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T175 webBD

Le numéro de février 2024 de Metro aborde divers sujets culturels, notamment la nomination de Rachida Dati comme ministre de la Culture et les controverses entourant des figures comme Sylvain Tesson et Geoffroy de Lagasnerie. Le magazine présente également des interviews d'artistes tels que Hisham Matar et Bruno Dumont, ainsi qu'une réflexion sur la masculinité par Virginie Bloch-Lainé. Enfin, une critique de l'art contemporain soulève des questions sur les postures et l'authenticité dans ce domaine.

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Le numéro de février 2024 de Metro aborde divers sujets culturels, notamment la nomination de Rachida Dati comme ministre de la Culture et les controverses entourant des figures comme Sylvain Tesson et Geoffroy de Lagasnerie. Le magazine présente également des interviews d'artistes tels que Hisham Matar et Bruno Dumont, ainsi qu'une réflexion sur la masculinité par Virginie Bloch-Lainé. Enfin, une critique de l'art contemporain soulève des questions sur les postures et l'authenticité dans ce domaine.

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Février 2024 / N° 175 / Metro 7,90 € - CH 13,40CHF

Choisissez le camp de la culture

MIQUEL BARCELÓ
« JE N’AIME
QUE LA TERRE
ET LES PIERRES »

L 13691 - 175 - F: 7,90 € - RD

LITTÉRATURE CINÉMA SCÈNE


La Libye perdue Bruno Dumont Steve Reich, rencontre avec
d’Hisham Matar « Je ne suis pas curé » un géant du minimalisme
Exposition
17.01 – 29.09.24
DEMAIN EST ANNULÉ...
de l’art et des regards
sur la sobriété
Espace Fondation EDF [Link]
6 rue Juliette Récamier 75007 Paris Entrée gratuite sur réservation
Œuvre : © Rero & galerie Backslash, Paris. Courtesy : Climate scientist Ed Hawkins Conception graphique : Atelier Pierre Pierre
Rachida Dati, Sylvain Tesson, Geoffroy de
Lagasnerie : bien rire en ce début d’année
par Vincent Jaury

U
n mot d’abord sur Rachida Dati, nouvelle ministre Alors, Tesson facho ? Tout le monde le sait : ses livres
de la Culture. Macron aime les surprises. Il le regorgent de propos racistes, antisémites, homophobes,
prouve une nouvelle fois. Stupeur et tremblement animauxphobes, transphobes, misogynes, et que sais-
du milieu de la culture. Il fallait voir le visage de je encore. Céline, Drieu et consorts peuvent aller se
l’ancienne égérie Chanel Anna Mouglalis apprenant rhabiller. On a trouvé meilleur. Mais comment, alors
la nouvelle. On aurait cru qu’elle avait vu Goebbels en que tout cela relève du délit, arrive-t-il à passer entre les
chair et en os. En réalité, cette nomination est un feu mailles du filet légal ? Antoine Gallimard, son éditeur,
de paille. Il ne se passera pas grand-chose au ministère. a-t-il un truc ? Un passe-droit ? Des entrées au ministère
Le patrimoine semble l’intéresser. Je ne suis pas sûr de l’Intérieur ? Et ces centaines de milliers de lecteurs,
qu’elle s’attaque à Bertolt Brecht, sait-elle même qui il comment supportent-ils tant d’horreurs ? Tesson va
est ? Tout au plus attend-on avec impatience les César, le démissionner, c’est sûr. Comment va-t-il s’en remettre ?
spectacle risque d’être éblouissant. Une fois de plus. Nos Ce sera dur. Un poste si prestigieux.
amis du cinéma, enragés, hébertistes, Gracchus Babeuf On a bien ri aussi à écouter Geoffroy de Lagasnerie
en herbe, vont s’en donner à cœur joie. Cette année, sur France inter, qui paraît-il, se méfie de Kafka. Ce
ce sera Depardieu. Après 2 millions 357 mille articles pauvre Kafka, venu trop tôt au monde. Au fond un
à charge, le dernier coup de couteau sera donné. La pauvre type, à écouter Lagasnerie. On aurait presque
machine gloutonne #Metoo a besoin d’un bouc sinon pitié de lui. Il n’a pas eu la chance de Lagasnerie, de
elle meurt. Il faudra en trouver un autre l’année pro- lire les grands sociologues d’aujourd’hui. Alors com-
chaine : à qui le tour ? Parions aussi qu’il y aura un ment peut-il dire quelque chose de juste, de fort, de
mot sur les morts de Gaza, le cessez-le-feu immédiat. neuf, sur le pouvoir, la société, ce pauvre Kafka ? C’est
Le Bring them home sera passé sous silence. Le parti aussi simple que cela. Deux perles accompagnent ces
antisémite LFI a fait du bon boulot. propos : on lit pour dominer. Sous-entendu la bourgeoi-
Côté cour, tiens, Sylvain Tesson. 1200 génies de la sie lit pour dominer. Sous-entendu Jean-Marie Rouart
littérature et de la poésie ont porté plainte. Pardon, lit pour dominer. Car comme tout le monde le sait, il
ont signé une pétition. Il allait devenir Parrain du n’y a que des Jean-Marie Rouart qui lisent. De Dijon à
Printemps des poètes. Le collectif Woke entre en résis- Tourcoing, de Lyon à Vesoul, de Viglain à Puteaux : des
tance. Les Jean Moulin, les d’Astier de la Vigerie, les Jean-Marie-Rouart à la pelle. Cette jeune fille, isolée
Manouchian, les Daniel Cordier d’aujourd’hui ne s’en dans sa chambre, qui s’évade et rêve grâce aux soeurs
laisseront pas conter. Aux armes ! Tesson le fasciste Brontë, Balzac, Dickens, Dickinson, pour échapper à
doit être décapité. Chloé Delaume tire à boulet rouge ses parents alcooliques, lit par esprit de domination
sur les hétérosexuels, quels qu'ils soient. Sa misanderie sociale, c’est sûr ! Quant à son idée que le problème
est sans conteste. Hier, les Juifs, hier, les Noirs, hier, les de la littérature reste le personnage, qui ne peut, le
homosexuels. Aujourd’hui le mâle blanc. Bravo Chloé. pauvre, ne voir le monde que subjectivement, c’est-à-dire
Là, Tesson cumule les casseroles, un homme, un blanc, faussement, à travers ses petits yeux d’idiot, incapable
un bourgeois, un facho. Il ne manquerait plus qu'il de percevoir structures, superstructures, supersupers-
soit passé par Stanislas pour que la coupe soit pleine. tructures, seules garantes de la Vérité objective, on reste
Libé et Mediapart enquêtent. No pasaran. Le dernier coi. Lagasnerie hait la littérature.
livre de Sylvain Tesson, Avec les fées, est une merveille, Je n’ai pas eu le courage de lire son livre, c’est vrai.
as usual. Chloé Delaume faisait-elle partie de ces fées ? Tant de bons livres ; et les heures passent.

ÉDITO / Page 3
N°175 FÉVRIER 2024
03 News Chronique Débat ouvert de Nathan Devers
10 
03 Edito général 12 Chronique Book Emissaire d’Eric Naulleau
J’ai pris un verre avec Virginie
06  14 Chronique BD par T.H. de Tewfik Hakem
P. 22 Bloch-Lainé 16 Révélations
Coup de Gueule
08  18 En coulisse
HISHAM MATAR

Page 20 LITTÉRATURE
20 Edito livre Sélection : Les 20 meilleurs
28 
L’interview : L’écrivain de la Lybie et de
22  livres de la rentrée.
l’exil, Hisham Matar, se confie à Transfuge. Essais, docs
47 

Page 54 CINÉMA
P. 56
54 E dito ciné Critiques
62 
BRUNO DUMONT 56 L’interview : Bruno Dumont sort 66 DVD, Cycle
un nouveau film, L’empire, entre
science-fiction et loufoquerie.

Page 68 SCÈNE
68 Edito scène Reportage : Dans les coulisses
78 
L’interview : Rencontre avec
70  de L’Autre voyage, autour de
l’immense compositeur Steve Reich. Schubert, à l’Opéra Comique
Ses inspirations, son travail, son Critiques théâtre, danse, musique
80 
rapport viscéral à la musique.
Portrait : Fouad Boussouf, choré-
76 
P. 70 graphe de son Maroc natal.
STEVE REICH
Page 96 ART
96 Edito art Reportage : Plongée dans le
108 
monde fascinant du chamanisme
Portrait : Une journée inoubliable
98 
au Musée du Quai Branly.
dans la vie de Miquel Barceló,
le magicien de la terre. Galeries
113 
Expos
118 

122 En route ! Va devant !


P. 98
MIQUEL BARCELÓ
Rachid Ouramdane
Amala Dianor
Dorothée Munyaneza
Joanne Leighton
mars→juin 24 Sharon Eyal
& Gai Behar
Bruno Latour
&FrédériqueAït-Touati
La Veronal
Fanny de Chaillé
Batsheva Dance Cie
Marine Colard
Marco D’Agostin
Sidi Larbi Cherkaoui
Hervé Robbe
Angelin Preljocaj
Marco Berrettini
Hortense Belhôte
Léo Lérus / Cie Zimarèl
Thomas Lebrun
Aurélie Charon
& Amélie Bonnin
Chaillot Expérience
(concerts, expo, master
classes, performances...)
#6 Imaginaires
en archipel
#7 Anthropocène
#8 Rwanda, Ejo
#9 À vos marques,
prêts, Chaillot !

programmation →
J’AI PRIS UN VERRE AVEC... VIRGINIE BLOCH-LAINÉ

Propos recueillis par Oriane Jeancourt Galignani


Photo Edouard Monfrais-Albertini

R
endez-vous au café du Métro,
place Maubert. Au cœur du
fief Bloch-Lainé : la famille
s’y est installée dans les années centre, un père en pattes d’eph, à Je pense que les hommes peuvent être
soixante : grands-parents, oncles, bande de copains. Un homme aussi à un juste milieu face au féminisme,
enfants, neveux passaient d’appar- solaire qu’intellectuel, père de quatre comme l’était mon père. Il n’était sans
tement en appartement. Cette histoire filles, marié plusieurs fois. Les évè- doute pas féministe au sens politique
d’une grande famille française est au nements de la vie ont mené Virginie du terme, mais il faisait tout chez lui,
centre de Profils perdus, le livre sensible Bloch-Lainé à écrire sur lui : « En 2021, la cuisine, s’occupait de moi… » Elle
et fin de Virginie Bloch-Lainé. « Moi, je venais de perdre mon père, puis mon ne regrette cependant pas les années
je ne vivais pas là » précise-t-elle dans mari, et je me suis demandée vers quels 70-80, qui l’ont formée : « J’ai grandi
un de ses délicats sourires qui ponc- hommes j’allais. » De ce père adoré, dans l’idée que je devais prendre soin
tueront notre entretien. Pourtant, elle dérive vers les compagnons de son des hommes, qu’on était vite quitté, et
c’est elle, l’écrivain, qui offre une existence : un intellectuel dépressif, qu’il fallait accepter beaucoup. Ça n’a
autre face de cette famille de hauts un urgentiste infatigable, autant de pas facilité mes relations amoureuses.
fonctionnaires, le grand-père François figures dessinées par cette portraitiste Mais j’aime les hommes. »
fut l’une des figures de la Même lorsqu’elle évoque

« J’aime la force masculine,


Résistance et personnalité de des f ig ures contestées à
la Ve République, le père, Jean- gauche, comme son ami
Michel, inspecteur des finances Alain Finkielkraut, ou Jean
à son tour, travailla dans des
ministères et dans la banque.
Elle, la fille, vous la connaissez
j’y perçois une faiblesse » Clair, c’est avec tendresse :
« Je ne les ai jamais vus anti-
pathiques. ». Puis elle ajoute,
sans doute pour l’avoir souvent « Ce que j’admire chez les
lue à la dernière page de Libé. Elle aguerrie. Très peu de femmes écrivent hommes, c’est qu’ils sont prêts à
en est une des signatures majeures. sur les hommes de leur vie comme partir à la guerre. Mon père a fait
Portraitiste, de talent et de nature. elle le fait, créant une ascendance l’Algérie, alors qu’il était contre
Même si, m’explique-t- entre son grand-père, son père, ses cette guerre, et même mon fils
PROFILS elle dans un nouveau compagnons, et son fils. « J’ai voulu me dit qu’il serait prêt à défendre
PERDUS sourire, personne n’est que l’héritage passe. », reconnaît-elle l’Ukraine. Je peux dire que j’aime la
de Virginie Bloch- jamais content de son avec hésitation. Mais n’est-ce pas aussi force masculine. J’ai été très touchée
Lainé, éditions Stock,
222p., 19,90 € portrait, aussi laudateur une manière de prendre à contre-pied par la résistance de mon père dans
soit-il. Dans ce roman, l’époque, et de proposer une autre la maladie. Dans la force masculine,
elle change de registre, histoire de la masculinité à travers je perçois la faiblesse, l’enfant caché,
et nous fait découvrir, les générations ? « Je suis en colère et ça me touche profondément. »
derrière sa glorieuse lorsque j’entends toute la journée Et l’on se dit en la quittant ce soir
généalogie, un monde « masculinité toxique », je suis mère d’hiver, que s’il eut fallu trouver un
à mi-chemin de Vincent, d’un garçon de dix-neuf ans, et je titre pour son portrait, nous aurions
François, Paul et les autres trouve ça très dur pour un adolescent, simplement choisi : « la femme qui
et de Woody Allen. Au de devoir affronter ça en permanence. aimait les hommes ».

Page 6 / TRANSFUGE
festival
Festival mars —
Rebattre avril 2024
les cartes
3 opéras

La Fille du Far West


Giacomo Puccini

La Dame de pique
Piotr Illitch Tchaïkovski

Otages
Sebastian Rivas
Nina Bouraoui

Otages présenté
en partenariat avec :

Design : ABM Studio

L’Opéra national de Lyon est conventionné par le ministère de la Culture, [Link]


la Ville de Lyon, la Métropole de Lyon et la Région Auvergne-Rhône-Alpes.
04 69 85 54 54
#operadelyon
LE COUP DE GUEULE

Un parfum d’imposture dans


le monde de l’art contemporain
Quelques réflexions sur les (im)postures actuelles dans l’art
contemporain et une interrogation sur leur pertinence.
Par Julie Chaizemartin

A
la question : « A quel moment
vous avez su que vous souhaitiez
devenir artiste ? », voici ce qu’il
m’a été répondu : « On sait qu’on – il ne faut surtout pas en parler de par Art Basel en octobre dernier me
est un artiste à partir du moment où ça, me chuchote-t-on – couplé à un confiait justement que la pauvreté ou
la société vous a reconnu comme tel budget colossal de production. Ironie le systématisme formel des œuvres,
et que le marché vous a validé ». J’ai de l’histoire, l’artisanat vanté – c’est telles que celles sous traitées ou issues
failli tomber de ma chaise. Loin de aussi la mode ! – n’est possible que d’un processus industriel, intéressent
moi l’idée de remettre en cause et de grâce à un «atelier» ayant intégré les moins les collectionneurs : « Ils en
regretter le succès populaire de cer- murs blancs d’une société commer- ont assez de ces œuvres qui se res-
tains artistes ainsi que leur réussite sur ciale habitée par une noria d’assistants, semblent toutes. Ils veulent retrouver
le marché et de ne romantiquement le regard intensément fixé sur leurs le geste de l’artiste ». Et peut-être aussi
plaider que pour les artistes maudits ordinateurs. Je n’aurai eu droit de son courage visionnaire, sa manière
ou incompris mais cette réponse, par découvrir qu’une seule œuvre visible d’être au monde en toute liberté,
trop réductrice, me semble révéler dans le vestibule. Les produits déri- sans carcan ni programme. Un autre
une conception très médiatique, com- vés – tee-shirts et autres tote bags – galeriste s’étonnait, lui, du succès des
municante – dont le corollaire est la s’empilent sur les étagères. On apprend sujets sages et ronronnant de certains
pente glissante de l’opportunisme - que des «goodies» des œuvres seront nouveaux tableaux, comme « complè-
et mercantile de l’activité d’artiste. même vendus dans la galerie durant tement déconnectés de l’actualité ».
Engendrant par-là l’élimination de la l’exposition. Alors on s’interroge. La dernière Documenta de Cassel en
cohorte de ceux, peu ou non exposés, L’artiste, repéré de prime abord pour 2022, manifestation pourtant pionnière
peu ou non primés. Cette réponse m’a sa créativité et son positionnement au et émérite de l’art contemporain, a
été faite par un nouveau « chouchou » croisement des cultures, ne vient-il reflété par exemple (pour la coquette
de l’art contemporain dont les installa- pas de tomber dans la mise en scène somme de 42 millions de dollars)
tions monumentales sont plébiscitées remâchée d’un sentimentalisme uni- jusqu’à l’absurde et à la polémique
par les institutions, jusqu’au plus haut versel qui ne veut rien dire et d’une un état de l’art qui ne s’intéresse plus
degré de la commande étatique. Elles bien-pensance conventionnelle dont aux formes, à l’ambition esthétique,
sont faites de textiles – c’est la mode le seul objectif est de plaire à tout le mais uniquement aux artistes et à leur
– de néons et d’écritures à slogans – monde ? On peut ajouter que privilé- positionnement. Délétère ici puisque
vus et revus– et ça a le mérite d’être gier uniquement le jeu du marché peut la manifestation fut entachée par une
spectaculaire, en un mot de « l’enter- entraîner l’alignement de l’art sur des fresque contaminée de caricatures
tainment », nouvelle tendance de l’art injonctions sociétales, politiques ou antisémites, ce qui a fait dire au cri-
contemporain. Dans cet atelier, j’ai économiques. Par exemple, quand la tique d’art du New York Times Jason
eu droit à quarante-cinq minutes de biographie de l’artiste s’inscrit dans le Farago que nous avons assisté à une
discours verbeux sur l’idée d’un art politiquement correct du moment. Ce réelle « rupture ». Ne plus s’intéresser
pluriel, mixant les médiums, réalisé biais, s’il avait au départ de louables aux formes, ne pas se plaindre de
avec toute l’authenticité convenue intentions d’inclusivité et de désinvi- la médiocrité des œuvres, mène au
par une cinquantaine d’artisans du sibilisation, semble avoir pris le pas non-sens. Le moment ne serait-il donc
monde entier. Ces derniers auront-ils sur les questions de formes. Cela ne pas venu de se demander à nouveau,
droit de citer dans les cartels ? C’est consacrerait-il pas un art bourgeois, alors que le monde s’embrase et que
le retour au savoir-faire écologique, pompier ? Par ailleurs, une galeriste l’histoire s’accélère, quelle est la défi-
souligne-t-on, mais qui prend l’avion sur la foire d’art contemporain Paris+ nition de l’art et de l’artiste ?

Page 8 / TRANSFUGE
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Corinne Dury & la fabrique des regards

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(PLATESV-R-2021-004437 – PLATESV-R-2021-004438 – PLATESV-R-2021-004439)

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MISE
EN SCÈNE KEVIN BARZ
Déconstruire les mythes de l’IA
Par Nathan Devers
DÉBAT OUVERT

L’esprit artificiel, Raphaël Enthoven,


Editions de l’Observatoire, 192p. 19 €

P
armi les événements marquants de l’année 2023, il 20/20 pour l’homme et 11 pour la machine. Sans
en est un qui est légèrement passé sous nos radars appel. Mais comment expliquer que l’IA, elle qui sait
mais qui, à la réflexion, apparaît inédit, comme s’il répondre à tout, soit incapable d’écrire une dissertation ?
émanait d’un roman de Houellebecq : du printemps Qu’est-ce qui, dans l’exercice de la problématisation, de
à l’automne, une grève massive a frappé Hollywood. Cela la conceptualisation, en somme de la pensée, résiste à
ne s’était pas produit depuis les années 1960 – période l’artificialisation de l’intelligence ? C’est cette question
où le cinéma redoutait l’apparition de la télévision – que Raphaël Enthoven soulève dans son essai. En digne
et, pendant plusieurs mois, la production de films a baudelairien – il avait consacré une formidable émission
été complètement paralysée. Parmi leurs principales au Peintre de la vie moderne –, il estime que l’interrogation
revendications, les scénaristes s’inquiétaient de l’intro- « l’IA peut-elle remplacer l’esprit humain ? » n’a rien
duction de l’intelligence artificielle dans leur profession : de spécifiquement contemporain.
à supposer que l’IA puisse écrire des scénarios avec Elle n’est que la déclinaison actuelle d’un problème
autant de créativité qu’eux, mais qu’elle le fasse à une intemporel, le dernier avatar d’une tension philoso-
vitesse démultipliée, leur métier ne serait-il pas menacé phique plus large, celle du face-à-face entre l’humain et
de disparition ? N’assistera-t-on pas, comme dans les la machine, entre le calcul et la candeur, entre le senti-
travaux manuels, à un remplacement de l’humain par ment et la raison hypothético-déductive. Confrontation
la machine ? Et ce remplacement ne s’étendra-t-il pas dont il montre qu’elle est déjà à l’œuvre dans des textes
demain à d’autres disciplines : le droit, la médecine, le anciens. Le Pygmalion d’Ovide et le Golem du Maharal
journalisme et, qui sait, la philosophie ? explorent la légende d’une vie factice, crée par le génie
Il y a deux manières de déconstruire le mythe selon humain, et dont « l’art se dissimule à force d’art ». Le
lequel l’intelligence artificielle est susceptible de se subs- Platon du Ménon soutient que l’enseignement n’est pas
tituer à la conscience humaine. La première consiste à une affaire d’information, ni d’une pédagogie qui se
mener une généalogie de l’IA, depuis sa naissance au contenterait de gaver l’âme, mais de réflexion, à savoir
moment du mouvement cybernétique jusqu’à l’invention d’une démarche active et autonome de l’esprit. Celui
de chatGPT en passant par les grandes heures du com- du Phèdre, bien avant les smartphones, se demande si
putationnalisme. Une telle mise en perspective, qu’on l’écriture, en servant de béquille à la mémoire, ne risque
retrouve par exemple dans les travaux d’Hubert Dreyfus, pas d’aliéner l’intelligence vive de la pensée humaine.
reviendrait à montrer que l’intelligence artificielle repose Dans la même optique, Leibniz affirme qu’il existe une
sur un paradigme incomplet, une modélisation abstraite différence irréductible entre les mécanismes du vivant,
de l’esprit assimilant la cognition à de la manipulation qui est un automate infiniment composé d’automates,
d’information. Elle est un miroir que l’esprit humain et ceux de la technique humaine. De même, la beauté
se tend à lui-même pour mieux se comprendre, mais kantienne dépasse toutes les catégories du jugement de
un miroir limité, qui ne réverbère que partiellement connaissance. Et le Contre Sainte-Beuve de Proust illustre
la vie mentale. Non seulement l’intelligence artificielle avec éloquence la transcendance d’une œuvre par rap-
a des bornes, mais elle s’oppose à une limite de droit : port aux conditions – aux inputs – qui ont déterminé
rien, en elle, ne s’ouvre à la pensée. sa création. Si Raphaël Enthoven propose de les relire
Dans L’esprit artificiel, Raphaël Enthoven adopte la en cherchant ce qu’ils disent de l’IA, c’est que tous ces
direction inverse : démystifier l’IA à la lumière de textes textes, comme les « échos » de Baudelaire, en sont les
qui ont précédé son émergence. Au printemps dernier, « ancêtres inattendus » et développent, au fond, une
c’est-à-dire au moment même où les scénaristes amé- question qui n’a pas attendu l’arrivée de chatGPT pour
ricains initiaient leur grève, il a défié chatGPT lors de se poser : pourquoi la vie de la pensée humaine est-elle
l’épreuve de philosophie au baccalauréat. Résultat : irréductible ?

Page 10 / TRANSFUGE
Tout doit disparaître
Par Eric Naulleau
BOOK-ÉMISSAIRE

La Collection, Dominique Paravel La Descente à la plage, Alexis de Moulliac


Serge Safran éditeur, 140p., 16,90 € Buchet/Chastel, 160p., 17 €

U
ne certaine idée de la critique et même de l’édition qui, tout doucement, foutait le camp. »
tend à réduire un livre aux dimensions de son Un dernier mot à l’adresse des inconditionnels du
intrigue, de son pitch en franglais. En oubliant que pitch : la fin du roman est la plus inattendue qui soit.
la littérature commence ou s’arrête le sujet. Ce qui Dario s’était pourtant juré de ne quitter sous aucun
reviendrait à résumer le nouveau roman de Dominique prétexte son bungalow isolé du reste de l’hôtel et moins
Paravel à l’histoire d’un homme dont l’épouse disparaît encore pour se rendre à la plage : « La cuvette des
soudainement sur une aire d’autoroute. À une varia- chiottes de l’île. Des îles en général. Du monde entier.
tion sur un fait divers devenu assez banal puisque des La source la plus attractive d’eau non potable, le car-
centaines de personnes s’évaporent ainsi dans la nature refour de toutes les angoisses. Qu’il soit blanc comme
chaque année – la valeur ajoutée ne tiendrait alors qu’à à Porquerolles, ou noir comme à Stromboli, vous qui
la veine insolite du récit, aux limites du fantastique. Car enfoncez vos pieds dans le sable, abandonnez tout espoir. »
Gabriel officie en tant que conservateur d’un musée de Seulement voilà, un robinet à sec et quelques bouteilles
troisième zone où il s’efforce de mettre en valeur quelques vides aperçues au réveil rendent nécessaire d’aller quérir
toiles de peintres mineurs. Au gré de ses déambulations de quoi se désaltérer – pépie fait loi. Tâche beaucoup plus
entre pompe d’essence et cafétéria pour retrouver sa difficile que prévu, ainsi que l’en a d’ailleurs prévenu
femme, il lui semble que les personnes de rencontre le mystérieux Virgilio, gamin d’une dizaine d’années
reproduisent les scènes des tableaux académiques sur rencontré en chemin. Au sujet duquel un soupçon naît
lesquels il continue de veiller à distance. Mais l’intérêt sans tarder dans l’esprit du lecteur. Ne faudrait-il pas
de La Collection se situe sur un tout autre plan, dans plutôt le nommer Virgile ? Dario ne serait-il pas un
une parenté avec les grands auteurs d’Europe centrale nouvel Énée dont l’enfant nous instruit par avance des
attachés à décrire d’un même mouvement la dissolu- tribulations ? Intuition vérifiée tandis que La Descente à
tion du monde et la désintégration d’une personnalité. la plage déploie un dispositif proche de La Collection. Le
« Gabriel n’avait pas vécu, il s’était simplement acquitté monde s’écroule au ralenti, des pluies acides s’abattent
de la vie », est-il dit, fiasco existentiel moins perceptible depuis les cieux obscurcis par les fumées échappées
à travers sa conscience qu’à force de notations sur un du Stromboli et « le soleil n’a plus rien d’agréable,
environnement où tout se défait, se dilue, se dissocie, maintenant ce n’est plus qu’une grosse boule de feu.
se mélange et verse dans le chaos : « Quelle est, se Il est d’ailleurs plus imposant, comme une météorite
dit Gabriel, cette intrication d’êtres peints et réels, de qui vient lentement s’écraser sur Terre ». Tandis que
morts et de vivants ? » Il est question des puzzles en vrac le personnage principal paraît se mouvoir dans une
qu’offrent au regard certaines compositions abstraites, dimension parallèle, récit mythologique commandé
de reliques en provenance de la basilique Saint-Denis par les règles de l’éternel retour ou fiction inspirée du
dont l’addition échoue à reconstituer un corps entier. solipsisme. A l’Énéide se mêlent des allusions à L’Odyssée
Totalité introuvable, anarchie des atomes : « Peu à peu et à La Divine comédie, Dario se met à parler le langage
entre le corps et le monde la limite se faisait poreuse, des prophètes : « Je deviens un émissaire du chaos,
il était doucement absorbé dans le coussin, se transfor- énième sbire du désespoir. Je deviens l’indésirable, je
mait à son insu en un organisme hybride de chair et de bloque les rouages avec un grain de sable. Mon visage
tissu hydrofuge. » Les visages fondent et se confondent, se fend en deux, mes expressions se voilent. J’efface les
l’humanité devient un défilé d’êtres interchangeables, le frontières du malin et de l’astucieux. » La prose cède
front intérieur cède sous les assauts : « Il n’était soudain un temps la place à la poésie, Dario se dissout dans un
plus aussi dense qu’avant, dans l’obscurité du corps fondu au blanc par-delà le temps et l’espace.
les parties se dissociaient, revendiquaient une identité Mais à l’intention des amateurs du pitch, il serait tout
séparée et rebelle, il se découvrait constitué d’organes, aussi juste de dire qu’un drame familial se niche au
de viscères, de tendons, d’os, un conglomérat mal ficelé cœur du premier roman d’Alexis de Moulliac.

Page 12 / TRANSFUGE
CENTRE DRAMATIQUE NATIONAL ORLÉANS / CENTRE-VAL DE LOIRE

CRÉATION
AGNÉS MATEUS / QUIM TARRIDA
PATATAS FRITAS FALSAS
PREMIÈRES FRANÇAISES
28 ET 29 MARS

23
24

Richard Wagner

Lohengrin
Direction musicale
Aziz Shokhakimov
Mise en scène
Florent Siaud
Chœurs de l’Opéra national du Rhin
et d’Angers Nantes Opéra
Orchestre philharmonique de Strasbourg
Strasbourg (Opéra) 10-22 mars 2024
Photo : Lili Marsans

Mulhouse (La Filature) 7-10 avril 2024


[Link]
© Paul Lannes

02 38 81 01 00 - WWW. [Link]
Oum Kalsoum, Paris
Olympia 1967
Par Tewfik Hakem
B.D. PAR T.H.

Kalsoum, l’arme secrète de Nasser Martine Lagardette


et Farid Boudjellal, Editions Oxymore

D
alida et Claude François avaient déjà fait plusieurs Dans le rôle du soft-power de la France du G2G,
fois l’Olympia quand, en 1966, Bruno Coquatrix, Monsieur Olympia, Bruno Coquatrix, se rendant au
le maîtres des lieux du célèbre music-hall parisien, Caire pour persuader Madame Oum Kalsoum de venir
leur annonce fièrement que la grande cantatrice chanter à Paris, quoi qu’il en coûte, c’est le moins qu’on
Oum Kalsoum allait prochainement se produire dans puisse dire, car la Diva et ses 40 accompagnateurs coûtent
son antre. une blinde. Mais le symbole en vaut le prix ; pendant
Les deux yéyés français d’origine égyptienne n’en l’expo Toutânkhamon, le récital historique d’une quasi-
reviennent pas : Oum Kalsoum, « l’Astre reine d’Egypte, la cantatrice qui fait
de l’Orient », « la quatrième pyramide battre le coeur des arabes, « l’arme
d’Egypte », « Esset », vénérée partout secrète de Nasser », pour reprendre
dans le monde arabe, consent de venir la formule du magazine Time.
à Paris et chanter à l’Olympia ! En France, on fait bien les choses,
Pour l’Italienne du Caire et le blondi- l’année 1967 sera égyptienne avec que
net d’Alexandrie l’annonce de la venue des immenses stars, mortes (depuis des
de la grande cantatrice égyptienne ne lustres) ou vivantes (à jamais)! Personne
renvoyait pas seulement aux douces dans les états-majors du pouvoir, et
mélopées de l’enfance : Oum Kalsoum encore moins dans les coulisses de
en concert à Paris, c’était aussi un évè- l’Olympia, ne pouvait se douter alors
nement politique. Il faut se remettre qu’une guerre israélo-arabe viendrait
dans le contexte de l’époque comme sérieusement compliquer la donne…
on dit. Dix ans auparavant, la France, Intrigues géopolitiques, glamour
avec la Grande-Bretagne et Israël bom- oriental et variétés françaises au menu.
bardaient l’Egypte, suite à la décision On pourrait avec ce sujet passionnant
du président Nasser de nationaliser le imaginer et réaliser une bonne série-
Canal de Suez. Une décennie de fric- télé à suspens, en doc’ ou en fiction.
tions plus tard, le Général de Gaulle La bande-dessinée grand format de
met en chantier sa fameuse « politique Martine Lagardette (scénario) et de
arabe de la France ». Il fallait avant tout se réconcilier Farid Boudjellal (dessins et couleurs), Oum Kalsoum,
avec le plus grand pays de la région, en mettant sa culture l’arme secrète de Nasser, prouve quant à elle, hélas, qu’un
à l’honneur. C’est ainsi qu’est née l’idée d’accueillir bon sujet, même bien documenté, ne suffit pas pour
au Petit Palais l’exposition à succès Toutânkhamon et réussir une œuvre. Reproduire en dessins avec une
son temps. Pour la première fois, le fameux masque en précision de copiste les personnages historiques et les
or du pharaon-star et les objets découverts dans son lieux emblématiques, d’après photos pour la plupart
tombeau au début des années 1920 par les égyptolo- connues, n’aide en rien à les faire vivre en bd s’il n’y
gues Howard Carter et lord Carnarvo, allaient sortir a pas de scénario solide à la base. Globalement déçu
du Musée d’Egypte ! donc, mais néanmoins heureux d’avoir lu cette bande
Autre première de marque, Oum Kalsoum, à l’Olym- dessinée. Peut-être parce qu’elle nous laisse imaginer au
pia! Les deux évènements vont se négocier en haut-lieu. fil de ses pages à quel point elle aurait pu être meilleure.

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DU 9 AU 13
FÉVRIER 2024
TROISIÈME
ÉDITION

FESTIVAL
EVERYBODY Isabelle Lafon
SPECTACLES, PERFORMANCES,
SHOW WAACKING, COURS ET ATELIERS
5 – 31 mars
∞∞∞∞∞∞
création

FESTIVAL SUR LE CORPS


CONTEMPORAIN
Pauline Haudepin
6 – 30 mars
création

Laurent Gaudé –
Denis Marleau
15 mai – 9 juin
création

Laurent Gaudé –
Denis Marleau
24 mai – 16 juin
Conception graphique : KIBLIND • Photo © Collectif Lova Lova

Vincent Macaigne
15 – 27 juin

[Link]
15, rue Malte-Brun Paris 20e
métro Gambetta
[Link]
RÉVÉLATIONS

Trois jeunes
artistes à suivre...
Par Julie Chaizemartin

Clara Bryon

L
a lumière se faufile. Rais
de soleil ou baume scintil-
lant sur un pan de mur, la
lumière du jour est un mys-
tère délicat qui donne aux lieux
une âme et une vibration de
couleur. Ce sont ces épiphanies
que Clara Bryon (née en 1990)
peint à la perfection. Ses détails
d’architecture qui miroitent dans Ndayé Kouagou, A Coin is a Coin, 2022 (video still) © Ndayé Kouagou
une huile scintillante et vapo-
reuse s’évanouissent avec grâce
dans des abstractions de lumière
presque ineffables. L’architecture
du château d’Assas, au Vigan,
dans le Var, hôtel particulier de Alex Ayed Ndayé Kouagou

E E
XVIIIe siècle témoin du siècle
des Lumières, en est sublimée, xposition plutôt originale st-ce un stand up, un jeu
l’artiste ayant pensé ses toiles puisqu’il n’y a rien à voir, vidéo, un coach de vie ?
lumineuses ainsi qu’un film ou presque rien. Seule Ndayé Kouagou (né en
spécialement pour le lieu. une antenne radiopho- 1992) se met en scène et
nique au centre de l’espace nous délivre sa vision de la vie
nous raccroche à un contenu à coups de mantras, d’injonc-
mystérieux. Fascination pour tions choc nous incitant à être
LUMIÈRES les grandes explorations mari- nous-mêmes, à nous libérer de
DU CHÂTEAU times, goût de l’aventure et du nos émotions. Se moque-t-il
Clara Bryon, jusqu’au 23 geste poétique, l’artiste franco- des influenceurs ou en est-il
février, Château d’Assas, tunisien Alex Ayed (né en 1989, un ? Tourne-t-il en dérision
Le Vigan, [Link]
diplômé des Beaux-Arts de Paris le langage de la communica-
FAREWELL en 2015) s’est embarqué en mer
et s’emploie à nous restituer des
tion et du marketing – dont
il se sert – qui envahit nos
Alex Ayed, jusqu’au 19
février, Open Space #12, bribes de cette expérience. espaces de dialogue ? Une
Fondation Louis Vuitton,
[Link] Nous parviennent des sons, des chose est sûre, cet artiste auto-
poèmes, des correspondances. didacte décrypte avec finesse
A CHANGE OF Quelque part entre la mer du et humour notre époque des
PERSPECTIVE Nord et la mer Méditerranée, selfies et d’Instagram. En se
Ndayé Kouagou, jusqu’au le récit d’un voyage fantasmé servant de ces outils de pro-
18 février, Frac Ile-de-
France, Le Plateau Paris, dessine les contours d’une œuvre duction de contenus, il invente
[Link] conceptuelle et sensorielle. un nouvel art pop.

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12
— 16 MARS
direction musicale
antonello allemandi
mise en scène,
scénographie, costumes
pierre-emmanuel rousseau

Mon cœur Février


est innocent
La Langue de mon père
TANCRÈDE — ROSSINI Sultan Ulutas Alopé
23 janv | 2 fév

Sans tambour
Samuel Achache
6 | 14 fév

Great Apes of the West Coast


Great Apes of the West Coast © Gilles Njaheut

PREMIÈRE EN FRANCE | EN ANGLAIS SURTITRÉ


Princess Isatu Hassan Bangura
7 | 14 fév

Fajar
ou l’odyssée de l’homme
qui rêvait d’être poète
Adama Diop
20 | 24 fév

[Link]
02 35 98 74 78
TNS Théâtre National de Strasbourg
03 88 24 88 24 | [Link] | #tns2324
EN COULISSE

« AWARE transforme
la vision de l’art »
À l’occasion des 10 ans d’Aware, l’association œuvrant à la
valorisation des artistes femmes, sa fondatrice Camille Morineau
revient sur un parcours qui est aussi un engagement de vie.
Propos recueillis par Julie Chaizemartin

N
ous sommes ici, au siège
d’Aware, dans un lieu qui a
une histoire symbolique.
Oui, il s’agit de l’ancien ate-
lier de Marie Vassilieff, une peintre
qui faisait partie du groupe cubiste
et qui tenait ici une cantine entre
les deux guerres où se retrouvaient L’exposition elles@centrepom-
notamment Picasso et Modigliani. pidou a été le véritable tournant ?
Ainsi, on connait surtout Marie En 2003, quand je suis entrée
Vassilieff et sa cantine mais pas au Centre Pompidou en tant que
Marie Vassilieff artiste. Je trouve conservatrice, j’ai d’abord poussé © VALÉRIE ARCHENO
que c’est un joli résumé des pro- pour l’acquisition d’artistes femmes
blèmes des artistes femmes qui ont et, en 2007, j’ai proposé au directeur
été souvent reconnues de leur vivant de l’époque, Alfred Pacquement,
mais ensuite ignorées ou oubliées. l’exposition elles@centrepompidou. une dimension anthropologique.
A cette occasion, je me suis rendu Aujourd’hui, nous avons 1150
Où votre engagement prend-il compte que le plus gros problème artistes ; on parle de leur œuvre
sa source ? était le manque de documentations mais aussi de leur vie. Avec #Metoo,
A l’origine, j’ai porté cette ques- sur les artistes femmes. Même si elles les gens ont compris la valeur de
tion car, au fond, elle est liée à mon avaient été célèbres, elles n’avaient la parole des femmes. Ça a été
histoire personnelle. Je suis arri- pas de matériel critique. J’ai donc très important car le site internet
vée à l’Ecole normale supérieure pensé à faire un site internet afin d’y AWARE, c’est souvent une révéla-
la première année de la mixité. J’ai rassembler des ressources. A Paris, tion : sur le nombre des artistes
donc vécu l’ouverture aux filles mais l’exposition a rassemblé 2,5 millions femmes, leur appartenance à des
c’était dur car il y avait toujours cette de visiteurs, c’était énorme. Cet évé- avant-gardes, leur difficultés…. Les
question : « Les femmes, qu’est-ce nement a complètement bouleversé musées commencent à traiter cette
que vous faites là ? ». Ensuite, je suis ma vie professionnelle, ce qui m’a fait information, afin de redéfinir les
partie faire mes études aux Etats- prendre une décision radicale puisque mouvements de l’histoire de l’art
Unis où j’ai eu accès aux gender studies j’ai rompu avec la voie tracée d’une en prenant en compte les femmes.
qui, à l’époque, n’existaient pas en carrière au musée et j’ai décidé de La prise de conscience s’accélère
France. Ça a été une vraie révélation passer dans un monde politique – au du point de vue du marché aussi.
intellectuelle. Et comme j’étais inté- sens grec du mot « polis » – c’est-à- Je dis souvent que je suis assise sur
ressée par l’histoire de l’art, j’ai suivi dire dans un monde qui discute, qui une source intarissable. L’idée est
des cours sur la non-représentation rend public. AWARE c’est un outil en effet d’écrire une histoire qui
des artistes femmes qui transforme. remonte beaucoup plus loin que
AWARE : et des Noirs. J’ai com- le XXe siècle. Et pour moi, person-
Archives of Women mencé à lire tout ce Dans quel sens ? nellement, c’est aussi la volonté de
Artists, Research
and Exhibitions, qui concernait le Dans le sens où AWARE va au-delà laisser un héritage. AWARE est
[Link] sujet. de l’histoire de l’art. L’association a unique au monde.

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Carrefour
de la
création
La création musicale dans tous ses états

Le dimanche de 20h à 00h30


À écouter et podcaster sur le site de France Musique
et sur l’appli Radio France
LITTÉRATURE
Sur l’inessentiel
Sur la vanité des pétitions
Et sur les épiphanies de Charles Dantzig
Par Oriane Jeancourt Galignani

L
es indignés pétitionnent, les offensés contre-péti- cherche toujours à échapper à la défaite qui le guette :
tionnent, les opportunistes se positionnent, et le « le mot le plus atroce, presque. Ma devise : trop tard.
public se désabonne. La course en rond en ce mois L’expression la plus vaine : à l’aide ! Victor, où est ta
de janvier d’une minuscule partie du milieu littéraire victoire ? » La solitude de Victor, sa joie et son abîme, la
qui cherche à exister, à tout prix et toute honte bue, ne persistance avec laquelle il se dirige nulle part, font de
mérite pas tant d’encre. Sinon à souligner peut-être que ces quelques pages, un moment extrêmement puissant.
pendant que l’on chasse l’écrivain à succès en terres Victor rejoint la famille des personnages de Beckett : lui
parisiennes, des écrivains ukrainiens, américains, irlan- aussi échoue, essaie encore, et échoue mieux, comme le
dais, russes, européens, chinois, indiens, malgaches, murmure la voix de Cap au pire. Cette lutte intérieure et
zimbabwéens, sénégalais, libyens, tunisiens, irlandais ou continue se joue dans la ville du jeu et du hasard, la ville
croates, s’attellent à dépeindre la lutte pour la démocra- de l’ironie et de la cruauté, du ricanement et de l’extase,
tie, la survivance de l’individu en guerre, ou le drame la ville qui en a tant vu, et qui en réclame encore, ogresse
de l’exil. Dont acte. On sait à Paris, se détourner avec somptueuse et avide qu’est Paris, dans ce livre intitulé,
art de l’essentiel. Paris dans tous ses siècles (éditions Grasset). Victor n’est
Mais là où je rejoins nos amis pétitionnaires, c’est que pas Paris, il en est une de ses créatures, comme Puck est
l’essentiel n’est pas tout. Et que derrière l’éléphant dans engendré par la forêt de Shakespeare. Il n’est d’ailleurs
la salle, il y a autre chose : une fleur, un bon mot, un qu’un parmi d’autres dans ce roman qui narre les instants
murmure d’amour. Ou, tiens, un homme endormi sur d’individus, humains ou animaux, qui, pris dans leurs
un banc du Luxembourg. Un homme qui ne sait plus rêves et leurs illusions, se débattent parmi les spectres
ce qu’il est, où il va, en quoi croire, surtout pas en lui- de l’histoire et de l’imaginaire parisiens. Ce n’est pas
même. Il s’appelle Victor, il n’a aucune envie de rentrer vraiment ça mais peu importe, ce livre échappe à toute
chez lui, il est un peu ivre, se promène dans un jardin définition : il y a un rat qui ressemble à un sénateur
qui, en ce soir d’été, semble lui appartenir. Il se penche repu, un teckel trop fin pour la compagnie humaine,
sur le bassin, observe les carpes et murmure : « C’est un chat qui méprise les hommes, et un éléphant qui
effrayant ces carpes. Ça tourne lentement, c’est gluant, s’offre un rôle sensationnel à Bastille. C’est une parade
c’est comme les angoisses ! » Victor, comme l’écrivain qui joue un air fantasque sur une gamme mineure. Un
qui l’a engendré, a le septième sens de la communication conte grotesque qui penche vers l’épopée mélancolique.
animale, et marche à travers les différentes dimensions Le tout exalté dans cette longue scène finale du jardin
de l’univers qui l’entoure. Et pour cause, il cherche la du Luxembourg, sommet du livre, qui voit Victor à la
substance de son prochain livre, seule possibilité pour lui recherche de son ombre, et d’une possibilité de conti-
de demeurer à flots. Ce soir-là, il traverse une épiphanie nuer. Je ne vous dirais pas comment Paris dans tous ses
d’alcool et de littérature : « J’ai un sujet ! En somme, siècles se termine. Dans quelle vérité, dans quel leurre.
je suis Paris ». Puis il continue, marche dans ce jardin Et quelle issue nous offre l’écrivain, qui sait qu’il doit
qui semble un décor levé pour lui, il croise un chat, un toujours en offrir une. Charles Dantzig croit à la beauté,
homme qui se masturbe, il tourne en rond lui aussi, on le savait, ce livre l’affirme avec majesté.

Page 20 / TRANSFUGE
[Link]

ATLANTIDE
Les Mots du Monde à Nantes - Festival des littératures
du jeudi 15 au dimanche 18 février 2024
au Lieu Unique et dans la ville
Jean-Baptiste Andrea • Anna Hope • Rachel Cusk •
Rachid Benzine • Auður Ava Ólafsdóttir •
Sonja Delzongle • Négar Djavadi • Antoine Wauters •
Ananda Devi • Pinar Selek • Thomas Poitevin...

Visuel © Anne Simon


LIVRE PORTRAIT

Mes amis affirme une nouvelle


fois le talent de l’écrivain libyen
Hisham Matar, Prix Pulitzer, et grand
romancier de l’exil. Rencontre.
Propos recueillis par
Oriane Jeancourt
Galignani

© FRANCESCA MANTOVANI, ÉDITIONS GALLIMARD


L’INTERVIEW LIVRE

LITTÉRATURE Page 23
LIVRE L’INTERVIEW

ls sont trois : Khaled, Hossam,


et Mustafa. Trois destins d’exi-
lés. S’il fallait ne retenir qu’une
chose de ce livre intérieur et
mélancolique, ce serait la
manière dont l’exil façonne
les êtres, les éloigne des autres.
Autant qu’il peut, dans la condition
commune, les réunir abruptement,
joyeusement, profondément. Car c’est
une histoire d’amour que raconte
Hisham Matar, celle de l’amitié,
amour durable et lent, qui unit ces
trois Libyens retenus à Londres pen-
dant plus de vingt ans. La cause de
l’exil : leur participation à une mani-
festation, en 1984, devant l’ambas-
sade libyenne de Grande-Bretagne.
Mouvement de dissidence auquel les
diplomates libyens, dirigés par la dictature de coupé de son travail littéraire. Hossam s’avère
Kadhafi, ont réagi en mitraillant la foule. Khaled littéralement vidé de sa substance, cherchant
et Mustafa sont blessés, le premier, grièvement ici et là son esprit perdu. Ce pourrait être un
atteint à la poitrine, affrontera désormais l’exis- personnage shakespearien, tel que les poursuit
tence en survivant, coupé de sa famille, résigné, Matar, excellent à brosser des individus insaisis-
à dix-neuf ans, à se construire une vie dans sables, et rongés par le doute. Mystère qui réside
un pays où il ne comptait passer que quelques au centre du Retour, récit puissant qui l’a fait
mois d’études. Comme son torse est barré d’une connaître dans le monde entier : il y racontait
longue cicatrice qu’il n’ose montrer, son esprit la manière dont, pendant près de vingt ans, il
semble toujours à demi plongé dans l’ombre de a recherché son père en vain, diplomate enlevé
ses souvenirs, et de ses réflexions. Le livre se en Egypte par la dictature libyenne et disparu
construit d’ailleurs au fil de sa déambulation dans dans les geôles de Kadhafi. Dans ce récit qui
les rues de Londres, sur les lieux de la fusillade lui a valu le Pulitzer en 2017, il posait les fonde-
de 1984, puis dans l’espace mythologique et ments de ce qu’il poursuit dans chacun de ses
personnel qu’il a défini comme sien. Car c’est livres : la possibilité de continuer à vivre alors
bien cela que nous raconte l’écrivain libyen, la même que le retour vers le passé s’avère impos-
possibilité pour un exilé de dessiner un espace sible. Hossam, Mustafa et Khaled cheminent
intérieur et géographique, dans lequel il déve- pendant vingt ans vers cette question. En 2011,
loppera son rapport au présent. Le livre puise sa grâce au Printemps arabe, ils peuvent enfin y
force dans le temps qui s’étire et qui marque les répondre. L’un des trois accomplira le retour en
individus, comme leur amitié, qui s’éprouve et Lybie, un autre choisira l’action, et le dernier
s’affirme. Aux côtés de Khaled, ses amis Mustafa demeurera parmi ses doutes. Les dernières pages
et Hossam évoluent eux en constant lien avec le sont inouïes, elles font basculer cette histoire
pays perdu : Mustafa vit parmi la communauté réflexive sur l’amitié, vers une chronique de la
d’exilés libyens de Londres, personnages parfois révolution libyenne in medias res. Ainsi l’assassi-
troubles, d’autres fois grandioses, qui oscillent nat de Kadhafi : si l’on se souvient de l’image
entre espoir de retour, rêve de révolution, et du cadavre du dictateur brandi aux yeux du
désillusion (Kadhafi exerce un pouvoir absolu monde, on a un peu oublié la manière dont il
sur le pays pendant quarante et-un ans). Hossam, a été découvert, terré dans un tunnel d’égout,
lui, s’avère le personnage le plus fascinant : fils comme le raconte un personnage : « J’en croyais
d’une famille riche et autrefois influente en mes yeux et n’en croyais pas mes yeux. Il était
Libye, auteur d’un recueil de nouvelles culte là, tout entier devant moi, du jeune idéaliste
pour toute une jeunesse arabe, il cesse d’écrire au mégalomane corrompu, et tous les stades
au moment de l’exil, et, désargenté, travaille intermédiaires. L’enfant en lui tombait depuis
dans un hôtel à Paris, puis comme journaliste toujours vers ce moment, vers ce tuyau, vers mes
à Londres, sans parvenir à reprendre le fil mains. » Hisham Matar, écrivain de la psyché

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L’INTERVIEW LIVRE

humaine, devient en quelques pages, romancier celle que je décris dans le livre. Et puis je me suis
épique de l’histoire immédiate de la Libye. Mais installé à Londres, et cet évènement est devenu un
peut-être le nœud qu’il dessine est-il le même, moment où les deux lieux de mon existence, la
dans l’aventure de la révolution libyenne comme Libye et Londres, se sont rencontrés de manière
dans les rues de Londres : la possibilité pour violente et tragique. Ce qui en faisait un moment
chacun d’expérimenter la vie jusque dans ses à explorer pour l’écrivain que j’étais devenu.
fondements. Comme le dit Hossam, l’écrivain Les personnages que j’ai créés, sont, eux,
sans œuvre, dans une de ses dernières lettres inspirés de beaucoup de gens que j’ai connus
: « le but de l’existence est de donner vie aux en dehors de cet évènement. Je voulais écrire
sur l’amitié masculine. Les scènes cen-
trales dans ce livre sont pour moi celles
de l’amitié.

Ces personnages offrent aussi cha-


cun une certaine illustration de l’exil,
et de ses conséquences psychiques…
L’exil est une situation très difficile
à décrire. Car on est toujours entouré
de gens qui veulent vous guérir : par
l’invitation au retour ou par l’assimi-
lation au pays d’accueil que l’on vous
suggère. Comme face à un deuil, on ne
sait pas comment répondre à la douleur
de l’exil. Or, comme un deuil, il est
possible que les choses ne se résolvent
pas : l’ancien Moi et le nouveau Moi
vivent côte à côte dans une seule per-
sonnalité. Et ils négocient le présent
ensemble.

Mustafa dit dans le livre ; « nous


mots qu’on nous a appris, et les gens meurent sommes des ombres ici et là-bas ». Qu’est-ce
ou mettent fin à leurs jours quand les mots leur que des personnages qui seraient aussi des
font défaut. » En vingt années, ces trois hommes ombres ?
expérimentent la perte, la solitude, le désespoir, C’est un sentiment que l’on peut tous tra-
l’amour et le triomphe. Mes amis est un grand verser, une situation où l’on doit se traduire, et
livre sur le risque de vivre. retrouver un sentiment d’appartenance que l’on
a perdu. Retrouver aussi une intimité avec les
Pour écrire le point de départ de ce livre, nôtres. L’incompréhension qui plane sur toutes
la manifestation de Libyens face à l’ambas- les relations peut nous mener à ce sentiment
sade de Londres de 1984, et la fusillade qui a d’être dépossédé de soi-même. Et si l’on plonge
suivi, vous êtes-vous inspirée de témoignages dans les rivières profondes de ce sentiment, on
d’amis dissidents qui étaient présents alors ?
En partie oui. Mais cet évènement m’a accompa-
touche à l’exil intérieur, et à la manière dont
chacun doit se reconnecter aux autres pour s’en
MES AMIS
d’Hisham Matar, traduit
gné toute ma vie, j’en ai été marqué. J’étais enfant, sortir…Sinon, il est possible au plus profond, de l’anglais (Libye), par
David Fauquemberg,
je l’ai découvert à la télévision : je me souviens de ne plus être que l’ombre de soi-même. éditions Gallimard,
de tous les détails, des blessés, qui étaient aussi 490p., 23,50 €
des étudiants tombés au sol, et qui rampaient et Le narrateur accomplit une longue marche
j’en ai entendu un qui appelait sa mère… Je ne dans Londres. Cette ville que vous qualifiez
croyais pas à ce que je voyais, je pensais que ce « d’ironique » semble en décalage par rapport
n’était pas vrai. J’ai été bouleversé, je découvrais à la mélancolie du personnage…
que même un adulte pouvait appeler sa mère Londres comme toutes les villes est beau-
au secours. Des années plus tard, je suis devenu coup de choses. Elle est hospitalière mais elle
ami avec deux hommes qui avaient été touchés. est aussi distante : on peut vivre longtemps à
Mais ce n’était pas le même type d’amitié que Londres, et ne pas appartenir à cette ville. La

LITTÉRATURE Page 25
LIVRE L’INTERVIEW

dimension timide, ironique, que


Londres peut avoir, se confronte à
mon protagoniste, à la recherche de
lui-même. La contradiction entre les
mouvements de sa mémoire, et le
mouvement qu’il accomplit dans la
ville m’intéressait aussi beaucoup :
le paradoxe du narrateur est qu’il
est mobile, et piégé par l’émotion
du moment. Un peu à la manière de
ce que l’on ressent à la lecture d’un
roman qui nous déplace, sans que
l’on se déplace. En tant que lecteur,
j’ai toujours trouvé ça inouï. Mais
ce qui me touche chez Khaled, c’est
qu’il se pose sans cesse la question
de savoir comment vivre. Il s’engage
dans le présent, et cherche toujours
à le comprendre. Je trouve ça très
beau. Même si paradoxalement, il
vit aussi dans le passé.

À l’image de vos livres qui sont,


jusqu’à celui-ci, forgés sur le maté-
riau de votre existence, donc de votre
mémoire.
Je n’oublie jamais que le passé engendre tout. choix qui semblent politiques. C’est ce que je
C’est ce que l’on ressent avec quelqu’un qu’on montre dans mon livre. Je ne voulais pas docu-
connaît bien, et qui, soudain, par un simple geste, menter l’histoire mais raconter comment ces
nous permet de glisser vers le passé, vers un évènements déterminent les existences.
souvenir de notre mère, ou d’autre chose. C’est
un personnage libre, Khaled, mais piégé par le Hossam ne découvre son tempérament de
passé. Ce lien avec le temps renvoie à une autre : guerrier que lorsqu’il est sur le terrain, pas
le livre ouvre sur la question de la distance entre avant…
ce que nous avons en nous-même et le monde C’est ce qui nous arrive à tous. A un moment
où l’on doit s’exprimer. Il y aura toujours un du livre, Hossam et les deux autres discutent
manque de fidélité de la parole envers l’émotion. de la différence entre l’arabe et l’anglais, et ils
disent qu’on ne sait pas exactement ce que signi-
L’autre grand sujet du livre, c’est le Printemps fie un mot, tant qu’on ne l’a pas expérimenté
arabe, et l’espoir des exilés et des dissidents qui dans son existence. Je ne savais pas ce qu’était
l’ont nourri… Pourquoi attendre autant avant l’amour avant de le vivre. Comme le deuil. Il
d’écrire sur le printemps de 2011 ? faut traverser quelque chose avant de savoir ce
C’est très difficile d’écrire bien sur un évène- qu’il signifie. La découverte de soi donne sens
ment qui vient d’avoir lieu. Beaucoup de bêtises ont à tout le reste.
été dites sur le Printemps arabe, qui ont obscurci
les évènements. Je voulais prendre le temps d’y Vous allez jusqu’à la révolution et la mort de
réfléchir. Mais je voulais y penser aussi hors de Khadafi, mais ensuite, vous passez rapidement
l’étroitesse de la scène politique. Par exemple, sur les années qui suivent, pourquoi ?
j’ai voulu poser la question du tempérament : J’ai Si, je raconte tout de même qu’Hossam
vu des gens traverser cet évènement, je continue s’implique en politique, qu’il est brièvement
à être proche de gens qui ont été très impliqués ministre de la Culture, puis qu’à un moment,
dans les Printemps arabes, et je peux dire qu’ils il est écœuré, à cause des coups d’états et contre-
ont été très influencés par leurs tempéraments. coups d’états qui se multiplient dans le pays.
Le caractère joue un rôle fondamental dans des Mais je voulais écrire surtout l’histoire de leur

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L’INTERVIEW LIVRE

plus forts que j’ai pu vivre… Si vous vous souvenez,


beaucoup de gens dans la jeunesse d’Europe ont
alors pris conscience que l’avenir leur appartenait.
Ce qui a suivi fut violent et drastique en Libye,
car on n’avait pas compris que nous n’avions pas
d’État et qu’il fallait le construire à partir de fon-
dements rudimentaires. Beaucoup de pays ont
proposé leur aide, mais en réalité ils n’étaient
pas sincères et voulaient profiter de la Libye, en
faire une coquille vide dont ils prenaient les res-
sources : la France, la Russie, l’Arabie saoudite,
entre autres, cherchèrent à exercer une influence
dans le pays, et sur ses ressources. Ce qui a rendu
les choses difficiles, presque impossibles pour les
démocrates. Le résultat est là, et vous le connaissez
: l’échec du Printemps arabe. La tragédie est que
ce type d’opportunité ne se présente pas souvent
dans l’Histoire. Si l’on rate une révolution, dans
une période donnée, la prochaine fois ne se pré-
sente pas avant longtemps. La tristesse de cette
déception apparaît dans mes livres.

Vous sentez-vous en cela une proximité par-


ticulière avec les autres écrivains du monde
arabe exilés en Europe ?
© FRANCESCA MANTOVANI, ÉDITIONS GALLIMARD Toutes les cultures sont les miennes. C’est la
seule question du langage
exil pendant plus de vingt qui est déterminée par la
ans. Le centre de l’écri- nationalité de l’écrivain.
ture était pour moi le cœur Mais Proust m’appartient
humain, et la manière dont autant qu’à vous. Et je sens
il est transformé par cette une semblable connexion
expérience. avec Naguib Mahfouz
qu’avec Virginia Woolf.
Comment l’attente et Ce que je tente d’écrire
l’expérience du Printemps touche à ce que signifie
arabe en Lybie ont trans- êt re humain, dans la
formé votre existence ? grande rivière de l’his-
E l le s m’ont appr i s toire.
beaucoup. Beaucoup de
gens autour de moi, dont Dans votre récit auto-
moi, sont montés très biographique, Le Retour,
haut, puis sont retombés. vous posiez la question
L’espoir, le désespoir, la suivante : « que fait-on
désillusion ont transformé quand on ne peut ni res-
mon rapport au présent. ter, ni rentrer ? ». C’est
Mais ce n’est pas qu’une aussi le grand sujet de
affaire libyenne. C’est un Mes Amis, non ?
moment que nous avons Oui, même si Khaled est
partagé avec l’Égypte, et la Tunisie, qui a inspiré tant le seul des trois qui fait face à cette question. On vit dans
de confiance politique dans tant de pays… Tant de gens un temps où l’énergie est essentiellement tournée vers
dans le monde ont été inspirés par ce qui est arrivé, même la volonté de répondre aux questions. Or je crois qu’il
à Times Square, les jeunes s’embrassaient, appelaient à est intéressant de les laisser ouvertes. Car nous vivons
la liberté, à la démocratie, c’était un des moments les tous avec de telles questions sans réponse

LITTÉRATURE Page 27
LIVRE CRITIQUE

Une fabuleuse baronne


L’auteur de Putzi, le pianiste d’Hitler, ressuscite avec brio une
Slave extravagante, avide d’aventures, de la Belle Époque.
Par Lucien d’Azay

S
ur le registre d’état civil de Stepanivka, le
village d’Ukraine où elle naquit, elle s’appe- © SAMUEL KIRSZENBAUM

lait Elena Mioutchinska, mais son mariage


précoce et son divorce non moins précoce
avec le baron Otto von Oettingen, officier du tsar, Soffici et Léopold Survage comptèrent parmi
lui valurent le titre de baronne. Ainsi devint-elle ses amants. Sans doute croyait-elle, à mesure
Hélène d’Oettingen. En compagnie de Serge qu’elle se métamorphosait en Parisienne, à une
Férat, son cousin peintre et comte moscovite, sorte de transsubstantiation du talent – et à sa
qui passait pour son frère, elle partit à Paris. Ils force infuse – à la faveur d’étreintes sensuelles.
avaient de l’argent ; elle peignit des tableaux Persuasive, quand elle avait jeté son dévolu sur
qu’elle signait François Angiboult, écrivit des un de ses prétendants (elle les préférait timides),
poèmes qu’elle signait Léonard Pieux, et fut elle se montrait nue face à lui. Après l’avoir
aussi critique sous le nom de Jean Cérusse et repoussé « tout en veillant à ne pas le désespé-
romancière sous le nom de Roch Grey. rer de l’aimer un jour », elle se donnait aussi
Sans dénaturer la vie de cette graphomane vite à lui qu’elle le quittait, de crainte « de le
exhibitionniste, nymphomane et férue d’hétéro- rendre misérablement dépendant, pleurnichard
nymes, Thomas Snégaroff a essayé de combler et asséché. » Ultra-allumeuse et « perverse en
les lacunes par la fiction. Imprimeur d’art, son désamour », elle se rêvait Sardanapale. Entre
arrière-grand-père avait imprimé des plaquettes autres lubies, elle listait les « choses qu’elle ne
de poèmes et le premier des quatre romans pourrait plus jamais découvrir », à l’instar des
de Roch Grey ; il eut même une brève liaison Notes de chevet de Sei Shonagon, la dame de
avec la baronne : en découvrant un jour des cour japonaise du Moyen Âge.
LES VIES RÊVÉES documents relatifs à ce personnage balzacien, La Grande Guerre et la Révolution russe son-
DE LA BARONNE « phare baroque, femme-ruines », le romancier a nèrent le glas des « vies rêvées » de la baronne dans
D’OETTINGEN eu envie de la ressusciter dans un livre plaisant, la bohême de Montmartre et de Montparnasse,
de Thomas Snégaroff, bien documenté et empreint de sensualité et même si elle eut quelques mécènes, dont le mar-
Albin Michel, 254p.,
19,90 € de sentiments. chand d’art Henri-Pierre Roché, l’auteur de Jules et
Snégaroff met surtout l’accent sur le pou- Jim. Au déracinement et à l’errance de la jeunesse
voir de séduction que cette extravagante à répondirent la débandade et la déchéance de la
l’accent russe exerçait sur les artistes, dans vieillesse. D’autant plus mélancolique que slave,
son appartement du 229 boulevard Raspail, elle mourut dans la misère et l’anonymat, avec
où se réunissait un aréopage bigarré : tandis ses « souvenirs en bandoulière », à soixante-cinq
que Picasso, le Douanier Rousseau, Modigliani, ans, en 1950 : « Sous sa plume, observe Snégaroff,
Max Jacob, Remy de Gourmont et Apollinaire pointe toujours la nostalgie d’un monde qui
gravitaient autour d’elle, les peintres Ardengo disparaît, englouti dans la modernité. »

Page 28 / TRANSFUGE
CRITIQUE LIVRE

Le vaisseau fantôme
Un pétrolier, une nébuleuse d’escrocs, des marins : c’est
l’histoire bien réelle du Salem que Pascal Janovjak raconte
comme un rêve... Un livre magnifiquement hanté.
Par Damien Aubel

© Y VES LERESCHE

V
oilà un de ces livres qui réplique ces phéno- ments ; raccrochons-nous dans ces conditions à
mènes visuels conjointement propres aux cette autre matière, celle intime et vitale dont sont
déserts, aux hallucinations et aux rêveries pétris les romans – je veux dire les personnages.
bercées par une mer calme ; un de ces livres Ici encore, l’onomastique est espiègle, fuyante,
qui se mue en chasse au mirage et qui sait sus- malléable : Fred Soudan, qui pourrait postuler
citer et communiquer, dans la dérobade, dans au rôle d’« Arsène Lupin de l’histoire », c’est
l’évaporation renouvelée de son point de fuite, aussi Frederick El-Soudan, Fredric E. Soudan. Ici
l’irrésistible et délicieuse décharge électrique encore, si l’œil accommode sur un personnage,
qui pousse à continuer à tourner les pages. Qui il a chance de s’éclipser : ainsi, l’ami Fred, à
pousse, horizon magnétique, à persévérer dans qui l’affaire vaudra la prison, s’évade en 1987
l’écriture, alors même qu’« à la mi-janvier (…) et s’évanouit dans la nature ; ainsi, surtout, ce
mon projet n’était qu’un ramassis de notes, de matelot dont on lit, entrecoupant l’enquête de
brouillons, de questions en suspens » et que « j’avais Janovjak et la chronique des avancées et des
échoué à tenir les délais que je m’étais fixés ». patinages du texte, le journal, c’est un « matelot
Car, enfin, de quoi s’agit-il ? de papier » : le double fictif d’un anonyme, bien
De ce pétrolier, le Salem, qui sombre en réel lui, mais dont on ne sait rien…
1980, dans des circonstances qui révèlent une Dirons-nous alors, en désespoir de cause,
monumentale escroquerie ? Mais les noms sont qu’on a affaire à un brillant petit exercice de
flottants, vite dissipés comme la brume – et le « creative nonfiction », comme on dit en bon
Salem a ses hétéronymes, Sea Sovereign, South français ? Mais la page de garde avertit sans
Sun, Lema. Mais la cargaison brille non comme ambages : c’est un « roman » dont nous enta- LE VOYAGE
un reflet sur une nappe de pétrole, mais par son mons la lecture, et tout solidement rassasié de DE SALEM
absence. Mais le pétrolier lui-même acquiert un faits qu’il soit, tout attestée par les médias et de Pascal Janovjak,
Actes Sud, 208p.,
insolite statut ontologique (laissons au lecteur l’Histoire que l’affaire du Salem soit, le livre 19,90 €
le soin de découvrir par quel cheminement ce proclame son appartenance au romanesque.
dédoublement est advenu) : « il y a donc deux Alors qualifions-le, ce romanesque où tout glisse
navires qui se suivent, le long de la pointe afri- et s’escamote, de « spectral » ; c’est ce qui en fait
caine, deux navires parfaitement identiques, le charme assaisonné d’une pointe d’inquiétude.
sinon que l’un existe et l’autre non, et que l’un Sachons gré à Pascal Janovjak d’avoir restauré
est plein et l’autre vide ». ce qui, d’Ulysse attaché au mât au Poe d’Arthur
Admettons alors que dans le monde du Salem, Gordon Pym, ne cesse dans la mer d’émerveiller,
la matière soit sujette à d’étranges évanouisse- de confondre et de hanter : son fantastique.

LITTÉRATURE Page 29
LIVRE CRITIQUE

L’école du soupçon
Avec Amour fou, Denis Michelis signe un roman à la lisière
du polar, entre étrangeté, nostalgie de l’amour et folie.
Par Sophie Pujas

L
e décor est idyllique : une petite ville côtière,
aux falaises spectaculaires. Sauf que les
cadavres ont tendance à s’y accumuler
fâcheusement… Quand une jeune femme
est retrouvée noyée, de lourdes présomptions
se portent sur le jeune Barnabé, qui avait déve-
© JEAN-MARC HÉLIÈS
loppé vis-à-vis d’elle une furieuse obsession.
Jusqu’à la harceler. Faute de preuve, il reste
libre. Mais quand un second cadavre de femme atmosphère de roman noir pour mieux jeter le
est retrouvé au même endroit, Barnabé est à soupçon sur toute parole. Il cultive les fausses
nouveau interrogé par la police. pistes et les retournements de situation, dans un
Pourtant, il n’est pas le seul dans cette cam- jeu permanent. Tous mentent et se mentent. Les
pagne paisible à adopter un comportement mises en abyme se superposent comme autant
étrange. Tout le monde semble, ici, vaguement de trompe-l’œil. C’est la fiction elle-même que
suspect, prisonnier d’inquiétants méandres men- Denis Michelis met en scène et malmène - à
taux. Les personnages se succèdent et disent commencer par ces histoires qu’on bâtit sur
leur vérité. L’ancienne camarade de fac de la soi-même pour survivre. Le tout au service d’un
victime, redevenue sa confidence sur le tard. humour très noir. Une nouvelle fois, l’auteur
Le policier qui cultive un goût curieux pour les du Bon fils dépeint la famille en enfer feutré où
romans mettant en scène les vengeances les plus la folie explose. Être aimé, sous sa plume, est
trash possibles. Le père du principal suspect, un rarement une bonne nouvelle. Comme l’explique
psychanalyste un peu trop porté sur les jeunes Barnabé, qui n’a aucune envie de renoncer à
femmes. Et son épouse, qui clame ne pas voir son déséquilibre : « Je voulais retomber amou-
ce qui cloche chez son cher petit - même quand reux, mais pas amoureux du dimanche, non,
il assure qu’elle l’empoisonne… redevenir amoureux FOU, ne plus dormir, ne
De l’érotomanie au déni en passant par les plus penser qu’à elle, chaque heure, chaque
AMOUR FOU délires paranoïaques, chacun cultive sa folie minute, chaque seconde, l’amour n’est rien sans
de Denis Michelis,
Notabilia, 406p., 23 € particulière. Un chœur fascinant et explosif, obsession, sans le ressassement qui arrête le
dont Denis Michelis entrelace les voix avec une temps. Plus de futur qui angoisse ni de passé
délectation assassine… L’écrivain démiurge qui vous fout le seum. C’est maintenant, encore
s’amuse de ses créatures, car après tout : « C’est et toujours, maintenant, jamais ça ne s’arrête,
quand même le luxe d’avoir une Voix dans la vous courez dans votre jolie roue qui scintille de
tête qui sait exactement ce que vous le voulez mille feux, même endormi vous courez, les yeux
quand vous le voulez. » Le plaisir, ici, se démul- fermés vous courez, épuisé, à bout de forces,
tiplie à travers les récits multiples de narrateurs sauf que vous en redemandez ». Brillant, cruel
dont aucun n’est fiable. L’écrivain joue d’une et délicieusement drôle.

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CRITIQUE LIVRE

Dans la jungle,
© VASCO SZINETAR
terrible jungle…
Impressionnant concentré de l’histoire récente
colombienne, Eva et les bêtes sauvages assoit un
peu plus la réputation du Colombien Antonio Ungar.
Par Damien Aubel

D
ans quelle mesure le roman peut-il se ensorcellements, les griseries pernicieuses de
fondre dans l’Histoire, en l’espèce une la came et de la fête. Qu’un roman héberge ce
Histoire aussi proche que sanglante ? tumultueux foisonnement d’êtres, de lieux et de
Question oiseuse si l’on demande une faits ; que, de surcroît, loin de menacer ruine à
réponse aux truismes des cafés du commerce cause de ses tapageurs hôtes, il veille avec succès
littéraire (la réalité, la fiction, blablabla), aride à conserver jusqu’au bout la netteté de dessein
si on va frapper à la porte des théoriciens. Mais et d’intention indispensable à l’économie et à
on peut tout simplement lire un des meilleurs la portée de la fiction romanesque, voilà qui
romanciers colombiens du moment, qui s’offre suffirait à convaincre qu’Ungar peut accoler
le luxe, en moins de 200 pages, de répondre au mot de « romancier » celui d’« historien »
sans équivoque à la question. sans que l’un pâtisse de l’autre.
Matière géographique (le port fluvial colom- Mais ce n’est là que du gros œuvre – le plus
bien d’Inírida, qu’Ungar connaît bien, la jungle, saillant certes, mais un romancier n’est ni un
cet indémêlable enchevêtrement de fantasmes architecte, ni un maçon, son génie est ailleurs,
et de réalités). Tissu, ou plutôt haillons, des là où confluent la forme, la force évocatrice,
événements : le bourbier de la Colombie prise la puissance clarificatrice, voire prophétique,
dans les convulsions des luttes entre les FARC les siècles, aussi, d’accumulation de l’histoire
et l’Etat, bourbier qu’agitent et avivent encore littéraire. Là où en un mot, la langue est pouvoir
plus les forces paramilitaires, les convoitises et mémoire. Et ce génie, Ungar l’a en partage,
minières. Ouverture maximale du compas lui qui retrouve, avec une aisance qu’on dirait
EVA ET
sociologique, sans pour autant sacrifier la subs- naturelle, les modes les plus anciens de l’écriture
LES BÊTES
tantielle illusion vitale propre au roman à la de l’Histoire. Ici, c’est un personnage qui a la
SAUVAGES
Antonio Ungar,
fadeur de silhouettes de carton-pâte, et sans stature d’un mythe ; là c’est le sens du destin qui traduit de l’espagnol
non plus que l’essaim bourdonnant des per- croise et détermine l’enchaînement des événe- (Colombie) par Robert
Amutio, Notabilia,
sonnages distraie de la ligne ferme tracée par ments ; là encore, comme chez tel vieux Grec 192p., 1,50 €
le récit : putes irréductibles à leur seule valeur ou tel vieux Romain, ce sont les discours des
marchande et charnelle, médecin mélancolique, personnages ou cette façon de mettre en relief
commandant d’une troupe de paramilitaires les passions qui les gouvernent ; ailleurs, c’est,
métaphysicien du Mal à ses heures, Indiens que dans une nudité sans falbalas, la description
la faim métamorphose en morts-vivants… Et des motivations politiques… Renouant ainsi
pour ficeler le tout, cousant le tout comme on avec la vigueur séculaire des grands historiens
recoud une plaie, Eva l’infirmière, exilée de son d’antan, Ungar réussit un petit chef-d’œuvre
propre chef à Inírida avec sa fille pour fuir les contemporain.

LITTÉRATURE Page 31
LIVRE CRITIQUE

Le privilège Bacon
Après sa Solitude Caravage, Yannick Haenel revient
à la peinture par Francis Bacon avec Bleu Bacon.
Par Alexandre Fillon

Y
a nn ick Haenel
f a it pa r t ie de
cette catégor ie
d’écrivains jamais
avares d’expérimenta-
tions, qu’elles soient for-
melles ou sensorielles.
De livre en livre depuis
son entrée en littérature
avec Les petits soldats, il
n’a cessé de prouver
qu’il était un styliste
prompt à déambuler
et à bifurquer pour
en tirer à chaque fois le
meilleur parti. Avec son
manteau et son petit sac
contenant une lampe de © KAHNH RENAUD
poche, un volume de
Georges Bataille et de
quoi prendre des notes, le voici qui pénètre un dormant il y a quatre décennies dans le désert
soir de 2019 à l’intérieur du Centre Pompidou. du Ténéré, dans le nord Niger, et écoutant les
Là où se tient alors une exposition dédiée au Doors sur son magnétophone à cassettes. Après
travail de Francis Bacon. Un lit de camp a été un léger somme, Haenel découvre s’être assoupi
disposé à son attention dans le couloir central. veillé par le bleu de Water from a Running Tap.
Passer la nuit en pareille compagnie, Haenel le Un tableau peint en 1982 par un Bacon âgé
sait, constitue une vraie chance. Bacon est un de soixante-treize ans qui le tenait pour son
artiste majeur qu’il aime depuis l’adolescence. œuvre la plus aboutie. Yannick Haenel affirmait
L’avoir pour lui seul relève du privilège. L’affaire avoir écrit La solitude Caravage pour chercher
ne sera pas néanmoins des plus simples, ça aussi « à préciser une émotion », essayer de « reve-
il en a conscience. D’emblée, la tête lui tourne et nir à ce feu qui en vous tombant dessus d’une
les paupières le brûlent. Accablé par une sinistre manière imprévisible vous accorde l’acuité qui
migraine, le visiteur avoue se trouver « en plein rencontre la peinture ». Préciser une émotion,
BLEU BACON cauchemar, privé de lumière et titubant comme il le fait à nouveau aujourd’hui dans les pages
de Yannick Haenel, un damné ». Est-ce parce que, dit-il si bien, la de ce vibrant Bleu Bacon qui s’avère l’une des
Stock, collection Ma Nuit
au musée, 231p., 19,50 € « peinture ne repose jamais dans le noir, elle plus belles réussites de la collection « Ma nuit
éclaire la nuit » ? L’auteur de Jan Karski et de Tiens au musée ». Où il parvient à trouver les mots
ferme ta couronne ne va pas s’avouer vaincu. Hors pour dire la béance que les tableaux de Francis
de question de faillir. De flancher devant celui Bacon ouvrent en lui. Combien la peinture agit
qu’il compare à un « roi insolent » et à un héros. sur son système nerveux, modifie ses perceptions
D’autant qu’une voix lui a intimé « d’entrer au et influe sur sa vie. Et de quelle éblouissante
fond du sanctuaire ». Un comprimé de Tramadol manière un visionnaire tel Bacon « s’empare de
faisant son effet, ressurgit dans sa mémoire le la violence dont les humains sont l’objet pour
souvenir du garçon de douze ans qu’il fut. Celui lui donner une forme qui la dénude ».

Page 32 / TRANSFUGE
CRITIQUE LIVRE

Qui es-tu, Ricardo ?


Passionnant roman que celui de Sonia Kronlund, L’homme
aux mille visages, ou l’histoire d’un génial imposteur.
Par Alexandre Fillon

© D. DARZACQ

S
onia Krolund prétend ne pas avoir eu de l’annulation de voyages prévus pour aller rendre
chance. Les hommes qu’elle a aimés, avoue-t- visite à ses parents ou de rendez-vous permettant
elle, se sont souvent montrés « malhonnêtes, de connaître enfin ses amis. Enceinte de cinq
menteurs, manipulateurs ». L’un d’eux, mois et demi, Mathilde a finalement découvert
notamment, avait dissimulé un magnétophone sidérée le pot aux roses. Et les agissements d’un
dans son salon pour enregistrer ce qui s’y passait imposteur de haut niveau et de grand talent.
en son absence. Un autre prétendait être anglais Elle a compris avec effroi qu’elle n’était « qu’un
et travailler dans l’édition, alors que les deux fragment minuscule à l’intérieur d’une énorme
informations se révélaient fausses… La journa- construction, un système à ramifications mul-
liste et documentariste produisant l’émission tiples et tentaculaires ». Qu’elle avait devant elle
Les pieds sur terre sur France Culture était loin de un personnage bâtissant de pures fictions. Un
s’attendre à ce qu’elle allait découvrir ensuite. être avec moult existences parallèles, pratiquant
Une amie d’amis, Mathilde, l’a un jour contacté admirablement l’art de la fable et s’adaptant à
et lui a fait découvrir son histoire. Celle l’ayant chaque fois devant ses interlocutrices. Avant de
amené à croiser la route d’un certain Alexandre. commettre une erreur et d’être démasqué. En
L’homme dont elle avait fait la connaissance cherchant d’abord à nier, à expliquer, à inventer
et dont elle avait partagé l’existence pendant encore pour masquer… La construction verti-
un temps en n’y voyant que du feu. Prénommé gineuse et le système mis en place par Ricardo
Ricardo au moment de son baptême, celui disait ne pouvaient que fasciner Sonia Kronlund. La
venir du Brésil. À l’entendre, il avait commencé pousser à entrer dans un labyrinthe fascinant et L’HOMME AUX
par œuvrer dans l’humanitaire puis avait pra- troublant où on l’accompagne, d’emblée ferré. MILLE VISAGES
de Sonia Kronlund,
tiqué la chirurgie du thorax à l’hôpital Louis Il lui a fallu reconstituer les journées de son Grasset, 180p., 19 €
Mourier de Colombes où il exerçait. Alexandre « héros », disséquer sa gestion du temps et de
avait déroulé devant elle les chapitres d’un roman l’argent, les faux documents qu’il produisait à
familial touchant et incarné en incluant son lot l’intention de ses compagnes, Mathilde, Caroline
de parents et de frères et sœurs avec lesquels il ou Kasia. Parler à ces dernières pour croiser les
était régulièrement en contact malgré la dis- informations et assembler les pièces du puzzle.
tance. Ricardo avait tout du type parfait, du Sans oublier de creuser les raisons plus obscures
gendre idéal. Avec lui, elle partageait de véritables qui l’amènent à enquêter de la sorte. Et font de
moments de bonheur simples et joyeux malgré L’homme aux mille visages le livre puissant qu’il est.

LITTÉRATURE Page 33
LIVRE CRITIQUE

Learning to Fly
Un homme, une pie, une vie nouvelle : tel est © DR

le livre de Charlie Gilmour. Un magnifique récit,


remarquablement maîtrisé.
Par Damien Aubel

L
a grâce et l’intelligence, tels sont les deux dans du pétrole brut ». Mais la pie est d’abord
traits distinctifs du livre de Charlie Gilmour. elle-même, irréductible en dernier ressort aux
Ignorons-les pour le moment ; procédons façons de réfléchir et de voir humaines : « j’essaie
à une opération de dessèchement moral et de lire dans ses pensées, mais elles sont aussi
littéraire et réduisons le livre à une chaîne de insaisissables que les miennes doivent être pour
propositions élémentaires : elles ».
1. Charlie Gilmour est le fils adoptif de David Cette grâce, cette élégance morale si on peut
Gilmour, le guitariste de Pink Floyd. dire, consiste en effet à laisser à un autre être
2. Charlie Gilmour est le fils biologique de la jouissance et l’exercice de sa propre pensée.
Heathcote Williams, poète excentrique britan- Et c’est ici que se révèle toute l’intelligence du
nique, inadapté chronique, incurable, à la vie récit, dont la pie devient l’emblème à plumes,
familiale. toute la cohérence de l’entreprise, car il s’agit,
3. Charlie Gilmour, en vertu de la proposition de bout en bout, pour Charlie Gilmour, de se
n° 2, et malgré la proposition n° 1, est une âme confronter à une pensée autre.
blessée. Mais il recueille avec sa future femme, Celle, au premier chef, de Heathcote.
Yana, une pie, baptisée Benzene. Celle-ci sera Heathcote, le poète s’enlisant dans la poésie
« compagne, muse, accompagnatrice de deuil », et la crasse ; Heathcote et ses tours de magie ;
et surtout clef ouvrant à une vie régénérée. Heathcote et sa décision, incompréhensible, de
Rien n’émeut plus, rien ne remue plus que quitter Charlie et sa mère – Heathcote, en un
des données semblables à celles-ci, mais est-ce mot, qui échappe à la saisie de l’entendement,
pour autant qu’elles seront synonymes de grâce moins homme qu’énigme.
PREMIÈRES et d’intelligence ? Ou, pour poser la question Et puis, il y a votre propre pensée quand elle
PLUMES plus abruptement, qu’est-ce qui fait que, de cette vous échappe ; quand vous vacillez dans la folie,
de Charlie Gilmour, traduit trame, Charlie Gilmour tire plus qu’un touchant comme Charlie lui-même ; ou quand, sciemment,
de l’anglais par Anatole « témoignage » – mais bien un échantillon de vous cherchez à l’amortir, à l’étouffer, ainsi le
Pons-Remaux, Métailié,
304p., 22,50 € littérature, et de la plus haute ? cannabis, « comme une épaisse couverture jetée
La grâce tient d’abord à une façon de ne pas sur les parties les plus tumultueuses de mon
s’imposer ; la pie est certes miroir, signe (comme esprit, une aura chaude et enveloppante. (…)
les oiseaux des anciens augures l’étaient), sym- J’ai découvert que j’avais un goût pour tout ce
bole, mais elle demeure pie. La pensée s’efforce qui pouvait mettre mes pensées en veilleuse ».
bien de la saisir en multipliant les analogies, les Mais, avant tout, et telle est la clef qu’apporte
images, dont certaines sont de très heureuse la pie, il s’agit de révolutionner sa propre pen-
venue : « les plumes ainsi collées au corps, sée. Penser comme un oiseau ? À tout le moins,
[l’oiseau] paraît reptilien : un lézard trempé comme un autre que soi.

Page 34 / TRANSFUGE
CRITIQUE LIVRE

Reggio de Calabre, fait aussi s’effondrer les


fondations des vies respectives de Barbara et
Nicola, l’un comme l’autre se trouvent confrontés
à cette impitoyable déesse qu’est la Nécessité,
aux dangers et aux drames.
Reflets. La surface ésotériquement ornée des
cartes du tarot n’empêche pas Nadia Terranova
d’examiner d’autres surfaces avec le même œil
expert. Celles des apparences où miroitent les
statuts sociaux, celles des pages des journaux,
où se projettent les événements, la catastrophe.
Symétrie, dédoublement, échos, concordances,
reflets : Tremble la nuit tire sa physionomie, son
rythme, sa composition, de la mise en œuvre
rigoureuse et efficace d’un principe formel
dominant, pour ne pas dire exclusif : tout ici
© SANDRO MESSINA
est réfléchi.
Principe générateur et directeur qui n’est

La jeune fille, l’enfant


strictement et sèchement « formel » que dans
la phrase qui précède et pour les besoins de
l’analyse.

et les ruines
Car s’il s’agit de réfléchir, c’est au premier
chef le domaine de l’esprit et de ses opérations
qui est intéressé. Roman historique mené avec
Un beau roman où un événement historique se ce qu’il faut de tact, cette vertu si nécessaire
dans la manipulation d’un savoir documentaire
transforme en une plongée sensible dans l’intériorité. (Adriana Terranova ne pèche ni par lourdeur,
Une jolie réussite romanesque ! ni par désinvolture) ; roman ouvertement fémi-
Par Damien Aubel niste aussi, mais toujours roman, jamais slogan
– Tremble la nuit est tout cela certes, et avec quelle
efficacité, quel brio maîtrisé ! Mais à l’efficacité

S
s’ajoute un plus rare mérite, je veux parler de
ymétrie. À Messine la Sicilienne répond – ce charme poignant, grave et profond qu’on
comme, de part et d’autre d’un axe, deux éprouve seulement lorsqu’un romancier se pro-
points – Reggio de Calabre l’Italienne. pose et tient cette gageure : s’aventurer dans les
Dédoublement. D’un côté, Barbara, la paysages intérieurs de ces personnages. Aller
jeune femme tenue, en tant que représentante là où éclosent les représentations. Surprendre
de son sexe au début du siècle dernier, pour la genèse des idées. Assister à l’expansion et à
TREMBLE
quantité négligeable. De l’autre Nicola, le jeune la chute de l’empire des croyances.
LA NUIT
de Nadia Terranova,
garçon, prisonnier de la volonté maternelle, Les images de soi que Barbara se façonne à traduit de l’italien
immolé même : quantité négligeable, lui aussi, partir des héroïnes de livres ; l’envahissement par Romane Lafore,
La Table ronde / Quai
simple jouet des caprices de sa génitrice. de la conscience de Nicola par les cauchemars ; Voltaire, 180p., 21 €
Echos. Telle une rémanence vibrante, dif- les dissentiments de l’esprit et du corps (viol,
fuse mais insistante, ou, mieux, tel un prélude, grossesse : le monde intérieur des idées et des
puisqu’il s’agit des épigraphes de chaque cha- images n’est pas étanche à la matière) ; et sur-
pitre, de brèves exégèses des cartes du tarot tout ce séisme interne, homologue de celui tout
viennent scander, comme une élucidation aux extérieur de 1908, par lequel on fait table rase
allures d’énigme, le cours du récit. de toutes les pensées qui asservissent. Le trem-
Concordances. Après que, le 28 décembre blement du titre, c’est d’abord la palpitation,
1908, le séisme qui jette bas Messine comme magnifiquement saisie, de la vie de l’esprit.

LITTÉRATURE Page 35
LIVRE CRITIQUE

Déconfiture
d’avatars
Avec son deuxième roman, Julie Girard signe
© FRANCESCA MANTOVANI, GALLIMARD une satire corrosive de l’élite américaine, du
monde virtuel et de son communautarisme
bien-pensant et régressif.
Par Lucien d’Azay

À
une soirée de lancement des studios Wixar milieu d’un concert », écrivait Stendhal. Si les
pour qui elle œuvre en qualité de rigger pages consacrées aux procédés techniques du
(marionnettiste digitale), Théa Wright métavers, parfois sérieuses ou factuelles, nuisent
retrouve Gary, un amour de lycée. Ils se à son esthétique, le roman n’en reste pas moins
dévorent du regard, « pliant et dépliant les arrière- captivant à la faveur d’un beau réalisme balzacien.
mondes d’une passion qui affleure à chaque Les points de vue des personnages ont tendance
remémoration ». Tous deux ancrés dans leur à se confondre comme chez Françoise Sagan ;
vie professionnelle et conjugale, l’une à New de cette dernière, Julie Girard a hérité la fine
York et l’autre à Londres, ces néoromantiques élégance et une prose vive et sensuelle qui forcent
ressuscitent leur idylle par le biais d’avatars. Au l’indulgence envers un excès de chevilles et des
nom de la liberté d’expression, ils conçoivent fins de chapitres pour le moins « téléphonées »
Lotus Eaters, un « espace démocratique » (il est vrai que notre époque l’est, téléphonée,
fondé « sur l’alliance des séries télévisées et mais le roman devrait y échapper, justement).
de la virtualité, sur l’union de l’immersion et « Dans un monde en proie à une violence
de la fiction ». S’y retrouvent les détracteurs croissante, l’anesthésie devenait une nécessité,
d’« un monde métastasé par les prédicateurs de écrit-elle. On se calfeutrait dans le molleton ras-
la bien-pensance ou les missionnaires des fake surant de l’infantilisant. Au miroir de la société,
news » : antiwokes et antipopulistes préférant on avait substitué le reflet de soi. » Par sa vision
la diversité à l’uniformité d’une société mora- caustique d’une élite de plus en plus puritaine
lisatrice, inquisitrice et régressive qui donne et désincarnée, la romancière fait ressortir les
LES LARMES raison aux complotistes et aux collapsologues. contradictions d’une Amérique « désynchro-
DE NARCISSE Mais le métavers est, par nature, « un espace où nisée » où ne comptent plus que la notoriété
de Julie Girard, le corps n’a aucun sens » : tout y est fluide, « ni et la « viralité ». Le drame de l’héroïne, c’est
Gallimard, solide ni consistant ». Déçue par leurs avatars qu’elle échoue à racheter son entourage opulent,
330p., 22 €
fantoches et par cette mise à distance du réel, privilégié et d’autant plus cruel. At its best, cette
Théa se console de son échec amoureux en comédie satirique rappelle Annie Hall, le film de
écrivant un scénario pour un cinéaste danois Woody Allen. Mais la joyeuse veine parodique
dans le genre de Ruben Östlund. qui nous avait enchanté dans Le Crépuscule des
La thèse de Julie Girard, proche de celle de licornes, le premier roman de cette brillante styliste
Leslie Jamison, l’auteure de La Baleine solitaire, à l’ironie incisive, semble avoir été bridée par
se prêterait mieux à un essai. « La politique dans le triste constat du vide ubuesque et orwellien
une œuvre littéraire, c’est un coup de pistolet au qui inaugure l’ère des Narcisses.

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CRITIQUE LIVRE

volcan : « Les sentiments contradictoires de la


nation face à l’éruption se croisent sur la quatre-
voies de Reykjanesbraut : l’inquiétude et l’anxiété
se conjuguent à une joyeuse impatience. » Tout
le monde est surexcité et attiré par le feu comme
une phalène par la lumière, malgré le chaos
et l’appréhension : « Hypnotisée, avoue Anna,
j’observe le panache gris qui sort de la mer et
monte dans le ciel bleu, les volutes se boursoufflent
et s’ouvrent sans cesse, elles explosent comme
des fleurs terrifiantes, excroissances de vapeur,
de gaz et de scories. »
La métaphore a beau être évidente, comme l’an-
© SIGURJON RAGNAR nonce le titre, la romancière la file admirablement
en mettant en parallèle les vicissitudes affectives de

Une vie volcanique


l’héroïne et l’évolution du cataclysme. Aux signes
avant-coureurs de l’éruption correspondent les
symptômes de bouleversements physiologiques,
à commencer par la grossesse et le séisme de
Sigridur Hagalin Björnsdottir signe Éruptions, amour et l’accouchement : « Le magma s’agite comme un
autres cataclysmes, où la morphologie du pays entre fœtus arrivé à terme, il presse sur les parois qui
l’enveloppent en quête d’une porte de sortie. »
en résonance avec le destin d’une jeune femme. À court et moyen terme, le comportement d’un
Par Lucien d’Azay volcan est presque imprévisible, comme l’est une
passion naissante, pareille à une éruption effu-
sive. Anna tombe amoureuse d’un photographe
désinvolte et bohème, et cet amour dévastateur,

U
contre lequel elle n’arrive pas à lutter, va mettre
ne éruption sous-marine au large de la en péril sa vie familiale jusqu’alors heureuse mais
péninsule de Reykjanes, au sud-ouest de monotone. Le clivage psychique que cause l’adul-
l’Islande, est le prétexte de ce roman qui tère fait écho au clivage des failles volcaniques.
vous prend à la gorge. Volcanologue, mariée Ponctué de fiches et d’épigraphes techniques ÉRUPTIONS,
et mère de deux enfants, Anna Arnardóttir est aussi précises que limpides, et illustré de cartes, AMOUR ET
chargée d’évaluer les risques que présente le Éruptions, amour et autres cataclysmes est très instruc- AUTRES
phénomène. À mesure qu’elle étudie le terrain, tif et idéal pour une initiation à la volcanologie et CATACLYSMES
elle nous livre ses pensées, ses impressions et ses à la découverte de l’Islande : on l’achève conquis, de Sigríður Hagalín
souvenirs d’enfance avec une rigueur scientifique, et comme tout néophyte, enclin au prosélytisme. Björnsdóttir, traduit
de l’islandais par Éric
mais à son corps défendant : la romancière sollicite Les explications scientifiques et les digressions Boury, Gaïa, 334p., 23 €
si bien l’empathie du lecteur qu’on sent le cœur historiques sont savamment dosées et d’autant
de son héroïne battre à chaque page. moins pesantes qu’elles participent au suspense.
« L’Islande n’est pas une véritable terre, écrit- Toujours soucieuse de capter l’attention de son
elle, mais un malentendu géologique ; elle a auditoire, Sigríður Hagalín Björnsdóttir synthétise
été créée par hasard et continue de l’être tant son érudition à des fins pédagogiques ; quand
que ce panache mantellique est présent. » L’état elle ne se livre pas à l’introspection volcanique,
d’esprit des insulaires en découle, comme ce elle présente le journal télévisé de la chaîne
paradoxe que l’on constate à proximité d’un publique islandaise.

LITTÉRATURE Page 37
LIVRE CRITIQUE

La jeunesse dangereuse de Farida Khelfa


Farida Khelfa signe son autobiographie, Une enfance française, sous les feux de la rampe.
Par Simon Liberati

À
demi folle, à demi sauvée, Farida flamboie âme damnée, elle a su mener sa barque des
sur le portrait de Jean-Paul Goude repro- Minguettes jusqu’aux hôtels particuliers de la
duit au bandeau de son livre. Comment porte Dauphine. Son beau mariage avec la finance
résister à son regard panique ? Une enfance protestante n’en fait pas seulement une mère
française n’est pas un témoignage de plus sur au foyer : elle fut durant huit ans directrice du
l’immigration, l’inceste studio Alaïa, s’occupa un
ou une enfance martyre. temps de Gaultier cou-
On devine que ce récit ture puis de la relance
fut longtemps médité. Il de Schiaparelli.
contient quelques fulgu- « J’aime la mode pour
rances, peu de facilités. sa liberté, sa légèreté, sa
L’auteur n’est pas com- fausseté, son ambiguïté,
mode, elle est polie, mais surtout pour sa joie »
n’usant à aucun moment écrit-elle ; discret trait de
de l’argot des banlieues dandysme : dans l’énumé-
ni du verlan sarcastique ration la fausseté sonne
de la bande du Palace à de manière provocante.
laquelle elle doit style, De son père, partisan
mariage et fortune. du FLN échoué en France
Il n’y aura pas d’autres et dans l’alcool avec neuf
Fa r id a . M me Hen r i enfants et une femme
S eydou x For n ier de sous camisole chimique,
Clausonne fut la première elle dit beaucoup de mal,
Algérienne à incarner la mais rien qu’à un passage
haute élégance française où elle pose la tête sur
mais elle ne ressemble pas ses genoux pour qu’il
aux filles des quartiers lui perce les oreilles on
qui l’ont suivie dans la sent le lien qui attache
© DR
lumière. Du panache, cette subsaharienne à son
de l’esprit, moins de sang africain. Au hasard
tapage. Née pauvre et arabe à Lyon trois ans de ces mémoires d’une structure plus subtile
avant les accords d’Évian, Farida fait penser (affective) que chronologique, on la découvre
à ces voyous retirés qui usent d’un langage lectrice de Frantz Fanon, intellectuel français
discret pour masquer méfaits, prospérités ou noir mort en Amérique sous passeport libyen et
infortunes. La Parisienne d’aujourd’hui avec ses enterré en Algérie, patrie d’élection des Black
cheveux courts à la Marella Agnelli, ses bijoux Panthers. Un apôtre de l’anticolonialisme armé.
et son agrément mondain a peu à voir avec la Frantz Fanon que lui fit découvrir ce vieux satyre
délinquante en sloughi et chignon palmier qui de Lanzmann (Shoah) dont elle fait un portrait
descendait l’escalier des Bains Douches un soir pittoresque à 90 ans blouson de cuir et quad
où Edwige me la désigna en 1979. dans les dunes de l’Atlantique.
UNE ENFANCE « La petite sœur de Djemila » cachée derrière Son secret d’ambitieuse, elle le dévoile à demi-
FRANÇAISE sa moue et sa mèche ne semblait alors bonne qu’à mot : ne pas aimer trop les hommes dont elle
de Farida Khelfa, Albin
Michel, 256p., 19,90 € la bagarre. Ella a gagné celle de la vie contrai- dit avoir pensé longtemps : « qu’ils font sem-
rement à son aînée Djemila, aussi fière, sauvage blant d’aimer les femmes mais qu’ils n’aiment
et flamboyante mais d’un narcissisme enchaîné que les petites filles. » Cette rebelle toujours au
à l’underground. Plus timide comme parfois bord de la faille, jamais remise des violences
les ambitieux, Farida eut la chance de coller à impardonnables subies entre trois et dix-sept
une époque où l’immigration allait devenir à ans, a gardé l’intelligence de la rue, perçante
la mode. Avec une intelligence tactique qu’elle et froide comme une lame de couteau cachée
partage avec un autre rescapé du prolétariat dans la poche d’un jean porté à cru, près du
urbain, Christian Louboutin, frère de cœur et képa de poudre.

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CRITIQUE LIVRE

Liban Blues
Magnifique témoignage de l’art de l’immense romancier
libanais qu’était Jabbour Douaihy, Il y avait du poison
dans l’air mérite l’appellation de « chef-d’œuvre ».
Par Damien Aubel

© DR

E
st-ce l’effet des températures hivernales, qui L’enfance, la jeunesse et la restitution – c’est
paralysent nos facultés d’analyse le jour où là un des traits saillants de l’art de Jabbour
nous tapons cette recension ? Toujours est-il Douaihy – d’un détail sensible choisi, caracté-
que, hormis la répétition jusqu’à l’hébé- ristique et évocateur ; l’engouement, fervent,
tude de l’adjectif « merveilleux », et quelques maladif presque, pour la littérature ; l’étrange
synonymes (« beau », « enchanteur »), il semble ballet des amours avec une jeune femme, en
que le langage nous ait déserté. Mais aussi, quel présence de sa jumelle, jeu innocemment per-
jugement, tout éloquemment composé fût-il, vers, tout en bouillonnement hormonal et en
pourrait-on émettre sans jurer avec l’élégance enthousiasme créateur, Eros inspirant au héros
délicate, sensible et ironique du ton, sans tran- un lyrisme effréné ; le père, la mère, la tante et
cher avec la robuste acuité des perceptions – les mouvements cocasses ou poignants de cette
en un mot, sans trahir le beau, le merveilleux, petite constellation familiale ; la guerre civile
l’enchanteur (ça y est, voilà, que je recommence), et la géopolitique des démarcations urbaines ;
l’inimitable tour du défunt maître libanais ? l’université et les accointances héroïcomiques
Convenons-en, c’est un peu maigre, essayons avec un petit groupe de trotskistes ; puis c’est
de rendre plus substantiellement justice à ce une vie d’écrivain sans écriture, mais avec tous
merveilleux, etc. livre. Secouons-nous un peu, les signes extérieurs de la Littérature : élégance,
histoire de nous réchauffer en cette journée séduction, vie à l’hôtel (en hommage, peut-être,
polaire, levons-nous de notre table de travail, et à Cossery ?) ; puis c’est un mariage, petit som-
tâchons de trouver un emplacement idoine au met d’humour blessé, tragique d’un livre qui
IL Y AVAIT
roman dans notre bibliothèque. Le glissera-t-on en compte tant…
DU POISON
auprès de cet autre chef-d’œuvre que sont Les « Merveilleux », tout cela, oui, on persiste et
DANS L’AIR
de Jabbour Douaihy,
Cigarettes égyptiennes, de Waguih Ghali ? Aura- signe. Car, sous la libre allure de la chronique traduit de l’arabe
t-il pour voisin La Nuit de l’attente de Milton des événements, un secret puissant comme un (Liban) par Stéphanie
Dujols, Sindbad / Actes
Hatoum ? À moins qu’on ne le rapproche de sortilège exerce son influence. Ce monde de Sud, 12p., 21,80 €
nos latitudes littéraires, et qu’il fraternise avec surfaces (discours, poses, « paravents » exis-
Gustave ou Marcel ? Mais ne s’entendrait-il pas tentiels) recèle une vérité terrifiante, d’ordre
aussi bien avec Fabrice ou Julien ? Indécis, on métaphysique – on l’appellera Mal, vide, folie,
se rassoit. Aucune de ces suggestions n’épuise, mort –, qui creuse un « trou noir » dans la vie
par comparaison, le charme et les qualités du du protagoniste. Et c’est la façon dont il danse
livre ; mais toutes sont légitimes. autour, l’approche, s’en éloigne, s’y complaît, qui
Car de cette vie libanaise qui s’étale sur hypnotise. Au point de ne plus trouver d’autre
des décennies s’élèvent des échos familiers. mot que « merveilleux ».

LITTÉRATURE Page 39
LIVRE CRITIQUE

Le noir et le rouge
Inexorable, irrésistible, le dernier Percival Everett est © DR

un sommet d’intelligence corrosive. Et une impitoyable


déclaration de guerre au racisme made in USA.
Par Damien Aubel

U
ne arme de destruction massive. Un char- le pays en une déferlante de meurtres de Blancs,
gement d’explosifs lancé, toutes mèches jusqu’à la Maison-Blanche (avec passage joyeu-
allumées, les freins sabotés, sur sa cible. sement corrosif sur l’ex-locataire des lieux au
Un fusil d’assaut qui serait un modèle de teint orange), font ainsi basculer le polar dans
précision ravageuse. Un… un… : les images une zone indéterminée, entre le cauchemar et
belliqueuses, ces métaphores qui « porte[nt] des la fable satirique.
moustaches » comme disait Baudelaire, semblent Et si Everett s’amuse avec le personnel et le
les seules à pouvoir rendre un peu de la sidération magasin aux accessoires du roman noir (flics du
produite par le dernier Percival Everett. Si une cru, duo d’agents spéciaux, FBI), s’il a même
telle chose était possible, il faudrait parler, une l’élégance de ne pas les tourner en dérision en
fois refermé le livre, d’un stress post-traumatique forçant le côté carton-pâte, mais de leur accorder
euphorique, tant cette impitoyable machine de toute l’attention, le sérieux qu’on doit à ses per-
guerre a suscité, chez le lecteur, de palpitations sonnages, il n’empêche qu’il les a enrôlés dans sa
de douleur heureuse. campagne de terre brûlée. Ainsi, du ping-pong
« Machine de guerre ». A chaque réplique de des dialogues comme des facéties sur les noms,
ces dialogues à rendre Tarantino livide de jalousie, la langue ne ressort pas indemne, contrariée
à chaque emballement du récit qui croît, gonfle, dans ses fonctions habituelles, détournée dans
prolifère comme un organisme monstrueux, mais ses fins. Et ne parlons pas de ces cadavres qui
toujours solidement réaliste, à chaque jet de venin disparaissent, qui rendent encore un peu plus
ironique, à chaque épaississement des ténèbres précaire l’assiette de la réalité…
(on présume que les frères Coen, tout aussi blêmes Mais l’adversaire n’est pas seulement philoso-
CHÂTIMENT que Tarantino, prennent des notes), à chacun de phique, ou métaphysique, ou alors uniquement
de Percival Everett,
traduit de l’anglais (États- ces « putain », de ces « bordel », qui contiennent en seconde instance. L’ennemi, ici, ce sont les
Unis) par Anne-Laure à eux seuls plus de littérature que des centaines États-Unis. Châtiment appartient à cette constel-
Tissut, Actes Sud, « Actes
noirs », 368p., 22,50 € de pages d’autres romanciers – à chaque page, lation où brillent les œuvres de John Edgar
c’est une offensive sans quartier contre la réalité. Wideman, William Melvin Kelley ou encore
Où le savoir-faire d’un maître-romancier associé Colson Whitehead. Et c’est au cœur sanguinolent
à une intelligence plus aiguisée qu’un katana se du livre, comme une insoutenable rafale, une
donne carrière sans états d’âme. longue liste de noms. Une liste de strange fruit,
Tout vole en éclats. Ces crimes gore qui écla- de victimes de lynchage. La honte, inexpiable,
boussent le patelin de ploucs racistes de Money, du pays. Qui est ainsi abattu, dans toutes ses
Mississippi (barbelé rouillé, énucléation, émas- prétentions à la démocratie, à la modernité, à
culation), puis qui vont s’enflant, gagnant tout l’exemplarité morale, que sais-je ?

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CRITIQUE LIVRE

Le souffle de Drago
Un extraordinaire roman du non moins extraordinaire Drago Jancar.
Un livre miraculeux, tout baigné de lumière mélancolique.
Par Damien Aubel

des plus grands auteurs du moment ?


D’ailleurs, même si le critique, prudent et
soucieux de demeurer le plus fidèle possible à
la nature fragile, à la fois mystérieuse et limpide
de sa première impression, renonce à son attirail
intellectuel habituel et privilégie telle image – par
exemple, une comparaison avec la musique – il
est encore incomplet et approximatif.
C’est qu’il faudrait simultanément aller cher-
cher d’autres analogies. La mer, d’abord, tant
© HÉLOÏSE JOUANARD
c’est de flux et de reflux, d’enroulements et de

C
gonflements, comme du mouvement et de la
ertains livres sont des instruments si har- formation de vagues, qu’il s’agit dans l’écriture
monieusement accordés que le critique de Drago Jancar. De traits pris, repris, récapi-
retient son souffle : ces mots qu’il va exhaler, tulés, métamorphosés.
les mots encombrants de l’« analyse », de Une mer, que dis-je ? Une toile arachnéenne
l’« explication », ne vont-ils pas désordonner où chaque nœud répond à un autre, où des
ce jeu si subtil de cordes ? éléments qui, isolés, n’ont rien de commun,
Ne va-t-il pas, ce critique en gros sabots, rompre forment une même trame : un infortuné poseur
ce gracieux unisson en déclarant abruptement de paratonnerres amoureux, la Patagonie, le
que « c’est l’histoire de » (en l’occurrence du roi David, le Golem, Tito, le goulash… La mer,
jeune Danijel, du petit monde qui l’entoure la toile : voici que notre critique, en veine de
dans la Yougoslavie titiste de la seconde moitié poésie, invoque une autre image, celle du navire.
du XXe siècle, et du fait divers – une banale et Car on n’a d’autre choix, ici, que de se « laisser
tragique affaire passionnelle – qui s’y répercute porter », selon une expression qui retrouve toute
et l’ébranle) ? la force et la légitimité de son acception. « Se
Et s’il s’efforce, ce même critique conscien- laisser porter », donc, et suivre les étapes du fait
cieux, voire téméraire, d’énumérer les notes mélo- divers, alors que passent les saisons, mais que AU COMMENCEMENT
dieuses des « motifs poétiques et symboliques » le temps, sous la plume de Drago Jancar, coule DU MONDE
(en l’espèce : l’œil et la vision, l’eau, l’histoire selon un cours capricieux – s’avançant, rebrous- de Drago Jancar, traduit du
slovène par Andrée Lück Gaye,
biblique de David, l’envol), espère-t-il vraiment sant chemin. Cours capricieux, mais toujours Phébus, 320p., 22,50 €
retrouver ainsi cette clef, cette inégalable tonalité, limpide, car le livre ne produit en rien, et c’est
dont il a si clairement éprouvé l’enchantement le surprenant de cette écriture, le sentiment
triste et doux, et souvent ironique ? d’une navigation sur une mer agitée, alors que
Quant au crincrin des « genres littéraires », s’entortillent sur le pont des cordages enche-
est-il besoin de dire que parler d’un « roman de vêtrés. Au contraire : tout semble se dérouler
la jeunesse » ou d’une « chronique », ce serait se avec la plus enfantine des simplicités, comme
révéler un bien grossier interprète d’une mer- sur un tableau de Chagall. Les miracles, on le
veilleuse partition, tracée et exécutée par un sait, sont enfantins – en littérature ou ailleurs.

LITTÉRATURE Page 41
LIVRE CRITIQUE

L’impossible retour
Avec une grande délicatesse, Insula de la jeune autrice Caroline Caugant,
nous plonge dans la psyché d’une survivante d’un séisme. Saisissant.
Par Oriane Jeancourt Galignani

U
n fantôme plane sur ce livre grave et sen-
sible : la jeune femme heureuse et pleine
d’espoir que fut autrefois le personnage
central de cette histoire, Line, jusqu’à ce
qu’un évènement lui ôte toute possibilité de foi
en l’avenir. L’une des questions de ce roman
© BÉNÉDICTE ROSCOT
sera de savoir comment retrouver cette première
femme perdue. Car Insula nous plonge dans
la psyché défaite d’une hôtesse de l’air qui ne silences précaires, obscurité ou lumières trop
parvient pas à se relever du séisme dont elle vives ». C’est une histoire de la perte que nous
a été victime lors d’une escale à Tokyo. Alors raconte avec minutie, et délicatesse, Caroline
qu’elle a passé plusieurs jours sous les décombres, Caugant dans son deuxième roman. De dif-
une « longue nuit sous terre », elle peine à férentes manières, elle nous fait pénétrer le
reprendre sa vie, à Paris, parmi les vivants. Line, désoeuvrement intérieur de son héroïne : à
revenue auprès de son compagnon, Thomas, chaque fin de chapitre, un court poème nous
ne parvient pas à quitter le lieu, et le moment, donne à entendre la musique ouatée de l’esprit
qui l’a vue disparaître quelques jours dans les de Line. Peu à peu, ce qui a eu lieu à Tokyo nous
rues de Tokyo, affolant Thomas, et sa famille. est raconté, l’attente dans l’obscurité, où Line
Son retour n’a donc de retour que le nom, tant aurait sombré, si ce n’était la présence d’une
Line est hantée par le long tremblement dont autre, dont on ne sait rien sinon un prénom,
elle fut victime. Elle n’en dit cependant pas Saki. De là, Caroline Caugant change de focale,
un mot. Seules des questions traversent son et mène la Française vers la Japonaise. Ainsi,
esprit : « Comment fait-on ? Comment vit-on Line va partir à la recherche de son double,
après ça ? » Les silences de Line confèrent à ce l’inconnue, Saki, dont elle ne sait qu’une chose :
roman, si justement nommé Insula, l’étrangeté le nom de l’île sur laquelle elle vit. Il s’agira
des contes japonais qui confrontent un individu donc pour Line de sortir de sa prison inté-
INSULA isolé aux monstres invisibles qui l’entourent. rieure, pour retrouver cette femme, étrange
de Caroline Caugant, A l’image des tatouages qu’elle inscrit sur reflet d’elle-même, dans un lieu dont elle ne
éditions du Seuil,
283p., 20 € sa peau depuis ses dix-huit ans, « en couvrant sait rien. Et c’est là, dans cette deuxième partie,
son corps de dessins, elle avait chaque fois la qu’enfin Line nous fera entendre le récit de ce
sensation de s’enraciner, d’écrire un nouveau qui a eu lieu sous la terre, de la métamorphose
morceau de son histoire. », elle est remodelée qu’elle a subie, et des dialogues secrets qu’elle
par le traumatisme. Les gestes quotidiens de poursuivait avec Saki. Nul hasard que Rebecca
son existence, descendre dans le métro, voler, de Daphné du Maurier soit citée dans ce livre,
faire l’amour, lui sont interdits par sa terreur. tant nous sommes ici dans un récit à la lisière de
Même sa propre ville lui devient inquiétante : la mélancolie, et du fantastique. Une singulière
« Paris n’était plus que menaces, vacarmes et plongée en eaux troubles.

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CRITIQUE LIVRE

Eloge de la folie
Rosa Montero signe avec Le danger ne ne pas être
folle, un essai-roman passionnant autour de la folie
des artistes, terrible mais nécessaire.
Par Sophie Pujas

© DR

« J’ai toujours su que quelque chose ne


fonctionnait pas bien dans ma tête »,
annonce Rosa Montero, d’entrée de
jeu, aux premières lignes du Danger
de ne pas être folle. Dans cet essai malicieux, elle
explore en effet cette question délicate : et si
tous les créateurs (à commencer par elle-même)​​
avaient une case en moins ? Une tendance plus
En fil rouge, elle raconte l’histoire fascinante
de cette inconnue qui, des années durant, se
serait fait passer pour elle sans qu’elle la ren-
contre (presque) jamais. C’est bien ce dispositif
hybride, et l’humour qui le porte, qui fait le sel
du livre de Rosa Montero, qui parvient à sur-
prendre au-delà de son sujet. La romancière,
il est vrai, a toujours excellé à naviguer à la
ou moins légère à arpenter les territoires de la croisée des genres, comme entre autres dans
folie ? « Nous sommes tous bizarroïdes, mais, L’idée ridicule de ne plus jamais te voir. Ici, elle
il est vrai, certains plus que d’autres. En fait, ça convoque les témoignages littéraires poignants
arrive souvent chez les créateurs (...). C’est de de celles et ceux qui ont payé un lourd tribut
cela que parle ce livre. Du lien entre la créativité aux tempêtes sous leur crâne, de Virginia Woolf
et une certaine extravagance. Du rapport que la à Ray Bradbury en passant par Sylvia Plath.
création entretient avec l’hallucination. » Témoins « Étant comme nous le sommes des junkies de
à charge : elle-même et ses bizarreries. Mais aussi l’intensité, la plupart des écrivains possèdent
les innombrables écrivains multipliant manies aussi un cœur hautement inflammable. »
et névroses étranges. Et jusqu’à la médecine, qui Elle se penche aussi sur le cas de ces artistes
LE DANGER
confirme la vulnérabilité de ceux qui tiennent sans œuvre qui possèdent la même structure
DE NE PAS
la plume. « D’après une célèbre étude de la mentale que les génies – mais sans créations
ÊTRE FOLLE
de Rosa Montero,
psychiatre Nancy Andreasen (...), les écrivains pour venir justifier tant de dinguerie. Mais Rosa traduit de l’espagnol
sont quatre fois plus susceptibles de souffrir d’un Montero montre à quel point l’écriture peut – par Myriam Chirousse,
Métailié, 280p.,
trouble bipolaire et jusqu’à trois fois plus de aussi – sauver. « Je crois que nous autres roman- 20,80 €
faire une dépression que les gens non créatifs. » ciers avons presque tous l’intuition, le soupçon
La romancière espagnole mène donc l’enquête ou même la certitude que, si nous n’écrivions
pour comprendre comment fonctionne un cerveau pas, nous deviendrions fous, ou que nos coutures
d’artiste, à mi-chemin entre réflexions autobio- laisseraient, que nous tomberions en morceaux,
graphiques, fiction et essai. Elle convoque de que la multitude qui nous habite deviendrait
multiples et passionnantes références, y compris ingouvernable. » Et de citer ces mots puissants
scientifiques – et si c’était la biologie qui déter- de Rilke : « J’ai fait une chose contre la peur. Je
minait les errements des cerveaux créateurs ? suis resté assis toute la nuit et j’ai écrit. »

LITTÉRATURE Page 43
LIVRE CRITIQUE

Quignard quintessence
Dans un livre inclassable mais prodigieusement quignardesque,
l’écrivain poursuit sa quête sur l’essence de la sexualité.
Par Lucien d’Azay

S
ignalant d’emblée sa dette envers ses pré-
décesseurs (Freud, Ferenczi, Dumézil,
etc.), Pascal Quignard approfondit son
exploration disparate de la sexualité (et
partant de l’amour), un thème qui lui tient à
cœur et auquel il a déjà consacré une dizaine
d’ouvrages, dont Le Sexe et l’Effroi et La Nuit
sexuelle. Faisant fi des genres littéraires établis,
il mêle la fiction à l’érudition, le conte classique
au court traité philologique, tout en évoquant
des épisodes de sa vie, comme dans la douzaine © BÉNÉDICTE ROSCOT
de volume de Dernier royaume. Rien n’est plus
exaltant que cette forme « éclatée », de même archaïque, antérieure à toute civilisation, sur
qu’on qualifie une perspective, ou le modèle quoi se fonde notre espèce. Quignard mobilise
d’une molécule, d’« éclatée » ; c’était celle toutes ses connaissances, soulignant pléthore
qu’avait adoptée le grammairien et compila- de mots, dont il fait vibrer les racines polysé-
teur romain Aulu-Gelle, dont Les Nuits attiques miques comme les cordes d’une viole, pour cerner
(vingt volumes !) semblent avoir servi de modèle l’« inavouable », à savoir « le noyau de silence, la
à l’écrivain de Verneuil-sur-Avre. « Quant à la crypte énigmatique, la cache animale, l’enveloppe
nécessité de cet ouvrage, écrit-il, quant à tous fœtale, asociale, solitaire, ineffable, l’objet perdu,
les termes akkadiens, sanskrits, hittites, grecs, l’espace du roman ». De là l’« abscondité » qu’il
latins, norois, saxons, celtes, allemands, hon- revendique, au risque de devenir cacophonique,
grois, anglais, français qu’il décompose lettre sinon scabreux ; « inavouable » est d’ailleurs la
par lettre, racine par racine, quant à l’horizon traduction qu’il propose de Unheimlich, terme
COMPLÉMENTS de la réception qu’il peut espérer, je fais comme cher à Freud, que l’on traduit d’ordinaire par
À LA THÉORIE les anciens Romains : j’abandonne les suffrages « inquiétante étrangeté ». L’œuvre littéraire, telle
SEXUELLE ET SUR aux centuries prérogatives. » qu’il la conçoit, est une tentative de circonscrire
L’AMOUR Pareils à des dossiers, les brefs chapitres déve- l’enjeu primordial de l’humanité à coups de
de Pascal Quignard, loppent des concepts, comme le « trauma origi- fulgurances elliptiques, fabuleuses, hermétiques,
Éditions du Seuil,
365p., 22 € naire » ou l’« épiphanie génitale », ouvrant des baroques, fantasques. Emporté par sa virtuosité,
pistes de recherche intuitive sur la fascination il tend à se pasticher lui-même ; au demeurant,
qu’exerce la sexualité à travers les cultures et les la singularité de son style foudroyant, haché,
âges : « La sexualité de chacun est une errance hérissé d’éclairs et de formules péremptoires est
dans les ténèbres de l’autre, mais aussi une stu- si contagieuse qu’après l’avoir lu, on a du mal
péfaction à l’intérieur de sa propre ténèbre. » à se départir de sa cadence éloquente et l’on
L’un des paradoxes de cette quête est la volonté se surprend à écrire en quignard. Pendant ce
de saisir par le langage un principe vital au-delà temps, ses traducteurs s’arrachent les cheveux,
du langage, une « féerie bestiale », fascinante, si chauves qu’ils soient.

Page 44 / TRANSFUGE
Un joyau jubilatoire LE NOUVEAU ROMAN DE

MARTIN
Avec malice, Dominique Paravel distille les mœurs de notre
époque à travers les personnages cocasses de La Collection.
Par Lucien d’Azay

T SUTER
out se passe sur une aire d’autoroute, à la hauteur de
Montélimar. Victime d’un malaise, Gabriel Bernier ne
sait plus où il a garé son Duster, un hybride de 4 × 4
et de coupé sportif. Ania, sa seconde épouse, de vingt
ans sa cadette – « un visage encore indemne, un sexe lisse
et frais, une grâce venue de la danse inconsciente qu’elle
menait avec le monde » – a aussi disparu et elle ne répond
plus au téléphone. Conservateur du musée Mailly de Trèves, à
quinze kilomètres de Mâcon, où ce sexagénaire a été relégué
après avoir refusé de privatiser le musée Poule de Pontoise
qu’il dirigeait auparavant, il se remémore les sept tableaux
de la collection, portraits et scènes de genre peints entre
1830 et 1890, dont la facture académique ou naturaliste
n’a pas bouleversé l’histoire de l’art, mais qui offrent un
aperçu emblématique de la France au XIXe siècle. Dans
un savoureux pastiche du style muséal, la romancière nous
fournit les notices de chacune de ces toiles imaginaires et
les biographies de leurs auteurs ; une seule n’est pas une
croûte, La Fugitive, œuvre anonyme, de loin la meilleure,
qui figure une femme de dos la nuit.
Autour de cette matrice minimaliste et habilement
construite s’articule une satire désopilante de la société
contemporaine. À la recherche de son véhicule et de sa
femme, Gabriel rencontre quantité de personnages cari-
caturaux qui font écho aux figures de la collection Mailly :
la typologie sociale est restée la même, seules la techno-
logie et les panoplies ont « évolué ». Avec un admirable
brio, Dominique Paravel transforme le contexte d’un non-
lieu – un « espace interchangeable où l’être humain reste
anonyme », comme le définissait l’anthropologue Marc
Augé – en une galerie de portraits burlesques, dignes des
Caractères de La Bruyère. Ces tableaux incarnés, la roman-
cière les examine à la loupe avec une délectation pour le
moins communicative : La Collection est un livre qu’on lit
le sourire aux lèvres de bout en bout.
Ainsi croise-t-on un certain Jean Héribert, commis-
saire-priseur « identique à Louis XVIII, bajoues flasques
et petite bouche en fleur » ; « une jeune fille en short,
occupée à textoter sur un smarphone rose orné d’oreilles « Un roman puissant.
de Mickey » ; ou encore ce vacancier si bien campé : « Il Martin Suter part à la
portait un tee-shirt blanc distendu par les lavages et tout
en lui était à la ressemblance de ce vêtement, le cou fripé, recherche de l’amour perdu. »
la lèvre pendante, les sourcils avachis. »
Gabriel est également assailli par des souvenirs de scènes Le Matin Dimanche
archaïques – dont un amour de jeunesse –
LA COLLECTION qui lui révèlent l’origine de son mal-être,
de Dominique Paravel, alors qu’il sympathise avec la serveuse de
Serge Safran éditeur,
144p., 16,90 € la cafétéria à qui il a confié le mobile de sa « Une étourdissante
quête. Elle s’appelle Hermine et s’intéresse
aux langues étrangères, au point de magnifier réflexion sur les rapports entre
chaque mot qu’elle picore en le décortiquant, vérité et fiction, jeux de pouvoir
en guise de commentaire, comme le ferait
l’écrivaine s’il lui fallait justifier la moindre
et fantasmes amoureux. »
phrase. Finement choisis et ciselés, tous ceux
de cette fable moderne s’entrelacent à mer- Les Echos
veille comme les fils d’argent d’un filigrane.

LITTÉRATURE Page 45
LIVRE CRITIQUE
Le carton de Médéline
Rencontre avec un des meilleurs écrivains de polars politiques,
François Médéline, pour La résistance des matériaux.
Par Arnaud Viviant

L
e 12 janvier 2024, Edwy Plenel, en pleine forme, tweete « Socialos ? Ce sont les gens de droite qui disent ça ».
sous X : « L’abus de notoriété rend le journalisme François Médéline (au fait, c’est un pseudo !) ne me dit
fainéant : si Jean-Michel Aphatie avait pris la peine pas lesquels, mais glisse qu’il a passé un entretien d’em-
de lire l’article subtil dont j’ai relayé le chapeau, il bauche pour être la plume de Najat Vallaud-Belkacem
ne s’abaisserait pas à cette attaque. Mais il est vrai que, mais qu’il n’a pas été pris. Il ne me livre pas ce nom par
comme l’a montré son soutien à Cahuzac, il ne lit pas hasard. Le principal personnage féminin de La résistance
Médiapart ». François Médéline avec lequel je prends des matériaux, Djamila Garrand-Boushaki, semble en effet
un café, me rappelle qu’Aphatie à ses débuts avait tra- avoir été inspiré à la fois par la conseillère régionale de la
vaillé au Monde avec Plenel. Visiblement, il en gardait, région Rhône-Alpes (le roman se déroulant essentielle-
il en garde toujours un chien de sa chienne. Les deux ment à Lyon) mais aussi par notre nouvelle ministre de la
journalistes, surtout Plenel, apparaissent sous la plume Culture, Rachida Dati. Disons qu’il s’agit d’un mix habile
de Médeline avec leurs vrais noms dans son nouveau entre les deux. Pour brouiller les pistes, dans le roman,
roman. Un polar librement adapté de l’affaire Jérôme le pseudo-Jérôme Cahuzac s’appelle Serge Ruggieri et il
Cahuzac. Mais de quelle liberté parle-t-on ? Eh bien, celle n’est pas ministre délégué au budget comme son modèle,
de mélanger la fiction et la réalité comme si la célèbre mais ministre de l’Intérieur. Souvenez-vous. Nous sommes
phrase de Debord « le faux est un moment du vrai » avait en décembre 2014 et aussi incroyable que cela puisse
inoculé tout un nouveau pan de la fiction française. Et paraître aujourd’hui François Hollande est président de
surtout de ce genre très particulier du roman policier où la République. Dans son roman, Médéline écrit drôlement
nous, les Français, dans le droit fil de L’Affaire N’Gustro puisque c’est aussi un écrivain drôle : « Comment a-t-il pu
de Jean-Patrick Manchette, librement inspiré de l’affaire devenir président de la République ? Personne n’en sait
Ben Barka, comptons déjà plusieurs maîtres : Jérôme trop rien. Au Château, on affirme qu’il appelle plus de
Leroy, Marc Dugain, David Dufresne, Vincent Crouzet, dix mille personnes par son prénom (…) Balladur ne doit
un ancien agent de la DGSE qui apparaît régulièrement même pas connaître les prénoms de baptême de ses petits-
en tant qu’expert sur le plateau de LCI. Et maintenant, enfants. Juppé ne connaît la valeur que du sien. Pépère est
le plus jeune d’entre eux, François Médéline, 45 ans. Il a différent ». Mediapart publie alors un enregistrement audio
commencé à écrire dans la vingtaine, me dit-il. Il voulait où on entend Serge Ruggieri dire qu’il possède un compte
être édité chez Rivages dont il lisait tous les polars publiés bancaire au Luxembourg. La classe politique est taraudée :
dans la collection autrefois dirigée par François Guérif. À pas seulement les socialistes mais aussi Sarkozy, Claude
commencer par James Ellroy. Mais pas seulement Ellroy. Guéant ou Eric Woerth, tous présents dans le roman sous
« J’aime aussi Harry Crews », me raconte Médéline. « Ma leurs vrais noms. Inquiétée, une grosse firme du BTP engage
mère travaillait dans la maroquinerie. Elle cousait des alors une barbouze pour créer une affaire dans l’affaire.
sacs et quand elle les retournait, on ne voyait plus les Dès lors, tout part en vrille et les cadavres s’accumulent.
coutures. Les romans de Harry Crews me font cet effet. Le premier roman de Médéline que j’ai lu, s’intitulait Tuer
Chez Ellroy que j’adore infiniment pourtant, j’arrive à Jupiter. Il commençait le 2 décembre 2018 lorsque les cendres
voir les coutures. Mais chez Harry Crews jamais ». Publié d’Emmanuel Macron, assassiné comme un vulgaire JFK,
en 2012, son premier manuscrit sera refusé par Rivages. étaient transférées au Panthéon. Comment en était-on
Il s’intitule La politique du tumulte et est librement tiré de arrivé là ? Cette fois-là, son éditeur Pierre Fourniaud s’était
l’affaire Ranucci et de l’affaire Baudis. C’est finalement fendu d’un avertissement au lecteur : « Ce texte est un
via Facebook qu’il fera connaissance avec son éditeur, roman. À partir de sources variées, l’auteur a composé des
l’excellent Pierre Fourniaud, tout autant passionné par le personnages dont la ressemblance avec des personnalités
roman politique que par l’œuvre de Pierre Louÿs (on vous ou des éléments de notre vie politique n’est pas fortuite. Le
recommande chaudement sa très belle propos de cet ouvrage est d’interroger notre perception
LA RÉSISTANCE réédition richement illustrée du Sexe de la du monde politique. Néanmoins, toutes les métaphores,
DES MATÉRIAUX femme, petite méthode de vulve, du plus grand idées ou détails de vies privées décrits dans ce livre, ne
de François Médéline, des érotomanes qui fût). Depuis 2012, peuvent en aucun cas être interprétés comme autre chose
La Manufacture de livres, Médéline a publié cinq autres livres dont qu’une création littéraire relevant exclusivement de la fic-
496p., 21,90 €
deux romans historiques chez 10/18 « qui tion. » Une autre bonne définition de la politique-fiction.
ont bien marché » me dit-il. Entretemps, « Tuer Jupiter, j’en ai vendu plein à la Fête de l’Huma » me
il a été « plume » ou « collaborateur » raconte François Médéline. « Comme les communistes ne
d’hommes ou de femmes politiques. « Des connaissent qu’un seul ordre, l’alphabétique, je me suis
socialos », me dit-il. C’est marrant parce retrouvé entre Guillaume Meurice et Laurent Mauduit,
que, parmi les nombreuses punchlines que cofondateur de Mediapart. À ce dernier j’ai dit qu’à la prési-
compte son bouquin qui ne s’embarrasse dentielle j’avais voté Poutou au premier tour, et Macron au
pas de bonnes manières, il y a celle-là : second tour. Et tu sais ce qu’il m’a répondu ? Moi aussi. »

Page 46 / TRANSFUGE
CRITIQUE LIVRE
L’Allemagne entre rage
et refoulement
Qu’était l’Allemagne en 1945 ? Un champ de ruines où régnaient la
faim, le désir, et l’aveuglement. Avec une intelligence permanente,
Le Temps des loups dessine un peuple face à sa culpabilité.
Par Oriane Jeancourt Galignani

U
ne photo ouvre le livre : une jeune femme clé de lecture de cette
marche sur un fil, funambule. Sous elle, les Allemagne d’après-
ruines d’une ville, Cologne. Le fil pourrait guerre. La faim des
être celui qui retient un peuple au-dessus filles qui vont avec les
de l’abîme. Mais évitons toute faustienne gran- soldats russes ou améri-
diloquence, qui rappellerait un peu trop ce dont cains, la faim des civils
sort l’Allemagne en 1945. Car cette photo nous qui tendent les bras aux
raconte aussi l’aveuglement du peuple allemand chocolats américains,
à l’issue de la guerre. Celui-là même qui a pu la faim des travailleurs
voir titrer un journal, der Standpunkt, en 1947, forcés qui entrent dans
« Qu’est-ce qui vaut aux Allemands d’être aussi un village et tuent une © BARBARA DIETL
détestés dans le monde » ? Soixante millions famille. Et, avant toute
de morts en Europe depuis 1939, oui, c’est vrai, chose, la faim de ceux
pourquoi tant de rage ? Le Temps des loups nous dont on parle à peine mais qui hantent le pays : les
dévoile un pays abasourdi et la première qualité rescapés de la Shoah, recueillis dans des camps
de l’historien Harald Jähner s’avère sans doute de réfugiés américains à Munich, avant de partir
de retenir toute forme de sentimentalisme, au où ils le souhaitent, en Israël ou ailleurs. Pour
profit d’une langue souple et claire, ( parfaitement eux s’ajoute à la faim la terreur, comme celle qui
traduite par Olivier Mannoni comme toujours), les voit, groupe grandiose et si faible, manifester
et une approche analytique et réflexive du sen- devant l’immeuble du Süddeutsche Zeitung en
timent de chaos qu’éprouve le peuple allemand 1947, suite à un article antisémite du courrier
dès mai 1945. des lecteurs. Nie Wieder. « Plus jamais ça », n’est
Alors, qui sont les loups du titre ? L’ensemble pas encore une phrase prononcée en Allemagne
des survivants, déracinés, rescapés, vainqueurs car les Allemands à cette époque n’ont pas pris
ou vaincus qui errent dans ce pays dévasté par conscience de leur culpabilité : die Schuld n’a pas
les bombardements, et par sa propre démence. Il été encore formulé par le groupe 47, Günter
n’est bien sûr pas question pour Harald Jähner de Grass et Heinrich Böll viendront plus tard. Pour
comparer la souffrance d’un rescapé de la Shoah décrire cette époque, Jähner évoque le terme de
et d’un Allemand de Dresde, ni même d’un des « refoulement ». Non pas le fameux silence que
dix millions de réfugiés allemands d’après-guerre l’on a invoqué souvent, mais une « logorrhée »
venus des territoires récupérés par l’URSS et des dans laquelle les Allemands « s’ébattaient dans le
travailleurs forcés qui tentent de rentrer chez eux, bain de la souffrance ». Pas tous bien sûr, il y eut
mais de dresser un tableau riche et précis de la Thomas Mann, Adorno, et surtout Alfred Döblin LE TEMPS
foule affamée qui parcourt l’Allemagne pendant si mal accueilli en 45 dans son pays. Le processus DES LOUPS,
plusieurs années après la fin de la guerre. Décrire de dénazification à cette époque pose aussi ques- L’ALLEMAGNE ET
le chaos qui voit deux millions de femmes violées, tion : Jähner revient sur les amnisties voulues par LES ALLEMANDS
essentiellement par les soldats russes. Mais aussi Adenauer, et par la relative indulgence qu’eurent DE 1945 À 1955
raconter le marché noir et la maraude qui devient les Allemands envers leur passé. Le passage du d’Harald Jähner, traduit
une norme dans toutes les classes sociales. En nazisme à la société de classes moyennes que fut de l’allemand par Olivier
Mannoni, Actes Sud,
une scène, Jähner résume l’ambiance qui règne la RFA, s’avère un « dégrisement » qui imposa ses 355p., 24,80 €
dans les villes allemandes fin 45 : dans une cour compromis. On sait comme ce choix fut jugé par
d’immeuble, un chef d’orchestre, et deux cri- Hannah Arendt. Et l’on sait aussi qu’à ce refoule-
tiques musicaux, poursuivent un bœuf blanc, ment sera substitué dans les décennies suivantes
couteau à la main, mais face à la bête, comme un travail de responsabilité et de mémoire. Car,
ils ignorent comment la tuer, ils font appel à écrit Jähner, « l’assassinat des Juifs d’Europe est
un soldat russe qui lui tire une balle entre les un crime dont la monstruosité affecta la suite de
deux yeux, puis le voisinage vient, en pleine rue, l’existence de chaque Allemand ». Et le pays dut
dépecer l’animal providentiel. La faim s’avère la se reconstruire à partir de ce lieu-là.

LITTÉRATURE Page 47
LIVRE MÉMOIRES

Contempler l’homme nu
Merveilleux livre que ce Cabinet de curiosités, Souvenirs d’une
vie de bohème, du non moins merveilleux Emil Szittya, écrivain
et artiste cosmopolite et excentrique.
Par Alexandre Fillon

© DR

L
’année commence bien, n’allez pas dire le teurs, des danseuses, des « cocottes », des feux
contraire. Retrouver Emil Szittya (1886- follets, des toqués du mysticisme et même un
1964) si peu de temps après l’avoir décou- illusionniste. On ne se lasse pas d’écouter Emil
vert grâce à Soutine et son temps, paru aux Szittya deviser sur la soif du lointain qui pousse
excellentes éditions du Canoë, est un cadeau. vers l’incertain, ce qu’il appelle « le cinquième
Louées soient les éditions Séguier de proposer état », ou la sexualité sous toutes ses formes.
à leur tour les Souvenirs d’une vie de bohème du Parfois pris pour un érotomane à cause de son
virevoltant hongrois. Le genre de personnage apparence décadente, monsieur nous invite à le
à d’emblée écrire ceci : « Je suis de ces hommes suivre à l’intérieur de maisons de rendez-vous
qui font preuve d’un insolent manque de res- où il a ses entrées. L’établissement situé rue de
pect à l’égard des secrets, du genre à fouiner la Harpe à Paris, nous apprend-il, était tenu
avec plaisir et sans pitié dans tout ce que l’on par une dame ayant fréquenté Oscar Wilde et
dissimule, ce que l’on étouffe. J’aime à contem- affichant un grand faible pour les artistes. Au
pler l’homme nu, exprimé jusqu’à la dernière point que les hommes pouvant démontrer en être
goutte, et c’est pourquoi, bien que j’aie quelque bénéficiaient de cinq pour cent de réduction dans
mérite, je serai impitoyable envers moi-même sa maison ! L’auteur de ce Cabinet des curiosités
et me déshabillerai devant un large public. » haut en couleur nous promène à Rome, Berlin,
LE CABINET DE Dans la foulée, Emil Szittya balaye les diverses Zurich, Budapest, Munich, Bruxelles ou Leipzig.
CURIOSITÉS légendes le concernant, affirme être « l’homme Il ne fait pas mystère qu’il essaye de conduire
d’Emil Szittya, traduit
de l’allemand par Aloïse le plus cosmopolite du monde » et donne la liste ses lecteurs vers « les profondeurs de l’existence
Denis, Séguier, 256p., des villes où il a été emprisonné pour des délits humaine » au moyen de récits lugubres ou gro-
20, 90 €
variés dont l’anarchisme. Celle de ses amantes, à tesques. Sans jamais se départir de son allant
l’entendre, serait bien trop longue ! Ce conteur et de sa verve. En n’oubliant pas de rappeler
intarissable prétendant être le plus grand poète qu’il lui arrive de croiser « des gens purs qui,
vivant prouve en quelques lignes qu’il en connaît même dans les extrêmes, savent conserver leur
un rayon sur les vagabonds. Les batteurs de semelle innocence ». Bien que le romantisme, lequel
ou de pavé. De sacrés drôles tels le Beau Leo, selon lui se manifeste « la plupart du temps de
Fritz-les-symboles, le Baron Boiteux ou le Juif manière non-organique », ne puisse « naturel-
de la Morphine. Ici, on croisera aussi des chan- lement qu’être de courte durée » !

Page 48 / TRANSFUGE
MÉMOIRES LIVRE

Paris est une garce


Les éditions Séguier font paraître les mémoires
de Robert McAlmon, autour des folles années de
Montparnasse. Pour notre plus grand plaisir.
Par Alexandre Fillon

© DR

S
ur la bande de l’excellent livre que Maud son séjour à Paris, il sonne à la porte de James
Simonnot lui a consacré, La nuit pour adresse, Joyce dont il apprécie Gens de Dublin. Lequel Joyce
on pouvait lire « McAlmon le magnifique ». travaille sans relâche sur Ulysse tout en souffrant
C’était là pour le public français l’occa- d’une maladie des yeux, peut boire jusqu’à plus
sion de mieux connaître une figure oubliée et soif au Gypsy Bar sur le « Boul’Mich’ » et réciter
pourtant centrale de la génération perdue. De du Dante « dans un italien retentissant ». Joyce
Robert McAlmon, voici aujourd’hui en librairie dont McAlmon tapera plus tard à la machine les
grâce aux éditions Séguier l’épatant volume de cinquante pages du monologue intérieur de Molly
ses mémoires. Un texte bouillonnant, féroce, Bloom... À Paris, rive gauche et rive droite, pas
enlevé. On y apprendra comment cet Américain le temps de s’ennuyer, tant la vie est trépidante.
fils de pasteur s’est d’abord retrouvé au début Les expatriés y sont légions et brillants : Mina
des années 1920 plongé dans « la pesanteur Loy, Ezra Pound, Djuna Barnes, Sinclair Lewis...
enfumée » de Londres et son « moralisme dépri- Autour de McAlmon, virevolte sans cesse une
mant ». Bob vient d’épouser « Bryher », Annie horde de représentants des mondes de l’écriture,
Winifred Ellerman, une très riche héritière qui de la peinture et de la beuverie. Heureusement
a eu une éducation corsetée. Le jeune Robert que de généreux mécènes sont là pour régler BANDE DE GÉNIES.
étouffe un peu-beaucoup auprès de sa belle- les additions du Boeuf sur le Toit, du Dôme ou MÉMOIRES DU
famille, de Madame et Sir John, dans le cadre de la Rotonde ! Voyager, cet homme n’a rien MONTPARNASSE
de la pension d’Audley Street. Il écrit déjà de la contre, bien au contraire. Attirante au départ, DES ANNÉES
poésie, des critiques littéraires, a créé la revue Berlin finit par l’agacer et le déprimer. Rome, FOLLES
Contact avec William Carlos Williams, et affiche il y arrive au moment où les fascistes marchent de Robert McAlmon, traduit
un goût bien tranché. L’assoiffé ne perd pas un dans les rues. Mais rien ne vaut Paris même si, de l’anglais (Etats-Unis),
Séguier, 480p., 22, 90 €
instant. Il trace son chemin en cherchant à croi- écrit-il, « Paris est une garce et on ne doit pas
ser les gens de lettres de l’époque. Si Wyndham s’enticher d’une garce » ! Continuellement aux
Lewis lui semble au premier abord coincé, il se premières loges, Robert McAlmon se définit
montre encore moins tendre envers T.S. Eliot à un moment comme un sceptique. Force est
dont la « poésie moisie » lui apparaît « comme de constater qu’il est avant tout un formidable
étant la parfaite expression de la peur que peut portraitiste, aussi doué pour disserter sur les
éprouver face à la vie un homme ayant une gens d’esprit que pour capter le mouvement
mentalité d’employé atrabilaire ». Profitant de d’une époque qui roulait à tombeau ouvert.

LITTÉRATURE Page 49
LIVRE DOC

La France, obstacle
à la Grande Russie
Patrick Forestier a couvert les rébellions africaines depuis 30
ans. Son livre montre l’objectif de Poutine face à la France :
l’exclusion de sa présence du continent africain.
Par Louis-David Texier

© AFP

E
n 2011, Nicolas Sarkozy intervient en Libye. Et les poutinophiles français ? Ils font le
Comme l’écrit Forestier, « Le président fran- miel des médias russes et des usines à trolls de
çais ne s’est pas rendu compte qu’il allait Wagner qui exploitent la moindre info pouvant
mettre le feu à la moitié de l’Afrique, en affaiblir la France. Le crash de l’hélicoptère de
raison du pillage des gigantesques stocks d’armes Florence Arthaud, en Argentine en 2015, a servi
de Kadhafi » par des groupes djihadistes qui ont à un montage, très regardé au Sahel, pour railler
essaimé au Sahel. « l’incompétence » de la force Barkhane au Mali…
Dmitri Medvedev est alors président de Russie En 2023, le rapport de la commission d’en-
(2008-2012), libéral et apprécié à l’Ouest. Il estime quête parlementaire française sur les ingérences
« inacceptables » les déclarations de son Premier étrangères souligne que « tous les propos du
ministre Vladimir Poutine contre « l’interven- RN sur la Crimée reprennent mot pour mot
tion des Occidentaux en Libye qui font penser les éléments de langage officiels du régime de
à l’appel des croisés du Moyen-Âge ». Poutine Poutine », qualifiant le parti de Marine Le Pen de
redevient président en 2012. L’ouverture poli- « courroie de transmission » des intérêts russes.
tique est terminée. Sa surenchère nationaliste Dans Le Temps des combats, (2023), Nicolas Sarkozy
sera relayée après l’invasion de la Crimée (2014) apparaît lui aussi trouble : « La France a tort de
puis de l’Ukraine (2022) par Medvedev, rentré livrer des armes à l’un des belligérants ».
dans le rang. Forestier enfonce le clou en citant des pou-
Le nationalisme russe trouve un terrain d’appli- tinophiles occidentaux peu fréquentables. Le
cation dans l’Afrique francophone fragilisée par franco-béninois Kemi Seba, suprémaciste noir,
les assauts des djihadistes venues de Libye. Dans leader antisémite de la Tribu Ka, a été condamné
la Françafrique, des régimes amis tombent. Au pour incitation à la haine raciale. Expulsé du
Mali, au Niger, au Burkina-Faso, remplacés par Sénégal, il est reçu à Moscou où il a rendu hom-
POUTINE CONTRE des juntes militaires. Ces putschistes assoient leur mage à la fille assassinée d’Alexandre Douguine,
LA FRANCE pouvoir en attisant le ressentiment des popula- ultranationaliste, préfacier d’un de ses livres.
– UN GRAND tions contre les soldats français, venus épauler Autre star du net, la suisso-camerounaise Nathalie
REPORTER AU des gouvernements amis contre les islamistes… Yamb est « la dame de Sotchi » depuis son inter-
COEUR DES À moins qu’ils ne l’encouragent, d’après les fake vention en 2019. Elle veut « chasser la France de
GUERRES DU news russes qui œuvrent en sous-main pour placer l’Afrique ». Expulsée de Côte-d’Ivoire, interdite
KREMLIN les pions de Wagner. en France, elle veut « dénazifier » l’Ukraine…
de Patrick Forestier, Le
Cherche-midi, 325p., 21 € Les atermoiements de la diplomatie française La vulnérabilité des pays africains francophones
servent aussi les intérêts russes. L’Algérie, en sert l’impérialisme russe. Par naïveté ou par
froid avec Paris, roucoule à Moscou. En 2017, calcul, Paris s’est longtemps voulu « puissance
la France ignore une « procédure de silence » d’équilibre ». Il ne fallait pas humilier la Russie…
à l’ONU : elle ne s’oppose pas à une demande Forestier est pessimiste : « II y a, en France, une
russe de dérogation pour livrer des armes à la compréhension idéologique de Poutine qui rap-
Centrafrique, sous embargo. Wagner y trouve pelle les heures sombres de l’entre-deux-guerres.
un moyen inespéré de prospérer officiellement Il ne fallait pas contrarier Hitler, mais chercher
vers l’ouest francophone. le compromis à tout prix. On connaît la suite. »

Page 50 / TRANSFUGE
DOC LIVRE

© DR

Cyberdéfense à la française
Dans un livre passionnant, Prix Transfuge du meilleur doc, le vice-amiral d’escadre
Arnaud Coustillière, fondateur et ancien responsable de la cyberdéfense en France,
nous propose une plongée vertigineuse au cœur de l’élaboration de la lutte numérique.
Par Louis-David Texier

À
partir des années 2010 se multiplient les certains sont civils », précise-t-il. « Idéalement,
champs de bataille du Net : virus destruc- il faudrait pouvoir encapsuler l’ensemble pour
teurs, fake news, ingérences dans les élec- assurer une protection véritable ».
tions, propagande terroriste déstabilisant En plus de riposter contre les chantages, les
les démocraties, pillages de données d’hôpitaux, hameçonnages, les extorsions, il faut contrer la
d’entreprises… La France se croit longtemps propagande ennemie. Les cybersoldats français
épargnée, avant de confier cet enjeu régalien peuvent s’inspirer du MI6 britannique qui avait
à l’armée. piraté en 2011 la revue numérique anglophone
De la construction de la cyberdéfense, Arnaud d’Al-Qaïda Inspire, qui expliquait « comment
Coustillière nous livre un témoignage inédit. Son fabriquer une bombe dans la cuisine de votre
préfacier, Jean-Yves Le Drian, ancien ministre de maman » : des recettes de cupcakes apparais-
la Défense, en souligne le caractère exceptionnel. saient quand on cliquait sur les instructions.
« Ces années ont vu se transformer une équipe Protéger et riposter, c’est bien ; attaquer, c’est
de pionniers en force combattante de plusieurs mieux.
milliers d’hommes et de femmes ». Une aventure Les maîtres en la matière restent les Américains.
humaine extraordinaire, portée au départ par Affaire Stuxnet : les États-Unis font perdre deux
une poignée de soldats atypiques, réunis hors ans à l’Iran dans sa course au nucléaire, en déré-
du schéma classique des armées. glant à distance ses centrifugeuses d’enrichis-
SOLDAT DE LA
Objectifs : sécuriser les systèmes numériques sement d’uranium, qui affichaient toujours un
CYBERGUERRE,
français, contrer et prévenir les menaces, atta- fonctionnement normal. Les Français apprennent
UN PIONNIER
quer proactivement. Et toujours en intégrant vite : en Afghanistan, ils rendent invisible l’avancée
RACONTE LA
cette action numérique à la logique du déploie- de leurs troupes en brouillant par intermittence
CYBERDÉFENSE
ment opérationnel des troupes de terrain, sans les communications des Talibans, qui n’auront
FRANÇAISE
d’Arnaud Coustillière
interférer. Une fois les objectifs fixés, on passe rien compris à ces pannes. (avec Aude Leroy),
à l’action. Arnaud Coustillière est aujourd’hui président Préface de Jean-Yves
Le Drian, Tallandier,
Un exemple, parmi des milliers : en 2017, du Pôle d’excellence cyber, favorisant les synergies 288p., 20,90 €
WannaCry infecte dix mille ordinateurs par entre acteurs privés et publics. Le défi collectif
heure en cryptant leurs données. Des usines de la souveraineté française est d’imposer son
Renault s’arrêtent. Le virus ne sera stoppé que « autonomie stratégique face à des compétiteurs
quatre jours plus tard. « Si une crise cyber n’est qui veulent reléguer l’Europe dans une forme
pas jugulée au plus vite, elle bascule dans le de vassalité plus ou moins acceptée ».
monde réel et devient une crise globale », rap- Dans le Far-West du cyberespace, les absents
pelle l’Amiral Coustillière. « Dans une frégate ont toujours tort. Tous les coups sont permis,
moderne, 2400 automatismes sont embarqués et même entre alliés…

LITTÉRATURE Page 51
LIVRE ESSAI HISTOIRE

La III République
e
agonisante
Hugo Coniez signe un essai passionnant sur la fin de la
IIIe République, sous forme de chroniques quotidiennes.
Par Vincent Jaury

L
e 10 juillet 1940, le Parlement vote les pleins pouvoirs nement d’union sacrée entre partisans et opposants à
au Maréchal Pétain. C’est un point de bascule. La l’armistice. « Il faut résister jusqu’au bout », dit-il plu-
IIIe République fut ; un régime autoritaire se met sieurs fois en Conseil des ministres. Il se débat, supplie
en place. Un régime collaborationniste, antisémite, Roosevelt de venir en aide à la France pour contrer les
antirépublicain. Comment en est-on arrivé là ? Etait-ce Allemands : en vain ; il quémande à Churchill des avions
une fatalité ? Qui sont les responsables de cette catas- de la RAF : en vain. Reynaud croit en cette alliance anglo-
trophe ? Aurait-on pu faire autrement ? C’est à toutes saxonne dure comme fer : le 12 juin, « Il ne faut pas
ces questions que répond d’une langue précise et claire séparer la France de l’Angleterre et des États-Unis, car
Hugo Coniez. À travers le choix du temps cours. Une chro- l’avenir de la France dépend de ces deux pays. Le monde
nique quotidienne des derniers jours d’une République anglo saxon sauvera la France » Quelle clairvoyance ! Si
mourante. Comme anesthésiée pour reprendre Julliard. les Américains et les Anglais étaient intervenus plus tôt,
Alors pourquoi ? Coniez, à travers une description qui sait si la République ne se serait pas maintenue ?
minutieuse du crépuscule républicain, convainc. Il suffit Reynaud multiplie les déclarations contre un armistice,
de voir comment tout cela s’est déroulé au sommet de il est irréprochable : un monde dominé par Hitler serait
l’état. La IIIe République choit, à cause d’une poignée « un Moyen-Âge revenu qui ne serait pas illuminé par
d’hommes. Politiques et militaires. Comme le constate la pitié du Christ ». L’idée court aussi chez « les durs »
Coniez, à rebours de la Révolution française et d’autres que le gouvernement pourrait s’installer à Londres ou à
révolutions, ici, pas de responsabilité du peuple. Oui, Alger. Pour résister, éviter l’armistice. L’idée est défendue
une poignée d’hommes, alors que l’opinion française jusqu’à la chute de la République, mais n’aboutit pas. En
est largement favorable au régime républicain, enterre face, le généralissime Weygand, à la Défense, et Pétain,
cette République qui s’enracinait bel et bien. Il y a les vice-président du Conseil, jouent leur partition à merveille.
circonstances, bien sûr, qui jouent un rôle. La bataille Weygand entre plusieurs fois en Conseil des ministres,
de France, qui tourne au fiasco, faute d’une stratégie pour annoncer les défaites de l’armée française : « Vous
militaire efficace ; Paris une première fois bombardé le voulez aller jusqu’au bout ? Mais vous y êtes, au bout.(…)
4 juin 1940 ; l’exode où des millions de Français saturent, Vous attendez que j’ordonne à ces malheureux soldats,
souffrent, meurent ; Mers El-Kebir ; la panique des uns dont vous savez l’épuisement et les souffrances, de se
et des autres, face au chaos, entraînant une série catas- faire exterminer jusqu’au dernier. Rien n’est plus facile.
trophique de décisions. Mais le frappant du livre, c’est la Je suis comme vous, Messieurs les ministres, j’habite un
responsabilité du personnel politique en place. Les répu- château et je prends mes bains tous les jours. » Pétain en
blicains, lâches, indécis, faibles ; les antirépublicains, trop rajoute une couche le 16 juin : « L’avance de l’ennemi, si
heureux d’installer un régime autoritaire sinon fasciste. l’on n’y met un terme, conduira à la destruction totale du
Côtés Républicains, Paul Reynaud, le président du territoire. (...) la famine est inévitable à très brefs délais.
Conseil, apparaît aimable. Jusqu’à la fin, il se bat pour (...)Je vous remets donc ma démission des fonctions de
sauver cette République. Mais il commet des fautes poli- ministre d’État et de vice-président du Conseil. »
tiques lourdes de conséquences. Comme de faire entrer Le camp anti-armistice, Mandel en tête, plie de plus
des loups dans la bergerie, sous l’influence de sa femme en plus face de tels arguments.
la Comtesse de Portes, et des très antirépublicains Pétain De Gaulle aura beau faire, il ne pèse pas lourd. Churchill,
et Weygand. Pensant jusqu’au bout dominer un gouver- comme à la Conférence de Briare au château du Muguet,

Page 52 / TRANSFUGE
ESSAI HISTOIRE LIVRE

Reynaud, Pétain, Weygand, mai 1940.


Sortie de conseil des ministres
du 21 mai 1940.

parler de la baisse de la natalité qui


mené à des « naturalisations massives
et regrettables. » Il lui propose un nou-
veau régime, « Dieu, travail, famille,
patrie ». Pétain acquiesce. Jubile. Il
souhaite très vite être à la tête d’un
régime autoritaire. Weygand, monar-
chiste, aussi. Laval, déjà pro-allemand,
mène la campagne tambour battant
pour achever cette République mori-
bonde. Il s’entoure des futurs collabos :
Alibert, Vallat, Déat, Spinasse, Bergery.
Il promet aux uns des postes dans le
nouveau régime, et menace les autres
s’ils ne votent pas la révision constitu-
tionnelle donnant les pleins pouvoirs
à Pétain. Le 4 juillet, il argue devant
les députés que « Si le Parlement n’y
consent pas, c’est l’Allemagne qui nous
imposera toutes ces mesures. » Le 8
© DR
juillet, il laisse croire au Parlement qu’il
est en lien avec Hitler : « Le chancelier
Hitler accordera à la France une paix
le 11 juin, tente à coups de cognac de galvaniser honorable, mais pour l’obtenir, nous devons prati-
les Français. Ça marche un temps. Mais il ne quer une collaboration loyale avec l’Allemagne. »
suffit plus. Essouflement. Le président du Sénat Le parlement déteste Laval, sa vulgarité, sa
Jules Jeanneney est un républicain convaincu, brutalité, sa morgue, son autoritarisme. Mais le
mais se montre peu combatif. Quant à Herriot, 10 juillet, la révision de la constitution est votée.
président de l’Assemblée nationale, il tombe en Fin de partie pour les lois constitutionnelles de
dépression. 1875. On entend Laval dire à voix basse : « Voilà
Pierre Laval entre en jeu. Pétain, devenu comment l’on renverse une République. » Et LAE MORT DE LA
président du Conseil suite à la démission de Weygand aurait dit : « Je n’ai pas eu les Boches, III RÉPUBLIQUE,
Reynaud, le nomme le 23 juin ministre d’État, mais j’ai eu le régime. » Laval sort du parlement 10 MAI – 10
puis vice-président du Conseil. Dès sa nomina- le sourire aux lèvres. Direction l’hôtel du Parc où JUILLET 1940 :
tion, Laval annonce la couleur : « Désormais Pétain attend le résultat des scrutins. Discussion : DE LA DÉFAITE
les quatre hommes seuls de taille à mener de « Vous avez désormais un pouvoir plus grand AU COUP D’ÉTAT
d’Hugo Coniez, Perrin,
conserve les destinées de l’Europe sont Hitler, que celui de Louis XIV. 384p., 23 €
Staline, Mussolini et moi. » D’emblée, il déclare – Il me faudra donner des favorites alors...
souhaiter mettre à bas la IIIe République : « Cette – Je vous en offrirai trois, une comme
chambre m’a vomi. C’est moi maintenant qui Maréchal de France, une comme chez de l’Etat,
vais la vomir. » une comme président du Conseil. »
Weygand renchérit le 28 juin, exhorte Pétain La république est « assassinée ». La Révolution
à rompre avec la République et « ses compromis- nationale s’organise. C’est le début de la
sions maconniques, capitalistes et internationales, Collaboration avec l’Allemagne nazie. Vichy
qui nous ont conduits où nous sommes. » Sans exulte. Une tâche indélébile.

LITTÉRATURE Page 53
CINÉ C

La morale est une affaire de Luc Moullet


CM

MJ

CJ

Par Serge Kaganski

Q
CMJ

uoi de neuf et intéressant en février au cinéma ? lité, ses décors épurés, ses plans frontaux, sa manière de
Depardieu ? Non, pitié ! L’ampleur du tsunami mélanger documentaire et fiction, essai et comédie, son
médiatique à charge contre lui était aussi effarante ironie mordante et son humour pince-sans-rire de chaque
que ses propos tenus en Corée du Nord. Répondre instant, sa modestie qui n’a d’égale que sa précision du
aux dernières élucubrations de la docteure Iris Brey sur trait, et un questionnement politique, social et sociétal
le cinéma comme « endroit de culture du viol » ? Non, qui est toujours aussi pertinent aujourd’hui. C’est tout le
rien de neuf, elle ne fait que redérouler sa doxa avec un paradoxe de revoir les films de Moullet aujourd’hui : ils
mépris gênant pour les centaines de chefs-d’œuvre du nous ramènent à une tout autre époque mais ils traitent
cinéma et pour toutes les grandes actrices qui ont incarné de problématiques qui sont toujours actuelles. « Moullet,
des personnages féminins libres et complexes, regardés c’est Courteline revu et corrigé par Brecht », disait Jean-
avec attention et respect par les cinéastes (fussent-ils des Luc Godard (qui avait repris en l’inversant et en la ren-
hommes) tout au long de l’histoire du cinéma (on ne dant célèbre la phrase de Moullet : « la morale est une
fera pas ici la liste, ça prendrait des pages). Les Césars affaire de travellings »). « C’est sans doute le seul héritier
et les Oscars alors ? Non, on a passé l’âge enfantin des à la fois de Buñuel et de Tati », rétorquait Jean-Marie
distributions de prix et on ne goûte guère le spectacle Straub. Je dirais personnellement que Luc Moullet est
télévisuel de l’entre-soi. un marxiste tendance Groucho. Ou un Edgar Morin
Célébrons plutôt l’autre événement du mois à côté revu par Buster Keaton. Ou un authentique artisan de
des films de Dumont et Bonello : une intégrale Luc série B. Peut-être un précurseur de Quentin Dupieux
Moullet dans les salles à partir du 31 janvier ! Moullet par le mélange d’humour, de malice, de rapidité et de
est un génie, mais il est tellement confidentiel que je vais désacralisation de l’objet-film ? On voit l’idée.
répéter cette phrase en la hurlant : MOULLET EST UN Quoi d’autre ? Moullet a écrit un essai fondamental,
GENIE, COUREZ VOIR SES FILMS !!! ET LISEZ SES Politique des acteurs, qui irrigue encore aujourd’hui la
LIVRES !!! Ses films donc. Brigitte et Brigitte, c’est une pensée critique du cinéma, dans lequel il démontre que
fille des Alpes (fief de la famille Moullet) et une fille des les acteurs sont co-auteurs de leurs films et bâtissent aussi
Pyrénées qui se rencontrent à Paris, découvrent la Ville une œuvre à l’instar des cinéastes. Il a également rédigé
et la conscientisation politique et sociale. Une Aventure de ses souvenirs, Mémoires d’une savonnette indocile, un livre
Billy the kid, c’est un western bas-alpin (avec Jean-Pierre d’une irrésistible drôlerie où il raconte son parcours
Léaud) qui a le sens des grands espaces d’un Ford, l’un biographique, intellectuel et cinématographique avec
des cinéastes de chevet de Moullet. Anatomie d’un rapport, ce mix d’ironie pince-sans-rire, d’orgueil et de modestie
c’est la sexualité dans le couple, les différences homme- qui l’a toujours caractérisé. Quoi encore ? Une floppée
femme, la quête du désir et du plaisir féminin, plus de de courts-métrages (pas tous vus) qui montrent les cent
quarante ans avant #MeToo. Genèse d’un repas, c’est l’iti- manières de passer les tourniquets du métro (Barres), la
néraire du circuit économique des aliments depuis les rencontre dans une salle de quartier entre un critique
terres lointaines jusqu’à notre assiette. La Comédie du des Cahiers et une critique de Positif (Les Sièges de l’Alcazar),
travail, c’est l’histoire d’amour entre une employée de sans oublier une balade dans « la ville la plus ringarde
l’ANPE (le France Travail de l’époque) et un chômeur : de France » (Foix). N’oublions pas Antonietta Pizzorno,
elle veut lui trouver un emploi, il veut continuer de chô- la compagne au long cours qui a parfois co-écrit et joué
mer. La Terre de la folie, c’est un délire comique sur les dans les films de son drôle d’huluberlu de mari : « une
faits divers criminels dans les Alpes de Haute Provence, femme équilibrée et séduisante qui me supporte depuis
film qui me touche particulièrement car il se passe dans cinquante-deux ans » disait-il. Oui, Luc Moullet nous
ma région, qui est aussi celle du cinéaste. Vive le 04 ! soulage des excès de nos temps, de ce moment polarisé
Arrêtons là l’énumération. et moralisateur que nous traversons et qui mériterait un
Au-delà de ces pitchs, il faut surtout dire que le cinéma nouveau Luc Moullet pour l’observer et l’analyser avec
de Moullet se distingue par son minimalisme et sa lisibi- finesse, distanciation, intelligence et surtout humour.

Page 54 / TRANSFUGE
partenariat média
CINÉ L’INTERVIEW

Bruno Dumont,
avec L’Empire,
prend encore
des risques
en lorgnant
du côté de la
science-fiction.
Et c’est une
grande réussite.
Rencontre au long
cours avec un
des réalisateurs
français les
plus originaux
et audacieux
d’aujourd’hui.
Par Serge
Kaganski

Page 56 / TRANSFUGE
L’INTERVIEW CINÉ

l faut le voir pour le croire. Dans un sous-bois, un bunker désaffecté, la mer fai-
son nouveau film, L’Empire, Bruno sant office de sas permettant de passer d’un
Dumont continue de surprendre, de monde à l’autre, du Nord prosaïque au cosmos
greffer ensemble des univers, des imaginaire ; un bébé blondinet qui incarne le
genres et des esthétiques qui semblent Malin et le futur des ténèbres (ironie typique-
n’avoir rien à faire ensemble. Et pour- ment dumontienne)… Et que dire du casting,
tant, passé le stade de la surprise mélange désormais coutumier chez Dumont
et de la déstabilisation, ça fonctionne. L’Empire, d’acteurs célèbres (Fabrice Luchini à fond en
c’est le collage audacieux et frankensteinien diable bouffon, déclinaison à peine exagérée
entre le Pas-de-Calais et le lointain interga- des sinistres clowns bien réels de l’actu géopo-
lactique, entre l’éther du ciel et la glaise de litique, Lyna Khoudri méconnaissable avec sa
la terre, un film « monstrueux », un projet- coiffure courte et orange de punkette chti, Anna
freak (et pas franchement fric) qui assemblerait Maria Vartolomei en guerrière du Bien…) et
Dreyer, Bresson, Mocky, les frères Dardenne et d’inconnus du Nord amenant des gueules, des
Lucas pour représenter la rencontre entre p’tit gestuelles et des façons de parler inhabituelles
Quinquin, Wonderwoman et Satan. Bref, pour dans les fictions françaises.
faire se rejoindre la ligne Dumont et la ligne Si L’Empire montre la lutte ancestrale entre
Kubrick, changer à space-opera. L’Empire, c’est une lumières et ténèbres qui n’en finit pas d’agiter
relecture à la fois primitive, picturale et philoso- notre planète et nos œuvres, il n’assène aucune
phique de La Guerre des étoiles ou de 2001, l’Odyssée leçon de morale. Il ne dit pas qui de l’empire du
de l’espace. Dans l’espace intersidéral règne le mieux ou de l’empire du pire va gagner ni qui
monde des idées, des représentations pures, des doit gagner, mais il nous présente le miroir de
mythes tels que le Bien et le Mal, le Matériel et le nos conflits collectifs ou introspectifs. Dans une
Spirituel, l’Être et l’Avoir. Les stations spatiales époque où la morale et l’idéologie reviennent au
revues par Dumont symbolisent ces concepts grand galop, au risque d’appauvrir gravement
purs : une cathédrale gothique pour le Bien, les œuvres d’art et de création, ce film nous sou-
un palais versaillais pour le Mal (qui rappelle lage. Plus il y a de la violence et du mal sur les
que 2001 se terminait aussi dans un décor Louis écrans (ou dans les livres, peintures, pièces de
XVI). Les deux entités se combattent à mort théâtres…), moins il y en a dans le réel, estime
et ont choisi la Terre et les humains comme Bruno Dumont. On partage cette idée d’une
champ de bataille. Car si elles sont clairement fonction cathartique de l’art, même si on sait
identifiées et séparées dans l’espace (qui est qu’elle ne marche pas toujours – après tout,
aussi l’espace des Idéaux, des représentations Kant, Bach et Rilke n’ont pas empêché Hitler,
politiques et morales), elles se mélangent ici- de même qu’aujourd’hui, Dostoïevski, Tchekhov
bas et en chacun de nous. Le Bien et le Mal ou Tchaïkovski n’empêchent pas Poutine. Mais
habitent chaque être humain et y coulissent, place à la parole riche et dense du cinéaste.
de la saloperie à la vertu en passant par toutes
les nuances et combinaisons possibles entre ces Après avoir visionné L’Empire, ma première
deux extrêmes du spectre moral. réaction a été « quelle audace, quelle liberté » !
Ce conte sans morale finale est riche en scènes On sent que vous aimez aller au bout de vos
étonnantes : les envoyés du Mal qui chevauchent idées.
des Boulonnais blancs, massifs et magnifiques ; Des projets comme L’Empire viennent de l’envie

CINEMA / Page 57
CINÉ L’INTERVIEW

de ne pas se répéter, de ne pas tourner en rond. Je n’ai Vous avez également repris à La Guerre des étoiles la
aucun problème pour aller ailleurs sachant que toutes lutte entre le Bien et le Mal.
mes casseroles sont derrière moi ! Je voulais m’aventu- La lutte entre le Bien et le Mal, c’est l’histoire du
rer dans un genre opposé au mien. Le space opera est cinéma depuis la nuit des temps ! La véritable origine
un genre que j’aime bien, notamment d’un point de du space opera, c’est le péplum. Quand on regarde La
vue technologique, c’est souvent très spectaculaire. En Guerre des étoiles, les batailles, les toges, c’est très empire
revanche, ce cinéma n’est pas souvent intéressant en termes romain. Mon film est un péplum spatial qui s’inscrit
de contenu. Venir dans le genre de l’odyssée spatiale dans la longue histoire du péplum américain, donc très
m’obligeait à me positionner dans un registre beaucoup sourcé dans l’antiquité gréco-romaine, avec le Bien, le
plus large par rapport aux thèmes qui m’intéressent. Et Mal, le sang, la trahison, l’érotisme… C’est ça qui m’a
ce qui m’intéresse, c’est le Mal, alors allons-y gaiement ! inspiré, plutôt que La Guerre des étoiles.
Retrouvons ces grandes figures mythologiques que le
cinéma de genre nous a offertes, le Bien, le Mal, la lutte Pourquoi représenter le Bien par une cathédrale
entre eux… Et confrontons ce cinéma-là à mon cinéma. et le Mal par un château ? On pourrait vous opposer
que la religion, ça n’a pas toujours été le Bien. Quant
On comprend l’idée, mais de l’idée à sa mise en à la monarchie, elle s’accorde parfois très bien avec la
œuvre, il y a un grand pas, notamment dans le contexte démocratie comme on le voit dans les pays d’Europe
du cinéma français limité financièrement. du Nord ou en Espagne.
Ça a été compliqué à monter. C’était la même chose Certes, mais ces vaisseaux spatiaux représentent les
quand j’ai proposé P’Tit Quinquin, les financiers ont institutions telles qu’on se les représente idéalement : la
répondu « associer Dumont et drôle, ce n’est pas pos- religion, c’est le Bien, le pouvoir absolu, c’est le Mal. Mais
sible ! ». J’ai eu le même genre de réaction quand j’ai sur Terre, tout ça se mélange, on y sent la vicissitude du
proposé Dumont + La Guerre des étoiles. Avec un ordi- Bien, la vicissitude du Mal, et le Bien, tout Bien qu’il soit,
nateur, c’est simple de créer un vaisseau spatial qui peut glisser vers le Mal. Le film montre deux mythes à
vogue dans l’espace, mais ça coûte car je voulais être à l’état pur dans l’espace, c’est-à-dire dans l’imaginaire
la hauteur, je ne voulais pas être cheap. Je ne voulais pas et dans les idéaux, et comment ces deux mythes dégé-
être ironique par rapport à ce genre. Pas question de nèrent quand ils sont sur Terre, dans notre réel. À travers
me moquer des Américains ou du space opera. Je voulais les humains, ces deux mythes perdent leur pureté et
que mes effets spéciaux aient de la gueule. deviennent impurs, et le monde terrestre est celui qu’on
connaît où s’affrontent sans arrêt le Bien et le Mal. La
Vos vaisseaux spatiaux ne ressemblent pas du tout fonction d’un mythe, c’est expliquer pourquoi les choses
à ceux du cinéma américain ! sont comme elles sont sur Terre. Pourquoi sommes-nous
Le cinéma américain a posé un monde intergalac- un mélange du Bien et du Mal ? Justement, parce que
tique dont il est difficile de sortir. Suite à mes premières naguère, il y avait le Bien et le Mal, et le Bien a été attiré
propositions, on me renvoyait encore l’exemple de La par le Mal, et vice-versa, ils se sont accouplés et ont créé
Guerre des étoiles. Moi, j’écrivais que mes vaisseaux spatiaux la nature humaine. Et voilà où nous en sommes (rires)…
ressemblaient à Versailles ou à une cathédrale gothique,
il fallait ensuite embarquer les équipes de techniciens Ces deux mondes semblent mobiliser deux genres
pour réaliser ce souhait. Le cliché au cinéma, c’est rude, et du cinéma très différents : le naturalisme et l’heroic
c’est très difficile de sortir des représentations attendues. fantasy.
Je me suis inspiré aussi de mes coproducteurs allemands Les genres, c’est l’histoire du cinéma. D’un côté le
et italiens. Le vaisseau du Bien par exemple est inspiré péplum, de l’autre côté, le cinéma européen plus proche,
par des cathédrales allemandes. Tourner à Versailles par exemple, de la peinture flamande. Si je compare la
était trop cher, alors on a tourné en Italie et je me suis peinture grecque et la peinture flamande, la Flamande est
inspiré d’un palais lui-même inspiré par Versailles. moins dans l’Idéal. Le Christ dans la peinture flamande,

Page 58 / TRANSFUGE
L’INTERVIEW CINÉ

c’est un paysan ! Alors que dans la peinture ita- des cinéastes de la terre. Le cinéma américain
lienne, le Christ, c’est Byzance. Dans le film, on est dans la continuité de l’art italien, le Vrai, la
est un peu dans ces deux mondes-là : un monde Beauté… Attention, j’aime bien ça, je ne juge
byzantin pur, avec des figures pures, alors que pas ça négativement.
moi je suis plutôt dans une veine flamande où
le sacré est au ras des pâquerettes. C’est ce qui Dans le cinéma américain, le Bien c’est l’Amé-
m’a intéressé : ramener ensemble ces deux cou- rique, le Mal, c’est le nazisme ou le commu-
rants très distincts de l’histoire de l’art, à savoir nisme. Pour le Bien, on peut douter, pour le
le courant de l’esprit et le courant de la terre. Mal, ce n’est pas faux.
Oui, ou les cow-boys et les Indiens. Moi je
Dans la phase post-postmoderne qui est la préfère des films comme Lacombe Lucien, où on
sienne, le cinéma se doit-il de mélanger les s’intéresse au Mal. Ce film avait dérouté beau-
genres, les esthétiques ? coup de gens à l’époque. Moi aussi, je fais un
Je ne sais pas s’il « doit » mais en tout cas, il cinéma qui déroute à cause de ça. Dès que j’ai
est libre de le faire. On n’a pas à expliquer au fait La Vie de Jésus, j’ai choisi un gars qui n’était
cinéma ce qu’il a à faire. Il est effectivement un pas formidable et j’en ai fait un héros. Les gens

enfant de son passé, beaucoup de courants ont n’ont pas l’habitude de ça, ils veulent le Bien et
traversé le cinéma. Moi, j’ai commencé très tôt à le Mal bien identifiés et séparés, on a été bibe-
héroïser des mauvais garçons en espérant faire ronnés à ça depuis l’école. Sauf que dans la vie,
sortir quelque chose d’eux d’intéressant. Je fais ça ne fonctionne pas de façon aussi simpliste.
depuis longtemps un cinéma qui se situe dans
les clairs-obscurs, et avec L’Empire, j’y associe Aujourd’hui, concrètement, qui incarne le
les grands modèles comme le Bien et le Mal. Bien, qui incarne le Mal ?
Aujourd’hui, il y a des gens qui croient encore J’en sais rien, je ne suis pas curé ! Je crois
aux figures idéales, qui nous bassinent avec ça à au Bien, je crois que nous avons chacun une
longueur de journée. Et heureusement, d’autres capacité à nous élever et à ne pas faire le Mal.
gens qui n’y croient plus, qui me semblent plus Mais le Mal est présent dans notre esprit. Après,
raisonnés. il faut être capable de ne pas faire ce choix, de
le refouler. Et pour cela, il faut connaître le
Sur Terre, dans votre film, la représentante Mal, en avoir conscience. L’art est une cathar-
du Bien et le représentant du Mal couchent sis qui sert à se purger. Mais on fait le plus
ensemble. souvent un cinéma tellement divertissant qu’il
Voilà ! Parce que c’est comme ça que ça se ne purge rien du tout ! Quand j’ai vu Shoah de L’EMPIRE
passe. On est mêlés, on a chacun du bien et Claude Lanzmann, ça m’a vacciné ! Les films de Bruno Dumont, avec
du mal en nous et ça crée des tiraillements en qui parlent du Mal sont comme un vaccin que Anamaria Vartolomei,
Lyna Khoudri, Camille
permanence. L’art a repris ce système de pensée l’on s’injecte pour préparer ses moyens immu- Cottin, Fabrice Luchini,
opposant le Bien et le Mal, d’autres courants nitaires de défense afin que l’on puisse réagir Arp Selection, sortie le
21 février
de pensée, non. C’est la vieille opposition entre dans la vie. Mais on a quasiment éliminé cette
Aristote et Platon. Platon pense que la Vérité fonction du cinéma ! Le commandement, c’est :
est là-haut, Aristote dit non, la vérité est ici- tu ne montreras pas le Mal, tu divertiras ! Or,
bas sur terre. Et puis il y a tous les courants tous ceux qui nous racontent des histoires de
sceptiques qui doutent de ça. C’est l’histoire morale nous emmerdent. Et ça créé ce qu’on
du monde ! Et on en est toujours là ! Depuis voit aujourd’hui dans la société.
son origine, le cinéma nous serine ces histoires
de Bien et de Mal, avec des cinéastes du ciel et Il y a beaucoup de violence dans la société,

CINEMA / Page 59
CINÉ L’INTERVIEW

c’est un fait. Mais l’immense majorité des gens Je l’ai poussé pour aller vers la bouffonnerie.
est incapable de commettre un meurtre ! Le domaine naturel de Luchini, c’est d’être
Pour moi, il n’y a que la culture qui peut sérieux puis de rompre par des saillies humoris-
empêcher de sortir son couteau pour assassiner tiques : « j’ai des lettres, mais je déconne ». Je l’ai
le voisin. Mais le couteau, il est là. Alors à mon poussé un peu plus loin, comme dans Ma Loute.
avis, le couteau doit s’enfoncer au cinéma pour Dans L’Empire, il était dans une zone inconnue,
qu’il ne s’enfonce pas dans le réel. Je n’invente d’autant qu’il jouait sur des fonds verts. C’était
rien, prenons Médée : tout individu a un jour difficile pour lui de parler à personne !
envie de tuer ses enfants, et bien heureusement
que Médée est là pour nous en empêcher, pour La bouffonnerie est assez juste pour cette
nous soulager de cette mauvaise pulsion. Ça sert figure du Mal quand on pense à de réelles
à ça, l’art. Pourquoi croyez-vous que la tragé- figures comme Trump, Bolsonaro, Milei, qui
die gréco-romaine est pleine de sang, de sexe, sont aussi des bouffons.
d’inceste ? Or, le problème aujourd’hui, c’est que Oui, et au cinéma, une figure comme le Joker
les faits divers remplacent la tragédie grecque. l’est aussi, drôle et maléfique. Cette coexistence
Alors quand on vient m’emmerder pour me dire des contraires existe dans l’Histoire de la repré-
« c’est pas bien ce que vous montrez…, vous êtes sentation du Mal à travers les démons, les Satan,
un facho… », les bras m’en tombent ! Les gens les gorgones, les goules. Les clowns font rire et
ne comprennent toujours pas ce que c’est que font peur, il a existé des tueurs en série déguisés
la purgation, que nous avons besoin de voir des en clowns… On voit que les registres circulent.
films comme ça, avec des mauvaises pulsions. C’est pour cela que j’aime la présence du comique
dans le tragique, c’est le même couloir.
Dans L’Empire, vous associez à nouveau
acteurs célèbres et acteurs non-professionnels. L’Empire est à la fois un condensé de toute
Si j’aime travailler avec des acteurs non-profes- votre filmo et un pas en avant avec cette pré-
sionnels, c’est parce que je refuse les icônes. En sence de l’espace et des mythes.
choisissant des gens venus du commun, j’ai dans Cette évolution est naturelle. Je ne suis pas
la main la vérité à laquelle je crois, c’est-à-dire un cinéaste français sociologique comme tant
une présence au monde commun. Quand j’ai d’autres. Ça ne m’intéresse pas de faire un état
un acteur professionnel, il me demande toujours de la réalité sociale de notre monde, je me sens
« qu’est-ce que je fais ? ». Je lui dis quoi faire, et il plus proche du cinéma américain, de la transfi-
le fait, mais il crée ainsi une vérité à laquelle je ne guration et du divertissement. Ça peut sembler
crois pas. Un professionnel m’emmène plus vers paradoxal mais j’aime bien le divertissement.
l’intention, alors que le non-professionnel fait ce J’aime bien sortir du réel, inventer un imaginaire.
qu’il peut. Et ce qu’il peut m’aide beaucoup, ça
m’évite de trop penser, ça m’oblige, et c’est assez Le cinéma français est en effet ce que vous
juste dans mon travail : je touche à une vérité plus dites, mais il y a eu aussi de belles tentatives
simple, plus enfouie, plus au ras-du-sol mais qui non naturalistes et non sociologiques. Feuillade,
me paraît plus juste. Je dis aux professionnels, Cocteau, Franju…
« je ne veux pas ton interprétation, je te veux Le cinéma fantastique français est bizarre, fait
toi ». Ils ne comprennent pas toujours. Ils disent de bric et de broc. On sent que ce n’est pas dans
« hein ? Mais mon métier, c’est de jouer ». Mais le notre ADN. C’est pour cela que j’ai tendance à
choix de Fabrice Luchini ou de Camille Cottin aller vers un cinéma très américain, mais sans
a du sens puisqu’ils représentent des idéaux, le le singer ! Je ne vais pas faire du sous-Lucas.
Mal et le Bien. L’Empire part du réel mais décroche assez vite.
Au départ, on dirait un documentaire sur la
Avec Luchini, vous semblez avoir poussé sa pêche mais très vite, on part vers l’imaginaire.
pente cabotine ? L’Empire n’est pas un film sur la vie dans le Pas-

Page 60 / TRANSFUGE
L’INTERVIEW CINÉ

de-Calais ! Mon cinéma est un mélange : un peu que le cinéma l’imite. C’est ennuyeux de repré-
de Bresson, un peu de Mocky… Quand on mixe senter une réalité qu’on a déjà ailleurs. On a
ces deux-là, ça fait boum ! Et dans L’Empire, il certes besoin de représentations de cette réalité
y a aussi Kubrick. mais dans des figures nouvelles ! C’est ce que
j’ai essayé de faire avec L’Empire. Le cinéma doit
Qui sont les cinéastes qui vous intéressent être de plus en plus moral, il doit correspondre
aujourd’hui ? aux critères d’aujourd’hui, la parité, les quotas
J’aime bien les séries, Breaking bad, ou Game de ceci ou cela, tout ça est insupportable ! Dans
of thrones. Là, on va très loin dans la perversion, ce contexte d’exigence de bonne moralité, le
dans la violence, c’est jubilatoire ! Je suis d’ailleurs grand cinéma ne peut pas se faire puisque par
surpris que Game of thrones ait rencontré un tel définition, le grand cinéma doit transgresser.
succès parce que ça va chercher très loin dans les Maintenant, il faut respecter ceci, cela, on peut
profondeurs de l’âme humaine. Les séries font dire ceci mais pas cela, il ne faut pas offenser,
un travail sur le Mal que le cinéma ne fait plus. tout ça empêche le cinéma de faire ce qu’il a à
faire. Alors que Game of thrones transgresse tout
Il existe quand même encore des films qui le temps : ça tue, ça baise, ça viole, tout le monde
explorent le mal, l’ambiguïté, qui sortent des trouve ça bien. Dans les comités de lecture, je
bons sentiments ou de la sociologie, non ? me fais souvent jeter sur des critères moraux.
Le cinéma, ce n’est pas la réalité, c’est le vrai. L’Empire a fini par exister mais le chemin a été
La réalité, je la vois à la télé, je n’ai pas besoin très difficile

CINEMA / Page 61
CINÉ CRITIQUE

SANS
JAMAIS NOUS
CONNAÎTRE
d’Andrew Haigh, avec
Paul Mescal, Andrew
Scott, The Walt Disney
Company France,
sortie le 14 février

DAAAAAALI
de Quentin Dupieux,
!
Diaphana Distribution,
Spleen world
Magnifique film que celui de l’Anglais
sortie le 7 février ont disparu, notamment ses parents.
Andrew Haigh, Sans jamais nous connaître, Jamais Haigh n’étouffe son récit sous les
mélancolique à souhait. artifices du fantastique et les transitions
voyantes pour signifier des changements
Par Frédéric Mercier
de régime entre ce qui est réel et ce
qui ne l’est pas. Au contraire, avec une
Pour sa nouvelle expérience, douceur méditative, il rend poreuses les

A
Dupieux veut figurer le rapport frontières entre les époques, le rêve et la
de Dali au cinéma à travers le ctons ce fait : Andrew Haigh est mémoire, les vivants et les morts. Comme
récit imaginaire d’une interview avec Joanna Hogg et A ndrea Joanna Hogg cette année (The Eternal
impossible avec une journaliste Arnold ce qui est arrivé de mieux Daughter), Haigh fabrique un film de
ambitieuse. Cela donne lieu à une au cinéma britannique depuis des fantômes où le passé se confond avec un
séquence incroyable où Dali ne décennies. Si on leur ajoute la novice présent ambigu. Adam vient se coucher
parvient jamais à atteindre son Charlotte Wells, auteure l’an dernier auprès de sa mère puis se retrouve, par
interlocutrice dans un couloir. du bel Aftersun – qui entretient d’éton- un simple recadrage, entre ses deux
Chaque fois qu’il l’approche, nantes correspondances avec ce film-ci, parents. Alors qu’il s’adresse à Harry,
Dupieux recadre en plan serré l’avenir du cinéma d’Outre-Manche est un plan large révèle qu’il est en train
sur Dali au bout du couloir. assuré. Il convient de noter au passage de présenter son amant à ses géniteurs.
Autre bonne idée : faire jouer la tristesse qui parcourt l’inspiration Au-delà de cette exploration des strates
le génie espagnol par quatre de chacun de ces cinéastes. Auteur de de la réalité subjective, la vraie audace
vedettes (Baer, Lelouch, Marmaï, Week-end et de 45 ans, Andrew Haigh est d’oser la répétition de certains dialo-
Cohen) qui cherchent à être sait démêler les liens noueux entre des gues comme de certaines situations de
les plus caricaturales possibles. personnages tendres et montrer l’amer- manière à faire ressentir le ressassement
Navigant entre l’ennui et l’amu- tume qu’ils ont en eux. En 2017, La obsessionnel de tous ces mots qu’Adam
sement, le spectateur peut passer route sauvage avait d’ailleurs déposé chez aurait voulu prononcer du vivant de ses
le temps en se posant quelques le spectateur sa note mélancolique, au proches et qu’il n’a jamais su leur dire.
questions sur la notion de « jeu côté d’un jeune hobo si sensible qu’on Rarement aura-t-on aussi bien montré
réaliste ». Par la suite, Dupieux s’étonnait de le voir affronter sans plier au cinéma l’enfer des regrets. Ajoutez
pousse plus loin qu’aucun autre tant d’obstacles. Cette note longue et à cela que Haigh se révèle inspiré d’un
avant lui – et notamment Buñuel cafardeuse, intense et entêtante fait le point de vue plastique, inventant des
– le rêve imbriqué dans le rêve prix du cinéma de Haigh. Dans Sans anamorphoses pour traduire l’état émo-
jusqu’à ce que ça ne produise jamais nous connaître, il semble l’explorer tionnel d’Adam, comme ce reflet dans
plus rien qu’un désintérêt – jus- sous toutes les coutures. À l’inverse de la glace qui, par un souffle de buée et
tement – pour la notion floue la trajectoire rectiligne de son héros quelques gouttes grosses comme des
de réalisme. Ainsi en est-il de ce dans La route sauvage, l’exploration se larmes, se change en Pietà. En accor-
Dupieux comme tant d’autres de révèle cette fois labyrinthique et sur- dant ce voyage au bout de nos regrets
ses films : quelques expériences naturelle : Adam (Andrew Scott), un à l’entêtante partition de la pianiste
surréalistes réussies, quelques écrivain solitaire, rencontre et drague française Emilie Levienaise-Farrouch,
autres sans intérêt, pour une Harry (Paul Mescal) dans une tour aban- Andrew Haigh transforme l’univers en
cuvée annuelle somme toute donnée. Au cours d’une nuit sans fin, un grand champ de spleen. Comme
récréative et plutôt stimulante ils vont explorer la mémoire d’Adam, tous ceux qu’on a aimés mais qu’on n’a
au milieu de films trop raison- ses gouffres et ses plaies, en rendant pas eu le temps d’assez chérir, ce film
nables. – F.M visite à tous ceux qu’il a aimés et qui est inoubliable.

Page 62 / TRANSFUGE
CRITIQUE CINÉ

LA BÊTE
de Bertrand Bonello,
avec Léa Seydoux,
George McKay, Guslagie
Malanda..., Ad Vitam,
sortie le 7 février

La belle et la bête
Bertrand Bonello adapte une nou-
velle d’Henry James qui avait déjà
fait l’objet d’un beau film récent
Avec La Bête, Bertrand Bonello et Léa Seydoux atteignent de Patric Chiha, La Bête dans la
des sommets de beauté et de modernité. Chef-d’œuvre. jungle. James racontait l’histoire
au long cours d’un couple où
Par Serge Kaganski l’homme refusait de s’engager
pleinement par crainte qu’un

D
événement tragique survienne et
ans un cinéma majoritairement mar- brise leur bonheur. Ici, c’est la femme qui
LE SUCCESSEUR
de Xavier Legrand,
qué par le naturalisme, la moraline, ressent cette peur, tandis que l’homme Haut et Court,
sortie le 21 février
la pesanteur idéologique, les histoires se métamorphose selon les époques, de
avec un début, un milieu et une fin, dandy élégant en harceleur viriliste, en
les dénouements positifs, la prédominance passant par amoureux transi. Et leur
du scénario qui fait oublier les exigences histoire se déploie sur plusieurs décen-
de la mise en scène, un film comme La Bête nies, depuis des salons très XIXe et très
vient remettre l’église de l’art cinémato- viscontiens (à chaque époque du film, un Récemment adoubé nouveau
graphique au milieu du village. Ici, pas de genre du cinéma) jusqu’en 2042 où l’IA se prince de la mode, un jeune
naturalisme mais une artificialité concep- déploie et chasse les émotions humaines. couturier retourne dans son
tuelle fièrement revendiquée. Pas de récit 2042 c’est demain, et l’IA, ou la crainte Québec natal pour enterrer
classiquement ordonné ni de successions d’un événement catastrophique, quoi de son père et vendre la maison
de causes et d’effets mais un enchaîne- plus actuel ? Là encore, sans dérouler le familiale. Sur place, il découvre
ment aléatoire et fragmenté de stases, de moindre discours, le moindre « vouloir- un terrible secret qui met en
métamorphoses, de cut-ups, de dérapages dire », Bonello nous parle de notre époque, péril sa carrière et sa santé men-
et de circulation temporelle qui envoient de notre psyché individuelle et collective : la tale. Difficile de nier la décep-
balader la chronologie usuelle du temps « bête » est tapie là, prête à bondir ou déjà tion après le triomphe public
et l’unicité du monde réel dans lequel on en action, qu’elle se nomme « fascisme », et critique de Jusqu’à la garde.
vit. Pas de mise en scène paresseuse se « guerre », « populisme », « post-vérité », Ce Successeur – qui porte avec
contentant d’illustrer au mieux un scéna- « réchauffement climatique »… masochisme son titre – est un
rio mais un souci constant de créativité Qu’il s’inspire de Visconti ou recrée le film malade à tous les sens du
plastique, de beauté et de modernité, un Paris des inondations de 1910 (passage terme : grippé par son idée cen-
univers esthétique qui prend en charge éblouissant), qu’il filme un night-club trale trop aberrante, anesthésié
l’état actuel des images, ce zapping quasi- eighties ou notre proche futur dystopique, par son personnage principal
permanent entre nos divers écrans, nos Bertrand Bonello sublime tout ce qu’il dont on a du mal à saisir la raison
divers moments et les multiples régimes touche. Il accomplit ici un superbe pas en des agissements, handicapé par
d’images désormais à disposition (cinéma, avant, tout en récapitulant son cinéma qu’il des retournements de situation
séries, infos, mèmes, deepfakes, téléréalité, redéploie avec la même munificence que dignes d’une série B. Mais le
réel, virtuel, IA…). La Bête est un film sur dans son Saint Laurent. Si George McKay film est si sombre, si dingue, si
le cinéma, sur nos images et sur notre ne fait pas complètement oublier notre obsessionnel et grotesque qu’il en
environnement contemporain, un film fantasme de voir Gaspard Ulliel à sa place devient intéressant et atypique.
théorique qui pourtant ne théorise jamais, ( il devait incarner le personnage), Léa Il porte en lui une faille, une
ou plutôt, qui ne verbalise et n’explique Seydoux est à son sommet de cinégénie douleur que Legrand cherche à
jamais son sous-texte conceptuel. Plutôt et de puissance d’actrice, trouvant ici sa traduire par des moyens cinéma-
que nous fatiguer avec de beaux discours, plus belle partition depuis La Vie d’Adèle. tographiques. Ce n’est peut-être
La Bête nous émerveille par des images C’est elle qui donne à ce film-zappeur pas un bon film mais assurément
sublimes, nous réfléchit le monde par les son unité et qui injecte dans son archi- l’œuvre douloureuse d’un artiste
seuls moyens des puissances du cinéma tecture virtuose une puissante vibration qui cherche ses moyens d’expres-
à leur acmé. émotionnelle. In fine, la « bête », c’est sion. Si Legrand ne les a pas
Derrière cette créativité radicale chic, ce film, chef-d’œuvre monstre dont la trouvés cette fois-ci, on attendra
il y a aussi de l’émotion, de l’incarna- beauté carnassière déchiquette les trois néanmoins son prochain film
tion, des préoccupations de notre temps. quarts de la concurrence. avec impatience.– F.M

CINEMA / Page 63
CINÉ CRITIQUE

GREEN BORDER
de Agnieszka Holland,
Quand l’Europe tangue
Agnieszka Holland signe avec Green Border un film humaniste autour des réfugiés.
avec Jalal Altawil, Maja
Ostaszewska, Behi Par Mathieu Guetta
Djanati Atai, Condor
distribution, sortie le
7 février

D
écrié par l’ancien gou-
vernement d’extrême
droite en Pologne,
IL FAIT NUIT le film Green Border
EN AMÉRIQUE d’Agnieszka Holland est
d’Ana Vaz, The Dark, une fresque humaniste et
sortie le 21 février
un éclairage nécessaire dans
un monde que l’on voit sans jour pour les déverser sous les barbelés de
cesse s’obscurcir. l’Europe, Agnieszka Holland commence
Ils ont fui la guerre, les massacres et à écrire comme dans un cri d’indigna-
Daech. Ils ont tout abandonné derrière tion. D’autant que le gouvernement du
Remarqué au festival de Locarno, eux, pas uniquement parce qu’ailleurs parti ultraconservateur polonais, le PiS,
Il fait nuit en Amérique s’appré- l’herbe est plus verte. En Suède, par tombe dans le piège de la répression et
hende comme une expérience exemple, là où réside un oncle. Non, ils du renoncement aux conventions inter-
formelle absolue dans laquelle ont choisi l’exil pour leur survie mais ne nationales. La situation est explosive et
Ana Vaz hybride le documen- trouveront que désolation à leur entrée toute l’Europe tangue entre ses principes
taire animalier et le cinéma en Europe. L’herbe ne restera pas long- fondateurs et ses démons. « Le cinéma
expérimental. Dans une nuit temps verte pour ce couple syrien avec n’est pas complétement impuissant, écrit
américaine, qui bleute jusqu’aux grand-père et deux enfants. Un drame la cinéaste, il peut montrer la vérité sur le
grains de la pellicule, la réalisa- qui se vit quotidiennement et dont Green monde et je m’attache à traiter la réalité
trice brouille - à la manière d’un Border va minutieusement s’attacher à de manière synthétique plutôt de simple-
Ben Russel (TRYPPS #7, entre faire le récit. ment la décrire ». C’est donc à travers une
autres) - tous les repères sensibles, Le film d’Agnieszka Holland com- fiction orchestrale qu’Agnieszka Holland
accouchant d’une rêverie atmos- mence sur une longue-vue aérienne de s’attaque au sujet. Elle va choisir avec
phérique autour de Brasilia, de la forêt de Podlachie. Il s’agit de la frontière beaucoup d’attention ses solistes. Gardes-
ses immeubles incongrus et, sur- entre le Bélarus et la Pologne, frontière frontières, demandeurs d’asile ou militants
tout, des pensionnaires de son qui va devenir le théâtre tragique d’une des droits de l’homme sont interprétés
zoo, rescapés d’une urbanisation forme hybride de guerre, d’une tentative par des acteurs de théâtre, des anciens
galopante : fourmiliers, renards de déstabilisation politique voulue par réfugiés politiques ou activistes du quo-
et autres chouettes investissent les Loukachenko et Poutine contre l’Europe tidien. Le casting est à l’image du film,
plus beaux plans du film de leur et ses démocraties. Dans ce premier plan polyphonique et engagé. La mise en scène
présence inquiète, renvoyant à la panoramique, les cartons du générique taillée au couteau ne nous épargne aucun
réalisatrice un murmure muet, s’incrustent et, petit à petit, la couleur drame et nous en sortons transformés.
magnifique parce que térébrant. verte des arbres disparaît, pour ne laisser Nous savons que le cinéma ne change
On regrettera simplement que la place qu’au noir et blanc. D’emblée, la poly- pas le monde, contrairement à ce que
réalisatrice, peut-être par manque chromie du réel est réduite au contraste croyaient les avant-gardes des années vingt,
de confiance en son spectateur, le plus extrême. La cinéaste polonaise mais il peut éveiller les consciences. Green
cherche progressivement à verba- ayant fait ses classes à l’école de Prague, Border est un film incontournable. Primé
liser, par l’intermédiaire d’une appartient dans sa jeunesse à un mou- à Venise, projeté au Parlement européen
voix off faussement mystérieuse, le vement artistique, le « Kino Moralnego et au Vatican, il va attirer dans les salles
fondement théorique de son tra- Niepokoju », que l’on traduirait par : «le de cinéma de Pologne plus de 800 000
vail, réduisant ainsi la puissance cinéma de l’inquiétude morale». Ainsi spectateurs. Un succès colossal et cela en
première de son geste cinéma- lorsque le cynisme et la crapulerie des pleine campagne électorale de l’automne
tographique à des aphorismes dictateurs en place à Minsk et Moscou font 2023, qui verra le PiS défait. Green Border
écologiques. venir par avions entiers, via des agences n’a pas changé le monde mais il nous
Corentin Destefanis Dupin de voyages, des centaines de réfugiés par rappelle à notre humanisme premier.

Page 64 / TRANSFUGE
CRITIQUE CINÉ

WALK UP
de Hong Sang-soo (Corée
du Sud) avec Kwon Hye Hyo,
Park Mi-so, Lee Hye-yeong,
Cho Yun-hee, Song Seon-mi,
sortie le 21 février

Chaque année, un ou deux


nouveaux films de Hong Sang-

Une souffrance IL N’Y A PAS D’OMBRE soo viennent ajouter une strate
DANS LE DÉSERT à l’œuvre déjà considérable

qui n’était pas


de Yossi Aviram (France-Israël) du cinéaste coréen. Pour son
avec Valeria Bruni Tedeschi, Yona tout dernier opus, Walk up, il
Rozenkier, Germaine Unikovsky,
Jackie Berroyer, Films du Losange, reprend la trame et la matière

la nôtre
sortie le 28 février visuelle habituelle de nombre de
ses films : un père et sa fille se
retrouvent et rendent visite à une
célèbre décoratrice d’intérieur.
Très beau film que ce Il n’y a pas d’ombre dans Le père est un cinéaste renommé
le désert, de Yossi Aviram, autour des mémoires à l’œuvre prolifique, la fille fait
de la Shoah et de l’amour. les beaux-arts ; elle cherche du
Par Séverine Danflous comme dessinées sur les plans. Turin, 11 travail, lui un producteur. À
avril 1987, Primo Levi vient de se jeter chaque étage, par paliers, par
dans la cage d’escalier de son immeuble, cycles, du sommet au sous-sol

L
75, Corso Re Umberto. La voix-off qui d’un immeuble, les personnages
e cinéaste, scénariste et directeur guide les pas d’Ana reprend l’un de ses et les relations se nouent puis
de la photo israélien Yossi Aviram, romans à elle. Ori, sur son canapé, lit s’étiolent. Une ritournelle vient
qui co-signe le scénario avec son le livre. Deux histoires s’entrelacent, marquer le temps et nous faire
actrice principale Valeria Bruni vraies ou fausses peu importe ; celle passer d’un panneau à l’autre.
Tedeschi, questionne, dans Il n’y a pas d’Ori prend le pas sur celle d’Ana, « Vos personnages parlent beau-
d’ombre dans le désert, le passé, la parole pour offrir le point de vue du garçon coup » déclare la restauratrice qui
impossible et le traumatisme des enfants qui a ramassé le chapeau et suivi Ana trinque avec Byung-soo (Kwon
des déportés de la Shoah. Ana (Valeria jusqu’à son hôtel. Deux voix, deux récits, Hye Hyo), alter ego régulier ces
Bruni Tedeschi) coupe les cheveux de deux enfants blessés qui se racontent dernières années du réalisateur.
son père (Jackie Berroyer), le visage dans des fictions pour combler les brèches En parlant, en buvant, les femmes
le miroir reflète un homme débonnaire, d’un passé qui ne leur appartient pas se succèdent face au personnage
souriant et agacé par les ciseaux de sa et dont ils ont pourtant hérité. « Tous principal alors que l’ombre de
fille. Ana est écrivain. Avec son père, elle les deux nous avons grandi coupables, Kim Min-hee, muse du cinéaste,
doit se rendre en Israël au procès d’un écrasés par une souffrance qui n’était devenue ici productrice, plane.
ancien nazi. Lui est un témoin-clé. Ana a pas la nôtre. » déclare Ori à Ana, en Hong Sang-soo, cinéaste du plan
besoin de sa parole, d’entendre ce qu’il plein désert. La photographie du film étiré, de l’épreuve du temps dia-
ne lui a jamais raconté, de comprendre fait exister les paysages avec intensité, logué, répète le canevas initial
pourquoi sa mère s’est suicidée. Bien leur aridité et leur beauté face aux êtres avec de légères variations de per-
sûr, elle connaît les faits, elle a lu, écrit à déboussolés. Ori traque la vérité dans sonnages pour dire la solitude et
ce sujet, mais elle veut recueillir le récit une fiction qu’il a tissée et dont il veut la nécessité d’aimer, l’abandon
manquant : l’histoire de ses parents. Elle maîtriser chaque élément, Ana court des idéaux, le manque d’argent,
part devant, son père doit la rejoindre. après des silences qui l’empêchent d’avan- l’alcool et la maladie. L’ivresse
Après les premiers témoignages, en sor- cer. Les récits d’amour et de mort se délie les langues et livre une
tant du tribunal de Tel-Aviv, elle tombe conjuguent avec un seul impératif : sur- possible vérité sur les êtres, aussi
sur Ori (Yona Rozenkier) qui la recon- vivre. Il leur faut le désert pour retrouver mouvante que le récit même. Les
naît. Elle, non. Ori est le fils d’une des la possibilité d’aimer, de renaître. Un échecs s’accumulent, les impasses
témoins, ils se sont rencontrés à Turin, il désert inondé de lumière où l’on peut aussi. On quitte peu la table, lieu
y a vingt-cinq ans lors de l’enterrement oublier les ombres, celles d’un procès d’échanges, de mets et de mots.
de Primo Levi. Il a ramassé le chapeau vite évacué, comme celles d’un passé Une œuvre délicate magnifiée
qu’elle avait fait tomber. Les images du intransmissible, impossible à déterrer. par un noir et blanc teinté de
passé sont esquissées, ébauchées à tra- Le jeu des acteurs tout en retenue tient mélancolie.
vers des surimpressions de silhouettes la note. Un film pudique qui irradie. Séverine Danflous

CINEMA / Page 65
CINÉ DVD
LA PLANÈTE SAUVAGE
de René Laloux (Tchécoslovaquie-
France, 1973), animation, dessins
de Roland Topor, Potemkine Films
pour la restauration et le nouvel
étalonnage, Blu-ray dans un
boîtier métal, avec plus de 110
min de Bonus

E
t si les hommes avaient été les dans les paysages. À la lisière du cau-
esclaves d’une espèce plus grande chemar, cet animé esquisse une dystopie
et plus développée avant de devenir des origines de l’humanité. Les Draags,
maîtres et possesseurs de la Terre ? des géants bleus aux yeux rouges, ont
Le film d’animation La Planète sauvage atteint un niveau de connaissance tel qu’ils
de René Laloux (1973) avec les dessins peuvent consacrer toute leur énergie à la
de Roland Topor imagine une guerre méditation. Leurs enfants jouent avec des
de civilisation et d’extermination en animaux domestiqués : les Oms. Ceux-ci
SLEEP
de Jason Yu, avec Yu-mi
forme de fable humaniste en adaptant sont traités comme des objets, ils survivent
avec brio un roman de Stefan Wul. Prix à la manière de prisonniers enchaînés.
Jeong et Sun-kyun Lee, The
Jokers / Les Bookmakers, spécial du Jury à Cannes en 1973, le film Cependant, certains Oms demeurent
sortie le 21 février impressionne par sa beauté plastique et à l’état sauvages et se reproduisent en
sa violence. René Laloux se plaît à rappe- cachette des Draags qui ne rêvent que
ler que « la peinture surréaliste est née de les exterminer. Dès l’ouverture, une
d’une rencontre inopinée entre le Dr main bleue surdimensionnée s’amuse à
Freud et une ligne d’horizon », le décor torturer une mère à l’enfant. Potemkine
Plusieurs mois après sa décou- de sa planète Vgam incarne dès lors la propose une version remarquablement
verte à la Semaine de la Critique, rencontre fortuite entre les paysages de restaurée du film. En des temps difficiles,
les salles obscures françaises Dali et le jardin des délices de Jérôme une telle œuvre s’avère nécessaire.
accueillent enfin Sleep, premier Bosch. Magritte en personne s’invite dans Séverine Danflous
long-métrage de Jason Yu. Le les corps visionnaires des Draags comme
somnambulisme soudainement
déclaré d’un homme vient jeter
un trouble constant sur les nuits
de sa femme enceinte : à partir AMOK
de Fedor Ozep
d’un concept simple et efficace, (France,1934) avec
usant d’une narration précise, Jean Yonnel et Marcelle
Chantal, Pathé
le jeune cinéaste coréen infuse restauration en 4k pour

«
une angoisse épidermique chez le Blu-ray et DVD, en
son spectateur, qui en vient à édition limitée.
redouter – tout en les attendant
avec une certaine délectation
– ces épisodes de terreur noc- Quand on est jeune, on croit débarque pour réclamer son aide. Son
turne, souvent mémorables. que la fièvre et la mort ne mari revient après un an d’absence et
L’ingéniosité du montage est s’abattent jamais que sur les elle doit conserver par-devers tout le
ici associée à une économie de autres. » Le roman de Stefan secret de ses amours clandestines. Le
moyens qui fait de l’appartement Zweig que le film du cinéaste russe, médecin en exil refuse de procéder à
conjugal le centre névralgique Fedor Ozep, réfugié en France, adapte, cet avortement. Dès le départ de sa visi-
de la mise en scène, jeu constant raconte la folie, la jungle malaisienne, teuse, il est pris de folie, gagné par un
entre pénombre et éclaircies pas- l’amour, le désir. Cette ivresse des sens amour aussi soudain que dément. La
sagères. Jason Yu a compris que, qui mène à la mort possède un nom musique appuie un peu trop les effets
pour faire trembler ou sursauter, sous ces cieux tourmentés : Amok. Le dramatiques, le jeu des acteurs, raide
la surenchère d’effets est tout film parvient à transfigurer le décor et théâtral, mais la fureur plastique des
à fait vaine. C’est au cœur du en véritable personnage. La maladie images d’une nature enfiévrée, de ses
couple – cette intimité étran- de la nature déchaînée, sa folle déme- indigènes aux seins nus qui travaillent les
gement partagée avec un autre sure, se communique aux humains qui éléments, la glaise comme les végétaux,
– que se niche le potentiel hor- vivent à son contact. Les plans durent, sont d’une telle beauté que cela efface
rifique, parfaitement exploité, s’étirent sur les pluies torrentielles, le toutes les maladresses. La séquence de
de Sleep. Et si le film perd de sa vent, l’océan tempétueux. La forêt tro- tripot qui nous offre à admirer le coffre
puissance suggestive dans son picale enferme le docteur Holk (Jean puissant de Fréhel vaut le détour. Une
dernier tiers, il n’en reste pas Yonnel) dans l’alcool et la moiteur. Un belle curiosité à découvrir.
moins une belle promesse. meurtre survient. Un fou, un amok. Puis
Corentin Destefanis Dupin Hélène Havilland (Marcelle Chantal) Séverine Danflous

Page 66 / TRANSFUGE
CYCLE CINÉ

Lotte H. Eisner FONDATION


JÉRÔME

une légende du cinéma


SEYDOUX-PATHÉ
Programmation « L’Écran
démoniaque », L’Âge d’or du
cinéma muet allemand vu
par Lotte H. Eisner du 10
Fantastique programmation à la Fondation Jérôme janvier au 13 février
Seydoux-Pathé : le cycle “Ecran démoniaque et l’âge d’or du
cinéma muet allemand vu par Lotte H. Eisner”.
Par Séverine Danflous

L
a Fondation Jérôme-Seydoux Pathé obscures. La riche programmation de
a choisi de placer son cycle consacré la Fondation Pathé fait la part belle aux
au cinéma allemand des premières
heures sous le signe de Lotte H.
classiques de la période, avec l’incontour-
nable Cabinet du docteur Caligari de Robert
ELAHA
de Milena Aboyan, avec
Eisner (1896-1983), en reprenant le très Wiene (1919), les figures de Mabuse chez Bayan Layla, Derya Dilber,
Derya Durmaz, Wayna Pitch,
beau titre de son ouvrage le plus célèbre, Fritz Lang (1922), les Nosferatu, Faust ou sortie le 7 février
L’Écran démoniaque. Ainsi, hommage est Phantom de Murnau (1922), en passant
rendu à la première femme critique par G.W. Pabst et le « miracle Louise
de cinéma en Allemagne, essayiste de Brooks » (Loulou, 1928), sans oublier les
renom et collaboratrice de Langlois à la œuvres plus confidentielles : La Chatte des
Cinémathèque française. Ayant fui l’Alle- montagnes de Ernst Lubitsch (1921), Le Elle danse, libre, belle et fière.
magne de 1933 où ses articles font d’elle Golem de Paul Wegener (1920), Le Cabinet Sa robe virevolte. Le moment
une cible pour les nazis, elle trouve refuge des figures de cire de Paul Leni (1924). est à la fête et pourtant sa mère
en France et s’y cache durant l’Occupa- Le 19 janvier dernier, une conférence va tout gâcher en l’appelant à la
tion. C’est seulement après la Seconde de Bernard Eisenschitz et deux docu- décence. Ses copines se cachent
Guerre mondiale qu’elle est missionnée mentaires ont oeuvré à remettre en aux WC. Fument, parlent cul
par l’ogre de la Cinémathèque, M. Henri lumière celle que Brecht surnommait et réajustent leur robe en mas-
Langlois, pour parcourir le monde à la « la Eisnerin » : le très beau Un lieu, quant leur haleine sous les
recherche de trésors du cinéma (films, nulle part de Timon Koulmasis (2021) pschitts mentholés. Elles aussi
décors, accessoires). Eisner permet ainsi et La mort n’a pas voulu de moi de Carole tiennent à passer pour décentes
au musée français de constituer l’une des Roussopoulos, Carène Varène et Michel dans cette communauté kurde
plus belles collections du monde avec des Celemski (1984). Ce dernier s’ouvre irakienne d’Allemagne. Elle
pièces maîtresses telles que la Créature sur le renouveau du cinéma allemand s’appelle Elaha. Elle a 22 ans et
artificielle du Metropolis de Fritz Lang avec la jeune garde adoubée par Lotte n’a pas grandi dans une famille
(1927) ou la tête momifiée de Mrs Bates (Fassbinder, Herzog, Wenders) comme obscurantiste. Seulement, les
dans Psychose de Hitchcock (1960). Amie l’explique Werner Herzog dans sa préface traditions s’entrechoquent avec
de Lang et de Louise Brooks, elle écrit aux Mémoires de Lotte H. Eisner, J’avais son désir de liberté et d’indé-
des ouvrages d’importance sur le père jadis une belle patrie (Marest, 2022, prix pendance que seuls l’école et
de M. le Maudit, bien sûr, comme sur Transfuge du livre de cinéma) : « c’est celle un ancien flirt lui offrent. Elle
Murnau. Quant à son emblématique Écran qui était pour nous la dernière autorité, s’engage dans un mariage et il
démoniaque (1952, publié dans sa version la Eisnerin, qui nous a donné cette légi- lui faut un certificat de virginité.
intégrale par Eric Losfeld en 1965), il timité. » La diffusion du documentaire L’hypocrisie est à l’œuvre jusque
offre un panorama esthétique inédit a été suivie par une discussion animée dans l’industrie pharmaceutique
des films de la République de Weimar. par Transfuge. Un moment passionnant qui recoud les hymens ou vend
Véritable archéologie du cinéma, cette pour lancer ce cycle profond et riche sur des capsules de faux sang pour
étude envisage la complexité des sources le cinéma allemand. en simuler la déchirure. Elaha
de l’expressionnisme allemand en le n’est pas un film à sujet mais un
reliant au romantisme, à l’art théâtral NDLR : A noter, la présentation par portrait de jeune femme qui, à
et aux kammerspiel (jeux de chambre), tout Transfuge le 26 janvier à 19h de Loulou travers un récit limpide et sans
autant qu’à Max Reinhardt. Un cinéma (DIE BÜCHSE DER PANDORA, 1928) de fard, nous fait comprendre que
qualifié de « démoniaque » car hanté G.W. Pabst. Plus d’infos sur [Link]- la domination masculine n’est
par les fantômes, la magie et les forces [Link] que médiocrité. – M.G

CINEMA / Page 67
SCÉNE

Jon Fosse, dans tous ses états… d’âme


Par Oriane Jeancourt Galignani

C
’est un des hommes les plus taiseux du théâtre euro- et qu’il est toujours ébloui par la splendeur des fjords
péen que Gabriel Dufay a interrogé pendant dix de son pays. Qu’il peine à écrire, parfois, mais qu’il
ans. Apprivoiser pourrait-on dire, tant l’approche ne conçoit jamais l’écriture comme une malédiction.
du metteur en scène et dramaturge français dans Qu’il sait être drôle. Qu’il croit que le Prix Nobel ne
ce livre intitulé d’une citation de Fosse, Ecrire, c’est écouter changera pas à sa vie, « en tout cas c’est ce que je veux »
(éditions de L’Arche), prix Transfuge du meilleur livre ajoute-t-il à moitié convaincu. Qu’il refuse la plupart
scène, relève de l’art délicat de la maïeutique. Dufay des invitations, mais se laisse toutefois séduire, si elles
compare d’ailleurs Jon Fosse à un Bartleby qui sans comptent un hommage à un poète qu’il aime. Qu’il cite
cesse se dérobe lorsqu’on tente de l’approcher. « Je suis plus de poètes et de peintres que de dramaturges. Qu’il a
timide », confie le dramaturge, « quand j’étais jeune, une dent contre Ibsen, mais vénère Knut Hamsun. Mais
je voulais juste échapper à la société. ». Il n’y a pas tout au-delà de ces traits qui dégèlent le mystère Jon Fosse,
à fait réussi… Malgré cette nature rétive, le metteur en les fondements de l’œuvre et de l’esprit du dramaturge
scène français réussit à brosser, par cet entretien, un apparaissent au fil des pages.
portrait vif et poignant, du Prix Nobel de littérature Ainsi la foi : « tout ce qui est rationnel ne m’intéresse
2023. Longtemps auteur culte dans le théâtre français, plus », écrit-il. Ailleurs, il se dit croyant, catholique. Nul
Jon Fosse a été révélé par Claude Régy et Patrice Chéreau. hasard donc qu’il dise de ses personnages qu’ils sont
Et ce fut une déflagration. L’une des plus saisissantes de « dans le purgatoire. Comme chez Dante. »
ces quarante dernières années. Difficile de comprendre Autre mouvement qui le détermine, la poésie, elle
pourquoi aujourd’hui, depuis la mort de Régy et Chéreau, « imprègne tout ce que j’écris ».
(Fosse évoque avec délicatesse les derniers moments de Plus loin, il définit le lieu de sa réflexion, et de son
Chéreau, et l’extraordinaire mise en scène de Je suis le œuvre : « Entre la vie et la mort, entre la veille et le som-
vent en 2011), très peu de metteurs en scène français se meil, entre la présence et l’absence ». Il répond aussi à
risquent à jouer Jon Fosse, comme si ce théâtre méta- Gabriel Dufay sur l’une des questions centrales de son
physique et poétique appartenait au passé. Alors qu’il travail, la nature solitaire de ses personnages : « il y a
demeure, plus que jamais, d’une salutaire profondeur. une solitude élémentaire que nous devons affronter. »
On ne peut donc que saluer le geste de Gabriel Dufay Ce livre se lit comme la conversation de deux esprits de
qui parvient, au gré de dix années de correspondance et notre temps, se penchant au bord de l’abîme, les deux
de rencontres à Oslo, à nous faire rencontrer l’homme, aiment à citer Hölderlin, mais cherchant aussi, sans cesse,
au-delà du mystère Fosse. Ainsi apprend-on que Fosse la nécessité de poursuivre l’art, et la vie. Gabriel Dufay
a le vertige mais ne craint pas de prendre l’avion. Qu’il écrit, « Jon Fosse est pour moi un être de lumière ». C’est
peut traverser l’Europe pour voir des tableaux de Rothko, ainsi qu’il nous le livre, magnifiquement.

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Licences R-2022-004254, R-2022-003944, R-2021-013751,R-2021-013749. Photo : Adrien M & Claire B.
SCÈNE L’INTERVIEW

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Page 70 / TRANSFUGE
PORTRAIT SCÈNE

SCÈNE / Page 71

© RADIO FRANCE / CHRISTOPHE ABRAMOWITZ


SCÈNE L’INTERVIEW

© RADIO FRANCE / CHRISTOPHE ABRAMOWITZ

acob’s Ladder, une de vos œuvres les plus récentes, est avec des maillets adoucis. Cela veut dire qu’on n’a pas la
donnée pour la première fois en France à l’occasion même sensation qu’avec une œuvre comme Music for 18
du festival Présences. Quelle est l’origine de cette Musicians, par exemple, ou d’autres compositions plus
composition inspirée de la Genèse ? récentes qui toutes ont une pulsation rythmique.
Cette œuvre a été jouée pour la première fois en octobre
dernier aux Etats-Unis au New York Philharmonic. Avant Comment fait-on pour transposer dans une com-
de travailler dessus, j’avais position musicale ces ver-
travaillé à une autre com- sets de la Genèse où Jacob
position, Traveler’s Prayer, voit en rêve des anges qui
écrite elle aussi pour des montent et qui descendent
voix et un ensemble à une échelle ?
cordes, dont le point de Le texte dit : « Et il eut
départ était la prière que un songe, et voici qu’une
l’on dit en hébreu avant de échelle était dressée sur le
monter dans un avion ou sol, son extrémité touchant
plus généralement à titre aux cieux, et voici que des
de protection. C’est une anges de Dieu montaient et
œuvre qui tranche avec descendaient sur elle ». Et
tout ce que j’avais com- c’est tout. Comme on sait le
posé auparavant, parce mot « ange » peut se traduire
qu’il n’y a pas de pulsa- aussi par « messager ». On
tion rythmique. Cela vient peut commenter ce texte en
de la nature de ce texte disant qu’en un sens vous et
qui habituellement est moi ou tout être humain est
soit chanté, soit dit sans une échelle ; nos pieds sur
aucun accompagnement le sol et notre tête, si nous le
rythmique. C’était quelque voulons, tendue vers le ciel.
chose de nouveau pour moi. Quand j’ai entrepris de Vu de cette façon ce n’est pas un rêve si étrange, mais
travailler sur Jacob’s Ladder, je me suis demandé si j’allais un commentaire sur la nature même de la vie humaine.
utiliser la pulsation rythmique. Et la réponse a été oui. Quand j’ai commencé à composer, je me suis demandé
Je suis revenu à la pulsation, mais de façon plus atté- quel était l’équivalent musical d’une échelle. La réponse
nuée. Elle est assumée par les cordes et le vibraphone la plus évidente était que c’était une gamme ou un mode.

Page 72 / TRANSFUGE
L’INTERVIEW SCÈNE

J’ai alors perdu beaucoup de temps à travailler


sur des gammes ; ce qui était ennuyeux et n’abou-
tissait à rien. Un jour, en montant et descendant
sur une échelle pour chercher un livre rangé
tout en haut de la bibliothèque- dans notre salon
le plafond est très élevé-, j’ai eu un déclic. En
montant, en descendant, en remontant ou en
m’arrêtant un instant sur un échelon, j’ai com-
pris que n’importe quel mouvement mélodique
vers le haut, vers le bas, ou tenu, est comparable
à une échelle. Je pouvais écrire simplement ce
que je voulais. Avec en tête cette idée que les

courtes correspondant aux quatre lignes du texte


et quatre sections plus longues qui développent
ces sections initiales. On commence avec les voix
qui laissent la place à une musique purement
instrumentale pour finalement revenir dans la
dernière section.

Comment en général articulez-vous la rela-


tion entre texte et musique ? Parce que le choix
des textes n’est jamais anodin dans vos com-
positions…
C’est une question très intéressante. Je n’en
étais pas conscient, mais je pense qu’on pourrait
écrire un livre simplement sur la façon dont
j’utilise les mots. Ça commence avec It’s Gonna
Rain en 1965 où l’on a une voix enregistrée.
Après il y a Drumming et Music for 18 Musicians
où les voix imitent des instruments donc sans
texte. Il y a Tehillim avec un quatuor de voix
féminines et l’utilisation de l’hébreu dont les
inflexions et le rythme imprègnent la musique. Il
y a Desert Music, une œuvre pour grand orchestre
sur des poèmes de William Carlos Williams.
Il y a aussi Proverb qui s’inspire d’un texte de
© RADIO FRANCE / CHRISTOPHE ABRAMOWITZ
Ludwig Wittgenstein.

Plusieurs de ces œuvres seront données dans


notes étaient des « messagers ». le cadre de Présences, justement. À ce propos,
je pensais aussi à Different Trains où vous utilisez
Comment s’équilibrent les parties chantées des voix de survivants de la Shoah. Quelle est
et instrumentales dans cette œuvre ? l’origine de cette composition ?
Contrairement à d’autres compositions pour Je pense que c’est une de mes meilleures com-
voix comme Desert Music, Tehillim, Proverb ou positions. En 1987, j’ai commencé à m’intéresser
Traveler’s Prayer, Jacob’s Ladder est d’abord une à ces claviers échantillonneurs dont les touches
pièce instrumentale dans la mesure où les par- déclenchent des sons préenregistrés. Ça peut
ties chantées concernent 40% de l’œuvre. Le être une sonnerie de téléphone, des aboiements,
reste est une sorte de commentaire sans mots. la Cinquième de Beethoven, ce que vous voulez. FESTIVAL
Un commentaire musical sur ce mouvement des Au même moment, David Harington du Kronos PRÉSENCE
messagers qui montent et descendent ou font Quartet m’a proposé d’écrire quelque chose du 6 au 11 février à
Paris, Plus d’infos sur
une pause sur une échelle entre le ciel et la pour eux. J’étais à court d’idées quand mon maisondelaradioet
terre. L’œuvre est répartie en quatre sections épouse, l’artiste vidéo Beryl Korot, m’a suggéré [Link]

SCÈNE / Page 73
SCÈNE L’INTERVIEW

Bartok et Stravinsky. Mais c’était la première fois que


cela intervenait dans ma musique. Tehilim a ouvert un
vocabulaire rythmique différent de celui employé dans
mes œuvres précédentes, mais qui est devenu par la suite
une partie intégrante de mon écriture.

Adolescent, vous avez joué de la batterie dans une


formation de jazz. Le jazz et plus particulièrement le
bop a joué un rôle important dans votre formation
musicale…

d’utiliser l’échantillonneur. Restait à savoir quelles sortes


de sons j’allais utiliser. C’est là que je me suis souvenu
des voyages en train de mon enfance entre New York
où vivait mon père et Los Angeles où vivait ma mère.
Mes parents ont divorcé un an après ma naissance en
1936. J’ai enregistré des bruits de train, des sifflets, la
voix de la nounou qui m’accompagnait à l’époque et
aussi celle d’un porteur à la retraite qui avait exercé
dans les années 1930. Soudain il m’est venu à l’esprit
que dans ces mêmes années, si j’étais né en Europe, à
Bruxelles, Berlin ou Paris, j’aurais aussi pris le train,
mais pour les camps de concentration. Je ne parlerais
pas avec vous aujourd’hui. C’est pour ça que j’ai uti-
lisé dans cette œuvre des interviews de survivants de
l’Holocauste. Cela correspond aussi à un moment où je
m’intéressais de plus en plus à la parole et à la mélodie.
Déjà dans It’s Gonna Rain j’avais utilisé les mots de ce
prédicateur noir pour leur énergie et leur musicalité.
Mais le sens aussi est important puisqu’il est question
des droits civiques et d’une atmosphère menaçante de
fin du monde deux ans après la crise des missiles à Cuba.
Quand on travaille avec des paroles enregistrées, on ne
peut jamais oublier leur signification. Mais si l’on s’y
prend correctement en utilisant la mélodie du discours
comme élément constitutif de la musique comme c’est © RADIO FRANCE / CHRISTOPHE ABRAMOWITZ
le cas pour Different Trains alors le sens des mots et le
sens musical sont indissociables.
En effet, très important. J’avais eu des leçons de piano,
Il y a une œuvre qui représente un tournant dans enfant, mais sans enthousiasme, la musique m’intéressait
votre écriture c’est Tehilim… moyennement. À quatorze ans, un ami me fait écouter Le
Cela correspond à un moment où je m’intéressais de Sacre du Printemps de Stravinsky et là je n’en crois pas mes
plus en plus à mon héritage culturel juif. Je commençais oreilles. Je suis fasciné. Deux semaines plus tard, le même
à étudier l’hébreux et je voulais créer une œuvre à partir ami me fait écouter le cinquième concerto brandebourgeois
de cette langue. J’ai aussitôt pensé aux Psaumes, dont on de Jean-Sébastien Bach, même éblouissement. En étudiant
sait qu’ils étaient chantés, mais dont on ignore sur quelles le piano, j’avais travaillé sur Haydn et sur Mozart, mais
mélodies. Comment faire ? Je me suis assis au piano et j’ai Bach jamais. Dans les années 1950, on parlait de musique
commencé à répéter le texte à voix haute et soudain j’ai pour machine à coudre à propos de Bach. Encore sous le
entendu des nombres : un deux un deux trois un deux choc de ma découverte de Stravinsky et de Bach, un autre
un deux trois. Je n’inventais rien, c’était un héritage de ami me fait écouter Mile Davis, Charlie Parker et Kenny

Page 74 / TRANSFUGE
L’INTERVIEW SCÈNE

envisager à l’époque que je serai un jour


percussionniste professionnel.

Pourtant on peut dire qu’à quatorze


ans, ces découvertes ont joué un rôle
déterminant dans votre parcours de
musicien ?
Oui, tout ça m’a lancé sur une voie
qu’en un certain sens, je n’ai jamais quitté
depuis. La percussion, Stravinsky, Bach
et le bop ont été des influences décisives.
Miles Davis, Kenny Clarke en particulier,
mais surtout John Coltrane. Africa Brass,
par exemple, a été très important avec
ce morceau qui dure seize minutes avec
toujours le même accord de mi. Cela
devrait être ridicule, ennuyeux, insup-
portable. Au contraire, c’est magnifique.
L’orchestration a été écrite par Eric
Dolphy, immense musicien lui aussi,
avec tous ces cuivres, des glissandos qui
sonnent comme des éléphants sortis de la
jungle. Et au milieu de tout ça, il y a John
Coltrane, merveilleusement mélodique
au saxophone ténor. Et Elvin Jones, le
batteur, dont le jeu polyrythmique est
tellement complexe qu’on croirait qu’il
y a deux batteurs. Donc vous avez cette
complexité rythmique, cette inventivité
mélodique, cette richesse des timbres,
tout ça pendant presque vingt minutes en
restant sur le même accord de mi. C’est
une leçon de composition musicale. J’ai
écouté ce disque à sa sortie en 1961. Je
n’étais pas le seul, Terry Ryley l’a aussi
écouté. En 1964, il a écrit In C. Une œuvre
© RADIO FRANCE / CHRISTOPHE ABRAMOWITZ merveilleuse qui m’a influencé.

Vous citez aussi souvent Pérotin


parmi vos influences. Quand l’avez-
vous découvert ?
Probablement quand j’avais seize ans.
J’étais étudiant à Cornell University. C’est
grâce à mon professeur de musique,
William Austin – qui m’a aussi fait décou-
vrir le gamelan balinais. Pérotin est un
très grand compositeur français. Tout
le monde connaît Debussy et Ravel qui
sont parmi mes musiciens favoris. Mais
peu connaissent Pérotin parce qu’il est
trop ancien, il a vécu au XIIe et XIIIe
Clarke. On décide de monter une formation de jazz ; je siècle. Son écriture où il utilise des notes très longues avec
dis que je serai le batteur. J’ai suivi des cours avec Roland des compositions comme l’Alleluia ou Viderunt Omnes m’a
Kohloff, un très grand musicien qui deviendra plus tard influencé pour des œuvres comme Four Organs, Music for
le premier timbalier de l’Orchestre philharmonique de Mallets ou Music for 18 Musicians. Proverb est un hommage
New York. J’ai donc eu une excellente formation, sans à Pérotin

SCÈNE / Page 75
SCÈNE PORTRAIT

© ANTOINE FRIBOULET

La Madeleine de Fouad
Avec Fêu, Fouad Boussouf rend hommage aux femmes qui virevoltaient autour de lui dans son village
natal. Portrait d’un enfant du Maroc devenu un des chorégraphes les plus recherchés d’aujourd’hui.
Par Thomas Hahn

D
ix danseuses marchent, courent et semblent » Reflet de cette féminité insomniaque, Fêu est
convoiter un état de transe. En cercle. Où aussi la pièce miroir de Näss, évoquant la facette
crépitent toutes sortes de feux imaginaires, masculine de cette même vie, entre cultures
de l’immanent et sacré au profane et explo- traditionnelles et contemporaines. Longtemps,
sif, brulant sous la peau comme sous les pieds. le jeune artiste ne sut pas quelle serait sa voie.
Ces dix femmes sont la rémanence des jeunes Hip-hop, danse contemporaine et autres arts
années du chorégraphe qui passa son enfance du cirque composaient son univers artistique,
dans un bourg marocain, « un contexte très en expansion permanente mais encore en mal
populaire et rural », entouré de la gent féminine de définition. Sa fraîcheur et sa soif, mais aussi
où l’agitation fut permanente : « Ma mère, je ne son côté brouillon de l’époque sautent aux yeux
l’ai jamais vue dormir. Quand je me levais, elle quand on revoit aujourd’hui les extraits filmés de
était déjà debout. Et c’était encore elle qui me Déviation, créé en 2008 : une pièce pour quatre
couchait. Nous étions beaucoup d’enfants, et pas danseurs autour d’une voiture qui fait le lien
seulement de ma famille. Il y avait du mouvement entre les banlieues et l’intra-muros, les périphé-
continuel, offrant très peu de temps de repos. ries et les centres, opportunément jouée dans

Page 76 / TRANSFUGE
PORTRAIT SCÈNE

l’espace public des banlieues. Mais on y perçoit ditionnelles de son village d’enfance. Exit le
aussi l’expression d’un questionnement sur son rap, Boussouf sait finalement à quels sons se
rôle au-delà de la création chorégraphique ; il vouer. Aussi Fêu, dernière-née d‘une belle série
interroge sa position, à cheval entre les hémis- d’hommages au Maroc, puise son énergie dans
phères urbains et les rives de la Méditerranée. une logique de retour aux sources, autant par la
Une face de lui demeurait absente : les chants musique diablement électro-percussive que par
et danses de son Maroc natal. le mouvement. Tout cela, sans nostalgie aucune.
La culture gnawa et ses fêtes ne sont ici pas le
De l’Aube à Sidney point de départ, mais accueillies dans un univers
Quand Fouad Boussouf arrive en France, à contemporain où la revendication féminine dans
huit ans à peine, ses parents s’installent dans la diversité des corps et des styles, fait écho au
l’Aube, entre Paris et Reims. Il tombe alors sur mouvement d’émancipation occidental né dans
un pays dont la jeunesse, surtout dans les ban- les années 1970 qui résonne jusqu’au Maroc
lieues, est happée par la vague hip-hop. Ou plus actuel. Et si Fêu rebondit sur Näss, il faut aussi
précisément, la vague déversée par le compo- compter, parmi les sources, Burn to shine, à la
siteur, DJ et animateur Sidney, qui signe alors fois un film et une installation vidéo, réalisée

« Je n’ai jamais vu
ses premières apparitions par Boussouf et l’artiste
sur TF1 de son magazine italien Ugo Rondinone,
H.I.P. H.O.P., lui assurant une joute extatique, un
une popularité faisant de
lui aujourd’hui encore une
icône active des cultures
dormir ma mère » rite nocturne contempo-
rain dansé autour d’un feu.
« Cette œuvre cinématogra-
urbaines. On est donc dans les années 1980 phique m’a donné envie d’aller plus loin dans
et Boussouf découvre la danse telle qu’elle se ma recherche autour de la figure symbolique
pratique sur le bitume, où la gent masculine du cercle », dit le chorégraphe. Avec Fêu, « une
en baskets tourne sur le dos et sur la tête, dans pièce de joie et d’engagement », il arrive au bout
le but d’éventuellement faire tourner la tête du cercle, ce qui est plus paradoxal encore que
des filles. Il aurait pu en rester là, dans l’esprit toute quadrature.
du « mouv’ » et la veine des battles, où tout se Désormais Boussouf est installé au Havre, où
définit à partir des styles du hip-hop comme cette pièce féminine et survoltée est sa première
le break, le locking ou le smurf. Pour le Fouad création en tant que directeur du Centre cho-
adolescent il était alors facile d’oublier les sons, régraphique national, judicieusement nommé
les odeurs et autres sensations de son enfance, Le Phare, comme pour évoquer ces feux qui
d’autant plus qu’il se lança rapidement dans un guident les navires arrivant de Rabat ou d’ail-
autre mouvement, également en plein essor : la leurs. Entre-temps, l’idée de renouer avec le
danse contemporaine. Ainsi mûrit en lui une Maroc voire l’Afrique, ainsi qu’avec l’intensité
mise en perspective de la danse urbaine, l’ame- du lien entre les êtres, l’a mené aussi jusqu’au
nant vers une réflexion sur l’identité même de Ballet du Grand Théâtre de Genève, troupe
ce phénomène, artistique et en même temps de haut vol pour laquelle il vient de signer Via,
sociétal. Pourtant, à l’époque Boussouf n’en
est pas encore au point de porter un regard
ballet « primitif » au sens noble du terme, où il
persiste dans sa réappropriation de la transe et
FÊU
de Fouad Boussouf,
sur son propre parcours. Ça viendra, plus tard. l’évocation de la communauté primordiale avec Plaisir, Théâtre Coluche
(avec le Théâtre
Déjà, en 2010, il sent le temps venu de fonder ses archétypes humains et cinétiques. Et il garde de St-Quentin-en-
sa propre compagnie. Il l’appelle Massala, à précieusement dans son répertoire une pièce Yvelines), les 2 et 3
l’instar de ce mélange indien de cardamome, autour d’Oum Kalthoum, car la diva égyptienne février, Le Cratère,
Alès, le 7 février,
cumin, cannelle, girofle, gingembre, coriandre fait partie de ses grands souvenirs musicaux. Cet Théâtre de Nîmes, le
et tant d’autres parfums, comme pour souligner Oüm, autre grand succès de Boussouf, navigue 9 février
son désir de mélanger les goûts et les couleurs, entre musique rock, danses néotribales et poésie
les danses et les cultures… soufie, où les vers extraits des Quatrains d’Omar OÜM
Eaubonne, L’Orange
Khayyam, poète persan du XIe siècle, rendent
L’aboutissement du cercle
bleue, le 1er février,
hommage à l’amour et aux plaisirs des sens. Théâtre de Rungis,
le 6 février, Cachan,
Ensuite arrive l’envie d’ouvrir les portes de De Näss à Fêu, en passant par Oüm, Boussouf a Théâtre Jacques Carat,
son studio aux réminiscences des danses tra- trouvé sa boussole. le 8 février

SCÈNE / Page 77
SCÈNE REPORTAGE

L’Autre Schubert
L’Autre Voyage nous plonge dans la musique de Schubert, grâce à la metteure en scène
Silvia Costa et au chef Raphaël Pichon. Descente dans les répétitions à l’Opéra Comique.
Par Oriane Jeancourt Galignani

© STEFAN BRION

Stéphane Degout et Silvia Costa au cours des répétitions de l’Autre Voyage

L
a musique de Schubert est une invitation au voyage. étrangement travesti en chirurgien et coiffé d’une per-
Sans doute parce que le compositeur a écrit le voyage ruque. Et ce dans un décor de morgue, tournant autour
le plus inoubliable du romantisme, Winterreise. Mais le d’une table de dissection. Dont on se murmure qu’il
projet qui s’apprête aujourd’hui à être créé à l’Opéra ne manque que la machine à coudre pour nous inviter
Comique nous appelle à « l’Autre Voyage ». Un voyage dans un univers surréaliste tel que Silvia Costa nous
fantastique et intérieur, qui, à l’image du Winterreise, y a habitué ces dernières années. Car si l’on observe
nous mène sur les traces du deuil. Ici, vers une possible avec surprise sa détermination et sa précision dans le
renaissance. Une oeuvre inédite, dont la partition a été travail qu’elle mène pour agencer ce moment central
composée, ou plutôt recomposée, par le chef Raphaël du spectacle, on reconnaît aussi les signes de l’univers
Pichon, à partir d’extraits d’opéras inachevés, de lie- si singulier qu’elle a imposé depuis quelques années
der, de mélodrames de Schubert, (agrémentés d’une sur les scènes européennes. Car au gré des gestes de
ou deux citations d’autres compositeurs, dont Brahms), Stéphane Degout, chorégraphie et théâtralité se mêlent
au cours de ses trente et-une années d’existence. Si dans une atmosphère au bord de l’onirisme. Un univers
l’on connaît le goût, et la virtuosité, de Raphaël Pichon cher à Silvia Costa.
pour cet exercice de réinvention d’une œuvre, il est plus
étonnant de découvrir en ce jour de répétition la jeune Ambiance à la Mary Shelley
metteure en scène Silvia Costa, au plateau, dirigeant les La jeune Italienne, qui a longtemps travaillé avec
chœurs de Pygmalion et le baryton Stéphane Degout, Roberto Castellucci, nous raconte la genèse de cet Autre

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REPORTAGE SCÈNE
Décors en répétitions
de l’Autre Voyage

y a trois ans, un conte noir, mâtiné


d’enfance. Même vision dans l’une
de ses premières pièces présentées
en France, Poil de Carotte. Il y aurait
donc une alliance de la mélancolie
et de l’enfance chez la femme qui
nous fait face, aux sourcils hauts et
à la voix chaleureuse.
Mais une question demeure : si
les étapes du voyage sont très claires
lorsqu’elle les exprime, comment en
moins de deux heures, faire passer
© STEFAN BRION l’intensité d’une telle histoire ?
« Raphaël s’est laissé guider par le
potentiel émotif des œuvres pour les
Voyage, alors que nous nous sommes retrouvées choisir, et Schubert est l’auteur d’une musique
à la fin de la répétition dans une loge de la salle extrêmement émouvante. Voilà d’ailleurs pour-
Favart : « Je pars toujours d’un tableau. Pour quoi on s’est permis de réécrire cinquante pour
moi, l’image définit l’action des corps. Je dois cent des livrets afin que le texte raconte notre
toujours savoir d’abord où on est. ». Se fondant histoire, et que l’on rétablisse le pouvoir de la
sur la musique, « toujours, je l’écoute à l’infini parole. D’habitude, je me laisse guider par le
jusqu’à ce que surgisse quelque chose », elle forge livret, autant que j’essaie de le dépasser, alors
des images. « Ici, on est parti d’une atmosphère : que cette fois, on a pu intervenir immédiate-
Schubert m’a évoqué une ambiance de manoir, ment dans le livret, ce qui m’a permis de me
d’œuvre gothique, d’un romantisme noir à la concentrer sur les émotions des personnages. »
Mary Shelley. Nous savions donc qu’il nous fau- Pour ce projet, Silvia Costa a fait la connais-
drait partir de la morbidité, pour accomplir un sance des solistes, Stéphane Degout, mais aussi
voyage vers autre chose. » Puis elle élabore, avec Siobhan Stagg, Laurence Kilsby, et l’enfant Chadi
Raphaël Pichon, ce qu’ils appellent un « scé- Lazreq. « J’aime travailler avec eux un peu plus
nario », et ce mot traduit quelle forme libérée tôt, en amont ». Puis elle a rencontré les chœurs,
des conventions de l’opéra, ils conçoivent. « J’ai dont la Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique
proposé à Raphaël au départ une histoire très qui participera au spectacle. « Je travaille avec
simple : un médecin-légiste fait une autopsie, les acteurs et les solistes comme je sculpterais
et peu à peu découvre que cette autopsie est un des sculptures. Je regarde comment les corps
moyen pour lui d’accomplir un voyage en lui- s’engagent, et je tente de les supporter à travers
même, à travers sa souffrance, et la perte de son leurs gestes. Je parle aux solistes aussi, je leur
enfant. » Au premier abord, précise-t-elle en me donne des images, afin que des choses se passent
montrant derrière elle le décor de la morgue, dans leurs visages. ».
« c’est naturaliste, et en même temps on est Silvia Costa ne se contente pas dans L’Autre
dans un monde épuré, hors dimensions, pour Voyage de son onirisme premier : à la fin du spec-
rendre aussi une atmosphère de cauchemar. tacle, elle fait appel à des images d’archives, qui
On dit souvent que lorsqu’on traverse un deuil, viendront bouleverser la fiction : « Je crois que
on perd toute force vitale, et atteint un état de je cherche par-là à mettre en valeur l’attention L’AUTRE
mort apparente, et je voulais montrer cela sur aux détails de nos existences. Il faut se souvenir
scène. On commence en extérieur, dans la nuit, que si nos vies sont banales, elles forgent aussi
VOYAGE
tableaux lyriques sur
et puis peu à peu, on va s’avancer vers un univers notre seule mémoire, et notre seul héritage. la musique de Franz
Schubert, direction et
plus proche du mien, poétique et abstrait. La Schubert va mener le spectateur à une puis- conception musicale
présence des enfants, dans une deuxième partie, sante émotion, parce qu’il a vraiment réussi Raphaël Pichon, mise
amène l’énergie de la métaphore. Ils incarnent à exprimer son combat intérieur, à travers la en scène et décors,
Silvia Costa, Opéra
le soin, ils permettent d’apaiser la souffrance des musique. J’aimerais que le spectateur, grâce à Comique, du 1er au 11
adultes. Ils sont aussi une émanation de l’enfant sa musique, se rende aussi compte de la beauté février
mort. L’homme incarné par Stéphane Degout des choses qu’il possède, et qu’un jour il perdra. Et à noter le Le Voyage
a perdu son enfant, il doit accomplir le voyage Je crois que nous sommes beaucoup faits de d’Hiver de Schubert,
du deuil, pour laisser partir son enfant. » Les ce que nous perdons. » A l’écouter, il s’avère interprété par Stéphane
Degout et Alain Planes
enfants sont déjà apparus dans l’univers de Silvia possible que cet « autre voyage » soit lui aussi au piano, à l’Opéra
Costa, notamment dans Intérieur au Châtelet il un voyage d’hiver… Comique, le 14 février

SCÈNE / Page 79
SCÈNE CRITIQUE

qui parfois jouent masqués, sont intégrées dans un


flux incessant mêlant musique et bruits souvent
déformés. À cela s’ajoute l’utilisation de caméras
qui permettent d’intrigants effets d’échelles tout
en créant un rapport ingénieux entre ce qui est
visible sur scène et les images projetées, les deux se
mélangeant parfois de façon étonnante. Certains
objets, un cendrier débordant de mégots, des
boules à neige, des statuettes de la Vierge, des fusils,
prennent des proportions énormes, évoquant une
© DOUGADOS MAGALI esthétique inspirée de l’expressionnisme. À cela
s’ajoute la présence de pigeons ou de corbeaux

À coups portants
bien réels qui de temps à autre envahissent la
scène, soulignant l’atmosphère de déréliction
dans laquelle vivent les époux Konrad.
Après épuisement de la fortune de sa com-
Avec Ils nous ont oubliés, Séverine Chavrier signe une adaptation pagne, virtuellement ruinés, ils se sont installés
à la fois expressionniste et baroque du roman La Plâtrière. à La Plâtrière, dont selon Konrad, le calme et
l’isolement seraient favorables à son travail.
Par Hugues Le Tanneur
Pour se protéger des agressions extérieures, ils
ont acquis toute une panoplie d’armes à feu.

D
Régulièrement Konrad se livre sur son épouse
ès le début du spectacle, on détruit un mur immobilisée dans un fauteuil à des expériences
à coups de hache. C’était le seul moyen pour étudier l’évolution de ses capacités auditives.
apparemment pour entrer dans la Plâtrière, Aussi maniaque qu’impitoyable ce sont en fait de
ancienne usine à chaux isolée au cœur d’une véritables séances de tortures qu’il lui impose. « Le
forêt épaisse et reconvertie en place forte barrica- traité sur l’ouïe exigeait qu’elle se sacrifiât à lui
dée de tous côtés. Par cette irruption violente en sans trêve », écrit Bernhard. Pour la récompenser
pleine nuit de Noël perturbée par les aboiements il lui lit des extraits d’Heinrich von Ofterdingen de
d’une meute de chiens, Séverine Chavrier nous Novalis. Et s’il est mécontent d’elle il lui inflige
fait pénétrer dans son adaptation du roman de des passages d’Une mutation vers le mieux de son
Thomas Bernhard, La Plâtrière, intitulée Ils nous auteur préféré, Kropotkine.
ont oubliés. Enfermés dans La Plâtrière, ils se font appor-
Ces premiers coups ne sont que le prélude à ter leur repas depuis le village le plus proche et
un spectacle où le moins qu’on puisse dire, c’est s’agacent quand le livreur a du retard. D’où le titre
que ça cogne abondamment et de partout. Il y du spectacle, Ils nous ont oubliés. Ils ont parfois de
a, par exemple, ces personnages représentés par la visite : un voisin, un architecte, un médecin qui
des mannequins qui en prennent plein la figure apporte des médicaments pour Madame Konrad.
quand l’un ou l’autre se défoule contre eux. Il y Difficile de restituer au théâtre le martèlement
a les coups frappés à la porte du domaine et qui obsessionnel et l’ironie féroce de Bernhard. Au
dérangent systématiquement Konrad, habitant début du spectacle, comme au début du roman,
avec son épouse infirme de la Plâtrière, dans ses Madame Konrad est morte, tuée d’un ou de
tentatives de rédiger le traité sur l’ouïe auquel il a plusieurs coups de fusil par son époux dans un
consacré sa vie entière, mais dont pas un seul mot accès de démence.
n’a encore été couché sur le papier. Il y a aussi les Le roman ne cherche pas tant à expliquer son
coups assenés par Konrad quand de rage, il frappe acte qu’à nous faire entrer de plain-pied dans les
son front contre les murs. Précisons que les coups obsessions à la fois géniales et finalement stériles
en question démultipliés par des effets sonores d’un homme qui échoue à accomplir la tâche
résonnent de façon vertigineuse, quand ils ne sont impossible qu’il s’est fixée. De cet aspect, le spec-
ILS NOUS ONT pas relayés par des roulements de percussions. tacle de Séverine Chavrier ne rend compte que
OUBLIÉS Pour transposer au théâtre le texte de Bernhard, de façon anecdotique. Plus proche de The Shining
d’après La Plâtrière de Séverine Chavrier a mis en place un dispositif à la de Stanley Kubrick que de l’esprit de Bernhard,
Thomas Bernhard, Théâtre
de la Colline, jusqu’au fois scénographique et sonore placé sous le signe Ils nous ont oubliés se perd parfois dans un excès
10 février de l’outrance. Les voix amplifiées des comédiens, d’effets sonores et visuels.

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CRITIQUE SCÈNE

Le rêve éveillé
d’Emmanuel
Demarcy-Mota
Avec Le Songe d’une nuit d’été, Emmanuel
Demarcy-Mota et la troupe du Théâtre de la
Ville cheminent dans le sombre onirisme de
Shakespeare. Saisissant.
Par Oriane Jeancourt Galignani

© NADÈGE LE LEZEC

L
e Songe appelle le songe. Shakespeare a écrit cauchemars de Goya, dévoile la violence sous-
avec Le Songe d’une nuit d’été l’une des plus jacente de la nature présente sur scène. Mais c’est
belles pièces sur son métier : maître des Puck qui définitivement nous mène dans le rêve
illusions. Ici, tous les personnages sont vic- éveillé de Demarcy-Mota : le metteur en scène
times, dispensateurs ou récipiendaires, de l’illu- a eu l’idée de génie d’incarner ce personnage
sion collective, au gré d’une nuit de poursuite éminemment shakespearien, non par un, mais
sensuelle, où chacun ne sait plus réellement trois acteurs : Ilona Astoul, Edouard Eftimakis,
qui il désire. Tous cherchent l’illusion, autant et Mélissa Polonie sont trois visages, corps, par-
qu’ils la craignent. À tel point, qu’il faudra une faitement coordonnés, de Puck. Apparaissant
reine, à la fin de la pièce, pour ordonner aux et disparaissant au diapason de la montée du
personnages d’aller dormir, afin de mettre fin chaos dans la pièce, ces trois Puck donnent par
à cette dangereuse dérive. Sinon quoi ? Ils ris- leur chorégraphie le rythme. Et l’on discerne
queraient, par le théâtre, de saisir l’absurdité du comme les différentes sociétés qui se côtoient sur
pouvoir. On le sait au moins depuis sa création scène, les « artisans », c’est-à-dire les acteurs, les
de Six personnages en quête d’auteur, Emmanuel créatures fantastiques, et les humains, avancent
Demarcy-Mota aime les prestidigitateurs, et ensemble vers une issue inquiétante. Ainsi, lorsque
les pièces qui nous placent au plus trouble des Puck verse le nectar d’amour aux Athéniens,
psychés individuelles et collectives. Mais ici, il l’ordre se renverse, et c’est moins le rire qui
va plus loin, offrant la peinture d’un monde à en ressort, que la panique. Telle que la joue
multiples dimensions, dominé par des forces avec justesse Elodie Bouchez, Héléna soudain
difficilement contrôlables. D’abord par l’extraor- adulée après avoir été fuie, qui observe les trois
dinaire scénographie qu’il met en place : plateau autres acteurs avec un effroi, que l’humour des
à différentes profondeurs, jeux d’ombres, arbres dialogues ne chasse jamais tout à fait de son
qui glissent d’un bord à l’autre, trappes dans la visage. Même chose dans le public : si l’on rit,
scène qui permettent aux acteurs d’apparaître c’est aussi pour chasser l’angoisse qui s’exprime
ou de disparaître. Le tout baigné dans un jeu sur scène. Le désordre qui nous est présenté
de lumières et de fumée. La forêt de ce Songe sous la lune de cette nuit est terrifiant, et les
emprunte aux forêts mythologiques sa nature acteurs le jouent tous ainsi. Nul hasard enfin
de seuil vers d’autres réalités. À cette atmos- que l’on retrouve sur scène Jauris Casanova, LE SONGE
phère, répondent les créatures fantastiques : roi Gérard Maillet ou Valérie Dashwood, figures D’UNE NUIT
et reine des fées interprétés avec une sensualité du premier Shakespeare monté il y a plus de D’ÉTÉ
de William
féroce par Gérard Maillet et Valérie Dashwood, vingt ans par Emmanuel Demarcy-Mota, Peine Shakespeare, mise
nous donnent un avant-goût de ce qui se trame d’amour perdue : ils nous donnent le la de cette en scène Emmanuel
Demarcy-Mota, Théâtre
au fond des bois. Au centre de la pièce, l’arri- valse avec l’irrationnel que le metteur en scène de la Ville, jusqu’au 10
vée de Bottom, monstre comme échappé des instaure avec Shakespeare. février

SCÈNE / Page 81
SCÈNE CRITIQUE

Le génie du génome
David Geselson mêle récits intimes et grande histoire dans cette
fresque passionnante créée au dernier festival d’Avignon.
Par Hugues Le Tanneur

« Ne vous approchez pas, je vais vomir. »


C’est qu’on appelle une entrée en
matière. Le sol tremble. Panne d’électri-
cité : la scène est plongée dans le noir.
Nous sommes au sous-sol d’un immeuble. La
femme qui se sent mal s’appelle Rosa. Quand
elle a peur, elle vomit. Cela se passe en 1986
à San Francisco, juste après la catastrophe de
la salle, on a distribué aux spectateurs un caillou
noir. Il s’agit de fragments de météorites tom-
bés sur terre il y a trente-cinq ans est-il expli-
qué au public dans une séquence qui rappelle
Mnemonic, création de Simon McBurney, dont
l’esthétique a évidemment inspiré cette mise
en scène foisonnante. Ici aussi il s’agit d’inter-
roger le passé et la mémoire. Mais comment
Tchernobyl. Rosa participe à un congrès sur s’y prendre ? « On va faire parler le silence »,
la biologie moléculaire. À ses côtés Lüdo, un dit un des personnages. Dans ce qui ressemble
chercheur. Il la rassure. Elle l’étreint. C’est le à une exploration centrée sur les origines de
début d’une relation amoureuse. l’être humain, David Geselson introduit des
Il fallait toute l’ingéniosité de David Geselson événements perturbateurs comme l’assassinat
pour nouer en quelques minutes les fils d’un spec- du Premier ministre israélien Yitzhak Rabin
tacle où s’entrecroisent plusieurs récits articulés en 1995 à Tel Aviv, compliquant le processus
autour de la quête passionnée par un groupe de paix initié dans le cadre des accords d’Oslo
de scientifiques de l’ADN des Néandertaliens. conclus deux ans plus tôt avec les Palestiniens.
Ainsi se déploie Neandertal, création présen- La fracture aggravée dans la société israélienne
tée au dernier festival d’Avignon, librement entre religieux et laïcs à la suite de cet assassinat
inspirée du livre, Neandertal, à la recherche des souligne, selon le metteur en scène, les effets
génomes perdus, autobiographie du paléogéné- dévastateurs de l’instrumentalisation du passé
ticien, prix Nobel, Svante Pääbo, ainsi que des au service d’une idéologie dont l’unique but
vies des chercheurs Rosalind Franklin, Craig est d’accaparer toujours plus d’espace, au lieu
Venter, Maja Paunovic et Gregor Mendel. Les de vivre en bonne intelligence avec ceux qui
lieux, les époques, les événements se télescopent, habitent cette terre depuis toujours.
San Francisco, Munich, Zagreb… mêlant his- De guerre, il est encore question quand c’est
toire intime des protagonistes et péripéties en désormais sur des corps tombés lors des combats
relation avec leurs efforts pour mettre à jour en ex-Yougoslavie qu’on s’apprête à chercher des
l’ADN du proche cousin d’homo sapiens. David traces d’ADN. En mission à cet effet dans un
Geselson aime situer ses spectacles au sein de laboratoire à Zagreb, une scientifique atteinte
NÉANDERTAL vastes perspectives n’hésitant pas à jouer sur d’une maladie dégénérative – sa mémoire
Écrit et mis en scène les effets d’échelle entre l’infiniment grand « fond comme une glace » – enregistre pour
par David Geselson, au
Théâtre Gérard Philipe, et l’infiniment petit. « Qui étaient les parents sa fille ses dernières paroles dans une suite de
Saint-Denis, du 28 février d’Adam et Eve ? », interroge Lüdo, exprimant à monologues de plus en plus affolants avant de
au 11 mars. Puis du 15 sa façon comment leurs recherches impliquent sombrer entièrement. Dense et touffu, drôle
au 17 mars au Théâtre-
Sénart, Sénart ; le 21 la question de la filiation. Problème : quand et touchant, ce spectacle, incontestablement
mars à Saintes ; du 10 au on meurt, l’ADN meurt aussi. Et pourtant on le plus ambitieux à ce jour de David Geselson,
12 avril à Reims ; du 22
au 25 mai à la Comédie a bel et bien trouvé des traces d’ADN sur des est servi par une troupe d’acteur hors pair qui
de Genève momies égyptiennes. Avant qu’ils entrent dans contribue amplement à sa réussite.

Page 82 / TRANSFUGE
CRITIQUE SCÈNE
Un chef-d’œuvre de Krystian Lupa
La pièce devait faire l’évènement du festival d’Avignon, elle est finalement le point d’orgue de ce
début d’année à l’Odéon : Les Emigrants de Krystian Lupa offre une grande leçon de théâtre.
Par Oriane Jeancourt Galignani

J
e crois n’avoir jamais réellement compris ce même hôpital, et à recevoir le même traitement
que signifiait l’expression « le temps long », d’électrochocs que l’homme qu’il aimait ; sur
avant d’avoir lu W.G. Sebald. Peut-être même scène, il se déshabille avec une telle méthode
avant d’avoir vu Les Emigrants mise en scène dans chacun de ses gestes, qu’il s’extirpe de la
par Krystian Lupa au théâtre de l’Odéon en ce réalité, pour rejoindre le lieu de jonction entre
mois de janvier. Spectacle long et lent, qui est passé et présent que Sebald a poursuivi dans toute
une épiphanie. Car il nous emporte et nous tient, son œuvre. Lupa, pour ce qui s’annonce comme
en plus de quatre heures d’images, de jeu, et de l’une de ses dernières pièces, tente plus que jamais
paroles retenues. Faire le procès de l’ennui à ce d’atteindre ce lieu. Comme Sebald, et comme il l’a
toujours fait, il se fonde sur un dialogue
entre images et théâtre : Les vidéos aux-
quelles il nous a habitués interviennent
au cours de la pièce de manière régulière,
offrant une profondeur de champs et, par
leur lumière extrêmement soignée, une
dimension onirique au plateau. On retien-
dra l’une des premières qui voit l’instituteur
Paul Bereyter s’allonger sur les rails, dans
un paysage bucolique alpin, retirer ses
lunettes, et attendre, visage filmé en gros
plan, l’arrivée du train. Paul Bereyter, que
Manuel Vallade incarne avec un jeu à la
fois expressionniste et profond, s’avère le
personnage le plus émouvant du livre de
Sebald : jeune Allemand qui refuse de voir
la montée du nazisme, passionné par son
© SIMON GOSSELIN métier d’enseignant, drôle et vif, amoureux
d’une jeune juive, puis renvoyé dans les
années trente parce que lui-même fils d’un
spectacle n’a aucun sens : le temps est son sujet, demi-juif, mais s’obstinant de manière incompré-
la lenteur son essence, et le silence, sa matière hensible à rester en Allemagne, sous les yeux de
première. Nous sommes chez Sebald, nous sommes ses anciens élèves, dont le jeune W.G. Sebald.
dans la mémoire du XXe siècle, nous sommes Cet homme, on le voit dans deux longues scènes
parmi les personnages des Emigrants qui meurent tourner en rond face à deux femmes, dans une
de solitude et d’impuissance. Lupa parvient à chambre semblable, mais à trente ans d’intervalle.
nous faire ressentir tout cela, de bout en bout de La première fois, Paul fait face à Helen, splendide
son spectacle. Le metteur en scène polonais a eu Melodie Richard, dont le spectateur sait qu’elle
l’intuition géniale de donner à voir dans le corps mourra quelques années plus tard à Auschwitz.
des acteurs le noyau de la pensée de Sebald : la Paul ne parvient pas à entendre l’aveu de terreur
vivante imprégnation de l’Histoire. De le trans- de la jeune femme qui pressent sa fin, sans savoir
mettre dans chacun des gestes, des intonations, la nommer. La deuxième fois, après-guerre, il
des situations des acteurs. Une scène à la fin du tourne face à Lucy, Monica Budde qui, dans un jeu
spectacle résume cette ambition : le personnage las et tenu, tente de le ramener à la vie. Les deux
du vieil Ambrose Adelwarth, ancien majordome scènes rappellent le principe circulaire qui nous
allemand incarné avec prestance par Jacques relie à nos erreurs passées, à l’histoire, comme
Michel, est interné dans l’hôpital psychiatrique aux êtres qui disparaissent. Sebald, qui a quitté
américain où, des dizaines d’années auparavant, son pays, abandonné son prénom allemand et fait
son jeune amant juif est mort de désespoir. Cosmo le choix d’écrire en anglais, sait de quoi il parle.
est devenu fou dans les années 1940, de savoir ce Et la scénographie d’un palais en ruines qui ne
qui avait lieu en Europe, la destruction des Juifs, quitte pas la scène en dit assez long sur l’Europe LES ÉMIGRANTS
alors que lui continuait à vivre près de New York, dans laquelle se débattent les personnages. Un d’après W.G. Sebald,
mise en scène Krystian
dans la vaste maison de son père. Trente ans plus monde que Krystian Lupa a su faire revivre de Lupa, théâtre de l’Odéon,
tard, Ambrose demande à être interné dans le manière magistrale. jusqu’au 4 février

SCÈNE / Page 83
SCÈNE CRITIQUE

« L’apnée, métaphore
des rapports amoureux »
À La Colline, la jeune comédienne et metteure en scène grecque
Danai Epithymiadi présente Tout le temps du monde, sur la plongée,
l’amour, le deuil. Rencontre avec un univers singulier.
Par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore
© DR

Q
uelle est la genèse de cette création ? la réalité – y compris dans une réalité très terre
Un premier embryon de ce qui allait à terre dans sa façon de vouloir embobiner ses
devenir la pièce de théâtre Tout le temps clients potentiels – il est également du côté de
du monde a d’abord donné lieu à un court- l’Inconnu, et donc du fantasme, mais il apporte
métrage cinématographique éponyme. Au cœur aussi des respirations comiques indispensables
de cette œuvre, un des monologues de la pièce à cette plongée dans les ténèbres.
constitue la voix off centrale qui oriente le spec-
tateur à travers la pièce qui joue des associations Vous évoquez un monde invisible. Que repré-
d’idées et d’images qu’elles soient hyperréalistes sente-t-il pour vous ?
ou poétiques. L’image motrice de tout ce récit Le monde invisible qui transparaît dans la
est l’analogie que l’on peut faire entre le masque pièce peut faire l’objet de lectures très diverses.
à oxygène d’une mère malade et le masque de Il est matériel et littéral lorsqu’il s’agit de l’abysse
plongée de cette dernière en bonne santé. Ce sous-marine explorée par Christina dans ses
prisme me permet de tisser des souvenirs de plongées libres en apnée, mais se révèle plus
natures opposées selon qu’ils appartiennent à ambigu selon les personnages considérés. Ainsi,
l’une ou l’autre période de la vie de cette femme. certains choisiront-ils de voir dans la figure du
médium uniquement l’arnaqueur, le profiteur
Qu’est-ce qui vous a inspiré ? des malheurs et du désœuvrement d’autrui,
Tout comme Christina, le personnage principal quand d’autres le suivront plus volontiers dans
de mon récit, j’ai dû faire face au deuil de ma les méandres de ses divinations et de ses séances de
mère. Comme on passe par différentes phases spiritisme. Mais comme l’ensemble des situations
de deuil, je suis passée par différentes phases de la pièce est marqué du sceau de l’imaginaire
d’écriture. Puis le temps passant, j’ai voulu me de Christina, chaque apparition de personnage,
réapproprier mes souffrances et mes textes pour y compris d’outre-tombe pour l’un d’eux, n’a
y trouver ma voie. Le caractère très morcelé pas à être interprétée de manière littérale, mais
et disparate des émotions ressenties aux diffé- simplement poétique, voire ludique.
rentes étapes du deuil, ainsi que la très grande
diversité des textes que j’avais accumulés m’ont Comment avez-vous appréhendé le plateau ?
donné l’idée d’un amnésique, un personnage Dès l’écriture du spectacle, les images fonda-
sans souvenirs hormis quelques bribes de vie mentales du texte ont inspiré une grande partie
et de paroles. de la mise en scène - comme l’analogie évoquée
précédemment entre les masques, celui à oxygène,
À travers ce récit de vie, vous conjuguez celui de plongée, ou encore la chorégraphie très
réalité, spiritisme et fantasmes. Qu’est-ce qui codifiée des couples de plongeurs en apnée libre
vous intéresse dans ce mélange des genres et qui est comme une grande métaphore des rap-
des idées ? ports amoureux ou des relations parents-enfants.
C’est à l’aune de cette hétérogénéité de sen- La grande difficulté pour moi tenait plutôt au
timents et de matériaux qu’il faut comprendre fait de devoir sans cesse passer de la position de
le mélange des genres proposé par le spectacle. metteuse en scène à celle d’interprète. À cette
On y passe de séquences réalistes en chambre double difficulté s’en ajoutait une troisième, celle
d’hôpital à des séquences plus contemplatives ou d’être autrice et de parfois manquer de recul.
TOUT LE TEMPS oniriques dans les fonds marins, avant d’aller vers Mais j’ai pu compter sur mon partenaire de jeu
DU MONDE le fantastique – voire le comique burlesque. À ce et complice Giannis Karaoulis, ainsi que sur les
de Danai Epithymiadi à La
Colline, théâtre national, titre, le personnage du médium est fondamental membres de l’équipe artistique. Ils ont tous été
du 30 janvier au 11 février dans le spectacle car tout en ayant un pied dans précieux dans cette création.

Page 84 / TRANSFUGE
o
d
À la Maison de Ballet de
la danse, Lyon 8e l’Opéra de Lyon

Centre dramatique
national
de Saint-Denis
DIRECTION
JULIE DELIQUET

Marlene
Neandertal Monteiro Freitas
TEXTE ET MISE EN SCÈNE Canine
Jaunâtre 3
DAVID GESELSON

28 fév.
11 mars 2024 5 — 8 mars 2024
z
20 minutes de Châtelet Navettes retour Restaurant le midi en semaine
12 minutes de la gare du Nord. à Saint-Denis et vers Paris. et les soirs de représentations.

RÉSERVATIONS www.
01 48 13 70 00 — [Link] theatregerardphilipe L’Opéra national
de Lyon est
[Link] .com conventionné
par le ministère
de la Culture,
la Ville de Lyon,
la Métropole
de Lyon et la Région
Auvergne-Rhône-Alpes.

Le Théâtre Gérard Philipe, Photographie :


© Ascaf [Link]
centre dramatique national de Saint-Denis,
est subventionné par le ministère
Design :
ABM Studio
04 69 85 54 54
de la Culture (DRAC Île-de-France),
la Ville de Saint-Denis, le Département
de la Seine-Saint-Denis.
Photographie
Simon Gosselin
Graphisme
Poste 4 + Le Futur
18 € #operadelyon [Link]
→ 40 € 04 72 78 18 00
SCÈNE CRITIQUE
Paroles et musique
Dans Live Stéphanie Aflalo explore la relation entre une star de pop et son public.
Un spectacle solo qui déconstruit les codes du concert, typique de son humour.
Par Hugues Le Tanneur

I
l y des moments où quelque chose s’intensifie. était un écrivain comique ça se saurait. « En fait,
Longtemps Stéphanie Aflalo a été actrice. Sa il y a souvent de l’humour chez Wittgenstein,
présence dans les spectacles de Yuval Rozman, en particulier dans sa façon de raisonner par
Tunnel Boring Machine, The Jewish Hour ou Ahouvi l’absurde », insiste la metteure en scène qui paral-
a quelque chose d’évident comme si elle ne jouait lèlement à sa formation de comédienne a suivi un
pas, mais se contentait d’être elle-même. « C’est cursus de philosophie par correspondance. Se
loin d’être le cas », corrige-t-elle.
« Yuval me propose toujours des
rôles d’héroïnes solaires aux anti-
podes de ma personnalité qui est
plutôt sombre et inquiète. » Cet
aspect tourmenté, Stéphanie Aflalo
l’évoque sur un mode volontaire-
ment décalé dans Live, son der-
nier spectacle, sorte de portrait de
l’artiste en chanteuse pop. Cette
création dont elle a écrit la musique
et les chansons déjoue avec un déli-
cieux sens de l’humour les codes
qui régissent la relation entre une
star et son public. « Je suis vraiment
partie de moi pour construire ce © DR
spectacle, même si j’ai forcé le trait
en donnant des versions exagérées
de ce que je suis. Ce qui m’intéressait, c’était passionnant pour les œuvres de Georges Bataille
d’inverser le rapport entre l’artiste, la star que et de Nietzsche, elle crée un premier spectacle
l’on adule, et le public. » solo adapté d’Histoire de l’œil.
Pour Live Stéphanie Aflalo s’est souvenue En défrichant les paragraphes rigoureusement
de ses expériences de fan quand, adolescente, ordonnés qui composent De la certitude Stéphanie
elle assistait à des concerts de Britney Spears ou Aflalo est tombée sur une mine d’or. « Je n’avais
écoutait Madonna avec ferveur dans sa chambre. encore rien lu de lui, mais j’ai tout de suite été
Enfant, elle se rêvait chanteuse ou concertiste. sensible à la transparence de sa langue. Il pose
Mais bien qu’ayant suivi une formation classique des questions comme un enfant et déroule un fil
au piano, sa technique n’était pas suffisamment étape par étape tout en interrogeant la validité du
au point pour poursuivre dans ce sens. « Le medium dans lequel il s’exprime. Il y a une poésie
théâtre a été un second choix », explique-t-elle. qui apparaît chez lui sans être recherchée, une
Un choix assumé puisqu’elle a même laissé tomber beauté bizarre qui me touche beaucoup. » Son
des études de lettres pour s’y consacrer entiè- solo sur Wittgenstein qu’elle pensait avoir écrit
rement, avec le succès que l’on sait comme en simplement pour le jouer devant quelques amis
témoignent les trois spectacles qu’elle présente connaît un tel succès qu’il ne cesse de tourner
à Paris en ce début d’année. deux ans après sa création.
Avant Live, on a ainsi pu découvrir L’Amour Ce qui l’a amenée à poursuivre dans cette
de l’art, incursion désopilante dans l’univers du voie. « Avant, l’écriture, pour moi, c’était des
musée qu’elle interprète aux côtés d’Antoine vacances à côté de mon travail de comédienne,
Thiollier et Jusqu’à présent, personne n’a ouvert mon maintenant c’est l’inverse », constate amusée
crâne pour savoir s’il y avait un cerveau dedans, inspiré Stéphanie Aflalo, qui mène désormais une double
du livre, De la certitude, de Ludwig Wittgenstein. carrière de dramaturge-metteure en scène et
Deux créations inscrites dans une série intitulée actrice. On la verra bientôt dans un spectacle
« Récréations philosophiques ». Faire rire avec de Jérôme Bel qui reprend avec elle Danse non
LIVE un texte de Wittgenstein, dont l’œuvre n’est humaine ainsi que dans Partout le feu, une créa-
de Stéphanie Aflalo, au
Théâtre de la Ville, Paris, pas des plus faciles à aborder, n’a a priori rien tion d’Hubert Colas d’après le roman d’Hélène
du 17 au 23 février d’évident. Si l’auteur du Tratactus philosophicus Laurain. Vive les vacances.

Page 86 / TRANSFUGE
CRITIQUE SCÈNE

cinée. Je voulais faire comme


elle, pouvoir un jour interpré-
ter ce genre de rôle. J’ai su à ce
moment précis que je voulais
être comédienne. »
© GILLES NJAHEUT
Après avoir débuté le
théâtre à Rotterdam, ville

Entre deux mondes


où elle a grandi, elle entre
à l’Académie de théâtre de
Maastricht, dont elle sort
A Strasbourg, Princess Isatu Hassan Bangura présente Great Apes of the West diplômée en 2020. Repérée,
elle intègre en 2021 l’ensemble
Coast, sa première performance solo, où elle part en quête de ses racines. du NTGent et joue la même
Par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore année dans Grief and Beauty de
Milo Rau. À 27 ans, ayant passé
autant de temps en Afrique

R
qu’en Europe, Princess Isatu
egard intense, sourire aux lèvres, Princess Hassan Bangura se trouve à la frontière entre
Isatu Hassan Bangura traverse l’existence deux mondes. « J’ai l’impression d’être parta-
riche des deux cultures qui l’ont construite gée entre mes deux pays, celui où je suis née et
et nourrie. Née en 1996 en Sierra Leone, celui qui m’a adoptée. J’ai ressenti le besoin de
elle fuit son pays à 13 ans pour retrouver sa mère questionner mon identité, d’aller à la rencontre
aux Pays-Bas. « De mon enfance en Afrique de de qui je suis, de raconter mon histoire, celle
l’Ouest, je garde des impressions, des souvenirs que je ne voulais pas aborder mais qui est inévi-
un peu flous. J’ai surtout des réminiscences de ma table si je veux avancer, aller de l’avant. » Puisant
famille, de mes grands-parents, de mes oncles, dans ses souvenirs, conjuguant les stigmates, les
mes tantes, mes cousins, de la manière dont j’ai traces qu’ont laissé en profondeur ses racines
été élevée, des liens très fort qui nous unissaient. africaines ainsi que ses expériences actuelles au
Je n’ai pas vu et parlé à certains d’entre eux cœur du monde occidental dans lequel elle évolue
depuis maintenant 14 ans. Ils me manquent. Ce désormais, elle tisse avec Great Apes of the West
sont des sensations assez nostalgiques, comme Coast un récit entre deux mondes, une fable où
si, finalement dans mon cœur, j’étais plus heu- se mêlent réalité, fiction, spiritualité et folklore.
reuse là-bas, avec eux, entourée de montagnes, « On aspire tous à un moment de sa vie à faire
de soleil, de sable et de mer. » le point, à conter sa propre histoire, que ce soit
La première chose dont elle se souvient quand dans les rêves pour les uns, ou par écrit pour
elle évoque son arrivée en Hollande, c’est le froid, les autres. Pour moi, c’était le moment d’être la
la perte de repère et le flux d’informations, telle propre narratrice de mon histoire, de revenir sur
une vague énorme qui la submerge. « J’étais un ce qui m’a donné envie de faire du théâtre et de
peu perdue. Je devais en peu de temps m’adap- combiner au plateau les différentes formes d’art
ter à un nouveau climat, à un nouveau pays, qui irriguent ma culture occidentale et ma culture
une nouvelle langue. Mais j’étais heureuse de ouest-africaine, sans pour autant tomber dans
revoir ma mère et surtout de découvrir enfin une forme de stéréotype. Il n’était pas question
ma petite sœur, que je n’avais vue qu’en photos que les spectateurs ne perçoivent de moi que ma
jusqu’alors. » Très vite, elle se passionne pour l’art, couleur de peau et mes racines sierra-léonaise.
elle y trouve un moyen de s’exprimer, un endroit J’espère à travers cette performance transmettre GREAT APES
avec lequel elle entre en résonnance. « Un jour, quelque chose de plus large, qui me ressemble, OF THE WEST
je suis tombée sur un film de science-fiction où mais qui me dépasse aussi. » Grâce à la magie
le personnage principal avait des super-pouvoirs, du théâtre, Princess Isatu Hassan Bangura fait
COAST
de Princess Isatu
était capable de surmonter toutes les épreuves, de son corps, de ses souvenirs, le terreau de sa Hassan Bangura,
Théâtre National de
tous les obstacles. C’était Alice dans Resident Evil, première création, une œuvre autofictionnelle Strasbourg, du 7 au 14
incarnée à l’écran par Milla Jovovich. J’étais fas- à découvrir en février au TNS. février

SCÈNE / Page 87
SCÈNE CRITIQUE
« Le village de Peter Handke,
c’est la cité où j’ai grandi »
Sébastien Kheroufi transpose la pièce Par les villages de Peter
Handke, au cœur des cités de la région parisienne où il a grandi.
Par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Q
u’est-ce qui vous a de l’Autriche de Handke à la banlieue où vous
plu dans le poème avez grandi ?
dramatique de Peter De manière assez simple, évidente. J’ai découvert
Handke ? que Peter (Handke), avait grandi dans un milieu
C’est une longue histoire, ultra-défavorisé, encore pire que dans la plupart
qui prend ancrage dans des cités. Son parcours m’a sidéré. Cela m’a dans
mon enfance. J’ai grandi un premier temps donné envie de travailler ce
dans le 92 balloté entre texte avec les élèves de l’École élémentaire Thomas
une cité la semaine et un Masaryk – Châtenay-Malabry, dans le cadre de la
foyer Emmaüs le week-end, sixième édition de Création en cours des Ateliers
entre ma mère et mon père, Médicis (dont j’étais fraîchement lauréat). Mais
© CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE
qui étaient séparés depuis pour cela, je devais obtenir les droits de la pièce.
mes deux ans. J’ai eu un Après plusieurs appels infructueux, je me suis
parcours chaotique, j’ai fait des conneries. Quand aperçu que Peter Handke vivait en France, dans
ça a chauffé pour moi, je suis parti en Angleterre. la même banlieue que moi. J’ai donc fini par aller
Pour vivre, je faisais des petits boulots. Je ne par- déposer ma demande dans sa boîte aux lettres.
lais pas la langue, mais au moins là-bas, je n’étais La démarche, j’avoue culottée (rires), lui a plu.
pas un banlieusard, un gars des cités. Cela m’a Un mois après, il a voulu me rencontrer. On s’est
permis de déconstruire finalement les modèles donné rendez-vous dans un café à Javel. Le hasard
sociétaux que j’avais en tête. J’ai commencé à est heureux, c’est là où se sont rencontrés mes
aller au cinéma dans lequel je faisais le ménage, parents. L’aventure était lancée. On a commencé
à m’intéresser à la manière dont les films étaient à échanger. L’important pour moi, il l’a ressenti,
montés, le choix des angles de vue, la manière de n’était absolument pas de dénaturer son propos,
narrer une histoire. Fort de ce bagage culturel, mais de décaler le regard. À part une quarantaine
de ce nouveau regard sur l’art, je suis rentré en de mots, qui ont été changés avec son accord, le
France et j’ai eu la chance de faire la rencontre texte est le sien, car tout ce qui est dit, la misère,
de deux femmes incroyables qui ont cru en moi les drames sont les mêmes, qu’on soit dans un
et m’ont poussé à tenter les concours d’entrée aux village perdu ou dans une cité.
écoles d’art dramatique. Cette année-là, il y avait
un texte imposé, Par les villages de Peter Handke. Comment s’articule ce spectacle dans vos
Un vrai choc. Non seulement je découvrais ce projets artistiques ?
qu’était le théâtre, mais au-delà il y avait cette C’est la deuxième partie d’un triptyque, imaginé
langue très poétique, mais aussi d’une limpidité, comme un portrait de famille. L’an passé, dans le
d’une clarté telle que tout était compréhensible. cadre du Festival Départ d’incendie du Théâtre
Je ne me sentais pas exclu parce que je n’avais pas du Soleil, j’ai présenté Antigone de Sophocle, qui
la bonne culture. Et surtout, chez Handke, il n’y fait écho à la vie de mes grands parents, qui se
a pas de misérabilisme, de fantasme, de cliché. sont opposés au pouvoir politique et ont dû quitter
En le lisant et le relisant, il y a une évidence qui l’Algérie pour fuir la guerre. J’y interroge la manière
m’a sauté aux yeux, c’est ce qu’il raconte de ce dont l’exil a fracassé leur famille. Ne voulant pas
village autrichien, ressemble en tout point, ou du théâtre documentaire, je trouve puissant de
presque, à la vie dans les cités. Dès lors je savais partir de textes existants pour leur faire raconter
qu’un jour j’aurais envie de le jouer ou de m’en quelque chose de personnel et de les ancrer dans
emparer. Je ne pensais pas que la confiance de une autre réalité. Dans ce premier volet, j’ai puisé
Nasser Djemaï et Chloé Siganos ou mes rencontres dans l’esthétisme des années 1960. Dans le cas
PAR LES déterminantes avec Wajdi Mouawad, Éric Ruf, de Par les villages, c’est l’histoire de mes parents,
VILLAGES Laurent Sauvage, Stanislas Nordey, Cathy Bouvard de leur vie dans ces grands ensembles urbains,
de Peter Handke, mise et Hortense Archambault, me permettraient de que j’évoque. On est cette fois dans les années
en scène de Sébastien
Kheroufi, au Théâtre des le faire avant mes 40 ou 50 ans. Quand j’y pense 1990. Enfin pour la dernière partie, je vais partir
Quartiers d’Ivry, du 31 c’est vertigineux. deux mois en résidence à la Villa Médicis à Rome
janvier au 11 février, et au
Centre Pompidou du 16 au pour l’écrire, j’aimerais y parler d’aujourd’hui,
18 février Comment transpose-t-on justement ce texte de mon expérience.

Page 88 / TRANSFUGE
CRITIQUE FESTIVAL

«La question du corps,


c’est la question de l’inclusion»
La 3ème édition du festival Everybody pratique le corps et le fête, le console et
le diversifie. Entretien avec Sandrina Martins, directrice du Carreau du Temple.
Par Thomas Hahn

© LE CARREAU DU TEMPLE

Q
uels sont les axes qui définissent le festival Le festival Everybody comme espace de pen-
Everybody ? sée, ça fonctionne comment ?
Quand j’ai pris la direction du Carreau Tout l’enjeu est de faire en sorte que le public
du Temple, il y a huit ans, il fallait définir puisse suivre un parcours de pensée au cours d’une
son projet culturel, construit autour du corps et soirée. Chaque soirée, c’est plusieurs regards et
d’un lien entre les arts et le sport. Et il y a trois démarches esthétiques très différentes, avec la
ans, j’ai conçu le festival Everybody, ce qui est à finalité de montrer toute cette diversité. Il est
entendre comme « tout le monde » mais aussi donc important que le public ait la possibilité de
« tous les corps », car je voulais faire écho au puis- voir toutes les propositions faites au cours d’une
sant mouvement actuel de la réappropriation du soirée. Et en journée il y a des cours et des ate-
corps. Et j’ai pensé que le Carreau du Temple avait liers parce que Everybody, comme le Carreau du
la responsabilité d’aller vraiment questionner le Temple en général, est aussi un lieu où le corps
corps contemporain dans sa diversité, en invitant s’éprouve, par des pratiques corporelles et des
des artistes qui réfléchissent aux stéréotypes du activités physiques.
corps, notamment ceux qui sont liés au genre,
mais également au handicap, à l’âge ou la maladie. Parmi les spectacles qui représentent parfai-
tement les enjeux de diversité, on peut citer le
La diversité peut même exister au sein d’un duo Dioscures de Marta Izquierdo, Je badine avec
seul corps. Quelle est la position d’Everybody ? l’amour de Sylvain Riéjou ou Whip de Georges
En effet, l’idée d’Everybody est d’écouter ce que Labbat.
les artistes ont à dire par rapport à ces questions. Dioscure est un spectacle intriguant sur la diffé-
Nous sommes dans une période de repli sur soi, rence dans la gémellité. Les deux fonctionnent un
de guerres, de réchauffement climatique et de peu en miroir et poussent très loin la question de la
montée de l’extrême droite… Dans ce contexte différence dans un processus qui tente de rassem-
je me pose la question de nos rêves pour l’avenir bler. Sylvain Riéjou est un artiste que j’accompagne
chez les jeunes qui sont écologistes, qui sont fémi- depuis dix ans et je suis très curieuse du travail
nistes, qui sont pour l’égalité. Ce sont les jeunes sur de Labbat sur la symbolique du fouet dans Whip.
lesquels on a envie de s’appuyer pour construire La question du corps, c’est celle de l’inclusion
le monde désirable de demain. Ils sont saisis de dans toutes ses dimensions : ça concerne autant
ces questions qui s’expriment dans Everybody. Et le handicap comme dans Feast de la Lithuanienne
c’est pour cela que le festival est fréquenté par Kamilé Gudmonaité que la vieillesse comme dans
beaucoup de jeunes, car le Carreau du Temple offre Long Play Senior d’Alexandre Roccoli. Et Julien
un espace de pensée à ce public qui se reconnaît Andujar évoque dans son solo Tatiana sa sœur, EVERYBODY
3ème édition,
dans l’idée de diversité, mais ne va pas forcément mystérieusement disparue à l’âge de onze ans. Le Carreau du Temple,
dans les lieux culturels traditionnels. Même le corps absent est ici inclus. du 9 au 13 février

SCÈNE / Page 89
SCÈNE CRITIQUE

Chaillot,
l’Expérience
andalouse
La 6ème édition de la Biennale d’art flamenco
© PACO VILLALTA

présente la scène sévillane sous l’enseigne de


la revendication politique, sociale et féministe.
Par Thomas Hahn

À
quoi pensons-nous quand on nous parle classique du solo de baile accompagné à la guitare.
de flamenco ? Aux chants enflammés, aux Mais il va de soi que dans son Vuelta al uno, elle
castagnettes, à la bata de cola avec sa longue remporte toutes les batailles, en amazone, en
traine fleurie ? Au zapateado des talons et gorgone, en chipie… La réplique directe viendra
au braceo de la danseuse qui traduit les origines d’Olga Pericet, nouvelle sirène transgenre, qui ne
indiennes de cette communauté andalouse ? craint ni la nudité ni le retour sources. Dans La
A son lien ardent avec la terre ? Ou encore à Leona (la lionne), elle rend hommage à Antonio
la puissance physique, morale et artistique des de Torres qui inventa, dans les années 1850, la
artistes dans les tablaos ? Rien de tout ça n’est guitare espagnole qu’il surnomma la leona, fai-
jamais absent quand on se rend à un festival sant peut-être le parallèle entre les rondeurs de
d’arte flamenca, en Espagne ou ailleurs. Seules la guitare et celles d’une cantaora. Ici, Pericet est
les tavernes de Séville ne peuvent être installées accompagnée de cinq musiciens, tous masculins.
à Paris. Vraiment ? Chaillot va relever ce défi Alors, est-elle la lionne ou la dompteuse ?
pendant un weekend où tout le Palais du Théâtre De Torres meurt en novembre 1892, un petit
national de la danse se transformera en tablao. mois après la naissance de Vincente Escudero
Forcément, on est curieux de faire cette nouvelle qui deviendra danseur, chanteur, chorégraphe
« Chaillot Expérience », heureux de constater et théoricien du flamenco. Andrés Marín, lui-
que Rachid Ouramdane, nouveau capitaine du même l’un des grands novateurs de la danse
paquebot Chaillot, n’a pas noyé le poisson de la flamenca de nos temps, rend hommage à cette
Biennale d’art flamenco. Dont voici la sixième figure unique, en se référant aux écrits du pion-
édition, à nouveau coorganisée avec la Biennale nier qui disait : « Je préfère danser comme un
de Séville, présentant non seulement la géné- inconscient que comme un intelligent », et aussi :
ration actuelle mais aussi quelques tendances « Celui qui danse en sachant à l’avance ce qu’il
futures de la scène sévillane, non sans retours va faire est plus mort que vivant. » Avec Recto y
aux sources, ce qui permet de suivre à la trace solo, Marín offre à la Biennale de Chaillot une
l’évolution d’une movida ouverte sur les questions première mondiale, portant un regard sensuel et
que nous pose une société en mouvement qui critique sur les identités de genre dans le champ
n’oublie pas ses racines. de la danse flamenca. Une danse aussi libératrice
Retour à Chaillot donc pour Rocío Molina, la que celle de David Coria qui ouvre le flamenco
bad girl rebelle à la réputation sulfureuse qui, après à la revendication politique et sociale, à travers
BIENNALE D’ART avoir pris le parti de la nudité dans une attitude des chants longtemps réprimés et censurés,
FLAMENCO entre le punk et le loufoque, décida un jour de se puisqu’ils promulguent des cris de liberté aussi
Chaillot Théâtre national
de la danse, du 30 janvier lancer dans la conquête de la maternité depuis intimes que politiques. En somme, le flamenco
au 11 février son identité queer. Et puis, de revenir à la forme est aujourd’hui un art plus averti que jamais !

Page 90 / TRANSFUGE
CRITIQUE SCÈNE
« Nous mettons en scène
comment le monde est né »
Rencontre avec un jeune metteur en scène allemand dont vous allez entendre
parler : Kevin Barz offre sa version 2.O de La Création de Haydn à l’Opéra
National de Lorraine. Au programme, un nouveau Big Bang.
Propos recueillis par Cécile Balavoine

C
omment avez-vous pensé la Création de autre chose : comment le monde est né, selon
Haydn, oratorio pour lequel il n’y a habi- la science.
tuellement pas de scénographie ?
Ce projet m’intéressait parce que c’était Comment cela se traduira-t-il sur scène ?
l’occasion d’un travail expérimental. La Création Il y aura des projections d’images en 3 D,
n’est pas une œuvre qui me parle d’emblée, notamment issues du télescope James Webb, ou
en raison de son caractère laudatif, de sa révé- bien de microscopes. Ces images sont d’autant
rence au divin, de son prélude entièrement en plus impressionnantes qu’elles sont partielle-
mineur. Il m’a donc fallu longuement réfléchir ment transparentes, ce qui permet des jeux de
avant de savoir ce que j’allais faire. Mais l’idée lumières. Les 28 choristes représenteront cha-
de parler de la création de l’humanité me sti- cun des scientifiques identifiables. Les solistes,
mulait, bien qu’il soit difficile d’être dans un eux, ne seront pas costumés, mais grâce à une
caméra infrarouge, les mouvements de leurs
visages seront répliqués sur les figures animées
de scientifiques majeurs : nouvelle sorte de cos-
tume. C’est important car la science a vécu un
tournant. Dans les siècles passés, elle tentait
d’expliquer le monde. Depuis la révolution digi-
tale, elle crée plus qu’elle ne cherche. D’où la
présence de ces méta-humains sur scène. Et les
représentations auront lieu à Nancy mais aussi
de manière virtuelle, grâce au métaverse. Pour
cela, nous avons recréé digitalement l’opéra de
Nancy. À un moment, le public réel et le public
virtuel se rencontreront… Mais je n’en dis pas
plus sur cette Création 2.0

Comment s’est déroulé le travail avec la


directrice musicale, Marta Gardolinska ?
Nous nous sommes donnés beaucoup de
© DR liberté. Je ne me suis pas immiscé dans son
travail avec l’orchestre et les chanteurs car le
noyau de l’émotion, c’est la musique. Mais nous
registre laudatif à l’égard du monde actuel. nous sommes interrogés sur le rapport entre
C’était un vrai défi. Surtout à une époque où scène et acoustique, où placer les chanteurs et
la religion cristallise tant de conflits, où 20 % les choristes, notamment.
de la population européenne pense que Dieu
a créé le monde, alors même que la science ne Il s’agit d’une co-production avec le Théâtre
nous a jamais donné autant de possibilités de des Champs-Élysées. Vous réjouissez-vous de
le comprendre. J’ai donc beaucoup lu, et j’ai
découvert le livre d’un professeur de Harvard,
montrer ce spectacle au public parisien ?
J’en suis très heureux, d’autant qu’il a nécessité
LA CRÉATION
de Joseph Haydn,
David Christian, Big History, sorte de « genèse un travail considérable pour quatre représenta- direction musicale
scientifique » qui explique la création du monde tions à Nancy. Et je suis curieux de la réception Marta Gardolinska,
mise en scène et vidéo,
en revenant sur toutes les théories de toutes les que nous réservera le public parisien. Comme je Kevin Barz, Opéra
sciences. Je me suis dit : il faut laisser la musique prends bientôt la direction artistique du Théâtre National de Lorraine,
Nancy, les 18, 20, 22
de Haydn telle qu’il l’a conçue, ne pas toucher National de Karlsruhe, j’espère avoir l’occasion et 23 février, opera-
au livret, mais y appliquer des images qui diront de proposer aussi cette Schöpfung en Allemagne. [Link]

SCÈNE / Page 91
SCÈNE CRITIQUE

« Ecrire un quatuor,
c’est écrire un journal intime »
Le quatuor Modigliani fête ses vingt ans. Entre l’altiste Laurent Marfaing,
le violoniste Loïc Rio, le violoncelliste François Kieffer et Amaury Coeytaux, le premier
violon, c’est une histoire d’amitié que l’on retrouvera à la Folle Journée de Nantes.
Cécile Balavoine

P
ouvez-vous nous enregistrées ou peu jouées en concert. C’est aussi
rappeler vot re une question d’équilibre : on ne peut pas propo-
parcours musical? ser que des chefs-d’œuvre, c’est à nous de nous
(L M) : Nous emparer de partitions moins connues.
nou s s om me s ren - (AC) : Ce qu’a de singulier la pièce de Grieg,
contrés en 2003, au Aus mein Leben (De ma vie), c’est qu’elle est très
Conser vatoire de intime. Elle va à l’essentiel, avec un message per-
Musique de Paris, à la sonnel très touchant.
fin de nos études instru- (LR) : Chez Smetana aussi. Qu’un compositeur
mentales, ce qui nous a qui a écrit beaucoup de musique à programme
permis de nous plonger choisisse de parler de lui dans un quatuor, ce
pleinement dans l’uni- n’est pas banal.
vers du quatuor. Nous (FK) : Quand il a composé cette œuvre, il
étions quatre copains, souffrait de surdité et d’acouphènes, et il y a un
© LUC BRAQUET
nous avions des passions passage où l’on entend comme un cri, et puis
communes, au-delà de la soudain plus rien, et puis une harmonie dans le
musique. Amaury nous suraigu du violon qui est complètement déchirante.
a rejoints il y a huit ans, mais c’est comme s’il (AC) : Et pourtant, Smetana et Grieg doutaient
avait toujours été là, tant l’aventure est intense. d’eux. Grieg, qui composait face à un lac, dans
(AC) : J’ai d’abord eu une vie de soliste à l’Or- une petite cabane, avait écrit un mot aux éven-
chestre Philharmonique de Radio France. Ce tuels voleurs : « Prenez ce que vous voulez mais
qui a déterminé mon choix du quatuor, c’était surtout laissez-moi les manuscrits, ça n’intéressera
l’amour du répertoire. L’univers sonore est très personne d’autre que moi ».
différent, car, en quelque sorte, nous jouons tous
d’un même instrument, mais les possibilités sont Comment intégrez-vous la création contem-
d’une richesse et d’une variété infinies. Ce que les poraine à votre répertoire ?
compositeurs ont réussi à faire avec seize cordes (FK) : En passant commande, chaque année, à
est phénoménal. des compositeurs ou compositrices. Récemment,
(FK) : Ce répertoire fait parfois un peu peur, la talentueuse Élise Bertrand nous a écrit une
car on redoute la monotonie, la monochromie, pièce associée à notre programme italien. Et Jean-
mais rares sont les compositeurs à ne pas avoir Frédéric Neuburger, une autre, pour célébrer
écrit pour le quatuor. nos vingt ans. Philippe Hersant, aussi, a composé
(LR) : Ils se comptent sur les doigts d’une pour nous.
main : Chopin, Liszt, Berlioz.... À un moment (AC) : Pour les compositeurs, se lancer dans
donné de leur phase créatrice, presque tous les l’écriture d’un quatuor est un cheminement par-
compositeurs ont besoin de dire des choses qu’ils ticulier. Ils hésitent parfois. Pour certains, c’est la
ne peuvent pas exprimer autrement, avec d’autres première fois, mais c’est toujours quelque chose
LA FOLLE instruments. à part.
JOURNÉE DE (LR) : Le XXe siècle a fait exploser les formes.
NANTES Vous aimez faire découvrir des œuvres mécon- Mais alors qu’on tentait des assemblages inédits en
les 2 et 3 février, nues. C’est le cas dans votre dernier disque, musique de chambre, on continuait à écrire pour
[Link]
Le Méjan, Arles, le 4 consacré à Smetana et Grieg, sorti le 12 janvier quatuor. C’est le cas de Boulez, par exemple. Pour
février, [Link] (label Mirare). Est-ce que cela fait partie de certains compositeurs d’aujourd’hui, écrire un
Et un album : Grieg-
Smetana, Quatuor votre mission ? quatuor, c’est comme écrire un journal intime :
Modigliani, chez Mirare (FK) : Nous aimons chercher des pièces peu il faut s’y atteler régulièrement.

Page 92 / TRANSFUGE
CRITIQUE SCÈNE

Schönberg par
Bonello : l’éternelle
jeunesse
A la Philharmonie, Bertrand Bonello réinvente l’œuvre
du compositeur révolutionnaire. C’est Transfiguré, 12
vies de Schönberg. Un spectacle à découvrir sur Arte. © MATHIAS BENGUIGUI
Par Nicolas d’Estienne d’Orves

C
ertains noms font peur. Ils intiment un parfois soufflant de beauté, d’autre fois irritant
respect un brin craintif et parfois même de didactisme, mais incontestablement sincère.
rebutent. Ainsi Arnold Schönberg (1874- On passe d’une illustration très angélique des
1951)… Sa personnalité est tellement associée premières œuvres (Verklärte nacht et Pelléas et
à la révolution radicale de l’écoute musicale, que Mélisande) qui rappellent les projections vidéo de
les mélomanes préfèrent le garder accroché au Bill Viola, à une évocation appuyée de la montée
mur d’un musée imaginaire, comme une étape du nazisme, car Schönberg fut évidemment classé
nécessaire, un ancêtre capital. Bref : il est à la parmi les chantres de l’entartete Kunst, cet art dit
fois le plus connu et l’un des moins écoutés, dégénéré. S’ils sont glaçants, les passages sur le
car son nom n’attire pas les foules, lesquelles IIIe Reich sont sans doute les plus artificiels et
craignent d’être déroutées ; alors que ses œuvres l’on regrette qu’ils n’aient pas plutôt choisi de
révolutionnaires ont souvent plus d’un siècle. mettre un extrait du redoutable Survivant de
Voilà pourquoi le spectacle hybride et excitant Varsovie. Mais un spectacle aussi hybride s’appa-
proposé par la Philharmonie de Paris a toute rente forcément à un de ces films à sketchs qui
sa raison d’être. Il est même salutaire. florissaient dans les années soixante : certains
Transfiguré, 12 vies d’Arnold Schönberg est une étaient réussis, d’autres moins convaincants. On
manière de « best-of » (pardon du mot, mais aurait surtout tort de faire la fine bouche devant
il est parlant), ou bien un chemin de croix en les quelques maladresses d’un projet défendu
douze stations, qui court tout le long de la vie du avec tant d’énergie. Bien sûr, pour les parties
compositeur. À travers douze extraits – comme orchestrales on rêverait d’une baguette moins
les douze sons de la série dodécaphonique dont sage que celle d’Ariane Matiakh, laquelle n’en-
il fut le concepteur – d’œuvres emblématiques, flamme pas toujours l’Orchestre de Paris ; mais
on (re)découvre l’extraordinaire évolution d’une le pianiste David Kadouch et la soprano Sarah
inspiration, passée d’un postromantisme suf- Aristidou s’investissent avec passion dans ce pro-
focant, rutilant et sublime, à l’abstraction la jet hors norme. Les pièces pour piano, les deux
plus cérébrale. On découvre surtout que, mal- mouvements du concerto op.42 ou les extraits
gré l’aridité supposée de ses pièces les moins d’Erwartung sont superbes. Ces 12 vies permettent
accessibles, Arnold Schönberg n’a jamais renié surtout de découvrir des œuvres moins célèbres
ses racines viennoises et romantiques. C’est tout que le Pierrot Lunaire (lequel était évidemment
le mérite de ce spectacle qui, s’il saucissonne présent) comme le bouleversant chœur Friede
allégrement (mais intelligemment) les pièces auf Erden dans sa version avec orchestre : une
du maître, recrée pour le public une forme de pièce admirable, datée de 1907, qui rappelle que
généalogie sonore très éclairante. Schönberg était un compatriote de Schubert.
Pour établir un fil rouge narratif, Olivier Enfin, et c’est sans doute le plus important,
Mantéi, chambellan des lieux, a demandé au au terme d’une telle soirée, on rentre chez soi et
cinéaste Bertrand Bonello d’imaginer un véritable l’on se dit : « mais que c’est beau, cette musique ! TRANSFIGURÉ,
dispositif scénique. Avec talent et humilité, le Tiens, si j’écoutais du Schönberg… ». Tonton 12 VIES DE
réalisateur de L’Apolonide s’est essayé à un exercice Arnold sort grand vainqueur de cette soirée. SCHÖNBERG
par Bertrand Bonello,
forcément périlleux. Le résultat est touchant, Plus qu’un bon spectacle : une bonne action. sur Arte, courant 2024

SCÈNE / Page 93
SCÈNE CRITIQUE

La Netrebko au sommet
Opéra inégal, Adriana Lecouvreur vaut ce mois-ci pour
la présence de la diva russe qui donne une leçon
de beauté lyrique à Bastille.
© VINCENT PONTET
Par Nicolas d’Estienne d’Orves

L
e vérisme fut une authentique révolution de gloire : il faut attendre la mort de l’héroïne
intellectuelle. Décalque du naturalisme pour retrouver la Netrebko (tout comme Cilea
français, il entendait mettre le réel, la a conservé le nerf de son inspiration pour le
cruauté du quotidien, les petites gens, les dernier acte de son opéra). Las, quel dommage
sentiments vrais et le déterminisme social au que la chanteuse soit flanquée d’un partenaire
cœur des préoccupations esthétiques ; et cela si piteux. Certes, le ténor azéri Yusif Eyvazov
dans la littérature, la peinture, la musique… est à la ville « monsieur Netrebko », mais cer-
Les compositeurs associés au vérisme ont cela tains mariages devraient garder la coulisse. Tout
d’étrange que chacun reste célèbre pour un seul comme Sacha Guitry imposait Lana Marconi ou
opéra. Du prolifique Mascagni, on ne joue que Woody Allen Mia Farrow, Anna sort peu sans son
Cavalleria Rusticana ; de Leoncavallo, Pagliacci ; Yusif, ce qui n’est pas toujours heureux. Cette
de Giordano, André Chénier ; et de Cilea, Adriana interprétation gueularde – un timbre à la fois
Lecouvreur. nasillard et engoncé, avec des rages de jar enroué
Créée à Milan en 1902, cette œuvre est loin de – rappelle ces chanteurs véristes des années 50 ;
la tranche de vie paysanne. Inspiré d’un succès au mieux on songe à un Del Monaco à la petite
théâtral parisien de l’incontournable Eugène semaine, au pire on frôle Tony Poncet. Rappelons
Scribe, le livret narre la rivalité entre la célèbre que le rôle fut créé par Enrico Caruso ! Et ce
comédienne Adrienne Lecouvreur, vedette de la canard boiteux déséquilibre une distribution
scène au début du XVIIIe siècle, et d’une certaine globalement homogène. Disons que chacun rem-
princesse de Bouillon. De cette anecdote bien plit ici son office, avec cette distance que l’on
réelle, Scribe a tricoté une intrigue assez incom- s’impose lorsqu’on défend une œuvre dont on
préhensible, où se mêlent complots politique, n’est pas forcément convaincu : solide princesse
amours contrariés et vengeance de femmes, avec de Bouillon de la mezzo Ekaterina Semenchuk ;
quiproquo tragiques et fleurs empoisonnées. excellent Michonnet de Ambrogio Maestri ; bon
Trop longue et inégale, la partition de Cilea Prince de Bouillon de Sava Vemic… Quant à la
réserve de vrais moments de bravoure et repose baguette du chef italien Jader Bignamini, elle est
avant tout sur la vaillance de ses interprètes. courtoise, respectueuse, mais trop sage ; quitte
En 2015, la production de David McVicar sur à jouer la carte des contrastes, on l’aurait voulu
la scène de l’Opéra de Paris proposait Angela plus enflammée.
Gheorgiu et Marcelo Alvarez. Neuf ans plus A bien y regarder, le vrai gagnant de cette
tard, Adriana Lecouvreur nous revient avec Anna soirée reste le spectacle lui-même, qui est un
Netrebko et Yusif Eyvazov. Soyons honnête : pour régal pour les yeux. La beauté des décors, le luxe
ce qui est de l’héroïne, on gagne au change. A des costumes, la subtilité des éclairages, nous
cinquante-deux ans, la soprano russe conserve rappellent qu’il est parfois plaisant de voir un
un métier saisissant et une présence électrique. opéra sans transposition historique ni lecture
ADRIANA Si son timbre s’élargit avec les années, délaissant politique. Exit les urinoirs roumains et autres
LECOUVREUR le cristal de Violetta et Adina pour évoluer vers
un mezzo-soprano assumé, elle s’en accommode
asiles psychiatriques bulgares. McVicar n’a pas
cherché dans Adriana autre chose que ce qu’il
de Francesco Cilea,
direction musicale Jader avec une souplesse vénéneuse et donne souvent est : un beau livre d’images. Grandeur et limites
Bignamini, mise en scène
David McVicar, Opéra une leçon de chant. On sent surtout qu’elle devine d’une de ces œuvres qu’on est content de voir
Bastille, jusqu’au 7 février ses propres garde-fous et connait ses instants une fois. Mais une seule fois.

Page 94 / TRANSFUGE
CRITIQUE SCÈNE

Les Pêcheurs de
perles, la réinvention
sacrée de Yoshi Oïda
Quand le très grand metteur en scène japonais Yoshi Oïda
s’attaque à un chef-d’œuvre français, c’est une pure merveille.
© FRÉDÉRIC DESMESURE
Par Nicolas d’Estienne d’Orves

L
’Orient est une auberge espagnole. On y les mânes de Peter Brook, avec qui Oïda œuvra
projette ce que l’on veut. C’est la terre des si longtemps. Mais il est bien plaisant de voir les
moindres fantasmes, des paysages lointains Pêcheurs dépouillés d’un certain pompiérisme
où tout semble possible. Au XIXe siècle, narratif, sans qu’ils soient pour autant transposés
période d’expansion coloniale et de prospérité en Ukraine ou chez mitou !
économique, l’Orient était presque un thème Œuvre de jeunesse, Les Pécheurs demande des
obligatoire pour qui voulait écrire, peindre ou timbres juvéniles, lesquels sont au rendez-vous
composer. Une Asie sans rapport avec la réalité, du Grand Théâtre de Bordeaux. Interprètes de
mais qui soufflait aux artistes des trésors bien Léila et Nadir, Louise Foor et Jonah Hoskins ont
à eux. Ainsi ces Pécheurs de perles, composés en tous les deux vingt-sept ans, et c’est heureux. La
quelques mois par un Bizet de vingt-cinq ans, tout soprano belge dispose d’un timbre souple, léger,
frais rentré de la Villa Médicis. Nous sommes en qu’on devine volontiers virtuose, associé à une
une Ceylan de fantaisie, parmi une communauté silhouette gracile : sa Léïla convaincante nous
de pêcheurs aux noms perses, qui ne sauraient promet une Juliette idiomatique dans l’opéra de
remplir leur office sans la protection d’une ves- Gounod. À ses côtés, le jeune ténor américain
tale. Ajoutez à cela deux hommes amoureux de possède le charme de Nadir. Un timbre clair,
la même femme, la lutte entre l’amitié virile et volontiers solaire (malgré un vibrato un poil
l’amour fou, et vous obtenez un livret comme on envahissant, çà et là). Il se tire sans encombre de
en tricotait à l’époque (1865), riche en poncifs et la célèbre romance « Je crois entendre encore »,
conventions. Mais Bizet est là. Un Bizet juvénile, redoutable scie du répertoire français, évidem-
qui déborde de mélodies, d’audaces courtoises ; ment attendue par le public.
un Bizet qui se cherche lui-même dans le corset Malgré ces deux jeunes et jolies pousses, la
d’une intrigue fade et s’y découvre des miracles distribution est dominée par Florian Sempey. De
de joliesse. Carmen est déjà en germe (lorsque le huit ans leur aîné, le baryton est ici chez lui. Il
musicien troquera l’orientalisme pour les espa- possède l’autorité naturelle de Zurga, la flamme,
gnolades). la puissance, la colère mais aussi la grâce blessée.
Mais restons à Ceylan… Un Sri-Lanka fan- On sent cependant sa théâtralité naturelle un
tasmé, dont Yoshi Oïda n’a gardé que la seule brin corsetée par la mise en scène : le lion semble
idée de l’Orient. Pour cette production montée parfois encagé.
voici douze ans à l’Opéra-Comique, et entière- Dans la fosse, Pierre Dumoussaud est très
ment repensée pour sa reprise à Bordeaux, le attentif à la partition, qu’il dépoussière, caresse
vénérable comédien et metteur en scène japonais, et alanguit volontiers. Au fameux duo « Au fond
aujourd’hui nonagénaire, transpose ces Pêcheurs du temple saint » il a rétabli la seconde partie LES PÊCHEURS
dans une parenthèse abstraite aux références « amitié sainte », plus conventionnelle mais qu’on DE PERLES
nippones. Ici, tout est geste, comme un rituel. découvre avec curiosité. Tout comme il a gommé de Georges Bizet,
mise en scène Yoshi
On est plus proche du ballet, de l’action scé- les contrenotes à la fin de la romance de Nadir. Un Oïda, créé à l’Opéra
nique, de la cérémonie religieuse. Le vaudeville retour aux sources des plus louables, mais parfois de Bordeaux. Sur
France Musique le 17
oriental lorgne vers le nô, ce qui ne va pas sans les conventions ont du bon, fussent-elles sacrilèges. février, dans l’émission
une élégance un peu désincarnée, où planent Des Pécheurs de perles à l’os, sans péchés mignons. «Samedi à l’Opéra»

SCÈNE / Page 95
ART
10, rue Saint-Marc, 75002 Paris
Tél: 01 42 46 18 38
[Link]
Directeur de la rédaction
Vincent Jaury
Rédactrice en chef
Oriane Jeancourt Galignani
Chef de rubrique Art
Fabrice Gaignault
Chroniqueurs
Nathan Devers, Tewfik Hakem, Eric
Naulleau
Rédaction
Damien Aubel, Lucien d’Azay, Cécile
Balavoine, Aude de Bourbon Parme,
Julie Chaizemartin, Séverine Danflous,

Les Aborigènes prennent


Corentin Destefanis Dupin, Nicolas
d’Estienne d’Orves, Alexandre Fillon,
Olivier Frégaville Gratian d’Amore, Maud
de la Forterie, Mathieu Guetta, Thomas
Hahn, Serge Kaganski, Frédéric Mercier,

de l’altitude
Sophie Pujas, Tristan Ranx, Hugues Le
Tanneur, Arnaud Viviant

Conception graphique
Camille Louret
Par Fabrice Gaignault
Photographes

C
Laura Stevens, Edouard Monfrais-
Albertini
rans-Montana fut un temps connu sur la montagne suisse. « Depuis une
pour son sanatorium où s’éteignit dizaine d’années, ces œuvres ont connu
Illustrateur Couverture
Mireille Havet (1898-1932), petite un regain de popularité, non seulement Marc-Antoine Coulon
f lamme de lettres droguée qui pour leur grande qualité picturale mais
confessait dans son Journal « aimer ses aussi parce qu’elles défendent des valeurs Gérant
Vincent Jaury
brûlures et chanter dans les supplices de respect à la terre, de transmission »,
». Plus tard, les accrocs de la poudreuse me confie le soir Bérengère Primat, lors
Responsable Publicité
prirent la relève. La station de ski devint, d’une raclette party. Pour bien montrer et Partenariats
entre autres, celle de Roger Moore. Des les interactions plus ou moins évidentes Camille Carro Lombard
lignes de coco de Mireille Havet aux des- entre les meilleurs artistes des antipodes Tél. 01 42 46 18 38
centes infernales de James Bond, le blanc et leurs homologues occidentaux (vivants Mobile : 06 67 44 99 76
incarnait une certaine continuité. Il y ou trépassés), la Fondation Opale a eu la [Link]@[Link]
a cinq ans, par une mystérieuse dérive bonne idée de les faire dialoguer entre Fondateurs
des continents, les Aborigènes vinrent eux. Un jeu à égalité quoique, parfois, Vincent Jaury et Gaëtan Husson
mettre de la couleur dans les montagnes la puissance ténébreuse des peintres du [Link]
du Valais plus habituée au cor des Alpes bush trouble les certitudes que l’on pouvait Agence EIRL Aline Héau
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qu’au didjeridoo du bush. Unique centre avoir quant à la grandeur immarcescible 75018 Paris
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à Lens, aux portes de Crans-Montana, du qui nous font réfléchir à notre identité et CS 70001
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désir de sa fondatrice, Bérengère Primat, à notre perception de l’autre. Notons que Tél : 03 61 99 20 04
accessoirement héritière Schlumberger, la Fondation Opale (en référence à cette email : abonnements@[Link]

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Commission paritaire : 0216K84286
Primat s’est donnée cet entre-deux fluctuant où le regard se ISSN : 1 765-3827
pour ambition de faire laisse absorber vers les territoires mys-
HIGH FIVE !
Dépôt légal : à parution
Tous droits de reproduction réservés.
Jusqu’au 14 avril, rayonner cette culture térieux de l’inconscient, à la limite du Impression Impression en communauté
info@[Link] australienne là-haut psychédélisme, là où le blanc s’efface. européenne, CE

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ART PORTRAIT

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PORTRAIT ART

Une journée dans la vie du génie catalan, entre la sortie de son merveilleux autoportrait littéraire, De la vida mia au Mercure de France (Prix
Transfuge du meilleur livre d’art), et la mise en place de sa grotte venue de Majorque, installée dans le parc du château de Chaumont-sur-Loire.
Embarquement immédiat pour le rêve, la folie et la passion faite homme.
Par Fabrice Gaignault Photos Laura Stevens

ART / Page 99
ART PORTRAIT

aris, début janv ier, Librairie peinture du Christ », me hasardé-je, ce à quoi le


Gallimard. La nuit est tombée sur convalescent me répond : « Alors une mauvaise
le boulevard Raspail pétrifié par le froid représentation ! Au début, une seule perle de
que viennent réveiller quelques ombres sang sur le front de Jésus suffisait à signifier la
hâtées. Nous attendons Miquel Barceló qui doit blessure due à la couronne d’épines, puis quand
venir présenter et signer De la vida mía, son de moins bons peintres se sont mis à représen-
merveilleux autoportrait littéraire tout juste ter la Passion, ceux-ci cachaient leur faiblesse
imprimé. Un ouvrage dû à la persévérance de de représentation du visage par l’ajout immo-
l’éditrice Colette Fellous tenant bon depuis une déré d’hémoglobine. » Tout Barceló tient dans
vingtaine d’années pour faire aboutir le pro- cette saillie, d’où partant d’un petit événement
jet. « L’artiste n’était pas prêt », me dit-elle, à personnel, certes douloureux, surgit l’envolée
d’une pensée toujours en mouvement où se
conjuguent regard pointu et culture addictive
chez ce boulimique de lectures.
Nous voici maintenant dans le parc du château
de Chaumont-sur-Loire où l’œuvre monumen-
tale de l’artiste a atterri après avoir traversé la
Méditerranée en bateau puis l’Espagne et une
partie de la France à bord d’un convoi exception-
nel. La Grotte Chaumont, comme il l’a baptisée
en hommage à la grotte Chauvet et qui sera inau-
gurée début mars, ressemble à un piranha géant,
la bouche grande ouverte laissant apparaître des
dents menaçantes, cependant qu’à l’intérieur
se déploient des motifs évoquant la pureté et la
beauté des peintures pariétales. Imaginons : il y
a des millions d’années, l’eau s’est retirée mais
le monstre est resté, solidifié à l’état de caverne.
Les hommes du néolithique ont occupé plus tard
l’espace et commencé à dessiner à l’intérieur pour
moins que les décennies supplémentaires aient marquer leur présence. Cela s’achève par l’ajout
dans l’esprit de celui-ci donné plus de poids à de deux yeux bleus très contemporains. La grotte
cette traversée des âges en images et en mots. Chaumont signe l’avenir de l’art contemporain
Dans la foule, le pianiste Alain Planes, le sculp- avec l’histoire du passé. Remarquons sur le côté
teur brésilien Jaildo Marinho, le compositeur droit, toujours à l’intérieur de la mâchoire de la
Alexandre Desplat, Dominique Zerhfuss et sa bête, la silhouette d’un homme muni entre les
fille, Marie Modiano. D’autres têtes aussi, déjà jambes d’une stalactite puissamment érectile.
aperçues çà et là, le jour ou la nuit. Un condensé Le sexe masculin fécondant l’antre humide de la
des connaissances (très étendues) de l’artiste féminité. Miquel Barceló n’est jamais loin de ses
majorquin. Soudain, une mauvaise nouvelle : convulsions métaphysiques : la terre nourricière,
Barceló a reçu une pièce de son chevalet sur cette molle argile du sculpteur donnant vie à
le crâne. Pompiers. Urgences et défection du des golems de toutes espèces, jamais menaçants
signataire. Le lendemain, dans la voiture qui mais bien au contraire habités d’une irrépres-
nous emmène à Chaumont-sur-Loire sur le chan- sible envie de vivre. À observer cette création
tier d’installation d’une nouvelle réalisation, hénaurme, je pense aux premiers mots de Cocteau
l’artiste me montre sur son téléphone son visage dans Le Coq et l’arlequin : « L’art, c’est la science
de la veille ruisselant de sang. « On dirait une faite chair ».

Page 100 / TRANSFUGE


Mais déjà l’artiste s’active, enveloppé dans de Madame d’Aulnoy ? Barceló est l’homme
son manteau couleur tabac rapporté de Chine, des paris impossibles, non pas entrepris pour
de la province où vivaient autrefois en paix les la gloriole, à la façon de quelque mégalo de la
Ouïghours, dirigeant une petite équipe de tech- démesure gratuite et creuse, mais parce que, me
niciens afin de positionner la grotte dans l’axe dit-il, « ce qui est à faire doit être fait ». Il est à
solaire qu’il souhaite idéal. De l’autre côté, à Tokyo (il aurait pu être à Venise pour regarder
peine masquée par des arbres centenaires, la des Tintoret, des Titien, des Caravage, il sera
silhouette mafflue du château de conte de fées l’été prochain dans le bush en compagnie de sa DE LA VIDA MÍA
Collection Traits et
me procure une impression de déjà-vu. Ai-je fiancée australienne sur les pas de l’art aborigène), Portraits (Mercure
rêvé ou lu cette scène dans quelque histoire lorsqu’il a une illumination dans une rue à la de France).

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ART PORTRAIT

vue d’une devanture


en forme de donuts
géant muni de deux
globes oculaires : la
grotte sur laquelle
il peine depuis des
semaines partira de
cet t e pl a i s a nt er ie
visuelle. De retour à
Majorque, l’un de ses
deux lieux de vie avec
Paris, l’artiste se rue
dans son vaste atelier
de céramiques, dessine
les plans précis de sa
grotte, fait construire
un four gigantesque
pour abriter l’œuvre
de huit mètres par six
et s’attelle à sa forme,
puis la cuisson ache-
vée, entreprend d’en
dessiner les parois
internes : « je voulais
revenir aux origines
qui ne prouvent qu’une
chose : il n’y a pas de
progrès en art, ce n’est
nullement une ligne
d r oit e s’a v a nç a nt
vers je-ne-sais-quelle
modernité sans cesse
dépassée. Les signes géométriques millénaires ou encore les habitations des Dogons, cette idée
n’ont rien à envier à l’abstraction de Mondrian. habite depuis toujours cet homme au regard
La seule différence entre mes tableaux avec des effleuré d’une brume claire et brillante, comme
peintures pariétales datant de 50.000 ans, c’est si le plongeur chevronné qu’il est conservait un
que ma grotte est transportable. Ce sont les rempart aqueux de protection entre lui-même
mêmes pigments, la même matière, les mêmes et le monde.
minéraux, du manganèse, du cobalt, du fer,
etc. Et souvent, ça représente les mêmes sujets,
une tête de cheval, un poisson, une silhouette
humaine… Je me sens bien dans la mouvance de Dehors, dans cette journée de bleu là où coule
la grotte Chauvet. Du monde, au fond, je n’aime en contrebas la verte Loire, en marchant dans
guère que la terre et les pierres ». Cette idée le parc du château piqué d’œuvres et d’instal-
qu’il n’y a pas de progression en art (comme il lations - tiens ! une autre grotte, celle-là d’Eva
n’y en a pas, par exemple, en littérature, si l’on Jospin -, Barceló me déploie une existence de
se rapporte à la façon dont Faulkner envisageait saltimbanque qui, en d’autres temps, aurait
son art à partir des thèmes et des schémas selon rejoint les compagnons duellistes et ivrognes de
lui indépassables de la Bible), cette idée que l’on Caravage, ou la troupe exultante du Capitaine
ne fera jamais aussi « moderne » que la grotte Fracasse. Même défiance vis-à-vis des conven-
Chauvet (il a été le premier artiste convié à tions, même rejet profond des lignes droites
l’étudier de l’intérieur), ou celle d’Altamira, bordées de règles, même amour des chemins

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PORTRAIT ART

de traverse, des bas-côtés, des bas-fonds du mure-t-il, comme s’il n’avait pu jamais se sevrer
monde, là où cognent encore des cœurs prompts de cette drogue si douce. Gao la splendide et
à battre devant quelques splendeurs piétinées par son marché vibrionnant dont il me dit « être
l’habitude et l’absence de curiosité. « En 1987, tombé amoureux » où il se met à dessiner fré-
alors que tout marchait bien pour moi à New nétiquement les gens, les teintes des étalages,
York, j’en ai eu soudain marre. J’étais harcelé ce marché aux senteurs poivrées, musquées,
de partout. Les marchands me couraient après, aux odeurs de charognes et de pourritures…
les fêtes me bouffaient mon temps… les virées « J’ai toujours fait beaucoup de dessins, mais
dans Alphabet City… l’héroïne qui avait pris le c’est en Afrique que j’ai vraiment établi un lien
dessus. Tous mes amis ont commencé à mourir direct avec ce qui m’entoure, un branchement
du sida ou d’overdose, la plupart avant 30 ans, avec la vie. L’Afrique a été l’unique endroit où
j’ai fait tabula rasa ». C’est l’époque où il se lie j’ai repris goût à la vie ».
avec Bernard Picasso, l’un des petits-enfants C’est au pays Dogon, à une journée de route
du peintre : « J’avais déjà croisé Miquel mais de Gao, sur un promontoire dressé comme un
c’est dans un bar new-yorkais que notre amitié a plongeoir vers des entrailles rouges, là où il fit
débuté. C’était le soir de l’un de ses vernissages
chez Léo Castelli, il avait préféré aller boire des
coups non loin de la galerie. Ce n’était pas du
tout de sa part un effet médiatique d’effacement
calculé mais un trait constant de son caractère,
Miquel n’aime pas les mondanités et déteste se
mettre en avant ». Le new-yorkais Barceló rêve
alors de déserts, de ces Déserts dévorants chers
à son ami le peintre et écrivain Brian Gysin. Il
quitte Manhattan sur un coup de tête et, rentré à
Majorque, décide de s’embarquer pour l’Afrique,
emportant dans une voiture conduite par un
ami du matériel pour peindre et dessiner. Là,
dans l’immensité désertique, après être resté
trois jours seul à attendre son copain parti avec
des Touaregs chercher une pièce de rechange
de la voiture, Barceló comprend qu’il doit se surgir de la glaise et de l’argile une habitation
dépouiller de ses vieilles frusques mentales. Il de baron perché, que le Majorquin va établir ses
se met à dessiner dans le silence infini, face quartiers pendant des années, jusqu’à ce que
à un horizon qui s’ouvrait à lui ainsi qu’une le délitement sociétal et politique local laisse le
porte interdite. champ libre aux razzias islamistes sanguinaires.
Impossible depuis d’y retourner : « J’imagine
que ma bibliothèque et mes cartons à dessins
ont été depuis mangés par les termites ». De son
existence entre ciel et terre, comme suspendue
Il avait bien connu Tanger chez son grand dans l’une de ces villes invisibles chères à Italo
ami Paul Bowles qui lui léguera à sa mort en Calvino, Barceló n’a pas oublié les visages de
novembre 1999 sa bibliothèque, mais c’était ses amis desquels il a retenu une certaine façon
une ville qui regardait l’Europe et ne semblait de regarder et de pétrir cette chair de terre.
pas en être tout à fait détachée. Cette Afrique De penser aussi à la mort : « Je me souviens de
du bout du monde qu’il découvre avec ravis- Jean Rouch venu montrer le film aux Dogons
sement est celle de Michel Leiris, de Marcel qu’il avait réalisé sur eux, juste avant de se tuer
Griaule, de Jean Rouch…cette Afrique murée dans un accident de voiture au Niger… Je n’ai
de déserts tour à tour brûlants et glacés et bor- pas oublié non plus la présence crucifiée de
dés de majestueuses falaises ocres, celles de la douleur d’Hervé (Guibert), très malade et que
Bandiagara, cette Afrique de l’intérieur, « un je portais pour le baigner dans le fleuve. Hervé,
moment prodigieux d’épiphanie », me mur- mon ami qui, devenu aveugle, décida un jour

ART / Page 103


ART PORTRAIT

d’en finir… Impressions d’Afrique, sous des 500.000 ») avant que le très puissant marchand
soleils aveuglants et parfois très noirs. suisse Bruno Bischofberger ne jette son dévolu
Mais avant, bien avant, il y a eu l’enfance major- sur le Catalan de 26 ans en même temps qu’il
quine à Felanitx, l’enfance heureuse auprès d’un lance Basquiat, Condo, Schnabel… Basquiat
père travaillant dans la banque et d’une mère qui débarque un jour chez Barceló à Majorque
peintre paysagiste couturière dont le peintre a avec leur galeriste, s’intéressant davantage à
fêté l’été dernier au champagne les 98 ans sur l’herbe locale qu’à l’art.
une plage de l’île. Cette mère qui aura l’été En France, c’est Yvon Lambert qui, le premier,
prochain à Monaco l’honneur d’une pièce au sent le singulier potentiel du jeune artiste. Un
sein d’une exposition du peintre car celle-ci courrier décidera du destin commun des deux
avait coutume jusqu’à une date récente de réa- hommes. Le galeriste se souvient : « J’ai reçu un
liser des tapisseries à partir des canevas filiaux. jour de 1982 une carte postale du centre d’art
de Montpellier sur laquelle figurait une image
de l’exposition d’un certain Miquel Barceló,
Ça m’a intrigué et plu. J’ai aussitôt appelé le
centre d’art et la personne qui a décroché
n’était autre que Miquel. J’ai trouvé ça plutôt
marrant comme entrée en matière. Il est venu
me chercher à la gare de Montpellier. On a vu
l’exposition et passé la journée ensemble. Je
devais rentrer le soir même à Paris mais il s’est
écrié : ‘pas question, tu DOIS venir voir mon
travail à Barcelone ! J’ai réservé deux places
dans le bus de demain.’ Ce jeune garçon savait
Cette mère indulgente face aux cabrements de ce qu’il voulait ! Je n’ai pas osé refuser et je n’ai
l’enfant rétif à toute discipline imposée : «on pas regretté. C’était l’époque du retour à la
m’a expulsé quinze fois de l’école, je n’avais peinture et je recherchais justement un jeune
pas beaucoup de problèmes pour apprendre talent différent. Il y avait chez Miquel quelque
mais je m’emmerdais énormément en classe ». chose de neuf, une énergie dans sa peinture
Et puis… Le choc. Un cousin de la famille, qui m’a plu. C’était l’un des seuls artistes de sa
professeur aux Beaux-Arts, lui fait découvrir génération à tenir un discours intéressant. Il
Cézanne, l’homme qui apprend à regarder, à est resté plusieurs années dans ma galerie. On
mettre de l’ordre dans ce que l’on voit, donc, a eu de beaux moments ensemble mais il y a
éventuellement, dans son cas, à savoir dessiner. eu ces dernières années une grande déception
« Si j’étais chrétien, je prierais chaque jour saint de ma part à cause d’un projet d’ouvrage de
Cézanne. Je suis allé chez lui à la Sainte-Victoire bibliophilie sur lequel il n’a pas tenu sa parole
et j’ai tout regardé attentivement. C’est comme en me laissant tomber, ce qui m’a fait perdre
avec Picasso, lorsque je suis venu à Paris pour beaucoup d’argent ».
la première fois, à 14 ans, je me suis rendu en
pèlerinage devant chacun de ses lieux d’habi-
tation ». Miquel Barceló ne passera qu’une
dizaine de jours aux Beaux-Arts de Barcelone.
Trop contraignant pour l’esprit qui vole. Ce sont Homme pressé, courant sans cesse d’un pro-
les années d’apprentissage avec son complice jet à l’autre, presque trop parfois au point que
d’alors, le graphiste, peintre et designer Javier ses détracteurs lui reprochent de se répéter,
Marescal… Les tâtonnements, les échecs, les Barceló a connu tout le monde (selon l’éprouvante
espoirs… Sa peinture et ses sculptures sont alors expression consacrée) mais s’en fiche. Il se trouve
conceptuelles, mais leur épaisseur matérielle que certains caractères qui l’intéressent ont
annonce ce qui adviendrait plus tard dans ses une certaine renommée mais il y va du libre-
grandes œuvres. Barceló l’entêté connaîtra peu échange à hauteurs égales, sans aucune infatua-
d’années de vaches maigres (« à 23 ans, je vendais tion entre passionnés de culture et si possible
déjà mes tableaux 50.000 euros, aujourd’hui, gens d’esprit. Je me souviens d’un déjeuner chez

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ART / Page 105
ART PORTRAIT

lui, où je m’étais retrouvé


placé à côté de l’écrivain
guatémaltèque Rodrigo Rey
Rosa, autrefois secrétaire
particulier de Paul Bowles,
m’évoquant le jeune homme
vibrionnant rencontré « à
la fin de l’année 89 dans
l’appartement tangérois du
vieux romancier américain
qui finit par accepter une
idée de collaboration, ce
qui allait être sa dernière
œuvre de fiction, La Boucle
du Niger ».
Je me souviens d’un
autre déjeuner, cette fois
à Palma avec un autre écri-
vain, José Carlos Llop me
parlant avec force détails de
son ami de jeunesse. J’en
avais noté de précieuses
phrases, parce qu’elles
dépeignent au plus juste
cet homme aux airs de
derviche tourneur tant il
passe d’un sujet à l’autre,
jamais en repos, toujours

années 70, entre hasch, musique et alcool. J’ai


eu la chance que sa peinture fasse partie de la
mémoire commune de mes proches au fil du
temps. Il y a quelque chose de dylanesque chez
Barceló que les autres peintres de sa génération
ne possèdent pas : un mélange de modernité
et de classicisme. Miquel est un homme qui
peut passer de la guitare électrique à la gui-
tare acoustique sans retirer son chapeau. Il y
a aussi chez lui quelque chose du sorcier de la
tribu méditerranéenne et donc européenne.
C’est un artiste de la vieille école, celle de la
peinture du XXe siècle, son art est un barrage
aux aguets d’une idée, d’un tableau, d’un dessin, contre la dissolution de ce que nous vivons
d’une céramique. Homme-démiurge attrapant actuellement : dissolution de la fonction de
tout ce qui peut devenir de l’or visuel. Picasso l’artiste et dissolution de ce qui a été réalisé,
au lasso. « J’ai rencontré Miquel avant nos vingt précisément, au XXe siècle». Une réflexion à
ans, me confiait Llop. C’était le travailleur le laquelle adhère Thaddaeus Ropac, son gale-
plus acharné de nous tous. Il possédait une riste actuel : « Lorsque je l’ai rencontré dans
sorte de foi qui nous manquait. Je parle des les années 80, Miquel Barceló était la grande

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PORTRAIT ART

surprise venue du sud. Il portait en lui les valeurs lointains. Encore jeune, d’esprit et au physique,
de la peinture du XXe siècle et lui a donné une charme enfantin intact de la curiosité en éveil,
énergie nouvelle incroyable.» mais se rapprochant des rives peu cordiales des
Directeur de la collection Lambert en Avignon 70 ans, l’artiste semble plongé dans ses inces-
de 2000 à 2018, Eric Mézil insiste sur sa bouli- santes activités comme pour conjurer le temps
mie de lectures : « Beaucoup d’artistes citent à qui passe, cet équarrisseur implacable des futiles
tout bout de champ des noms d’auteurs sans espoirs d’éternité. Ce père- divorcé- de deux
les avoir lus. Miquel est l’un des rares de ce enfants, une fille suivant ses traces de peintre
milieu à être vraiment cultivé. Il sait de quoi il (« j’aurais préféré qu’elle soit dentiste, le métier
parle. Je me souviens être allé le voir en 2011 d’artiste est devenu si difficile »), un fils, précieux
à Genève lorsqu’il était en train de peindre le
plafond du Palais des Nations. Il m’avait invité
dans la maison qu’il avait louée et j’avais été
stupéfait de découvrir qu’il avait acheté une
cinquantaine de livres d’auteurs suisses. Devant
mon étonnement, il m’avait répondu : ‘ je trouve
ça tout à fait normal de se plonger dans la lit-
térature du pays qui m’accueille. Cela m’aide
beaucoup à comprendre le pays à travers ses
grands auteurs’. C’est tout lui ! »
L’un de ses amis les plus proches, le pianiste
Alain Planes, ajoute par petites touches, quelques
reliefs au portrait d’ensemble : « J’ai rencon-
tré Miquel par l’entremise du galeriste Claude second pour l’organisation de l’entreprise, ne
Bernard. Je loue depuis des années une maison veut pas penser à l’échéance fatale même s’il est
à Majorque et un jour Miquel m’a convié dans certain d’une chose : « Je déteste l’idée d’une
sa maison d’Artá. Depuis, nous sommes comme fondation, c’est une manière malhonnête de
des frères. C’est un génie absolu. Le Michel-Ange ne pas payer d’impôts ; j’ai d’autre projet avant
de notre époque. Il transforme tout ce qu’il ma mort, mais je refuse de m’y préparer, même
touche en merveilles : sculptures, céramiques, s’il est stupide de craindre ce qui ne peut être
peintures…Un véritable puits artésien ! Ce qui évité. Je ne veux pas en parler pour l’instant.
n’empêche pas les bémols de ma part. Un jour, Je sais que cela ira forcément dans le sens de la
j’avais critiqué assez fortement ses peintures transmission ». Barceló marche d’un pas rapide
d’une certaine période. Après tout, Picasso a cependant que le crépuscule enveloppe peu à
produit 50.000 œuvres dont la moitié n’est pas peu le parc aux sortilèges, où monte la garde,
terrible. Je n’ai plus eu de nouvelles. L’avais-je tapie dans un bosquet, le piranha géant tenant
fâché ? Il m’a répondu « non, je ne le suis pas, dans sa bouche un garçon en érection. La vie et
je peux trouver des raisons dans ce que tu m’as rien d’autre, dans son éternel élan charnel. L’art
dit ». Dans nos échanges, on se moque l’un de comme un corps à corps sexuel et gourmand. La
l’autre. Ça choque un peu les gens qui l’admirent berline file maintenant vers Paris. Barceló me
mais c’est un jeu entre nous ». parle d’un critique japonais habillé de blanc venu
assister à ses côtés à l’égorgement d’un cochon à
Majorque. L’image virginale et sanglante ne me
quitte pas. Il se tourne vers la vitre et observe
Barceló aime dire qu’il est (presque) né l’année les berges mordorées de la Loire d’où surgissent
de la mort de Pollock, voyant dans le cycle des des chevreuils aux pelages couleur de mousse
naissances et des disparations des uns et des d’automne. Je pense, en l’observant, à ce mot de
autres une grande chaîne ininterrompue de Laurence Sterne qui conduit mon existence :
transmission de fluides, comme s’il s’agissait de « le bonheur : un acquiescement tranquille à
peindre avec la mémoire des temps, proches et une douce illusion »

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ART EXPO

Pablo Amaringo, Cosmología amazónica, 1987


Gouache sur toile, 90 × 158 cm, Collection L. E. Luna
Courtesy de l’artiste / photo © Pioneeri Production oy

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EXPO ART

Amazonia Dream
Une incursion d’une rare rigueur dans le monde des arts, des hallucinogènes et
de l’Amazonie. La fascinante expo du quai Branly nous fait longuement planer...
Par Damien Aubel

T
rop souvent farouchement opposés, lancés l’un contre
l’autre comme des belligérants intraitables, les deux pôles
de l’esprit humain trouvent de rares occasions de déposer
les armes. C’est pourtant le cas de cette extraordinaire
exposition qui examine, montre, ou mieux, tant la débauche de
sensations visuelles sollicite et ensorcelle l’œil, fait fleurir toute
une production artistique inspirée de l’ayahuasca.
Une exposition aussi soigneusement conçue qu’attentivement
mise en œuvre, minutieuse et spectaculaire tout ensemble et
où, donc, le versant de l’imaginaire et celui de la raison se
confondent en une heureuse conjonction. Des quatre heures qu’a
duré ma visite – et qui se fussent aisément montées à cinq, tant
des textiles de Zoila Mori Silvano et de sa fille Marly Reategui
Mori à l’ininterrompue germination d’images qui enluminent
les tableaux-trips de Pablo Amaringo, tout ici requiert l’œil
–, de ces quatre heures, donc, chaque minute a répondu aux
exigences contradictoires de mes deux hémisphères.

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ART EXPO

Marly Reategui Mori/Metsa


Rabí, jupe (chitonte), 2022
Coton brodé © musée du quai Branly -
Jacques Chirac, photo Pauline Guyon.

La liane et la machine
à rêves
Et d’abord de cet hémisphère,
qui, avide d’exactitude, de fonde-
ments solides et de distinctions
nettes, a noté que l’ayahuasca dési-
gnait tant une liane que le breu-
vage dont celle-ci est le principal
ingrédient, a suivi pas à pas les
étapes de la science occidentale
pour en forcer les secrets, a aussi
noté, en lisant le passionnant essai
de Bernd Brabec dans le cata-
logue, que son usage actuel chez
les Shipibo-Konibo de l’Amazonie
péruvienne ressortissait moins à
on ne sait quelle immémoriale
et antédiluvienne tradition qu’il
ne s’était adapté aux désirs et
aux fantasmes des voyageurs
occidentaux… Mais, parallèle-
ment, ces appétits du visiteur de
l’exposition, moins avouables,
quoique tout aussi tyranniques,
qui exigent que l’on sustente rêves
et fantasmes, ont été satisfaits.
Comment eussent-ils été frustrés
dans la merveilleuse salle-alcôve
où la Dreamachine de Burroughs
et Gysin, cet étonnant cylindre
psychédélique, nous jette ses sorts
lumineux, comme n’eussent-ils
pas été rassasiés devant l’éruption
de couleurs et de formes de tel
tableau de Roldán Pinedo ?
Car il s’agit bien tout au long
de cette exposition de faire com-
muniquer entre elles des catégo-
ries que je tenais, paresseusement
sans doute, pour étanches. Au
fil des trois sections qui se suc-
cèdent selon un élargissement
progressif (les Shipibo-Konibo,
l’Amazonie péruvienne, puis
l’échelle mondiale), c’est ainsi
toute une éclosion artistique –
qui va des motifs traditionnels
des Shipibo-Konibo, les kené, aux
expériences de réalité virtuelle de
Jan Kounen, en passant par les

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EXPO ART

Robert Venosa, Ayahuasca Dream, 1994, Huile sur


toile, 221 × 130 cm, Collection Martina Hoffmann
Courtesy de l’artiste.

embrasements colorés si suggestifs de Lastenia le monde des esprits n’est pas surnaturel, c’est
Canayo, qu’on dira « naïfs », faute de meilleur une continuité du monde naturel, avec lequel il
terme – dont le bourgeonnement et l’épanouis- est possible d’entrer en contact et d’établir des
sement sont liés à l’ayahuasca et aux visions relations dans certaines conditions, par exemple
que cette préparation hallucinogène procure. via l’ayahuasca. » Ainsi communique-t-on avec
Le physiologique et l’esthétique, la tradition et les esprits. Et je ne puis m’empêcher de me dire
l’individualité propre à la création artistique, qu’ils pourraient bien figurer des connexions
le cadre de l’usage thérapeutique (l’ayahuasca cérébrales, des communications entre nos pen-
est utilisée à des fins de guérison) et le marché sées, ces kené avec leurs labyrinthiques circuits,
de l’art : tout ici se chevauche, s’interpénètre, leur géométrie dédaléenne (saluons en passant VISIONS
malmenant au passage quelques-unes de ces la prudence toute scientifique de l’exposition : CHAMANIQUES.
classifications trop rigides. Et quelques-unes les auteurs de ces motifs traditionnels les rap- ARTS DE
des idées préconçues que le tuf catholique et portent souvent à l’ayahuasca, mais le catalogue, L’AYAHUASCA
occidental m’avaient fait pousser dans le crâne. riche et stimulant, suggère que les choses sont EN AMAZONIE
L’exposition fait ainsi apparaître les traits plus complexes). PÉRUVIENNE
Musée du quai Branly-
constitutifs des relations avec le monde des
esprits. Aussitôt, réflexe pavlovien, de grands Art visionnaire et tourisme chamanique Jacques Chirac,
jusqu’au 26 mai
mots me viennent à la bouche : « sacré », « trans- Catalogue sous la
cendance », mais David Dupuis, commissaire de Dans les années 80, l’Amazonie est devenue direction de David
l’exposition, qui porte partout la trace de son le berceau d’un « art visionnaire » et Pablo Dupuis, coédition
musée du quai Branly-
œil précis et de son esprit pédagogique, refroidit Amaringo, mort en 2009, qui en fut la figure Jacques Chirac / RMN-
mes ardeurs : « En Amazonie, m’explique-t-il, tutélaire pourrait à lui seul occuper les limites GP, 224p., 39,90 €

ART / Page 111


ART EXPO

Roldán Pinedo/Shoyan Shëca,


La Visión del arco Iris, el
mundo amarillo, 2022
Acrylique sur toile, 170 × 150 cm
Collection Harry Pinedo Valera
et Roldán Pinedo Lopez.
Courtesy de l’artiste.

de cet article, avec sa vie haute en couleurs, si Est-ce ce même flux qui a emporté Burroughs
l’on en juge du moins par le récit de l’anthro- dans l’étrange épopée des Lettres du Yage, dont
pologue Luis Eduardo Luna, qui l’a incité à il a accouché avec Ginsberg ? Car l’exposition
peindre ses visions : autodidacte, familier des dessine la carte d’autres canaux, spirituels, cultu-
Écritures, faux-monnayeur… Force est ici de rels et intellectuels, ceux qui ont emmené vers
confesser que, pour détaillée et bien conduite l’Amazonie les protagonistes d’un « tourisme
que soit l’histoire de ces peintres amazoniens chamanique », auquel Burroughs n’est pas étran-
(Pablo Amaringo, son école d’Usko-Ayar, les ger. Il y aurait beaucoup à dire sur Burroughs,
peintres qui s’installent à Lima), l’attention renvoyons ici au catalogue et à l’essai éclairant
du visiteur se porte d’abord sur leurs œuvres. d’Elise Graindorge, et passons à un autre exemple
Cosmología amazónica, de Pablo Amaringo, et le de cette communication entre l’Occident et
foisonnement qui peuple le tableau, face auquel l’Amazonie, avec ces artistes contemporains
on pense spontanément à Marc Chagall ou au occidentaux qui diffusent eux aussi les visions
Douanier Rousseau ; El Floripondio y sus protec- de l’ayahuasca. Tel Robert Venosa et l’impression-
tores, de Roldán Pinedo, qui semble récapituler nant Ayahuasca Dream . Lequel me fait penser à
à lui seul toute la poussée vitale de la Nature… un hybride de Yahne Le Toumelin, de Wolfgang
Vitalité, oui, c’est bien ce qui semble couler Paalen et de Gustave Moreau. Comme si tout
d’un tableau à l’autre, quelque chose comme l’art occidental, par on ne sait quel mode de
un flux dont chaque composition dessinerait communication magique, n’avait fait que rêver
les canaux complexes. d’ayahuasca au cours de son histoire…

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GALERIE ART

PIERRE
BURAGLIO –
Fenêtre – Croix, 2019 MON ITHAQUE
Bois, verre st Just. 75 x 80 cm. Galerie Ceysson &
Courtesy of Ceysson Bénétière, du 1er
& Bénétière. février au 16 mars,
[Link]

Mémoires et matériaux
La galerie Ceysson & Bénétière consacre une formidable exposition à Pierre Buraglio
dont l’œuvre déconstruit le tableau en révélant toute la poésie des matériaux.
Par Maud de La Forterie

U
ne œuvre au long cours. Telle est lorsqu’il accompagnait son père architecte
celle de Pierre Buraglio (né en 1939) alors en charge de la reconstruction des
qui a débuté sa pratique artistique bâtiments endommagés.
il y a plus de soixante ans, l’ame- Usant de savoureux titres, à l’image
NAVIGUER POUR TOUJOURS
nant progressivement vers de multiples de Blokhoss – croix rouge, laquelle désigne
DANS MON ESPRIT
Sylvie Sélig, Galerie Mor Charpentier,
assemblages de chutes de toiles décou- une peinture sur porte creuse, maculée Jusqu’au 9 mars, [Link]
pées, de rubans adhésifs ou de surfaces et tronquée, il a ainsi entrepris, au cours
colorées, soit autant d’éléments puisés de cette dernière décennie, un travail de C’est après des décennies de
sur le pavé des rues ou au sein même de mémoire pour lequel il mobilise tous les travail discret, loin du monde
l’atelier. Pierre Buraglio s’attache en effet ferments de sa pratique artistique qu’il a de l’art et de ses circuits de dif-
au matériau et à l’objet, mais aussi au mis au point au fil du temps. Ses récents fusion, que l’artiste octogénaire
processus de l’œuvre en train de se former, travaux en témoignent et peuvent alors Sylvie Sélig est finalement révélée
travaillant ainsi à partir de supports non s’appréhender sous le prisme d’une relec- au public à l’occasion de l’édition
traditionnels et de gestes simples. Dès ture de ses œuvres passées, l’artiste se 2022 de la Biennale de Lyon.
1966, Collages, montages, camouflages préoccupant alors d’une histoire déjà faite Son œuvre délicate plonge le
et agrafages donnent alors naissance à et de ses traces : Pierre Buraglio recueille regard dans un univers onirique
des œuvres qui remettent en cause le sup- ces dernières, il les reprend, les récupère et inquiétant, comme nimbé de
port traditionnel des peintures, à savoir et les recycle dans des nouvelles œuvres fantasmes et de traumatismes
la toile. Artiste véritablement engagé, où murs de briques, toitures rouges et inconscients. Car sous une légè-
Buraglio interrompt en 1968 son activité pans de bâtiments forment autant de reté et une poésie apparentes, se
artistique pour se consacrer pleinement motifs et d’éléments qui revisitent par profilent des récits sombres à la
à la lutte sociale, travaillant alors comme fragment l’essence d’une activité pic- facture faussement innocente.
receveur sur rotative. Longtemps parti- turale réduite à ses plus simples com- Tapie dans l’ombre, l’explora-
san d’une « peinture sans peinture », il posants. S’y dévoilent alors des thèmes tion profonde de thèmes tels
travaille volontiers par série et dès 1973, récurrents, à l’image de sa maison à que la sexualité et l’identité s’y
il récupère les vieux châssis de fenêtres Maisons-Alfort et de son environnement. déploient de manière tacite,
dans les chantiers de démolition, afin L’œil appréhende également l’un de ses presque logée dans le secret. Ses
de leur conférer une existence nouvelle célèbres Recouvrements, lequel, par un toiles au format ambitieux, mais
au moyen de discrètes interventions. jeu de superposition de papiers collés aussi sculptures ou broderies font
De manière toute intime, il aborde les et emboîtés, met en œuvre un processus signe vers les ramifications fan-
grands évènements historiques du XXème d’effacement, celui-là même que l’on tastiques centrées autour de la
siècle à travers des récits comme autant retrouve au cœur de ses emblématiques fable et du conte de fées, l’artiste
de métonymies puisées dans son histoire caviardages. Recyclages et réemplois l’ont puisant dans une grande variété
personnelle. En 2008, il entame ainsi également amené à puiser dans l’His- de références visuelles, issues tant
un cycle d’œuvres autour de la Seconde toire de l’art, Buraglio réinterprétant de l’histoire de l’art que de la
guerre mondiale qu’il redécouvre lors alors les grands maîtres tels Brueghel littérature ou du cinéma. Visions
de vacances à Soulac-sur-Mer où le Mur et ne retenant de leurs œuvres que la et narrations s’y mêlent mysté-
de l’Atlantique, érigé pour empêcher structure essentielle, telle une ossature rieusement, ensorcelant alors
le débarquement allié, lui rappelle les mémorielle qui se déplie par bribes, rési- l’œil de manière silencieuse…
côtes de la Manche, découvertes enfant dus et petites traces. Maud de La Forterie

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ART GALERIE

DARÍO Darío Villalba, Preso Piel, 1976. Polyptyque, Technique mixte sur toile, 570 x 114 cm (5 toiles de 162 x 114 cm chacune).
VILLALBA
Galerie Poggi,

Une âme pop soul


jusqu’au 3 février.
[Link]

La galerie Poggi dévoile l’œuvre de l’artiste espagnol Darío Villalba.


Un artiste pionnier qu’il était temps de mettre en lumière.
Par Julie Chaizemartin

É
riger en monument les inconnus, les visible ces claustrations, capables d’alié-
CYRIL DURET – SANGUINES laissés-pour-compte, les exclus de nations des corps et des esprits. Elle a
ET AQUARELLES la société. L’artiste espagnol Darío alors habité les espaces d’exposition à
Loeve & Co, jusqu’au 30 mars.
[Link] Villalba s’y est employé avec succès travers le monde, visages de marginaux,
puisque ses œuvres singulières, à la suite pieds de crucifiés modernes ou tristes
Les images de Cyril Duret sont de de leur révélation à la Biennale de Venise Jocondes flottant au milieu de white cubes
merveilleux appareils sensibles. de 1970, ont acquis une renommée inter- impeccablement immaculés. Apparurent
Sanguines ou aquarelles, elles se nationale. D’abord peintre – à bonne de nouveaux martyrs, de nouvelles mater
soumettent, comme toute image, école dans l’atelier parisien d’André dolorosa, dont les poses évoquent la dra-
à l’impression de la sensation ; Lhote entre 1957 et 1962 puis inscrit à maturgie du baroque espagnol. On peut
mais cette dernière, chez Cyril l’Université de Harvard où il se frotte percevoir dans ces chevilles solitaires
Duret, est paradoxale : elle à l’art américain alors immergé dans en suspension les pieds du Christ de
n’existe pas dans l’immédiateté le pop art et l’imagerie à slogans de la Zurbaran ou dans cette jeune femme en
habituelle des sens ; elle enre- société de consommation – il s’est ensuite noir au dos courbé une sainte en médi-
gistre une absence. Un vide. Les démarqué par un traitement pionnier de tation. Héritage de Murillo, de Goya ?
compositions épousent la forme la photographie de presse qu’il n’hésita Mis côte à côte, ces solitaires tout autant
d’un événement fantôme. pas à retravailler à l’encre, au vernis et affligés que résistants, prennent l’aspect
Ces escaliers qui ouvrent et à l’acrylique et qu’il encapsula dans des de silhouettes cryptiques figées dans des
élèvent la perspective et ce stèles en plexiglas et en méthacrylate. tombes transparentes. L’artiste joue de la
très beau gris, qui hésite entre Ce processus original féconda des instal- tension entre choc de l’image de presse
la pierre et la vapeur : l’image est lations monumentales en noir et blanc et mutation de sa forme populaire en
creusée, la matière, cette brume rageusement rehaussées de roses pâles une icône contemporaine. En ce sens, si
minérale, appartient autant à ou barrées de taches charbonneuses Darío Villalba use du détournement de
la rêverie qu’à la perception. ou rouge sang. Si cette photographie la forme photographique, il arrive à en
Cette chaise à cette table, ces incarnée et matiériste dans laquelle la dépasser le message à visée uniquement
transats : à quels occupants dis- peinture et le collage viennent pertur- sociétale et politique. Ses œuvres vont
parus ou à venir sont-ils desti- ber l’image, quitte à la diaboliser par au-delà. Elles campent les voix sourdes
nés ? Et la fixité de la méditation des gestes expressionnistes à la violence et inaudibles des antihéros de la nou-
de cet homme assis, le degré destructrice, voire blasphématoire, ne velle société de consommation de son
d’intensité de la pensée qu’elle nous étonne pas aujourd’hui, au début époque. Un blues cruel et sombre qu’Andy
atteste, sont indéniables ; mais des années 1970 elle faisait figure de Warhol, admiratif, a qualifié d’art « pop
rien ne les trahit dans l’ordon- démarche avant-gardiste. Ajoutons à soul ». Mort en 2018, Villalba n’avait été
nancement au chic esthète de la cela son caractère dramatique, l’artiste que rarement et partiellement exposé
pièce. Affleurement du néant ? s’intéressant principalement à l’humain en France. Créés il y a 50 ans, ses autels
Reconnaissance de l’incertitude tragiquement enfermé dans ses trauma- dédiés aux marginaux et aux classes
des possibles ? Qu’importe : ce tismes psychologiques et ses détermi- populaires résonnent comme des archives
rien nous touche pleinement. nismes sociaux. Sa célèbre galerie de dont l’âme torturée et le fatalisme ne
Damien Aubel portraits dite Los encapsulados a rendu peuvent que nous hanter.

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Seyni Awa Camara, Untitled, 2009
GALERIE ART
Terracotta - 130 x 34 x 35cm.
© Seyni Awa Camara / Courtesy of the Artist
and Almine Rech - Photo: Nicolas Brasseur.

SCULPTING
EARTH,
PAINTING
de l’architecture SENSATIONS
des scènes de la Seyni Awa Camara – John
McAllister, Galerie Almine
peinture sacrée Rech, jusqu’au 24 février,
italienne ; la surex- [Link]
position chroma-
t ique délibérée
de ses oranges,
de ses mauves, leur
sérénité artificielle
consécutive à on ne
sait quelle catas- SOPHIE KUIJKEN
Galerie Nathalie Obadia, jusqu’au 16 mars.
trophe nucléaire,

Les enchanteurs
[Link]
hyper-contemporaine celle-ci ; l’inépui-
sable fécondité des statuettes de Seyni
Awa Camara, avec leurs grappes de De Sophie Kuijken, une chose
Une sculptrice, un peintre, deux mondes visages, leur modelé dont la gestation apparaît évidente : l’artiste est
semble-t-il très différents chez Almine Rech... semble se perpétuer, inachevée, ou plutôt une grande observatrice des
prolongée, reconduite indéfiniment, œuvres de la Renaissance. Ses
et un merveilleux hymne à l’imagination. animée de ce souffle créateur que les portraits, surgissant de fonds noir
Un ravissement. divinités ont en partage avec les artistes ébène, semblent des résurgences
Par Damien Aubel dans les transports de l’enthousiasme : d’un passé tutélaire qui n’en finit
mon collectionneur-rêveur possède une pas d’alimenter l’évolution for-

J
conception de l’histoire de l’art, de ses melle de l’art. En d’autres termes,
’ai beau me frotter vigoureusement filiations et de ses familles bien à lui… Sophie Kuijken semble nous
les yeux, l’illusion enchanteresse Sans doute parce qu’il obéit aux intui- dire, avec une conviction qui
persiste : les murs ne sont plus ceux, tions supérieures de l’imagination – ce s’incarne dans son incroyable
si familiers, de la galerie Almine qui ne serait que justice, tant le peintre dextérité de l’huile, que l’art
Rech, les lieux ont subi je ne sais quelle américain et la sculptrice sénégalaise de la Renaissance, quoi qu’on
métamorphose. Me voici à des années- reconnaissent la souveraineté de la y fasse, est une pierre originelle
lumière de Paris, à des années tout court « reine des facultés » de Baudelaire. dont on ne peut se départir. Ses
de 2024. À mon insu, je suis passé par Qu’au sens le plus classique il s’agisse effigies, dont les traits étrange-
cette porte dérobée que les œuvres d’art d’imaginer, ou, comme disait Descartes, ment contorsionnés évoquent le
entrebâillent en nous. Et j’ai mis le pied de « contempler la figure ou l’image style de Cranach et les bizarre-
dans l’enceinte d’un musée imaginaire, d’une chose corporelle », le détail des ries du maniérisme, semblent des
comme si, par effraction, j’étais entré feuillages de John McAllister l’atteste revenants venus habiter notre
dans le songe d’un collectionneur, à un assez, tout autant que les corps subs- monde en souhaitant s’y adapter.
de ces moments où l’esprit, affranchi tantiels de Seyni Awa Camara, exaltés À ce jeu, l’artiste belge, dont les
de toutes les servitudes par le sommeil, dans ce qu’ils ont de solide, de massif minutieux glacis donnent tribut à
est en proie aux plus extravagantes et et, voudrait-on dire, de bouillonnant, l’art flamand, mêle des images de
somptueuses chimères. eux qui ne semblent jamais las de se portraits glanés sur internet pour
Mon œil papillonne ainsi des paysages multiplier. Mais il y a aussi les effets de construire de nouvelles figures,
radieux, irradiés même dirait-on, des halo qui enveloppent ici la silhouette des mystérieusement hybrides, parfois
tableaux de John McAllister au petit arbres du peintre, ses couleurs comme même singulièrement difformes,
peuple tendre et étrange, enfantin et l’atmosphère rêveuse qui baigne la pen- croisant formes humaines et ani-
antédiluvien tout ensemble des sculptures sée du dormeur. Mais il y a encore la males, à cheval entre passé et
de Seyni Awa Camara. Comme si les puissante invitation que constituent, présent, dans un énigmatique
galeries des styles, des ères et des aires pour l’imagination plastique, créatrice, anachronisme. Sophie Kuijken
s’enchevêtraient et se court-circuitaient du visiteur lui-même, les statues de Seyni qui présente pour la première
dans ce musée onirique, les provinces Awa Camara, qu’on dirait saisies à ce fois de délicats dessins sur plaque
les plus diverses de l’art se trouvent ainsi moment miraculeux où l’indistinction de plâtre, est sans nul doute une
suggérées, rassemblées, au mépris du originelle reçoit ses premiers aspects. des plus talentueuses portraitistes
lit de Procuste des classifications. Ce n’est pas dans un musée imaginaire de notre époque, comme elle
La courbe cintrée de telle toile de que je suis entré ; c’est dans un musée aurait pu l’être des siècles passés.
John McAllister, telle une réminiscence de l’Imagination. Julie Chaizemartin

ART / Page 115


ART GALERIE

Jeux sérieux
L’enterrement de la sardine, 2023.
Pigment, acrylic binder and glitter on canvas.
250 x 250 x 4 cm © Hélène Delprat.
Courtesy the artist and Hauser & Wirth.
Une sélection de nouvelles œuvres d’Hélène Delprat
à la galerie Hauser & Wirth laisse transparaître un
sens de la comédie et de l’absurde.
Par Maud de La Forterie

MONSTER SOUP

F
Hélène Delprat,
Hauser & Wirth Paris,
Jusqu’au 9 mars. oisonnante, facétieuse,
[Link] fantasque si ce n’est
fantastique, les qua-
lificatifs pour cerner
l’œuvre de l’artiste multi-
disciplinaire Hélène Delprat
ICONIC AVEDON : A CENTENNIAL (née en 1953) fleurissent
CELEBRATION OF RICHARD AVEDON sans pour autant formaliser
Gagosian Paris, 4 rue de Ponthieu, 75008 Paris. dans leur totalité l’ensemble
Jusqu’au 2 mars, [Link] des sentiments que cette
dernière suscite. Au sein
C’est au milieu des années 1950 de l’écrin d’exception que
qu’une nouvelle génération de forme l’espace d’exposition de la galerie et philosophiques destinées à contre-
photographes de mode com- Hauser & Wirth, ses récentes réalisations balancer une symbolique sombre et
mence à s’épanouir, notamment se déploient et partagent au regard des funeste. « Intellectuellement, je pars
aux États-Unis, sous la houlette outrances expressives proches de la cari- de tout ce que je vois », explique alors
du grand directeur artistique cature et de l’imagerie populaire, soit l’artiste. « […] Il n’y a pas vraiment de
Alexeï Brodovitch. Richard de tout un répertoire d’exagérations qui travail préparatoire, sauf toutes ces lec-
Avedon compte parmi ces der- instruisent des vanités et du théâtre de tures, toutes ces curiosités, ces journaux
niers, proposant dans les pages la guerre. Cette dernière forme en effet que je feuillette et ces informations que
de Vogue et du Harper’s Bazaar une grande fresque à la dramaturgie j’écoute, toutes les photos que je fais ou
une approche pleinement décloi- certaine, laquelle rend compte d’une que je découpe. La préparation c’est
sonnée où chaque portrait s’offre vision burlesque toute portée par une juste ce que je vis. »
au regard de manière codifiée : dynamique ludique, voire un non-sens Plasticienne hors-norme, c’est après
exaltation de la pose, mais égale- généralisé. Car dans ces toiles de grand avoir étudié la peinture aux Beaux-Arts
ment rhétorique de la neutralité format empreintes d’une singulière éner- de Paris qu’Hélène Delprat devient pen-
fondent alors les ferments d’un gie, au sein de leurs surfaces densément sionnaire à la villa Médicis et atteint
style graphique tout comme d’un texturées – toutes peuplées de formes une notoriété internationale. À partir
jeu modulatoire de silhouettes fantasmagoriques et d’images partielle- des années 1990, elle s’écarte de son
élégantes. Par un travail en studio ment cachées – il est surtout question du médium de prédilection pour s’inté-
et un soin attentif apporté au concept de « Serio Ludere » – terme inventé resser à d’autres formes de création -
tirage, Avedon a ainsi produit des à la Renaissance qui signifie «jouer sérieu- photographie, vidéo, radio – mais aussi
images parfaitement iconiques, sement » : ici, le tragique et les allusions littérature, théâtre, performances et ins-
toutes empreintes de légendes. à la mort laissent transparaître un sens tallations, procédant alors à de nouvelles
Dans les années 70, il replace de la comédie et de l’absurde. expérimentations où documentaire et
ses modèles sur le fond blanc L’univers d’Hélène Delprat est en fiction s’avèrent étroitement liés. Son
du studio, intimant au corps effet truffé de références à la culture œuvre reste alors ancrée dans sa curio-
une gesticulation dynamique de de la Renaissance, une période profon- sité infinie, dans son penchant pour la
laquelle émane toute une singu- dément marquée par l’encyclopédisme collecte d’informations sur le monde
lière énergie. Charlie Chaplin, et la curiosité, mais aussi par les para- qui l’entoure, mais aussi sur celui qui le
Marilyn Monroe, Bob Dylan mais doxes et par l’étrangeté. Parsemés de précède. Aussi et depuis quatre décen-
aussi Tina Turner, nombreuses paillettes et parfois mouchetés d’or, soit nies, sa pratique polymorphe interroge
sont les icônes passées devant son d’éléments à l’effet faussement festif, la vie et la mort. Comme l’artiste le
objectif. À redécouvrir dans cette ses tableaux multiplient également les précise « j’aime les choses rugueuses,
exposition enthousiasmante qui références cartoonesques et font part grinçantes, un peu monstrueuses ou
célèbre le centenaire de sa nais- d’un éclectisme rare témoignant d’une extravagantes » … soit tous les ferments
sance. – Maud de La Forterie variété de sources artistiques, littéraires d’une fertile existence.

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Dear Paris, 2023 Oil
GALERIE ART
on linen. (203.2 x 254
cm) © Stanley Whitney
Photo: Rob McKeever.
Courtesy Gagosian.

DEAR PARIS
(2023)
Une peinture de
Stanley Whitney,
Galerie Gagosian, rue
de Castiglione, Paris.
Jusqu’au 28 février.
[Link]

Color Block
À la galerie Gagosian, l’artiste américain
ces derniers – Whitney engage la simpli-
cité et la flexibilité de son médium à la
faveur d’une gamme visuelle vive aux
Stanley Whitney déploie de majestueuses toiles qualités atmosphériques : chaque forme
est ici façonnée d’un coup de pinceau
abstraites. Un hommage à Paris. énergique, les peintures révélant alors HOW TO EXPLAIN THE SCULPTURES
Par Maud de La Forterie la trace active de la main de l’artiste à TO AN INFLUENCER
travers des variations qui ne relèveraient Johan Creten, Galerie Perrotin, 2 bis avenue Matignon,
en rien d’une seule répétition. Jusqu’au 2 mars, [Link]

D
Inspiré par des sources aussi diverses
e la couleur avant toute chose. Tel que le jazz expérimental où l’œuvre Fin connaisseur de l’histoire de
pourrait être le credo de Stanley d’artistes tels que Piet Mondrian, Mark l’art, Johan Creten conçoit ses
Whitney, peintre afro-américain Rothko ou Giorgio Morandi, Whitney réalisations à l’image de véri-
né près de Philadelphie en 1946 a développé pareil corpus d’œuvres au tables installations propices à dia-
et dont les récentes toiles abstraites, cours des trois dernières décennies. Formé loguer avec l’espace dans lequel
toutes inspirées par le séjour prolongé auprès de Philip Guston à la fin des années elles s’inscrivent. Échappant au
de l’artiste dans la capitale française, soixante, le peintre désormais âgé de 77 littéral, ses œuvres en céramique
sont réunies à la galerie Gagosian sous ans n’a en effet jamais cessé d’explorer se parent d’une portée symbo-
l’intitulé Dear Paris. tout le potentiel de l’art abstrait. Mais c’est lique et partent à la rencontre
Ordonnées selon un format carré dans les années 1990, alors qu’il vivait à de contrées imaginaires où se
vaguement quadrillé, ces dernières conci- Rome, en Italie, que son approche pro- déploie tout un extraordinaire
lient structure systématique, expression et cessuelle s’est consolidée, entraînant ainsi bestiaire : tels des personnages
spontanéité, composant alors une œuvre une nouvelle compréhension de la couleur de la Commedia dell’arte – saute-
singulière où l’émergence diffuse d’har- et de la géométrie. Partageant depuis relle, mouton, hippocampe et
monies chromatiques donne naissance sa vie entre Parme et les États-Unis, sa sanglier – campent à la galerie
à des rythmes visuels dynamiques. Elles récente résidence à Paris lui a permis de Perrotin un répertoire de créa-
semblent surtout réinterpréter le motif contempler durablement l’architecture et tures étranges dont la puissance
de la grille, emblématique de la moder- le tissu urbain parisien, témoin de sa vaste sculpturale s’avère prolixe.
nité, que Whitney envisage depuis plus histoire culturelle : « L’histoire des Afro- Explorant l’argile et le bronze au
de vingt ans sous un angle rénové, tout Américains qui se rendent à Paris remonte travers de multiples techniques et
empreint d’improvisation et de mou- à la fin de la Première Guerre mondiale. échelles, Creten articule ainsi la
vements colorés. Vibrantes et lyriques, Des musiciens de jazz, des écrivains et céramique au registre temporel
ses peintures témoignent alors de son des artistes comme Beauford Delaney, et questionne à travers elles les
exploration continue de la couleur et de James Baldwin et, plus récemment, Ed enjeux de société, abordé sous
la composition. Toutes font part de blocs Clark, se sont rendus à Paris pour y trouver le prisme de la fable si ce n’est
rectilignes, à dominante monochrome, une liberté créative qui leur manquait du conte de fées… Et dans ce
répartis en trois ou quatre registres aux États-Unis. » La liberté imprègne monde contemporain où règnent
délimités par des bandes horizontales. ainsi son style qu’il qualifie lui-même de mille feux le digital et la vir-
De manière toute progressive, l’artiste de musical et d’improvisé car dans ses tualité, la matérialité prégnante
sélectionne chaque ton successif par rap- toiles, la grille n’enferme pas la couleur de ces céramiques toutes cernées
port à ceux déjà appliqués et à l’exemple mais la délivre sous un nouveau jour, d’anfractuosités reste présente
d’autres grands peintres abstraits – Ad comme seuls savent le faire les grands pour nous le rappeler.
Reinhardt et Al Taylor, pour ne citer que maîtres coloristes. Maud de La Forterie

ART / Page 117


ART REPORTAGE
Bianca Argimón, Zen Garden, 2022
3x5m. Techniques mixtes.
© Bianca Argimón

L’art, remède à la
crise écologique?
La Fondation EDF réunit 23 artistes émergents et établis pensant
l’inaction collective face à la crise écologique. Intelligent et inspirant.
Par Aude de Bourbon Parme

Philippe Rahm, Jade Eco Park, 2020. Film 10’09» + livre format A1 «Philippe
Rahm Architectes. Constructed Atmospheres» + © Philippe Rahm architectes
(avec la collaboration de Mosbach paysagistes et Ricky Liu & Associates)

D
es hommes en costume se noient dans un avec espoir à cette sculpture en transformant en
jardin zen. Un gilet de sauvetage se pare oeuvre d’art des déchets occidentaux récupérés
d’une cravate. Ne rien lâcher. Demain est en Afrique. Un art de l’upcycling pour «Réparer
annulé... à la Fondation EDF à Paris s’ouvre le futur», comme l’écrit RERO sur l’une de ses
avec humour sur un constat : difficile d’agir face peintures. L’exposition se focalise ensuite et surtout
à la crise environnementale. Neil Beloufa sculpte sur les remèdes à la crise. Elle s’appuie sur les
un assemblage de voitures embouteillées à partir œuvres joyeusement ambivalentes de 23 artistes
d’emballages de la grande distribution. L’œuvre contemporains mais aussi sur l’expertise scienti-
aux couleurs vives, rétroéclairées pour révéler fique. «Depuis 2020, explique Nathalie Bazoche,
la beauté de la résine époxy, raconte la mon- responsable du développement culturel de la
dialisation et l’enfermement. Le duo prospectif Fondation EDF et commissaire artistique, nous
Art Orienté Objet grave l’histoire de l’humanité proposons des expositions liées à des sujets de société.
et de son effondrement sur une pierre à desti- Nous nous associons à des commissaires scientifiques
nation des civilisations futures. Prémonition ? afin de penser ensemble les thématiques et de sélectionner
L’artiste zimbabwéen Moffat Takadiwa répond les artistes repérés au préalable.»

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Moffat Takadiwa, Land of Coca-Cola and Colgate,
REPORTAGE ART
2019, 348 x 203,2 x 15,2 cm. Têtes de brosse
à dents en plastique, bouchons de bouteille en
plastique. © Moffat Takadiwa et Semiose, Paris
Photo Lee Tyler Thompson.

tants et son environnement naturel.


Ou, encore, comme pour Nathalie
Bazoche, illustrer l’omniprésence de
nos racines malgré les déplacements
imposés ou volontaires.
«Terre d’esprits», la section suivante,
présente certains remèdes envisagés
par des artistes pour nous reconnecter
à la nature. Rita Alaoui part sur les
traces de sa grand-mère guérisseuse
se filmant en train de préparer une
mixture à base de feuilles de henné
qu’elle s’applique longuement sur le
corps. L’artiste mongole Odonchimeg
Davaadorj dessine à l’encre rouge des
femmes plantes, tout comme l’ango-
lais Franck Lundangi peint des êtres
Chacune des trois sections centrales de à la fois humains, animaux et végétaux. La
l’exposition est introduite par une courte inter- troisième section de l’exposition présente les
view vidéo éclairante d’un expert. Yamina Saheb, avantages écologiques du progrès, en atteste le
ingénieur, docteure en énergétique et coautrice projet taïwanais Jade Eco Park. Reconnu pour
du rapport du Giec, explique les liens entre sa pratique de ce qu’il nomme architecture
la solidarité internationale et la sobriété en météorologique, Philippe Rahm a pensé un
introduction de la section «Un monde pour ensemble de structures et de plantations favo-
tous». Pour proposer un regard artistique sur risant la création d’une oasis de verdure et de
ce thème, les commissaires présentent un des fraîcheur dans une région chaude et polluée.
travaux emblématiques de l’Américaine Mierle «Le changement climatique nous oblige à repenser
Laderman Ukeles. En 1977, cette artiste avait l’architecture et à déplacer notre intérêt d’une approche
en effet serré la main de 8500 éboueurs new- purement visuelle et fonctionnelle, à une approche
yorkais. en hommage à ceux qui nettoient. plus sensible s’attardant d’avantage sur les paramètres
Dans la performance Re-spect exposée ici sous invisibles et climatiques de l’espace», expliquait-il
forme de vidéo, cette même artiste organise sur France Inter en 2020. En conclusion, la sec-
un ballet de camions d’entretien de la ville de tion «Demain nous appartient», rassemble de
Givors. Ses actions soulignent l’importance du nouveaux imaginaires pour sortir des représen-
soin nécessaire à nos environnements. Aux côtés tations dystopiques dans laquelle nous plonge
de cette vidéo, la photographie de Leandro la société actuelle. Hicham Berrada souligne
Erlich témoigne elle aussi d’une action urbaine. la beauté de la nature avec sa vidéo tournée
En 2015, à Karlsruhe, l’artiste argentin suspend dans le parc floral de Vincennes, au milieu des
à une grue une maison aux racines végétales pissenlits. Jisoo Yoo prône la mixité avec son
apparentes. Selon le regardeur, les interpréta- installation interactive à expérimenter à plu-
tions de cette œuvre peuvent être multiples. sieurs. Joachim Bandau invite à la méditation
L’installation peut se référer au déracinement face à son Black watercolor. Le duo Art orienté
de certains habitants suite à de futurs projets de objet décrit, quant à lui, les règles d’un Slow DEMAIN EST
transformation urbaine. Elle peut représenter Art. Une exposition intelligente, évitant tout ANNULÉ...
Fondation EDF, Paris.
l’importance de l’appartenance à un lieu, les manichéisme, à travers une sélection pointue Jusqu’au 29 septembre.
liens indéfectibles entre un habitat, ses habi- d’œuvres ambivalentes [Link]

ART / Page 119


ART EXPO

Les ovnis textiles


d’Iris van Herpen
Le musée des Arts Décoratifs consacre une grande
SCULPTING
THE SENSES exposition à la styliste néerlandaise Iris van Herpen
Iris van Herpen, musée
des Arts Décoratifs. dont les créations révolutionnent l’univers de la mode.
Jusqu’au 28 avril. Par Julie Chaizemartin
[Link]

HENRI MICHAUX
Musée de l’Hospice Saint-Roch, Issoudun,
du 9 février au 29 décembre, [Link]
Iris van Herpen — En collaboration avec Daniel Widrig et Materialise, Haut
et jupe Crystallization, collection «Crystallization» 2010, Polyamide
Voilà 40 ans qu’Henri Michaux imprimé en 3D (Selective Laser Sintering), éco-cuir, nylon.
est mort. Ami des surréalistes, © Les Arts Décoratifs / Christophe Dellière.

E
compagnon de route du poète
Jules Supervielle, il développa n 2010, le milieu de la mode connaît robe Skeleton – aujourd’hui conservée
un art poétique singulier, qui une petite révolution lorsque Iris au Metropolitan Museum of Art de New
se déclina en écrits mais aussi van Herpen présente sa première York – faite de nylon imprimé en 3D qui
en dessins, encres, aquarelles et robe entièrement imprimée en 3D. épouse le corps d’une carapace osseuse
gravures, tout aussi singuliers, Sa collection, sous le terme Crystallization, couleur ivoire. D’autres innovations, plus
nourris par les brumes du pays évoque alors les métamorphoses multiples fluides, mêlant l’organza de verre, le sili-
de l’imagination pure, où l’artiste qu’elle aime appliquer à la matière. La cone, le tulle, le crêpe découpé au laser,
se laissa glisser en testant toutes jeune styliste vient de transgresser les l’acier inoxydable ou le PetG, semblent
sortes de psychotropes pour en frontières traditionnelles de la mode des sirènes, des papillons ou des coquil-
observer les effets jusque dans et les stars du showbiz ne tardent pas lages nacrés tout juste sortis de l’océan.
les recoins les plus obscurs du à s’emparer de ses vêtements anticon- L’exposition retrace cette jeune car-
cerveau humain. Le délicieux formistes pour les exhiber sur les tapis rière hors-norme et révèle une érudition
musée de l’Hospice Saint-Roch rouges du monde entier. Avec Jennifer passionnante. Les inspirations d’Iris van
rend hommage à cet artiste Lopez, Björk, Scarlett Johansson, Beyoncé Herpen s’échelonnent en effet de l’art
inclassable dont il reçut des ou Lady Gaga en ambassadrices, chaque contemporain aux sciences naturelles sans
œuvres lors de la donation de apparition de ses toilettes sculpturales hiérarchie. Ainsi, en écho à ses imagina-
Françoise Marquet-Zao en 2016, alliant artisanat et nouvelles technolo- tions textiles, on découvre les coraux de
qui enrichit alors le musée de gies fait sensation. L’univers merveilleux papier de l’artiste Rogan Brown, le nautile
plus de 90 œuvres de 58 artistes d’Iris van Herpen s’appréhende en effet d’acier de Wim Delvoye, les dentelles de
collectionnés par le peintre Zao comme un voyage interstellaire où les fibres végétales de Marinette Cueco mais
Wou-Ki. Cette exposition dévoile mutants sont des créatures textiles en aussi les planches inventoriant les orga-
l’écriture picturale d’Henri mouvement. Formée auprès du styliste nismes marins du biologiste allemand du
Michaux, signes et silhouettes Alexander McQueen et de la designeuse 19e siècle Ernst Haeckel ou des naturalia
dansantes sur le papier à l’image textile Claudy Jongstra, la jeune créatrice issus de la maison Deyrolle. Cette expo-
de mouchetages ancestraux ou de 39 ans a fondé sa propre maison de sition fait un bien fou car elle remet au
d’idéogrammes chinois, dont couture en 2007. Elle y confectionne des centre du jeu le don de la création, de
certains répondent aux abs- vêtements à la frontière de la sculpture l’originalité et de l’innovation et célèbre
tractions symboliques de Zao et de la haute couture qui explorent la le beau et l’esthétisme sans tabous. Dans
Wou-Ki, les deux artistes ayant complexité anatomique du corps humain les salles, une cohorte de jeunes gens se
entretenu une longue relation et les mutations du vivant. Leurs finitions presse devant chaque robe, accrochés à
d’amitié et d’échange artistique. sont si sophistiquées que ces créations en leurs smartphones sur lesquels ils col-
Dès 1949 en effet, Michaux écri- deviennent de véritables microarchitec- lectionnent les clichés, sous toutes les
vait des textes sur les premières tures, telle la robe Cathedral inspirée coutures, des ovnis textiles d’Iris van
lithographies de Zao Wou-Ki. A des monuments gothiques, réalisée en Herpen, qui vont bientôt inonder leur fil
découvrir d’urgence. polyamides imprimés en 3D dont la fini- Instagram. Aucun doute, on est ici dans
Julie Chaizemartin tion à l’aspect du bois ciré ou encore la le temple du futur de la mode.

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EXPO ART

Polyptyque, 1994, Combustion mèche lente


noire sur huit toiles écrues, 200 x 400 cm.
Montpellier, musée Fabre, inv. CHRISTIAN
2021.35.11Musée Fabre de Montpellier JACCARD, UNE
Méditerranée Métropole. Photographie
Frédéric Jaulmes. © ADAGP, Paris, 2023. COLLECTION
Musée Fabre de
Montpellier, jusqu’au 21

Pyromania !
avril, [Link]

Une quarantaine d’œuvres de Christian Jaccard viennent d’entrer dans les collections
du musée Fabre de Montpellier. L’occasion de découvrir cet artiste incandescent.
Par Julie Chaizemartin

S
i l’exposition de Claudio Parmiggiani de l’homme, pour ces traces brunes au
que nous avions découverte en charbon de bois qui hantent les parois
décembre à la galerie Tornabuoni humides des grottes préhistoriques. Pas À LA COUR DU PRINCE GENJI.
Art à Paris parlait de mémoire, de de repentir possible, ces « ignigraphies » 1000 ANS D’IMAGINAIRE JAPONAIS
Musée Guimet, jusqu’au 25 mars, [Link]
relique et de poésie de la disparition, s’inscrivent dans l’idée de réaliser un
celle de Christian Jaccard au musée Fabre art radical, perturbateur des conventions
évoquerait plutôt le cycle de la destruction picturales traditionnelles, comme le font De Murasaki Shikibu, dont
et de la renaissance, et surtout, l’idée de ses contemporains Alberto Burri et Noël l’impérissable Dit du Genji fait
stigmate. Si l’on ose comparer ces deux Dolla, également observateurs des effets autant figure de chef-d’œuvre
artistes c’est parce qu’ils usent tous les du feu sur le support. Art corrosif, entro- romanesque du XIe siècle que de
deux du feu pour créer des formes, non pique. source toujours vive dans l’esprit
à la manière du forgeron, mais comme le Un temps compagnon de route des et l’art japonais, un portrait pos-
mage qui aurait percé les secrets de cette artistes du mouvement Support-Surface, térieur de plusieurs siècles nous
énergie pour la convertir en instrument à Jaccard, qui comme eux s’interrogea long- laisse une image où la précision
faire de l’art, à l’image du chef d’orchestre temps sur le rapport entre le support et du trait le dispute à l’exubérance.
qui semble guider le parcours des ondes l’objet représenté, s’en détachera, sui- Rigueur et ampleur, tels sont
musicales dans l’air. Le premier laisse le vant en solitaire sa quête de la trace, de les deux traits caractéristiques
nuage fiévreux d’une combustion envahir l’empreinte, dans une vision de peintre des productions visuelles ins-
un espace dont il ne restera que la trace qui ne fait pas de peinture, ou plutôt qui, pirées de l’œuvre de la roman-
blanche des objets absents une fois qu’ils à force de calcinations, de lacérations, cière qui ponctuent les siècles
auront été déplacés, le second embrase de brûlures et de griffures, souscrit à et cette admirable exposition.
minutieusement ses toiles de sorte que la tentation de détruire l’icône. Alors Ici, jeu géométrique des lignes et
la course des flammèches dessine des même que ses brûlis épineux ont des vapeurs dorées sur une illustra-
lignes noires qui viennent marquer le airs de couronnes d’épines et de Saint tion de l’école Tosa (fin XVIIe-
support – sans pour autant le trouer – en Suaire. Néanmoins, un autre pan de sa début XVIIIe) ; là, chez le grand
courbes et en cicatrices répétées, fécon- pratique consiste en une prolifération Hiroshige, au milieu du XIXe
dant d’étonnantes œuvres aux motifs de nœuds de cordes venant étouffer des siècle, c’est une mosaïque de
calcinés. Ces derniers, dans les œuvres objets du quotidien. À l’inverse, on est zones anguleuses et l’uniformité
intitulées Couples toile-outil, sont issus de ici dans l’idée d’amas, de remplissage, d’une vaste surface bleu-vert ;
la lente combustion d’un matériel servant d’énergie en tension, celle que les grands ailleurs, c’est la méticulosité
à peindre pris dans la toile, de manière marins connaissent bien, donnant lieu à luxuriante de vêtements qui se
que l’inflammation de celui-ci provoque des sculptures presqu’absurdes puisque fondent dans le décor floral ;
un champ de dépôt noir aux contours propres à vampiriser ironiquement le mais, surtout, c’est la pièce maî-
aléatoires et plus ou moins sombres. Les ready-made. La question de l’objet d’art tresse de l’exposition, les pro-
expérimentations pyromanes de Jaccard est encore une fois mise à mal. Jaccard digieux rouleaux tissés d’Itarô
ont le goût de l’inattendu et du spectacu- nihiliste ? Rêveur aussi. Son approche Yamaguchi (1901-2007), chefs-
laire mais elles prennent aussi leur source phénoménologique de l’art se rapproche d’œuvre d’application patiente
dans une fascination immémoriale pour des rêveries élémentaires de Gaston et de déploiement visuel.
le feu, pour le premier geste civilisationnel Bachelard. Damien Aubel

ART / Page 121


Dans le chas d’une aiguille en Arménie
Par Tristan Ranx
EN ROUTE ! VA DEVANT !

P
erché sur un promontoire rocheux, le temple de Garni, que l’Arche de Noé, ou du moins ses restes, existaient encore.
dédié aux dieux païens, domine majestueusement la Je me plaisais à le croire, et encore aujourd’hui plus qu’hier.
gorge. Ce temple de style romain, avec ses colonnes corin- Ce morceau de l’Arche de Noé, trouvé dans le château au
thiennes, se trouve au bord d'une falaise surplombant la vieux cèdre du Liban, renfermait un mystère profond. À la
rivière Azat. Il fait partie de la forteresse de Garni, l'une des recherche de réponses, je me dirigeais vers le musée des arts
plus anciennes d'Arménie, qui protégeait les grandes villes de populaires arméniens, intrigué par l'art de la micro-miniature
la plaine de l'Ararat dont la défense était stratégique. d'Edward Ter Ghazarian, un artiste connu pour son art unique.
Debout au bord de cette falaise, j'observe le temple se Il a créé au cours de sa vie plus de 600 miniatures, certaines
découper sur le ciel bleu, avec les monts Gegham, aux sommets si petites qu'elles ne sont pas visibles à l'œil nu.
enneigés, en arrière-plan. Ces montagnes portent le nom du Parmi ses œuvres célèbres, il y a une statuette de Charlie
roi légendaire et ancêtre des Arméniens. Chaplin réalisée à l'intérieur du chas d'une aiguille, fabriquée
L'écho des pas des prêtres résonne encore sur les dalles à partir d'un morceau de la même aiguille et ornée d'une
de pierre. Sur une plaque en grec ancien, je lis : « Tiridate, fleur dans la poche de Chaplin, soulignant son attention
brillant tel le Soleil, souverain absolu de la Grande Arménie, minutieuse aux détails et son habileté artistique.
a marqué la onzième année de son règne par des réalisations Les sculptures microscopiques nécessitent une attention
grandioses. Il a érigé un temple majestueux et construit une extraordinaire aux détails. Cette précision peut être vue
forteresse imprenable, des monuments à l'image de sa puis- comme une métaphore de la façon dont les petits aspects
sance et de sa sagesse. » de la vie, ou de l’écriture, peuvent avoir un impact significatif,
Au loin, le mont Ararat et son plateau enneigé dominent la soulignant l'importance de chaque élément dans un système
capitale, Erevan. Cette montagne illustre comment les frontières plus large et que tout dans l'univers est interconnecté : les
politiques cèdent la place à des frontières symboliques. Bien éléments les plus petits peuvent avoir une importance et une
qu'en Turquie depuis 1921, le mont Ararat demeure un sym- influence sur le tout.
bole puissant pour les Arméniens, transcendant les frontières Le mont Ararat et les monastères environnants, aux influences
physiques et incarnant des liens culturels et spirituels profonds. byzantines, perses et romaines, sont devenus pour moi des
Les Turcs appellent cette montagne des confins de l'Ana- symboles vivants de l'histoire, de la culture et de la spiritua-
tolie Agri Dagi, la « montagne des douleurs », tandis que les lité arméniennes. Chaque monastère, tel un reflet miniature
Kurdes la nomment Ciyaye Agiri, la « montagne fougueuse du mont Ararat, symbolisait la vie et l'expérience humaine,
». Pour les Perses, c'est Kok-i-Nuh, le « mont de Noé », un lien transcendant le temps et l'espace.
avec la Bible et l’Arche de Noé. Les folles nuits d'Erevan, semblaient aussi émerger d'une
Chez mon grand-père, dans son château du Périgord, un œuvre microscopique de Ghazarian, avec une communauté
livre avait capté mon attention durant mon adolescence : J'ai russe exilée de 300 000 âmes, apportant avec elle des fragments
trouvé l'Arche de Noé (1957). À l'intérieur de la quatrième de de Moscou et de Saint-Pétersbourg, sous le regard bienveillant
couverture, une petite pochette en papier contenait une dédi- du mont Ararat. Mais c'est une Russie nouvelle, une Russie
cace de l'auteur et un morceau de bois qui représentait un en exil, une Russie dissidente, une Russie de transfuges, de
fragment de l'Arche de Noé, une croyance qui me plaisait. rêveurs, d’âmes perdues, et parfois de hors-la-loi. Mais une
Cet éclat de bois, donnons-lui sa symbolique, avait appa- Russie qui cherche à se redéfinir loin de la mère patrie même
rement selon la Bible, sauvé la civilisation, et il était donc fait si les griffes de l’ours peuvent parfois s’abattre sans crier gare
de la substantifique moelle de la fondation nouvelle. Une Un déserteur russe, Dmitri Sedrakov, exfiltré de Russie
forme microscopique d’un processus immense qui touche par le réseau Iditié Lessom (Passez par la forêt), a été capturé
peut-être à sa fin. par des forces russes le 7 décembre 2023 sur le territoire de
Fernand Navarra y racontait ses trois expéditions (1952, 1953, l’Arménie puis incarcéré en Russie, pour un sort certainement
1955) sur le mont Ararat. Son ascension de 1952 l’amena à ce peu enviable sinon funeste. Son histoire est un avertissement
qu’il pensait être l’Arche de Noé. En 1955, accompagné de son sinistre pour les autres exilés : même ici, dans cette enclave
fils de onze ans, il découvrit des morceaux de bois « sciés à la de paix, la pieuvre peut encore les atteindre.
main » dans une profonde crevasse. Il découpa un morceau de Les cafés et bars d'Erevan, oasis de liberté, offrent un répit,
1,50 mètre qu’il réduisit plus tard à plusieurs petits morceaux où la vodka à 84°C coule à flot dans des verres miniatures et
pour les emballer plus facilement. De retour en Europe, sa où les rires masquent la peur du lendemain et les souvenirs
découverte fut considérée par beaucoup comme une preuve d'une patrie tourmentée.

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