Objet d'étude : la poésie du XIXème au XXIème siècle
Parcours : émancipations créatrices
Texte 1 : Cécile Coulon, "Courir", extrait, Les Ronces, 2018
Courir, c'est admettre que nous n'irons pas plus loin que le bout de la terre, qu'à
la fin le reste est un grand vide que nous voudrions voir, ne serait-ce qu'une fois dans
l'existence, quitte à s'évanouir longtemps, emportés dans ces stupides transhumances
pendant lesquelles j'ai la chance d'oublier, de rompre ces jambes gaspillées au quotidien
en attentes débiles, en montées et descentes de train. La course, la vraie, est une
manifestation d'indifférence ; ce n'est pas grave de ne pas arriver, ce n'est pas grave de
s'écrouler sous la pluie, ce n'est pas grave de sentir la peau pleurer par tous ses yeux
disponibles. Courir c'est brandir un drapeau troué pour dire qu'il ne nous reste que ça -
et encore les groupes publicitaires voudraient nous l'enlever -, cet acharnement à
mourir plus vite que la moyenne, à creuser, gonfler, puis de nouveau creuser son ventre,
s'élancer à l'assaut des falaises, des pistes et des trottoirs mouillés.
La course, la vraie, est une fureur carnivore. Un astre brûlant caché dans les
jointures du corps ; elles grincent, la nuit, comme un miracle froissé. Une force qui rugit,
à laquelle nous sommes forcés de croire puisqu'il n'y a qu'elle qui puisse suspendre aux
crochets des montagnes des femmes et des hommes emplis de cette beauté brutale qui
ne supporte ni la lenteur, ni les cris, ni ces bouquets d'amnésie qu'on s'offre pour éviter
d'avoir mal. Courir c'est le langage des ténèbres né dans une bouche humide de sueur,
de larmes et de salive. À l'heure où les familles passent à table, où les enfants vont
dormir et les vieillards s'efforcer de survivre, la course, la vraie, s'ébroue dans la
pénombre et ses lucioles en furie font un cortège immense aux paupières de la nuit.
Cécile Coulon, "Courir", Les Ronces, 2018, Le Castor Astral
Objet d'étude : la poésie du XIXème au XXIème siècle
Oeuvre intégrale : Les Cahiers de Douai, Arthur Rimbaud
Lecture linéaire 2 : "Ophélie", sections II et III, Les Cahiers de Douai, 1895
II
Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
– C’est que les vents tombant des grands monts de Norwège
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté ;
C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
A ton esprit rêveur portait d’étranges bruits ;
Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits ;
C’est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ;
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux !
Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
– Et l’infini terrible effara ton oeil bleu !
III
– Et le poète dit qu’aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis,
Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.
Arthur Rimbaud, "Ophélie", sections II et III, Les Cahiers de Douai, 1895
Objet d'étude : la poésie du XIXème au XXIème siècle
Oeuvre intégrale : Les Cahiers de Douai, Arthur Rimbaud
Lecture linéaire 3 : "Le Mal", Les Cahiers de Douai, 1895
Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;
Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;
Tandis qu’une folie épouvantable broie
Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;
– Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !…
– Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ;
Qui dans le bercement des hosannah s’endort,
Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !
Arthur Rimbaud, "Le Mal", Les Cahiers de Douai, 1895
Objet d'étude : la poésie du XIXème au XXIème siècle
Oeuvre intégrale : Les Cahiers de Douai, Arthur Rimbaud
Lecture linéaire 4 : "Roman", Les Cahiers de Douai, 1895
On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
– Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
– On va sous les tilleuls verts de la promenade.
Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits – la ville n’est pas loin –
A des parfums de vigne et des parfums de bière…
II
– Voilà qu’on aperçoit un tout petit chiffon
D’azur sombre, encadré d’une petite branche,
Piqué d’une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche…
Nuit de juin ! Dix-sept ans ! – On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête…
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête…
III
Le coeur fou robinsonne à travers les romans,
– Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l’ombre du faux col effrayant de son père…
Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d’un mouvement vif…
– Sur vos lèvres alors meurent les cavatines…
IV
Vous êtes amoureux. Loué jusqu’au mois d’août.
Vous êtes amoureux. – Vos sonnets La font rire.
Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût.
– Puis l’adorée, un soir, a daigné vous écrire !…
– Ce soir-là…, – vous rentrez aux cafés éclatants,
Vous demandez des bocks ou de la limonade…
– On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade.
Arthur Rimbaud, "Roman", Les Cahiers de Douai, 1895
Objet d'étude : le roman et le récit du Moyen Âge au XXIème siècle
Oeuvre intégrale : Manon Lescaut, Abbé Prévost
Lecture linéaire 5 : Les retrouvailles entre Des Grieux et Manon
Elle s'assit. Je demeurai debout, le corps à demi tourné, n'osant l'envisager
directement. Je commençai plusieurs fois une réponse, que je n'eus pas la force
d'achever. Enfin, je fis un effort pour m'écrier douloureusement : Perfide Manon ! Ah !
perfide ! perfide ! Elle me répéta, en pleurant à chaudes larmes, qu'elle ne prétendait
point justifier sa perfidie. Que prétendez-vous donc ? m'écriai-je encore. Je prétends
mourir, répondit-elle, si vous ne me rendez votre cœur, sans lequel il est impossible que
je vive. Demande donc ma vie, infidèle ! repris-je en versant moi-même des pleurs, que je
m'efforçai en vain de retenir. Demande ma vie, qui est l'unique chose qui me reste à te
sacrifier ; car mon cœur n'a jamais cessé d'être à toi. À peine eus-je achevé ces derniers
mots, qu'elle se leva avec transport pour venir m'embrasser. Elle m'accabla de mille
caresses passionnées. Elle m'appela par tous les noms que l'amour invente pour
exprimer ses plus vives tendresses. Je n'y répondais encore qu'avec langueur. Quel
passage, en effet, de la situation tranquille où j'avais été, aux mouvements tumultueux
que je sentais renaître ! J'en étais épouvanté. Je frémissais, comme il arrive lorsqu'on se
trouve la nuit dans une campagne écartée : on se croit transporté dans un nouvel ordre
de choses ; on y est saisi d'une horreur secrète, dont on ne se remet qu'après avoir
considéré longtemps tous les environs.
Nous nous assîmes l'un près de l'autre. Je pris ses mains dans les miennes. Ah !
Manon, lui dis-je en la regardant d'un œil triste, je ne m'étais pas attendu à la noire
trahison dont vous avez payé mon amour. Il vous était bien facile de tromper un cœur
dont vous étiez la souveraine absolue, et qui mettait toute sa félicité à vous plaire et à
vous obéir. Dites-moi maintenant si vous en avez trouvé d'aussi tendres et d'aussi
soumis.
Abbé Prévost, Manon Lescaut, partie 1, 1731
Objet d'étude : le roman et le récit du Moyen Âge au XXIème siècle
Oeuvre intégrale : Manon Lescaut, Abbé Prévost
Lecture linéaire 6 : Le souper avec M de G... M...
Il vint me prendre par la main, lorsque Manon eut serré l’argent et les bijoux, et
me conduisant vers M. de G... M..., il m’ordonna de lui faire la révérence. J’en fis deux ou
trois des plus profondes. - Excusez, monsieur, lui dit Lescaut, c’est un enfant fort neuf. Il
est bien éloigné, comme vous voyez, d’avoir les airs de Paris ; mais nous espérons qu’un
peu d’usage le façonnera. Vous aurez l’honneur de voir ici souvent monsieur, ajouta-t-il,
en se tournant vers moi ; faites bien votre profit d’un si bon modèle. Le vieil amant parut
prendre plaisir à me voir. Il me donna deux ou trois petits coups sur la joue, en me disant
que j’étais un joli garçon, mais qu’il fallait être sur mes gardes à Paris, où les jeunes gens
se laissent aller facilement à la débauche. Lescaut l’assura que j’étais naturellement si
sage, que je ne parlais que de me faire prêtre, et que tout mon plaisir était à faire de
petites chapelles. – Je lui trouve l’air de Manon, reprit le vieillard en me haussant le
menton avec la main. Je répondis d’un air niais : Monsieur, c’est que nos deux chairs se
touchent de bien proche ; aussi, j’aime ma sœur Manon comme un autre moi-même. –
L’entendez-vous ? dit-il à Lescaut, il a de l’esprit. C’est dommage que cet enfant-là n’ait
pas un peu plus de monde. – Ho ! monsieur, repris-je, j’en ai vu beaucoup chez nous dans
les églises, et je crois bien que j’en trouverai, à Paris, de plus sots que moi. – Voyez,
ajouta-t-il, cela est admirable pour un enfant de province. Toute notre conversation fut à
peu près du même goût pendant le souper. Manon, qui était badine, fut sur le point,
plusieurs fois, de gâter tout par ses éclats de rire. Je trouvai l’occasion, en soupant, de lui
raconter sa propre histoire, et le mauvais sort qui le menaçait. Lescaut et Manon
tremblaient pendant mon récit, surtout lorsque je faisais son portrait au naturel ; mais
l’amour-propre l’empêcha de s’y reconnaître, et je l’achevai si adroitement, qu’il fut le
premier à le trouver fort risible.
Abbé Prévost, Manon Lescaut, partie 1, 1731
Objet d'étude : le roman et le récit du Moyen Âge au XXIème siècle
Oeuvre intégrale : Manon Lescaut, Abbé Prévost
Lecture linéaire 7 : Une étrange fille
Manon était occupée à lire. Ce fut là que j’eus lieu d’admirer le caractère de cette
étrange fille. Loin d’être effrayée et de paraître timide en m’apercevant, elle ne donna
que ces marques légères de surprise dont on n’est pas le maître à la vue d’une personne
qu’on croit éloignée : Ha ! c’est vous, mon amour, me dit-elle en venant m’embrasser
avec sa tendresse ordinaire. Bon Dieu ! que vous êtes hardi ! qui vous aurait attendu
aujourd’hui dans ce lieu ? Je me dégageai de ses bras ; et, loin de répondre à ses caresses,
je la repoussai avec dédain, et je fis deux ou trois pas en arrière pour m’éloigner d’elle.
Ce mouvement ne laissa pas de la déconcerter. Elle demeura dans la situation où elle
était, et elle jeta les yeux sur moi en changeant de couleur. J’étais dans le fond si charmé
de la revoir, qu’avec tant de justes sujets de colère, j’avais à peine la force d’ouvrir la
bouche pour la quereller. Cependant mon cœur saignait du cruel outrage qu’elle m’avait
fait ; je le rappelais vivement à ma mémoire pour exciter mon dépit, et je tâchais de faire
briller dans mes yeux un autre feu que celui de l’amour. Comme je demeurai quelque
temps en silence, et qu’elle remarqua mon agitation, je la vis trembler, apparemment par
un effet de sa crainte.
Je ne pus soutenir ce spectacle. Ah ! Manon, lui dis-je d’un ton tendre, infidèle et parjure
Manon ! par où commencerai-je à me plaindre ? Je vous vois pâle et tremblante, et je suis
encore si sensible à vos moindres peines que je crains de vous affliger trop par mes
reproches. Mais, Manon, je vous le dis, j’ai le cœur percé de la douleur de votre trahison.
Ce sont là des coups qu’on ne porte point à un amant quand on n’a pas résolu sa mort.
Voici la troisième fois, Manon ; je les ai bien comptées : il est impossible que cela
s’oublie.
Abbé Prévost, Manon Lescaut, partie 2, 1731
Objet d'étude : Le roman et le récit du Moyen Age au XXIème siècle
Parcours : Personnages en marge, plaisir du romanesque
Texte lecture linéaire 8 : Nana, Emile Zola, 1880
Alors, Nana devint une femme chic, rentière de la bêtise et de l’ordure des mâles,
marquise des hauts trottoirs. Ce fut un lançage brusque et définitif, une montée dans
la célébrité de la galanterie, dans le plein jour des folies de l’argent et des audaces
gâcheuses de la beauté. Elle régna tout de suite parmi les plus chères. Ses
photographies s’étalaient aux vitrines, on la citait dans les journaux. Quand elle
passait en voiture sur les boulevards, la foule se retournait et la nommait, avec
l’émotion d’un peuple saluant sa souveraine ; tandis que, familière, allongée dans ses
toilettes flottantes, elle souriait d’un air gai, sous la pluie de petites frisures blondes,
qui noyaient le bleu cerné de ses yeux et le rouge peint de ses lèvres. Et le prodige
fut que cette grosse fille, si gauche à la scène, si drôle dès qu’elle voulait faire la
femme honnête, jouait à la ville les rôles de charmeuse, sans un effort. C’étaient des
souplesses de couleuvre, un déshabillé savant, comme involontaire, exquis
d’élégance, une distinction nerveuse de chatte de race, une aristocratie du vice,
superbe, révoltée, mettant le pied sur Paris, en maîtresse toute-puissante. Elle
donnait le ton, de grandes dames l’imitaient.
L’hôtel de Nana se trouvait avenue de Villiers, à l’encoignure de la rue Cardinet,
dans ce quartier de luxe, en train de pousser au milieu des terrains vagues de
l’ancienne plaine Monceau. Bâti par un jeune peintre, grisé d’un premier succès et
qui avait dû le revendre, à peine les plâtres essuyés, il était de style Renaissance,
avec un air de palais, une fantaisie de distribution intérieure, des commodités
modernes dans un cadre d’une originalité un peu voulue. Le comte Muffat avait
acheté l’hôtel tout meublé, empli d’un monde de bibelots, de fort belles tentures
d’Orient, de vieilles crédences, de grands fauteuils Louis XIII ; et Nana était ainsi
tombée sur un fonds de mobilier artistique, d’un choix très fin, dans le tohu-bohu
des époques. (...) Elle étonnait l’architecte par les idées qu’elle lui donnait, née d’un
coup aux raffinements du luxe, en fille du pavé de Paris ayant d’instinct toutes les
élégances.
Nana, Emile Zola, chapitre 10, 1880