Bonjour à tous. Aujourd'hui, nous allons parler d'Étienne de la Boétie.
La Boétie est un Français
du XVIe siècle. Il appartient au mouvement de l'humanisme et il est surtout connu pour un texte,
dont vous connaissez sans doute le titre, qui s'intitule Le discours de la servitude volontaire, un
texte écrit vers 1546 et publié une trentaine d'années plus tard, en 1861.
Et il faut noter que La Boétie n'avait pas plus de 18 ans lorsqu'il a écrit ce texte, ce qui montre la
précocité de cet auteur et sa grande maturité intellectuelle. D'ailleurs, certains commentateurs
n'ont pas hésité à définir La Boétie comme un arc-en-ciel de la pensée. On sait que Rimbaud a
écrit son œuvre poétique entre 16 et 18 ans, et qu'il est mort très jeune, à 37 ans.
La Boétie, quant à lui, est mort à l'âge de 32 ans. Il se trouve que c'est ce Discours de la
Servitude Volontaire qui a déclenché la fameuse amitié entre La Boétie et Montaigne, puisque
après avoir lu ce texte, Montaigne a voulu rencontrer son auteur, et il est vrai que Montaigne et
La Boétie partageaient une clarté, une subtilité et une finesse d'analyse qui ne pouvaient que
les rapprocher.
Ainsi, le Discours de la Servitude Volontaire fut le seul véritable écrit de La Boétie, et il est vrai
que Montaigne et La Boétie partageaient une clarté, une subtilité et une finesse d'analyse qui
ne pouvaient que les rapprocher. Un livre extrêmement bref, qui se lit en une heure, et qui
constitue un réquisitoire contre le pouvoir absolu. C'est un texte d'une grande radicalité, d'une
radicalité qui n'a rien à envier aux textes anarchistes du XIXe siècle.
Et même si, au XVIe siècle, l'anarchisme à proprement parler n'existait pas, on peut voir dans le
discours de la servitude volontaire une forme de proto anarchisme dont les courants libertaires
modernes se sont largement inspirés. Cependant, la grande différence entre la vision de la
Boëtie et celle des anarchistes modernes est que, selon la Boëtie, si le peuple est dominé, c'est
parce qu'il accepte d'être dominé.
Pour la Boëtie, la servitude des opprimés est une servitude consentie. En d'autres termes, les
opprimés sont autant, sinon plus, responsables de leur situation que les oppresseurs. Ainsi, la
grande contre intuition à ne pas faire à propos de ce texte, serait de croire qu'il pourrait se
résumer à une dénonciation de la tyrannie.
Mais en résumant le discours de la servitude volontaire à une dénonciation de la tyrannie, on
passe à côté du véritable message de ce texte. On passe à côté de son sens profond. Car la
particularité de Boissy, c'est qu'il critique la tyrannie non pas du point de vue du tyran, non pas
du point de vue de celui qui exerce la tyrannie, mais du point de vue de ceux qui la subissent,
du point de vue du peuple.
Et vous verrez dans cet audio à quel point cet élément est important. son importance. Pour
comprendre la particularité de la thèse de La Boétie, il faut partir de la croyance collective qui
circule, surtout dans les milieux dits contestataires, sur la domination politique. Cette idée
consiste à dire que défendre la cause des opprimés impliquerait automatiquement de porter
notre discours au pouvoir.
Défendre la cause des opprimés, c'est dénoncer les oppresseurs. C'est ainsi que s'est
constituée, au fil du temps, une véritable tradition critique. Une tradition critique guidée par une
stratégie de dénonciation des puissants. Dénoncer les puissants, leurs privilèges, leur mépris
des catégories populaires, au point d'intérioriser l'idée que le problème à l'origine de toutes nos
paroles, ce sont nos dirigeants.
Le paradigme contestataire, c'est la vision du monde dans laquelle on impute aux dirigeants
politiques la responsabilité de servir les catégories populaires. www. freebiblecommentary. org
Et là, je suis sûr que beaucoup d'entre vous, en entendant ces mots, vont se dire, ben oui, c'est
normal. S'il y a des dominés, c'est parce qu'il y a des dominants.
Et si les dominés souffrent de leur situation de domination, c'est la faute des dominants. Qui
d'autre ? Eh bien, si vous pensez cela, sachez que c'est un point de désaccord fondamental
avec la thèse de la Boétie.
Pour La Boétie, les responsables de la domination ne sont pas les dominants, les responsables
de la domination sont les dominés. Autrement dit, le problème de la domination, c'est nous.
Voilà donc une allégation qui n'est pas du tout agréable à entendre, et qui est d'autant plus
agréable à entendre que nous sommes conditionnés à ne pas vouloir l'entendre.
Nous ne sommes pas conditionnés à vouloir entendre que la responsabilité de la domination
vient des dominés.
dominé. Nous sommes au contraire conditionnés à penser que si nous sommes dominés, c'est
la faute du dominant. Et que s'attribuer la responsabilité de notre domination, c'est ajouter de
l'injustice à l'injustice. C'est pourquoi le Discours de la servitude volontaire est un texte
choquant. Un texte radical, au sens étymologique, radical c'est-à-dire qui prend les choses à la
racine.
Et la racine, c'est ce qui est enfoui dans les profondeurs. Or, elle est enfouie dans les
profondeurs de notre esprit, une croyance indéracinable dans la responsabilité des dirigeants
de la société civile.
Défendre la cause des opprimés, c'est dénoncer les oppresseurs. Et c'est ainsi que s'est
constituée, au fil du temps, une véritable tradition critique. Une tradition critique guidée par une
stratégie de dénonciation des puissants. Dénoncer les puissants, leurs privilèges, leur mépris
des catégories populaires, au point d'intérioriser l'idée que le problème à l'origine de toutes nos
paroles, ce sont nos dirigeants.
Le paradigme contestataire, c'est la vision du monde dans laquelle on impute aux dirigeants
politiques la responsabilité de servir les catégories populaires. www. freebiblecommentary. org
Et là, je suis sûr que beaucoup d'entre vous, en entendant ces mots, vont se dire, ben oui, c'est
normal. S'il y a des dominés, c'est parce qu'il y a des dominants.
Et si les dominés souffrent de leur situation de domination, c'est la faute des dominants. Qui
d'autre ? Eh bien, si vous pensez cela, sachez que c'est un point de désaccord fondamental
avec la thèse de la Boétie.
Pour La Boétie, les responsables de la domination ne sont pas les dominants, les responsables
de la domination sont les dominés. Autrement dit, le problème de la domination, c'est nous.
Voilà donc une allégation qui n'est pas du tout agréable à entendre, et qui est d'autant plus
agréable à entendre que nous sommes conditionnés à ne pas vouloir l'entendre.
Nous ne sommes pas conditionnés à vouloir entendre que la responsabilité de la domination
vient des dominés.
dominé. Nous sommes au contraire conditionnés à penser que si nous sommes dominés, c'est
la faute du dominant. Et que s'attribuer la responsabilité de notre domination, c'est ajouter de
l'injustice à l'injustice. C'est pourquoi le Discours de la servitude volontaire est un texte
choquant. Un texte radical, au sens étymologique, radical c'est-à-dire qui prend les choses à la
racine.
Et la racine, c'est ce qui est enfoui dans les profondeurs. Or elle est enfouie dans les
profondeurs de notre esprit, cette croyance indéracinable en la responsabilité des dirigeants de
la domination des opprimés. Mais ce que La
Boétie accomplit dans son Discours n'est rien d'autre que le déracinement de cette croyance
originelle. Ainsi, si l'on veut comprendre la démarche de la Boétie, il faut comprendre que,
contrairement à la plupart des porte-parole des opprimés, la Boétie ne cherche pas un objet de
plainte. Elle ne cherche pas un coupable extérieur.
Parce que reprocher à l'oppresseur d'être un oppresseur ne fait pas avancer la cause des
opprimés. Et parce qu'il ne dépend pas de nous que le pouvoir veuille nous opprimer.
Ce qui dépend de nous, c'est d'accepter ou non d'être opprimés. Et nous retrouvons ici en
filigrane le précepte des stoïciens, le précepte qui nous recommande de ne nous soucier que
de ce qui dépend de nous, et de ne pas nous soucier de ce qui ne dépend pas de nous. Or, il
ne dépend pas de nous que le pouvoir veuille nous opprimer. En revanche, cela dépend de
nous.
Il dépend entièrement de nous de nous laisser opprimer. Alors oui, il est très confortable d'avoir
un coupable à désigner. Cela nous permet de nous décharger de la responsabilité de la
situation dans laquelle nous nous trouvons. Mais la question est de savoir si c'est pour servir le
peuple que de lui faire croire qu'il n'a aucune influence sur la situation dans laquelle il se trouve.
Est-ce servir le peuple que de continuer à pointer du doigt un irresponsable, même si cette
condamnation n'aura aucun effet sur la situation objective du peuple ? Désigner le pouvoir
comme coupable de servir le peuple, ce n'est ni servir le peuple, ni lui rendre hommage. Car
c'est alors leur pouvoir d'autodétermination qui est dénié aux individus.
Les individus sont considérés comme des êtres sans pouvoir et sans volonté. Et c'est là que
réside la véritable blessure. La blessure de l'infantilisation. La blessure de la
déresponsabilisation. De la déshumanisation. Il y a donc un point de rupture absolument
fondamental entre le proto anarchisme de la Boëtie
et le pseudo anarchisme des démagogues et des victimes, celui qui hante le sujet dominé toute
capacité d'autodétermination, et qui préfère dénoncer la calomnie des droits que d'inciter à la
prise en charge de soi. Car le boycott n'est pas là pour dire aux méchants qu'ils sont méchants.
Il est là pour dire aux victimes des méchants qu'ils ne sont pas des victimes, que s'ils sont des
victimes, c'est parce qu'ils le veulent, et que tant qu'ils se poseront en victimes, c'est parce qu'ils
le veulent.
Elles resteront des victimes. Tant qu'ils se poseront en victimes, ils repousseront le moment de
dépasser leur condition pour dominer. Car dénoncer, c'est beau, mais qu'est-ce que cela
apporte dans les faits ? Hormis l'autosatisfaction de dire que l'on fait partie des opprimés,
hormis le confort de la bonne conscience couchée en position fœtale, quelle amélioration
obtenons-nous dans la pratique ?
La réponse est simple. Aucune.
Et c'est là la quintessence du discours sur la servitude volontaire. La responsabilisation. La
responsabilisation des opprimés, plutôt que la culpabilisation des oppresseurs. Car pour tourner
le problème dans tous les sens, tant que nous attendrons que les oppresseurs cessent d'être
des oppresseurs, nous resterons opprimés.
L'oppresseur n'est pas un oppresseur par accident, il n'est pas un oppresseur involontaire. Il est
oppresseur parce qu'il veut l'être. Ainsi, toutes les tentatives visant à faire prendre conscience à
l'oppresseur que ce qu'il fait est injuste n'auront d'autre conséquence que de confirmer que les
opprimés ne cherchent pas à se libérer.
La seule conséquence de la dénonciation de l'oppresseur est la confirmation du pouvoir de
l'oppresseur. Et à vouloir reprocher à l'oppresseur d'être un oppresseur, il est un oppresseur.
C'est lui envoyer un message très clair. C'est lui dire qu'il a gagné. La réalité, selon la Boétie,
c'est que si nous sommes dans un état de servitude, c'est parce que nous consentons à l'être.
Si nous sommes esclaves, c'est parce que nous voulons être esclaves. Vouloir être esclave, ça
ne veut pas forcément dire le vouloir consciemment. On peut vouloir quelque chose sans
admettre qu'on le veut, sans l'assumer.
Et de fait, vous trouverez pas mal de gens pour vous dire qu'ils sont heureux de vivre dans la
servitude. L'expression « servitude volontaire » sonne évidemment comme un oxymore. Et pour
bien comprendre le propos de la Boétie, il est essentiel de préciser ce qu'est la servitude
volontaire et ce qu'elle n'est pas. La notion de servitude volontaire ne renvoie pas à la
psychologie du syndrome de Stockholm, le syndrome de Stockholm correspondant à
l'attachement de la victime à son oppresseur, plus précisément à la sympathie consciente de
l'otage pour son geôlier.
La servitude volontaire dont parle la Boëtie n'est pas le désir de servitude. Mais, à bien y
réfléchir, il s'agit peut-être de quelque chose de plus grave encore. La servitude volontaire, c'est
l'abandon de sa liberté en échange d'un confort psychologique. La servitude volontaire, c'est
trouver un intérêt auquel se soumettre. Et il y a plusieurs intérêts à se soumettre au pouvoir.
Le premier intérêt est ce que l'on peut appeler l'intérêt pratique, que la Boétie appelle l'habitude.
Pour la Boétie, la première cause de servitude est l'habitude. C'est parce que nous sommes
éduqués à l'obéissance que la servitude est devenue pour nous une sorte de seconde nature.
En d'autres termes, c'est la dimension culturelle de l'être humain qui lui a fait accepter la
servitude comme une condition normale de l'existence.
L'acceptation de la servitude n'est pas liée à un tempérament naturel de l'homme. Boissy
explique que le tempérament naturel des hommes les conduit à la liberté. Mais parce que nous
sommes des êtres de culture, parce que nous sommes des êtres qui superposent une seconde
nature à leur nature originelle, nous acceptons que notre liberté soit limitée dès lors que nous y
sommes habitués depuis l'enfance.
Et en expliquant la servitude par l'habitude, la Boëtie va à l'encontre de l'hypothèse
généralement avancée pour expliquer la soumission des hommes à l'autorité, à savoir la peur.
Pour la Boëtie, la peur n'est pas à l'origine de la servitude. La peur serait une raison suffisante
d'obéir si les chefs étaient nombreux et lourdement armés, ce qui est également le cas dans les
dictatures militaires, dans lesquelles l'obéissance est effectivement obtenue par la peur.
Mais lorsque le souverain est seul, alors que le peuple est composé de millions de personnes,
l'explication par la peur ne suffit plus. Il faut autre chose. Il faut une pulsion interne de servitude.
La servitude doit être consentie. Et l'habitude de ce pouvoir est de nous faire accepter ce que
nous n'accepterons pas naturellement. L'habitude du pouvoir, dit La Boétie, est de nous
apprendre à avaler le venin de la servitude sans le trouver amer.
En d'autres termes, c'est la capacité d'adaptation de l'homme qui le rend enclin à accepter sa
servitude. Il est à noter que si l'habitude est la cause de la servitude, elle ne devient jamais une
excuse. Comme il l'écrit, les années ne donnent jamais le droit de faire le mal. Ce n'est pas
parce qu'on est habitué à obéir depuis l'enfance que l'obéissance devient une vertu. Ce n'est
pas parce que nous nous sommes habitués à ce que notre liberté soit entravée que nous avons
raison de laisser notre liberté être entravée.
Le second intérêt de la soumission au pouvoir est l'intérêt psychologique, c'est-à-dire le confort
intellectuel de pouvoir se positionner en victime de l'oppression, et donc d'avoir à sa disposition
un innocent à désigner. Avoir un coupable à désigner, c'est ne plus porter le poids de la
responsabilité de notre condition.
C'est avoir entre les mains un joker de libération mentale. Parce qu'avoir un coupable à
désigner nous dispense d'avoir à sortir de notre condition de victime. Et on peut alors convertir
notre passivité pratique en gratification symbolique. Puisqu'être victime, c'est se rendre
disponible à l'attention et à la compassion d'autrui.
Se positionner en victime, c'est se dispenser de mettre en place des solutions pour sortir de sa
condition de victime. Et nous pouvons construire autour de nous un barrage anti-solution pour
nous garantir le maintien dans notre situation de victime. Comme on peut se plaindre de ce que
l'on subit, non pas pour trouver un moyen de ne plus le subir, mais pour le soulagement que
procure le fait de le faire savoir.
Pointer du doigt les oppresseurs de notre liberté, c'est admettre que notre liberté dépend du
bon vouloir de notre oppresseur. C'est donc reconnaître la supériorité de notre oppresseur sur
nous. C'est donc valider la relation de domination dont nous sommes victimes. Et sur le plan
psychologique, le sentiment de bonne conscience que produit la soumission à l'oppresseur peut
conduire à vouloir que ce rapport de domination perdure.
Et puis, l'intérêt psychologique peut se prolonger dans un troisième intérêt, qui est le sentiment
de bonne conscience. Autrement dit, l'intérêt intellectuel, voire philosophique, qui consiste à
délimiter le monde en deux catégories, les bons et les méchants, les bons et les méchants, les
faibles et les forts.
Or, dans l'imaginaire collectif, appartenir au camp des faibles, c'est appartenir au camp des
bons, la littérature et le cinéma romanesques sont structurés par cette ligne médiatrice, cette
vision dichotomique entre les forces du bien et les forces du mal. Et vous remarquerez qu'en
général, la force est du côté des méchants.
Et les bons doivent souvent s'unir ou se montrer pour triompher des forces du mal. Même si, en
fait, ce n'est qu'au cinéma que les bons gagnent à la fin. Ainsi, la force est perçue comme
l'attribut des méchants. La force est vue comme quelque chose qui doit être condamné. Et c'est
ce qui conditionne notre conception de la domination politique.
Les forts sont les méchants, précisément parce qu'ils sont les forts. Et les faibles sont les bons,
précisément parce qu'ils sont les faibles. Le faible est celui qu'il faut défendre. C'est lui qu'il faut
protéger. C'est celui pour lequel il faut avoir de la compassion. Mais sauf que le pouvoir n'a
aucune compassion pour les faibles.
C'est pourquoi nous ne servons jamais le faible en le maintenant dans sa faiblesse.
A aucun moment nous n'aidons le faible à relever la tête face au fort en lui disant que la force
est mauvaise. Au contraire, nous enterrons sa servitude. Car si la domination est le résultat d'un
rapport de force entre un fort et un faible, justifier la faiblesse, c'est se faire le complice du fort.
Et lorsque nous demandons au pouvoir de faire preuve de compassion à notre égard, nous lui
demandons de ne plus être le pouvoir. Il n'y a qu'un faible pour croire qu'un fort est sensible à la
faiblesse.
La domination politique n'est pas une relation de compassion, la domination politique est une
relation de force. Alors là, certains d'entre vous vont peut-être dire, d'accord, mais à l'époque de
la Boëtie, nous étions dans une monarchie. Mais aujourd'hui, nous sommes en démocratie, et
en démocratie, nous sommes beaucoup plus libres qu'en monarchie.
Sauf que c'est ignorer les principes de la domination et en particulier les modalités
psychologiques du consentement au pouvoir. Les modalités psychologiques du consentement
au pouvoir sont l'ensemble des stratégies mises en œuvre par un État pour remplacer la liberté
réelle par ce qui n'est que le sentiment de liberté. Or, la liberté n'est pas un sentiment.
Si nous donnons à un esclave un psychotrope, il éprouve un sentiment de liberté,
l'esclave ne devient pas libre pour autant. La liberté n'est pas un sentiment subjectif. C'est une
réalité objective. C'est sur ce point que reposait la critique virulente de Marx à l'égard des droits
de l'homme, puisque Marx considérait que les droits de l'homme n'étaient que des droits
formels. Ils n'ont pas de droits réels. Vous pouvez avoir tous les droits du monde, si vous n'avez
pas les moyens matériels de satisfaire vos droits.
Vos droits n'ont pas de réalité. Vous pouvez avoir le droit d'être propriétaire de votre maison,
mais si vous n'avez pas les moyens matériels d'acheter votre maison, ce droit n'est qu'une
abstraction.
De même, la liberté n'est pas la capacité virtuelle de faire ce que l'on veut. La liberté est la
capacité réelle et effective de réaliser sa volonté. Cependant, notre volonté ne doit pas être
aliénée. Et justement, en parlant de volonté aliénée, la stratégie de consentement au pouvoir
dont parle la Boëtie, c'est la stratégie déjà utilisée par les empereurs romains.
Et cette stratégie, vous la connaissez parce que nous en avons déjà parlé, c'est le
divertissement. Le divertissement, c'est l'ensemble des moyens par lesquels on procure aux
individus un plaisir éphémère qui va détourner leur attention de leur situation objective. Quand
on va voir un match de football, on ne se pose pas la question de la domination politique.
Quand on est sous l'emprise d'une drogue, ou quand on fait du shopping, ou quand on regarde
un film porno, hmm. On ne se pose pas la question de la domination politique. Et la Boëtie
montre que cette stratégie a un double intérêt, car en plus de détourner l'attention du peuple de
sa servitude, elle induit ce qu'il appelle un affaiblissement de la volonté.
L'habitude du divertissement nous fait perdre le goût de notre liberté. Et donc cette stratégie
d'affaiblissement de la volonté par le divertissement montre que le pouvoir ne s'exerce pas
seulement par la force. Car lorsqu'il s'exerce par la force, le pouvoir devient visible. Et à ce
moment-là, il ouvre la voie à la possibilité d'une insurrection.
Le pouvoir ne s'exerce pas seulement par la force, il s'exerce d'abord par la ruse. Et le
divertissement est la ruse du pouvoir pour produire un amollissement de la volonté et un
durcissement de l'esprit. Ce faisant, nous rendons les individus consentants et donc acteurs de
leur soumission. Un peuple qui s'amuse est un peuple consentant. Un peuple qui abandonne
ses plaisirs est un peuple qui ne demande qu'une chose.
Plus de plaisir. Plus de soumission au divertissement.
Ne croyez pas qu'il y ait d'oiseau qui se passe mieux de la pipette, ni de poisson qui, pour le
plaisir du ver, préfère mordre le marteau que tous ces peuples qui se laissent promptement
lécher jusqu'à la servitude pour les moindres douceurs qu'on leur fait goûter. Ces choses
merveilleuses qu'ils se laissent aller si promptement, si peu qu'on les chatouille.
Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les
médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient, pour les peuples anciens, les
apas de la servitude, le prix de leur liberté ravie. Les outils de la tyrannie. Ainsi, le peuple muet,
trouvant beaux tous ces passe-temps, amusé d'un vain plaisir qui l'éblouissait, s'est habitué à
servir si facilement, mais plus mal, que les petits enfants apprennent à lire avec des images
brillantes.
On pourrait ainsi décrire pendant des heures le fonctionnement du mécanisme de
consentement au pouvoir. Mais ce n'est pas ce que nous allons faire, car nous tomberions alors
dans le piège que la Boétie signale implicitement dans son discours, à savoir le piège de la
dénonciation. Pour la Boétie, il ne s'agit pas de condamner la servitude, il s'agit d'en sortir.
Et pour lui, la seule façon de sortir de la servitude, la seule et unique façon de devenir des êtres
libres, c'est de cesser d'obéir. Alors vous allez me dire, la bonne affaire, c'est un peu évident.
Oui, pour être libre, il faut cesser d'obéir.
Oui, mais il faut comprendre ce que ça veut dire. Être libre, c'est cesser d'obéir. Mais
comprenons-nous ce que signifie cesser d'obéir ? Selon Boissy, nous ne comprenons pas ce
que signifie ne pas obéir. Parce que nous sommes tellement habitués à notre servitude que
nous imaginons que pour être plus libres que nous ne le sommes, il faut se battre.
Nous imaginons que la liberté s'obtient par des actions. Mais cesser d'obéir, ce n'est pas agir.
Au contraire, c'est cesser d'agir. Désobéir, c'est ne pas faire quelque chose. C'est cessé de
faire quelque chose. Remarquez comme notre imaginaire est façonné par l'idée d'une liberté
conquise par la lutte. Remarquez comme la liberté est associée dans notre esprit à des images
de violence et à des scènes d'insurrection.
Constatez à quel point les éléments de langage utilisés par les prétendus défenseurs de
l'émancipation sont systématiquement reliés à une mythologie du combat. Lutter pour ses
droits. Combattre les injustices. Résister à l'oppression. Mais ce que dit Boissy, c'est que la
liberté ne s'obtient pas par des actes. On ne se débarrasse pas d'un fardeau en le combattant.
On s'en débarrasse en le laissant partir. Être libre, ce n'est pas murmurer à l'oreille des
dirigeants. Ce n'est pas les menacer de mettre le feu à la poubelle. Parce que de toute façon, la
poubelle est libre.
C'est nous qui allons les payer. Être libre, c'est désobéir. Être libre, c'est cesser d'agir selon la
volonté du pouvoir. Et c'est ce qui fait dire à Alabao que dès que nous cessons d'obéir au
pouvoir, sans violence, sans agressivité, en cessant simplement d'agir selon sa volonté, alors le
pouvoir est nu.
Le pouvoir est dépouillé. Parce que le pouvoir a besoin de notre participation active. Et parce
qu'en combattant le pouvoir, nous sommes
tous égaux. C'est le nourrir, c'est le légitimer en tant que pouvoir, c'est le valider en tant que
pouvoir. Combattre le pouvoir, c'est se mettre dans la situation des opprimés, qui réclament au
pouvoir les miettes de leur liberté. Le pouvoir ne peut opprimer que des opprimés consentants.
Le pouvoir ne peut avoir pour esclaves que des esclaves volontaires. Mais dès qu'il n'y a plus
d'opprimés, il n'y a plus d'oppresseurs.
Et ce n'est pas en faisant disparaître les oppresseurs que nous cessons d'être opprimés. C'est
en cessant d'être opprimés que nous ferons disparaître les oppresseurs. Et c'est ce
raisonnement qui conduit La Boétie à écrire cette fameuse phrase qui résume tout. Soyez
résolus à ne plus servir et vous êtes libres.
La théorie de l'émancipation de la Boétie repose sur un raisonnement simple. Un raisonnement
qui annonce, avec près de trois siècles d'avance, ce que Hegel appellera la dialectique du
maître et de l'esclave, qui consiste à mettre en évidence le fait que l'oppresseur est plus
dépendant de l'opprimé que l'oppressé ne l'est de l'oppresseur.
En d'autres termes, le pouvoir a plus besoin de nous que nous n'avons besoin de lui.
Et c'est pourquoi, paradoxalement, le recouvrement de notre liberté ne passe pas par l'action
révolutionnaire, mais par le retrait de l'action servile. Alors bien sûr, la Boëtie ne cache pas son
admiration pour les héros de guerre de l'Antiquité, prêts à se sacrifier pour défendre leur liberté.
La Boëtie partage avec Rousseau ce goût pour la vertu antique, qui passe parfois par l'usage
des armes.
Et il serait contrefactuel de dire que dans l'histoire, la conquête de la liberté n'a jamais emprunté
la voie de la révolte ou de la lutte révolutionnaire. Mais le fait est que cette lecture des rapports
de domination, avec d'un côté les oppresseurs et de l'autre les opprimés, tend à nous faire
oublier cette dialectique de l'interdépendance opprimé-oppresseur, qui nous invite à
désessentialiser notre état de servitude, à ne plus le considérer comme une fatalité héritée à la
naissance.
C'est un non-sens. Mais comme une manière d'être que nous pouvons accepter ou refuser. Et
parce qu'une bonne citation vaut mieux qu'une longue explication, je vais vous lire un passage
du Discours sur la servitude volontaire, dans lequel la Boétie exprime parfaitement cette relation
d'interdépendance, de l'oppresseur et de l'opprimé.
Je cite : « Or, se tirant seul, il n'est pas besoin de le combattre. C'est sa propre faute, puisque le
pays ne consent pas à sa servitude. Il ne s'agit pas de lui enlever quelque chose, mais de ne
rien lui donner. Le pays n'a pas besoin de se mettre en difficulté pour ne rien faire pour lui-
même, puisqu'il ne fait rien contre lui-même.
Ce sont donc les peuples eux-mêmes qui partent, ou plutôt qui sont trompés, puisqu'ils le
quittent en cessant de servir. C'est le peuple qui a servi et qui se coupe la gorge. Pouvant
choisir d'être soumis ou d'être libres, ils rejettent la liberté et prennent le joug. Ils consentent à
leur mal, ou plutôt ils le recherchent.
S'il leur en coûte de recouvrer leur liberté, je ne les y contraindrai pas, même si ce qui devrait
leur importer le plus, c'est de rentrer dans leurs droits naturels et, pour ainsi dire, de redevenir
stupidement humains. Mais je n'attends pas de lui une si grande férocité, et je ne le forcerais
pas. quelle assurance de vivre misérablement qu'un espoir douteux de vivre comme il l'entend.
Mais quoi Si pour avoir la liberté il suffit de la désirer, s'il n'est besoin que d'un simple vouloir, se
trouvera t il une nation au monde qui croit la payer trop cher en l'acquérant par un simple
souhait, et qui regretterait sa volonté de recouvrer un bien qu'on devrait racheter au prix du
sang, et dont la perte rend un tout homme d'honneur The bitter life and the well being death.
Certes, comme le feu d'une petite étincelle grandit et se renforce toujours, et que plus il trouve
de bois à brûler, plus il le dévore, mais que cette consommation finit par s'éteindre quand on
cesse de la nourrir, de même, plus les tyrans pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et
détruisent, plus on leur fournit, plus on les sert.
Ils se fortifient, deviennent de plus en plus frais et disponibles pour tout anéantir et détruire.
Mais si nous ne leur donnons rien, si nous ne leur obéissons pas, sans les combattre, sans les
frapper, ils restent nus et vaincus et ne sont rien. Tout comme la branche, n'ayant plus de sucre
ou de nourriture à sa racine, devient sèche et morte.
Ce que prend la Boetie, c'est la réappropriation par le peuple de la force. Non pas la force
comme violence, non pas la force comme agressivité, mais la force comme résolution, la force
comme fermeté de l'âme, la force comme capacité à dire non, tout simplement. Pas pour
s'énerver, pas pour crier ou gesticuler à tout va, juste pour dire que lorsque Boissi réintroduit la
notion de force dans son discours, il ne fait que réintroduire la pièce maîtresse des rapports de
domination politique.
Et si cette idée dérange nos esprits, c'est parce qu'elle est un coup de réalisme face à
l'idéalisme. Souvenez-vous, dans l'épisode sur le pragmatisme de William James, nous parlions
de cette tendance naturelle à admirer l'idéal, à admirer l'abstraction.
L'idéalisme. C'est notre désir de nous réfugier dans la perfection de l'idéal et de fuir la réalité
parce qu'elle ne nous semble pas digne d'admiration. Au réalisme des rapports de force, nous
préférons l'élégance de la formule sur un tableau noir. Sauf que la réalité n'est pas un tableau
noir. Le problème de ceux qui se plaignent de sa servitude, c'est son absence de réalisme.
C'est son absence de pragmatisme. C'est cet idéalisme qui conduit à croire qu'il suffirait
d'informer les dirigeants qu'ils servent le peuple pour qu'immédiatement ils cessent de le servir.
Ou qu'il faudrait théoriser un modèle politique juste et vertueux pour qu'aussitôt les dirigeants se
mettent à l'appliquer.
Mais enfin, vous pouvez dessiner le plus beau modèle politique sur un tableau noir, tant que
vous n'en avez pas le pouvoir. Votre modèle politique n'est qu'un dessin. Se demander quel
serait le système politique idéal, même si le pouvoir d'imposer ce modèle est égal à zéro, n'a
aucun intérêt. Parce que votre système politique idéal, le pouvoir s'en moque complètement.
Et passer des heures à théoriser la société idéale, c'est comme passer des heures à réécrire le
dernier
Star Wars. Votre film a beau être le meilleur film jamais écrit, il ne sera jamais rien d'autre qu'un
fichier Word sur votre disque dur. Il ne sera jamais réalisé. Le Boicy n'a que 16 ans lorsqu'il écrit
son discours sur la servitude volontaire, et pourtant, peut-être parce qu'il a lu Les Anciens et
Machiavel, il ne se fait aucune illusion sur la réalité du pouvoir politique.
Car par définition, le but du pouvoir est de soumettre. La soumission n'est pas un accident de
pouvoir. La soumission n'est pas un accident de pouvoir.
La soumission n'est pas un effet pervers d'une dérive autoritaire, elle est l'essence même du
pouvoir. Et croire que le pouvoir pourrait déroger à ce principe, croire que le pouvoir pourrait
vouloir notre liberté et notre émancipation, est un pur fantasme. La seule chose que le pouvoir
puisse faire, c'est d'être soumis.
C'est réduire le sentiment de sa pression sur notre liberté. C'est mettre les formes. C'est
envelopper le réalisme de la servitude par le formalisme du sentiment de liberté. Et il est
amusant de voir comment nous nous montrons parfois très méfiants à l'égard des personnes
qui partagent notre condition. Et en même temps, très confiants à l'égard de ceux dont le métier
est de nous servir.
Ceux, comme écrit ici, qui, avant de commettre leurs crimes les plus graves, les font toujours
précéder de beaux discours sur le bien public et le soulagement des malheureux. Le tyran n'est
pas quelqu'un qui ignore qu'il est un tyran. Le pouvoir n'ignore pas qu'il est le pouvoir. Il est
conscient de lui-même. Il n'attend pas qu'on lui signifie qu'il a le pouvoir de renoncer à être.
Le pouvoir est un combat de force.
Pas de concept. Et un concept n'est déficient que s'il est soutenu par une puissance
d'incarnation. De même que la vérité existe indépendamment de nous, mais si nous voulons
qu'elle triomphe, qu'elle devienne une force matérielle d'influence, c'est à nous de l'incarner,
c'est à nous de la faire advenir. Je terminerai cet audio en vous lisant un dernier extrait du
Discours sur la servitude volontaire, un extrait qui, je pense, résume bien la vision de l'Europe.
Je résumerai la vision de la Boëtie mieux que je n'aurais pu le faire. Je cite. Pauvres gens
misérables, gens insensibles. Nation, opinant à votre mal et aveugle à votre bien. Tu te laisses
enlever sous tes yeux, les plus beaux et les plus clairs de ton retour. Tu te laisses piller par tes
chansons.
Volez et dépouillez vos maisons, des vieux meubles de vos ancêtres. Vous vivez de telle sorte
que rien n'est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur
quand vous laisserez seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies. Et tous ces
dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis, mais certes bien de
l'ennemi.
De celui que vous avez fait ce qu'il est. De celui pour qui vous allez si courageusement à la
guerre. Et pour la grandeur duquel tu ne refuses pas de t'offrir à la mort. Ce maître, pourtant,
n'a que deux yeux, deux mains, un corps. Et rien de plus que le dernier des habitants de
l'infinité de vos villes.
Ce qu'il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. D'où tirent-ils
tous ces yeux qui vous épient, si ce n'est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous
frapper, s'il ne vous les emprunte pas ? Les pieds avec lesquels il foule vos villes ne sont-ils
pas aussi les vôtres ? A-t-il sur vous un pouvoir qui n'est pas le vôtre ?
Comment oserait-il vous attaquer, s'il n'était pas intelligent avec vous ? Quel mal pourrait-il vous
faire, si vous n'étiez les moissonneurs du Laron qui vous pille, les complices du meurtrier qui
vous tue, et les traîtres de vous-mêmes. Vous ensemencez vos champs pour qu'il les dévaste.
Vous meublez et remplissez vos maisons pour subvenir aux besoins de ces pillards.
Vous élevez vos filles pour qu'il puisse satisfaire sa convoitise. Vous nourrissez vos enfants
pour qu'ils deviennent soldats dans le meilleur des cas, pour qu'ils les conduisent à la guerre, à
la boucherie, pour qu'ils en fassent les ministres de ses convois et les exécuteurs de ses
vengeances. Vous vous utilisez pour lui afin qu'il puisse se mignarder dans ses délices et se
voter ses sales plaisirs.
Tu t'affaiblis pour qu'il soit plus fort.
Et qu'ils vous tiennent plus rudement le pont le plus court. Et de tant d'indignité que les bêtes
elles-mêmes ne supporteraient pas si elles les sentaient, tu pourrais te délivrer, si tu essayais,
même pas de te délivrer, seulement de le vouloir.