LA LITTERATURE D’IDEE DU XVIème AU XVIIIème SIECLE
Rabelais, Gargantua, 1542
[Edition Belin-Gallimard – Translation de Marie-Madeleine Fragonard]
RIRE ET SAVOIR
1ère partie de l’épreuve : explication linéaire et question de grammaire
UNE ŒUVRE SERIEUSE ?
Textes de
l’œuvre Texte 1 : « Aux lecteurs » et extrait du Prologue
intégrale Texte 2 : extrait du chapitre 6
Texte 3 : extrait du chapitre 23
RIRE DES SAVANTS
Parcours associé
Texte 1 : Voltaire, Candide ou l’optimisme, 1759, extrait du chapitre 1
2ème partie de l’épreuve : entretien
Lecture cursive Orwell, La ferme des animaux, 1945
Explication linéaire n°1 : Rabelais, Gargantua, « Aux lecteurs » et Prologue, 1542 :
Aux lecteurs
Amis lecteurs qui ce livre lisez,
Défaites-vous de toute affection,
Et le lisant ne vous scandalisez.
Il ne contient ni mal ni infection.
Il est vrai qu’il a peu de perfection
A vous apprendre, sinon en fait de rire :
Mon cœur ne peut autre sujet choisir,
Voyant le deuil qui vous mine et consume ;
Mieux vaut de rire que de larmes écrire,
Parce que le rire est le propre de l’homme.
PROLOGUE DE L’AUTEUR
Buveurs très illustres, et vous vérolés très précieux (car c’est à vous, et à nul autre, que sont
dédiés mes écrits), Alcibiade, au dialogue de Platon intitulé Le Banquet, louant son précepteur
Socrate, qui est sans discussion le prince des Philosophes, dit, entre autres paroles, qu’il est
semblable aux silènes. Les silènes étaient jadis des petites boîtes comme nous en voyons à présent
dans les boutiques des apothicaires, peintes au-dessus de figures comiques et frivoles, comme des
harpies, des satyres, des oisons bridés, des lièvres cornus, des canes bâtées, des boucs volants, des
cerfs attelés et telles autres figures représentées à plaisir pour exciter le monde à rire. Tel fut Silène,
maître du bon Bacchus. Mais au-dedans on rangeait les drogues fines, comme le baume, l’ambre
gris, la cardamone, le musc, la civette, les pierreries en poudre, et autres choses précieuses. Il disait
que Socrate était pareil : parce qu’en le voyant du dehors et en l’estimant par son apparence
extérieure, vous n’en auriez pas donné une pelure d’oignon, tellement il était laid de corps et de
maintien risible, le nez pointu, le regard d’un taureau, le visage d’un fou, simple dans ses mœurs,
rustique dans ses vêtements, pauvre de fortune, infortuné en femmes, inapte à tous les offices de
l’Etat, toujours riant, toujours dissimulant son divin savoir. Mais en ouvrant cette boîte, vous auriez
trouvé au-dedans une drogue céleste et inappréciable, un entendement plus qu’humain, une force
d’âme merveilleuse, un courage invincible, une sobriété sans pareille, un contentement assuré, une
assurance parfaite, un mépris incroyable de tout ce pour quoi les humains veillent, courent,
travaillent, naviguent et bataillent tellement.
Explication linéaire n°3 : Rabelais, Gargantua, chapitre 6, 1542 :
Par cet inconvénient, furent au-dessus relâchés les côtés de la matrice, par lesquels
l’enfant sursauta ; il entra dans la veine creuse, et grimpant par le diaphragme jusqu’au-dessus
des épaules (où ladite veine cave se partage en deux) prit son chemin à gauche et sortit par
l’oreille gauche.
Dès qu’il fut né, il ne cria pas comme les autres enfants « Mies, mies », mais à haute
voix s’écriait « à boire, à boire, à boire », comme s’il invitait tout le monde à boire, si bien qu’il
fut entendu dans tout le pays de Beauce et de Vivarais.
Je me doute que vous ne croyez absolument pas cette étrange naissance. Si vous ne le
croyez pas, je m’en fiche, mais un homme de bien, un homme de bon sens, croit toujours ce
qu’on lui dit et qu’il trouve par écrit.
Est-ce contre notre loi, contre notre foi, contre la sainte Ecriture ? Pour ma part, je ne
trouve rien écrit dans les Bibles saintes qui s’y oppose. Mais si le vouloir de Dieu eût été tel,
diriez-vous qu’il ne l’ait pu faire ? Ha, par grâce, ne triturez pas vos esprits des pensées vaines.
Car je vous dis qu’à Dieu rien n’est impossible, et s’il le voulait, les femmes auraient ainsi
dorénavant leurs enfants par l’oreille.
Bacchus ne fut-il pas engendré de la cuisse de Jupiter ?
Roquetaillade ne naquit-il pas du talon de sa mère ?
Croquemouche, de la pantoufle de sa nourrice ?
Minerve ne naquit-elle pas par l’oreille du cerveau de Jupiter ?
Adonis par l’écorce d’un arbre à myrrhe ?
Castor et Pollux de la coquille d’un œuf pondu et couvé par Léda ?
Mais vous seriez bien davantage ébahis et étonnés, si je vous exposais maintenant tout
le chapitre de Pline où il parle des enfantements étranges et contraires à la nature. Et pourtant
je ne suis pas un menteur aussi assuré qu’il l’a été. Lisez le VIIe livre de son Histoire naturelle,
chapitre III, et ne m’en triturez plus l’entendement.
Explication linéaire n°3 - Rabelais, Gargantua, 1542, extrait du chapitre 23 :
COMMENT GARGANTUA FUT EDUQUE PAR PONOCRATES EN TELLE
DISCIPLINE QU’IL NE PERDAIT AUCUNE HEURE DU JOUR
Quand Ponocratès connut la vicieuse manière de vivre de Gargantua, il résolut de
l’éduquer aux Lettres, mais les premiers jours il la toléra, considérant que la nature ne supporte
pas les changements soudains sans une grande violence.
Donc pour mieux commencer son travail, il supplia un savant médecin de ce temps
nommé maître Théodore de voir s’il était possible de remettre Gargantua dans une meilleure
voie. Il le purgea selon les règles avec de l’hellébore d’Antycire, et par ce médicament lui
nettoya toute l’altération et la perverse disposition du cerveau. Par ce moyen aussi Ponocratès
lui fit oublier tout ce qu’il avait appris sous ses antiques précepteurs, comme Thimotée le faisait
à ses élèves qui avaient été instruits sous d’autres musiciens.
Pour mieux réussir, il l’introduisait dans les compagnies des gens savants du pays, à
l’émulation desquels lui grandissent l’esprit et le désir d’étudier autrement et de se faire valoir.
Ensuite, il le mit à tel train d’études qu’il ne perdait aucune heure du jour, mais
emplissait tout son temps dans les Lettres et le savoir honnête.
Gargantua s’éveillait donc vers quatre heures du matin. Pendant qu’on le frottait, on lui
lisait quelque page de l’Ecriture sainte, à voix haute et clairement avec la prononciation qui
convenait à la matière, et ce rôle était confié à un jeune page natif de Basché nommé
Anagnostes. Selon le propos et le sujet de cette leçon, souvent il s’adonnait à révérer, adorer,
prier et supplier le bon Dieu, dont la lecture montrait la majesté et le jugement merveilleux.
Puis il allait au privé vider les résidus naturels ; là son précepteur répétait ce qui avait
été lu, lui expliquant les points les plus obscurs et les plus difficiles.
En revenant ils observaient le ciel, s’il était comme ils l’avaient noté le soir précédent,
en quels signes entraient le soleil et aussi la lune pour cette journée.
Explication linéaire n°4 : Voltaire, Candide ou l’optimisme, chapitre 1, 1759 :
Le précepteur Pangloss était l’oracle de la maison, et le petit Candide écoutait ses leçons
avec toute la bonne foi de son âge et de son caractère.
Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolo-nigologie. Il prouvait
admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes
possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des châteaux, et madame la
meilleure des baronnes possibles.
« Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement : car tout étant fait
pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été
faits pour porter des lunettes ; aussi avons-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement
instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être
taillées et pour en faire des châteaux ; aussi monseigneur a un très-beau château : le plus grand
baron de la province doit être le mieux logé ; et les cochons étant faits pour être mangés, nous
mangeons du porc toute l’année. Par conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit
une sottise : il fallait dire que tout est au mieux. »
Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment : car il trouvait Mlle Cunégonde
extrêmement belle, quoiqu’il ne prît jamais la hardiesse de le lui dire. Il concluait qu’après le
bonheur d’être né baron de Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était
d’être Mlle Cunégonde ; le troisième, de la voir tous les jours ; et le quatrième, d’entendre maître
Pangloss, le plus grand philosophe de la province, et par conséquent de toute la terre.