Introduction à la Sociologie
Introduction à la Sociologie
Certes, les moyens d’accéder à cette connaissance du social diffèrent selon les
approches. Très rapidement, deux attitudes vont s’opposer. Une posture « objectiviste
» et extérieure, symbolisée par é. Durkheim : le sociologue doit s’extraire du social pour
poser un regard objectif, il doit considérer les faits sociaux « comme des choses », pour
les expliquer. L’autre démarche cherche plutôt à les comprendre : elle entend saisir de
l’intérieur la subjectivité́ des individus, en se mettant à leur place. Cette sociologie
compréhensive est incarnée par M. Weber. Elle part du principe que ce qui fait la
matière première du social, c’est l’action des individus, et que l’on ne peut comprendre
cette dernière qu’en accédant au sens que les personnes donnent à cette action.
Partons d'observations simples que chacun peut faire. Nous avons tous une expérience
propre, une personnalité. Chacun s'est construit et découvert comme un être humain
unique dans les relations qu'il entretient avec autrui et qui lui sont particulières. Nous
avons un corps, une famille, des amitiés, des amours, des relations, des passions, des
désirs, des préférences, une histoire, qui font de chacun d'entre nous un être unique,
une personne. Nous avons un « je ». Nous sommes une personne qui vit un certain
nombre de relations particulières. Mais chacun est aussi un être social de façon plus
globale, indépendante de ses relations particulières et privées. Nous avons des
obligations à remplir, nous occupons une certaine place dans la société et nous sommes
identifiés à des groupes sociaux auxquels nous appartenons. Nous ressemblons à ceux
qui appartiennent aux mêmes groupes et nous avons souvent les mêmes
comportements.
Nous sommes ainsi reliés à la société globale. En agissant, nous faisons fonctionner
cette société globale. De ce point de vue nous n'en sommes qu'un rouage, un élément
fonctionnel. Par exemple, un étudiant agit selon les règles de l’institution à laquelle il
appartient, dont il est un des éléments et non pas en fonction de ses convictions
personnelles. Dans cette salle, vous êtes tous différents et des personnes uniques. Il
n'empêche. Vous vous comportez tous comme des étudiants, vous prenez des notes et
vous vous préparez à passer un examen.
Un individu religieux possède la foi en Dieu, qui est une conviction toute personnelle,
et, en même temps, observe des rites en individu pieux selon des règles impersonnelles
édictées par l'Église, un livre sacré ou une coutume. Nous avons tous ainsi une
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existence privée et une existence publique, deux formes d'existence sociale, une vie
sociale faite de relations avec des personnes particulières et une vie sociale faite de
relations avec des individus anonymes.
0.1.2 Spécifiques
À la fin du cours, les étudiants seront capables de :
- définir la sociologie ;
- connaître le contexte de naissance de la sociologie et sa perspective
d’explication de la société ;
- être capable de faire une interprétation sociologie sur les réalités
sociales de notre société ;
Prérequis
- Avoir des connaissances générales sur les sciences sociales ;
- Avoir des connaissances sur la philosophie.
Cet enseignement repose sur une méthodologie interactive. Il s’oppose à l’approche ex-
cathedra, qui considérait l’enseignant comme étant le seul dépositaire des
connaissances. Le système LMD met au centre de l’apprentissage, l’étudiant. Celui-ci
doit participer activement à l’animation de l’enseignement. Pour faciliter la maîtrise
des leçons:
0.3 Évaluation
Les étudiants sont évalués de manière continue (Travaux dirigés, travaux personnels,
exposés), une interrogation (quatre questions seront posées à chaque fois) et un
examen. Les étudiants qui se seront distingués par leurs interventions, participation
active et meilleures notes bénéficieront d’une dispense anticipée.
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Le cours se compose de six chapitres : 1) Genèse et objet de la sociologie, 2) Les
grandes traditions de la pensée sociologique, 3) Les théories de la sociologie, 4)
De l’utilité sociale de la sociologie : logiques discriminatoires d’hébergement
des parents, 5) Stratégies conjugales et contrôle des parents hébergés, 6)
Sociologie, médias et nouveaux moyens de communication.
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1 Chapitre 1 Genèse et objet de la sociologie
1.1 Introduction
Le fait social existe depuis que l’homme existe. La naissance de la pensée sociologique
est antérieure à l’apparition du mot utilisé pour la désigner : en Occident, la réflexion
sur le monde social émerge dès l’antiquité, plus particulièrement l’Antiquité grecque.
En Orient, la pensée de Confiscius constitue à certains égards la première théorie
rationnelle de la société traditionnelle, centrée sur la notion d’harmonie et sur
l’importance du rituel pour maintenir l’ordre.
Posons-nous alors cette question ? Quand et où est née la sociologie ? Claude Javeau
(1997 : 13) note que « les hommes vivant en sociétés aient toujours ressenti le besoin
d’énoncer des règles afin d’assurer une relative harmonie des relations au sein de ces
sociétés ainsi que la survie de celles-ci, voilà ce dont témoigne l’existence
multiséculaire de préceptes moraux, de prescriptions juridiques et de récits mythiques
légitimateurs. Le savoir du social a, comme tous les autres savoirs, une finalité
pratique, en l’occurrence l’éthique. Il s’agit de résoudre les problèmes que pose à
l’homme la dimension sociale de sa condition en termes plus simples, les problèmes
qui naissent du fait qu’il est un animal grégaire, qui vit en colonies, et qui est obligé
d’instituer, au sein de ses colonies, des règles et des normes de comportement. Tout
individu utilise, dans sa vie de tous les jours, un savoir de cet ordre, sociologie de « sens
commun », « spontanée » (Bourdieu) que l’auteur appelle « sociologie portative ». Elle
est constituée de cette multiplicité de jugements de valeur, d’opinions bien ou mal
reçues, de principes et de préceptes moraux dont nous nous servons couramment pour
établir et maintenir avec les autres, à commencer par ceux que nous fréquentons
habituellement, des relations sereines, sinon agréables.
A partir du 18ème siècle, la pensée sociologique se consolide, se précise et s’approfondit.
En suivant Johan Heilbron, on peut considérer que l’histoire pré-disciplinaire de la
sociologie a connu trois phases successives :
1. L’éclosion de théories sociales séculières (Montesquieu et Rousseau entre 1730
et 1775) ;
2. L’intégration des concepts et représentations modernes dans une
problématique scientifique explicite (Condorcet et Cabanis entre 1775 et 1814) ;
3. La diffusion plus large des théories sociales, la diversité des approches et un
début de disciplinarisation (Auguste Comte entre 1814 et le milieu du 19ème
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siècle). Le mot sociologie, souvent attribué à Comte, apparaît pour la première
fois, en français sous la plume de l’abbé Sieyés.
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1.3 Qu’est-ce que la sociologie ?
1.3.1 Méthodes
On distingue deux grands types de méthodes, qui correspondent aux deux grands types
de données précédemment décrits : les méthodes quantitatives et les méthodes
qualitatives. Le questionnaire est la principale méthode de collecte des données dans
une perspective quantitative. Du côté des méthodes qualitatives, les principales
méthodes utilisées sont l’entretien et l’observation directe. On parle souvent de façon
générique d’ « enquête de terrain » pour désigner l’usage de ces méthodes qualitatives.
Souvent présentées comme antagoniques, méthodes quantitatives et méthodes
qualitatives sont en réalité complémentaires dans le travail de recherche. Elles
permettent de produire des types de données différents, et de répondre à des questions
différentes : mise en relation de données chiffrées à un niveau macro en vue d’expliquer
des faits sociaux d’un côté, compréhension plus fine des pratiques, des processus, des
trajectoires et des représentations des acteurs de l’autre.
Le raisonnement sociologique s’est progressivement détaché des raisonnements de
types normatif et spéculatif, comme ceux développés par la théologie, la philosophie,
la métaphysique et le droit. Par opposition, le raisonnement sociologique possède trois
caractéristiques :
1. il est indépendant de considérations morales et politiques ;
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2. ancré dans les faits empiriquement fondés ;
3. et il doit faire l’objet d’un contrôle collectif, qui pour but sa validation.
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2 Chapitre 2 Les grandes traditions de la pensée sociologique
2.1 Introduction
La sociologie n’est pas une science unifiée : elle est, depuis ses origines, en débat,
répartie en une multiplicité de foyers. Toute son histoire est aussi celle des individus,
de stratégies, de traditions, d’institutions. La sociologie naît, dans les années 1890-
1900, dans trois différents berceaux : Allemagne, France, États-Unis. Cette triple
origine renvoie à des démarches intellectuelles radicalement opposées. L’école
française est marquée par la personne d’Émile Durkheim, par son approche explicative
et objective, et par l’inscription de la sociologie dans le champ global de la science, sous
le modèle des sciences de la nature. La conception allemande en revanche est dualiste :
elle distingue nettement sciences, de la nature et sciences de l’esprit, explication et
compréhension. Les Américains ont une vision beaucoup plus pragmatique de la
sociologie : elle a vocation à intervenir, à traiter de manière empirique de problèmes
concrets.
Comte considère que la société est comme un « corps social » et donc, c'est comme s'il
voulait bâtir une sorte de médecine du corps social. La sociologie aurait aussi comme
démarche d'accompagner l'évolution de ce corps social. On appelle cela une démarche
très normative avec une volonté d'accompagner l'évolution de la société, mais aussi
d'influer sur l'évolution de cette société. On parle donc de la démarche positiviste, on
ne se contente pas d'analyser ce qu'il se passe, on accompagne et on provoque du
changement social (on retrouve le positivisme à la fois chez Saint-Simon et Durkheim).
La sociologie se bâtit en réaction à des bouleversements sociaux qui ont d'abord une
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origine politique (Comte se préoccupe des conséquences de la révolution française car
elle marque durablement la société. Il y a une certaine perte d'influence du religieux,
c'est une autre façon de vivre ensemble, car l'individu se retrouve plus autonome et
moins déterminé dans ses comportements sociaux, or la sociologie s'intéresse aux
comportements sociaux). Le mot sociologie, souvent attribué à Auguste Comte,
apparaît pour la première fois, en français sous la plume de l’abbé Sieyés. Néanmoins,
ce sont incontestablement Auguste Compte et Karl Marx qui créèrent le concept de
sociologie tel qu’il est encore défini de nos jours. Auguste Comte inventa le mot en 1839
et Karl Marx tenta systématiquement le premier de donner une base objective
(infrastructure) à la société objet de la sociologie.
Prolongeant le programme positiviste de Saint-Simon, Auguste Comte fonde la
sociologie à la fois sur la dynamique sociale, ou théorie du progrès affirmant que la
pensée humaine obéit à la loi des trois états, et sur la statique sociale, ou théorie de
l’ordre des organisations sociales.
Auguste Comte définit trois étapes du développement d'une société.
1. stade théologique: les phénomènes naturels et sociaux s'expliquent à l'aide
d'une série de superstitions
2. stade métaphysique: on recherche 'la cause principale'
3. stade scientifique: on analyse systématiquement les lois et les relations cause-
effet qui créent les phénomènes naturels et sociaux
Auguste Comte divise l'analyse de la société en l'étude de deux catégories:
1. statique sociale: les processus par lesquels les sociétés dures et survivent (la
transmission des traditions, des coutumes, les institutions, etc.)
2. dynamique sociale: les forces de conflit et de l'évolution d'une société
Il insiste que l'activité humaine est gérer par des lois toute comme la nature (la friction,
la pesanteur, etc.) et même que la vie en société est un prolongement de la nature. Il
est dans cette perspective considéré comme étant le père de la 'physique sociale' et du
positivisme en sociologie.
Le positivisme renvoie à l'action d'employer les méthodes des sciences naturelles en
milieu de sciences humaines.
Il affirme que tous les phénomènes sont liés et doivent être étudiés dans le tout qu'est
la société. Donc, il est déterministe. Aussi, conclut-il que l’analyse des sociétés doit
mener à des réformes sociales qui feront l'équilibre entre les statiques sociales et les
dynamiques sociales.
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Karl Marx met l’accent sur l’importance des facteurs économiques dans les
dynamiques historiques. Les forces productives et les rapports de production (relations
entre groupes et individus au sein du système productif, conflits pour le partage de la
valeur) constituent le soubassement matériel objectif de l’ensemble des phénomènes
sociaux.
Karl Marx constate que dans la production sociale de leur existence, les hommes
nouent des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté ; ces
rapports de production correspondent à un degré donné du développement de leurs
forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports forme la structure
économique de la société, la fondation réelle sur laquelle s’élève un édifice juridique et
politique, et à quoi répondent des formes déterminées de la conscience sociale. Le
mode de production de la vie matérielle domine en général le développement de la vie
sociale, politique et intellectuelle. Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine
leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience.
Tout se base sur la notion de matérialisme historique. La fondation du conflit est que
l'homme doit s'engager dans une lutte avec son environnement pour répondre à ses
besoins.
Sa contribution majeure à la sociologie est son observation du développement du
capitalisme et sa conception des classes sociales. Il affirme que l'existence du groupe
est supérieur à la somme de ses parties. La lutte des classes se fait principalement entre
la bourgeoisie (qui contrôle les moyens de productions) et le prolétariat (qui n'a que sa
main-d’œuvre à vendre).
La théorie du conflit de Marx est basée sur l’économie classique, notamment celle
d’Adam Smith. Selon celui-ci, la valeur d’un bien est déterminée par la quantité de
travail nécessaire à sa production (théorie de la valeur-travail). La divergence d’intérêt
entre les ouvriers et l’entrepreneur capitaliste, qui réalise son profit en confisquant une
partie de la valeur du travail ouvrier, est à la source du conflit entre les classes ouvrière
et capitaliste. Même si cette théorie de la valeur-travail est aujourd’hui discréditée,
comme l’ensemble de la théorie économique de Marx d’ailleurs, la sociologie marxiste
(qui, selon Collins, serait surtout due à la plume d’Engels) reste pertinente.
Les 3 dimensions principales de la sociologie marxiste du conflit sont les suivantes.
1. La théorie de la lutte des classes. Les classes sont définies par les formes
de propriété. Dans l’antiquité, la production économique reposait sur la
possession d’esclaves, qui définissait les classes: les patriciens,
possesseurs d’esclaves, les plébéiens, hommes libres sans esclaves, et les
esclaves. Dans la société féodale, la production reposait sur la possession
de terres. Les classes étaient l’aristocratie terrienne, propriétaire des
terres et maîtresse des serfs qui y étaient rattachés, les artisans et
marchands urbains, sans propriété terrienne mais libres, et les serfs,
rattachés à la terre de leurs seigneurs. Dans la société capitaliste, la
production repose sur la possession de capital, et on ne trouve plus que
deux classes, définies par la possession ou la dépossession en capital: les
capitalistes et les prolétaires.
2. La théorie de l’idéologie. Chaque classe a sa propre idéologie, ou
conception de la vie déterminée par ses conditions d’existence. Les idées
sont le reflet du monde matériel. L’idéologie bourgeoise permet de
justifier la position sociale des capitalistes en masquant leurs intérêts
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particuliers derrière une théorie prétendument universelle. Dans toute
société, les idées de la classe dominante sont les idées dominantes.
3. La théorie du conflit politique. Seule la classe dominante est capable de
faire de son idéologie un instrument de lutte politique, c’est-à-dire un
instrument dans le conflit visant à s’assurer le contrôle des organes
étatiques. L’État est l’élément clé du système de domination, puisqu’il
garantit la propriété. (Lien circulaire entre les trois dimensions de la
sociologie du conflit: la propriété définit les classes, les classes luttent par
des moyens idéologiques pour s’approprier le contrôle de l’État, l’État
garantit la propriété.) Marx, né en Prusse, est d’origine juive (David
McLellan, The thought of Karl Marx, McMillan, 1971).
La société se divise en deux grandes parties entre lesquelles il existe toujours un sens
d'aliénation.
§ Superstructure: l'organisation politique et religieuse de la société.
§ Infrastructure: la base économique de la société.
L'objectif principal de Karl Marx était de former une société plus juste et humaine,
sans classes sociales (où l'infrastructure détermine la superstructure).
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les dynamiques historiques des sociétés, en accordant un rôle important à des facteurs
tels que les croyances religieuses et en récusant une perspective évolutionniste naïve.
Max Weber est le fondateur de la sociologie compréhensive. Il s'oppose aux idées de
Comte et Durkheim et vise l'étude de la rationalité des actions humaines sans
nécessairement les mesurer de façon positiviste. Il s'oppose aux idées de Marx en
disant que le raisonnement du pouvoir est plus qu'économique.
Pour Max Weber, la sociologie est l'étude de l'humain en tant qu'être agissant. Weber
s'intéresse aux actions de l'individu.
Weber s’expriment de différentes manières dans son œuvre, et d’abord dans la
typologie des quatre types d’actions, d’une importance fondamentale :
1. l’action rationnelle par rapport à un but, dans laquelle l’acteur définit
clairement un but et met rationnellement en œuvre les moyens lui
permettant d’atteindre ce but ;
2. l’action rationnelle par rapport à une valeur, dans laquelle l’acteur agit
en fonction d’un idéal, mais de manière rationnelle par rapport à cet
idéal;
3. l’action affective, dictée par les humeurs et les émotions ;
4. l’action traditionnelle, dictée par la conformité aux habitudes et aux
coutumes. A un niveau plus philosophique, cette tension s’exprime
d’abord par l’opposition entre “ éthique de la responsabilité ” et “ éthique
de la conviction ”.
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2.3.6 Max Weber : “ L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme ”
Weber se demande pourquoi la civilisation européenne a acquis une valeur universelle
: pourquoi est-ce d’Europe que viennent toutes ces inventions qui, actuellement,
connaissent une diffusion mondiale : l’imprimerie, la bureaucratie, l’État, la science, et
le capitalisme ?
La question de l’origine du capitalisme possède donc une portée plus générale. Weber
explique successivement ce qu’est l’esprit du capitalisme et l’éthique protestante. Son
objectif final est de montrer, non pas que le protestantisme est la cause du capitalisme,
mais qu’on trouve, entre certains éléments du protestantisme puritain aux 16e et 17e
siècles d’une part, et certains éléments du capitalisme naissant d’autre part, certaines
affinités et ressemblances, qui peuvent, dans une certaine mesure, contribuer à
expliquer pourquoi le capitalisme est né en Europe, et non pas au sein des grandes
civilisations bouddhistes, hindouistes ou musulmanes.
Pour expliquer ce qu’est l’esprit du capitalisme, Weber prend comme point de départ
un “ document ” de cet esprit, un texte de Benjamin Franklin : “ … souviens-toi que le
temps, c’est de l’argent … après l’assiduité au travail et la frugalité, rien ne contribue
autant à la progression d’un jeune homme dans le monde que la ponctualité et l’équité
dans ses affaires … ”. En résumé, l’esprit du capitalisme est une éthique très exigeante,
qui impose l’idée qu’il est du devoir de chacun d’augmenter son capital, non pas pour
pouvoir en profiter, mais comme fin en soi.
Les trois auteurs précités sont considérés comme étant les grands fondateurs de la
sociologie. Leurs contributions ne peuvent pas être mis sur un même plan car leurs
apports sont de natures différentes. Mettre en évidence ces trois auteurs ne doit pas
non plus conduire à oublier les contributions remarquées des auteurs comme Spencer
(le père du modèle sociologique de Darwinisme social où la sélection naturelle est
représentée par le progrès et ceux qui l'acceptent), Le Play, Georg Simmel (le
développement des classes sociales et de l'individualisme mais s'intéresse surtout à 'la
géométrie de la société' (la taille des groupes, leur forme, et leur aire), Mauss, Pareto,
Schumpeter, Talcott Parsons (son approche pivote sur la liberté de l'individu de faire
des choix, le libre arbitre des humains qui les font des sujets si surprenants), George
Murdock (il met l'accent sur les universaux humains: ce dont toutes sociétés possèdent
en commun), etc.
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3 Chapitre 3 Théories de la sociologie
3.1 Introduction
Une théorie est un agencement des idées capable d’offrir à l’intelligence des points d’appuis
pour l’investigation. C’est aussi un système cohérent de pensée, une démarche cohérente de
raisonnement destinée à expliquer de manière systémique des faits. Il existe une kyrielle de
théories les plus connues en sociologie, nous pouvons citer : le fonctionnalisme, le
structuralisme, l’analyse systématique, le marxisme, l’actionnalisme, le constructivisme, etc.
Nous passerons en revue quelques-unes à titre indicatif.
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3.2.3 Le structuro-fonctionnalisme de Talcott Parsons
La sociologie américaine de l’après seconde guerre mondiale est dominée par trois
noms : Talcott Parsons (1902-1979), Robert King Merton (1910-2003) et Paul
Lazarsfeld (1901-1976). Elle trouve son unité dans un paradigme théorique le
structuro-fonctionnalisme, associé à une méthodologie principalement quantitative,
positiviste.
Action individuel et ordre social
Parsons entend faire le lien entre l’action individuelle et la permanence d’un ordre
social relativement cohérent et stable. C’est selon lui « l’intégration autour de valeurs
communes » qui fonde un « système d’action sociale » lui-même relativement
cohérent. La sociologie structuro)fonctionnaliste accorde donc une place centrale à la
dimension normative de l’action et aux fonctions remplies par les institutions sociales.
Ce modèle fournit un cadre théorique intégrateur qui marque profondément la
sociologie mondiale, en particulier dans les décennies 1950 et 1960.
Systèmes et sous-systèmes
Tout système social est supposé devoir faire face à quatre enjeux : l’adaptation à
l’environnement (A), la poursuites des buts (G), l’intégration (I) et enfin le maintien
des buts culturels (L/ Latence). Cela conduit à distinguer quatre grands sous-systèmes
sociaux correspondants, ainsi aux quatre systèmes d’action.
Externe Adaptation (A) Poursuite des buts (G)
Interne Latence (L) Intégration (I)
Pour cette théorie, toute société doit entretenir des relations avec son environnement
afin de s’équilibrer ; toute société doit avoir des objectifs et se donner les moyens de les
réaliser ; les différentes parties qui composent une société doivent être coordonnées,
intégrés ; la société doit assurer la cohérent de son système de valeurs et entretenir la
motivation et l’« engagement » des acteurs. Les structures sociales répondent donc à
ces impératifs.
Les professions comme objet sociologique privilégié
Les professions (médecins, scientifiques, etc.) émergent de la division du travail et
conquièrent une position dominante dans les sociétés modernes. Elles constituent des
unités sociales spécifiques, avec leurs valeurs, leurs normes, les rôles et les systèmes
d’action qui en découlent. Chaque profession est caractérisée par sa déontologie, son
processus de socialisation, des procédures de recrutement et d’avancement dans la
carrière, etc. Avec la famille, la profession constitue la deuxième unité fondamentale
de l’ordre social.
3.3 Le structuralisme
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cherche ainsi à saisir l’agencement cohérent des éléments d’une structure. La structure
est un mode d’agencement d’un ensemble de choses qui sont réunies de façon à
caractériser un tout spécifique. Chaque fois que l’on parle de structure, on veut dégager
la forme de cohérence d’un ensemble et son hétérogénéité par rapport à d’autres.
Cependant, en pratique, le concept de structure est utilisé dans des sens différents. Il
sera, selon les cas, synonyme de :
- Cohérence des institutions ;
- Types ;
- Paramètres d’un modèle ;
- Caractéristiques d’un groupe.
Dans cette section, nous abordons la théorie du matérialisme historique qui est au fait
un courant marxiste. Le matérialisme historique est centre de la critique de l’Économie
politique. C’est une explication de l’histoire : conception matérialiste où ayant
distingué deux sortes de réalités (l’infrastructure et la superstructure) Marx attribue à
l’ensemble des conditions de production économique une influence fondamentale et
prépondérante sur le développement des civilisations. L’infrastructure (forces
économiques ou matérielles) a primauté sur la superstructure (toute civilisation non
matérielle : les idées, la religion, la littérature, la philosophie, …) et c’est elle qui oriente
dans son dynamisme les défauts qu’avait soulevé le britannique Mandeville.
Le matérialisme historique a pour objet l’étude la structure de la société humaine et
des lois qui régissent son développement. La connaissance de ces lois permet de définir
d’une façon scientifique le sens de l’évolution de la société. Avant Marx et Engels, c’est
l’idéalisme avec Friedrich Hegel qui régnait sans partage sur les diverses théories de
l’évolution sociale. Et l’idéalisme privilégiait la primauté des idées des grands hommes
qui faisaient l’histoire. Il y avait donc une grande considération pour les idées.
Cependant, conformément à la conception matérialiste de l’histoire, c’est l’être social,
c’est-à-dire la vie matérielle de la société qui est la donnée première tandis que la
conscience sociale, ou vie spirituelle de la société n’est qu’une donnée seconde. Cela
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revient à dire que le matérialisme historique ne nie nullement l’immense rôle des idées
dans l’évolution sociale, mais il voit en elle un reflet des conditions de vie, une
expression des nécessités du développement de la vie matérielle sociale. En outre,
contrairement aux théories idéalistes, le matérialisme historique met en lumière
l’immense rôle joué dans l’histoire par le peuple. Les masses, c’est-à-dire ceux qui
créent de leurs mains toutes les richesses de la société, qui assurent la production des
biens matériels, sont depuis toujours le facteur décisif du développement historique.
La création du matérialisme historique n’est devenue possible qu’à partir de certaines
prémisses théoriques et socio-historiques. Plus encore, les lois de l’évolution sociale
ont été découvertes plus tard que beaucoup de lois naturelles. Le matérialisme
historique est le résultat de l’application des principes du matérialisme historique et
de la dialectique à l’étude de la vie sociale. Il repose donc sur la théorie actionnalisme
ou l’actionnalisme avec Alain Touraine, ainsi que le constructivisme. Le matérialisme
historique est une théorie du changement d’où émane la méthode dialectique en
sociologie. Le matérialisme historique a pour fondement l’affirmation de la primauté
de la vie matérielle sur la vie spirituelle. La vie matérielle est représentée par
l’infrastructure, tandis que la vie spirituelle est représentée par la superstructure. Entre
les deux, c’est la première c’est-à-dire la vie matérielle qui détermine l’autre en dernière
instance pour Karl Marx.
Pour Alain Touraine, on ne définit pas les acteurs par leurs rôles mais comme des
éléments d’un champ d’action historique, de la stratification sociale. Son intérêt pour
les mouvements sociaux, théâtres par excellence des conflits pour le contrôle de
l’historicité en fait un théoricien du changement social.
L’actionnalisme s’intéresse donc à la signification des actions. Pour Alain Touraine,
l’historicité est la nature particulière des systèmes sociaux qui, au-delà de leur
reproduction combinée avec des accidents qui pourraient les faire changer, au-delà des
possibilités d’apprentissage et d’adaptation, ont la capacité d’agir sur eux-mêmes par
l’intermédiaire d’un ensemble d’orientations culturelles et sociales.
Pour Touraine, considère la société comme étant un système complexe dont la fonction
principale est d’intégrer les individus. Elle est toujours le résultat renouvelé des conflits
qui opposent les acteurs collectifs (classes ou mouvements sociaux). Partant de cette
affirmation, Alain Touraine formule deux thèses qui condensent son œuvre.
1ère Thèse : La société se produit elle-même : Alain Touraine développe le
concept de « Historicité », c’est-à-dire la capacité de la société à agir sur elle-même
ou à se produire. La société dans laquelle nous vivons est l’œuvre commune des
hommes. En d’autres termes, il n’existe pas d’organisation sociale qui ne soit l’œuvre
des hommes. En conséquence, les hommes ont le droit de la transformer. Alain
Touraine appelle « historicité » cette capacité qu’a la société à agir donc sur elle-même.
L’historicité reste le concept tourainien le plus phare. Celle-ci dépend de trois
éléments :
- le modèle culturel, c’est-à-dire les attitudes des hommes face à la
créativité, au changement et à l’innovation,
- des richesses et expériences accumulées pour la société,
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- de la perception que la société se fait d’elle-même, des relations sociales,
de la nature.
Alain Touraine observe que l’historicité est forte dans les sociétés modernes. Dans la
société industrielle, elle a été organisée autour de l’accumulation du capital et la société
a laissé une place de plus en plus large à la créativité. L’idée centrale de l’époque était
que l’organisation économique (par ex. : l’organisation du travail) dépendait des
hommes et devait être constamment renouvelée. Cette idée en s’imposant à tous est
devenue le moteur du changement.
Héritière de la société industrielle, la société post-industrielle (ou programmée)
accumule, quant à elle, des connaissances scientifiques et techniques qui sont la
condition de la production matérielle. L’innovation est de rigueur et la société est toute
entière tournée vers le changement. La société a alors clairement conscience qu’elle n’a
pas son origine dans quelque chose qui lui est extérieur (Dieu, la nature) mais qu’elle
se produit elle-même. Son historicité est donc forte.
2ème Thèse : la société est conflictuelle : Pour Alain Touraine, deux groupes
d’acteurs sont au centre des changements sociaux et de l’évolution des sociétés : les
classes sociales et les mouvements sociaux. C’est pourquoi, Touraine démontre que les
classes sociales sont les acteurs de la société industrielle, épousant par là quelque peu
la vision de Karl Marx. L’originalité d’Alain Touraine est de placer le rapport de
domination (et non d’exploitation) au cœur des relations sociales. Il oppose la classe
dominée à la classe dirigeante à qu’il assigne trois fonctions :
- elle contrôle l’accumulation (comme Karl Marx)
- elle organise la production des connaissances scientifiques et
techniques ;
- elle impose son modèle culturel en faisant de sa conception de la
créativité une vision universelle.
Ces deux classes s’opposent en plus sur l’organisation sociale et culturelle de la société.
La classe dominante tente d’imposer sa vision du monde et la classe dominée
résiste à l’action de la classe dominante en cherchant à préserver son mode de vie.
Par ailleurs, il note que les mouvements sociaux sont caractéristiques de la société
post-industrielle. Dans les sociétés post-industrielles, le conflit se déplace de la
production de richesses matérielles vers celle de connaissances, de savoir et de
représentations. Le conflit est alors clairement culturel et son espèce est la
représentation qu’a la société d’elle-même et de son avenir.
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Comment opère-t-il cette analyse ? L’analyse de Crozier s’effectue en deux étapes :
Dans une première étape : organisations
Dans un premier temps, Crozier constate que les individus sont pris dans des relations
de pouvoir. Dans la lignée ouverte par Max Weber, Michel Crozier met en scène des
individus insérés dans des relations de pouvoir. Il y a pouvoir, quand un individu A est
capable d’obtenir d’un individu B un comportement que ce dernier n’aurait pas eu sans
l’intervention de A. Pour ce faire A qui dispose d’une certaine liberté d’action s’appuie
sur un ensemble de règles qui codifient le comportement de B et qui limitent sa marge
de manœuvre. Le pouvoir d’un individu dépend donc de la prévisibilité de son
comportement : moins un individu sera soumis à des réglementations, moins il sera
prévisible et plus il aura le pouvoir.
L’individu, chez Crozier est rationnel (il met en œuvre des stratégies), même si sa
rationalité est limitée par l’imperfection des informations dont il dispose. Il cherche à
accroître sa marge de manœuvre et à limiter celle des autres en leur imposant des règles
qui rendent leurs comportements plus prévisibles. D’un côté, les experts (ouvriers
qualifiés, techniciens) cherchent à s’aménager des zones de liberté, de l’autre, leurs
supérieurs hiérarchiques tentent de les contrôler en leur imposant des réglementations
précises. Les stratégies des individus constituant le cœur de l’analyse de Crozier, ce
dernier qualifie sa théorie « d’analyse stratégique ».
Dans un deuxième temps, Crozier constate que les organisations deviennent
bureaucratiques. En effet, ces luttes perpétuelles de pouvoir rigidifient l’organisation
(administration, grande entreprise publique ou privée) en multipliant les règles qui
limitent l’autonomie de chacun. L’organisation devient alors bureaucratique, incapable
d’évoluer car une transformation nécessiterait une négociation longue et pénible des
relations de pouvoir auxquelles tout le monde, finalement, trouve un intérêt.
Toute tentative de réformer une bureaucratie de l’extérieur est donc ressentie par ses
membres comme une agression et renforce le sentiment de cohésion interne basé sur
la neutralisation des comportements de chacun. Aussi les bureaucraties ne peuvent-
elles être renforcées que d’en haut et cette transformation ne peut-être que brutale ;
seule la direction peut imposer le changement en bénéficiant de la centralisation des
décisions.
Deuxième étape : La société est bloquée
A partir de la première étape de son analyse, Michel Crozier aboutit à la constatation
en étudiant la société française que la société est bloquée. On parlera d’une société
bloquée quand le poids de la bureaucratie empêche ou bloque les innovations.
Exemple : par son système fiscal, un État peut devenir un frein pour le développement
du pays. La solution à ce blocage réside dans un désengagement de l’État et dans
l’établissement d’une concurrence entre les organisations afin de permettre à l’usager
d’effectuer un choix ou de faire entendre sa voix. Comment apprécier l’analyse de
Crozier ?
L’analyse stratégique de Crozier a renouvelé la sociologie des organisations héritée des
travaux de Taylor en prenant en compte la notion de pouvoir. Il met en scène des
individus que l’on peut assimiler à des « homo strategicus » dont l’objectif est
20
d’accroître leur propre pouvoir et de restreindre celui des autres. Les analyses
macrosociologiques intègrent une dimension politique revendiquée comme telle
puisque Michel Crozier y présente les reformes qu’il juge souhaitable pour la société et
ses membres.
21
- Le capital symbolique qui est assimilable au prestige social. Il peut découler du
capital économique ou/et du capital culturel dans lesquels les agents sociaux
évoluent, P. Bourdieu aboutit à sa deuxième affirmation.
22
effet de rendre compte des stratégies des agents et, en même temps, de les replacer
dans une logique sociale qui les dépasse.
23
4 Chapitre 4 De l’utilité sociale de la sociologie :
Logiques discriminatoires d’hébergement des parents
4.1 Introduction
24
les hébergeurs. La difficulté à catégoriser les parents hébergés n’est autre qu’une des
« composantes de la structure et de la dynamique familiale » en Afrique (Pilon 2003 :
5).
Jonckers (1997 : 195) dans son article sur les enfants confiés, constate que « l’insertion
d’enfants peut se faire plusieurs fois et dans les familles différentes et pour diverses
raisons ». Cependant, le réseau dense de ce transfert des parents, est celui engageant
des « frères et sœurs germains qui se confient mutuellement la garde de leurs enfants
et revêt une haute valeur symbolique » (Ibidem). Dans ces échanges, l’auteur précité
trouve que les filles circulent plus que les garçons parce qu’elles sont utilisées tôt pour
les travaux domestiques et sont préférées parce qu’elles participent à la cohésion et au
contrôle du foyer de leur sœur. Au-delà des raisons avancées par Jonckers, l’accueil des
parents serait également lié au prestige social. Certains conjoints hébergent d’autres
parents pour rendre des bienfaits. À la reconnaissance, s’ajoute l’obligation sociale des
aînés de veiller sur les cadets.
D’autres auteurs avancent la raison économique (Locoh 1995 ; Lallemand 1993). Une
thèse que relativise Isiugo-Abanihe (1985) car le placement d’enfants est pratiqué à la
fois par des ménages stables et instables. Parfois, c’est à la demande des hébergeurs.
Dans ces échanges, il faut souligner que certains parents donnent leur accord. Ils
peuvent refuser le transfert vers une autre famille quand celle-ci n’a pas une bonne
réputation. Le transfert des parents est un processus de négociation qui engage
toujours deux familles.
L’âge des parents à héberger détermine leur implication dans les négociations. Pour les
hébergés de moins de 15 ans, il n’est pas toujours évident que leur avis soit pris en
compte. C’est la décision des adultes qui s’impose sur eux. S’ils ont plus de 15 ans, leur
accord est demandé.
Dans cette optique, Lallemand (1993) estime que les raisons de placement relèvent de
la nécessité de confort en passant par les conventions sociales. Elle arrive à la thèse
selon laquelle l’hébergement profite davantage aux enfants confiés, car ils sont
préparés à s’assumer dans leur vie par la scolarisation et la socialisation qu’ils
bénéficient des hébergeurs.
Cette affirmation est unidimensionnelle car elle sous-entend que l’hébergement des
parents ne profite pas aux hébergeurs. Les parents insérés participent aux travaux
ménagers et contribuent parfois à l’équilibre du ménage par leurs activités lucratives.
Certains parents hébergés encadrent les enfants du ménage tantôt en leur faisant
répéter les cours, tantôt en veillant sur eux en l’absence des conjoints. Pilon (2003)
soulève la question de la maltraitance des filles dans les ménages d’accueil. Parfois, les
motifs pour lesquels les enfants ont été confiés, sont détournés, faisant d’eux une main-
d’œuvre gratuite.
À Lubumbashi, certains parents hébergés sont obligés d’exercer une activité lucrative
pour assurer leur scolarité. Ils sont fréquemment insultés pour peu qu’ils commettent
une faute. Certaines jeunes femmes sont exploitées sexuellement par les maris ou les
hommes adultes du ménage d’accueil.
25
L’hypothèse selon laquelle les parents hébergés seraient traités aussi équitablement
que les enfants du ménage, est à prendre avec réserve. Des inégalités sociales sont
courantes surtout dans l’accès à l’éducation. C’est pourquoi l’accueil des parents n’est
pas ouvert à tous les membres de la parenté. Les conjoints ont des préférences et des
motivations particulières qui les conduisent à élargir la taille de leur ménage.
Statut socioéconomique
11
Pas de sollicitation d’autres parents 32 6 (27,3 %) 15(60,0%)
(20,8 %)
27
Pas d'accords entre les conjoints 33 6 (27,3 %) -
(50,9 %)
Au regard de ces résultats, 33 % des parents hébergés ont débarqué dans le ménage
sans que les conjoints ne se soient mis d’accord. Soit, l’un des conjoints connaissait
l’arrivée imminente d’un parent et ne l’avait pas dit à son partenaire, soit les conjoints
ont été surpris par le débarquement d’un hébergé, soit encore l’un des conjoints a
trouvé des hébergés dans le ménage. Ce dernier cas, je l’appelle un hébergement passif.
J’entends par là, des situations où les conjoints héritent des insertions précédentes.
Leur entrée dans le mariage ne modifie pas la logique des liens existants. Réclamer le
1
Les données utilisées dans cet enseignement proviennent des enquêtes menées dans 100 ménages
de la ville de Lubumbashi dans le cadre de notre recherche doctorale et postdoctorale.
26
départ des hébergés serait contre-productif, car il priverait le conjoint qui le
revendique d’intégrer à son tour ses parents dans le ménage.
Le mari subit également l’hébergement passif de l’épouse. Le plus souvent, cette
dernière est accompagnée par une parente lors de son entrée dans le mariage. Ce
transfert est associé à la coutume qui veut que l’épouse ait un proche parent dans sa
nouvelle résidence. Le mari dans ce cas est impuissant, et ne peut réagir face à cette
intégration.
Ces placements n’attendent pas que les nouveaux mariés se stabilisent dans leur
ménage. Ils sont d’ailleurs considérés comme facteur de prestige social tant chez le
mari que chez l’épouse. Notons que l’hébergement passif est plus varié du côté de
l’époux. Tantôt l’épouse hérite du passif de l’hébergement, tantôt elle assiste à l’arrivée
à l'improviste d’un proche du mari. En acceptant le passif de la prise en charge, les
épouses ne minimisent pas les difficultés auxquelles elles seront confrontées. Elles
accordent la priorité au mariage pour leur valorisation sociale. Par la suite, elles feront
valoir leur autorité. Dans cette perspective, le ménage est un « processus collectif qui
pousse chaque conjoint à typifier l’autre, à se conformer aux attentes supposées, à
construire un marché d’échanges spécifiques où les deux partenaires trouvent leur
intérêt » (Kaufmann 1993 : 54).
À Lubumbashi, les rapports sociaux sont statutaires. Les aînés ont préséance sur les
cadets, et de ce fait, ils prennent le relais en cas de dégradation du statut économique
des géniteurs. Aussi, ils ont l’obligation morale de veiller sur les cadets. Cependant, la
précarité économique fait perdre de la considération sociale chez certains aînés. Face
aux problèmes qui nécessitent leur intervention, ils laissent la responsabilité aux
cadets. Dans ce cas, leur parole est contrebalancée par celle des cadets qui ont des
moyens financiers. Un informateur les a surnommés « Esaü2 ».
4 % des informateurs n’échangent pas entre les conjoints sur l’accueil éventuel d’un
nouveau parent dans leur ménage. Deux raisons justifient cette absence d’accord
conjugal. Il y a d’une part, les règles prescriptives de genre et les normes coutumières,
d’autre part, le prestige social. Les rapports de genre veulent que les maris n’aient pas
à trop s’expliquer auprès de leur épouse en ce qui concerne les affaires familiales de
leurs proches parents. Un mari qui demande régulièrement l’avis de son épouse sur les
problèmes de sa famille est considéré comme un dominé. De même, pour faire valoir
sa position sociologique de chef de ménage, le mari n’a pas à questionner son épouse
sur l’intégration de sa parente. L’homme est celui qui assume, surtout s’il faut honorer
sa belle-famille. Cette première motivation est corrélativement liée à celle de prestige
social. Quand l’un des conjoints héberge ses parents, il est mieux considéré par sa
famille d’origine.
Précisons que trois phases déterminent l’intégration d’un parent dans un ménage. En
dépit du fait que, les conjoints ne discutent pas au préalable de l’arrivée d’un parent,
2 Tiré de la bible, ce nom met en scène l’histoire des enfants d’Isaac (cf. Genèse 25 :31-34). Esaü, qui est l’aîné de Jacob
vendit son droit d'aînesse à son cadet pour du pain et du potage de lentilles. À Lubumbashi, Esaü sont des aînés ayant
perdu leur droit d’aînesse à cause de leur situation socioéconomique et qui ne savent pas valoriser leur position
sociale. Ces inversions de rôle bien qu’elles soient mal vécues par certains aînés, sont tolérées à l’intérieur de la
parenté. On dit d’ailleurs bukubwa bwa njina (un aîné de nom). Socialement, il est l’aîné mais il n’a pas de valeur dans
la résolution des différents problèmes sociaux. Cette situation plonge certains aînés dans la réclusion car ils ne savent
solliciter continuellement de l’assistance aux cadets.
27
ils savent néanmoins contrôler les arrivées. Il s’agit de « l’acceptation » (circonstances
qui obligent socialement les époux à prendre un nouveau parent dans leur foyer),
« l’adaptation » (observation des normes et interactions avec les parents du ménage
d’accueil) et « l’assimilation » (identification des parents hébergés aux normes du
ménage et son implication financière ou matérielle dans la stabilité socio-économique
du ménage).
De même, le transfert des parents s’exécute en tenant compte du respect de droit
d’aînesse. Un aîné ne peut pas être hébergé par son cadet, à moins d’un cas de force
majeure. La logique acceptée est celle des aînés qui veillent sur les cadets. Décrivons
maintenant les différentes phases du processus d’hébergement des parents.
28
Ma belle-mère était gravement malade à Likasi. Charlotte (la petite sœur du
mari) avait demandé à mon mari de se préparer à la recevoir pour des soins
intensifs. À Likasi, elle n’avait pas d’argent pour supporter les frais médicaux.
Quand mon mari m’avait informé de la situation, je l’avais persuadé que ma
belle-mère ne devrait pas faire un long voyage à cause de son état de santé. Au
lieu de perdre du temps en l’acheminant à Lubumbashi, mieux valait l’amener
directement à l’hôpital Daco. Et moi, j’irais l’assister pendant la période
d’hospitalisation pour me rassurer de son état de santé et de l’évolution des
soins administrés. Pour moi, si ma belle-mère devait venir, elle ne rentrerait
pas de sitôt à Likasi. Cela m’amènerait plus de problèmes que d’aller l’assister
à l’hôpital.
Cette informatrice évite l’arrivée de la belle-mère sans être prise pour une femme peu
généreuse et inhospitalière. L’acceptation d’hébergement est déterminée par la
décision de l’épouse. Quand les interactions sociales ont des prédispositions
conflictuelles avec le parent à héberger, le mécanisme de rejet s’exécute dans la
manipulation.
Pour le second, c’est tantôt un simulacre d’une hypothétique intégration, tantôt un
refus direct d’accueil dans le ménage. L’un des conjoints (ou les deux) laisse venir la
personne à héberger, tout en sachant qu’elle sera rapidement éjectée. Dans ce contexte,
la personne transférée est soumise aux actes délibérés par l’un des conjoints afin de
l’éprouver. Ce sont notamment les travaux ménagers, l’imposition de la conduite à
tenir dans le ménage, l’heure du repas et de la rentrée à la maison, etc. L’objectif est de
pousser la personne à la faute. Celle-ci sera brandie comme la motivation de l’éjection.
Quand les conjoints ne trouvent pas de prétextes pouvant occasionner le renvoi d’un
parent, ils opposent un refus catégorique à son intégration.
« L’adaptation » est une phase difficile pour les parents hébergés. Ces derniers sont
parfois éprouvés par les conjoints afin d’évaluer leur capacité d’intégration. Aussi, les
conjoints attendent des parents hébergés un esprit d’initiative pour participer aux
travaux domestiques, assister les conjoints sans qu’ils ne sollicitent leur engagement,
etc. les parents hébergés agissant de cette façon manifestent des signes d’adaptation.
Par contre, s’ils sont réservés et déphasés face aux réalités du ménage, les conjoints les
éjecteront de leur ménage.
Il arrive aussi que l’un des conjoints n’apprécie pas un parent à héberger. Dans ce cas,
il presse son partenaire jusqu’à ce que ce dernier prenne l’ultime décision de le
renvoyer. Une épouse peut menacer de quitter le toit conjugal au bénéfice du parent
avec qui elle est en conflit. Cette stratégie pousse le mari à prendre l’ultime décision.
Le mari quant à lui, empeste le climat social dans le ménage jusqu’à ce que l’épouse se
résolve à se séparer de son parent. Le conjoint mécontent ne se place pas au-devant de
la scène. Il agit en coulisse afin de sauvegarder l’image sociale d’un gendre ou d’une
bru hospitalière. De cette manière, si l’affaire est portée dans la belle-famille, le
conjoint en conflit n’a pas à s’expliquer. C’est son partenaire qui prend sa défense
auprès de ses parents.
Dès que les parents hébergés ont surmonté les différents obstacles d’adaptation au
nouveau cadre de vie, ils passent à la phase d’assimilation. Ce concept a été mis
en exergue par les chercheurs de l’école de Chicago. Dans leur étude sur les immigrés,
29
ces auteurs se sont posé cette pertinente question : « Comment un individu ou un
groupe social n’ayant pas la même culture que le groupe dominant, peut-il néanmoins
s’assimiler ? » Que signifie assimiler ? Du Latin assimilare, de simili, « semblable »,
l’assimilation désigne, en ce qui concerne l’immigration, le processus par lequel un
ensemble d’individus issus de l’immigration se fond dans un nouveau cadre social et
culturel. Elle implique le renoncement, la disparition de la culture d’origine et du
même coup une absorption de la personnalité au sein de la société d’accueil.
Selon Park et Burgess, le processus d’assimilation se découpe en quatre étapes : la
« rivalité (concurrence) ; le conflit (prise de conscience de la rivalité) ; l’adaptation
(ajustement des individus et du groupe aux situations sociales créées par le conflit) ;
l’assimilation (par laquelle s’opère la fusion entre l’individu ou le groupe et la société
d’accueil) par laquelle des individus et des groupes acquièrent les souvenirs, les
sentiments et les attitudes d’autres individus et d’autres groupes, et en partageant leur
expérience et leur histoire, sont associés à eux dans une vie culturelle commune ».
Cette théorie est superposable dans une certaine mesure au processus d’intégration
dans le ménage d’accueil. Pour être assimilé à l’enfant du ménage, le parent hébergé
doit s’adapter aux conditions de vie du ménage d’accueil. Il doit renoncer au mode de
vie de sa famille d’origine et prouver dans ses gestes son attachement affectif au
ménage hôte. Il doit contribuer à la stabilité du ménage par ses diverses participations.
Il doit défendre les conjoints contre la médisance des autres membres de la parenté,
etc. Quand l’individu en charge ne se considère plus comme étranger mais comme un
membre à part entière du ménage d’accueil, il est qualifié d’enfant du ménage.
Pour ce faire, le parent hébergé doit participer activement à la stabilité du ménage, soit
en exerçant une activité lucrative au profit du ménage, soit en se disposant aux diverses
sollicitations des conjoints. D’autre part, les conjoints veulent que les parents insérés
ne soient pas trop attachés à leur famille d’origine. Les parents hébergés qui sont
fréquemment en relation avec leur famille de provenance, seraient une source de
conflits. Ils rapportent les problèmes du ménage d’accueil dans leurs familles
respectives.
Les parents hébergés disent, de leur côté, avoir un devoir moral de rendre compte de
leur insertion dans les ménages d’accueil. Pour montrer qu’ils sont assimilés au
ménage, ils gardent secrets certains problèmes rencontrés dans le ménage d’accueil.
Ils n’en arrivent aux dénonciations que lorsqu’ils estiment être maltraités par les
conjoints. Comme on le remarque, quelles que soient les situations, les conjoints savent
négocier avec les familles pourvoyeuses et sélectionner des parents qui répondent au
profil souhaité. Quand ils sont pris au dépourvu, ils ne manquent pas de stratégies pour
recadrer l’hébergement à leur avantage.
30
4.3 Motivations d’insertion des parents dans les ménages
Plusieurs raisons justifient l’hébergement des parents dans le ménage. Il y a d’une part,
l’hébergement négocié, qui est celui dont l’un ou les deux conjoints maîtrisent les
rouages d’insertion d’un parent, et d’autre part, celui qui est non négocié, c’est-à-dire
celui qui oblige les conjoints à agrandir la taille de leur ménage sans qu’ils ne soient
préparés.
31
La composition de ménage dévoile cette logique. Elle remet en cause la clameur sur la
solidarité dite africaine. Parmi les parents hébergés dans les ménages, je rencontre plus
de frères et sœurs, de neveux et nièces, de cousins et cousines. Dans la catégorie des
parents ascendants, nous avons les géniteurs, les oncles et les tantes. Tout ceci laisse
transparaître que la « conduite d’entraide, dans la pratique, est toujours relative aux
frontières du groupe d’appartenance » (Vuarin, 2000 : 159).
L’hébergement ne s’étend pas au-delà du groupe familial des conjoints parce que les
conjoints préfèrent, par exemple, les oncles et tantes que les parents éloignés. Nous le
savons à présent que les oncles et tantes viennent souvent à la rescousse des neveux et
nièces. À leur tour, dès qu’ils émergent socialement, ils leur rendent prioritairement
leurs bienfaits.
En dehors de la gratitude, l’obligation sociale des aînés est aussi parmi les raisons
d’hébergement de parents. Soit, les conjoints sont contraints d’accueillir des parents à
la suite du décès d’un proche parent, soit d’une dégénérescence économique, soit
encore de pressions sociales des parents ou de l’entourage, etc.
Dans ces conditions, ils disent ni kya muricho, cela renvoie à l’iris et la pupille qui sont
les parties colorées de l’œil alors que le blanc de l’œil occupe une grande partie. Kya
muricho renvoie à ces taches dont on ne sait pas se débarrasser. Tenter de le faire,
amènerait à crever l’œil. Cette expression signifie que les conjoints acceptent parfois
d’intégrer d’autres parents parce qu’ils y sont contraints et ne savent pas s’extraire des
problèmes qui leur sont soumis.
Le cas de Nadine3 (M.45) est révélateur des pratiques d’hébergement dans les
situations complexes. Le décès du grand frère de son mari a bouleversé l’organisation
de son ménage.
Dans ma belle-famille, il y a huit enfants. Mon mari est le deuxième. L’aîné était marié
et père de trois enfants. En 2005, une série de morts mystérieuses décime ma belle-
famille. Mon beau-père est mort, suivi de ma belle-mère et de mon beau-frère (l’aîné),
tous ces décès survenant en une année à peine. Après l’enterrement de mon beau-père,
lors du conseil de famille qui s’ensuivit pour trancher sur l’héritage du défunt, mon
beau-frère défendait, au détriment des frères du défunt, les droits et les intérêts des
enfants du mort et de la veuve, droits qui avaient été explicités sur un testament écrit
par feu leur père. Quelques mois plus tard, mon beau-frère tomba mystérieusement
malade, et son état de santé empira de façon fatale. Toutes les tentatives de le guérir se
sont révélées vaines. Hélas, mon beau-frère finit par mourir et laissant derrière lui, une
veuve et trois orphelins. Après le deuil, un conseil familial est tenu pour trancher sur
l’héritage. Dans cette situation, mon mari et son jeune frère (celui qui venait juste après
lui) n’avaient d’autres choix que d’hériter des enfants de feu mon beau-frère. Les oncles
paternels n’avaient pas assez de moyens pour prendre en charge les jeunes enfants. En
plus, ils (mon mari et son jeune frère) avaient plus de droits sur les orphelins que les
autres parce que ce sont leurs enfants. Il n’y avait pas une autre solution à mon avis.
Moi-même, je savais qu’ils ne viendraient que dans mon ménage. La veuve, quant à
elle, a été renvoyée dans sa famille car personne ne pouvait la reprendre pour épouse.
3 Voir également Joël Noret et Pierre Petit, Mort et dynamiques sociales au Katanga (République Démocratique du Congo),
Paris, L’Harmattan, 2011, pp. 97-98.
32
On lui a donné tous les biens qu’elle avait avec son défunt mari. Ma belle-famille n’a
pris que les habits du défunt à titre symbolique.
En dépit des conditions de vie, mon informatrice était obligée socialement d’agrandir
la taille du ménage. Son mari avait une contrainte morale de protéger la progéniture
du défunt. Les Lushois la qualifient de damu yetu « notre sang ». La logique aurait été,
dans ces circonstances, que les orphelins soient confiés aux oncles paternels. Lors du
conseil ayant précédé l’enterrement, les oncles paternels n’ont pas manifesté leur
volonté d’hériter des orphelins. L’époux de Nadine s’est senti concerné par la prise en
charge des orphelins.
Ce récit soulève la problématique d’exercice des pratiques de la solidarité dans une
économie de précarité. Les conjoints ont accepté la charge parce qu’ils n’avaient pas
d’autre choix. Si un oncle s’était porté garant, les conjoints ne prendraient pas tous les
orphelins à leur charge. La réticence des oncles s’expliquerait par le fait que le défunt
n’avait pas laissé un gros héritage. S’il avait des biens mobiliers et immobiliers, les
oncles revendiqueraient leur droit coutumier d’hériter des orphelins. Quand un parent
réalise qu’il a plus à perdre qu’à y gagner en accueillant un autre, les préceptes
coutumiers ne sont pas évoqués. D’autres arguments sont avancés pour s’extraire de la
responsabilité.
Comme pour la reconnaissance, les situations obligeantes ne concernent que les
proches parents. On dira alors ni banduku yake (ce sont ses frères). Cette notion
renvoie aux liens biologiques. Le mari de Nadine était devant deux situations : la
protection de la progéniture et la honte de ne pas assumer son rôle d’aîné. Dans ce cas,
la priorité n’est pas accordée à la stabilité de son ménage mais à la protection des
orphelins et à la valorisation sociale. Si le frère du défunt n’avait pas pris en charge les
orphelins, les oncles paternels s’en seraient chargés par contrainte. Cependant, cela
aurait été une grande honte pour le frère qui se serait déclaré incapable de protéger son
sang.
De même, les pressions familiales et celles de l’entourage des époux l’auraient obligé à
reprendre les orphelins. On lui aurait rappelé à chaque instant qu’il lui revenait de
protéger batoto ya mufu (les enfants du défunt). Cette pression joue sur la
personnalité, l’honneur et le sens des responsabilités.
Dans ce témoignage, on remarque que les conjoints n’avaient pas une marge de
manœuvre pour s’extraire de leurs responsabilités. La prise en charge leur était
imposée par les circonstances. Ils ne pouvaient pas se dérober parce que ni kya
muricho (ce qui est dans l’œil). Les oncles, tout en ne manifestant pas la volonté de
prendre les orphelins en charge, ont tenu au respect de leur position coutumière. Ils
négocient habilement leur refus et ne disent pas ouvertement qu’ils n’assument pas la
charge. Par un discours confus, ils avancent les raisons de leur réticence. Mon
informatrice me rapportait que ses oncles insistaient que son mari héberge les
orphelins afin qu’ils se familiarisent avec ses enfants.
33
Quant à l’hébergement non négocié, les conjoints y restent impuissants et ne réagissent
pas à l’arrivée brusque d’un parent. Leur attitude n’est pas une passivité, il faut la
prendre comme une stratégie de sauvegarde de leur image sociale. Un mari qui renvoie
par exemple un membre de sa belle-famille parce qu’il est arrivé à l’improviste, sera
déshonoré par sa belle-famille. De même, une épouse ne peut s’opposer à la venue d’un
beau-frère car elle serait qualifiée d’inhospitalière. Les conjoints privilégient leur
présentation de soi en rapport avec leur belle-famille et acceptent malgré eux des
situations délicates.
Les arrivées à l’improviste mettent les conjoints en difficulté. Ils ne renvoient pas le
visiteur. Ils sont contraints de réaménager leur logement en fonction des situations
créées par les nouveaux venus.
34
Le tableau ci-dessous résume la situation des parents hébergés en rapport avec les
conjoints.
Statut socio-
économique Niveau de Niveau de Niveau
Échantillon vie de vie
vie
global inférieur
supérieur moyen
(n = 58/100) (n
Répartition (n = 16/22) (n = 42/53) = 0/25)
des membres
Avantage pour le mari 35 (60,4 %) 10 (62,5 %) 25 (59,5 %) -
Égalité pour les deux époux 15 (25,9 %) 4 (25,0 %) 11 (26,2 %) -
Avantage pour l'épouse 8 (13,7 %) 2 (12,5 %) 6 (14,3 %) -
Précisons que l’égalité évoquée est fonction du nombre de parents hébergés par chaque
conjoint. Lorsqu’un conjoint a un avantage dans l’insertion des parents, l’écart est
généralement peu considérable. Fréquemment, il l’est d’une seule personne. Quand un
ménage héberge trois parents, le mari en tant que chef de ménage peut en accueillir
deux et l’épouse se contente d’un parent.
Pour l’ensemble de mon échantillon, les parents du mari s’affirment avec 50,8 %
(67/132) ; ceux de l’épouse avec 43,2 % (soit 57/132) ; 4,6 % (6/132) sont des non
parents aux conjoints et 1,5 % (soit 2/132) sont des gendres. La tendance générale est
cependant à l’équilibre des parents hébergés car les conjoints misent sur une justice
rétributive. Même si le mari est perçu comme le chef de ménage, il est gênant pour lui
que l’épouse s’occupe principalement de ses parents. Certes, l’épouse ne le dénoncera
pas publiquement mais en coulisse, elle agira dans le sens d’écarter certains parents.
Toutes ces dimensions remettent en question la spontanéité tant vantée des solidarités
africaines. Il y a des logiques implicites qui ne sont pas perceptibles dans le processus
d’hébergement. Nous nous contentons régulièrement des apparences. Ne dit-on pas
que les apparences sont trompeuses. Qu’en est-il des transferts de parents entre les
ménages ?
35
4.4 Mobilité des parents entre les ménages
Le transfert des parents est une pratique complexe. Certains ménages ne confient pas
des parents mais hébergent ceux provenant d’ailleurs. D’autres supportent leurs
parents et n’en accueillent pas. D’autres encore ne reçoivent pas d’autres parents mais
placent leurs membres chez d’autres, et enfin, des ménages dont le mouvement est
symétrique, c’est-à-dire qu’ils transfèrent des parents et en reçoivent d’autres. Le
tableau ci-dessous éclaire sur ces mobilités de parents entre les ménages.
Tableau 3 : Ménages et transfert des parents
Statut
socioéconomique
Échantillon global Niveau de
Niveau de Niveau de vie
vie
vie moyen inférieur
supérieur
(n = 53) (n = 25)
(n = 100)
(n = 22)
Mouvements
de transfert
Récepteurs 36 16 (72,7 %) 20(37,7 %) 0 (0,0 %)
Ni émetteurs ni récepteurs 32 6 (27,3 %) 11 (20,8 %) 15 (60,0 %)
Émetteurs 25 0 (0,0 %) 15 (28,3 %) 10 (40,0 %)
Émetteurs et récepteurs 7 0 (0,0 %) 7 (13,2 %) 0 (0,0 %)
Total 100 22 53 25
Deux extrêmes ressortent de ces résultats. Les ménages riches accueillent plus de
parents et ne confient pas les leurs aux autres. À l’inverse, les ménages pauvres sont les
grands émetteurs car ils conservent un pseudo-noyau nucléaire en confiant leurs
membres à d’autres parents. Pour les ménages moyens, c’est davantage la réciprocité
dans l’échange des parents. De manière générale, la tendance dominante est que les
ménages de mon échantillon sont plus récepteurs qu’émetteurs.
Cette situation s’expliquerait par la logique de la dette. Les conjoints ont des
obligations morales et sociales de rendre prioritairement les bienfaits aux aînés. Dans
cette perspective, le statut socioéconomique des conjoints joue énormément dans
l’élargissement de la taille du ménage. Plus le ménage est pourvu, plus la tendance est
d’accueillir de nombreux parents. Plus le ménage est pauvre, plus les parents se
réservent d’envoyer leurs membres.
36
Cependant, les motivations de placement et de non-transfert des parents sont
nombreuses. Les émetteurs de parents avancent les raisons de consolidation des liens
de parenté, d’aide, de sociabilité familiale, etc. Les conjoints qui ne transfèrent pas de
parents déplorent par contre les mauvais traitements dont sont victimes les parents
hébergés. Pour ce faire, ils affirment leur volonté d’assumer les responsabilités qui sont
les leurs.
Ils désapprouvent aussi les inégalités dans le traitement entre les enfants du ménage
et les parents hébergés. Pour épargner leurs parents des sévices psychologiques et
physiques, les Lushois hésitent à confier leurs parents aux autres membres de la
parenté. C’est aussi l’une des raisons qui renforce le caractère électif et discriminatoire
des parents lors de l’hébergement.
L’accueil d’autres parents a des conséquences dans le ménage hôte, bien que cela ne
soit pas régulièrement présenté en public. Dans un logement où les liens de parenté
sont hétérogènes, et/ou la capacité d’accueil est contiguë, il y a des manières
particulières d’habiter, d’où l’intérêt porté aux réalités des coulisses dans la sphère
domestique.
Dans plusieurs ménages moyens et pauvres, la chambre à coucher des époux est
multitâche à cause de l’étroitesse du logement. Elle n’est pas seulement le cadre
habituel de l'expression de la sexualité, de l’intimité entre conjoints mais aussi un
fourre-tout. Elle sert de lieu de rangement d’ustensiles de cuisine, de provisions
alimentaires, de dépôt des valises et autres accessoires des parents hébergés. La nuit,
les conjoints partagent l’espace de leur chambre à coucher avec les enfants qui n’ont
pas d’endroit où dormir dans les autres pièces du logement. Dans pareil décor, la
chambre des conjoints n’assure presque plus l’intimité conjugale.
La promiscuité est criante quand les conjoints sont locataires. Il n’est pas facile à
Lubumbashi de trouver une maison à louer de plus de trois pièces dans les quartiers
populaires. Pour des raisons de rentabilité, les bailleurs construisent des maisons
d’une ou de deux pièces. Ils n’acceptent pratiquement plus de familles nombreuses qui
seraient source de conflits entre locataires car les maisons sont construites de part et
d’autre de la cour. Une petite cour est partagée entre les différents ménages de
locataires. D’où, une forte densification des ménages dans une même parcelle. Pour se
faire une idée de la qualité de logement, j’illustre cela par ces quelques photographies
d’habitations dans les quartiers populaires.
37
Photo 1 : Deux ménages partageant une parcelle. Photo 2 : Huit ménages occupant une même parcelle (Q.Bongonga)
Ces conditions de logement ne favorisent pas une quiétude conjugale. Il est quasi
impossible d’avoir des secrets entre colocataires à cause de la promiscuité et de la
proximité, ajouté à cela, le confinement dans le ménage car les pièces sont insuffisantes
au nombre de parents logés. Dans cette saturation, les conversations et les musiques
ambiantes d’une pièce sont entendues par les occupants d’une autre. Pour préserver
ne fût-ce qu’une intimité conjugale, les époux communiquent en chuchotant ou
codifient leur message.
Gervais-Lambony a abordé les manières d’habiter dans les villes africaines. Pour
pénétrer les réalités d’habitat, il a comparé deux villes (Lomé et Harare) tout en se
posant une question apparemment banale : comment l’habitant de la ville se loge-t-il ?
En réponse à cette interrogation, l’auteur dégage deux aspects en rapport avec la
maison :
La maison est d’abord un toit, un abri où l’on mange, dort et vit : c’est un
logement. En pratique, la maison est aussi un espace dont la pratique est
codifiée selon un ensemble de règles et de coutumes qu’on peut appeler les
manières d’habiter.
Elles sont caractérisées culturellement et socialement et elles sont liées au type
de logement : maison et manière d’habiter sont dans un rapport dialectique, le
citadin transforme son cadre de vie pour l’adapter à ses pratiques, mais à
l’inverse, le cadre de vie fait le citadin en lui imposant certaines pratiques
(Gervais-Lambony, 1994 : 147).
Dans plusieurs ménages enquêtés, le logement est une réalité de compromis entre les
parents. Il présente des scènes diurnes et nocturnes variées. Les parents sont
constamment dans la dynamique d’adaptabilité et d’aménagements incessants laquelle
détermine l’occupation de l’espace.
Le lexique développé relève toute la complexité de l’imbrication de plusieurs parents
dans un logement. La chambre à coucher des époux est appelée par Benoît, la
« capsule » et les parents hébergés qui dorment au salon sont surnommés des
« salomons ». Quand un Lushois dit : ni salomon ule (c’est un salomon, celui-là), cela
veut dire qu’il passe la nuit au salon car il n’a pas de chambre à coucher.
38
Ce concept a été forgé par le comédien Vital Sunzu4 dans l’une de ses émissions
« Blagues et musiques ». À cette occasion, il demandait aux Lushois de ne pas envoyer
des enfants chez d’autres parents lorsque ceux-ci n’ont pas un logement spacieux. Le
lien à faire entre les deux mots (salon et salomon) se situe au niveau de la
prononciation salo, mais aussi parce que Salomon fut ce grand roi dans la bible qui
logeait plusieurs personnes dans son palais.
En qualifiant d’une part, la chambre des époux de « capsule » et d’autre part, les
personnes qui dorment au salon de « salomons », ces concepts dénoncent
implicitement la débrouillardise et la promiscuité qui accompagnent les manières
d’habiter dans les ménages lushois. La capsule revêt plusieurs sens, elle est tantôt une
petite boîte fermée de manière étanche, tantôt une coiffe métallique ou plastique
assurant le bouchage d’une bouteille. L’idée que véhicule ce mot est celle d’enveloppe,
de bouchage, d’enfermement, et donc pour dire que les conjoints sont enfermés dans
leur ménage. Ils ne sont pas libres d’exprimer mutuellement leurs sentiments
amoureux à cause de l’omniprésence des parents hébergés. De ce fait, ils n’ont presque
pas d’espace pour vivre en toute quiétude leur vie conjugale. Des parents hébergés
dorment au salon où ils aménagent un espace dans un coin, ou étalent le matelas sur
le pavement ou encore s’allongent sur le fauteuil. Dans certains ménages, le salon sent
les urines car les petits enfants pissent dans les fauteuils. Chaque jour, c’est le même
rituel : on défait la disposition du jour pour celle de nuit. Tôt le matin, les salomons se
réveillent pour ne pas se faire surprendre par des visiteurs inattendus. Les
photographies ci-dessous illustrent ces aménagements.
Photo 3 : À gauche, salon pendant la journée et à droite, salon pendant la nuit (phénomène
salomon)
Tout est codifié dans les ménages encapsulés. Dès que la porte principale est fermée,
les adaptations et les réaménagements commencent chez les parents hébergés. Étant
donné que la porte qui sépare la chambre à coucher des époux et le salon où se trouvent
les parents hébergés n’est généralement couverte que d’un rideau, les parents hébergés
poussent l’un des fauteuils contre la porte de la chambre des époux afin qu’ils ne violent
pas les limites territoriales de la nuit. En d’autres termes, ils les encapsulent car les
conjoints ne peuvent plus sortir de leur chambre et les parents hébergés éteignent la
lumière pour marquer l’intangibilité des frontières (M.22).
4 Attaché à la Radio Télévision Mwangaza (RTM), une chaîne privée. Cette émission passe chaque vendredi à
21 heures.
39
Pour se soulager la nuit, chaque territoire possède un pot de chambre. En cas de besoin,
les occupants s’en servent tout en respectant les limites de leur zone d’action. Les époux
encapsulés ne sortent de leur chambre que lorsque les salomons ont libéré le salon.
C’est pourquoi les salomons doivent se réveiller très tôt afin de faciliter la mobilité des
conjoints encapsulés. En cas d’extrême urgence qui nécessite la violation des limites de
nuit, c’est l’épouse qui est mobilisée.
Si les conjoints cohabitent avec les jeunes enfants dans leur chambre à coucher, pour
chaque mouvement qu’ils entreprennent, ils vérifient régulièrement que les enfants
soient bien endormis.
Cette manière de cohabiter dans un espace étroit « empêche l’autonomie des épouses
en même temps que l’intimité avec le mari » (Gervais-Lambony 1994 :185). Pour faire
avec, les conjoints se comportent comme des étrangers dans leur ménage. Le mari
passe beaucoup de temps à l’extérieur du ménage parce que les conditions de vie ne se
prêtent pas à la proximité conjugale. Avant d’avoir une conversation privée, les
conjoints s’assurent que les parents hébergés ne les entendent pas.
Sur la sphère publique, les conjoints ne dénoncent pas les frustrations dont ils sont
victimes. En revanche, ils brandissent les aspects positifs de la solidarité. Cette
contradiction entre la scène et les coulisses rencontre ce que de Singly (2005) considère
comme la valorisation de l’individu car elle est compatible à la définition de l’individu
au groupe. C’est ainsi que les conjoints privilégient le regard social en brandissant leur
sens de l’hospitalité et de générosité au détriment de ce qu’ils bravent comme
frustrations et violences psychologiques.
Dans ce contexte, les réactions des salomons sont ambivalentes par rapport à leur
situation de logement. Tantôt ils déplorent que leur sommeil soit constamment
perturbé par le fait qu’ils dorment toujours tard et se réveillent tôt, tantôt ils admettent
leurs mauvaises conditions car les conjoints ne peuvent faire autrement. Une
complicité s’établit entre les hébergeurs et les hébergés car ils finissent par
s’accommoder de la promiscuité. Certains chefs de ménage (M.65, M.13) pour marquer
leur territoire, écoutent la radio jusque tard dans la nuit. Les bruits diffusés par la radio
signalent aux salomons qu’ils ne sont pas endormis. C’est aussi une stratégie de
dissimilation des rapports sexuels et de facilitation des discussions entre les conjoints.
Ainsi, ces derniers chuchotent en augmentant le volume de la radio afin que les
salomons n’entendent pas les discussions conjugales.
Une grande maison est une source d’inquiétudes pour certains lushois. Pour limiter les
arrivées, les conjoints misent sur l’exiguïté du logement. Cette stratégie ne tient pas
dans la durée surtout si l’un des conjoints a des parents à Lubumbashi. L’étroitesse du
logement n’est pas une raison fondamentale pour empêcher l’hébergement d’un
parent. À ce propos, la déclaration d’Armand (M.99) selon laquelle muntu anakosaka
bya kurifunika apana kwa kulariya (la personne peut manquer de quoi se couvrir
mais jamais où dormir) illustre parfaitement la logique de la dette. Pour cet
informateur, quelles que soient les conditions d’hébergement qu’un parent peut
trouver dans le ménage d’accueil, au moins il ne manquera pas de logement. Il peut
dormir sur un fauteuil, à même le sol, sur une chaise, n’importe où tant qu’il trouve
une place pour s’allonger.
40
Si pour dormir, les membres composant les ménages recourent à plusieurs stratégies
dans l’occupation de l’espace, il en est de même lors de la prise du repas. Dans plusieurs
ménages, les conjoints ne partagent pas ensemble le repas à cause de la densification
des personnes.
L’hébergement des parents est contraire à l’idéologie solidariste africaine, car l’accueil
d’un nouveau parent est électif et discriminatoire. Il est codifié et respecte certaines
règles qui ne sont pas perceptibles mais qui déterminent le choix et l’exclusion d’un
parent. Les conjoints sélectionnent à l’avance des parents à héberger. D’où, leur
attention portée sur les rapports sociaux, le profil des parents, l’âge, etc. Dès que le
choix est porté sur un parent, il est soumis inconsciemment à un processus
d’intégration dont il ne maîtrise pas les modalités d’évaluation. Ce rite de passage est
déterminé par l’acceptation, l’adaptation et l’assimilation. C’est à travers ces trois
phases que les conjoints ont le contrôle effectif sur les parents hébergés. Même quand
les conjoints sont surpris par une arrivée brusque, ils savent toujours comment gérer
la situation à leur avantage.
Ces réalités latentes éclairent à suffisance que le transfert des parents ne relève
aucunement de la charité. Pour certains, l’hébergement des parents n’est motivé que
par la scolarisation et la socialisation. Bien que ces raisons soient régulièrement
avancées dans la valorisation excessive de la solidarité africaine, les hébergeurs sont
guidés pour la plupart par les contraintes de la réciprocité. Le principe de la dette
canalise et oriente l’exercice d’hébergement des parents. La volonté de rendre les
bienfaits reçus des aînés est fondamentale. Ainsi, pour leur prestige social, les conjoints
acceptent malgré eux de se sacrifier et de vivre dans de mauvaises conditions afin de
prouver aux aînés qu’ils sont responsables et qu’ils sont capables de rembourser la
dette sociale contractée dans le processus de leur indépendance.
41
5 Chapitre 5 Stratégies conjugales et contrôle des parents
hébergés
5.1 Introduction
Ce chapitre décrit les stratégies appliquées par les conjoints pour maintenir la cohésion
sociale des parents hébergés. Ces stratégies « peuvent prendre des formes multiples
qui se nouent en particulier dans la nécessité de concilier les registres de la conjugalité
et de la parentalité, de l’amour et de la généalogie » (Gaulejac 1999 : 102). Dans un
espace familial où les liens de parenté sont hétérogènes, les conjoints sont les maîtres
du maintien de la stabilité et de l’harmonie entre les membres.
Pour une meilleure synergie des actions, les conjoints se répartissent les zones
d’intervention pour assurer un maximum de contrôle des parents hébergés. Glaude et
de Singly, en étudiant l’organisation familiale, soulignent que l’espace domestique est
structuré en domaines, un peu comme une grande entreprise est divisée en services. Il
y a des domaines qui relèvent de la compétence de l’homme et d’autres, de la femme.
D’un point de vue sociologique, ces imbrications constituent l’organisation
domestique, qui n’est autre que la « manière dont les conjoints délimitent, dans
l'univers spatial et symbolique, le territoire qu'ils partagent ensemble et les domaines
que chacun se réserve » (Glaude et de Singly 1986 : 4). Ces auteurs dégagent de leur
observation deux types de pouvoirs à savoir : l’orchestration et l’exécution. Le
« premier renvoie aux décisions qui concernent soit les objectifs du couple, soit les
activités qui mettent en œuvre cette politique conjugale. Le second est un jeu dans les
activités de gestion de la vie quotidienne » (Ibidem, p. 13).
Les deux pouvoirs ne sont pas exclusifs. Au contraire, ils sont complémentaires même
si le pouvoir d’orchestration est hiérarchiquement plus important, car il oriente la
politique du ménage. La théorie de l’organisation familiale met en évidence deux
sphères (la scène et les coulisses).
L’épouse est active sur la sphère domestique parce qu’elle est constamment en relation
avec les membres des familles des conjoints. Elle est la face visible des décisions
conjugales. Le mari, bien qu’étant considéré sur le plan sociologique comme le chef de
ménage ne prend pas place sur la scène. Il est la face invisible du contrôle des
interactions sociales dans le ménage. Sa position cachée ne veut nullement dire qu’il
laisse le pouvoir à l’épouse ou qu’il est incapable d’assumer son autorité. C’est une
logique voulue dans le contrôle efficient des parents hébergés.
Les conjoints préfèrent intégrer dans leur ménage des parents de même sexe. Ils
accueillent davantage les collatéraux que les parents ascendants. Ce choix est
stratégique car il privilégie la relation à plaisanterie. Celle-ci est un « jeu social »
(Radcliffe Brown 1952). La « victime » ne se plaint pas car la coutume l’autorise à se
moquer de l’autre sans que celui-ci ne puisse s’en plaindre.
42
En hébergeant préférentiellement les collatéraux, les conjoints valorisent des rapports
sociaux basés sur la plaisanterie. La sœur de l’épouse est autorisée par la coutume à
plaisanter avec le mari de sa sœur. De même que le frère du mari est considéré par
l’épouse comme son potentiel époux.
Ghasarian (1986 : 192) précise que dans la relation à plaisanterie, la « victime doit
accepter la plaisanterie sans broncher, voire avec le sourire. Dans cette relation à
plaisanterie, on peut jouer des tours en étant sûr de l’impunité ». Tout en reconnaissant
que la relation à plaisanterie est un jeu, Dores (1981) y ajoute les dimensions de
réciprocité et l’interdiction de se nuire mutuellement. Le taquin et la victime sont
obligés de procéder à une série de prestations réciproques : cadeaux, échange de
services, tout en maintenant une limite dans le jeu à plaisanterie. Cette dimension est
capitale car tout n’est pas permis dans une relation à plaisanterie. Il y a des seuils à ne
pas franchir. Quand un individu transcende les limites voulues, la relation perd son
contenu. C’est à ce niveau que l’âge des parents hébergés est fondamental dans les
interactions sociales.
Les relations à plaisanterie entre le mari et ses belles-sœurs sont poreuses. Elles
débouchent parfois à des rapports sexuels interdits si l’épouse ne veille pas sur les
limites à tenir. Cette fébrilité n’est pas évoquée dans les interactions entre l’épouse et
ses beaux-frères. Pour ces derniers, les plaisanteries avec l’épouse du grand frère se
limitent aux bouffonneries spontanées. Les beaux-frères ne touchent presque pas leur
belle-sœur dans leur plaisanterie.
À l’inverse, le mari n’hésite pas à passer aux mains avec les belles-sœurs. Il les
embrasse, les tient par les épaules et peut leur tapoter les fesses.
Au-delà de ces types de rapports sociaux, le langage courant dans les ménages est
révélateur de la proximité recherchée dans les interactions mais aussi des limites à ne
pas franchir. Les frères du mari appellent l’épouse du grand frère, soit dada (grande
sœur), soit semeki (belle-sœur). Le vocabulaire utilisé est généralement en swahili. À
l’inverse, les sœurs de l’épouse appellent le mari de leur sœur par de petits noms, du
genre chéri ya bato (le chéri d’autrui), le beau ou beauf5.Certaines belles-sœurs
surnomment carrément les maris de leur sœur. Elles s’inspirent des films d’amour
pour leur coller des sobriquets. Tout est fonction de l’attachement du beau-frère à son
épouse et à sa belle-famille. Il y a des Dicaprio6, Michael Scolfied (les hommes affectifs)
mais aussi des « T-Bag » Bagwell (cet acteur a joué dans Prison Break, le rôle d’un
criminel pervers. Une étiquette que l’on donne aux maris violents). De manière
générale, les belles-sœurs n’appellent que rarement leur beau-frère de mukubwa
(grand frère).
5 Abréviation de beau-frère.
6 Leonardo Di Caprio, est un acteur scénariste et producteur de cinéma américain. Dans le film Titanic, il incarne le
héros romantique Jack Dawson qui montre les risques que peut prendre un homme pour une femme et
inversement.
43
De mes entretiens, certains maris qualifient leurs belles-sœurs de Mboka ya mu crise
(accompagnement pendant la crise). Cela sous-entend que le mari peut coucher avec
la belle-sœur en l’absence de l’épouse. En d’autres termes, pendant la période de crise,
le mari n’a pas de choix et se contente de ce qui se présente à lui. Pour certains maris,
la parente de l’épouse est Bibi wa matabishi, un surplus de femme auquel ils peuvent
recourir en cas de nécessité (M.29). Moto moya, cela sous-entend que les petites sœurs
de l’épouse seraient chaudes de par leur jeunesse. Elles dégageraient une bonne
chaleur sur le plan sexuel. Ce lexique met en évidence le fait que les maris peuvent
coucher avec les belles-sœurs. En revanche, pareil discours sexuel ne ressort pas des
épouses sur les frères de leur mari.
Partant de ces expressions courantes, je dégage deux types de rapports sociaux dans
les ménages. En appelant leur belle-sœur dada (grande sœur), les frères du mari font
prévaloir la dimension de droit d’aînesse et celle de respect. Bien que la norme sociale
leur reconnaisse une proximité avec la belle-sœur, ils sont souvent réservés et distants.
Dans leur interaction, ils font valoir l’esprit de la fratrie avec ses obligations de respect.
Ce qui n’est pas le cas du mari avec les sœurs de l’épouse. Celles-ci, non seulement
entretiennent des relations de proximité avec leur beau-frère, mais jouent aussi au
protectorat du foyer de leur sœur. Elles n’hésitent pas à dénoncer le beau-frère auprès
de leur sœur en cas d’infidélité. En deuxième position, viennent les neveux et nièces
(19/684) en termes de proximité avec les conjoints. Ces parents appellent les conjoints
muyomba (oncle) et sangaji (tante). Dans certaines ethnies (Luba du Katanga), les
neveux et nièces utérins mwipwa ont des relations à plaisanterie avec les conjoints. Ils
sont parfois privilégiés par rapport aux frères et sœurs consanguins.
Les cousin(e)s (14/684) sont également très proches des conjoints. Certains cousins
appellent les maris mukubwa et l’épouse dada. Le respect est marqué par rapport aux
aînés. Ils sont soumis et observent une certaine distance sociale avec les conjoints. Bien
que le taux soit faible, 1,9 % (soit 13/684) sont des petits-fils. Pour ceux-ci, la coutume
leur reconnaît le droit aux relations à plaisanterie. Ils sont préférés dans les ménages
parce qu’ils détendent l’atmosphère familiale par leurs bouffonneries et plaisanteries.
À Lubumbashi, les petits-fils appellent les grands-parents nkambo (grand-père/mère).
Ces derniers rétorquent à leur tour par munkana (petit-fils/petites filles). Dans chaque
ethnie, il y a des mots spécifiques différenciant les catégories de parents. Cependant,
Lubumbashi étant le creuset culturel, les différents parents sont identifiés par les
mêmes appellations.
Si les conjoints préfèrent des parents à plaisanterie, je constate que le croisement des
rapports parallèles est souvent source de tensions, bien qu’elles soient sur le plan de la
coutume des relations à plaisanterie. Dès lors, il est plus facile de comprendre pourquoi
les conjoints privilégient, lors de l’intégration, des parents de leur sexe. Ces parents,
ont effectivement des relations à plaisanterie par rapport au partenaire.
À l’inverse, les parents de sexe opposé sont évités parce qu’en pratique, les rapports
sociaux qu’ils entretiennent avec l’autre conjoint sont soit tendus, soit encore
d’évitement. C’est le cas des interactions entre l’épouse et les sœurs du mari. La
cohabitation n’est pas toujours facile car elle oscille entre la plaisanterie et les querelles
féminines. L’épouse cherche constamment à asseoir son autorité. Les sœurs du mari,
quant à elles, veulent prouver à l’épouse qu’elles n’ont pas d’ordres à recevoir chez leur
44
aîné (Mukubwa). Cette rivalité débouche fréquemment sur des conflits entre elles. Le
mari est souvent pris au dépourvu et ne gère pas toujours à bon escient la situation.
Des informatrices (M.5, 36 et 78) reconnaissent que les interactions parallèles dans le
ménage ne sont jamais stables. Elles oscillent entre la collaboration et le conflit. Rares
sont les belles-sœurs qui entretiennent des rapports apaisés entre elles. Pour éviter les
tensions récurrentes, les épouses préfèrent héberger les jeunes sœurs du mari que
celles qui sont adultes. Ces dernières sont des rivales et une source de tensions
permanentes alors que les belles-sœurs jeunes sont dociles et ne s’opposent que très
peu à l’épouse. Elles la considèrent d’ailleurs comme une dada (grande sœur).
Les relations entre les beaux-frères ne sont pas tendues comme c’est le cas avec les
belles-sœurs. Elles sont par contre distantes et réservées. Les frères du mari ne
plaisantent quasiment pas avec leur beau-frère. Ils sont respectueux et ne s’opposent
pas régulièrement à leur beau-frère. La tendance est d’ailleurs à la complicité lorsqu’ils
sont très proches. Comme on le voit, les relations à plaisanterie sont voulues pour leur
souplesse dans les interactions sociales. Elles favorisent le dialogue entre les différents
parents composant le ménage. Elles atténuent les conflits entre les conjoints et les
hébergés. C’est le gros avantage que les époux tirent de ce type de relations. Si les
conjoints préfèrent ces catégories de parents pour la cohésion familiale, les contraintes
de réciprocité les obligent parfois à héberger des parents ascendants. Avec ceux-ci, ils
ont des relations d’évitement et/ou de respect.
À Lubumbashi, la distance sociale est observée entre les beaux-parents et leur gendre
ou bru même si les conditions d’existence imposent souvent de réadapter les pratiques
coutumières. L’insertion des parents ascendants est un sujet de négociation entre les
conjoints. C’est l’axe où il n’y a pas d’improvisation car la stabilité du ménage d’accueil
en dépend. La diplomatie est fortement mobilisée quand il s’agit des parents du mari,
et plus particulièrement de la belle-mère. La cohabitation entre la bru et la belle-mère
n’est pas en pratique une relation d’évitement. Le code de respect est fréquemment
violé et cède la place à la confrontation.
Les informatrices me déclaraient que les belles-mères sont envahissantes et hostiles à
leur égard. Quand elles sont accueillies dans le ménage, elles veulent prouver aux brus
qu’elles ne peuvent être des subordonnées et qu’elles leur doivent chaque instant
soumission et respect (M.56). Leur attitude n’arrange guère les épouses qui détestent
être surveillées ou critiquées à chaque instant. De ce fait, les informatrices
m’affirmaient préférer l’hébergement de leur beau-père que leur belle-mère. Les
rapports sociaux entre la bru et le beau-père sont effectivement une relation
d’évitement. Rares sont les beaux-pères qui s’ingèrent de manière directe dans la vie
du couple. À l’inverse, la relation entre le gendre et la belle-mère est marquée par le
respect. L’insertion de la mère de l’épouse ne pose pas autant de problèmes que celle
du mari. Rares sont les belles-mères qui ne s’entendent pas avec leur gendre.
Néanmoins, le gendre est limité dans son autorité et ses actions en tant que mari par
la présence de la belle-mère. D’où, la tendance est de l’éviter afin de jouir de la pleine
liberté dans son ménage.
Précisons que toutes les belles-mères ne sont pas conservatrices. Certaines belles-
mères transgressent les normes coutumières en réduisant la distance qui les sépare de
45
leur gendre. Les Lushois qualifient ce comportement de buko bwa mukizungu (c’est la
belle-famille urbaine). Dans le quartier Makutano (M.80), la relation d’évitement qui
caractérise la relation entre la belle-mère et le gendre est presqu’inexistante. La belle-
mère et le gendre se saluent en s’embrassant sur la joue. Elle ne s’éclipse pas quand le
beau-fils entre au salon. Ce dernier profite de ces instants pour se renseigner sur la
situation de la belle-mère. Il poursuit que lorsque la belle-mère habite chez lui, elle doit
se détacher des prescrits coutumiers.
Jean-Claude (M.67) dit quant à lui, que sa belle-mère l’appelle toujours « mon fils » et
l’embrasse régulièrement. Quand il rentre du travail, très souvent, ils partagent une
bière au salon et profitent de ces moments pour bavarder. La présence de sa belle-mère
ne le gêne pas outre mesure dans son ménage.
Pour cet informateur, la relation d’évitement est une ancienne pratique coutumière.
Elle ne s’adapte pas aux réalités urbaines qui défient les mœurs et tabous coutumiers.
Il était inconcevable jadis de s’approcher de sa belle-mère et de lui parler. Mais
aujourd’hui, il parle à sa belle-mère à l’oreille via le téléphone portable. Cela n’est pas
blâmé par la coutume alors que c’est une transgression coutumière (rires).
Ces exemples sont illustratifs des dynamiques culturelles dans le centre urbain. Ils
exposent la requalification de certaines pratiques coutumières. La relation entre le
gendre et la belle-mère n’est plus uniquement une relation d’évitement. Néanmoins,
elle conserve son caractère respectueux. La proximité entre les deux ne brise pas le
respect. La réduction de cette distance est liée à plusieurs facteurs selon le statut
socioéconomique de ménage. Pour les riches, se saluer par des bises est un signe de
modernisme. C’est une preuve qu’ils ne sont plus attachés aux valeurs coutumières que
les conjoints qualifient d’ancestrales. Dans les ménages moyens et pauvres, c’est
parfois les contraintes du logement. L’étroitesse du logement ou la promiscuité de
l’habitat oblige les parents en interaction de se défaire de certains prescrits coutumiers.
Soulignons que tous les beaux-parents ne se laissent pas embarquer par les effets
urbains. Il y a des conservateurs qui imposent la distance sociale voulue par la
coutume.
Le cas de la belle-mère de Charles est éloquent. Elle ne voulait pas habiter dans la
même maison que son gendre. Pour éviter des rencontres fortuites, elle logeait dans
l’annexe de la grande maison. C’est la confrontation permanente entre les valeurs
modernes et coutumières. C’est de leur choc que jaillissent d’autres formes
relationnelles qui remodèlent les structures familiales.
Pour sonder l’état des interactions sociales entre les conjoints et leurs beaux-parents,
je leur ai posé la question : « quels types de rapports entretiennent-ils ? » Des résultats
suivants se dégagent de ce sondage.
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Tableau 4 : Ménages et nature des rapports sociaux avec les belles-familles
Statut socio-économique
Types de relations
Rapports sociaux distants 41 10 (45,4 %) 20 (37,7 %) 11 (44,0 %)
Rapports sociaux tendus 30 4 (18,2 %) 13 (24,5 %) 13 (52,0 %)
Bons rapports sociaux 24 8 (36,4 %) 15 (28,3 %) 1 (4,0 %)
Aucun rapport 5 - 5 (9,4 %) -
« Aucun rapport » fait référence aux cinq célibataires de mon échantillon. Ils ne sont
pas concernés par ce type d’interactions sociales. Au regard de ce tableau, il s’observe
que les rapports entre les conjoints et leurs beaux-parents sont distants. Dans cette
catégorie, je note aussi le cas des veuves. Celles-ci affirmaient qu’elles rencontraient
peu les membres de leur belle-famille. De même, certains conjoints ne visitent pas
fréquemment leurs beaux-parents. Un autre fait à relever dans ce tableau est que la
requalification des normes coutumières est liée au statut socioéconomique des
ménages.
Les ménages riches réadaptent leur manière de vivre au contexte urbain. Ils
n’observent pas scrupuleusement les prescrits coutumiers. Chez les riches, j’ai noté
plus de tensions de la belle-famille envers l’épouse. Les beaux-parents lui reprochent
d’être injuste dans la redistribution des dons.
À l’inverse, chez les ménages moyens, les conjoints sont distants de leurs beaux-
parents. Cela pourrait s’expliquer par le fait que les conjoints n’hébergent pas d’autres
parents. De même, ces conjoints ont des rapports tendus avec leurs beaux-parents.
J’entends par là la désapprobation de l’un des conjoints par la belle-famille ; soit il n’est
pas apprécié, soit il est jugé peu généreux, soit encore, il est qualifié d’injuste dans la
répartition des dons du ménage. Chez les pauvres, la critique formulée au mari est celle
de ne pas correctement entretenir l’épouse. Le ménage est considéré dans ce cas
comme celui de la honte.
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Comme on peut le remarquer, l’enjeu de l’hébergement est la stabilité du ménage
d’accueil. Les parents hébergés ne doivent pas être des sources de tensions entre les
conjoints, ni ceux-ci avec leur famille de provenance. Pour cela, des codes sociaux
existent pour un vivre ensemble harmonieux entre les membres composant le ménage.
Contrôler les parents hébergés, c’est savoir mettre des limites dans les interactions
sociales, mais il faut aussi que les conjoints accomplissent efficacement leur rôle selon
les zones d’action. Sélectionner des parents est une chose, maintenir une bonne
coordination dans le ménage en est une autre. Dans les lignes qui suivent, j’expose les
manières dont les conjoints contrôlent effectivement des parents hébergés.
La représentation de la sphère publique n’est pas toujours celle de la scène qui se vit
dans le ménage. Si en public, l’homme est valorisé, dans la vie domestique, c’est
l’épouse qui occupe la scène. Elle est le centre névralgique de contrôle des différents
liens de parenté, d’où l’expression populaire nyumba ni mwanamuke (la maison, c’est
la femme). Cela veut dire que la stabilité du ménage et le contrôle des parents
dépendent de la capacité de l’épouse.
Un informateur considère l’épouse comme une « tour de contrôle ». Il renchérit que la
responsabilité qu’assume l’épouse dans l’équilibrage des rapports sociaux n’est pas
différente de celle d’un contrôleur aérien. Celui-ci constitue le maillon important dans
la régulation des vols aériens. Il garde chaque avion sous surveillance, de l’installation
dans la cabine au débarquement des passagers. C’est le même rôle que joue l’épouse
dans la coordination des parents dont les liens de parenté sont hétérogènes dans le
ménage. Elle les accueille, reçoit les diverses sollicitations d’aide, tranche les différends
entre les parents hébergés et communique de façon permanente avec le mari.
De cette manière, c’est par l’épouse que sont régulés les différents rapports sociaux.
C’est elle qui soumet les personnes insérées au rite de passage à l’hébergement. C’est
autour de l’épouse que se détermine l’enjeu des types de rapports sociaux.
Toutes ces précautions visent l’« autocontrainte » (Lautrey 1980). J’entends par là, la
capacité pour chaque parent hébergé à se conformer aux normes sociales du ménage
d’accueil.
L’affirmation de la femme dans la sphère domestique ne s’explique pas que sur le
caractère prescriptif des rapports de genre. Elle relève de la stratégie conjugale
d’asseoir l’autorité du couple et de contrôler les parents hébergés. L’homme, pour
imposer son statut dominant, ne doit pas être sur la scène de la vie domestique. Il agit
en coulisses et laisse à la femme y jouer un rôle prépondérant.
La position privilégiée de l’épouse ne dépouille pas le mari de son pouvoir de chef de
ménage. Il conserve son autorité et son statut car les décisions prises par l’épouse
n’émanent pas que d’elle. C’est l’épouse qui se charge de les porter sur la scène
publique. Les contacts permanents que l’épouse entretient avec les parents insérés et
les familles d’origine font que toutes les actions sont interprétées comme émanant de
sa propre initiative. C’est pourquoi l’épouse est constamment qualifiée de mauvaise
48
femme par les membres de la belle-famille ou endosse la responsabilité des sales
besognes du ménage.
C’est sa position conjugale dans la sphère domestique qui lui fait porter ces incessantes
critiques. L’épouse, pour se prémunir contre les attaques des familles d’origine,
réajuste sa position en fonction des parents en sa présence. Elle sait éviter les potentiels
ennuis avec les parents. Elle use de diplomatie afin de s’attirer des alliés pour la
soutenir dans les moments difficiles. De même, elle ne rapporte pas toujours les
diverses décisions prises par le mari. Lorsqu’une décision peut la placer dans une
situation conflictuelle avec un parent ou créer des tensions ou encore des vulgarités,
elle ne la rapporte pas au profit de la cohésion sociale. Quand une épouse exécute la
décision conjugale, c’est parce qu’elle est capable d’assumer les conséquences de son
action. Le témoignage de Charlène (M.74) illustre ce propos sur les réalités des scènes
domestiques.
Il faut être une femme pour réaliser combien on est souvent accusée à tort.
Certains membres de ma belle-famille m’ont surnommée « boxeuse »7. Ils me
considèrent toujours comme une femme peu généreuse. Convaincus de cela,
ils essayaient de me contourner en allant poser leurs problèmes à mon mari au
bureau. Mon mari, à son tour, leur demande de passer chez moi le jour suivant
pour la suite de leur requête. Ils n’appréciaient guère l’attitude de mon mari.
Un jour, l’un de mes beaux-frères lui avait demandé 100 dollars américains.
Au lieu de me laisser la totalité de l’argent qui lui avait été demandée, il ne m'en
avait laissé que la moitié. J’avais insisté pour qu’il lui donne la totalité. Il
m’avait rétorqué qu’il ne fallait pas que ses parents plongent dans la facilité.
Quand mon beau-frère était passé pour prendre l’argent, je lui avais remis les
50 dollars américains. Il vociférait en ma présence. Il m’accusait d’avoir
ponctionné dans l’argent que lui avait donné son frère. Quand l’affaire avait été
portée dans la belle-famille, tout le monde était contre moi. Finalement, j’ai
demandé à mon mari de leur remettre en personne ce qu’ils demandaient. Il
avait refusé en me disant que s’il agissait ainsi, cela confirmerait tous les
soupçons contre moi.
La position de l’épouse est loin d’être privilégiée dans le ménage car elle accomplit
parfois son rôle sous tensions. Quand le mari laisse la moitié de ce qui lui est demandé
par ses proches parents, ces derniers l’ignorent. Pour eux, Charlène a ponctionné une
partie dans ce qui lui avait été remis. Pour se déculpabiliser auprès des membres de la
belle-famille, elle a tenté de renoncer à une partie de son rôle. Une proposition que le
mari désapprouve car il aurait été placé dans une relation de face-à-face avec les
différents parents.
7 Une personne chiche. Le boxeur a toujours les poings fermés. Il n’est pas comme le karateka qui a toujours les mains
ouvertes. Les poings fermés représentent les parents égoïstes, avares et peu généreux.
49
Une posture qui le priverait de la zone tampon où il prend les décisions. Notons
également dans ce témoignage que les perceptions qu’ont les membres de la belle-
famille modulent leur comportement envers l’épouse. Quand celle-ci est jugée peu
généreuse, les parents du mari tentent de solliciter l’aide directement au mari en
dehors du cadre familial. Cette stratégie est réprouvée par les conjoints afin de
renforcer l’autorité conjugale. Pour le mari de Charlène, ses proches parents devaient
harmoniser leurs rapports avec l’épouse. De cette façon, ils ne pourraient pas la
contourner et seraient obligés de négocier avec elle.
Comme on le remarque, le mari agissant en coulisse n’est pas autant exposé aux
critiques que son épouse qui opère sur le devant de la scène domestique. C’est
pourquoi, le mari doit dans ses relations appuyer les actions entreprises par l’épouse.
Il ne faut pas la culpabiliser devant les parents hébergés même si elle est fautive. La
plupart de mes informateurs soulignaient l’importance de conférer plus d’autorité à
l’épouse afin de favoriser la cohésion familiale.
D’où, l’expression heshima ya bibi ni bwana njo anamupaka ayo (le respect de la
femme, c’est l’homme qui le lui donne). Si le mari ne respecte pas son épouse, les autres
parents ne la respecteront pas et auront tendance à la traiter comme un paria.
Ce discours rentre dans la stratégie de l’idéalisation. Celle-ci, disait Goffman (1973),
passe par un double jeu. Il y a d’une part, une volonté de se faire passer pour quelqu’un
d’autre en public car l’individu cache certaines attitudes pouvant être jugées
incompatibles avec l’image que l’on veut donner en société, et d’autre part, il
fonctionne différemment à la maison. Il devient un autre homme par rapport au visage
qu’il a présenté en public.
Dans tous les ménages, les maris sont d’avis qu’il faut accorder le pouvoir à l’épouse.
En pratique, les contradictions sont nombreuses. Les normes prescriptives
prédominent les discours tenus en public. Pour une meilleure lecture, le tableau 34
reprend exclusivement les 40 hommes de mon échantillon.
50
Tous les maris ne soumettent pas les problèmes de leur famille à l’épouse. La position
économique des conjoints détermine leur attitude dans la synergie à adopter pour
asseoir l’autorité de l’épouse. De même, si le mari renvoie ses frères auprès de son
épouse pour se faire assister, cela ne veut pas dire qu’il ne les aide pas en secret. Tout
est déterminé par les enjeux et les intérêts. Quand le mari estime que les actions posées
entacheront son honneur envers sa femme, il essaie de canaliser les actions vers son
épouse.
Dans le cas contraire, il outrepasse les règles de consolidation du pouvoir de la femme.
Je reviendrai en détail dans le chapitre consacré aux violences conjugales. Il existe donc
des maris qui frappent leur épouse sans retenue en présence des parents hébergés.
Néanmoins, l’efficacité dans le contrôle des parents hébergés est déterminée par la
capacité des conjoints à être complice dans leurs actions. Avoir une bonne synergie
entre les conjoints est un atout dans le contrôle des parents. Dans les interactions
sociales, l’épouse doit être plus vigilante afin de prémunir les parents hébergés contre
toute relation sexuelle interdite.
Comme je l’ai souligné précédemment, les relations à plaisanterie entre le mari et les
sœurs de l’épouse sont poreuses. Elles basculent facilement de la plaisanterie aux
relations sexuelles interdites. De même que des rapports sociaux avec certaines
parentes (cousines, nièces) débouchent parfois à la sexualité. Pour prévenir ces
relations proscrites, l’épouse restreint les domaines d’intervention des jeunes femmes
dans les travaux domestiques. Elle se montre très regardante quant à la proximité du
mari avec les parentes hébergées.
Pour ce faire, le mari ne peut pas donner des cadeaux aux parents féminins sans
transiter par l’épouse. Il doit éviter des sorties régulières et des plaisanteries exagérées
avec ses belles-sœurs. Quant aux activités ménagères, certaines tâches reviennent
exclusivement à l’épouse (dresser la table, lessiver les vêtements du mari, apprêter
l’eau du bain, etc.). Ces restrictions se doivent d’empêcher les contacts réguliers entre
le mari et les jeunes femmes hébergées. D’où cette expression populaire ni bwana
yangu (c’est mon mari). Cela sous-entend que les femmes hébergées ont des limites
dans leur interaction avec le mari. Elles ne peuvent pas s’installer au salon avec le mari
en l’absence de l’épouse. Ces règles sont implicites, codifiées et les parents concernés
les respectent.
Des exceptions ne manquent pas selon les ménages mais la logique générale qui se
dégage des entretiens est celle-là. Dans les ménages où les sœurs de l’épouse dressent
la table pour le beau-frère, elles le font soit avant que ce dernier n’arrive, soit elles sont
mineures et ne peuvent pas réveiller l’appétit sexuel du mari.
Maintenir la distance entre le mari et les jeunes femmes hébergées fait partie des
enjeux dans les ménages. Dans le cas contraire, les femmes hébergées sont agressées
sexuellement soit par les maris, soit par les enfants du ménage à cause de la proximité
et de la promiscuité. Le comportement des épouses est corrélativement lié aux
perceptions qu’elles se font de leur mari et de son âge. Les épouses dont les maris sont
jeunes, semblent être très regardantes quant aux interactions sociales avec les jeunes
femmes dans leur ménage.
51
À l’inverse, avec le mari plus âgé, elles semblent ne pas prendre les mêmes dispositions
préventives. Les informatrices connaissent le comportement sexuel de leur mari.
Quand le mari est reconnu comme étant faible et envieux envers les femmes, les
épouses renforcent leur stratégie de contrôle envers les parents féminins se trouvant
dans le ménage. Le plus souvent, elles hébergent des jeunes sœurs pour contrer les
envies sexuelles de leur partenaire. Avec celles-ci, la marge de séduction serait réduite.
Ces filles seraient respectueuses et distantes. Elles n’entretiennent que rarement une
relation à plaisanterie.
Si les épouses hébergent des sœurs adultes et qu’elles soupçonnent une relation
amoureuse avec leur mari ou des tentatives de séduction, elles chassent sans
atermoiements les parentes insérées.
Elles invoqueront différentes motivations (les troubles de l’adolescence, la
méconduite, l’indiscipline, etc.) afin de les mettre hors de son ménage. Ce qui
expliquerait que les épouses ne gardaient pas dans le ménage leurs sœurs âgées de 34
ans ou plus. Les parentes de cet âge sont des rivales potentielles. Pour se prémunir des
relations sexuellement interdites, elles sont remplacées par de plus jeunes.
Une autre stratégie que les conjoints mobilise dans le contrôle des parents insérés, est
la limitation des plaisanteries.
Les relations à plaisanterie sont voulues parce qu’elles détendent l’atmosphère
familiale. Cependant, les fréquentes plaisanteries entre le mari et les belles-sœurs ne
sont pas toujours appréciées par les épouses. Matthieu pense que les fréquentes
plaisanteries entre le mari et la sœur de l’épouse aboutissent aux rapports sexuels. Pour
lui, les hommes sont des stratèges. En blaguant, ils draguent et finissent par séduire
leurs belles-sœurs.
Un discours semblable n’est pas avancé par les informateurs contre l’épouse dans ses
interactions avec les frères du mari. Les épouses tiennent à la distance relationnelle
avec les parents masculins. Aussi, les rapports de droit d’aînesse ne tolèrent pas qu’un
frère du mari couche avec l’épouse de son aîné. Commettre cet acte relèverait d’un
grave manque de respect et du déshonneur. Dans les rapports avec les plus âgés, les
cadets doivent le respect aux aînés sur tous les plans. Ce principe est rigoureux dans
les rapports entre l’épouse et le cadet du mari. Même si l’épouse du grand frère a le
même âge que le beau-frère ou qu’elle est moins âgée que lui, par le fait qu’elle est
l’épouse du grand frère, le cadet ne peut pas coucher avec elle. Il n’y a pas que la
transgression sexuelle qui est condamnée dans ce cas, mais aussi, la honte que l’acte
incestueux provoquerait dans la famille des frères. À l’inverse, une certaine ouverture
semble être accordée au mari qui peut coucher avec la sœur de l’épouse. Le témoignage
de Gabriel est révélateur des complicités implicites de la société dans les rapports
sexuels.
Mon jeune frère ne peut pas porter la main sur ma femme, a fortiori, il ne peut
pas coucher avec elle. S’il se le permet, c’est ma femme qui serait accusée de
sorcellerie. Dans notre société, il est inconvenant qu’un homme épouse une
femme plus âgée que lui. Pour les hommes, c’est tout le contraire. Ils
n’épousent que les femmes plus jeunes qu’eux. Par ce principe, ma femme ne
52
peut pas coucher avec mon frère qui est moins âgé qu’elle. Dans tous les cas, la
faute incomberait à l’épouse.
Comme les maris n’hébergent que leurs cadets, les épouses ne peuvent pas coucher
avec eux. Les motivations de cette réserve ne sont pas que coutumières mais tiennent
également compte de la position stratégique de l’épouse dans le contrôle des rapports
sociaux au sein du ménage. Occupant la place centrale, l’épouse est censée être au-
dessus de la mêlée pour exercer son autorité. Si elle couche avec un parent hébergé,
elle s’aliène, c’est-à-dire qu’elle perdra une partie de son autorité. Une posture qui est
jugée indélicate par les informateurs. Enfin, sa transgression sexuelle n’est pas
négociable en cas de flagrant délit d’adultère. Elle sera répudiée sans atermoiement
alors que les relations sexuelles du mari avec la sœur de l’épouse ne débouchent pas
dans l’absolu au divorce. L’inceste provoque des négociations entre les familles
impliquées selon les exigences coutumières.
Conscientes du poids culturel, les épouses sont vigilantes dans le type de rapports
sociaux qu’elles développent avec les parents hébergés. Elles consolident leur position
sociale de dada et de régulatrice des relations sociales au sein de ménage. De cette
façon, il est inconvenant qu’un cadet tapote sa belle-sœur sur les fesses sous prétexte
de la plaisanterie. Cependant, il arrive que des beaux-frères convoitent les épouses de
leur frère.
Pour certaines informatrices, les beaux-frères essaient aussi de les séduire, cependant,
ils n’ont pas beaucoup de possibilités par le fait qu’ils sont dépendants. Mais si les
épouses leur offrent des opportunités, ils ne s’empêcheraient pas de les saisir. À ce
propos, Charlène (M.74) estime que le beau-frère tente de séduire leur belle-sœur à
travers des plaisanteries exagérées. Pour elle, il faut être attentif aux déclarations et
gestes. Quand un beau-frère insiste par exemple sur le lévirat ou évoque constamment
le décès de son aîné, c’est qu’il convoite effectivement sa belle-sœur. Dans ce cas, il faut
absolument le recadrer.
Il n’y a pas que les relations sexuelles entre les conjoints et les parents hébergés qui
soient redoutées mais aussi entre les différents membres composant le ménage. Les
conjoints veillent également aux interférences entre les parents hébergés afin
d’empêcher des rapports sexuels.
Ceux-ci ne sont pas interdits par la coutume mais ils le sont au niveau du prestige social
des conjoints. Quand les parents hébergés ont des rapports sexuels entre eux, c’est une
grande honte pour la famille de provenance de ces parents.
Si la relation amoureuse implique le frère du mari et la sœur de l’épouse, c’est une
honte pour la belle-famille du mari. Il n’est pas courant de marier ses filles à la même
famille. Lévi-Strauss (1965) s’inspirant des structures de la parenté, a dégagé la règle
de l’échange partant de la prohibition de l’inceste. Il constate de manière générale,
l’interdiction à certains types de rapports sexuels entre les membres de parenté. Il
débouche à la règle que la prohibition de l’inceste oblige les groupes d’échanger avec
les autres. Dès qu’il y a une alliance, les différents parents doivent se considérer comme
des frères et sœurs. Les rapports sexuels ne sont pas tolérés entre eux, bien que la
coutume ne l’interdise pas. L’échange voulu dans les rapports d’alliance rejoint la
conception que donne Théry (2007) sur l’échange, qui n’est autre que :
53
tout un ensemble d’échanges, de transferts ou de services dont la
caractéristique majeure est de n’être issus ni d’une volonté libre et unilatérale
entre les individus indépendants, mais d’un statut relevant de l’état civil des
personnes : celui que vous confère votre place singulière dans un système de
parenté, vous liant à tout un ensemble d’individus en tant qu’ils sont vos
parents, vos grands-parents, vos enfants, vos petits-enfants, vos frères et
sœurs, vos beaux-parents, etc. statut que l’individu ne peut modifier à sa guise.
Ce statut comporte des droits et devoirs auxquels on ne peut se soustraire
puisqu’ils participent de la définition même du statut, que celui-ci ait été acquis
involontairement (tel le statut de fils ou fille, non contractuel et rarement
soumis au consentement de l’intéressé ; ou celui des grands-parents) ou
volontairement, comme le statut d’époux ou celui de parent après
reconnaissance de l’enfant ou adoption de celui-ci (p. 156).
Pour éviter d’éventuelles aventures amoureuses, les conjoints n’encouragent pas les
fréquentes plaisanteries entre les parents de sexe opposé. L’expression swahili
akuikalake burafiki mwanaume na mwanamuke (il n’y a jamais eu une vraie amitié
entre un garçon et une fille) exprime bien cet état de fait. Cela préjuge que la proximité
entre les parents de sexe opposé déboucherait à des relations sexuelles.
Pour contrôler des parents de sexe opposé dans les ménages, les conjoints font
prévaloir l’esprit de la fraternité. Cette stratégie persuade les parents hébergés que la
fraternité « représente aussi un lien électif et affectif, reliant des individus les uns aux
autres sans qu’ils ne soient nécessairement frères et sœurs » (Favart 2007 : 15).
Dans le ménage où les liens de parenté sont hétérogènes, les conjoints renforcent la
fraternité avec ses obligations de droit d’aînesse. Les aînés du ménage ont autorité sur
les cadets. Les conjoints imposent ce que Favart appelle la « sentinelle de la fratrie »,
c’est-à-dire des personnes qui ont l’exigence de ramener de l’ordre dans le groupe. Le
rôle de sentinelle « est lié à la position d’aîné(e) de la fratrie. Cette position établit le
règne de la hiérarchie au sein de fratrie, liée au rang de naissance, laissant de côté
l’idéal égalitaire. Dans ce cas, la position d’aîné requiert de conserver une attitude
vigilante, mais sans avoir nécessairement recours aux arguments autoritaires » (Favart
2007 : 266-267). Ainsi, l’aîné quelles que soient ses attaches avec l’un des conjoints, a
autorité sur tous les cadets.
Ces stratégies visent la stabilité du ménage et la cohésion sociale entre les parents
hébergés. Comme on le constate, les actions des conjoints ne se limitent pas au cadre
du ménage. Elles tiennent aussi compte des familles d’origine des parents hébergés car
l’équilibre du ménage relève d’un « ordre négocié » (Strauss 1992). Cette négociation
commence dès l’insertion des parents jusqu’aux interactions qu’ils entretiennent dans
le ménage. Comme dans toute organisation sociale, des tensions ne manquent pas,
analysons maintenant les stratégies auxquelles les conjoints recourent pour trancher
les conflits dans les ménages.
Héberger un parent, cela sous-entend que les conjoints acceptent par ce fait même
d’assumer les problèmes qu’il risque de provoquer dans le ménage d’accueil. Le mari
54
étant le chef de ménage, il évite régulièrement une confrontation directe lorsque le
différend est entre l’épouse et les parents hébergés. Lorsqu’il s’agit des parents
hébergés de sexe opposé, il n’y a presque pas d’action dans les coulisses car le mari
tranche sans atermoiements.
Précisions que les modalités de résolution ne sont pas les mêmes selon les parents
concernés. Quand le conflit oppose le mari au parent hébergé, les coulisses
n’interviennent pas. Il impose sa volonté en tant que chef de ménage. Seule, l’épouse
peut par dissuasion et manipulation calmer ou étouffer le conflit familial.
Quand les différends opposent les parents hébergés des conjoints, les protagonistes
sont soumis à une confrontation devant les époux et l’arbitrage tombe après audition
de chaque partie. Les conseils portent souvent sur le droit d’aînesse et les rapports de
genre. L’on dira par exemple, pourquoi as-tu agi ainsi en tant qu’aîné ? Quelle leçon
donnes-tu aux cadets ? Ou encore, ça ne ressemble pas aux actions d’une femme ce que
tu as fait.
La résolution d’un conflit met en scène les logiques de deux pouvoirs (orchestration et
exécution). Le mari se replie dans son pouvoir d’orchestration et laisse l’épouse, le cas
échéant, trancher les différends. Cette stratégie leur évite de déboucher sur des conflits
ouverts ou sur des accusations de partialité. Quand le conflit perdure, le mari entre en
jeu. L’exclusion d’un parent du ménage est la décision ultime. Elle intervient quand les
époux estiment que la situation devient ingérable. Dans ce cas, ils disent juu ya
kuongopa mambo (pour éviter des problèmes), ils renvoient le parent concerné dans
sa famille d’origine.
Les réactions des conjoints tiennent prioritairement au rapport de pouvoir. Dans les
ménages où les rapports sociaux sont dans une logique de dominant-dominée, le mari
impose son autorité en intervenant davantage sur la sphère domestique. Quand les
rapports sociaux sont inversés, c’est-à-dire que l’épouse a une prédominance
économique, le mari n’est pas autocratique. Ses décisions nécessitent toujours le
consentement de l’épouse.
Dans le vécu quotidien, les conjoints mobilisent les parents hébergés pour divers
services en fonction de leur prédisposition à la plaisanterie. Quand un conjoint sollicite
un service auprès des parents de son partenaire, il le demande le plus souvent aux
parents de sexe opposé. L’épouse mobilisera plutôt ses beaux-frères que ses belles-
sœurs. Le mari s’abstiendra de confier un travail aux beaux-frères et n’hésitera pas à le
demander aux belles-sœurs. La préférence de ces parents favorise les relations à
plaisanterie, lesquelles sont une forme de relations d’amitié, qui sont « une
combinaison singulière de bienveillance et d’antagonisme », « une relation d’amitié
dans laquelle existe un antagonisme apparent, contrôlée par des règles
conventionnelles » (Canut et Smith 2006).
Cependant, la logique est inversée quand les conjoints engagent leurs parents dans les
activités domestiques. Ils privilégient les rapports parallèles par rapport aux croisés.
De cette manière, les frères du mari et les sœurs de l’épouse s’engagent dans les
diverses tâches ménagères sans hésiter. Leur implication est un symbole de fierté car
55
ils les accomplissent dans le but d’améliorer le bien-être du ménage d’accueil. Ces
frères et sœurs des conjoints n’attendent pas que leurs prestations soient rémunérées.
Ils jouissent des libéralités à travers diverses dépenses liées à leur hébergement. Ainsi,
une sœur qui exécute des travaux ménagers pour sa parente, préserve sa sœur contre
le mépris des autres. On ne dira pas de sa parente qu’elle n’est pas travailleuse. Quand
la maison est bien tenue, l’honneur leur revient. De même que le garçon accomplit
différents travaux domestiques dans le but de protéger le foyer de son aîné.
L’expression ni juu ni kwa dada ou mukubwa (c’est chez la grande sœur ou le grand
frère) signifie qu’il n’a pas à se plaindre, par contre il doit participer pour l’équilibre du
ménage d’accueil. Essayons de systématiser ces rapports sociaux à travers ce schéma.
Figure 1 : Appréciation des rapports sociaux entre les hébergeurs et les hébergés
Cette figure illustre les logiques de réajustement des rapports sociaux au sein des
ménages. Les frères et sœurs des conjoints sont privilégiés dans le ménage et cela par
les époux. Le mari s’entend bien avec son cadet. Celui-ci entretient de bonnes relations
avec sa belle-sœur (épouse du grand frère). L’épouse collabore mieux avec sa cadette,
qui à son tour, a des relations privilégiées avec le mari. Il y a une sorte de convergence
dans les polarités d’intérêts et de capital théorique de sympathie et de complicité.
Cette catégorie de parents se révèle aussi être des confidents pour les époux. Partant
du degré de proximité et d’affectivité, ils connaissent beaucoup de choses sur les
conjoints. Le cadet du mari est censé ne pas trahir son aîné auprès de sa belle-sœur.
De même, la cadette de l’épouse garde les secrets de son aînée. La dénoncer, ce serait
mettre leurs intérêts en danger. Ils sont des confidents car le lien familial a ses
avantages dans la réussite d’une cohésion sociale. La solidarité qui se déploie entre les
proches parents ne vise qu’à solidifier les rapports sociaux existants. Les parents en
interférence sont guidés par une intuition et n’ont pas à réfléchir sur ce qu’ils doivent
faire car ils se sentent obligés de se protéger.
56
Les deux catégories de parents sont les confidents des conjoints dans les rapports
parallèles. En revanche, dans les rapports croisés, ce n’est pas absolument le cas car les
parents hébergés entretiennent soit une rivalité (épouse et sœur du mari), soit ils sont
réservés et distants (mari et frère de l’épouse). Cela est perceptible dans le vécu
quotidien. Le frère de l’épouse veut jouir de privilèges dans le foyer de sa sœur. De
même que la sœur du mari ne peut pas être une confidente de l’épouse car leurs
relations sont fondées sur la rivalité.
Précisons que les parents hébergés de l’épouse peuvent changer de polarité et devenir
des confidents du mari quand les relations de préférence traditionnelle changent de
nature. C’est notamment lorsque le mari fait du frère de l’épouse son complice dans ses
relations extraconjugales.
Dans ce cas, les rapports sociaux ne seront plus distants mais privilégiés. Le
changement de position du frère de l’épouse est souvent déterminé par la
représentation de soi et la valorisation de la masculinité auprès d’autres hommes. J’y
reviens plus en détail dans le chapitre consacré à la sexualité.
De même, quand la sœur de l’épouse flirte avec le mari de sa sœur, elle change de
position. Elle n’est plus la protectrice du ménage de sa sœur mais la rivale. L’axe
relationnel des parents hébergés de l’épouse serait disposé à subir plus de
réajustements que celui engageant les parents du mari. Le frère du mari ne peut, selon
les représentations collectives, coucher avec l’épouse de son aîné. Quant à la sœur du
mari, elle ne peut devenir une confidente de l’infidélité de sa belle-sœur.
57
La position cachée du mari ne réduit pas le pouvoir traditionnel que lui reconnaît la
société. Elle relève de la stratégie conjugale de contrôle des liens hétéroclites dans les
ménages. Les deux conjoints ne doivent pas être ensemble sur la scène domestique, il
est important qu’ils aient une zone tampon où ils prennent des décisions avant de les
porter sur la sphère publique de la vie domestique.
Cette politique conjugale combine d’autres stratégies pour plus d’efficacité dans la
coordination des rapports sociaux. Il s’agit notamment de la fraternisation des liens de
parenté, la restriction d’actions des parents hébergés et la logique genrée dans la
sollicitation des parents hébergés pour des travaux ménagers. Tantôt les conjoints
mobilisent des rapports sociaux parallèles, tantôt ce sont les rapports croisés. Ces
incessants changements sont déterminés par les intérêts et les enjeux des parents en
interaction. C’est ainsi que lors de l’intégration dans le ménage, les conjoints préfèrent
des parents de leur sexe afin d’entretenir des rapports croisés avec leur partenaire, qui
du reste, sont basés sur les relations à plaisanterie. Les parents hébergés de sexe opposé
sont une potentielle source des conflits lorsque nous croisons les rapports avec le
partenaire de leur parent.
L’enjeu de la stabilité des ménages d’accueil se situe au niveau du contrôle des rapports
sociaux parallèles et croisés. Quand les interactions parallèles impliquent les frères,
c’est l’harmonie et la confidence. À l’inverse, quand les rapports parallèles engagent
l’un des conjoints avec le parent hébergé de son partenaire, nous sommes dans une
polarité conflictuelle. Avec les mêmes personnes dans les ménages, on peut passer des
relations privilégiées à des relations tendues.
Le contrôle des parents et le maintien de l’équilibre du ménage sont des lourdes
responsabilités que doivent assumer les conjoints, et plus particulièrement, l’épouse.
Celle-ci est la tour de contrôle de toutes les interactions. Elle assure la bonne synergie
entre les parents hébergés et veille à ce que les membres composant le ménage ne
transgressent pas les normes sexuelles.
58
6 Chapitre 6 Sociologie, médias et nouveaux moyens de
communication
6.1 Introduction
Les médias sont depuis l’origine plus ou moins étroitement dépendants des pouvoirs
politiques. Les sociologues se sont très tôt posé la question des effets de la
communication médiatique sur les citoyens. Katz et Lazarsfeld ont montré dans une
étude classique (1944) l’absence d’effet direct des médias sur des comportements de
consommation et sur le vote. Leurs effets existent, mais ils sont indirects et passent par
l’entremise de leaders d’opinion insérés dans des groupes élémentaires.
A la fin du 20èmesiècle, de nouvelles technologies de l’information et de la
communication modifient profondément les modalités de production et de circulation
de l’information. Leur importance sociale, et en particulier politique et économique, ne
cesse de s’affirmer. Les réseaux sociaux contribuent à redéfinir les relations entre
individus, participent à de nouvelles formes d’identification et de mobilisation
(Lebaron, 2014 : 89). Dans cette dynamique sociale, il est intéressant de savoir
contextualiser les moyens de communication. Agir autrement, serait se déconnecter de
la réalité sociale. Chaque société a ses valeurs culturelles et logiques sociales auxquelles
nous devons veiller. Effectivement, les technologies de communication et de
l’information apparaissent comme un champ qui montre les mutations profondes des
us en matière de communication. Des individus ont accès à plusieurs sources
d’informations et utilisent divers moyens de communication. Un syncrétisme semble
allier stratégiquement les normes et les valeurs passées et modernes, locales et
importées. Partant de ce syncrétisme qui juxtapose et superpose les valeurs culturelles,
nous étudions la communication comme étant un fait social, en tentant de saisir à la
fois les permanences et les mutations dans les pratiques sociales.
Le rôle joué par les médias dans la vie de tous les jours, dans la socialisation est
aujourd’hui patent. La question principale à laquelle le sociologue est confronté
lorsqu’il se propose d’étudier les phénomènes liés aux médias : l’existence de discours
idéologiques ou psychologisants, souvent empreints de naturalisme et traduisant, des
“paniques morales” liées à l’apparition des “nouveaux” médias
La démarche vise à “culturaliser la communication”, c’est-à-dire étudier les
mécanismes de production des œuvres, de structuration du champ de production, de
réception des produits, voire même étudier de façon plus spécifique les cultures
professionnelles des acteurs du monde de la communication et des médias.
Maigret évoque l’existence des “catégories sociales qui se sont appropriées les
premières Internet” (que l’on devine favorisées) qu’il oppose aux “nouveaux
internautes”.
59
beaucoup d’importance dans les sociétés contemporaines occidentales. Certains
analystes soutiennent même l'idée qu'il serait aujourd'hui possible de proposer une
lecture civilisationnelle des mouvements de transformations structurelles des sociétés
au prisme de l'évolution des technologies de communication (Goody, 1978). Les
cultures des sociétés occidentales auraient effectué́ quatre bonds majeurs
successifs correspondant à cinq moments décisifs dans l'histoire des modes de
communication. Ainsi, nous serions passés d'une culture de l'oralité́ à une culture de
l'écriture, puis à une culture de l'imprimé, ensuite à une culture de l'audiovisuel, et
enfin, à une culture de l'informatique ou, plus généralement, à une culture du
numérique. Cette évolution technologique et culturelle aurait connu une courbe
exponentielle du point de vue de la diffusion des technologies de communication dans
le tissu social: alors que le franchissement de l'oralité́ à l'imposition d'une culture de
l'écrit s'est distribué́ sur plusieurs dizaines de siècles, le passage de l'écriture à la
domination d'une culture de l'imprimé s'est effectué́ sur près de vingt siècles. Le
passage de l'imprimé à la culture audiovisuelle s'est effectué́ en moins de cinq siècles;
quant au passage (enchevêtré) d'une culture de l'audiovisuel à une culture numérique,
il s'est produit dans le même vingtième siècle. Le dernier quart du vingtième siècle fut
en effet décisif en ce que l'avènement des technologies de numérisation des signaux
permit un tissage serré entre le domaine du transport (télécommunication) et celui de
la computation (informatique) des signaux. Ce couplage des technologies débouchera
sur ce que l'on nommera plus tard la première convergence - tant industrielle que
culturelle - entre l'informatique et les télécommunications, et auquel se joindra
éventuellement le domaine de l'audiovisuel, tout cela rendu possible par la "magie" de
la numérisation des signaux (c’est-à-dire la réduction d'une définition opérationnelle
de l'information à un jeu de pulsions électriques). Voyons maintenant de façon plus
détaillée, la manière dont ces technologies ont pénétré́ le corps social» (Proulx, 2012).
La communication est une nécessité sociale fonctionnelle, son évolution est en rapport
avec l’évolution de l’homme (son comportement, ses valeurs et son mode de vie) et des
technologies.
60
économie, société). Ce résultat affirme qu’il n’y a pas de théorie de communication sans
une théorie de société, elles sont étroitement liées .
Ce qui nous intéresse essentiellement de ces évolutions de la communication, c’est le
rôle que doivent jouer les étudiants dans l’innovation en tenant compte des réalités sociales de
leur contexte. Le lien entre l’interaction et son contexte, et la façon dont ce dernier peut
servir de base pour communiquer. Autrement dit, il ne faudrait pas se concentrer
essentiellement sur les détails de la communication et non pas sur la façon dont la
communication fait une différence dans la vie sociale.
La sociologie porte son attention envers l’action, qui est une valeur ajoutée et non pas
une alternative. « Se concentrer sur ce que les gens font lorsqu’ils communiquent nous
offre des choses additionnelles sur lesquelles nous pencher, des choses que nous
considérons plus élémentaires. Nous pouvons atteindre des aspects que l’emphase
exclusive sur les messages ne peut pas atteindre. En faisant quelque chose en te
parlant, j’accomplis quelque chose avec toi, ou je te fais quelque chose. Mon action
nous engage tous les deux, ensemble. Tu dois alors faire quelque chose par rapport à
mon action, que cela soit pour réciproquer, pour te défendre, pour approuver ou
t’opposer. Ou peut-être, simplement me remercier. Quelle que soit l’option,
la réaction est intrinsèque au concept d’action, et c’est un aspect clé de la
communication que le concept de message seul ne peut pas capturer. L’action est la
colle qui relie un message à une réponse lorsqu’ils sont reconnus, à un niveau plus
fondamental, comme étant une action et une réaction. Cela explique comment
communiquer implique un engagement avec les autres et non pas juste de leur lancer
des pensées et des émotions. Nous atteignons l’interaction, alors qu’il n’existe pas
d’intermessage » (Pomerantz, Sanders et Bencherki, 2018).
61
vitrines numériques que sont devenus les réseaux sociaux. Face aux défis des réseaux
sociaux, les entreprises s’adapter pour ne pas disparaitre par ce changement
technologique et communicationnel car les règles du jeu évoluent en permanence, il
faut savoir viser les lieux où la cible sera la plus facilement atteinte. Afin d’augmenter
leurs chances de survie et d’augmenter leur pénétration dans les marchés, une
entreprise moderne doit s’appuyer sur des communautés internes et externes.
Si la communication sur les réseaux sociaux est devenue un enjeu très important, cela
est plus favorisé par l’avènement des téléphones mobiles, puis du web 2.0. Aujourd’hui,
pour entrer en contact avec quelqu’un, on peut le tweeter, un message privé sur
Facebook, un message public sur son wall, le skyper, envoyer un message via des
applications comme WhatsApp, lui laisser un commentaire sur son blog ou bien
envoyer un SMS ou simplement passer un coup de fil.
Les réseaux sociaux constituent des outils efficients pour développer une telle stratégie,
mais cela suppose aussi que l’entreprise rentre dans la dynamique des réseaux, à savoir
la transparence, l’écoute, la conversation, l’interaction.
Pour cela, d’auteurs acteurs sociaux s’invitent dans cette dynamique sociale. Ce sont
les influenceurs. Qui sont-ils ? Les influenceurs se sont des passionnés par un
domaine, un sport ou un sujet précis. Ils ont choisi de prendre sur leur temps
personnel au quotidien pour écrire des articles ou poster des vidéos, afin de partager
leur expérience et leur centre d’intérêt via des conseils, des avis ou des coups de cœurs
à leurs lecteur(trice)s et abonné(e)s.
Selon, Laurent Bour (2017), un influenceur est généralement un internaute, qui par sa
présence sur les réseaux sociaux et les blogs, est parvenu à devenir un relais d'opinion
auprès des consommateurs. Un influenceur désigne toute personne qui dispose d'une
notoriété sur une thématique spécifique au travers du web et notamment des réseaux
sociaux. Ils créent des contenus qu'ils diffusent sur les réseaux sociaux, selon les briefs
donnés par les marques, les agences, les annonceurs etc... Leur travail rejoint parfois
celui du community manager.
Les influenceurs sont des leaders d’opinion modernes, les faiseurs de tendances de
l’ère numérique. Alors qu’auparavant, c’étaient presque uniquement les stars de la
télévision qui étaient scrutés, beaucoup suivent maintenant des gens issus de la société
qui se sont fait connaître directement via les médias sociaux tels
que YouTube et Instagram. Le terme « influenceur » ne désigne pas seulement un rôle
social, mais aussi une profession. En se commercialisant intelligemment et en faisant
de leur présence digitale une plateforme marketing, les influenceurs peuvent dégager
un très bon revenu.
Pierre Mercklé y précise la manière dont les sciences sociales se sont emparées de la
notion de réseau : quels usages scientifiques en ont-elles fait, avec quelles hypothèses
et quelles implications méthodologiques ? Il revient sur les travaux fondateurs de la
sociologie des réseaux. Ses fondements théoriques se trouvent dans la sociologie
"formelle" de Simmel qui a cherché à saisir les formes sociales au niveau des
interactions entre individus ; elle s'est inspirée également de recherches et de
méthodes développées en ethnologie, en psychologie et en mathématiques. Parmi les
travaux précurseurs sont mentionnés ceux de l'anthropologue britannique John
62
Barnes, souvent considéré comme l'inventeur du terme "réseaux sociaux", ceux du
psychologue américain Stanley Milgram, qui a testé empiriquement le concept de
réseau avec l'expérience du "petit monde", et ceux du psychosociologue américain
(d'origine roumaine) Jacob Moreno, fondateur de la sociométrie et inventeur du
"sociogramme" permettant de représenter graphiquement les relations entre les
individus au sein d'un réseau complet.
63
7 Conclusion générale
A l’ère du numérique, la communication subit de profonds changements. L’étudiant en
Sciences de l’Information et de la Communication doit s’adapter à cette dynamique de
la société contemporaine. Cependant, chaque contexte a ses réalités. Dans sa capacité
inventive, l’étudiant ne doit pas ignorer les contraintes sociales de son milieu. C’est à
ce niveau que la Sociologie en tant qu’étude des phénomènes sociaux doit être à mesure
de définir et classifier les différents types de société en réalisant leur autopsie
sociologique grâce aux précieux outils de la démarche sociologique. Cet enseignement
a également permis de susciter un débat sur les problèmes sociologiques tout en
familiarisant les apprenants avec les rigueur de l’esprit critique des études
sociologiques qui sont au-dessus des prénotions. C’est dans cette perspective que les
chapitres 4 et 5 ont servi de modèle d’analyse des phénomènes sociaux. La
communication, étant un fait social, il est impérieux d’observer, de scruter les
phénomènes sociaux qui se développent constamment, pour une analyse réelle de la
communication et de l’information dans notre société.
La démarche sociologique étant rigoureuse, systématique et méthodique, l’étudiant est
désormais à capable d’analyser avec objectivité un phénomène social ou fait social.
64
8 Références bibliographiques
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comme étude de l’action sociale : au sujet de la recherche sur le langage et
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2018, consulté le 28 décembre 2023. URL :
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mondialisation ou « venez m'aider à tuer mon lion », Paris, L'Harmattan, 2000.
66
Table des matières
Introduction générale _______________________________________________________ 2
0.1 Objectifs du cours ________________________________________________________ 3
0.1.1 Général _____________________________________________________________________ 3
0.1.2 Spécifiques __________________________________________________________________ 3
0.2 Méthodologie d’enseignement ______________________________________________ 3
0.3 Évaluation _______________________________________________________________ 3
0.4 Contenu du cours ________________________________________________________ 3
Chapitre 1 Genèse et objet de la sociologie ____________________________________ 5
1.1 Introduction _____________________________________________________________ 5
1.2 Genèse de la sociologie ___________________________________________________ 5
1.3 Qu’est-ce que la sociologie ? _______________________________________________ 7
1.3.1 Méthodes ___________________________________________________________________ 7
1.3.2 Objet de la sociologie _________________________________________________________ 8
Chapitre 2 Les grandes traditions de la pensée sociologique _____________________ 9
2.1 Introduction _____________________________________________________________ 9
2.2 Les précurseurs de la sociologie ___________________________________________ 9
2.2.1 Harriet Martineau (1802-1876) ________________________________________________ 9
2.3 Les fondateurs de la sociologie_____________________________________________ 9
2.3.1 Auguste Comte (1798-1857), sa réflexion porte davantage (nature et société . . .) ___ 9
2.3.2 Karl Marx (1818-1883) : Production et société(Conflits structurels) ______________ 10
2.3.3 Émile Durkheim (1858-1917): l'organisme social . . .____________________________ 12
2.3.4 Max Weber (1864-1920) : une science humaine . . . _____________________________ 12
2.3.5 Conceptualisation de la vie sociale ____________________________________________ 13
2.3.6 Max Weber : “ L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme ” ___________________ 14
2.4 Conclusion partielle _____________________________________________________ 14
Chapitre 3 Théories de la sociologie _________________________________________ 15
3.1 Introduction ____________________________________________________________ 15
3.2 Le fonctionnalisme absolu et relativisé _____________________________________ 15
3.2.1 Le fonctionnalisme absolu de Malinowski ________________________________________ 15
3.2.2 Le fonctionnalisme relativisé de Robert King Merton ____________________________ 15
3.2.3 Le structuro-fonctionnalisme de Talcott Parsons ________________________________ 16
3.3 Le structuralisme ________________________________________________________ 16
3.4 L’analyse systémique ____________________________________________________ 17
3.5 Le matérialisme historique _______________________________________________ 17
3.6 L’actionnalisme d’Alain Touraine __________________________________________ 18
3.7 Michel Crozier __________________________________________________________ 19
3.8 Pierre Bourdieu (Sociologie de l’Habitus) __________________________________ 21
67
3.9 Conclusion partielle _____________________________________________________ 23
Chapitre 4 De l’utilité sociale de la sociologie : ________________________________ 24
Logiques discriminatoires d’hébergement des parents _________________________ 24
4.1 Introduction ____________________________________________________________ 24
4.2 Transfert des parents entre les ménages ___________________________________ 24
4.2.1 Transfert des parents : charges et décharges sociales ___________________________ 26
4.2.2 Acceptation, Adaptation et Assimilation ________________________________________ 28
4.3 Motivations d’insertion des parents dans les ménages _______________________ 31
4.3.1 Reconnaissance sociale envers les aînés _______________________________________ 31
4.3.2 Ni kya muricho (litt. Ce qui est dans l’œil) ______________________________________ 31
4.3.3 Justice rétributive comme principe dans l’insertion des parents___________________ 34
4.4 Mobilité des parents entre les ménages ____________________________________ 36
4.5 Manières d’habiter dans un logement confiné _______________________________ 37
4.6 Conclusion partielle _____________________________________________________ 41
Chapitre 5 Stratégies conjugales et contrôle des parents hébergés ______________ 42
5.1 Introduction ____________________________________________________________ 42
5.2 Contrôle des parents hébergés basé sur les relations à plaisanterie ___________ 42
5.3 Complicités conjugales ___________________________________________________ 48
5.4 Négocier un conflit dans le ménage ________________________________________ 54
5.5 Réajustement des stratégies des rapports de genre __________________________ 55
5.6 Conclusion partielle _____________________________________________________ 57
Chapitre 6 Sociologie, médias et nouveaux moyens de communication ___________ 59
6.1 Introduction ____________________________________________________________ 59
6.2 Sociologie de la communication et des médias ______________________________ 59
6.3 Sociologie des réseaux sociaux____________________________________________ 61
Conclusion générale _______________________________________________________ 64
Références bibliographiques ________________________________________________ 65
Table des matières ________________________________________________________ 67
68