - artistes,
athlètes, musiciens, joueurs d'échec, et chirurgiens - qui consacraient la majeure partie de
leur temps à leurs activités de prédilection. Dans le but de rendre compte de leur expérience
intime, j'ai développé la théorie de l'expérience optimale qui correspond à l'état dans lequel
se trouvent ceux qui sont fortement engagés dans une activité pour elle-même ; ce qu'ils
éprouvent alors est si agréable et si intense qu'ils veulent le revivre à tout prix, uniquement
pour le simple plaisir généré par l'activité elle-même.
Le modèle théorique a été mis à l'épreuve auprès de milliers de personnes
interrogées par les membres de mon équipe (de l'université de Chicago) et, ensuite, par des
collègues à travers le monde. Les résultats ont démontré que l'expérience optimale était
décrite de la même façon par les femmes et les hommes, les jeunes et les moins jeunes,
les gens de différentes conditions sociales et de différentes cultures.
L'expérience optimale n'est pas un privilège propre aux sociétés riches et
industrialisées ; elle est rapportée essentiellement dans les mêmes termes par des femmes
âgées de Corée, des adultes de l'Inde et de la Thaïlande, des adolescents de Tokyo,
des bergers navajos, des bergers des Alpes italiennes et des ouvriers assignés aux lignes
d'assemblage à Chicago. (....)
Les caractéristiques de l'expérience optimale
La première surprise révélée par les études, fut la similitude existant entre des
activités très différentes lorsque tout se déroule particulièrement bien. Selon toute
apparence, ce qu'éprouve un nageur qui traverse la Manche est à peu près identique à
l'expérience intérieure d'un joueur d'échecs en plein tournoi ou d'un alpiniste qui gravit la
montagne. Ces mêmes sentiments sont également partagés, pour une large part, par des
musiciens qui composent une pièce et des adolescents qui participent à un championnat de
basket.
La seconde surprise fut de découvrir que les gens décrivent leur enchantement à
peu près de la même façon, sans égard à la culture, à la classe sociale, à l'âge et au sexe.
Ce qu'ils font lorsqu'ils éprouvent l'expérience intense varie considérablement - le vieux
Coréen médite, le jeune Japonais fait de la moto avec sa bande, etc. - , mais, lorsqu'ils
décrivent comment ils se sentent, c'est à peu près dans les mêmes termes. Les raisons pour
lesquelles ils éprouvent de l'enchantement se ressemblent également. Bref, l'expérience
optimale semble être la même partout dans le monde et pour un grand nombre d'activités.
La phénoménologie de l'expérience optimale comporte huit caractéristiques
majeures :
1. la tâche entreprise est réalisable mais constitue un défi et exige une aptitude
particulière
2. l'individu se concentre sur ce qu'il fait
3. la cible visée est claire
4. l'activité en cours fournit une rétroaction immédiate
5. l'engagement de l'individu est profond et fait disparaître toute distraction
6. la personne exerce le contrôle sur ses actions
7. la préoccupation de soi disparaît, mais, paradoxalement, le sens du soi
est renforcé à la suite de l'expérience optimale
8. la perception de la durée est altérée
La combinaison de ces éléments produit un sentiment d'enchantement profond qui
est si intense que les gens sont prêts à investir beaucoup d'énergie afin de le ressentir à
nouveau. Nous allons considérer chacun des éléments afin de mieux comprendre ce qui
rend cette expérience si gratifiante. Cette connaissance devrait nous aider à mieux contrôler
notre conscience et à convertir la monotonie de la vie quotidienne en expériences
contribuant à l'accroissement de soi.
Défi et habileté
Quelqu'un peut éprouver une grande joie, une extase sans grande raison
apparente : elle est déclenchée par une mélodie qui survient, par un beau panorama ou
encore provient simplement d'un sentiment de bien-être. Cependant, dans la grande majorité
des cas, l'expérience optimale se produit quand une activité est dirigée vers un but et
gouvernée par des règles, une activité qui représente une certaine difficulté (un défi),
qui exige l'investissement de l'énergie psychique et qui ne peut être réalisée sans les
aptitudes requises. Il convient également de noter tout de suite que l' "activité" et l' "aptitude"
dont il est question ne doivent pas être comprises seulement au sens physique.
Par exemple, une activité très fréquemment mentionnée est la lecture. Cette dernière
requiert de l'attention, elle a un but et requiert la connaissance du langage écrit. Elle n'exige
pas seulement de savoir lire mais aussi de savoir lire les mots en images, d'avoir de
l'empathie à l'endroit des personnages fictifs, de reconnaître le contexte historique et
culturel, d'anticiper les tournants de l'intrigue, d'évaluer le style de l'auteur, etc.
La capacité de manipuler l'information symbolique est une "aptitude" comme l'est
celle du mathématicien qui façonne les relations quantitatives ou logiques et celle du
musicien qui combine les sons. La relation à autrui est une autre activité agréable,
universellement reconnue. A première vue, il peut sembler qu'aucune aptitude ne soit
nécessaire pour profiter d'une activité aussi simple que bavarder ou plaisanter avec d'autres
personnes. Mais, de toute évidence, celle-ci est indispensable et les personnes qui sont
avant tout préoccupées d'elles-mêmes, comme peuvent l'être les timides, redoutent les
contacts informels et évitent la compagnie des autres.
Toute activité comporte un ensemble de possibilités d'action ou un "défi" qui
requièrent des aptitudes appropriées. Pour ceux qui n'ont pas les aptitudes requises,
l'activité ne représente pas un défi, elle n'est pas intéressante ou n'a tout simplement pas de
sens. L'échiquier qui intéresse tant le joueur d'échecs, laisse indifférent celui qui n'en connaît
pas les règles ; les montagnes ne sont que d' immenses masses rocheuses pour la plupart
des gens, mais elles représentent pour l'alpiniste, un ensemble complexe de défis physiques
et mentaux.
La compétition fournit des défis ; d'où l'intérêt des jeux et des sports qui opposent
deux personnes ou deux équipes. "Celui qui lutte contre nous, écrit Edmund Burke, renforce
nos muscles et aiguise nos aptitudes ; notre adversaire est notre complice." Les défis de la
compétition peuvent donc être très stimulants et très agréables. Cependant lorsque le désir
de bien jouer est remplacé par celui de gagner (et parfois à tout prix), l'agrément tend à
disparaître. La compétition est agréable lorsqu'elle tend à perfectionner ses aptitudes ;
elle ne procure plus grand plaisir lorsque la victoire devient une fin en elle-même.
Les défis ne se limitent pas aux activités physiques ou compétitives ; ils procurent
des enchantements même dans des situations où on ne s'y attendait pas. Bien des gens
pensent, par exemple, que le plaisir artistique provenant de la vue d'une toile est le simple
fruit d'un processus immédiat ou intuitif, mais, pour un expert en matière d'art, c'est autre
chose : "certaines toiles sont si peu complexes qu'elles ne vous donnent aucune émotion,
mais il y en a d'autres qui vous offrent une sorte de défi... ce sont celles-là, qui vous restent
à l'esprit, qui sont vraiment intéressantes." En d'autres termes, même le plaisir que l'on peut
tirer d'une oeuvre dépend du défi que l'oeuvre contient.
Les activités qui procurent plaisir et enchantement ont souvent été inventées à cet
effet. Les jeux, les sports, la lecture, n'existent-ils pas depuis des siècles en vue de favoriser
justement les expériences plaisantes et enrichissantes ? Cependant, il ne faudrait pas
penser que, seuls, les loisirs et les arts procurent des expériences optimales. Même le
travail productif et la routine quotidienne peuvent être satisfaisants. C'est justement un des
objectifs de ce livre de transformer les activités de la vie quotidienne en des "jeux" pleins de
sens qui donnent lieu à des expériences optimales. Tondre le gazon, attendre chez le
dentiste, faire un gâteau peuvent devenir des activités agréables si elles sont restructurées
de façon à fournir un but, des règles, et autres éléments déjà signalés.
Chacun de nous a mis au point ses routines, afin de combler ses attentes ou aime
se rappeler une expérience positive quand l'anxiété survient ; certains se tournent les
pouces compulsivement, mâchonnent le bout de leur stylo, fument, tournent une mèche de
leurs cheveux, fredonnent un air tandis que d'autres inventent des rituels plus ou moins
ésotériques dans le même but : imposer un certain ordre à la conscience. Ces activités
peuvent aider à passer des moments pénibles, à combler des vides, mais elles apportent
assez peu d'agréments car elles sont peu complexes. Pour augmenter la qualité de la vie,
il faut des tâches qui font appel à des aptitudes plus élaborées.
Les témoignages indiquent que l'expérience optimale survient lorsqu'il y a une
correspondance adéquate entre les exigences de la tâche et les capacités de l'individu.
Par exemple il n'est pas plaisant de jouer au tennis contre un adversaire trop fort, car on se
sent anxieux et dévalorisé, ou un adversaire trop faible, car on s'ennuie.
L'expérience optimale apparaît entre le défi et l'ennui, lorsque le défi correspond aux
capacités de l'individu. Même mon chien Hussar semble avoir compris cette règle d'or.
Comme les enfants, il aime jouer à "fuite et poursuite" . Au début, il fait de grands cercles
autour de moi et j'essaie de le toucher. Plus je suis fatigué, plus il se rapproche de façon à
me faciliter la tâche.
Il a bien appris à faire durer son plaisir et le mien.