0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
30 vues8 pages

Savoir, croyance et opinion en science

Le document explore la distinction entre savoir et croire, en soulignant que la science repose sur des connaissances objectives, tandis que l'opinion est subjective et souvent erronée. Il met en avant l'importance de la raison et du raisonnement dans la recherche de la vérité, tout en critiquant l'autorité non fondée dans les domaines rationnels. Enfin, il appelle à un équilibre entre le respect pour les anciens et l'innovation dans la science et la théologie.

Transféré par

diandreamartins23
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats DOCX, PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
30 vues8 pages

Savoir, croyance et opinion en science

Le document explore la distinction entre savoir et croire, en soulignant que la science repose sur des connaissances objectives, tandis que l'opinion est subjective et souvent erronée. Il met en avant l'importance de la raison et du raisonnement dans la recherche de la vérité, tout en critiquant l'autorité non fondée dans les domaines rationnels. Enfin, il appelle à un équilibre entre le respect pour les anciens et l'innovation dans la science et la théologie.

Transféré par

diandreamartins23
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats DOCX, PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

EC1- La connaissance scientifique : recueil

1)SOCRATE Alors continuons et examinons encore ceci. Y a-t-il quelque chose que tu
appelles savoir ?
GORGIAS Oui.
S. Et quelque chose que tu appelles croire ?
G. Certainement.
S. Te semble-t-il que savoir et croire, la science et la croyance, soient choses identiques ou
différentes ?
G. Pour moi, Socrate, je les tiens pour différentes.
S. Tu as raison, et je vais t’en donner la preuve. Si l’on te demandait : « Y a-t-il, Gorgias, une
croyance fausse et une vraie ? » tu dirais oui, je suppose.
G. Oui.
S. Mais y a-t-il de même une science fausse et une vraie ?
G. Pas du tout.
S. Il est donc évident que savoir et croire ne sont pas la même chose.
G. C’est juste.
S. Cependant ceux qui croient sont persuadés aussi bien que ceux qui savent.

PLATON, Gorgias

2) SOCRATE.-- Je vais [te le] dire. Si quelqu'un, connaissant la route de Larissa, ou d'où tu
veux autre part, s'y rendait et y conduisait d'autres [personnes], que dire d'autre sinon qu'il
conduirait droitement (orthôs) et heureusement ?

MÉNON.-- Absolument.

SOCRATE.-- [97b] Mais qu'en serait-il de quelqu'un se formant droitement (orthôs) une
opinion sur quelle est cette route, bien que n'y étant jamais allé et n'en ayant nulle
connaissance ? Celui-ci ne conduirait-il pas droitement (orthôs) aussi ?

MÉNON.-- Absolument.

SOCRATE.-- Et aussi longtemps donc, je suppose, qu'il aura une opinion droite sur ce dont
l'autre [a] une epistèmè (SCIENCE), il ne sera en rien un guide inférieur, croyant vrai bien que
n'usant pas de phronèsis (PRUDENCE), à celui qui use de phronèsis là-dessus ?

MÉNON.-- En rien, certes.

SOCRATE.-- Donc une opinion vraie, à l'égard de la rectitude de l'action, n'est en rien un
guide inférieur à phronèseôs ; et c'est cela que nous avons tout à l'heure laissé de côté,
dans l'examen, à propos de l'aretès, du genre de chose qu'elle pourrait bien être, en
disant [97c] que seule phronèsis conduit à agir droitement (orthôs) ; il y avait donc aussi
une opinion vraie.

1
MÉNON.-- Il semble bien.

SOCRATE.-- En rien donc n'est moins bénéfique opinion droite qu'epistèmè.

MÉNON.-- A ceci près, Socrate, qu'en ayant l'epistèmè, on arriverait toujours à ses fins, alors
qu'avec l'opinion droite, tantôt on réussirait, tantôt pas.

SOCRATE.-- Que dis-tu ? En ayant toujours une opinion droite, ne réussirait-on pas toujours,
aussi longtemps qu'on se formerait des opinions droites ?

MÉNON.-- Cela me paraît nécessaire. Au point que je m'étonne, [97d] Socrate, les choses
étant ainsi, que l' epistèmè soit en fin de compte beaucoup plus en honneur que l'opinion
droite, et [je me demande] pour quelle raison on les distingue l'une de l'autre.

SOCRATE.-- Sais-tu donc pourquoi tu t'étonnes, ou te le dirai-je ?

MÉNON.-- Oui certes, dis-le-moi.

SOCRATE.-- C'est parce que tu n'as pas tourné ton esprit vers les statues de Dédale ; mais
peut-être n'y en a-t-il pas chez vous ?

MÉNON.-- Mais pourquoi donc parles-tu de ça ?

SOCRATE.-- C'est qu'aussi bien celles-ci, si elles n'ont pas été attachées, prennent
subrepticement la fuite et s'échappent, alors qu'attachées, elles restent en place.

MÉNON.-- [97e] Et après ?

SOCRATE.-- Posséder une de ses créations laissée sans liens n'a pas grande valeur, c'est
comme un homme enclin à la fuite, car elle ne reste pas en place ; attachée au contraire,
elle a beaucoup de valeur, car ses œuvres sont tout à fait belles. Et après ? A quel propos j’en
parle ? A propos des opinions vraies. C'est qu'aussi bien, les opinions vraies, aussi longtemps
qu'elles restent en place, sont une belle chose et produisent [98a] des œuvres tout à fait
bonnes ; seulement, elles ne consentent pas à rester en place très longtemps, mais
s'échappent de l'âme de l'homme (anthrôpou), si bien qu'elles ne sont pas de grande
valeur tant qu'on ne les lie pas par un raisonnement sur la cause. Et cela, c'est, Ménon mon
camarade, remémoration, comme il a été convenu entre nous dans les [choses
dites] antérieurement. Lors donc qu'elles sont liées, elles deviennent
premièrement epistèmai, ensuite fixes. Et c'est bien pour ça qu'epistèmè est plus en
honneur qu'opinion droite, et c'est par un lien qu'epistèmè se distingue d'opinion droite.

PLATON, Ménon

3)L'acte de tenir pour vrai (la créance) est un fait de notre entendement qui peut reposer sur
des raisons objectives, mais qui exige aussi des causes subjectives dans l'esprit de celui qui
juge. Quand cet acte est valable pour chacun, pour peu qu'il ait seulement de la raison, la
raison en est objectivement suffisante, et le fait de tenir pour vrai s'appelle alors conviction.
Quand il a uniquement son fondement dans la nature particulière du sujet, on le

2
nomme persuasion. […] Aussi un jugement de ce genre n'a-t-il qu'une valeur personnelle, et
la créance ne se communique pas. Mais la vérité repose sur l'accord avec l'objet, et par
conséquent, par rapport à cet objet, les jugements de tout entendement doivent être
d'accord. La pierre de touche servant à reconnaître si la créance est une conviction ou une
simple persuasion est donc extérieure : elle consiste dans la possibilité de la communiquer et
de la trouver valable pour la raison de chaque homme ; car alors on peut au moins présumer
que la raison de l'accord de tous les jugements, malgré la diversité des sujets entre eux,
reposera sur le fondement commun, je veux dire sur l'objet, avec lequel, par suite, tous les
sujets s'accorderont, prouvant par là même la vérité du jugement. […]
La créance ou la valeur subjective du jugement par rapport à la conviction (qui a en même
temps une valeur objective) présente les trois degrés suivants : l'opinion, la foi et le savoir.
L'opinion est une créance qui a conscience d'être insuffisante subjectivement aussi
bien qu'objectivement. Quand la créance n'est suffisante que subjectivement, et qu'en
même temps elle est tenue pour objectivement insuffisante, elle s'appelle foi. Enfin celle qui
est suffisante subjectivement aussi bien qu'objectivement s'appelle savoir.

Emmanuel KANT, Critique de la raison pure (1781-1787)

Pour Bachelard, l'opinion peut constituer un obstacle pour la raison, en particulier dans le
domaine scientifique:

4)La science, dans son besoin d'achèvement comme dans son principe, s'oppose absolument
à l'opinion. S'il lui arrive, sur un point particulier, de légitimer l'opinion, c'est pour d'autres
raisons que celles qui fondent l'opinion; de sorte que l'opinion a, en droit, toujours tort.
L'opinion pense mal; elle ne pense pas: elle traduit des besoins en connaissances. En
désignant les objets par leur utilité, elle s'interdit de les connaître. On ne peut rien fonder
sur l'opinion: il faut d'abord la détruire. Elle est le premier obstacle à surmonter. Il ne
suffirait pas, par exemple, de la rectifier sur des points particuliers, en maintenant, comme
une sorte de morale provisoire, une connaissance vulgaire provisoire L'esprit scientifique
nous interdit d'avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des
questions que nous ne savons-pas formuler clairement. Avant tout, il faut savoir poser des
problèmes. Et quoi qu'on dise, dans la vie scientifique, les problèmes ne se posent pas
d'eux-mêmes. C'est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable
esprit scientifique. Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une
question. S'il n'y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique Rien ne va
de soi. Rien n'est donné. Tout est construit".

Gaston Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique (1938), Vrin, coll. «Bibliothèque des
textes philosophiques», 1993, p. 14.

5) Lorsque, dans les matières qui se fondent sur l’expérience et le témoignage, nous
bâtissons notre connaissance sur l’autorité d’autrui, nous ne nous rendons ainsi coupables
d’aucun préjugé ; car, dans ce genre de choses, puisque nous ne pouvons faire nous-mêmes
l’expérience de tout ni le comprendre par notre propre intelligence, il faut bien que

3
l’autorité de la personne soit le fondement de nos jugements. – Mais lorsque nous faisons
de l’autorité d’autrui le fondement de notre assentiment à l’égard de connaissances
rationnelles, alors nous admettons ces connaissances comme simple préjugé. Car c’est de
façon anonyme que valent les vérités rationnelles ; il ne s’agit pas alors de demander : qui a
dit cela ? mais bien qu’a-t-il dit ? Peu importe si une connaissance a une noble origine ; le
penchant à suivre l’autorité des grands hommes n’en est pas moins très répandu tant à
cause de la faiblesse des lumières personnelles que par désir d’imiter ce qui nous est
présenté comme grand.

Kant, Logique (1800)

6)Le respect que l'on porte à l'antiquité étant aujourd'hui à tel point, dans les matières où il
doit avoir moins de force, que l'on se fait des oracles de toutes ses pensées, et des mystères
même de ses obscurités ; que l'on ne peut plus avancer de nouveautés sans péril, et que le
texte d'un auteur suffit pour détruire les plus fortes raisons... ce n'est pas que mon intention
soit de corriger un vice par un autre, et de ne faire nulle estime des anciens, parce que l'on
en fait trop. Je ne prétends pas bannir leur autorité pour relever le raisonnement tout seul,
quoique l'on veuille établir leur autorité seule au préjudice du raisonnement... pour faire
cette importante distinction avec attention, il faut considérer que les unes dépendent
seulement de la mémoire et sont purement historiques, n'ayant pour objet que de savoir ce
que les auteurs ont écrit ; les autres dépendent seulement du raisonnement, et sont
entièrement dogmatiques, ayant pour objet de chercher et découvrir les vérités cachées.
Celles de la première sorte sont bornées, d'autant que les livres dans lesquels elles sont
contenues... c'est suivant cette distinction qu'il faut régler différemment l'étendue de ce
respect. Le respect que l'on doit avoir pour... dans les matières où l'on recherche
seulement de savoir ce que les auteurs ont écrit, comme dans l'histoire, dans la géographie,
dans la jurisprudence, dans les langues et surtout dans la théologie, et enfin dans toutes
celles qui ont pour principe, ou le fait simple, ou l'institution divine ou humaine, il faut
nécessairement recourir à leurs livres, puisque tout ce que l'on en peut savoir y est contenu :
d'où il est évident que l'on peut en avoir la connaissance entière, et qu'il n'est pas possible
d'y rien ajouter. S'il s'agit de savoir qui fut premier roi des français, en quel lieu les
géographes placent le premier méridien, quels mots sont usités dans une langue morte, et
toutes les choses de cette nature, quels autres moyens que les livres pourraient nous y
conduire ? Et qui pourra rien ajouter de nouveau à ce qu'ils nous en apprennent, puisqu'on
ne veut savoir que ce qu'ils contiennent ? C'est l'autorité seule qui nous en peut éclaircir.
Mais où cette autorité a la principale force, c'est dans la théologie, parce qu'elle y est
inséparable de la vérité, et que nous ne la connaissons que par elle : de sorte que pour
donner la certitude entière des matières les plus incompréhensibles à la raison, il suffit de les
faire voir dans les livres sacrés, comme, pour montrer l'incertitude des choses les plus
vraisemblables, il faut seulement faire voir qu'elles n'y sont pas comprises ; parce que ses
principes sont au−dessus de la nature et de la raison, et que, l'esprit de l'homme étant trop
faible pour y arriver par ses propres efforts, il ne peut parvenir à ces hautes intelligences s'il
n'y est porté par une force toute−puissante et surnaturelle. Il n'en est pas de même des
sujets qui tombent sous les sens ou sous le raisonnement : l'autorité y est inutile ; la raison
seule a lieu d'en connaître. Elles ont leurs droits séparés : l'une avait tantôt tout l'avantage ;
ici l'autre règne à son tour. Mais comme les sujets de cette sorte sont proportionnés à la
portée de l'esprit, il trouve une liberté tout entière de s'y étendre : sa fécondité inépuisable

4
produit continuellement, et ses inventions peuvent être tout ensemble sans fin et sans
interruption... c'est ainsi que la géométrie, l'arithmétique, la musique, la physique, la
médecine, l'architecture, et toutes les sciences qui sont soumises à l'expérience et au
raisonnement, doivent être augmentées pour devenir parfaites. Les anciens les ont trouvées
seulement ébauchées par ceux qui les ont précédés ; et nous les 6 Préface sur le traité du
videPréface sur le traité du vide laisserons à ceux qui viendront après nous en un état plus
accompli que nous ne les avons reçues. Comme leur perfection dépend du temps et de la
peine, il est évident qu'encore que notre peine et notre temps nous eussent moins acquis
que leurs travaux, séparés des nôtres, tous deux néanmoins joints ensemble doivent avoir
plus d'effet que chacun en particulier. L'éclaircissement de cette différence nous doit faire
plaindre l'aveuglement de ceux qui rapportent la seule autorité pour preuve dans les
matières physiques, au lieu du raisonnement ou des expériences, et nous donner de
l'horreur pour la malice des autres, qui emploient le raisonnement seul dans la théologie, au
lieu de l'autorité de l'écriture et des pères. Il faut relever le courage de ces timides qui
n'osent rien inventer en physique, et confondre l'insolence de ces téméraires qui produisent
des nouveautés en théologie. Cependant le malheur du siècle est tel qu'on voit beaucoup
d'opinions nouvelles en théologie, inconnues à toute l'antiquité, soutenues avec obstination
et reçues avec applaudissement ; au lieu que celles qu'on produit dans la physique, quoique
en petit nombre, semblent devoir être convaincues de fausseté dès qu'elles choquent tant
soit peu les opinions reçues : comme si le respect qu'on a pour les anciens philosophes était
de devoir, et que celui que l'on porte aux plus anciens des pères était seulement de
bienséance ! Je laisse aux personnes judicieuses à remarquer l'importance de cet abus qui
pervertit l'ordre des sciences avec tant d'injustice ; et je crois qu'il y en aura peu qui ne
souhaitent que cette (...) s'applique à d'autres matières, puisque les inventions nouvelles
sont infailliblement des erreurs dans les matières que l'on profane impunément ; et qu'elles
sont absolument nécessaires pour la perfection de tant d'autres sujets incomparablement
plus bas, que toutefois on n'oserait toucher. Partageons avec plus de justice notre crédulité
et notre défiance, et bornons ce respect que nous avons pour les anciens. Comme la raison
le fait naître, elle doit aussi le mesurer ; et considérons que, s'ils fussent demeurés dans
cette retenue de n'oser rien ajouter aux connaissances qu'ils avaient reçues, ou que ceux de
leur temps eussent fait la même difficulté de recevoir les nouveautés qu'ils leur offraient, ils
se seraient privés eux−mêmes et leur postérité du fruit de leurs inventions.

PASCAL, Préface au traité sur le vide

7) Si l'on pose maintenant le problème de la nouveauté scientifique sur le plan plus


proprement psychologique, on ne peut manquer de voir que cette allure révolutionnaire de
la science contemporaine doit réagir profondément sur la structure de l'esprit. L'esprit a une
structure variable dés l'instant où la connaissance a une histoire. En effet, l'histoire humaine
peut bien, dans ses passions, dans ses préjugés, dans tout ce qui relève des impulsions
immédiates, être un éternel recommencement ; mais il y a des pensées qui ne
recommencent pas ; ce sont les pensées qui ont été rectifiées, élargies, complétées. Elles ne
retournent pas à leur aire restreinte ou chancelante. Or l'esprit scientifique est
essentiellement une rectification du savoir, un élargissement des cadres de la connaissance.
Il juge son passé historique en le condamnant. Sa structure est la conscience de ses fautes

5
historiques. Scientifiquement, on pense le vrai comme rectification historique d'une longue
erreur, on pense l'expérience comme rectification de l'illusion commune et première."

G. BACHELARD, Le Nouvel esprit scientifique, 1934, PUF, 1966, p. 173.

8) « Dès lors que tel est notre objectif1, il n’existe pas de démarche plus rationnelle que de
procéder par essais et erreurs, par conjectures et réfutations : de proposer hardiment des
théories, de consacrer tous nos efforts à faire apparaître qu’elles sont erronées et d’y
souscrire par provision lorsque nos tentatives pour les critiquer n’ont pas abouti.
Dans cette perspective, toutes les lois, toutes les théories demeurent, provisoires,
conjecturales ou hypothétiques même lorsque nous nous estimons impuissants à les mettre
plus longtemps en question. Avant qu’une théorie n’ait effectivement été réfutée, il nous est
impossible de savoir de quelle manière elle risque de devoir être modifiée. La règle qui veut
que le soleil se lève et se couche nécessairement dans un intervalle de vingt-quatre heures
n’a pas perdu son caractère proverbial de loi « établie inductivement au bénéfice du
doute ». Il est étrange qu’on continue de faire valoir cet exemple qui eût mieux convenu à
l’époque d’Aristote et de Pythéas de Massaliote, ce grand navigateur taxé de mensonge des
siècles durant pour ses récits sur l’île de Thulé, pays de la mer gelée et du soleil de minuit. »
2

K. POPPER, Conjectures et réfutations, chap. I

9) Nous attendons de l'histoire une certaine objectivité, l'objectivité qui lui convient : c'est
de là que nous devons partir et non de l'autre terme. Or qu'attendons-nous sous ce titre ?
L'objectivité ici doit être prise en son sens épistémologique strict : est objectif ce que la
pensée méthodique a élaboré, mis en ordre, compris et ce qu'elle peut ainsi faire
comprendre. Cela est vrai des sciences physiques, des sciences biologiques ; cela est vrai
aussi de l'histoire. Nous attendons par conséquent de l'histoire qu'elle fasse accéder le passé
des sociétés humaines à cette dignité de l'objectivité. Cela ne veut pas dire que cette
objectivité soit celle de la physique ou de la biologie : il y a autant de niveaux d'objectivité
qu'il y a de comportements méthodiques. Nous attendons donc que l'histoire ajoute une
nouvelle province à l'empire varié de l'objectivité.
Cette attente en implique une autre : nous attendons de l'historien une certaine qualité de
subjectivité, non pas une subjectivité quelconque, mais une subjectivité qui soit précisément
appropriée à l'objectivité qui convient à l'histoire. Il s'agit donc d'une subjectivité impliquée,
impliquée par l'objectivité attendue. Nous pressentons par conséquent qu'il y a une bonne
et une mauvaise subjectivité, et nous attendons un départage de la bonne et de la mauvaise
subjectivité, par l'exercice même du métier d'historien.
Ce n'est pas tout : sous le titre de subjectivité nous attendons quelque chose de plus grave
Expliquer le monde dans lequel nous vivons à l’aide de lois et de
1

théories explicatives
2

6
que la bonne subjectivité de l'historien ; nous attendons que l'histoire soit une histoire des
hommes et que cette histoire des hommes aide le lecteur, instruit par l'histoire des
historiens, à édifier une subjectivité de haut rang, la subjectivité non seulement de moi-
même, mais de l'homme.
Mais cet intérêt, cette attente d'un passage - par l'histoire - de moi à l'homme, n'est plus
exactement épistémologique, mais proprement philosophique : car c'est bien une
subjectivité de réflexion que nous attendons de la lecture et de la méditation des oeuvres
d'historien ; cet intérêt ne concerne déjà plus l'historien qui écrit l'histoire, mais le lecteur -
singulièrement le lecteur philosophique -, le lecteur en qui s'achève tout livre, toute oeuvre,
à ses risques et périls. Tel sera notre parcours : de l'objectivité de l'histoire à la subjectivité
de l'historien ; de l'une et de l'autre à la subjectivité philosophique (pour employer un terme
neutre qui ne préjuge pas de l'analyse ultérieure).

Paul RICOEUR, Histoire et vérité, , pp. 23-24

10) Je ne sais si je dois vous entretenir des premières méditations que j'y ai faites; car elles
sont si métaphysiques et si peu communes, qu'elles ne seront peut-être pas au goût de tout
le monde. Et toutefois, afin qu'on puisse juger si les fondements que j'ai pris sont assez
fermes, je me trouve en quelque façon contraint d'en parler. J'avais dès longtemps
remarqué que, pour les mœurs, il est besoin quelquefois de suivre des opinions qu'on sait
fort incertaines, tout de même que si elles étaient indubitables, ainsi qu'il a été dit ci-dessus;
mais, parce qu'alors je désirais vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensai qu'il
fallait que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse, comme absolument faux, tout ce en
quoi je pourrais imaginer le moindre doute afin de voir s'il ne resterait point, après cela,
quelque chose en ma créance, qui fût entièrement indubitable. Ainsi, à cause que nos sens
nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu'il n'y avait aucune chose qui fût telle qu'ils
nous la font imaginer. Et parce qu'il y a des hommes qui se méprennent en raisonnant,
même touchant les plus simples matières de géométrie, et y font des paralogismes, jugeant
que j'étais sujet à faillir, autant qu'aucun autre, je rejetai comme fausses toutes les raisons
que j'avais prises auparavant pour démonstrations. Et enfin, considérant que toutes les
mêmes pensées, que nous avons étant éveillés, nous peuvent aussi venir, quand nous
dormons, sans qu'il y en ait aucune, pour lors, qui soit vraie, je me résolus de feindre que
toutes les choses qui m'étaient jamais entrées en l'esprit n'étaient non plus vraies que les
illusions de mes songes. Mais, aussitôt après, je pris garde que, pendant que je voulais ainsi
penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi, qui le pensais, fusse quelque
chose. Et remarquant que cette vérité :je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée, que
toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas capables de
l'ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir, sans scrupule, pour le premier principe de la
philosophie que je cherchais.

Puis, examinant avec attention ce que j'étais, et voyant que je pouvais feindre que je n'avais
aucun corps, et qu'il n'y avait aucun monde, ni aucun lieu où je fusse; mais que je ne pouvais
pas feindre, pour cela, que je n'étais point; et qu'au contraire, de cela même que je pensais à
douter de la vérité des autres choses, il suivait très évidemment et très certainement que
j'étais; au lieu que, si j'eusse seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que
j'avais jamais imaginé eût été vrai, je n'avais aucune raison de croire que j'eusse été : je
connus de là que j'étais une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser,

7
et qui, pour être, n'a besoin d'aucun lieu, ni ne dépend d'aucune chose matérielle. En sorte
que ce moi, c'est-à-dire l'âme par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du
corps, et même qu'elle est plus aisée à connaître que lui, et qu'encore qu'il ne fût point, elle
ne laisserait pas d'être tout ce qu'elle est.

Après cela, je considérai en général ce qui est requis à une proposition pour être vraie et
certaine; car, puisque je venais d'en trouver une que je savais être telle, je pensai que je
devais aussi savoir en quoi consiste cette certitude. Et ayant remarqué qu'il n'y a rien du tout
en ceci : je pense, donc je suis, qui m'assure que je dis la vérité, sinon que je vois très
clairement que, pour penser, il faut être : je jugeai que je pouvais prendre pour règle
générale, que les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont
toutes vraies; mais qu'il y a seulement quelque difficulté à bien remarquer quelles sont celles
que nous concevons distinctement.

DESCARTES, Médiations métaphysiques IV

Vous aimerez peut-être aussi