Extrait de l'ouvrage :
Le phénomène institutionnel international dans tous ses états :
transformation, déformation ou reformation ? EAN : 978-2-233-00713-1
Sous la dir. de Laurence Dubin et Marie-Clotilde Runavot éditions A.Pedone 2014
L’ORGANISATION INTERGOUVERNEMENTALE
A L’EPREUVE DE LA « GOUVERNANCE MONDIALE »
JEAN-LOUIS ITEN,
Professeur à l’Université Paris 8 Vincennes-Saint Denis
On doit la première définition de la gouvernance globale1 à J. ROSENAU en
1995 : pour lui, il s’agit de tous les systèmes de règles, de contrôle et de gestion
ayant des répercussions internationales qui peuvent exister dans l’humanité à un
moment donné, à quelque niveau que ce soit, de la famille à l’organisation
internationale ; ou bien encore, les innombrables systèmes de règles produits par
la prolifération des réseaux dans le monde qui est de plus en plus
interdépendant2. Cette définition extrêmement large nous fait découvrir que nous
participons tous, éventuellement sans le savoir, à la gouvernance globale. Au-
delà du constat critique, les propos de ROSENAU mettent surtout en évidence la
remise en question des modèles traditionnels de gouvernement. Sans toutes les
citer ici, on constate que les différentes définitions de la gouvernance globale
révèlent souvent un certain idéalisme voire une gestion utopique des affaires
publiques3. En revanche, il est bon de s’intéresser à la manière dont la
commission sur la gouvernance globale définit cette dernière dans son rapport de
1995. Selon elle, « au niveau mondial, la gouvernance a été vue essentiellement
comme une relation entre gouvernements. Il faut désormais la penser comme
impliquant aussi les organisations non gouvernementales (ONG), les
mouvements de citoyens, les entreprises multinationales et le marché mondial
[...] en interaction avec les médias »4. On comprend alors que le défi de la
gouvernance globale pour les organisations intergouvernementales (OIG) est de
1
On se reportera avec intérêt à la présentation rétrospective de la notion de gouvernance globale de
G. ANDRÉANI qui tend à prouver que, si le terme est récent, l’idée remonterait à la fin du XIXe siècle
(G. ANDRÉANI, « Gouvernance globale : origines d’une idée », Politique étrangère, n° 3, 2001,
pp. 549-568.
2
J. ROSENAU, « Governance in the twenty-first century », Global Governance, vol. 1, n° 1, 1995.
3
La plupart des auteurs mettent en avant la nécessité de privilégier une approche horizontale des
rapports entre Etats et personnes privées. Voy., entre autres : S. L. FINKELSTEIN, « What is Global
Governance », Global Governance, 1995, p. 368 ; T. WEISS, L. GORDENKER (dir.), NGOs, the UN
and Global Governance, 1997, pp. 17 et s. ; M.-C. SMOUTS, « Du bon usage de la gouvernance en
relations internationales », Politique étrangère, 2001, p. 89 ; T. BRUHL, V. RITTERBERGER, « From
international to global governance : Actors, collective decision-making, and the United Nations in the
world of twenty-first century », V. RITTBERGER, (dir.), Global governance and United Nation
system, United Nations University Press, 2001, pp. 4 et s.
4
The Commission on Global Gouvernance, Our Global Neighbourhood, Oxford University Press,
1995, pp. 2-3.
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13 rue Soufflot 75005 Paris France
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Le phénomène institutionnel international dans tous ses états :
transformation, déformation ou reformation ? EAN : 978-2-233-00713-1
Sous la dir. de Laurence Dubin et Marie-Clotilde Runavot éditions A.Pedone 2014
JEAN-LOUIS ITEN
sortir de la relation classique entre Etats pour organiser la participation des
acteurs privés à leurs activités. Cette idée d’ouverture des organisations
intergouvernementales est envisagée par M. TÖRNQUIST-CHESNIER à travers
la formule de multilatéralisme « par le bas »5. Selon elle, la revendication des
acteurs non étatiques à jouer un rôle à l’échelle internationale s’inscrit dans
la critique du multilatéralisme interétatique et de la mondialisation libérale
incarnée par les institutions financières internationales. Ils entendraient ainsi
participer aux négociations afin de reconstruire un multilatéralisme qui ne serait
plus exclusivement interétatique mais intégrerait un nombre croissant d’acteurs
de nature diverses.
L’idée d’associer les acteurs privés au fonctionnement de l’organisation
internationale n’est pas nouvelle. Dans le cadre de la Société des Nations (SdN),
les acteurs privés jouaient déjà un rôle normatif significatif. En effet,
les représentants des organisations non gouvernementales siégeaient en qualité
d’assesseurs dans les différents organes spécialisés. Ils pouvaient transmettre des
informations à l’organisation et aux représentants des Etats. En revanche,
s’ils siégeaient de manière égalitaire avec ces derniers, ils étaient privés du droit
de vote. En dépit de cette inégalité, le rôle des acteurs privés au sein des
différents comités était capital ne serait-ce qu’à travers leur pouvoir de
proposition et leur participation aux débats. Ils pouvaient ainsi contribuer
activement à l’élaboration des textes. Néanmoins, cette participation des acteurs
privés aux travaux de la SdN s’est faite en dehors de tout cadre textuel. Elle n’a
été véritablement consacrée qu’avec l’article 71 de la Charte des Nations Unies
qui ouvre la possibilité de reconnaître un statut consultatif auprès du Conseil
économique et social à des entités autres que les Etats. Trois catégories de
personnes y sont éligibles : les ONG, les OIG et les organisations nationales.
Laissons de côtés les organisations nationales (dont l’intégration est soumise à la
consultation de l’Etat intéressé) et les OIG pour nous intéresser aux ONG qui
sont principalement visées par l’article 71. Le statut consultatif permet de créer
un lien direct entre l’acteur non étatique et le Conseil économique et social.
Les ONG peuvent alors participer activement à la préparation des projets de
convention portant sur les questions de la compétence du Conseil, qui devront
néanmoins être adoptés par l’Assemblée générale. Plus précisément, comme l’a
explicité la résolution E/1296 (XLIV) du 25 juin 1968, les ONG ont le droit de
recevoir l’ordre du jour provisoire, d’envoyer des observateurs pour assister aux
séances publiques, de présenter des exposés écrits de leur propre initiative ou sur
invitation du Secrétaire général. Seules les organisations de la catégorie I
peuvent présenter des exposés oraux sur la recommandation du comité chargé
des ONG et avec l’accord du Conseil et proposer d’inscrire des questions à
l’ordre du jour provisoire. En outre, les ONG non dotées du statut consultatif
mais inscrites sur la liste « Roster » peuvent apporter une contribution
occasionnelle. Par ailleurs, le statut consultatif a été étendu aux organes
régionaux du Conseil et aux organes subsidiaires (HCR, CNUCED, ONUDI,
5
M. TÖRNQUIST-CHESNIER, « Le multilatéralisme “par le bas” : l’entrée en jeu d’acteurs non
étatiques », Le multilatéralisme. Nouvelles formes de l’action internationale, 2007, p. 166
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Le phénomène institutionnel international dans tous ses états :
transformation, déformation ou reformation ? EAN : 978-2-233-00713-1
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L’ORGANISATION INTERGOUVERNEMENTALE À L’ÉPREUVE DE LA « GOUVERNANCE GLOBALE »
UNICEF). Parallèlement, l’Assemblée générale a invité les ONG à participer
à ses travaux à l’occasion des conférences internationales consacrées aux grands
problèmes internationaux (environnement, population, habitat, droits de
l’Homme...).
La participation des acteurs privés à l’intérieur ou à l’extérieur des OIG peut
prendre des formes multiples, assez souvent indirectes. R. RANJEVA distingue à
ce propos le pouvoir de décision et le pouvoir de relation6. Pour lui, le premier
relève de la représentation étatique alors que le pouvoir de relation « c’est-à-dire
la faculté de créer des conditions telles que l’existence d’une donnée entraîne
celle d’une autre chose »7 est exercé par les ONG. Les acteurs non étatiques
peuvent être sollicités pour leur expertise à l’occasion de l’élaboration d’un texte
ou faire valoir leurs intérêts ou points de vue à travers le lobbying. Ainsi, leur
intervention peut avoir lieu à différents moments du processus normatif. Tout
d’abord, avant même que l’OIG n’envisage des mesures à travers une « initiative
implicite »8 en contribuant à une prise de conscience collective de la nécessité de
la mise en place de règles. Les acteurs privés attirent ainsi l’attention des Etats et
des OIG. Ils essaient de créer les conditions politiques nécessaires à l’élaboration
de normes conformes à leurs attentes. Ils peuvent ensuite être associés au travail
prénormatif et agir en tant que consultants de l’OIG. A ce moment-là,
ils transmettent des expériences recueillies à la base, évaluent les incidences des
règles envisagées ou encore répercutent des opinions ou des doléances.
Ils apparaissent donc, tour à tour ou simultanément, comme expert ou courroie
de transmission de revendications. Dans un troisième temps, il est possible qu’ils
participent à l’élaboration du texte au cours de la négociation. En fonction du
statut que leur reconnaîtra l’OIG, leur pouvoir d’intervention sera plus ou moins
étendu : simplement participer à la discussion, faire des suggestions voire des
amendements, intervenir dans la prise de décision.
Il revient donc à l’OIG de canaliser l’influence voulue ou subie des acteurs
privés. Sa réaction sera de deux ordres : soit les acteurs privés sont tolérés mais
restent considérés comme étrangers à l’organisation, soit l’organisation les
intègre et crée avec eux une véritable collaboration. Dans la première hypothèse,
l’OIG tentera de trouver la distance adéquate pour créer une certaine accessibilité
sans remettre en cause le fonctionnement intergouvernemental de l’institution (I).
Dans la seconde, le partenaire privé de l’organisation pourra directement
participer au processus normatif de l’organisation (II).
6
R. RANJEVA, « Les organisations non gouvernementales et la mise en œuvre du droit
international », RCADI, 1997, t. 270, p. 37.
7
Eod. loc.
8
P.-M. DUPUY, « Conclusions générales du colloque », Les ONG et le droit international, p. 256.
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