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Jarry Laura

Ce mémoire de Laura Jarry examine la diffusion et la réception des images des attentats de Charlie Hebdo survenus le 7 janvier 2015. Il analyse comment les chaînes de télévision, notamment I-Télé, ont interrompu leurs programmes pour couvrir l'événement, et comment le public a réagi à ces images en temps réel, en utilisant également les nouvelles technologies. La recherche met en lumière les différences entre la réception médiatique des attentats de Charlie Hebdo et ceux du 11 septembre 2001, soulignant l'évolution du rôle du public face à l'information.

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Ce mémoire de Laura Jarry examine la diffusion et la réception des images des attentats de Charlie Hebdo survenus le 7 janvier 2015. Il analyse comment les chaînes de télévision, notamment I-Télé, ont interrompu leurs programmes pour couvrir l'événement, et comment le public a réagi à ces images en temps réel, en utilisant également les nouvelles technologies. La recherche met en lumière les différences entre la réception médiatique des attentats de Charlie Hebdo et ceux du 11 septembre 2001, soulignant l'évolution du rôle du public face à l'information.

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Les images des attentats de Charlie Hebdo : diffusion et

réception
Laura Jarry

To cite this version:


Laura Jarry. Les images des attentats de Charlie Hebdo : diffusion et réception. Sciences de
l’information et de la communication. 2015. �dumas-01200524�

HAL Id: dumas-01200524


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Université Stendhal Grenoble 3
Master Journalisme

MÉMOIRE :

LES IMAGES DES ATTENTATS


DE CHARLIE HEBDO
DIFFUSION ET RÉCEPTION

M2 JOURNALISME
EJDG
Professeur référent : Mme Françoise Papa

DOSSIER à remettre AVANT LE 4 MAI 2015

Présenté par

Jarry Laura

Année 2014-2015, Semestre 2


   

  2  
Remerciements
- À Françoise Papa, directrice de ce Mémoire, qui m'a suivie durant toute son
élaboration. Pour sa présence continue, sa disponibilité mois après mois, au sein et en dehors
des temps de l’école, ses conseils avisés autant en matière de bibliographie, de plan ou
simplement de méthodologie ; et pour son intérêt sincère envers le sujet de mon Mémoire et
mes travaux de recherche.
 
- À Marie-Louise Hamel, secrétaire des Masters de l’École de journalisme de Grenoble,
qui nous a transmis tout au long de l’année informations, échéances, chartes et conseils
concernant ce Mémoire, facilitant ainsi sa création.
 
- À Roselyne Ringoot, directrice des Masters Journalisme de l’École de journalisme de
Grenoble, qui a su être présente durant ces deux années, répondant rapidement et
efficacement aux interrogations et inquiétudes sur l’élaboration de ce Mémoire.

  3  
Sommaire

Remerciements ........................................................................................................................... 3  
Sommaire .................................................................................................................................... 4  
Introduction ................................................................................................................................ 5  
PARTIE 1 : LA DIFFUSION DES IMAGES ............................................................................ 8  
I.   Des chaînes de télévision prises en otages ........................................................................... 9  
II.   Des images aveuglantes .................................................................................................... 14  
III.   Des médias écrasés .......................................................................................................... 19  
PARTIE 2 : LA RÉCEPTION DU PUBLIC ............................................................................ 23  
I.   « La réception des images d’une catastrophe en direct à la télévision » ............................ 24  
II.   Des émotions partagées..................................................................................................... 27  
III.   Des médias critiqués ........................................................................................................ 34  
Conclusion ................................................................................................................................ 37  
Bibliographie ............................................................................................................................ 39  
Livres .................................................................................................................................... 39  
Articles scientifiques ............................................................................................................. 39  
Articles journalistiques ......................................................................................................... 40  
Vidéos ................................................................................................................................... 40  
Fils Twitter ............................................................................................................................ 41  
Sommaire des Annexes ............................................................................................................ 42  
Résumé ..................................................................................................................................... 88  
 
   

  4  
Introduction
La fusillade survenue à Charlie Hebdo est entrée dans l’Histoire française, celle avec un grand
H, faisant dorénavant partie de ces évènements qui marquent toutes les consciences qui les
ont vécus et qui s’inscriront à l’avenir dans les livres. La nation française était touchée en son
sein, à Paris même, par une attaque terroriste, après avoir vu d’autres pays atteints des années
auparavant, les attentats du 11 septembre 2001 survenus aux Etats-Unis ayant déjà été digérés
mais restant un fait marquant connu de tous.
Tous les français se sont rassemblés autour de leur poste de télévision, cherchant à
comprendre ce qui venait de se produire, à connaître les tenants et les aboutissants, les
fameuses réponses aux 5 questions « Qui, quand, où, pourquoi et comment ? ». Abasourdis,
sous le choc, ils sont restés plusieurs heures ce 7 janvier 2015 devant les chaînes
d’informations en continu en attente de les obtenir.

Première à révéler la fusillade qui venait de se produire à Charlie Hebdo, la chaîne


d’informations en continu I-Télé a plus que quadruplé son audience habituelle ce jour-là, en
atteignant 3,8 %, en lieu et place de ses 0,9 % habituelles1. Soit son record historique depuis
sa création en 1999. Au total finalement, 13,7 millions de téléspectateurs ont regardé I-Télé le
mercredi 7 janvier, jour de l’attentat. Les Français étaient concentrés devant leur télévision,
attentifs, absorbant chaque information.
Pour autant, on ne peut les considérer comme les téléspectateurs passifs des premiers schémas
des théories de la communication. Richard Hoggart et les Cultural Studies développe cette
idée selon laquelle on a tendance à surestimer les effets des produits de l’industrie culturelle
sur la classe ouvrière : le public populaire est doué d’une capacité de résistance à l’exposition
médiatique. Il ne faut pas donc croire ici que les Français étaient tellement abasourdis devant
leurs écrans, qu’ils ont pris les informations sans chercher à les comprendre grâce à leurs
propres connaissances, expériences et recherches de réponses par d’autres biais.
Si, à l’époque des attentats du 11 septembre 2001, Internet était encore peu développé et le
public ne pouvait donc s’informer que sur les médias français traditionnels, maintenant il peut
suivre un fil d’actualité sur Twitter tout en regardant d’un œil sa télévision et en ayant des
pushs d’informations sur son téléphone ; tous ont pu suivre l’attentat de Charlie Hebdo sur
tous ces supports. Aujourd’hui, le public n’est pas donc plus seulement un récepteur, il est un
usager des nouvelles technologies ; il est passé d’un receveur de messages de médias de
masse à un consommateur averti des nouvelles technologies et des médias, et il peut
également être un producteur de contenu. Les réseaux sociaux et les médias numériques
représentent donc une reconfiguration du pouvoir des médias, ainsi qu’une redéfinition de
l’esthétique et de l’économie des médias.
                                                                                                               
1
Sallé Caroline, « Attentat Charlie Hebdo : I-Télé et BFMTV en ébullition », Site [Link], 9 janvier 2015.
  5  
En se plaçant dans cette pensée des Cultural Studies, ce Mémoire va donc s’attacher à
observer la production d’informations et surtout la diffusion d’images télévisuelles lors de
l’attentat de Charlie Hebdo du 7 janvier 2015 ; et analyser leur réception par le grand public.
Tout au long de cette étude, nous établirons une comparaison avec les mêmes études
d’analyse télévisuelle menées sur les attentats du 11 septembre 2001 et sur lequel nous avons
établi notre bibliographie.

Dans un premier temps, nous mettrons en avant « la prise en otages » subite que représente
l’interruption nette des programmes sur les chaînes d’information continue (en particulier I-
Télé), qui vont être obligées de couper court à leur émission, consacrée ce jour-là entièrement
à la présentation des nouveau-nés de la principauté de Monaco.
Nous constaterons également que les chaînes traditionnelles ne vont pas perturber ce 7 janvier
leur grille habituelle et simplement consacrer une édition spéciale de leur journal télévisé de
13 heures ; un choix éditorial différent de la décision prise lors des attentats du World Trade
Center. Pour les chaînes d’informations en continu au contraire, le direct ne sera alors plus
consacré qu’à la fusillade de Charlie Hebdo.
Elles vont diffuser les mêmes images, en boucle : l’une fournie par Benoit Bringer, journaliste
de l’agence Premières Lignes, et filmée depuis les toits du bâtiment partagé avec le journal
satirique ; et d’autres, plus amateurs. Elles vont également envoyer des journalistes reporters
d’images qui vont alors filmer la rue en direct et en continu, alors même qu’il ne se produit
aucun nouvel incident. Les téléspectateurs, autant que les présentateurs et journalistes, se
retrouvent bloqués, aveuglés devant des images qu’ils ne contrôlent pas, qu’ils découvrent
pour la plupart du temps tous en même temps.
Les médias sont alors écrasés par les informations qu’ils véhiculent au fur et à mesure
qu’elles leur parviennent, qu’ils lisent à l’antenne, et également par des images qui tombent
dans les fils Twitter de leurs confrères, par des témoignages qu’ils n’ont pas eu pour la plupart
le temps de filtrer, par des intervenants experts qui peinent à se renseigner ou ne peuvent
confier tout ce que leurs sources internes leur a confiés (comme les noms des morts illustres
de cette fusillade).
Pour se faire, ont été passés au peigne fin via les archives de l’INA les programmes entiers
des chaînes I-Télé et France 2, de 11h30 à 15h ; l’une a été choisie car elle est une chaîne
d’information en continu, qui plus est la première à avoir l’exclusivité de cette information,
l’autre car elle est une chaîne du service public, traditionnelle et emblématique. Cette
temporalité a été définie selon l’heure présumée de la fusillade et l’heure à laquelle chacune
avait eu le temps nécessaire de diffusion des éléments principaux étudiés que sont le
témoignage de Benoit Bringer, la vidéo qu’il a fourni aux télévisions au nom de l’agence
Premières Lignes, ainsi que des images amateurs, dont celle du décès du policier, filmée
depuis un balcon.

  6  
Lors des attentats du 11 septembre 2001, les téléspectateurs étaient face à leur télévision et
uniquement celle-ci pour la majorité des Français. Pourtant, là où chaque individu est
différent et donc réagit de manière multiple, une étude 2 a pu détacher des éléments
concordants : une vive émotion généralisée ainsi qu’une compassion large envers pourtant
une nation éloigné géographiquement ; une tentative de compréhension immédiate difficile,
noyée dans un mélange de tristesse et de colère.
Pour notre société, complétement immergée dans le trop-plein d’informations, ce genre
d’évènements-crises provoquent un besoin de s’en nourrir. Le téléspectateur établit le média
et les journaux télévisés comme garant légitime de la véracité des faits qu’ils énoncent, et en
même temps, il ne peut s’empêcher de remettre en question ce qu’ils lui annoncent, d’émettre
des critiques ou de confronter ses données avec d’autres sources.
Cependant, nous allons comparer les résultats de cette recherche ancienne avec ceux qui
auraient pu être obtenu si elle était menée maintenant et concernait directement l’attentat de
Charlie Hebdo. La grille d’entretien a été réadaptée en fonction de celui-ci et appliquée à des
interviews conduites sur cinq élèves de la deuxième année du Master de l’École de
journalisme de Grenoble.
Si on distingue des traits communs à l’étude de Didier Courbet et Marie-Pierre Fourquet, on
remarque également des différences : la rapidité des observations faites et l’analyse
immédiate d’éléments médiatiques de construction de l’information.
   

                                                                                                               
2
Courbet Didier, Fourquet Marie-Pierre, « Réception des images d'une catastrophe en direct à la télévision
(Etude qualitative des réactions provoquées par les attentats du 11 septembre 20001 aux Etats-Unis au travers du
rappel de téléspectateurs français) », Revue européenne de Psychologie Appliquée, 2003, p. 21-41.
  7  
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

PARTIE 1 : LA
DIFFUSION DES
IMAGES
   

  8  
I. Des chaînes de télévision prises en otages
Katharina Niemeyer évoque ce terme lors de son étude3 sur la perturbation des chaînes de
télévision françaises lors des attentats du 11 septembre 2001 : il s’agit d’une prise de direct
dépassant tous les autres, en créant une rupture significative avec les autres, ne serait-ce que
par la durée qu’il va prendre ; « la combinaison entre attentat-suicide et cibles symboliques
provoque une forme de direct inconnue qui rompt par sa totale imprévisibilité avec les
schémas existants et qui prend en otage la télévision ».
Le 7 janvier 2015, les chaînes d’information continue que sont I-Télé et BFMTV avaient
programmé une journée en direct de Monaco, pour la présentation officielle des bébés
princiers à la foule : sur place, plusieurs caméras et une correspondante, en plateau des
intervenants spécialisés « en royauté ». Sourire de circonstance et bonne humeur ambiante.
Rien ne laissait prévoir que toute cette armada médiatique serait rapidement laissée à
l’abandon pour faire face à une actualité plus malheureuse.
Nous nous sommes attachés à observer de près la prise d’antenne et sa gestion par la chaîne I-
Télé4, qui est de surcroît la première à parler de la fusillade de Charlie Hebdo.

L’information est annoncée donc pour la première fois en France, sous forme de bandeau, à
11h33 : « Tirs à l’arme lourde sur le siège du journal Charlie Hebdo à Paris (info I télé) ».
En plateau, les journalistes Sonia Chironi et Clément Méric continuent d’interroger les deux
spécialistes « royauté » Isabelle Rivers et Jean de Cars, sur la présentation des jumeaux à
Monaco. Ce panneau d’information en bas d’écran sera alternée avec un autre qui concerne le
régime des intermittents une dizaine de fois, jusqu’à 11h38 ; ensuite, il sera le seul affiché,
jusqu’à cette fois-ci 11h41 et la coupure du programme « Newsroom » pour la météo des
neiges et une page de publicités.
Entre temps, le bandeau aura été modifié pour devenir « Tirs à l’arme automatique sur le
siège du journal « Charlie Hebdo » à Paris (info i TÉLÉ) », sans qu’aucun des journalistes en
plateau ne relève l’information ou n’en parle (les sujets abordés sont ceux qui ont tournés
depuis déjà le début de la matinée, à savoir les bébés princiers de Monaco, les soldes, une
phrase polémique d’Emmanuel Macron dans un entretien accordé aux Echos et la décision de
la Cour européenne des droits de l’homme sur le cas Vincent Lambert.
Ce décalage s’explique très simplement : comme le prouve une immersion des caméras du
« Petit Journal » de Canal+ au sein de la rédaction d’I-Télé5, la rédaction principale et la
personne gérant le bandeau déroulant se situe deux étages au-dessus de l’étage du plateau et

                                                                                                               
3
Niemeyer Katharina, De la chute du mur de Berlin au 11 Septembre 2001. Le journal télévisé, les mémoires
collectives et l’écriture de l’histoire, Antipode, collection Médias et histoire, 2011, « Chapitre 3. Partie 2. Le 11
septembre 2001 : le direct qui frappe l’écran », p. 253 à 269.
4
Prise de notes intégrale disponible en Annexe n°9.
5
InrocksTV, 26 mars 2015, « Comment les chaînes d’info ont réagi au crash de l’A320 » (origine : Canal+).
  9  
de la réalisation. Aussi la communication ne peut être faite directement entre les deux
éléments.
La salle de rédaction est informée avant le plateau, décide de la place de la nouvelle sur le
bandeau ou non, si elle doit être citée par les journalistes à l’antenne etc. Autant de temps de
décisions qui recule le temps de diffusion. Pour le crash de l’A320 en mars 2015 dont il est
question dans ce reportage du « Petit Journal », l’équipe réalisant l’encadrement des images
d’I-télé ordonne ainsi à la personne gérant le bandeau déroulant de mettre l’information du
crash, afin qu’elle soit lue par les journalistes en plateau ; soit plusieurs minutes après que la
rédaction principale l’ait sue et alors que ont déjà été dépêché plusieurs correspondants sur
place, un hélicoptère et des spécialistes pour faire une « édition spéciale ».

Au retour de la coupure publicitaire, c’est Clément Méric qui reprend l’antenne avec un grand
sourire. Pour autant, la réalisation et l’ambiance change au fur et à mesure de sa prise de
parole :
« 11h45 sur I-télé. Dans un instant, on prendra la direction de Monaco, mais avant
cela (son visage se fait plus grave), cette information I-télé, des tirs à l’arme
automatique (premier nouveau bandeau : « tirs au siège du journal « Charlie Hebdo » :
il y aurait au moins un blessé (info I-télé) ») à Charlie Hebdo, l’hebdomadaire
satirique (la caméra se recentre sur lui, c’est la première fois que la production réalise
un plan poitrine depuis 11h30). C’est une information I-télé. Nous essayons d’en
savoir un petit peu plus, notamment avec un journaliste qui est sur place, à côté du
siège parisien du magazine, dans le onzième arrondissement. Charlie Hebdo qui a
donc été visé par des tirs d’armes à feu, Sonia. »
On se retrouve donc ici face à un cas qui rentre totalement dans le cadre défini par Katharina
Niemeyer : « L’expérience du temps présent est bel et ‘bien annoncée’ »6: quelque chose
vient de se produire et nous y sommes, en direct. Pour autant, les journalistes sont totalement
coincés par le manque d’informations dont il dispose, aussi il répertorie des éléments
géographiques. Tout comme cela avait été le cas lors des attentats de 2001 aux Etats-Unis :
toutes les chaînes durant les premières secondes ne parlent que du lieu, la ville de New York
et ses gratte-ciels, et la possibilité de l’événement, le fait qu’un avion venait
vraisemblablement d’heurter une des tours.
Cela crée une ambiance de suspens parce que personne ne sait vraiment ce qui s’est produit.
Les journalistes sont dans une incertitude totale et ne sont finalement que des spectateurs. Là
où la situation diffère par rapport aux attentats du World Trade Center, c’est par l’obtention
directe d’un témoin privilégié de l’événement qui vient de se produire : l’expérience du direct
est donc bel et bien confirmé, mais d’un direct ingérable et surtout d’une divulgation

                                                                                                               
6
Niemeyer Katharina, De la chute du mur de Berlin au 11 Septembre 2001. Le journal télévisé, les mémoires
collectives et l’écriture de l’histoire, Antipode, collection Médias et histoire, 2011, « Chapitre 3. Partie 2. Le 11
septembre 2001 : le direct qui frappe l’écran », p. 253 à 269.
  10  
d’informations non vérifiées et vérifiables dans l’immédiat. Le témoin, Benoit Bringer,
journaliste à Premières Lignes, n’est pas « une » source, il est « la seule » source : c’est par lui
que les téléspectateurs mais également les journalistes en plateau vont découvrir pour la
première fois l’événement, avoir une première idée de son importance.

Avant sa prise de parole, Sonia Chironi le réintroduit :


« Oui, il y aurait au moins un blessé. C’est une information I-Télé. Cette fusillade
s’est donc produite ce matin au siège parisien de l’hebdomadaire satirique, qui se
trouve dans le onzième arrondissement, et nous sommes en ligne avec Benoit Bringer.
Bonjour. Vous êtes journaliste à l’agence de presse Premières lignes qui se trouve
juste à côté, vous allez nous le confirmer, du siège de Charlie Hebdo ? Que savez-vous
de cette fusillade ? ».
Si elle ajoute la nouvelle selon laquelle il y a des blessés, elle emploie tout de même le
conditionnel, répète également les deux mêmes informations géographiques que vient
pourtant de dire Clément Méric, et l’exclusivité qu’a I-Télé sur cette annonce. Pour présenter
Benoit Bringer, elle parle de son statut de journaliste mais également de l’importance de sa
localisation, que pourtant elle lui demande de confirmer à l’antenne. Elle a le regard perdu
dans ses feuilles, reste suspendu à ce que pourra lui dire, confirmer ou infirmer son témoin-
source. À ces fins, la dernière question qu’elle lui pose est assez ouverte.
Dès ses premiers mots, le journaliste la rassure sur sa localisation « Écoutez, nous, on est
vraiment sur place, l’agence Premières lignes » et lui donne des premiers éléments dont
personne ne disposait jusqu’à présent : la fusillade s’est produit aux alentours de 11h,
perpétrée par « des hommes cagoulés en noir armés de kalachnikovs », que des policiers en
vélo ont essayé d’appréhender mais sans succès, avant qu’ils ne s’échappent en voiture. Il
s’attache ensuite à raconté son propre récit, ou plutôt celui de son équipe puisqu’il emploie le
« on » généralisé « on a été informé », « on a appelé immédiatement la police », « on a
entendu des tirs », « on a évacué sur le toit », « on a vu des personnes sortir » ; il semble
revivre cet incident récent au fur et à mesure qu’il le raconte, et alors qu’on voit à l’écran des
images d’archives défilées (prises au sein de la rédaction de Charlie Hebdo, à l’époque où le
site internet de l’hebdomadaire avait été piraté), son souffle s’accélère, il répète à plusieurs
reprises certains mots (« trois flics en vélo, trois flics, trois policiers pardon ») et que les
assaillants ont crié. Le tout crée alors un effet très anxiogène, le téléspectateur ressent
l’émotion du témoin et comprend la gravité d’un événement qui vient tout juste de lui
parvenir. Benoit Bringer termine sa première réponse par deux « Voilà » successifs où il tente
d’expliquer ce qui se passe actuellement et d’expliquer qu’il en sait peu et n’a exprimé que ce
qu’il a vu, sa vérité.

La récupération de paroles en plateau est difficile pour les journalistes qui n’ont pu qu’écouter
une première fois ce témoignage et donc n’ont pas pu analyser tous les éléments donnés.

  11  
Clément Méric tente alors de lui poser une première question sur le bilan mais hésite
beaucoup : « Est-ce qu’on a, euh, une idée de ce que, du nombre de blessés, de victimes
éventuelles… ».
La réponse est directe, « Aucune », aussi le journaliste dévie sur le temps du présent, ce que
Benoit Bringer doit connaître puisqu’il le vit actuellement et ce qui représente un direct
absolu pour l’antenne et le téléspectateur « Quels sont les moyens de secours qui sont
déployés sur place ? ». À nouveau, le public ressent de la pression dans la réponse du
journaliste de Premières Lignes : « Bah écoutez, je vois très peu de choses moi. (utilisation du
« je » qui exprime un sentiment d’impuissance et place finalement émetteur et récepteur dans
une position d’incertitude). On est encore retranchés sur les toits (de nouveau l’utilisation du
« on », plus rassurant pour le témoin, mais du terme « retranchés » qui appartient à un langage
militaire). En tout ce qu’il y a, c’est qu’il y a un… un véhicule de secours qui est dans la rue,
les policiers qui sont dans la rue, mais on n’a pour l’instant aucune idée… Moi je n’ai
aucune information sur des blessés ou des victimes éventuelles. (des répétitions nombreuses,
des temps de pause et une nouvelle incertitude) ».
En plateau, Sonia Chironi a les yeux rivés sur des feuilles, commence une phrase « Il y
aurait » semblant lui faire vouloir confirmer le nombre de victimes, se ravise en se rappelant
que Benoit Bringer ne pourra rien lui dire de nouveau sur ce sujet et rebondit plutôt à deux
fois sur ce qu’il lui a dit plus haut et qu’elle a eu le temps d’enregistrer : les auteurs de la
fusillade ont pris la fuite.
« Euh, en tout cas, ils sont rentrés dans un véhicule et ils ont quitté la rue. Maintenant, est-ce
qu’ils ont… Voilà, c’est tout ce que j’ai pu voir. » Le journaliste applique ici une façon de
parler très journalistique : il se retient de déclarer une seule remarque personnelle ou de faire
des spéculations, préférant s’en tenir à ce qu’il sait et rappelant surtout que c’est ce qu’il a vu.
Or, il en sait peu, aussi les journalistes d’I-Télé le remercient.
Tout au long du témoignage de Benoit Bringer, le téléspectateur a été plongé dans une
ambiance assez anxiogène mais vu qu’entre l’annonce de l’information par les journalistes et
la fin de son intervention, seulement trois minutes se sont écoulées, il
’a pas eu le temps pour l’instant de se positionner. De même que les journalistes en plateau.
Alors que de nouveaux bandeaux apparaissent (« B. Bringer (témoin des tirs au siège de
« Charlie Hebdo » : « Des hommes cagoulés sont entrés dans le bâtiment » (iTÉLÉ) » ; et
« B. Bringer (journaliste) sur les tirs au siège de « Charlie Hebdo » : « On a entendu des tirs
très nombreux » (iTÉLÉ) »), ils annoncent le retour à « une actualité plus joyeuse » la
présentation des deux jumeaux princiers et interrogent leurs spécialistes présents en plateau.

Tous les bandeaux sont désormais consacrés à la fusillade (de nouveaux apparaissent : « B.
Bringer (journaliste) sur les tirs au siège de « Charlie Hebdo » : « Les pompiers et le Samu
arrivent sur place » (iTÉLÉ) » ; « tirs au siège du journal « Charlie Hebdo » : le dessinateur

  12  
Luz évoque « des victimes » » ; et « Tirs au siège de « Charlie Hebdo » : « Des véhicules de
police ont essuyé des tirs d’armes automatiques » (iTÉLÉ) »).
Cela laisse entendre que l’équipe de la Newsroom a compris l’importance de l’événement et
pourtant le direct est encore focalisé sur Monaco : la correspondante sur place annonce le
programme de la journée à venir, décrit les bébés quand ils sont montrés à la foule et la
mélodie jouée par l’orchestre sur place.
Un quart d’heure seulement après l’annonce orale de la fusillade par Clément Méric, de
premiers images sont montrées : il s’agit de la vidéo de Premières Lignes, tournée par Benoit
Bringer, le précédent témoin qui leur a donc fourni en suivant. Elle est laissée à l’état brut,
aussi le téléspectateur en perçoit chaque élément, de manière plus ou moins distincte ; il
ressent la peur des personnes présentes sur place.
Au retour en plateau, les visages sont beaucoup plus graves, c’est également la première fois
que Sonia Chironi et Clément Méric voient des images de la fusillade. Le son est d’abord
coupé puis le journaliste annonce pour la première « le bilan, selon une information I-Télé,
très lourd, un bilan de dix morts », une répétition qui ajoute un sentiment de pression. Il
réintroduit à nouveau le témoignage de Benoit Bringer, mais son micro n’est pas coupé tout
de suite : « Je me dis, 10 morts, c’est… » et on entend une sorte de coup porté sur la table,
comme s’il venait de taper du poing. Le journaliste vient de comprendre l’importance de
l’événement.

Le journaliste est depuis le début dans l’incapacité de contrôler les conditions dans laquelle
lui sont apprises les informations. Comme Diane Sawyer sur ABC, au moment où le second
avion frappait à 9h03 les tours du World Trade Center (elle disait alors : « Nous allons revoir
cette scène pour nous assurer que ce que nous avons vu est bien ce que nous avons vu »7), il
ressent le besoin de revoir, réécouter, pour s’assurer et saisir l’importance.
Après la première incertitude totale, s’installer désormais une forme de certitude incertaine :
les journalistes croient à cette attaque terroriste qui n’est pourtant pas entièrement confirmée
par des sources officielles et comprennent qu’ils ne doivent plus consacrer leur antenne à
autres choses.

                                                                                                               
7
Niemeyer Katharina, De la chute du mur de Berlin au 11 Septembre 2001. Le journal télévisé, les mémoires
collectives et l’écriture de l’histoire, Antipode, collection Médias et histoire, 2011, « Chapitre 3. Partie 2. Le 11
septembre 2001 : le direct qui frappe l’écran », p. 253 à 269.

  13  
II. Des images aveuglantes
 
Cette vidéo de Premières Lignes marque donc un tournant dans la narration de la fusillade,
elle marque le passage de sa prise de connaissance incertaine à son établissement en tant que
fait réel, produit et visible par tout. L’image seule semble alors suffire en tant que « source » :
l’événement a eu lieu. Elle est également la première vidéo transmise (que nous appellerons
désormais VBB pour Vidéo de Benoit Bringer), la première preuve qui confirme le
témoignage de Benoit Bringer (ou TBB). Entre 12h et 12h30, I-Télé va enchaîner les deux
éléments8 : la vidéo va passer 6 fois (à 12h, 12h03, 12h07, 12h09, 12h11 et 12h19) et le son
du journaliste 4 fois (à 12h01, 12h04, 12h08 et 12h21).

À l’enchainement de ces images est ajoutée des zooms sur une carte dessinée en direction de
Paris, afin de localiser la fusillade, d’ajouter un élément supplémentaire, du mouvement ;
ainsi que des images d’archives prises au sein de la rédaction de Charlie Hebdo. On remarque
que les journalistes les enchaînent surtout dans les premières minutes, alors même que tous,
présentateurs, producteurs et téléspectateurs comprennent l’importance de l’événement.
La diffusion de ces éléments permet également à la chaîne de se mettre en place pour le reste
de la journée : toute autre actualité est abandonnée (il n’y aura plus aucun retour sur le direct
entièrement prévu à Monaco pour la présentation des bébés princiers) et le bandeau « Édition
spéciale » apparaît à 12h08. Il est d’abord jaune, avec un bandeau déroulant les informations
en blanc (celui habituellement utilisé pour des évènements importants ; le dernier en date

                                                                                                               
8
Prise de notes intégrale disponible en Annexe n°9.
  14  
étant le crash de l’A320 à Barcelonette, dans les Alpes françaises9). Il change à 12h19 : les
informations ne sont plus accolées au panneau « Dernière Minute » mais « Urgent » et sont
écrites en jaune sur fond noir, les faisant ressortir et ajoutant à la gravité de la situation.

Comme l’explique Céline Pigalle aux caméras du Petit Journal, la prise de décision de passer
en « Édition spéciale » ne se fait pas en fonction de la gravité et de la confirmation de
l’événement, qui sont le plus souvent très rapidement sus : « La seule chose, c’est qu’il faut
être en capacité de nourrir cette antenne. Vous ne pouvez pas dire ‘Je suis en édition
spéciale’ si vous n’avez pas les éléments d’information. »
VBB et TBB vont donc s’accumuler durant plus d’une dizaine de minutes, quelque peu
introduits par les journalistes en plateau, le dispositif général change : la chaîne est
définitivement prise en otage par l’événement et les téléspectateurs se retrouvent aveuglés par
ces images qui tournent en boucle dans son poste de télévision.

Maintenant que l’événement est connu, la télévision doit en savoir plus. Aussi, le journaliste
de terrain prend le relais et avec lui, la Caméra en Live (ou CL). Les premières images depuis
la rue où se trouve le siège de Charlie Hebdo parviennent à l’antenne à 12h09 (soit 36 minutes
après la première information exclusive d’I-Télé placée dans le bandeau déroulant et 24
minutes après la première annonce orale), la journaliste Natalia Gallois se trouve sur place
mais communique avec le plateau depuis son téléphone. Elle ne prend place sur le terrain qu’à
12h16 mais est aussitôt obligée de reculer, poussée par la police qui délimite le périmètre de
sécurité. Elle parvient ensuite à faire un direct sur place, puis dans une autre séquence à
interroger un premier témoin à 12h26, soit moins d’une heure après le premier témoignage
TBB.
« Dans ce sens, le témoin sur place remplace complètement le rôle initialement prévu pour le
présentateur ou le correspondant.»10 « Une caméra ‘impliquée’ nous conduit ‘au lieu même’
de la scène de souffrance, ‘à l’instant même’, où les évènements se déroulent, moment par
moment. C’est un espace-temps de ‘proximité instantanée’, l’espace-temps par excellence de
la fonction de témoin ; celui du ‘lien direct’ » 11 . Il n’y a pas d’effets sonores et les
téléspectateurs sont convoqués comme « témoins » de la souffrance, tout en conscients de leur
éloignement. Cela crée alors une tension entre le sentiment d’ « être sur place » et
l’impuissance à agir, provoquée par la distance.

                                                                                                               
9
InrocksTV, 26 mars 2015, « Comment les chaînes d’info ont réagi au crash de l’A320 » (origine : Canal+).

10
Niemeyer Katharina, De la chute du mur de Berlin au 11 Septembre 2001. Le journal télévisé, les mémoires
collectives et l’écriture de l’histoire, Antipode, collection Médias et histoire, 2011, « Chapitre 3. Partie 2. Le 11
septembre 2001 : le direct qui frappe l’écran », p. 253 à 269.
11
Dayan Daniel, La terreur spectacle : Terrorisme et télévision, De Boeck Supérieur « Médias-Recherches »,
2006, « Chapitre 3 : Le 11 septembre, sa mise en images et la souffrance à distance » par Chouliaraki Lilie, p.
124 à 136.
  15  
À partir de 12h30, seule la CL est diffusée : de la rue, de personnalités qui se présentent
(comme Christophe Deloire, directeur général de Reporter sans frontières). Elle est
entrecoupée d’images fixes, amateurs, présentées via Twitter, durant l’ « Édition spéciale »
présentée par Bruce Toussaint. Le journaliste, pourtant responsable de la tranche matinale d’I-
Télé, est en plateau, comme souvent pour les évènements extraordinaires (comme pour le
crash de l’A320).

Dans les vidéos amateurs diffusées par les chaines d’information, l’une d’elles a
principalement choquée : celle filmée depuis un balcon et montrant l’exécution sommaire
d’un policier par les assaillants de deux balles dans la tête (que nous appellerons VBA). Pour
autant, elle n’a en fait jamais été diffusée sur I-Télé (ni sur France 2, l’autre chaîne française
observée durant cette étude12).
La première fois qu’il en est fait mention, c’est via une journaliste en plateau qui relaie les
tweets des médias : il s’agit d’une photo « imprecran », noyée parmi d’autres sur des voitures
accidentées, des impacts de balles sur un véhicule de police etc. La première fois que Bruce
Toussaint évoque cette photographie à l’antenne, il est 14h08.
La vidéo est déjà depuis bien 20 minutes sur les médias numériques, comme le prouve ce
tweet donnant un lien pour la voir publié sur le compte de Xavier Allain, « journaliste et
videomaker » du Figaro à 13h53.

                                                                                                               
12
Prise de notes intégrale disponible en Annexe n°10.
  16  
Au moment d’introduire une véritable image de la vidéo en grand écran, Bruce
Toussaint paraît assez mal à l’aise : « Voilà une autre photo, qui montre les deux assaillants
et… et cette photo fait froid dans le dos… ce policier, au sol, qui visiblement a été touché par
ces… par ces deux agresseurs. Cette image… évidemment, euh, montre… montre
évidemment, que, que ce policier a lui aussi été victime de… de cette attaque. Et, euh, il sera
ensuite abattu, puisqu’à cet instant, au moment où est prise cette photo, il est blessé, il sera
ensuite abattu, de, euh, de balles dans la tête, d’une balle dans la tête, par les deux hommes. »
Durant son discours, la caméra évolue sur lui, l’image est montrée (on voit le policier à terre
et les deux tireurs avançant vers lui) puis il y a un retour en plateau en plan large et serré sur
le journaliste.

Ce n’est qu’une heure après, à 15h que la chaîne diffuse un extrait de VBA ; en l’occurrence
la fin au moment où les assaillants s’enfuient. Et Bruce Toussaint le justifie par sa portée
informationnelle : la bande-son nettoyée, il est davantage possible d’entendre ce que qu’ils
ont hurlé. « Voilà. On a entendu ‘On a vengé le prophète Mahomet, on a tué Charlie Hebdo’.
Voilà, deux phrases. Hurlées par ces… par cette homme, l’un de ces deux hommes. Après
avoir perpétré ces massacres. Il y a douze morts. » Dans l’heure suivante, elle ne sera ni
rementionnée, ni remontrée.

« L’expérience du temps présent n’est donc ici pas ancrée dans le mouvement ou l’action (le
temps devenu image dans le flux télévisuel) mais dans l’arrêt sur image (l’image devenue

  17  
temps) » 13. Et l’image empêche presque d’accéder à sa réalité, Bruce Toussaint est sans voix
ou a plutôt du mal à s’exprimer, « aveuglé »3 par l’image montrée.
Lors des attentats du 11 septembre 2011, il se produit la même chose : David Pujadas constate
immédiatement qu’une des tours vient sûrement de s’effondrer mais n’arrive pas à le croire
(« Je crois qu’à New York, une des tours s’est effondrée, au moins un bâtiment, on a du mal ç
distinguer pour le moment ») ; et sur TF1, l’image est en direct mais personne ne réagit,
l’information survient cinq minutes plus tard par lecture de dépêche AFP (« Je garde
l’information au conditionnel, l’AFP la donne à l’indicatif ; cette tour, l’une des tours, il
semble que cela se confirme en effet sur ces images montrées qu’une de ces tours se serait
effondrée »).

   

                                                                                                               
13
Niemeyer Katharina, De la chute du mur de Berlin au 11 Septembre 2001. Le journal télévisé, les mémoires
collectives et l’écriture de l’histoire, Antipode, collection Médias et histoire, 2011, « Chapitre 3. Partie 2. Le 11
septembre 2001 : le direct qui frappe l’écran », p. 253 à 269.
  18  
III. Des médias écrasés
Le mardi 11 septembre 2001, à 14h46 heure française, le premier avion s’écrasait sur l’une
des tours du World Trade Center. Si les chaînes d’information en continu commencent de
suite à en parler, ce n’est qu’à 15h03 quand le second avion percute l’autre tour, que TF1,
France 2 et France 3 réalisent que l’événement est grave et nécessitent une coupure dans leurs
programmes.
TF1 dégaine à 15h30 en retransmettant directement sa chaîne filiale LCI et ne récupère
l’antenne à son compte qu’à 16h (pour ne la rendre qu’à 00h05)14. France 2 comme son
édition spéciale à 15h33 et ne la finira qu’à 00h45. Elise Lucet interrompt l’antenne de France
3 à 15h49 pour une flash de 15 minutes, et coupe finalement les programmes de la chaîne
qu’à 16h45 (jusqu’à 19h pour laisser place aux rédactions régionales, puis de nouveau jusqu’à
22h35).
Les médias traditionnels ont su comprendre rapidement la portée historique et symbolique des
attentats, et interrompre leurs programmes habituels pour leur consacrer une large couverture.
Si les chaînes d’information en continu ont rapidement réagit à la fusillade de Charlie Hebdo
de la même manière qu’elles l’avaient fait pour les attentats de 2001, les chaînes principales
n’ont pas eu la même manière d’opérer.

La nouvelle est apparue en exclusivité sur la chaîne I-Télé à 11h33, annoncé à 11h45 et établi
en « Édition spéciale » à 12h08. Les rédactions des chaînes de télévision généralistes ont leur
journal télévisé programmé à 13h : elles ont donc pris le parti d’attendre jusque là.
Ainsi, sur France 2, les émissions habituelles (« Les Z’Amours », « Tout le monde veut
prendre sa place » etc) ont été diffusées alors même que l’attentat était su en salle de
rédaction. Seul le journal télévisé de 13h a finalement été légèrement avancé, à 12h5815.

                                                                                                               
14
Lalande Julien, « 11 septembre 2001 : près de 100% des téléspectateurs devant les émissions d’information »,
site [Link], 11 septembre 2011.
15
Prise de notes intégrale disponible en Annexe n°10.
  19  
Elise Lucet est en plateau avec deux spécialistes (politique et police) de la rédaction :
« Bonjour à tous, édition spéciale de la rédaction en raison de cette attaque terroriste contre
nos confrères de Charlie Hebdo. »

Dès le début, la vidéo de Benoit Bringer est diffusée : en extrait dès l’annonce des titres, puis
dans le premier sujet récapitulant les informations, la vidéo étant recouverte en partie par une
voix off. « Des journalistes se réfugient sur le toit près de Charlie Hebdo. L’un d’entre eux
vient d’enfiler un gilet pare-balles. Une fusillade a éclaté dans le bâtiment. En bas, des
policiers accourent. Des tirs nourris résonnent alors. Deux hommes habillés de noir
répliquent à l’arme lourde. Puis ils regagnent leur véhicule et crient à nouveau. Impossible
pour l’heure de décrypter ce qu’ils disent. Un reporter qui travaille sur le même pallier que
Charlie Hebdo raconte la scène. »

À 13h10, elle est diffusée brute. À 13h24, la fin de VBA est à l’antenne (à partir de la fuite
des assaillants) avec des commentaires (« Des hommes cagoulés qui tirent à l’arme de guerre
dans les rues de Paris. Ils viennent d’abattre un policier et regagnent leur véhicule. Une
petite voiture dans laquelle, ils vont prendre la fuite. »), suivie directement de VBB avec
ajout d’éléments (« En contrebas, quelqu’un crie ‘Allahu Akhbar’, ‘Dieu est le plus grand’,
en arabe. Nouveaux coups de feu. Puis les assaillants retournent à leur véhicule. Ils se
mettent à crier. Impossible de décrypter ce qu’ils disent. Un témoin, un commerçant, raconte
la scène. ») Les deux vidéos sont à nouveau accolées à 13h47 et à 14h05.
Les images CL de France 2 sont très peu nombreuses : il s’agit en fait de deux plateaux, l’un
en direct sur place non loin du siège de Charlie Hebdo avec Marc de Chalvron ; et le second
en direct de l’Élysée par Franck Genoso, pour suivre la réunion ministérielle en cours. On ne
voit pas cependant d’images en live de la rue où les secours sont en train d’évacuer les
victimes.

  20  
À partir de 14h08, France 2 enchaîne de nouveau ses programmes usuels : le journal télévisé
aura donc duré 70 minutes, en lieu et place des 48 minutes habituelles. Ainsi, si la chaîne de
télévision n’a pas interrompu brutalement sa grille durant une longue durée, comme cela avait
été le cas pour les attentats du 11 septembre 2001, elle y a néanmoins consacré un temps
d’antenne assez long.
Pour comparer et être complet, TF1 a réagit de la même manière : les émissions n’ont pas été
coupées et seul le journal télévisé a consacré une édition spéciale à la fusillade (de 55min et
39s16 pour les 40 minutes quotidiennes).

Ces décisions respectives des deux grandes chaînes françaises peuvent s’expliquer par
l’absence progressive de nouvelles informations au fil de leurs éditions spéciales.
L’événement était survenu depuis déjà trois heures environ, sans qu’aucune nouvelle sur les
assaillants ou les conditions de la fusillade ne soient transmises. Seules des rumeurs ou
photographies numériques parvenaient au rédaction, une trop maigre quantité d’informations
pour tenir sur la longueur ces éditions spéciales.
La décision de ne pas rompre complètement les programmes ne leur a pas été reprochée dans
la grande majorité. Contrairement à celle de France 3 de ne pas du tout évoquer cette
actualité.
Alors que la nouvelle de l'attentat venait de tomber, le journal télévisé 12/13 de France 3
n'avait pas modifié ses titres, qui parlaient entre autres de soldes et de baignades hivernales.
« Il y a eu une erreur d'évaluation de la part du rédacteur en chef Régis Poullain », a déclaré
Pascal Golomer, directeur délégué à l'information chargé des rédactions de France 2 et France
317. Régis Poullain a donc été remercié, tant il semblait inexcusable de ne pas mentionner la
fusillade. Certes, au début de la prise d’antenne à 12h, cela ne faisait qu’un quart d’heure
qu’elle était connue des journalistes et il était encore impossible d’en connaître tous les
éléments, de disposer de vidéos ou de témoins, et donc de bousculer entièrement le fil
conducteur ; mais ne pas le modifier au fur et à mesure du journal télévisé, apporter des
nouvelles en direct, a été jugé inacceptable.

Les chaînes de télévision traditionnelles se sont vite retrouvées écrasées par l’événement en
lui-même, qui demandait une prise d’antenne en direct mais en même temps ne comportait
pas assez d’informations et de détails pour tenir la distance sur une journée entière (avec tout
ce qui implique une déprogrammation complète d’émissions et surtout de coupures
publicitaires).
Contrairement aux chaînes d’information en continu, elles ne disposent pas des moyens
nécessaires à ce genre d’évènements : des équipes à disposition rapidement avec du matériel

                                                                                                               
16
Journal Télévisé 13H de TF1 du mercredi 7 janvier 2015. Lien en Annexe.
17
[Link] avec AFP, « ‘Charlie Hebdo’ : le rédacteur en chef du 12/13 de France 3 va être remplacé », 22
janvier 2015.
  21  
technique leur permettant de filmer et retransmettre facilement, des habitudes de tournage de
direct en continu qui permettent de filmer du live tout en prospectant des témoins. Pour
autant, ne pas consacrer entièrement leur journal télévisé à la fusillade était plus
qu’inapproprié ou ne pas le mentionner dans le cas de France 3, vu son importance tant à
« l’instant t » du présent alors vécu qu’aux répercussions futures que cela allait avoir.

   

  22  
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

PARTIE 2 : LA
RÉCEPTION DU
PUBLIC
   

  23  
I. « La réception des images d’une catastrophe
en direct à la télévision »
 
Une étude portant sur la réception des attentats du 11 septembre 2001 avait été menée auprès
de 56 téléspectateurs français présents devant leur poste, par Didier Courbet et Marie-Pierre
Fourquet18. Elle avait établi une séquence réactionnelle en trois temps, résumée ainsi par
Nicolas Journet19 :
-­‐ dans la minute qui suit les images. Une réaction émotionnelle négative forte, faite
principalement de stupeur, d’incrédulité et d’impuissance. L’identification aux spectateurs
présents sur place et victimes potentielles est faible, car le sentiment dominant n’est pas la
peur, sauf chez les gens qui ont des amis ou parents à proximité du lieu (New York) ;
-­‐ dans les trois minutes suivantes. Une première phase d’interprétation des faits et,
surtout, de recherche immédiate de communication ; les spectateurs parlent entre eux,
téléphonent à leurs proches et vérifient la normalité de leurs émotions.
-­‐ après sept à huit minutes. Une réflexion sur la gravité de l’événement, accompagnée
de tristesse et éventuellement de peur devant les menaces collectives que véhicule cette
actualité.

Nous avons voulu vérifier si cette étude était valable et applicable à l’attentat de Charlie
Hebdo. Même si la quantité d’entretiens récoltés ne pouvait être de la même envergure, nous
avons pris ce parti de vérifier les correspondances entre les résultats et de mettre en avant
quelques réactions contradictoires.
Si la première idée était d’interroger des personnes lambda mais répondant à un semblant
d’échantillon (3 femmes et 3 hommes, de catégories socio-professionnelles différentes, d’âges
différents), il a été finalement décidé, par manque de temps et de moyens de trouver ces
personnes, que les interviewés seraient des élèves de l’école de journalisme de Grenoble, en
deuxième année. Connaître l’opinion et surtout la réaction de personnes se destinant à ce
métier semblait judicieux, autant pour savoir si elles réagissaient comme de futurs journalistes
(surtout que l’événement avait également une grande portée symbolique autour de la liberté
de la presse et qu’il pouvait provoquer peut-être un ressenti plus grand du fait de l’impression
d’être attaqué soi-même dans son travail, du sentiment « cela aurait pu être ma rédaction,
moi, ou des gens que je connais, avec qui je travaille »). Tous de seconde année, pour essayer
également d’avoir des personnes

                                                                                                               
18
Courbet Didier, Fourquet Marie-Pierre, « Réception des images d'une catastrophe en direct à la télévision
(Etude qualitative des réactions provoquées par les attentats du 11 septembre 20001 aux Etats-Unis au travers du
rappel de téléspectateurs français) », Revue européenne de Psychologie Appliquée, 2003, p. 21-41.
19
Cabin Philippe, Dortier Jean-François, La communication : Etats des savoirs, Sciences Humaines Eds,
Collection Ouvrages de Synthèse, mars 2008, Article « Catastrophes en direct : quelles réactions ? » par Nicolas
Journet, p. 274-275.
  24  
Sur le plan méthodologique, il a donc été décidé d’appliquer la même que l’enquête de Didier
Courbet et Marie-Pierre Fourquet : pour obtenir des « récits de réception », il s’agit
d’entretiens semi-directifs, afin de provoquer « un mode d’expression libre afin qu’ils
rappellent et narrent les réactions qu’ils ont eues lors de la vision des attentats ainsi qu’au
cours des dix minutes qui ont suivi ».
Nous avons donc organisé les entretiens sous le même cadre : pour faciliter le rappel, nous
avons exposé les sujets, avant chaque partie de l’entretien à une sélection d’images
télévisuelles, afin de favoriser le souvenir du contexte par une réexposition au stimulus. Le
but ces entretiens était le même : décrire les différentes réactions affectives, cognitives et
comportementales du téléspectateur, et d’expliquer leur évolution entre le moment de
réception et les minutes suivantes.
Ce schéma d’entretiens varie néanmoins : la première étude avait montré des images puis fait
parlé les individus, qui d’eux-mêmes disaient être passés par trois grandes phases ; cependant,
le temps d’exposition était alors plus court, tous les évènements ayant lieu en direct (prise de
connaissance, crash du deuxième avion, effondrement des tours etc). Dans le cas de la
fusillade de Charlie Hebdo, les images de l’attentat manquaient les premiers, sont arrivées au
fur et à mesure, et a posteriori de l’événement lui-même.
Aussi, pour voir si ces temps décrits par la première étude étaient ici applicables, il a été
décidé de trois parties d’entretien, introduites par des séquences d’images : les quelques
secondes de la première annonce par I-Télé qu’une fusillade vient de se produire à Charlie
Hebdo (mise en contexte) ; les images de Premières Lignes (première vidéo transmise) ; et
celles prise par un amateur, vues d’un balcon et avec le décès d’un policier (pour avoir la
première réaction de ce mauvais buzz médiatique après coup). Ces trois séquences sont
suffisamment emblématiques de l’ensemble de la production télévisuelle de cette journée du 7
janvier 2015 et ont surtout été vécus/vus, par une grande majorité des téléspectateurs
français ; et pouvaient représentées les trois étapes décrites par la première étude (nous
verrons plus tard que cela n’a pas été toujours le cas).

À tous les interviewés, l’étude a été introduit sur le modèle de l’étude de Didier Courbet et
Marie-Pierre Fourquet20, avec les nuances temporelles et de proximité21.
Elle a été terminée différemment cependant, par deux questions : l’une afin de leur faire
résumer leur ressenti et leur propre discours (et voir si donc ils déclaraient également être
passés par trois grandes phases qui se sont succédés dans le temps) ; et l’autre pour avoir leur
avis de jeunes étudiants en journalisme sur le traitement médiatique lors de la journée de la
fusillade, connaître leur analyse à froid, alors qu’ils ne sont plus dans l’émotion, et juste après

                                                                                                               
20
Courbet Didier, Fourquet Marie-Pierre, « Réception des images d'une catastrophe en direct à la télévision
(Etude qualitative des réactions provoquées par les attentats du 11 septembre 20001 aux Etats-Unis au travers du
rappel de téléspectateurs français) », Revue européenne de Psychologie Appliquée, 2003, p. 21-41.
21
Voir Grille d’entretien complète en Annexe n°1.
  25  
leur avoir fait revivre pour voir s’ils interprétaient également d’eux-mêmes leurs réactions
comme étant celle d’un journaliste ou d’un citoyen lambda.

L’enquête de Didier Courbet et Marie-Pierre Fourquet avait été réalisée du 12 novembre au


16 décembre 2001, soit deux à trois mois après les attentats. L’étude a été réalisée ici du 2 au
9 avril, soit trois mois également après l’événement analysé.
   

  26  
II. Des émotions partagées
Les personnes interrogées ont appris que la fusillade venait de se produire de manière
différente : Twitter pour deux d’entre deux, la télévision pour deux autres et enfin Facebook.
La première réaction qui leur vient est en majorité l’incrédulité, ils n’arrivent pas à croire que
cela est possible : « C’est ‘stupéfaction’. Tu sais, tu bloques. Qu’est-ce qui se passe ? »22 ;
« J’étais sidéré, je ne pouvais pas y croire… Pour moi, c’était pas, c’est incroyable au sens
premier du terme »23. Certains remettent directement en question l’information : l’un pense
que c’est une blague (« Au début, on en riait un peu parce qu’on pensait que c’était une
fausse alerte »24) et un autre à une fausse alerte des médias (« tout de suite, j’ai essayé de
remettre en question la télé, en disant ‘non mais c’est pas possible, ils se sont plantés, c’est
une fausse alerte ou je ne sais quoi’ »25).
Un seul, le sujet 4, croit directement l’information donnée et la prend en compte directement.
Pour les autres, la confirmation de l’événement, la preuve de son existence, vient dans les
minutes qui suivent, avec la recherche d’informations (« La première réaction qui suit, c’est
rechercher un max d’infos »22), de nouvelles annonces (« Puis, au fur et à mesure qu’il y a les
noms qui tombent, je me dis ‘c’est vrai’ »23), les premières images (« on a continué à
regarder le fil et on apprenait de plus en plus de choses, […] on a vu les premières images et
là on s’est dit ‘c’est vraiment en train de se passer’ »24) ou la comparaison avec des
évènements passés (« je me suis rappelé de ce qui s’était passé avant, aux attentats, qu’il y
avait déjà eu des bombes, des trucs comme ça et du coup, je me suis dit que ouais, peut-être
que c’était bien réel »).
La première réaction est donc la surprise, le choc, mais également une forme de tristesse,
d’émotion ; « Les palpitations » décrit le sujet 1. Les deux premiers sujets, qui travaillaient en
rédaction à ce moment-là, déclarent ne pas intégrer de suite l’importance de l’évènement, ne
pas comprendre son ampleur : « On voyait ça comme une information »24. Seul le sujet 4
semble tout de suite comprendre ce qu’il vient de se passer : cela peut être dû au fait qu’il
apprend la nouvelle tardivement, les chaînes de télévision sont en édition spéciale et François
Hollande s’exprime.
Alors qu’ils apprennent la nouvelle, un seul fait un rapport avec son futur métier de
journaliste : « Je me dis que je peux aller à Paris ou n’importe où, et me faire canarder pour
un truc qui n’a pas plu à X ou à Y. […] Tu te dis ‘c’est arrivé à eux, ça peut nous arriver à
tous ‘. Tu t’appropries encore plus le truc, par le fait que tu vas devenir journaliste. »22

Les premières émotions ne surviennent en fait qu’après, avec la première séquence d’images.
Cette vidéo, donnée par l’agence Premières Lignes à I-Télé d’abord puis aux autres chaînes
d’information, a été la première preuve réelle et concrète de l’existence de la fusillade ; « On

                                                                                                               
22
Entretien 1, script disponible en entier en Annexe n°2.
23
Entretien 3, script disponible en entier en Annexe n°4.
24
Entretien 2, script disponible en entier en Annexe n°3.
25
Entretien 5, script disponible en entier en Annexe n°6.
  27  
a la preuve en vidéo, et la vidéo, c’est la vérité »26. D’abord retransmise de manière brute, elle
semble avoir beaucoup choquée : les sujets interrogés évoquent de la tension, « un mélange de
peur et d’effroi, de se dire ‘voilà, ça devient concret’ »27.
Il y a également une sorte de fascination, ils sont quelques uns à évoquer l’impression de se
retrouver devant un film : « Les médias balançaient, tout le monde retweetait, refacebookait,
remachinait. Et c’était comme partager une série, ou un film d’horreur. C’était… Il n’y avait
pas plus de recul que ça en fait, c’était uniquement du premier degré, de la fascination, on est
dans l’action donc on voit ce qui se passe… »27 ; « On voit de la violence partout à la
télévision tous les jours, 10.000 personnes meurent dans un film, donc là, du coup, c’est
presque le cinéma quoi »26.
Comme pour l’étude de Didier Courbet et Marie-Pierre Fourquet sur les attentats du 11
septembre 2001, le téléspectateur a comparé la fusillade de Charlie Hebdo aux représentations
intériorisées en mémoire, de manière plus ou moins conscientes, que beaucoup utilisent
pendant la vision et après, au cours de l’entretien, la métaphore du cinéma et des films de
fiction.
Le sujet 1 dit avoir l’impression d’être « complètement dans la scène ». Le son l’a beaucoup
choqué par exemple, le son des balles tirées : « Parce que, quand on te parle de morts, quand
on te parle d’attentats, même les mots les plus durs ne seront jamais aussi explicites, ne te
feront jamais autant ressentir physiologiquement le truc, aussi fort que par exemple les
détonations peuvent le faire. »

Ces ressentis peuvent s’inscrire dans ce que Boltansky appelle « la politique de la pitié »,
« une politique qui vise à donner aux évènements une dimension de ‘proximité’, et par là, à
impliquer le spectateur émotionnellement et éthiquement. »28La pitié est, selon Boltanski,
« un rapport généralisé à l’Autre ». Les sujets déclarent ici avoir l’impression de se trouver
sur les lieux, il y a une dimension de proximité par la vidéo autant que par le contexte et ils
utilisent tous un langage qui fait référence à de la souffrance, physique ou émotionnelle.
Le consensus est en apparence universel, ce que Ron Lembo appelle « la socialisation de la
culture des téléspectateurs »29 : ils se sont sentis concernés d’une manière plus consciente et
émotionnelle qu’ils ne le sont lorsque leur attention face au poste de télévision est
intermittente, ils étaient choqués et émus. Carol Gluck avait expliqué ce phénomène dans son
analyse des attentats du 11 septembre 2001 : « La crise en cours, parce qu’elle n’était ni
comprise ni racontée dans son ensemble, a transformé les gens en téléspectateurs non
seulement attentifs mais aussi presque agressifs. Peu nombreux furent ceux qui ont leur poste
(même si certains l’ont fait par dégoût ou par exaspération), et ceux qui changeaient de

                                                                                                               
26
Entretien 5, script disponible en entier en Annexe n°6.
27
Entretien 3, script disponible en entier en Annexe n°4.
28
Dayan Daniel, La terreur spectacle : Terrorisme et télévision, De Boeck Supérieur « Médias-Recherches »,
2006, « Chapitre 3 : Le 11 septembre, sa mise en images et la souffrance à distance » par Chouliaraki Lilie, p.
124 à 136.
29
Lembo Ron, Thinking Through Television, Cambridge University Press, 2000, p. 100 à 103.
  28  
chaîne ne pouvaient pas pour autant changer de message. »30 Pour autant, il est important de
relever qu’il ne s’agit pas ici d’une unanimité : sur les cinq interviewés, un ne se sent pas
concerné par ce ressenti, cette émotion globalisante (« Je savais que quelque chose se
passait, mais moi la télé, ça me fait toujours cet effet de barrière physique »26).

Par contre, cette fascination générale va les empêcher de se concentrer sur autre chose, de
penser ou faire autre chose. Avec le recul, ils concèdent même un côté malsain à ce
sentiment : « T’as un peu un ange et un démon dans la tête, l’ange qui te dit ‘non, ne regarde
pas, attends d’avoir le recul’ et l’autre partie de nous-mêmes, la partie un peu BFM, qui veut
avoir du nouveau à chaque minute, qui veut tout suivre, tout lire »31 ; « C’est le genre de
moments où tu baisses ta garde : tu parles toujours de ne pas être surinformé, de la tristesse
que c’est d’être obligé de faire du hard news, du hard news, des choses de ce genre, que tu
critiques tout le temps… il n’empêche que là, dans ce genre de cas, ils avaient une utilité,
c’est de pouvoir nous gaver d’informations jusqu’à en être sevrés. »32
Mais finalement, ce sentiment d’attraction/répulsion vient aussi de la proximité avec les sujets
qui filment, des journalistes.

Voyant ces images, les personnes interrogés savent de suite ce que cela représente au niveau
du sang froid, de l’ambition professionnelle de ramener des images33 alors de l’événement qui
vient de se produire devant eux et de la comparer à ce qui aurait été leur propre réaction :
« C’était encore en train de se passer, et qu’il y avait quand même des gens qui ont eu le
réflexe de filmer, et moi, ça m’a un peu… Enfin, ça m’a pas choquée mais ça m’a fait
vraiment bizarre de… Moi, ça n’aurait pas été du tout ma première réaction. Enfin, je me
rends compte que moi, je serais partie, je me serais cachée, mais je n’aurais pas essayé de
filmer, je n’aurais pas… Ouais, il y a quand même des gens qui ont quand même pris un peu
des risques pour que l’information soit transmise et… Ça m’a à la fois impressionnée et
choquée. »34
Les images de Premières Lignes placent directement le téléspectateur dans la peau des
journalistes qui filment. Il y a une proximité directe et quasi-instantanée avec le sujet, les
images ne sont pas dénaturées. Carol Gluck explique que « le spectacle des catastrophes et de
la mort non seulement nous attire mais nous rapproche aussi les uns des autres, dans un acte
social d’identification aux victimes »35 ; or ici, ce phénomène est d’autant plus accentué par le
fait que les sujets, futurs journalistes, se réapproprient encore davantage l’événement qui vient
de se dérouler dans une rédaction, et a été filmé par des reporters. Ils sont témoins de la
souffrance, tout en étant conscients de l’éloignement qu’ils ont avec les victimes et les

                                                                                                               
30
Gluck Carol, « 11 septembre. Guerre et télévision au XXIe siècle », Annales. Histoire, Sciences Sociales,
2003/1 58e année, p.135-162.
31
Entretien 1, script disponible en entier en Annexe n°2.
32
Entretien 4, script disponible en entier en Annexe n°5.
33
Entretien 5, script disponible en entier en Annexe n°6.
34
Entretien 2, script disponible en entier en Annexe n°3.
35
Gluck Carol, « 11 septembre. Guerre et télévision au XXIe siècle », Annales. Histoire, Sciences Sociales,
2003/1 58e année, p.135-162.
  29  
personnes qui filment, ce qui crée une forte tension entre le sentiment d’être sur place et leur
impuissance à agir, autant en tant que citoyen que comme futur journaliste.

Une première interprétation des faits se met également en place, ou en tout cas les premières
questions surgissent33, ainsi qu’une première forme de malaise dans le traitement de ces
images : le sujet 3 ressent cette gêne en lisant les commentaires générés par la vidéo sur
internet.
Pour le sujet 2, qui était alors en salle de rédaction, il s’agit également de savoir quoi faire de
celle-ci, de la diffuser ou non : ce questionnement va même devenir une manière de se
réfugier, « alors qu’on était tous complétement chamboulé personnellement, on essayait de
s’accrocher au fait qu’on avait quand même un rôle à jouer et on a essayé quand même tant
bien que mal de faire quelque chose, de trouver des choses à faire, de s’occuper quoi ». Un
état émotionnel renforcé par le fait que certains de ses collègues connaissaient des victimes ;
une heure après le début, ils ont fait une pause et ont tous pleuré.

Ces sentiments forts arrivent pour la plupart seulement avec la dernière séquence d’images,
où un policier se fait tuer en pleines rues de Paris. La première réaction semble être le dégoût,
l’horreur et l’incompréhension : « Il y a des êtes humains qui font ça, qui se permettent
ça ? »36 ; « J’essayais de comprendre l’événement et les vidéos faisaient des preuves qu’il
fallait analyser »37 ; « Je me suis vraiment demandée ce qui pouvait les motiver autant, alors
que, la personne elle était à terre ; et de l’abattre, c’était… […] C’était le truc de trop quoi.
Ça m’a choquée, c’est quand même hyper violent. »38
Le sujet 3 résume assez bien le déroulé de manière générale de leurs réactions : la première
réaction se concentre sur ce qui se passe dans la vidéo : « c’est un haut-le-cœur, un dégoût,
une tristesse, se dire ‘mais ce n’est pas possible de faire ça’ », puis sur les conditions de
tournage des images et leur publication. « Le fait de voir la vidéo, ça veut dire qu’elle a été
publiée, qu’elle a été mise sur les réseaux sociaux et là, c’était déjà du dégoût, de ce système
qui fait que voilà, on a une vidéo trash, on la partage, et il n’y a plus aucun respect pour rien
là. »

Les deux interviewés ayant une famille de culture musulmane évoquent également d’autres
sentiments, relatifs à l’islam : une incompréhension accrue (« Je me dis que toute cette
religion, qui est extrêmement sage, extrêmement philosophe, tu vois, comment tu peux en
arriver là ? » 36) et la gêne (« J’entends les paroles ‘on a vengé le prophète’ donc forcément,
je me trouve plus gêné et plus honteux, parce que je me dis ‘qu’est-ce qu’ils ont fait ?’ et dans
ma tête je me dis ‘qu’est-ce qu’on a fait ?’ alors qu’on a rien fait, que j’ai rien fait, juste
voilà, à cause de mes origines »39).

                                                                                                               
36
Entretien 1, script disponible en entier en Annexe n°2.
37
Entretien 5, script disponible en entier en Annexe n°6.
38
Entretien 2, script disponible en entier en Annexe n°3.
39
Entretien 4, script disponible en entier en Annexe n°5.
  30  
La majorité des personnes interrogées expriment cet écœurement envers les médias qui ont
diffusé cette vidéo (« c’est une chose de savoir que des gens ont été tués, ça en est une autre
de voir la vidéo »38), allant même jusqu’à des critiques beaucoup plus sévères : « Avoir
nettoyé le son, pour que les gens entendent bien, de manière encore plus claire, pour qu’il n’y
ait vraiment aucun doute possible sur les gens, qu’ils disent ‘on a vengé le prophète’ et la
diffuser là, même pas une heure, deux heures après les attentats, c’était pas pertinent, c’était
‘vouloir hystériser les choses’. »39 Pour autant, ceux qui critiquent cette couverture admettent
plus tard qu’ils ne savent pas ce qui aurait pu être mieux fait (voir dans la partie suivante
« Des médias critiqués »).
Quand on leur demande de résumer leurs ressentis selon ces trois séquences d’images, qui
peuvent donc sembler similaires aux trois étapes décrites dans l’étude de Didier Courbet et
Marie-Pierre Fourquet, les sujets les délimitent respectivement ainsi :
-­‐ Moment où ils apprennent l’information : « incompréhension et stupeur », « surprise
et curiosité », « sidération », « tu vas avoir mal » ;
-­‐ Premières images (Premières Lignes) : « peur », « interrogation » ;
-­‐ Images d’un amateur (décès du policier en direct) : « questionnement », « gêne
complète » ;
-­‐ Combo des deux dernières séquences d’images : « horreur et désespoir », « fascination
répulsive ».
 
Dans les grandes lignes, le schéma réactionnel de la réception des images d’une catastrophe
en direct à la télévision, admis par l’étude portant sur les attentats du 11 septembre 2001
semble correspondre : au moment de la prise de connaissance de la fusillade, il y a un
sentiment de stupeur et d’impuissance ; puis une première phase d’interprétation des faits ; et
enfin, des sentiments tels que la tristesse et la peur.
On peut cependant noter que deux sujets ont, dans le résumé du ressenti face à chacune de ces
trois séquences d’images, choisi de regrouper les deux dernières séquences d’images qui leur
inspiraient la même émotion.

Les réactions de la première phase (prise de connaissance de l’événement) sont exacerbées


parce que le journal Charlie Hebdo est associée à une image symbolique, celle de la liberté de
la presse, des dessins satiriques qui se permettent tout, crée pour combler le vide laissé par
Hara-Kiri, magazine ayant été interdit après un titre jugé scandaleux annonçant la mort de
Charles de Gaulle. Sur le plan cognitif, l’hebdomadaire est donc représenté comme
l’assurance d’une liberté française, parfois brimée, et souvent menacée ces dernières années
(deux des personnes interrogées ne sont ainsi pas ou peu surprises que cet événement se soit
produit). Sur le plan affectif, ce sont davantage les générations des années 50 et 60, qui ont
grandi avec le journal, qui y sont attachées, même si Charlie Hebdo est aussi lu régulièrement
par des jeunes, aux idées politiques à gauche.
Durant cette première phase, les téléspectateurs sont également en recherche de réponses : ils
sont dans l’impossibilité de trouver une signification directe et logique à l’événement, ils

  31  
n’ont pas assent d’information et en cherchent auprès des journalistes, ont besoin d’être
orientés dans leurs réflexions ; mais sans succès.

La deuxième phase comprend ici finalement les deux séquences d’images (vidéo de Premières
Lignes et vidéo d’un amateur où un policier est tué). C’est à ce moment précis que l’émotion
est plus forte car le téléspectateur prend en compte l’Autre, a de l’empathie envers les
victimes et les personnes ayant filmé ces images. Il recherche de nouvelles informations, va
s’informer sur d’autres chaînes ou des réseaux sociaux (qui lui permettent également
d’interagir et/ou de comparer ses réactions aux autres, de savoir qu’elles sont similaires, ce
qui lui permet de renforcer la cohésion aux groupes).
C’est aussi pendant cette phase qu’il réalise l’importance de l’événement vécu, de la portée
qu’il aura dans les jours suivants. Il y a donc une tension entre la forte émotion négative vécue
(la peur, l’effroi, l’horreur etc) et la fascination générée (une excitation, surprenante
attraction, un besoin d’en savoir plus, une comparaison avec d’autres faits historiques ou
même des films).

L’événement a été, tout comme les attentats de 2001, « médiatisé simultanément en tant que
tragédie locale et comme un fait politique global » 40 . Il n’était plus simplement une
« nouvelle », un contingent, mais également un producteur d’histoire, un « media event »,
opérant une rupture avec le passé, introduisant une ère nouvelle.
La télévision a fait apparaître ces postures morales et ces émotions comme universelles. Les
liant ainsi également à « des projets politiques hégémoniques comme ‘la guerre contre le
terrorisme’.»40 Si Lilie Chouliaraki parlait de la médiation du 11 septembre ayant abouti à
une recrudescence des sentiments patriotiques et à une lutte anti-terroriste, exacerbés, aux
Etats-Unis, cette analyse peut également être appliquée à l’attentat de Charlie Hebdo.

La difficulté de comparaison entre l’étude portant sur les attentats du World Trade Center et
celui de Charlie Hebdo portait non seulement sur la faible quantité de personnes interrogées et
sur l’objet médiatique par lequel ils ont appris la nouvelle (la recherche de Didier Courbet et
Marie-Pierre Fourquet ne ciblait que les personnes s’étant en premier lieu informés via leur
télévision) mais également sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’un « événement vécu en
direct ».
Les interviewés ont pu voir des images de celui-ci seulement après qu’il ait eu lieu et non
dans l’instantané comme cela était le cas lors de l’effondrement des tours jumelles ; aussi, ils
avaient un temps supplémentaire entre les séquences d’images, où leur étaient transmises des
informations et des premières analyses. Alors que schéma temporel de la première étude était
celui de la chronologie de l’événement, nous avions choisi ici la chronologie de diffusion des
images. Les résultats obtenus peuvent différer donc également à cause de ce cadre temporel
choisi.
                                                                                                               
40
Dayan Daniel, La terreur spectacle : Terrorisme et télévision, De Boeck Supérieur « Médias-Recherches »,
2006, « Chapitre 3 : Le 11 septembre, sa mise en images et la souffrance à distance » par Chouliaraki Lilie, p.
124 à 136
  32  
Pour toutes ces raisons, nous admettons donc ne pas pouvoir généraliser une exacte similitude
entre la réception des images du 11 septembre 2001 et celles de la fusillade de Charlie Hebdo.
Pour autant, nous notons quelques points communs dans le schéma réactionnel lors de la prise
de connaissance progressive de ces évènements catastrophes et de la réception des images qui
leur sont liés.
   

  33  
III. Des médias critiqués
Guillaume Souler a réalisé une étude41 sur un corpus d’articles journalistiques (parus dans le
supplément Le Monde Radio Télévision, ainsi que les hebdomadaires Télé Câble Satellite,
Télé Loisirs, Télé Moustique, Télé Poche, Télérama et Télé 7 Jours) où il a analysé le courrier
des lecteurs ayant trait aux attentats du 11 septembre 2001 dans les mois qui ont suivi ceux-ci.
Directement, il observe un appel à la compassion, au dialogue ou au recueillement ; puis une
parole pacifiste qui emprunte au vocabulaire « militant ».
Dans ce ressenti général d’état de choc, « le ‘nous’ fédérateur et massif s’oppose aux ‘je’ qui
disent leur désarroi ». Cependant, un autre trait se dégage de beaucoup de ces lettres : la
critique des médias. C’est un point commun avec les réactions suite aux attentats de Charlie
Hebdo.
Il a beaucoup été question de critiques sur la manière dont les chaînes de télévision ont géré
les jours suivant l’attentat de Charlie Hebdo, mais peu finalement sur le jour-même. Les
personnes interrogées pour ce Mémoire sont des étudiants en journalisme ; aussi, il semblait
intéressant, en fin d’entretien, de les interroger pour avoir leur avis sur le traitement
médiatique lors du jour de la fusillade.

Pour la grande majorité des cinq interviewés, il existe une forme de tension entre ce qu’ils
estiment être le rôle du journaliste, de diffuser une information, et les limites qu’eux se fixent
dans leur vision du métier. Mais tous estiment avoir été peut-être plus touché qu’un citoyen
lambda, « quelqu’un qui n’est pas futur journaliste »42.
La majorité estime en effet que la couverture était adéquate, répondant à l’urgence de la
situation : « Les choix qui ont été faits étaient forcément des décisions collégiales, c’était
réfléchi même si c’était fait rapidement mais je pense que c’était des bons choix, c’était ce
qu’il fallait faire »41 ; « Il fallait que l’information soit transmise et peut-être que c’était le
seul moyen »43 ; « On a quand même appris des choses au fil de la journée, donc ça justifiait
le fait de faire des directs »44.
Pour d’autres, c’était un trop-plein : « toutes les dix minutes, ils essayaient de trouver de
nouvelles informations »45 mais aussi « une overdose de lieux communs, de concepts non
maitrisés, une overdose d’experts souvent mal intentionnés, […] de termes, d’éléments de
langage qui sont définitivement rentrés dans le cerveau des français. »46

Les critiques se portent beaucoup sur la diffusion de la vidéo tournée par un amateur,
montrant directement le décès d’un policier. La force des images est ici encore plus ressentie
                                                                                                               
41
Dayan Daniel, La terreur spectacle : Terrorisme et télévision, De Boeck Supérieur « Médias-Recherches »,
2006, « Chapitre 4 : Choc en retour. Les téléspectateurs et le 11 septembre 2001 » par Souler Guillaume, p. 218
à 227.
42
Entretien 1, script disponible en entier en Annexe n°2.
43
Entretien 2, script disponible en entier en Annexe n°3.
44
Entretien 3, script disponible en entier en Annexe n°4.
45
Entretien 5, script disponible en entier en Annexe n°6.
46
Entretien 4, script disponible en entier en Annexe n°5.
  34  
qu’elle ne l’est habituellement, la réalité de l’action, du meurtre, établit une émotion chez le
téléspectateur, qui ressent alors encore plus fortement la véracité de l’horreur qui vient d’avoir
lieu.
Le journaliste semble alors ne pas remplir son rôle de filtre dans le traitement des
informations, et simplement être un passeur d’images : pour le sujet n°3, « c’est plus gênant,
parce que de suite, ça met un malaise parce qu’on se dit, l’information c’est ‘oui, ils ont tiré
une balle dans la tête d’un policier’, c’est une information, il faut la dire, mais montrer la
vidéo ça n’apporte rien de positif. »

Pour autant, ceux qui expriment ces critiques reconnaissent qu’il était difficile alors de faire
mieux ou même simplement de réagir autrement : « Je ne sais pas si ça aurait été plus
choquant qu’ils parlent d’autre chose, entre temps, mais… […] En fait, on est tellement
habitué du fait que les télés sont sensés suivre les choses minute par minute, que ça nous
choquerait qu’elles le fassent pas, mais en fait non, moi je suis plus choqué parce qu’elles le
font et parce qu’elles filment du rien. »47
De même, la personne qui travaillait alors dans une rédaction48, a un regard assez objectif sur
la situation : elle se félicite ainsi qu’eux n’aient pas diffusé la vidéo (« pas question ») mais
reconnaît le problème de ce travail dans l’urgence. Elle met également en avant la tentation de
diffuser tout de même toutes les images à disposition (« Avec la vitesse, on avait quand même
envie de tout montrer, tout dire, montrer l’horreur de ce qui était en train de se passer et de
la gravité des faits, mais après, c’est toujours la force de l’image, et la dangerosité aussi »).
Et elle paraît être la seule à proposer, une solution à cette diffusion de vidéos pouvant s’avérer
choquantes : la nécessité de l’existence d’un garde-fou dans une équipe (« Nous, c’est aussi
parce qu’il a suffit d’une personne qui dise ‘non, on ne peut pas montrer ça, genre ‘est-ce que
t’as envie qu’il y ait ta fille qui le voit ?’’ »).

Guillaume Souler49 avait déjà analysé le comportement des téléspectateurs face aux attentats
du 11 septembre 2001 et étudié leur avis sur le traitement médiatique de ceux-ci.
Pour le chercheur, « s’affrontent indirectement une forme de légitimisme médiatique et une
critique de l’’indécence’ de la couverture » : « ce légitimisme consiste à faire bloc autour des
médias en rappelant leur rôle de pourvoyeur d’information ou de connaissance, et en les
relégitimant comme tels par un soutien ou un encouragement explicites dans les périodes de
tourmente ».
Parallèlement, les téléspectateurs critiquent les pratiques journalistiques et les images,
désignées comme indécentes (voyeurisme, sensationnalisme, images en boucle etc.), qui
insistent sur l’événement d’une façon qui provoque le malaise du public.

                                                                                                               
47
Entretien 5, script disponible en entier en Annexe n°6.
48
Entretien 2, script disponible en entier en Annexe n°3.
49
Dayan Daniel, La terreur spectacle : Terrorisme et télévision, De Boeck Supérieur « Médias-Recherches »,
2006, « Chapitre 4 : Choc en retour. Les téléspectateurs et le 11 septembre 2001 » par Souler Guillaume, p. 218
à 227.
  35  
C’est exactement ce genre de réactions qui ressort dans le cas du traitement médiatique de la
fusillade de Charlie Hebdo. Les critiques formulées ici par les personnes interrogées sont qui
plus est parfois beaucoup plus véhémentes car les interviewés connaissent le système de
production de l’information et pensent donc pouvoir deviner ce qui se cache derrière la
couverture de l’attentat.

   

  36  
Conclusion
L’attentat de Charlie Hebdo a été un événement important, qui comptera dans l’histoire
française. Déjà, alors qu’il venait juste de se produire, télévision et public, journalistes et
téléspectateurs, tous en tant que citoyens comprenaient cet état de fait, consciemment ou non.
Devant leur télévision, les téléspectateurs sont suspendus aux lèvres des journalistes, qui eux
sont accrochés aux maigres informations qu’ils obtiennent au fur et à mesure de la journée et
des images qui leur parviennent, sont souvent interrompus par elles et ne font finalement que
subir tout ce qui se produit, tout comme leur public.
Ou en tout cas, c’est ce que nous pouvons penser de prime abord, et ce qui est finalement
démontré comme faux sur certains points par ce Mémoire.

Tout d’abord, en ce qui concerne les journalistes, ils ne subissent pas entièrement l’actualité.
D’ailleurs, en premier lieu, ils attendent d’avoir de plus amples nouvelles de la fusillade avant
de l’évoquer à l’antenne : ce qui n’est d’abord qu’un bandeau sur I-Télé devient une annonce
parce qu’elle est accompagnée du témoignage de Benoit Bringer, journaliste de Premières
Lignes, agence qui se situe non loin du siège de Charlie Hebdo et permet donc un apport de
détails importants pour le récit médiatique de l’événement.
De même, les journalistes de la rédaction de France 2 choisissent de ne pas interrompre leur
grille de programmes habituels face à cet attentat, ne disposant pas de suffisamment
d’éléments sur le moment pour y consacrer autre chose qu’une édition spéciale de son journal
télévisé.
Puis, au fil de la journée pour les chaînes d’information en continu, alors que la première
course à la prise d’antenne de cette édition spéciale est passée, que les informations
principales sont sues de tous et que donc la seconde course à l’information est finie
également, elles prennent des décisions éditoriales, s’engagent, comme c’est le cas avec la
rédaction d’I-Télé qui choisit de ne pas montrer la vidéo amateur où la policier se fait tuer.
Alors qu’il a pu sûrement subir des pressions de la chaîne, de la production ou simplement de
ses concurrents qui eux n’hésitent pas à divulguer cette vidéo à l’antenne ou sur leur site
internet, Bruce Toussaint prend d’abord le parti de ne montrer qu’une image, puis simplement
la fin de la séquence, sous-titrée, afin de lui donner une raison informationnelle d’apparaître à
l’écran.
Tous les journalistes ne subissent donc pas entièrement l’événement, ou en tout cas pas sur
toute la journée qui suit la fusillade. Lorsque nous stoppons la prise de notes du Live de la
chaîne I-Télé qui lui est consacré, la situation est posée, le schéma du direct des chaînes
d’information en continu semble avoir repris le pas sur la précipitation des débuts : images,
témoignages, experts, intervention des journalistes pour annoncer des déclarations, des
évènements à venir etc.

Si la diffusion des images et la réception de celles-ci par le public lors de la fusillade de


Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 ne peuvent être entièrement comparées entièrement à celles

  37  
des attentats du 11 septembre 2001, ils ont cependant des points communs dans leurs
différentes étapes.

Les téléspectateurs ne sont pas non plus complètement inertes face à cette masse
d’informations, et ne se laissent pas débordés par leurs sentiments. Certes, lorsqu’ils
apprennent que la fusillade a eu lieu, ils sont démunis face à l’annonce, perdus dans leur
incrédulité et leur incompréhension et ont besoin qu’une voix, en l’occurrence journalistique,
leur explique la situation. Mais on observe aussi une certaine remise en question de cette
annonce, puis plus tard, une critique ouverte des médias et des images qui sont diffusées.
D’abord collés à son poste de télévision, le téléspectateur s’en distancie peu à peu, parce que
le temps et les interactions sociales faisant leur œuvre, il prend de la distance avec sa première
forte émotion négative, comprend l’événement et l’appréhende donc plus facilement.
Il a pourtant une sorte d’attirance répulsive pour cette « catastrophe », il veut en savoir plus
tout reprochant aux médias de faire tourner les mêmes informations en boucle, il veut tout
voir tout en regrettant que des vidéos dites trashs soient diffusées.

   

  38  
Bibliographie
 

Livres  
- Cabin Philippe, Dortier Jean-François, La communication : Etats des savoirs, Sciences
Humaines Eds, Collection Ouvrages de Synthèse, mars 2008, Article « Catastrophes en direct
: quelles réactions ? » par Nicolas Journet, p. 274-275.
 
- Dayan Daniel, La terreur spectacle : Terrorisme et télévision, De Boeck Supérieur «
Médias-Recherches », 2006, « Chapitre 3 : Le 11 septembre, sa mise en images et la
souffrance à distance » par Chouliaraki Lilie, p. 124 à 136, et « Chapitre 4 : Choc en retour.
Les téléspectateurs et le 11 septembre 2001 » par Souler Guillaume, p. 218 à 227.
 
- Lembo Ron, Thinking Through Television, Cambridge University Press, 2000, p. 100
à 103.

- Jost François, Introduction à l'analyse de la télévision, Ellipses, 1999, p. 29 et p. 104-


105, et La télévision du quotidien : entre réalité et fiction, De Boeck Université, 2001, p. 24-
25 et p. 40-41.
 
- Niemeyer Katharina, De la chute du mur de Berlin au 11 Septembre 2001. Le journal
télévisé, les mémoires collectives et l’écriture de l’histoire, Antipode, collection Médias et
histoire, 2011, « Chapitre 3. Partie 2. Le 11 septembre 2001 : le direct qui frappe l’écran », p.
253 à 269.
 

Articles  scientifiques  
- Courbet Didier, Fourquet Marie-Pierre, « Réception des images d'une catastrophe en
direct à la télévision (Etude qualitative des réactions provoquées par les attentats du 11
septembre 20001 aux Etats-Unis au travers du rappel de téléspectateurs français) », Revue
européenne de Psychologie Appliquée, 2003, p. 21-41. Disponible sur
[Link].
 
- Gluck Carol, « 11 septembre. Guerre et télévision au XXIe siècle », Annales. Histoire,
Sciences Sociales, 2003/1 58e année, p.135-162. Disponible sur [Link].
 
 
 

  39  
Articles  journalistiques  
Sur Internet :
- Lalande Julien, « 11 septembre 2001 : près de 100% des téléspectateurs devant les
émissions d’information », site [Link], 11 septembre 2011. Disponible ici :
[Link]
emissions-d-information/436301
 
- Sallé Caroline, « Attentat Charlie Hebdo : I-Télé et BFMTV en ébullition », Site
[Link], 9 janvier 2015. Disponible en Annexe n°7.

- [Link] avec AFP, « ‘Charlie Hebdo’ : le rédacteur en chef du 12/13 de France 3


va être remplacé », 22 janvier 2015. Disponible en Annexe n°8.

Vidéos  
Disponibles en ligne :
- InrocksTV, 12 janvier 2015, « Attentats terroristes : les coulisses des rédactions
pendant 3 jours d’édition spéciale » (origine de la vidéo : puremedias) :
[Link]
pendant-trois-jours-dedition-speciale/#.[Link]
 
- InrocksTV, 26 mars 2015, « Comment les chaînes d’info ont réagi au crash de l’A320
» (origine de la vidéo : Canal+) : [Link]
dinfo-ont-reagi-au-crash-de-la320/
 
- Journal Télévisé 13H de France 2 du mercredi 7 janvier 2015 :
[Link]
2015_785321.html

- Journal Télévisé 13H de TF1 du mercredi 7 janvier 2015 : [Link]


13h/2015/[Link]

- [Link], 7 janvier 2015, « Attentat à Charlie Hebdo : retour sur les


évènements » : [Link]
retour-sur-les-evenements_1638440.html

Analysées à l’Inathèque de la Bibliothèque municipale de Grenoble :


- Live de I-télé de 10H à 13H30 du 7 janvier 2015 : La Newsroom, puis l’Edition
Spéciale segmentée. Captures d’écran disponible en Annexe n°9.

  40  
- Live de France 2 de 10H à 13H30 du 7 janvier 2015 : Différentes émissions, puis
Edition spéciale du 13H. Captures d’écran disponible en Annexe n°10.

Fils  Twitter  
Recherchés via Topsy : I-télé, BFMTV, Francetvinfos. Captures disponibles en Annexe n°11.
 

  41  
Sommaire des Annexes
 
 
Annexe 1 : Grille d’entretien .................................................................................................... 43  
Annexe 2 : Entretien 1 .............................................................................................................. 45  
Annexe 3 : Entretien 2 .............................................................................................................. 49  
Annexe 4 : Entretien 3 .............................................................................................................. 53  
Annexe 5 : Entretien 4 .............................................................................................................. 57  
Annexe 6 : Entretien 5 .............................................................................................................. 61  
Annexe 7 : Attentat Charlie Hebdo : i-Télé et BFMTV en ébullition ...................................... 65  
Annexe 8 : « Charlie Hebdo » : le rédacteur en chef du 12/13 de France 3 va être remplacé . 66  
Annexe 9 : Live de I-télé de 10H à 13H30 & Captures d’écran .............................................. 67  
Annexe 10 : Live de France 2 de 10H à 13H30 & Captures d’écran ....................................... 78  
Annexe 11 : Captures d’écran des fils Twitter d’I-télé, BFMTV et Francetvinfos .................. 85  
 
 

   

  42  
Annexe 1 : Grille d’entretien
Les personnes interrogées ont été contactées via Facebook et en direct : il s’agit d’élèves de
Master 2 en Journalisme à l’École de journalisme de Grenoble, soit des gens avec qui je
pouvais communiquer rapidement et en face-à-face.

Les entretiens ont été faits dans une pièce, sans aucune personne autour.

L’ordinateur était préparé sur le bureau.

À tous les interviewés, l’étude a été introduit sur le modèle de celle de Didier Courbet et
Marie-Pierre Fourquet50, avec les nuances temporelles et de proximité :

Je vais te poser quelques questions, toutes tes réponses sont intéressantes, réponds le plus
sincèrement possible. Ne te censure pas et dites vraiment ce que tu as en tête. Je te rappelle
que l'enquête est anonyme, tes réponses sont confidentielles et seront mêlées aux entretiens
réalisés avec d'autres personnes. Les résultats ne serviront qu'à des fins statistiques pour une
recherche universitaire. L'entretien est enregistré : cela me permet d'être le plus attentif à ce
que tu as me dire, de ne pas trop prendre de notes pendant notre conversation et de travailler
plus tard.

Je vais te repasser des séquences images pour que tu puisses te remémorer le moment où tu
l’as vu la première fois. Je vais te demander de te souvenir de ce que tu as ressenti, pensé et
fait pendant puis juste après la vision des images. Je vais te poser à chaque fois les mêmes
questions mais en différenciant deux phases : juste pendant la première vision, puis quelques
minutes après.

Directement après, je leur ai fait visionné un extrait de la vidéo « Attentats terroristes : les
coulisses des rédactions pendant 3 jours d’édition spéciale » (origine de la vidéo :
puremedias) : les quelques secondes de la première annonce par I-Télé qu’une fusillade vient
de se produire à Charlie Hebdo. Cet extrait a été choisi pour remettre en situation la personne,
dans le moment où elle a appris que les attentats avaient lieu ; rapport qu’ils ont directement
fait.

Je me suis fixée trois à quatre relances sur leurs réactions, pour bien les recadrer sur leur
ressenti et non des appréciations politiques, et sur le premier visionnage et non celui qu’ils ont
                                                                                                               
50
Courbet Didier, Fourquet Marie-Pierre, « Réception des images d'une catastrophe en direct à la télévision
(Etude qualitative des réactions provoquées par les attentats du 11 septembre 20001 aux Etats-Unis au travers du
rappel de téléspectateurs français) », Revue européenne de Psychologie Appliquée, 2003, p. 21-41.
  43  
maintenant après les différentes suites de l’attentat (et notamment la couverture médiatique
des prises d’otage de l’Hypercasher et de Dammartin).

Les deux séquences d’images suivantes sont établies sur le même schéma, même si la
question varie très légèrement :
- - Premier extrait de la vidéo « Attentat à Charlie Hebdo : retour sur les évènements »
([Link]), avec les images de Premières Lignes.
Ces images qu’on voit depuis le toit, ce sont les premières images qu’on voit depuis
l’annonce, de ce qui s’est passé directement là-bas. La même question donc, c’est quoi ta
première réaction quand tu les vois, et après quelques minutes ?

- - Deuxième extrait de la vidéo « Attentat à Charlie Hebdo : retour sur les


évènements » ([Link]), avec les images amateurs prises depuis un balcon.
Donc, même question : tu vois l’image la première fois, qu’est-ce que tu penses, qu’est-ce que
tu ressens ? Et quelques minutes après coup ?

Une fois la troisième relance de ce dernier extrait vidéo passée, j’ai posé deux mêmes
questions à chacun :
- Si tu devais associer un sentiment, une pensée, à chacune de ces trois séquences, ce
serait quoi ?
L’idée était de leur faire verbaliser et résumer leur ressenti et leur propre discours.

- En question annexe : sur le traitement des médias, juste sur la journée des attentats, qu’est-
ce que tu as pensé des images qui ont été montrées ?
La question était assez ouverte, générale, et voulait surtout faire la comparaison avec les
critiques souvent négatives qui sont venus de la « couverture médiatique des attentats de
Charlie Hebdo » et voir si finalement elles n’étaient pas davantage imputables aux
évènements conséquents (la poursuite, les prises d’otages etc.) et non le jour-même de la
fusillade.

   

  44  
Annexe 2 : Entretien 1
Carte d’identité : Homme – 20 ans – Famille d’origine maghrébine – M2 Journalisme EJDG
– Outil de consommation des médias préféré : Radio.

EXTRAIT ITÉLÉ
J’étais en stage, j’étais à la rédaction de France Bleu Lorraine. J’étais en train de monter des
trucs que j’avais faits. Du coup, il y avait I-télé dans le coin, j’ai commencé à voir le truc…
En fait, j’étais sur Twitter, j’ai d’abord vu la rafale de premiers tweets qui arrivaient et à ce
moment-là, juste, on ne réalise pas, on se dit « qu’est-ce qu’il vient de se passer ? ». C’est une
fusillade, mais il y en a plein des fusillades, dans l’info continue actuelle, des fusillades, on en
entend des mille et des cents. Donc là, ok, c’est un journal, ok c’est à Paris, mais on ne
mesure pas l’ampleur que ça va prendre à ce moment-là.

On t’annonce qu’il y a la fusillade, ta première réaction, c’est quoi ?

C’est « stupéfaction ». Tu sais, tu bloques. Qu’est-ce qui se passe ? On se pose les premières
questions et la première réaction qui suit, c’est rechercher un max d’infos. T’es suspendu à
l’info, j’avais trois trucs : Twitter sur l’ordi, le poste de radio allumé et I-télé de l’autre côté.

Directement, dans les premières minutes, tu cherches des informations ?

Dans les premières minutes, oui. Je ne l’ai pas appris directement quand ça s’est produit en
fait. Je suis allé acheter à manger pendant ma pause, je reviens il doit être midi pile. Donc je
l’ai appris en gros 15 à 20 minutes après.

Donc tu apprends l’information. Et ta deuxième réaction, c’est quoi ? Pas ce que tu as fait,
cherché. Mais comment tu réagis juste après ?

C’est tout de suite de la tristesse. Normalement, ça vient après, avec le deuil. Moi, c’est venu
tout de suite. Je me suis dit « putain, les mecs, ils ont tué des journalistes ». Je suis sur le point
justement de faire ce métier-là et donc je me dis que je peux aller à Paris ou n’importe où, et
me faire canarder pour un truc qui n’a pas plu à X ou à Y. Donc c’est un mélange de tristesse
et de… Les palpitations aussi. T’es presque… pas parano, sur le moment, mais tu te dis
« c’est arrivé à eux, ça peut nous arriver à tous ». Tu t’appropries encore plus le truc, par le
fait que tu vas devenir journaliste.

  45  
EXTRAIT TOIT
Ces images qu’on voit depuis le toit, ce sont les premières images qu’on voit depuis
l’annonce, de ce qui s’est passé directement là-bas. La même question donc, c’est quoi ta
première réaction quand tu les vois, et après quelques minutes ?

C’est « peur ». Enorme peur, énorme tension. Parce que justement, les images sont prises de
manière à ce que tu aies l’impression d’être planqué. Tu es complètement dans la scène. En
plus, la détonation est super forte. Ce truc-là a été diffusé partout, sur toutes les radios, en
boucle, pendant la demi-heure qui a suivi le moment où ils ont reçu ces images et cette bande-
son. Ca faisait comme un écho entre le poste de radio qui envoie les rafales, qui a un volume
assez bas, et la télévision qui a un volume un tout petit plus haut mais qui ne gueule pas non
plus. Moi je suis dans la rédac, et j’entends le poste de radio qui tire des rafales, et la
télévision qui tire des rafales. C’est la peur, et ça te prend au bide.
Après, ce qui a suivi, c’est l’incapacité totale à se concentrer sur autre chose. Je n’avais
jamais vécu ça pour autre chose avant. Tous les autres sujets paraissent dérisoires : j’étais en
train de monter des sujets un peu magazines, un peu légers et j’ai attendu le lendemain – et
même le lendemain, c’était dur – pour pouvoir ne serait-ce que me reconcentrer dessus.

Sur le moment, vraiment, qu’est-ce que ces images t’inspirent ?

C’est toujours le paradoxe sur le moment, tu as envie d’en voir plus, d’en apprendre plus,
amis la terreur fait que tu es un peu dégouté. T’as peur d’être un peu voyeuriste sur certains
trucs, quand il y a une fusillade c’est souvent comme ça : t’as un peu un ange et un démon
dans la tête, l’ange qui te dit « non, ne regarde pas, attends d’avoir le recul » et l’autre partie
de nous-mêmes, la partie un peu BFM, qui veut avoir du nouveau à chaque minute, qui veut
tout suivre, tout lire.
J’étais sur Twitter, je lisais un paquet de trucs, et je me souviens qu’à un moment, j’ai pris un
quart d’heure complet – et c’est énorme dans l’évolution de cet événement-là – où je suis sorti
et je n’ai plus rien vu, lu, écouté ; et je sais que si je n’avais pas fait ça, j’aurais eu un peu plus
de mal. Après, l’après-midi, j’étais amené à sortir dans tous les cas, donc je me suis coupé. Je
ne pouvais pas m’empêcher de scruter Twitter, mais simplement de ne plus rien entendre, de
ne plus rien voir, plus de bruits de détonations, ça m’a aidé.

C’est le bruit qui t’a le plus touché ?

Physiologiquement, ce qui m’a fait le plus réagir, c’est les bruits. Parce que, quand on te parle
de morts, quand on te parle d’attentats, même les mots les plus durs ne seront jamais aussi
explicites, ne te feront jamais autant ressentir physiologiquement le truc, aussi fort que par
exemple les détonations peuvent le faire.

  46  
EXTRAIT BALCON
Donc, même question : tu vois l’image la première fois, qu’est-ce que tu penses, qu’est-ce que
tu ressens ? Et quelques minutes après coup ?

Première réaction, c’est du dégout. Je me dis « il y a des êtres humains qui font ça, qui se
permettent ça ». Et après, la réaction suivante, c’est que, d’une ils font ça au nom de l’islam…
Je ne suis pas musulman, mais il y a une certaine culture musulmane chez mes grands-
parents, même s’ils ne sont pas pratiquants eux-mêmes ; et je me dis que toute cette religion,
qui est extrêmement sage, extrêmement philosophe, tu vois, comment tu peux en arriver là ?
Après, la réaction suivante, c’est « pourquoi ? ». Un énorme Pourquoi que tu vois partout, qui
est imprimé sur ta rétine, et qui à chaque fois que tu regardes un truc, il y a le Pourquoi. Et
malheureusement, même après plusieurs heures, on n’a pas tout le Pourquoi.

Dans les minutes qui suivent, c’est cette réflexion-là qui vient en premier ?

Oui, elle est vraiment venue d’abord. Il y a tous les sentiments précédents, plus ceux-là. C’est
un mille-feuille. Ce qui embrouille encore plus le sentiment personnel parce que tu ne sais
plus où donner de la tête. T’as la tête, t’as le cœur qui fait un BPM super élevé, t’as les
questionnements, t’as l’espèce d’envie de ralentir, d’avoir le recul mais t’y arrives pas
vraiment parce que même quand tu ne le veux pas, on te l’inflige. Après, le seul moyen, c’est
ce que j’ai fait plus tard dans l’après-midi, c’est là où j’ai fait ma petite coupure.
Je suis parti en reportages, faire le portrait d’un mec, un basketteur, étranger en plus, donc lui,
il était vraiment… Ca m’a fait plaisir quelque part, dans cette journée-là, de parler avec
quelqu’un qui était complétement déconnecté de ce truc. Et c’est vrai que d’aller dans le
milieu sportif… Les mecs étaient à l’entraînement, donc je pense qu’eux-mêmes ne
réalisaient pas. Ils avaient peut-être lu un truc. Ils n’ont pas comme moi, ou comme nous tous
futurs journalistes, ils n’ont pas été complètement enfermés dans des salles où on te parle de
ça, on te matraque avec ça. T’as des sons, t’as des images, des réactions, tu vois des larmes, tu
vois du sang, tu vois des balles, tu vois des vitres pétées.

Mais ça, ils le voient aussi…

Aussi, mais je pense quand même moins fort. Enfin, moins… Ca les touche mais je pense que
ça m’a touché peut-être un peu plus que quelqu’un qui n’est pas futur journaliste et ça me
touche aussi parce que le fait d’avoir des gens… Les gens, ils ont vu, mais je pense qu’il y a
quand même peu de gens, si tu fais des stats, qui avaient Twitter, la radio et la télé, en même
temps, et pendant une période d’au moins une heure, sur l’heure qui a suivi quand on a appris.

  47  
D’accord. Et sur ces trois images du coup : si tu devais associer un sentiment, une pensée, à
chacune de ces trois séquences, ce serait quoi ?

En premier, c’est « incompréhension ». Parce qu’on ne voit pas, on a juste l’annonce. Donc
« incompréhension », « stupeur ». Pour la deuxième, c’est « la peur », vraiment la peur et tout
ce qui est sous-jacent, c’est à dire une peur qui peut virer à la paranoïa pour ce qui est de
l’esprit et une peur qui peut être des palpitations, toutes les réactions physiologiques. La
deuxième phase est peut-être la plus horrible parce que c’est celle qui te mine au plus haut
point, physiquement et mentalement. Et la troisième, c’est peut-être un peu plus celle du
questionnement et de ce dilemme « j’ai envie d’en prendre plein la vue, plein les oreilles,
mais j’ai aussi envie de prendre une pause, pour mieux comprendre après. Le fait d’en
manger, d’en manger comme ça, ne va pas m’aider. »

Ok. Et en question annexe : qu’est-ce que tu as pensé, toi, des chaînes de télévision qui ont
montré ces images ? Tu disais que tu étais devant en continu. Qu’est-ce que tu as pensé de
cette télévision en continu sur les attentats, du jour même, pas d’après ?

Le jour même, sur le temps d’antenne attribué à cet événement, l’antenne cassée, on ne parle
que de ça… Je pense que ça a été le nombre de proportions d’antenne a été quand même
moindre. Il y a quand même des réd’ chefs qui ont fait leur boulot, qui ont su faire des
choix… Ils ont peut-être pas la lucidité pour les faire, parce qu’ils sont comme tout le monde
dépassés, mais il y a une espèce de dosage dans ce qu’on montre, ce qu’on montre pas, les
choix… Il faudrait prendre au cas par cas, mais globalement, sur le choix des images, j’étais
d’accord avec ce qui a été fait. Si je devais donner une exception, c’est donner des
informations qui peuvent nuire à la sécurité…

Ca, c’est pendant la prise d’assaut. Moi je te parle vraiment de la journée des attentats.

La journée des attentats dans ce cas, franchement, moi je trouve que la couverture des télés
continues a été adéquate. TF1, France 2, se sont transformées en chaîne d’information en
continu du coup. Les choix qui ont été faits étaient forcément des décisions collégiales, c’était
réfléchi même si c’était fait rapidement mais je pense que c’était des bons choix, c’était ce
qu’il fallait faire.

  48  
Annexe 3 : Entretien 2
Carte d’identité : Femme – 23 ans – Famille d’origine française – M2 Journalisme EJDG –
Outil de consommation des médias préféré : Web.

EXTRAIT ITÉLÉ
J’étais à Arte et on suivait le fil Twitter, comme d’habitude quoi et en fait, c’est mon collègue
qui l’a appris. Il a dit, en rigolant… En fait, on savait pas si c’était une blague ou pas, au
début, parce qu’il a dit « ouais, il y a un attentat à Charlie Hebdo ». Au début, on en riait un
peu parce qu’on pensait que c’était une fausse alerte. Et après, au fur et à mesure, on a
continué à regarder le fil et on apprenait de plus en plus de choses, et on apprenait que c’était
en train de se passer. Ca a arrêté toute la rédaction en fait et pendant… on a tout changé ce
qu’on devait faire. Et on a continué à suivre, continué à suivre et en fait, sur le moment, on
réalisait pas vraiment, on voyait ça comme une information, mais on l’intégrait pas, on
essayait d’être insensibles en fait. Donc au début, on était juste là « il faut transmettre, il faut
que les gens le sachent » mais on se préoccupait pas trop… On se rendait pas compte du choc
quoi.

Et ta première réaction du coup, juste quand on te le dit la première fois, c’est que tu n’y
crois pas.

Ouais. Et à force de voir, d’avoir de plus en plus de gens qui en parlent, on a mis BFM et on a
regardé et on a vu les premières images, et là on s’est dit « c’est vraiment en train de se
passer ». En plus, certains journalistes connaissaient des gens de Charlie Hebdo. Donc ils ont
commencé, ça a commencé à avoir beaucoup… Enfin il y avait du brouhaha dans toute, dans
tout le bâtiment. Des gens qui demandaient « qui, qui est tombé, qui est tombé, qui est vivant
et qui est mort ».

Tu ressens quoi alors, au moment où tu y crois vraiment ?

Au début, je ne sais pas… Au début, je me dis qu’il fallait qu’on en parle, qu’on le mette sur
le site et que ça se sache. Ça, c’est au début, et en fait, au bout d’une heure, on a fait une
pause, on est sorti et on a tous pleuré. Et c’était horrible. De peur, de savoir que c’était des
gens qu’ils connaissaient, des gens avec qui ils avaient travaillé, des gens qu’ils avaient suivi,
et puis ils s’inquiétaient de savoir « qui », enfin on n’avait pas encore la liste exacte. Du coup,
c’était plus… ouais, c’était le choc de savoir que c’était des gens qu’on connaissait, ou des
gens qu’on pouvait connaître.

  49  
EXTRAIT TOIT
Ces images-là, ce sont les premières images qui arrivent, qu’on voie. Donc, pareil, qu’est-ce
que tu as ressenti, fait, pendant le visionnage et les quelques minutes qui ont suivi ?

Ces images, on les a vues assez vite sur les chaînes d’information en fait. Je pense que ça a
aggravé en fait la peur qu’on avait, parce qu’on se disait en fait que… C’était encore en train
de se passer, et qu’il y avait quand même des gens qui ont eu le réflexe de filmer, et moi, ça
m’a un peu… Enfin, ça m’a pas choquée mais ça m’a fait vraiment bizarre de… Moi, ça
n’aurait pas été du tout ma première réaction. Enfin, je me rends compte que moi, je serais
partie, je me serais cachée, mais je n’aurais pas essayé de filmer, je n’aurais pas… Ouais, il y
a quand même des gens qui ont quand même pris un peu des risques pour que l’information
soit transmise et… Ça m’a à la fois impressionnée et choquée.

Donc ta première réaction quand tu vois les images, c’est de penser aux gens qui sont sur le
toit ? Mais par rapport à toi, par rapport juste à ton impression en voyant ce qu’ils sont en
train de filmer… Tu penses juste à leur peur, à eux ?

Oui en fait, ce qu’ils filment… En fait, je… Je savais que ça se passait déjà, j’ai rien
découvert sur les images, à part le fait qu’il y a des gens qui étaient là et qui ont eu le courage
de filmer. Mais je n’ai pas découvert l’attentat, je n’ai pas découvert les gens qui crient, les
terroristes qui crient. Ça, je le savais déjà en fait. En fait, on a eu d’abord les faits, et ensuite
la vidéo ; donc je n’ai pas découvert le fait mais j’ai découvert qu’il y avait des gens qui se
sont réfugiés et qui l’ont filmé.

Et ta réaction après coup, dans les minutes qui suivent, c’est toujours dans la même
continuité ?

En fait, on s’est demandé ce qu’on allait en faire aussi. Enfin, c’est terrible mais, dans la
rédaction, c’est comme si on essayait de se sauver en fait, de pas penser, de pas se morfondre
en fait, et d’essayer de voir comment on pourrait le traiter, comment on peut informer les
gens… En fait, je pense qu’on s’est tous un peu réfugiés dans le côté « nous on doit rester
journaliste et on doit faire notre travail », alors qu’on était tous complétement chamboulé
personnellement mais on essayait de s’accrocher au fait qu’on avait quand même un rôle à
jouer et qu’on a essayé quand même tant bien que mal de faire quelque chose, de trouver des
choses à faire, de s’occuper quoi.

EXTRAIT BALCON
Pareil : qu’est-ce que tu as ressenti pendant que tu vois cette image-là, et après coup ?

  50  
Sur le coup, c’est l’horreur, de se dire que… Qu’ils ont… Enfin, ils étaient quand même
hyper déterminés quand même, pour arriver à faire ça. Moi, je me suis vraiment demandée ce
qui pouvait les motiver autant, alors que, la personne elle était à terre ; et de l’abattre,
c’était… Parce que ce n’était pas… Je ne dis pas que c’était gratuit parce que le policier aurait
peut-être pu se relever, les arrêter, je ne sais pas, mais là, on a vraiment l’impression… C’était
le truc de trop quoi.
Qu’ils aient tué… Pour moi, c’est un assassinat ciblé ce qu’ils ont fait, ils cherchaient… Ils le
disent quoi, ils ont tué Charlie, c’était leur objectif, et ils l’ont fait. Mais là, on se rend compte
que, que rien ne pouvait les arrêter quoi. Que, entre guillemets, même s’il y avait eu plus de
policiers, ils auraient pas pu faire grand chose, parce que, face à des gens qui sont aussi, c’est,
il n’y avait pas grand chose à… Après, oui, il y a eu tout le débat sur « pourquoi on a vu cette
vidéo ».

Ça t’a choquée qu’on la montre directement ?

Oui. Oui. Déjà ça m’a choquée, c’est quand même hyper violent. Je trouve ça fou que ça a été
diffusé alors que… Dans l’urgence, peut-être que les gens n’ont pas réfléchi que ça pouvait
tomber sur des gens qui… Enfin, c’est une chose de savoir que des gens ont été tués, c’est une
autre de voir la vidéo, même si tu sais que quelqu’un a été abattu à bout portant, il y a une
différence entre le savoir et le voir. Et je ne sais pas en fait, pourquoi ça a été repris. Même si
c’est la vérité et que des fois, il fallait la montrer… Je ne sais pas. C’est la force des images.

Sur ces trois séquences, si tu devais faire correspondre du coup trois étapes dans ce que tu
penses, ressens ?

Au début, c’était plus la surprise. Je ne dis pas qu’il n’y avait pas un peu de curiosité mais
presque, on avait envie de savoir ce qu’il se passait, alors que au fur et à mesure après, il y a
eu juste le choc de se rendre compte que, que c’était des vrais gens. C’est débile hein, mais
c’était des gens qu’on avait aucune chance de connaître, ça nous aurait peut-être moins
choqués, mais là c’était mon collègue qui me dit « Bah Tignous, je le connaissais quoi, c’était
un pote ». Ça, c’est… C’est comme si ça ramenait dans la sphère privée un événement public,
mais qui là par des ramifications, nous touche directement. Tu te dis « ça pourrait être
quelqu’un de proche qui s’est fait tué ».
Après, les dernières vidéos, c’était un peu l’horreur, ouais. J’étais un peu désabusée. Il y avait
plus d’espoir. La réaction que j’ai eu, c’est « contre ça, on peut pas lutter ». Enfin, là on est
arrivé à un niveau de détermination que plus rien ne peut arrêter quoi.

En question annexe : sur le traitement des médias, juste sur la journée des attentats, qu’est-ce
que tu as pensé des images qui ont été montrées ?

  51  
Moi, j’ai trouvé ça bien que… Je sais pas, après moi je n’ai pas eu le temps de suivre, de
regarder tous les autres, donc je ne sais pas comment ça s’est fait, mais j’ai trouvé ça bien que
la rédaction (d’Arte) se soit rendue compte tout de suite de l’importance que ça avait. Ils se
sont vite rendus compte, c’est horrible de dire ça, mais que, il ne fallait pas passer à côté, qu’il
fallait absolument et directement que ce soit en Une sur le site. Que même si le site n’est pas
voué à faire de l’immédiat mais plutôt du journalisme lent on va dire, pas de l’actualité
chaude, que là, on est passé au-dessus. Il n’y avait plus la question de « oh mince, d’habitude,
ce n’est pas ça qu’on fait ». Là, c’était ça qu’il fallait faire, et il fallait le faire.
Après, la diffusion de la vidéo du policier qui se fait abattre, nous c’était « pas question ». Le
fait qu’il y ait des rédactions qui l’ait mise… Je trouve que ce n’est pas bien mais après je ne
sais pas, dans l’urgence… Nous, c’est aussi parce qu’il a suffit d’une personne qui dise « non,
on ne peut pas montrer ça, genre ‘est-ce que t’as envie qu’il y ait ta fille qui le voit ?’ ». En
fait, il y a eu une personne qui nous a rappelé à l’ordre ; parce que, avec la vitesse, on avait
quand même envie de tout montrer, tout dire, montrer l’horreur de ce qui était en train de se
passer et de la gravité des faits, mais après, c’est toujours la force de l’image, et la dangerosité
aussi. C’était aussi la même question pour savoir s’ils avaient vraiment crié, de
l’interprétation que les gens allaient en faire. Normalement, ce cri, ça peut, « Dieu est grand »
c’est pas forcément quelque chose de guerrier en fait. Ils le disent aussi, en arabe, quand ils
font une fête… Ça peut être dit dans n’importe quel contexte en fait, et du coup là on avait
peur que cette phrase prenne une importance énorme, alors qu’elle n’a pas intrinsèquement
une portée islamiste.

Et ton avis sur les chaînes en continu ? Et TF1 et France 2 qui ont fait du continu ?

Je pense que le jour-même il fallait le faire. Après, c’est plus le traitement les jours qui
suivaient qui moi m’ai gênée. Mais sur le jour-même, sur les attentats, je pense qu’il y a eu
une bonne réaction des rédactions. Surtout pour des gens qui étaient à Paris : il fallait
absolument qu’il sache ce qui était en train de se passer, peut-être juste à 500 mètres d’eux. Il
fallait que l’information soit transmise et peut-être que c’était le seul moyen. Après, c’est
aussi le problème d’une information en continu. À force d’avoir des témoignages de gens qui
sont sous le choc, peut-être que ça ne faisait pas vraiment avancer le schmilblick mais il fallait
le faire, et je n’ai pas d’idée de meilleure façon de le faire.

  52  
Annexe 4 : Entretien 3
Carte d’identité : Homme – 22 ans – Famille d’origine française – M2 Journalisme EJDG –
Outil de consommation des médias préféré : Web.

EXTRAIT ITÉLÉ
J’ai appris très tard pour les attentats. Il devait être 14h, 14h30, je faisais autre chose, je
n’étais pas connecté. Je les appris en voyant des messages sur Facebook qui parlaient de ça,
qui parlaient de tristesse, de chagrin, j’ai plus les messages en tête… Mais du coup, je suis
allé regarder sur internet, sur [Link] je pense. Et là j’ai vu attentats à Charlie Hebdo,
fusillade, il n’y avait pas encore l’annonce des dix morts. Ma première réaction… J’étais
sidéré, je ne pouvais pas y croire… Pour moi, c’était pas, c’est incroyable au sens premier du
terme. J’étais, ouais, j’étais sidéré.

Sidéré, dans le sens surpris ou sous le choc ?...

Sous le choc, oui. Surpris, non, mais sous le choc oui, ça me paraissait impensable que ça, ça
arrive, donc j’étais… en même temps obnubilé parce que dès que j’ai su ça, je suis resté sur le
live du Monde. Je n’ai pas allumé la télé parce que je ne regarde pas la télé, mais je suis resté
sur le live du Monde et je regardais les informations qui défilaient. « Cabu est mort », machin
est mort… et là, c’était plus de la sidération, c’est devenu du, de la tristesse simplement, et de
l’incompréhension. De la tristesse plus.
Directement après, je continue à chercher sur des sites, à regarder sur Twitter. Je suis, en
essayant de faire autre chose, mais j’y reviens toujours, il y a toujours un nouveau truc. Il y a
les premières vidéos qui tombent, les premières photos, de la rue, des sauveteurs, des
machins… Donc oui, jusque là, je suis ce qu’il se passe, sans trop oser y croire, en me disant
« c’est pas possible ». Puis, au fur et à mesure qu’il y a les noms qui tombent, je me dis
« c’est vrai » et ça devient autre chose que de la sidération. A ce moment-là, je suis vraiment
à fond dedans et je n’ai vraiment aucun recul là-dessus.

EXTRAIT TOIT
Pareil, qu’est-ce que tu penses au moment où tu vois cette vidéo-là et juste après.

Au moment où je la vois, c’est un mélange de peur – parce que voilà, c’est… - oui, un
mélange de peur, d’effroi, de se dire « voilà, ça devient concret ». Avant, il y a eu une
fusillade et là, il y a deux mecs qui, qui tirent… Donc oui, un mélange de peur et… une sorte
de fascination on va dire. Tu peux plus t’empêcher, tu peux plus sortir ton regard de la vidéo,

  53  
tu te dis, tu regardes, « ah, ils ont crié Allahu Akbar », ils sont là, tu te demandes si la police
va… Enfin, ça devient un vrai film quoi. Donc il y a ce mélange de peur et de fascination.
Et juste après… J’ai commencé je pense à ce moment-là, juste après la vidéo, ou en lisant les
commentaires qu’il y avait sous la vidéo, à ressentir du malaise par rapport à ce à quoi la
vidéo servait, aux commentaires que cela générait.

C’était quoi ce malaise, il venait d’où ?

Bah, dès que il y a eu « Allahu Akbar » et les commentaires qu’il y avait derrière, je me suis
dit que ça servirait… C’était tellement une vidéo forte que ça servirait tout de suite à angler le
truc, à angler le truc sur l’islam, sur les musulmans. On était déjà plus dans de l’émotion, on
était dans une sorte de, à la fois fascination morbide et de, déjà, de stigmatisation. Parce que,
voilà, c’était comme ça que la vidéo était présentée : « les deux tueurs ont crié ‘Allahu
Akbar’ », il y avait la vidéo… Donc déjà un peu de malaise par rapport à ce que ça générait et
ce que ça relayait comme sentiment. Il n’y a aucun recul par rapport à ça, les médias
balançaient, tout le monde retweetait, refacebookait, remachinait. Et c’était comme partager
une série, ou un film d’horreur. C’était… Il n’y avait pas plus de recul que ça en fait, c’était
uniquement du premier degré, de la fascination, on est dans l’action donc on voit ce qui se
passe… Oui, c’est devenu du malaise.

EXTRAIT BALCON
Pour cette séquence d’images, pareil : la première fois que toi tu l’as vue, qu’est-ce que tu en
as pensé, ressenti, et après coup ?

La première réaction, c’est un haut-le-cœur, un dégoût, une tristesse, se dire « mais ce n’est
pas possible de faire ça ». La première réaction, c’est vraiment sur la vidéo, sur ce qu’il se
passe. La deuxième réaction que j’ai eu, c’est premièrement « comment on peut filmer ça »…
Alors filmer ça d’accord, mais filmer ça aussi longtemps sans que… Je ne comprenais pas
comment on pouvait rester là à filmer sans… Il y a un mec qui venait de se prendre une balle
dans la tête et deux types qui se barrent, et tranquille, tu suis la voiture. Donc pareil,
l’impression d’être devant un film, mais ça paraît impensable.
Et la troisième réaction, c’est que, le fait de voir la vidéo, ça veut dire qu’elle a été publiée,
qu’elle a été mise sur les réseaux sociaux et là, c’était déjà du dégoût, de ce système qui fait
que voilà, on a une vidéo trash, on la partage, et il n’y a plus aucun respect pour rien là.

Il vient d’où ce dégoût ?

Du fait qu’elle soit publiée. Pour moi, elle n’a pas de valeur informative, pas de valeur en tant
que telle. On peut la raconter, on peut la… on peut dire qu’on l’a vue, la raconter, dire ce qui

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s’y passe, mais le fait de la montrer ça n’apporte rien. Ça ne fait que jouer sur le sentiment
de… je ne sais pas comment appeler ça… je disais fascination, mais voilà, quelque chose
comme ça, et de, voilà… un truc animal presque : on voit une vidéo trash, on est dans un film
d’action, ça joue essentiellement sur ça, il n’y pas de valeur objective que j’y trouve à publier
cette vidéo, à la montrer en tant que telle, surtout sans commentaires, sans scrutages, sans…
De manière brute quoi.

Sur internet, la vidéo était introduite par un titre, mais tu as quand même cliqué dessus ?

Je ne me rappelle plus comment elle était introduite, mais je pense que je ne m’attendais pas à
voir ça et en même temps je pense que je suis comme tout le monde : je vois une vidéo, on me
dit « c’est une vidéo de l’attentat », donc je clique. Et puis deux minutes après, je suis dégoûté
par le réflexe que j’ai eu, et puis même par le fait d’avoir cliqué parce que je me dis que ça ne
m’a rien apportée, à part du malaise… Ça ne m’a rien apporté, j’ai juste appris que je suis
aussi dégueulasse que tout le monde, qu’une vidéo « oh, une vidéo où un mec se fait tuer » et
je clique.

D’accord. Du coup, sur ces trois séquences d’images, si tu devais associer une pensée, un
sentiment, un ressenti, pour chacune, ce serait quoi ?

La première, au moment où je l’apprends, c’est sidération, j’ai juste l’impression d’être dans
un autre monde, d’être tombé dans une autre planète, que tout le reste s’est arrêté, et qu’il n’y
a plus que ça qui t’obnubile. La deuxième et la troisième, il y a quelque chose de pareil, c’est
qu’il y a une fascination répulsive : de la fascination d’abord et dégoût deux minutes après, en
me disant « mais pourquoi je regarde ça, qu’est-ce que ça m’apporte », et encore après,
« pourquoi c’était publié » - enfin, je sais pourquoi elles ont été publiées, parce que tout le
monde va cliquer, comme moi – mais voilà, « comment on peut publier ça, comment on peut
laisser mettre ça à la disposition de tout le monde », mais sans aucun recul. Parce que c’est
une vidéo, parce qu’on a truc et qu’il faut le donner.

D’accord. Donc, question annexe, sur le traitement des télévisions, juste pour la journée des
attentats, t’en as pensé quoi, toi ?

Moi, du coup, je n’ai pas vraiment regardé la télévision. Mais sur le traitement des médias
numériques… Je pense que sur le moment le fait de suivre ça en direct, ça se justifiait, c’était
tellement gros que… On apprenait quand même des choses au fur et à mesure, la liste des
victimes, donc on a quand même appris des choses au fil de la journée, donc ça justifiait le
fait de faire des directs. Donc ça, pas de problème.

  55  
Après, sur le traitement des images plutôt du truc, il n’y a eu aucun filtre. Il n’y avait aucun
filtre et ça déjà c’est plus gênant, parce que de suite, ça met un malaise parce qu’on se dit,
l’information c’est « oui, ils ont tiré une balle dans la tête d’un policier », c’est une
information, il faut le dire, mais montrer la vidéo ça n’apporte rien de positif. Ça apporte que
du malaise, du dégoût, mais ça n’apporte rien de, rien d’informatif, donc il y avait vraiment le
direct écrit, le fait de donner des informations au fur et à mesure. C’était justifié, c’était pas
excessif je pense, parce que le truc était tellement énorme que être excessif, mais après le fait
de faire ça en direct, ça voulait dire qu’il n’y avait aucun filtre.

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Annexe 5 : Entretien 4
Carte d’identité : Homme – 26 ans – Famille d’origine maghrébine – M2 Journalisme EJDG
– Outil de consommation des médias préféré : Télévision.

EXTRAIT ITÉLÉ
Le truc, c ‘est que quand les attentats ont eu lieu, moi j’étais dans le train pour revenir à
Grenoble, depuis Paris. Donc j’ai pris le train tôt, et les attentats ont eu lieu peut-être une
heure avant que j’arrive à Grenoble. Donc j’ai rien su, parce que j’avais coupé la 3G et il se
trouve que les gens autour de moi n’avaient soit pas la 3G, soit pas de téléphone, soit ils
n’avaient pas envie de regarder parce que personne n’était au courant dans le train.
Je me souviens, j’étais en train de lire Houellebecq et pour moi la grosse polémique du jour,
ça allait être que, la veille des attentats qu’il y avait eu un gros-gros clash entre Patrick Cohen
et Edwy Plenel sur le livre qu’il avait sorti sur les musulmans. Et comme on était en plein
débat par rapport au livre de Houellebecq, je me suis dit que ça allait être le débat qui allait
prendre tout le monde pendant deux semaines.
Et quand j’arrive à Grenoble, personne autour de moi n’a l’air d’être au courant ou ne réagit.
J’arrive… Je n’habite pas très loin de la gare, donc je marche jusqu’à Saint Bruno et je tombe
sur un café où je vois le bandeau jaune d’I-télé. Et le bandeau jaune, c’est généralement
quelque chose d’urgent qui vient d’arriver, donc je regarde et je vois François Hollande qui
parle, et je vois « Attentats à Charlie Hebdo : au moins 10 morts ».
Donc ça faisait peut-être au moins une heure et demie, peut-être deux heures que les infos
étaient toutes dessus, mais moi je suis arrivé derrière.

Du coup, toi, ta première réaction quand tu l’apprends, c’est quoi ?

Je me dis « merde, qu’est-ce qu’ils ont encore fait ? ». Ils, les terroristes, les islamistes
radicaux. Et surtout, je me suis dit… J’ai vu cité « Charlie Hebdo » et je me suis dit… C’est
marrant, je me disais que ça risquait de leur arriver un jour mais je pensais que jamais
quelqu’un allait passer à l’action. Donc j’ai branché directement la radio sur mon téléphone et
j’ai écouté jusqu’en rentrant chez moi. Et là, à partir de là, j’ai fait une nuit blanche, je crois
que j’ai dû enchaîner 23, 24 heures d’infos. J’avais la migraine, je me suis senti mal
physiquement, rien qu’en suivant les infos.

Ta première pensée, ce n’est pas de la surprise donc ?

C’est « tiens, il s’est passé quelque chose de grave, François Hollande parle ». Ensuite, je vois
Charlie Hebdo, je me dis « eh ben, c’est pas la chose la plus improbable qui soit arrivé ». Je

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ne savais pas si quelqu’un allait passer à l’acte un jour, mais malheureusement, quelqu’un
vient de le faire. En l’occurrence, ils étaient deux.

EXTRAIT TOIT
Ce sont les images de Premières Lignes. Donc même chose : qu’est-ce que tu en as pensé la
première fois que tu les as vues, et juste après ?

La première pensée que j’ai, c’est que c’est forcément en relation avec Charlie mais que je
n’arrive pas à voir ce qui se passe. Ensuite, c’est une vidéo où on ne peut faire quasiment
confiance qu’aux sons, parce qu’on voit les types de loin. Donc on attend Allahu Akhbar et
les coups de feu, les coups de feu.
Après, j’ai été surpris, je me suis dit « tiens, les types ont dû avoir la frousse de leurs vies ».
Ensuite je me dis que mine de rien ils ont quand même un sacré sang froid pour être restés
filmer. Puis après, je me suis dit, j’ai vu que c’était Premières lignes, donc j’ai dû faire un jeu
de mot pourri. Du coup, pendant l’espace d’un instant, je les ai trouvés très opportunistes,
puis après je me suis dit que c’était surtout les médias qui avaient été opportunistes de l’avoir
distribué directement.
C’est quelque chose qui aurait pu ressortir plus tard, comme image d’archive, qu’on ressort à
froid, mais là, on reçoit des images de Premières lignes, inédites, etc. Le fait qu’elles aient été
envoyées là maintenant, c’est soit une envie d’être vus comme les premiers, donc d’être vus
comme l’agence qui a pris les images de suite et c’est un peu de la pub ; et d’un autre côté, je
me suis dit que c’est aussi parce qu’ils ont vu qu’il y avait une pertinence journalistique à
diffuser cette image. Moi, personnellement, je trouve que non. En tout cas, à chaud, non. Ce
n’était pas le genre d’images qu’on avait besoin de voir, ou qu’on avait envie de voir.

Donc ta première réaction, c’est d’essayer d’écouter, de comprendre ?

Ce n’est pas audible. Ils la rediffusent encore, en boucle. Et là je comprends. Puis je l’ai vue
sur internet, ce genre de choses.
A noter que les premières théories du complot sur ces attentats, elles ont commencé à être
diffusées sur internet quasi instantanément. Peut-être une demi-heure après, de gens qui se
disent « ah tiens, ils ont quand même vite fait de prendre des images et de les envoyer
blablabla ». J’ai très vite senti que… Déjà, qu’on dise qu’il y avait un attentat, en plein Paris,
qui fait dix morts, c’est déjà pas anodin, mais je me suis dit que la couverture allait être un
peu lourde, que ça allait parler dans tous les sens.
C’est le problème d’être hyper connecté. Avant tu pouvais éteindre ta radio, maintenant tu as
ton téléphone, tes messages, Facebook, Twitter, ta télévision… C’est le genre de moments où
tu baisses ta garde : tu parles toujours de ne pas être surinformé, de la tristesse que c’est d’être
obligé de faire du hard news, du hard news, des choses de ce genre, que tu critiques tout le

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temps. Il n’empêche que là, dans ce genre de cas, ils avaient une utilité, c’est de pouvoir nous
gaver d’informations jusqu’à en être sevrés. Eux c’est leur travail et nous, c’est pour ça qu’on
était là.

EXTRAIT BALCON
Même chose : quand tu vois ces images pour la première fois, qu’est-ce que tu en penses,
qu’est-ce que tu ressens pendant et juste après ?

Pendant, j’entends les paroles « on a vengé le prophète » donc forcément, je me trouve plus
gêné et plus honteux, parce que je me dis « qu’est-ce qu’ils ont fait ? » et dans ma tête je me
dis « qu’est-ce qu’on a fait ? » alors qu’on a rien fait, que j’ai rien fait, juste voilà, à cause de
mes origines. Et je vois les images, et je me fais la même réflexion que celles sur le toit, et
peut-être même encore plus - parce que la vidéo était prise depuis un balcon, depuis un
particulier, on ne sait pas qui l’a envoyée, on ne peut que accuser les médias de l’avoir
diffusée, s’il y a des coupables, ça ne peut être que eux – je me demande en quoi c’est
pertinent.
En quoi c’est pertinent de diffuser la vidéo du meurtre, parce que la première fois qu’ils l’ont
diffusé, ils ont diffusé la vidéo du meurtre, ensuite ils l’ont flouée, ensuite ils ont floué et
gardé le son, ensuite ils ont masqué le son, et ils ont fini par plus du tout la diffuser. Et surtout
quand ils disent « on a vengé le prophète », il faut voir aussi que la vidéo a été nettoyée, le
son a été nettoyé, le son des premières vidéos à la télé il n’était pas clair, là il l’est, de manière
à ce qu’on entende bien les mots. Donc je trouvais que ce n’était pas pertinent de diffuser
maintenant, à chaud.

Tu l’entends directement ce nettoyage du son ?

Les premières images, le son est moins net. Il n’y a pas de trucage, c’est juste qu’on ait
nettoyé les images pour le rendre plus clair. Du coup, j’ai trouvé ça vraiment, « vouloir
hystériser la chose », parce que je sentais très bien que ça allait tourner à un débat un peu
nauséabond, je me suis dit « est-ce qu’ils vont surfer sur la vague ? », oui ou non, et je me suis
dit qu’au final, la couverture des attentats, ça s’est retournée en espèce de grand procès, en
espèce de grand Grenelle de l’Islam, où on invitait très peu les musulmans à parler.

C’est ce que tu penses vraiment à chaud ?

C’est ce que je pense sur le moment même. Avoir nettoyé le son, pour que les gens entendent
bien, de manière encore plus claire, pour qu’il n’y ait vraiment aucun doute possible sur les
gens, qu’ils disent « on a vengé le prophète » et la diffuser là, même pas une heure, deux
heures après les attentats, c’était pas pertinent, c’était « vouloir hystériser les choses ». Si je

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suis un chef d’entreprise, je me frotte les mains, tu parles d’un point de vue moral, c’était
pourri, et d’un point de vue déontologique, je sais pas s’ils ont enfreint des règles, mais t’as ce
côté moral, des questions de conscience dans le journalisme, et ça, j’ai trouvé ça mauvais.
Après si tu me trouves une raison qui me dit que c’était pertinent de le montrer, que ça faisait
avancer l’histoire… mais quand on sait que les terroristes islamistes, que les Frères
musulmans, que ceux qui ont buté Charlie Hebdo, qu’on sait très bien que c’est eux, alors ce
n’était pas la peine de diffuser ça de suite. On aurait pu attendre quelques jours après. Ils
seraient sortis grandis s’ils avaient choisi de pas les diffuser direct.

Sur les trois séquences d’images du coup que je t’ai montré, si tu devais attribuer un ressenti
ou une pensée à chacune des trois, ce serait quoi ?

La première, je me dis « c’est parti, tes oreilles vont saigner, tu vas avoir mal au cerveau». La
deuxième, c’est l’interrogation, je suis là « ok, qu’est-ce que c’est, ok, c’est ça, pourquoi c’est
diffusé ». Et la troisième, c’est de la gêne complète, totale.

Et une dernière question, c’est : qu’est-ce que tu as pensé de la couverture des médias, des
images, pendant la journée des attentats ?

Ça a été une overdose. Mais pas uniquement une overdose d’informations, mais une overdose
de lieux communs, de concepts non maitrisés, une overdose d’experts souvent mal
intentionnés ou qui ont un point de vue idéologique, un background idéologique, qui aurait
valu d’être étudié avant des les inviter sur les plateaux. Oui, une overdose totale, de termes,
d’éléments de langage qui sont définitivement rentrés dans le cerveau des français. On n’avait
pas réussi à les faire rentrer avant, maintenant c’est fait. Voilà, c’est fait, on est enfin rentrés
dans la cour des grands, je me suis dit « ça y est, c’est parti ».
On peut prendre en considération que c’est l’information qui prime, que c’est du hard news,
que c’est une actu grave et que dans ce cas-là, on peut tolérer des errements, des erreurs et de
la lourdeur. Mais voilà, c’était écœurant.

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Annexe 6 : Entretien 5
Carte d’identité : Homme – 23 ans – Famille d’origine française – M2 Journalisme EJDG –
Outil de consommation des médias préféré : Web.

EXTRAIT ITÉLÉ
J’étais chez moi, chez mes parents et j’allume la télévision, parce que je regarde la télé que
chez mes parents et que je m’apprêtais à passer une journée à ne rien faire. Du coup, je ne me
souviens pas si c’est le bandeau que j’ai vu en premier, ou les images mais très vite, j’ai vu
qu’il y avait, direct, dix morts, dans un journal. Je me suis dit « Charlie Hebdo, je ne connais
pas exactement, je sais que ça se trouve à Paris » et dès que tu vois les images et que tu sais
qu’il y a des mecs qui sont rentrés avec des kalachnikovs, c’est incroyable.

Mais c’est quoi ta toute première réaction quand tu l’apprends, et juste après ?

Je n’y crois pas. Au départ, forcément, tu te dis que ce n’est pas possible, tu ne sais pas encore
qui sont les personnes qui sont mortes. On était vraiment au tout début, on ne savait vraiment,
vraiment pas ce qui se passait. Du coup, il y avait juste eu des cris, des gens qui avaient
entendu des bruits de kalachnikov et direct, ouais tu te dis que ce n’est pas possible, que ça ne
peut pas exister, parce que dans la réalité, tu te dis « Charlie Hebdo, ils ne se font pas allumer
comme ça ». Et du coup, c’est de l’incrédulité au départ.
Les télés, elles sont toujours dans l’évolution. Au départ, c’est un mort, ensuite cinq, ensuite
dix, et tu te dis « quand est-ce que ça s’arrête et comment c’est possible quoi ? ». Tout de
suite, j’ai essayé de remettre en question la télé, en disant « non mais c’est pas possible, ils se
sont plantés, c’est une fausse alerte ou je ne sais quoi ». Et ensuite, je me suis rappelé de ce
qui s’était passé avant, aux attentats, qu’il y avait déjà eu des bombes, des trucs comme ça et
du coup, je me suis dit que ouais, peut-être que c’était bien réel.

EXTRAIT TOIT
Ces images de Premières lignes, la même chose : tu les vois pour la première fois, qu’est-ce
que tu penses, qu’est-ce que tu ressens ? Sur le moment, pendant que tu les vois, et juste
après ?

C’est le choc, c’est de se dire « là, c’est sûr », on a la preuve en vidéo, et la vidéo, c’est la
vérité. Mais c’est surtout… C’est toutes les questions qui se posent : qui a fait ça, pourquoi ils
l’ont fait, et tu restes scotché devant la télé. Tu te dis « merde, est-ce que d’autres images vont
sortir bientôt ? Est-ce qu’on va savoir ce qui s’est réellement passé ? ».

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Ça te vient direct, le fait de te questionner ?

« Pourquoi ? », peut-être pas aussi vite mais combien il y a de personnes de mortes, comment
ça s’est passé à l’intérieur, tout ça. Parce que tu vois des mecs avec des kalachnikovs, autant
ils ont pu blesser un ou deux mecs, autant je ne sais pas encore. Ça peut être pas très grave,
mais ils arrivent à en ressortir relativement assez bien, tu sais que ça va être sanglant à
l’intérieur. Ça fait aussi beaucoup peur, parce que l’acte en lui-même, il est fait pour ça, ça a
bien fonctionné.

Sur le moment, l’image te choque, ou pas du tout ?

Non, je ne suis pas choqué, et je me dis juste sur l’instant que les mecs de Premières lignes
ont une présence d’esprit de fou. Direct, ils ont pensé à filmer ; moi je n’aurais pas du tout fait
ça. Je ne sais pas si je me pose directement la question sur les médias, mais elle est venue
assez vite. Ce n’est pas racoleur mais cette preuve-là fait vraiment peur.
Les mecs de Premières lignes, tu les entends, tu sais que c’est des journalistes, tu les entends
parler et être super flippés, tu sais pas vraiment, tu vois le mec de loin, de très loin, et au final
tu sais pas qui c’est, t’entends juste des bruits de tirs d’armes automatiques.
Et après, je trouve que… Il y a l’événement en lui-même et on ne peut pas l’enlever, mais il y
a tout ce qu’il y a autour. Parce que tu sais que quand cette vidéo passe, les mecs en plateaux
vont parler très longtemps avant, après, et ça tourne toujours. Ces premières images, ils
l’annoncent « ouais, on va vous montrer des images exclusives, des mecs qui ont réussi à
filmer », c’est incompréhensible et après, la machine reprend, t’as plus les images devant toi,
mais on en reparle, donc l’événement commence à prendre forme.

EXTRAIT BALCON
Je ne les avais jamais vues ces images en entier. Je ne les ai pas cherchées sur internet. Ça ne
m’intéressait pas vraiment. Je ne crois pas qu’ils les aient diffusé sur I-télé, ou alors plusieurs
heures après, et moi, dès que j’ai vu Hollande arriver, j’ai coupé ma télé, parce que j’en
pouvais plus. C’était horrible et on rabâche toujours la même information. Les chaînes
d’information en continu quoi… Du coup, j’ai arrêté assez vite.
Mais du coup, ouais, j’ai vu ces images-là, et tu vois un manque de professionnalisme des
mecs, que c’est des branleurs qui ont buté beaucoup de gens. Et direct, les commentaires des
journalistes qui disent « ils ont fait ça », et là, on commence à avoir le constat en même
temps, du nombre de morts. Et la réflexion, elle est vraiment là-dessus oui, j’essayais de
comprendre l’événement, avec des moyens logiques. Et les vidéos faisaient des preuves qu’il
fallait analyser.

Tu étais donc plus dans l’analyse que dans le ressenti ?

  62  
Ouais. Déjà, Charlie Hebdo, je m’en foutais un peu, et le fait qu’ils les aient allumé… Bon,
c’était bien sûr très significatif. Mais je n’ai jamais ouvert Charlie Hebdo, je n’ai aucun lien
avec ce journal. Du coup, j’étais plus ou moins insensible… Je savais que la presse se faisait
attaquer et que des gens qui faisaient du journalisme étaient attaqués, mais « Charlie Hebdo »,
ça ne m’avait pas forcément marqué quoi. Du coup, je n’étais pas triste pour Charlie Hebdo.
J’étais évidemment triste pour les morts mais je n’étais pas… J’étais plus dans le…
comprendre.

Du coup, si tu devais attribuer une impression, une pensée à chacune de ces séquences
d’images, ce serait quoi ?

Bah, réussir à mieux comprendre les évènements par cette suite d’événement, mener une
enquête quoi. J’ai été glacé à chaque fois. Mais par exemple, la dernière vidéo, je n’avais pas
vu le mec qui se fait buter, j’ai juste vu des mecs gueuler dans la rue et partir en voiture, ce
n’est pas très choquant… Je préfère être dans cet… Tu vois, quand ils sont dans la rue, dans la
vidéo de Premières lignes, tu ne vois pas de morts, tu vois rien, et le fait que ce soit pris à
l’arrach’, tu sais que c’est super dangereux, qu’il y a des tirs d’armes automatiques… Mais on
voit de la violence partout à la télévision tous les jours, 10.000 personnes meurent dans un
film, donc là, du coup, c’est presque le cinéma quoi. Tu sais que c’est à Paris, tu sais que ce
n’est pas très loin au final, mais moi j’étais dans ma campagne et je ne me sentais pas du tout
concerné au final. Je savais que quelque chose se passait, mais moi la télé, ça me fait toujours
cet effet de barrière physique. J’aurais été à Paris, peut-être que j’aurais senti les choses
vraiment différemment.
Sur les premières heures, bien sûr que j’ai été glacé, tu entends le bruit et tu te dis que dix
minutes avant, ils ont tué plein de gens, tu ne sais pas dans quelles conditions. Et sur le coup,
ouais, j’étais plus dans la réflexion et c’est après coup, a posteriori, que j’ai commencé à
comprendre, à entendre les témoignages de l’intérieur et à me dire « Ouah, c’est hardcore ».

D’accord. Et dernière question : sur le traitement de la télévision seulement, sur juste la


journée des attentats, t’en as pensé quoi ?

Scandaleux. Juste un scandale quoi. Parce que les télés, elles ont fait un buzz incroyable avec
ça, elles ont attiré toute la population française devant leurs écrans. Parce que toutes les dix
minutes, ils essayaient de trouver de nouvelles informations, et ils n’en avaient aucune vu que
les flics contrôlaient tout, ils essayaient de choper les mecs. Du coup, les journalistes étaient
dans la position où, d’accord, ils essayaient de comprendre mais ils étaient sur le terrain, et tu
comprends rien, rapidement, quand t’es devant des mecs qui sont en train de se faire emmenés
sur des brancards quoi. Et j’ai trouvé ça racoleur, putassier, tout ce que tu veux.

  63  
Ce qui m’a choqué, c’est qu’on en parle en boucle, et sur toujours la même chose. Je ne sais
pas si ça aurait été plus choquant qu’ils parlent d’autre chose, entre temps, mais… non, je ne
comprends pas pourquoi ça a existé, pourquoi les télévisions d’informations non-stop existent
déjà… TF1 et France2, ils ont tout de suite saisi l’occasion du coup. En fait, on est tellement
habitué du fait que les télés sont sensés suivre les choses minute par minute, que ça nous
choquerait qu’elles le fassent pas, mais en fait non, moi je suis plus choqué parce qu’elles le
font et parce qu’elles filment du rien.  

  64  
Annexe 7 : Attentat Charlie Hebdo : i-Télé et BFMTV
en ébullition
Caroline Sallé – 9 janvier 2015, [Link]
 
i-Télé, qui a été la toute première chaîne à révéler l'attaque de «Charlie Hebdo», et BFMTV
ont connu des records d'audience depuis mercredi.
Très mobilisés par l'attentat qui a frappé Charlie Hebdo, les Français ont logiquement suivi en
masse ce dramatique événement et ses suites à la télévision. Mercredi matin, la chaîne
d'information en continu i-Télé (groupe Canal +) a été la toute première à révéler l'attaque et à
annoncer un très lourd bilan humain. Résultat: alors que son audience se situe habituellement
aux alentours de 0,9 %, elle a plus que quadruplé ce jour-là atteignant 3,8 %. Soit son record
historique depuis sa création en 1999. Au total, 13,7 millions de téléspectateurs ont regardé i-
Télé mercredi et quasiment autant le jeudi: 13,4 millions, pour une part d'audience de 3,4 %.
Même si BFMTV, la filiale de NextradioTV, n'a pas été à l'origine du scoop de Charlie
Hebdo, la chaîne a vu son audience elle aussi décupler, passant de 2 % en moyenne à 8 %
mercredi. Plus fort encore, elle a atteint le lendemain son plus haut niveau historique depuis
sa mise en service en 2005, en se hissant à 10,7 %. Ce qui représente 20 millions de
téléspectateurs cumulés sur la journée. Du coup, BFMTV s'est classée ce jour-là troisième
chaîne nationale, après TF1 et France 2. Dans l'après-midi, elle grimpait même sur la
première marche du podium en rassemblant 1,5 million de téléspectateurs et 15,6 % de part
d'audience. Le précédent record de BFMTV avait atteint 8,6 % d'audience le 21 mars 2012,
lors de l'affaire Mohamed Merah.

Un réflexe «chaîne info» bien ancré


Ces chiffres en progression démontrent en tout cas que le réflexe «chaîne info» est
aujourd'hui bien ancré chez les téléspectateurs, particulièrement lorsque l'actualité est
événementielle. «Dans une situation comme celle d'aujourd'hui, notre capacité à nous
déployer, à être au bon endroit au bon moment nous donne un avantage, analyse Céline
Pigalle, la directrice de la rédaction d'i-Télé. Avoir un public toujours plus nombreux nous
oblige à une plus grande responsabilité afin de délivrer une information la plus juste et la
plus précise possible, en veillant à ne pas nous mettre en travers de l'enquête», indique-t-elle,
estimant que la crédibilité des chaînes d'info va se renforcer.
Le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) a en tout cas invité télévisions et radios «à agir
avec le plus grand discernement, dans le double objectif d'assurer la sécurité de leurs équipes
et de permettre aux forces de l'ordre de remplir leur mission avec toute l'efficacité requise».

  65  
Annexe 8 : « Charlie Hebdo » : le rédacteur en chef du
12/13 de France 3 va être remplacé
Le [Link] avec AFP – 22 janvier 2015.

Le rédacteur en chef de l'édition nationale du 12/13 de France 3, Régis Poullain, sera


remplacé à cause du manque de réactivité de l'édition de la mi-journée, juste après l'attaque
contre Charlie Hebdo, a annoncé France Télévisions mardi 20 janvier. Alors que la nouvelle
de l'attentat contre l'hebdomadaire satirique venait de tomber, le 7 janvier, le journal n'avait
pas modifié ses titres, qui parlaient entre autres de soldes et de baignades hivernales. « Il y a
eu une erreur d'évaluation de la part du rédacteur en chef Régis Poullain », a déclaré Pascal
Golomer, directeur délégué à l'information chargé des rédactions de France 2 et France 3.
Régis Poullain va quitter son poste et sera amené à occuper d'autres fonctions au sein de la
rédaction nationale, a indiqué M. Golomer. Il sera remplacé à compter de lundi prochain par
Philippe Peaster, actuellement rédacteur en chef adjoint du 19/20.

EXAMEN DÉTAILLÉ

La direction de l'information a également décidé de « missionner » la directrice adjointe de la


rédaction, Agnès Molinier, « dans un rôle très opérationnel » pour accompagner l'équipe de
rédaction en chef du 12/13 depuis la fabrication et jusqu'à la diffusion du journal, a ajouté M.
Golomer.
Les équipes de rédaction en chef, au 12/13 comme au 19/20, seront à nouveau composées de
trois personnes dédiées (auparavant, elles se partageaient un adjoint). L'objectif est d'« agir
pour qu'à l'avenir la couverture de l'actualité soit à la fois plus complète, plus réactive et plus
pertinente, quelle que soit l'édition », a souligné M. Golomer.
Plusieurs syndicats ont déposé un préavis de grève de une heure pour le lundi 26 janvier afin
d'obtenir les résultats de l'« enquête interne » sur le traitement de l'attentat par l'édition
nationale du 12/13 le 7 janvier.
Ces syndicats ont dénoncé un « crash éditorial ». Selon eux, les informations des journalistes
de la rédaction partis sur les lieux de l'attentat et les dépêches de l'AFP « auraient permis de
modifier le conducteur et de dérouler le journal à la hauteur de l'événement ».
La direction de l'information de France Télévisions a entamé un examen détaillé de la
couverture par les rédactions de France 2, France 3 et France TV info des événements
survenus entre le 7 et le 11 janvier. La direction fera part aux rédactions des actions à mener
d'ici à la mi-février.

  66  
Annexe 9 : Live de I-télé de 11H30 à 15H & Captures
d’écran
(Captures impossibles sur l’INA : jusqu’à 12h, durant la « Newsroom » d’une durée de
2h ; et sur d’autres séquences « longues », comme pour la citation de 15h)

11h33 : Tirs à l’arme lourde sur le siège du journal Charlie Hebdo à Paris (info I télé)
Personne ne réagit sur le plateau. Les journalistes continuent d’interroger les deux spécialistes
« royauté » sur la présentation des jumeaux à Monaco.

11h34 : L’information passe une 2nde fois.


Jean de Cars, journaliste et écrivain spécialiste de la famille Grimaldi, continue de parler.
Entrecoupé par Manuel Valls et le régime d’indemnisation des intermittents.
L’info repasse encore, modifiée « Tirs à l’arme automatique sur le siège du journal « Charlie
Hebdo » à Paris (info i TÉLÉ) ».

11h35 : 4e fois que l’information passe, non modifiée, puis 5e fois.


« Vous restez avec nous évidemment avec Isabelle Rivers parce que tout est en train de se
mettre en place sur la place du palais où on retournera d’ici une dizaine de minutes pour vous
faire revivre cette cérémonie de présentation des deux bébés princiers mais avant cela le reste
de l’actualité, et cette question qui fait d’ailleurs beaucoup réagir : est-ce qu’on peut être de
gauche et souhaiter voir émerger de nouveaux milliardaires ? » (Sur la phrase d’Emmanuel
Macron dans un entretien accordé aux Echos)

11h36 : Panneau 6e fois, 7e fois.

11h37 : Panneau 8e fois, « une nouvelle qui va mal : la France perd son rand de cinquième
puissance mondiale au profit du Royaume-Uni », 9e fois.

11h38 : 10e fois et dernière fois : l’information reste épinglée, plus de basculement avec
l’information sur le régime intermittent. Images sur cette dernière information.

11h39 : Sonia Chironi (SC) « le reste de l’actualité en bref avec le sort de Vincent Lambert »

11h40 : Clément Méric (CM) « et puis les amateurs de bonnes affaires avaient coché la date
sur leur calendrier, le coup d’envoi des soldes d’hiver a été sonné »

  67  
SC : « 11h40, restez avec nous, l’effervescence monte alors qu’on est à un quart d’heure tout
juste de la présentation officielle des jumeaux princiers, nous allons vivre cet événement en
direct »

11h41 : Lancement de la publicité, précédée de la météo des neiges.

11h45 : Fin de la publicité, CM avec un grand sourire, « 11h45 sur I-télé. Dans un instant, on
prendra la direction de Monaco, mais avant cela (visage plus grave), cette information I-télé,
des tirs à l’arme automatique (premier nouveau bandeau : « tirs au siège du journal « Charlie
Hebdo » : il y aurait au moins un blessé (info I-télé) » à Charlie Hebdo, l’hebdomadaire
satirique (caméra sur lui, première fois que plan poitrine depuis 11h30). C’est une information
I-télé. Nous essayons d’en savoir un petit peu plus, notamment avec un journaliste qui est sur
place, à côté du siège parisien du magazine, dans le onzième arrondissement. Charlie Hebdo
qui a donc été visé par des tirs d’armes à feu, Sonia. »

Témoignage de Benoit Bringer (TBB)


-­‐ SC : Oui, il y aurait au moins un blessé. C’est une information I-Télé. Cette fusillade
s’est donc produite ce matin au siège parisien de l’hebdomadaire satirique, qui se trouve
dans le onzième arrondissement, et nous sommes en ligne avec Benoit Bringer. Bonjour.
Vous êtes journaliste à l’agence de presse Premières lignes qui se trouve juste à côté, vous
allez nous le confirmer, du siège de Charlie Hebdo ? Que savez-vous de cette fusillade ?
-­‐ Benoit Bringer (BB) : Ecoutez, nous, on est vraiment sur place, l’agence Premières
lignes. Il y a une grosse demie heure maintenant, des hommes cagoulés en noir armés de
kalachnikovs sont entrés dans le bâtiment. Ca a crié un peu dans la rue, donc on a été
informé, on a appelé immédiatement la police (11h46 images de la rédaction de Charlie
Hebdo en fond, de Charb, d’écrans d’ordinateurs, de l’époque où le site avait été piraté et
n’était plus accessible) et au bout de quelques minutes, on a entendu des tirs de kalachnikov
a priori dans le bâtiment. Très nombreux. Très nombreux. Nous, on a évacué sur le toit qui
est juste à côté (souffle qui s’accélère) et puis au bout d’une dizaine de minutes, on a juste
pu voir deux personnes, armées, cagoulée, dans la rue, en bas du bâtiment, qui sont ressortis.
Trois flics en vélo, trois flics, trois policiers pardon, sont arrivés en vélo et sont repartis
évidemment, parce que les hommes qui étaient en face étaient armés. Euh, et ils sont
finalement entrés dans la voiture quelques minutes après avoir crié dans la rue et ça a eu
encore des tirs encore quelques minutes dans la rue, encore nombreux. Voilà, les pompiers,
le Samu, la police, arrivent sur place depuis quelques minutes. Voilà ce que je peux vous
dire pour l’instant.
-­‐ CM : Est-ce qu’on a, euh, une idée de ce que, du nombre de blessés, de victimes
éventuelles…
-­‐ BB : Aucune, aucune.
  68  
-­‐ CM : Quels sont les moyens de secours qui sont déployés sur place ?
-­‐ BB : Bah écoutez, je vois très peu de choses moi. On est encore retranchés sur les
toits. En tout ce qu’il y a, c’est qu’il y a un… un véhicule de secours qui est dans la rue, les
policiers qui sont dans la rue, mais on n’a pour l’instant aucune idée… Moi je n’ai aucune
information sur des blessés ou des victimes éventuelles.
-­‐ SC : Il y aurait… Vous nous confirmez que les auteurs de la fusillade ont réussi à
prendre la fuite ?
-­‐ BB : Euh, en tout cas, ils sont rentrés dans un véhicule et ils ont quitté la rue.
Maintenant, est-ce qu’ils ont… Voilà, c’est tout ce que j’ai pu voir.
-­‐ SC : Ils ont pu pénétrer et rentrer dans une voiture ?
-­‐ BB : Oui, exactement.
-­‐ CM : Merci beaucoup, Benoit Bringer pour ce témoignage en direct sur I-Télé. »

11h48 : Nouveaux bandeaux « B. Bringer (témoin des tirs au siège de « Charlie Hebdo » :
« Des hommes cagoulés sont entrés dans le bâtiment » (iTÉLÉ) » ; « B. Bringer (journaliste)
sur les tirs au siège de « Charlie Hebdo » : « On a entendu des tirs très nombreux »
(iTÉLÉ) »
Retour à « une actualité plus joyeuse » avec les deux jumeaux

11h52 : Nouveaux bandeaux (ils sont tous maintenant consacrés à CH) : « B. Bringer
(journaliste) sur les tirs au siège de « Charlie Hebdo » : « Les pompiers et le Samu arrivent
sur place » (iTÉLÉ) »

11h53 : Correspondante sur place à Monaco qui fait le programme de la journée à venir.

11h55 : Les bébés sortent à la fenêtre du balcon « on ne voit que des petites têtes, je ne peux
pas dire d’ici qui porte quel enfant, si c’est le papa, si c’est la maman ».
L’orchestre entonne une reprise de « Fais dodo »

11h57 : nouveaux panneaux « tirs au siège du journal « Charlie Hebdo » : le dessinateur Luz
évoque « des victimes » » ; « Tirs au siège de « Charlie Hebdo » : « Des véhicules de police
ont essuyé des tirs d’armes automatiques » (iTÉLÉ) ».

12h00 : Bernard Cazeneuve en route, « nous avons réussi à nous procurer une vidéo amateur,
que nous allons découvrir ensemble » Images B. Bringer. Agence Premières Lignes (VBB)

  69  
12h01 : son coupé au début/ CM : « Le bilan, selon une information I-Télé, est très lourd, un
bilan de dix morts. Ecoutez le témoignage de ce journaliste, que nous avons joint tout à
l’heure. »
Micro qui ne coupe pas « Je me dis 10 morts, ce n’est plus… » CUT
TBB

  70  
12h03 : VBB

12h04 : « Au moins 10 morts et 5 blessés », zoom carte et réécoute le TBB

12h07 : VBB

  71  
12h08 : Le bandeau Edition spéciale apparaît. Zoom et TBB

12h09 : VBB de nouveau et par dessus Natalia Gallois, journaliste I-Télé qui a pu arriver sur
place, et images dans la rue, Caméra en live (CL)

12h11 : VBB, et zoom sur la carte.

12h12 : L’avocat de Charlie Hebdo Richard Malka s’exprime, il n’est pas encore sur place.
  72  
12h16 : « Une dizaine de corps inanimés sur le sol » selon la journaliste sur place, policiers
qui font reculer CL

12h17 : Céline Bruneau, journaliste au service police I-Télé, intervient en plateau alors que la
journaliste sur place est obligée de reculer

  73  
12h19 : VBB, et le bandeau déroulant change, passant au noir.

12h21 : TBB sur images CL

  74  
12h26 : Premier témoin sur place avec CL

12h30 : Intervenant du syndicat de police d’Alliance Pascal Disant par téléphone sur CL
Plus que des images CL.

12h59 : Intervention sur place de Christophe Deloire, directeur général de Reporter sans
frontières.

13h01 : Vidéo amateur, vue de la ruelle, gauche à la voiture. SC : « Attention évidemment, il


s’agit d’images violentes ».

  75  
13h12 : vidéo amateur, vue de dos de la voiture.

/// Coupure prise de notes : témoignage de Serge Moati – CL majeure partie du temps –
premières images amateurs via Twitter (impacts de balles sur véhicule de police, une voiture
accidentée, photo imprecran de la vidéo prise depuis le balcon, « Je suis Charlie ») – Réunion
de crise à l’Elysée à 14h en préparation – VBB plusieurs fois – Pas TBB – Premières morts.

14h08 : Bruce Toussaint : « Voilà une autre photo, qui montre les deux assaillants et… et
cette photo fait froid dans le dos… ce policier, au sol, qui visiblement a été touché par ces…
par ces deux agresseurs. Cette image… évidemment, euh, montre… montre évidemment, que,
que ce policier a lui aussi été victime de… de cette attaque. Et, euh, il sera ensuite abattu,
puisqu’à cet instant, au moment où est prise cette photo, il est blessé, il sera ensuite abattu, de,
euh, de balles dans la tête, d’une balle dans la tête, par les deux hommes. »

  76  
Extrait photo de la vidéo amateure prise du balcon (VBA).

/// Nouvelle coupure : extrait de la déclaration de David Cameron – Réactions d’Angela


Merkel, de la Maison Blanche, de Marine Le Pen ; et à venir de Nicolas Sarkozy – François
Hollande sur place – Wolinsky et Charb ajoutés à la liste des défunts, leurs portraits –
Déclaration de Nicolas Sarkozy – Réaction de Vladimir Poutine.

15h : Diffusion VBA.


Bruce Toussaint : « Voilà. On a entendu ‘On a vengé le prophète Mahomet, on a tué Charlie
Hebdo’. Voilà, deux phrases. Hurlées par ces… par cette homme, l’un de ces deux hommes.
Après avoir perpétré ces massacres. Il y a douze morts. »

/// Nouvelle coupure : déclaration de Bernard Cazeneuve depuis l’Elysée – Jean-Luc


Mélenchon sur place.

Fin de la prise de note : 16h.


VBA n’a pas été remontrée, ni son extrait photo.

  77  
Annexe 10 : Live de France 2 de 11H30 à 16H &
Captures d’écran
 
11h32 : Début du programme Les Z’Amours.

11h58 : Lancement des publicités, autopromotion pour « N’oubliez pas les paroles ».

12h03 : Début du programme « Tout le monde veut prendre sa place ».

12h58 : Prise d’antenne amorcée du JT de 13H avec Elise Lucet. « Bonjour à tous, édition
spéciale de la rédaction en raison de cette attaque terroriste contre nos confrères de Charlie
Hebdo. »

  78  
12h59 : Premier extrait de la vidéo de Benoit Bringer VBB dans l’annonce des titres.

« Que s’est-il passé ? Les faits, tout de suite, avec Franck Genoso et Christophe Carq.
VBB couvert en parties par voix off. « Des journalistes se réfugient sur le toit près de Charlie
Hebdo. L’un d’entre eux vient d’enfiler un gilet pare-balles. Une fusillade a éclaté dans le
bâtiment. En bas, des policiers accourent. Des tirs nourris résonnent alors. Deux hommes
habillés de noir répliquent à l’arme lourde. Puis ils regagnent leur véhicule et crient à
nouveau. Impossible pour l’heure de décrypter ce qu’ils disent. Un reporter qui travaille sur le
même pallier que Charlie Hebdo raconte la scène. »

  79  
Témoignage de Benoit Bringer.

13h04 : Paroles de François Hollande sur place.

13h08 : Intervention de l’experte politique de la rédaction de France 2.

13h10 : VBB cette fois-ci brute.

13h11 : Intervention de l’experte police-justice de la rédaction de France 2.

  80  
13h18 : Premier direct sur place au siège de Charlie Hebdo avec Marc de Chalvron.

13h19 : Nouvelle intervention de l’experte police-justice de la rédaction de France 2.

13h22 : Direct depuis l’Elysée.

  81  
13h24 : « Rappel des faits avec Franck Genoso. »
Diffusion de la vidéo amateur prise depuis le balcon VBA pas entière, à partir de la fuite des
assaillants, avec voix off : « Des hommes cagoulés qui tirent à l’arme de guerre dans les rues
de Paris. Ils viennent d’abattre un policier et regagnent leur véhicule. Une petite voiture dans
laquelle, ils vont prendre la fuite. »
Suivie de VBB : « Quelques instants auparavant, des journalistes se réfugient sur les toits du
siège de Charlie Hebdo. Un d’entre eux vient d’enfiler un gilet pare-balles. Une fusillade a
éclaté dans le bâtiment. En bas, des policiers accourent. Des tirs nourris résonnent alors. En
contrebas, quelqu’un crie ‘Allahu Akhbar’, ‘Dieu est le plus grand, en arabe. Nouveaux coups
de feu. Puis les assaillants retournent à leur véhicule. Ils se mettent à crier. Impossible de
décrypter ce qu’ils disent. Un témoin, un commerçant, raconte la scène. »

  82  
/// Coupure dans la prise de notes : Interventions en plateau des deux expertes – Directs avec
le journaliste sur place et celui à l’Elysée – De nouveau, extrait des paroles de François
Hollande.

13h47 : Rappel des faits à nouveau avec VBA et VBB.


« Des hommes cagoulés qui tirent à l’arme de guerre dans les rues de Paris. Ils ouvrent le feu,
abattent un policier, puis revendiquent leur acte. (Sous-titres : ‘On a vengé le prophète
Mohamed. On a tué Charlie Hebdo’). Ils regagnent cette petite voiture noire avec laquelle ils

83  
vont prendre la fuite. Quelques instants auparavant, des journalistes se réfugient sur le toit du
siège de Charlie Hebdo. Un d’entre eux vient d’enfiler un gilet pare-balles. Une fusillade a
éclaté dans le bâtiment. En bas, des policiers accourent. Des tirs nourris résonnent alors. En
contrebas, quelqu’un crie ‘Allahu Akhbar’, ‘Dieu est le plus grand, en arabe. Nouveaux coups
de feu. Puis les assaillants retournent à leur véhicule. Ils se mettent à crier. Impossible de
décrypter ce qu’ils disent. Un témoin, un commerçant, raconte la scène. »

/// Coupure : Pas de nouvelles images.

14h05 : Nouveau rappel des faits avec à nouveau VBA et VBB.

14h07 : Photo extrait de la vidéo amateur montrant les assaillants vus de dos.

A partir de 14h08, enchaînement des programmes habituels : Coupure publicitaire.


Météo.

Fin de la prise de note : 16h.

  84  
Annexe 11 : Captures d’écran des fils Twitter d’I-télé,
BFMTV et Francetvinfos
Recherche Topsy 1 : « from:@itele Charlie hebdo » du 6 janvier 2015 16H au 7 janvier 2015
16H.

Recherche Topsy 2 : « from:@francetvinfo Charlie hebdo » du 6 janvier 16H au 7 janvier


2015 16H.

  85  
Recherche Topsy 3 : « from:@BFMTV Charlie hebdo » du 6 janvier 16H au 7 janvier 2015
16H.

  86  
87  
Résumé
Résumé :
La nation française a été grandement touchée par la fusillade de Charlie Hebdo : tous se sont
rassemblés autour de leur poste de télévision, cherchant à comprendre ce qui venait de se
produire. Abasourdis, sous le choc, ils sont restés plusieurs heures ce 7 janvier 2015 devant
les chaînes d’informations en continue en attente de les obtenir. Pour autant, ils étaient loin
d’être passifs. En se plaçant dans cette pensée des Cultural Studies, ce Mémoire va donc
s’attacher à observer la production d’informations, au travers de l’analyse des programmes
d’I-Télé et France 2 de 11h30 à 15h ce jour-là ; et analyser leur réception par le grand public,
au travers d’entretiens conduits sur cinq sujets. Tout au long de cette étude, nous établirons
une comparaison avec les mêmes études d’analyse télévisuelle menées sur les attentats du 11
septembre 2001 et sur lequel nous avons établi notre bibliographie.

Mots-clés : Attentats de Charlie Hebdo – Fusillade – Attentat terroriste - Paris – Chaînes


d’information en continu – I-Télé – BFMTV – France 2 – Twitter– Live – Direct –
Interruption de programmes – Analyse de la réception.

88  

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