Madame bouvary “l'enterrement d‘Emma”
Les femmes suivaient, couvertes de mantes noires à capuchon rabattu ; elles
portaient à la main un gros cierge qui brûlait, et Charles se sentait défaillir à
cette continuelle répétition de prières et de flambeaux, sous ces odeurs
affadissantes de cire et de soutane. Une brise fraîche soufflait, les seigles et
les colzas verdoyaient, des gouttelettes de rosée tremblaient au bord du
chemin, sur les haies d’épine. Toutes sortes de bruits joyeux emplissaient
l’horizon : le claquement d’une charrette roulant au loin dans les ornières, le
cri d’un coq qui se répétait ou la galopade d’un poulain que l’on voyait
s’enfuir sous les pommiers. Le ciel pur était tacheté de nuages roses ; des
lumignons bleuâtres se rabattaient sur les chaumières couvertes d’iris ;
Charles, en passant, reconnaissait les cours. Il se souvenait de matins comme
celui-ci, où, après avoir visité quelque malade, il en sortait, et retournait vers
elle.
Le drap noir, semé de larmes blanches, se levait de temps à autre en
découvrant la bière. Les porteurs fatigués se ralentissaient, et elle avançait
par saccades continues, comme une chaloupe qui tangue à chaque flot. On
arriva.
Les hommes continuèrent jusqu’en bas, à une place dans le gazon où la fosse
était creusée.
On se rangea tout autour ; et tandis que le prêtre parlait, la terre rouge, rejetée
sur les bords, coulait par coins, sans bruit, continuellement. Puis, quand les
quatre cordes furent disposées, on poussa la bière dessus. Il la regarda
descendre. Elle descendait toujours
À son livre
Mon livre (et je ne suis sur ton aise envieux),
Tu t’en iras sans moi voir la Cour de mon Prince.
Hé, chétif que je suis, combien en gré je prinsse
Qu’un heur pareil au tien fût permis à mes yeux !
Là si quelqu’un vers toi se montre gracieux,
Souhaite-lui qu’il vive heureux en sa province :
Mais si quelque malin obliquement te pince,
Souhaite-lui tes pleurs et mon mal ennuyeux.
Souhaite-lui encore qu’il fasse un long voyage,
Et bien qu’il ait de vue éloigné son ménage,
Que son cœur, où qu’il voise, y soit toujours présent :
Souhaite qu’il vieillisse en longue servitude,
Qu’il n’éprouve à la fin que toute ingratitude,
Et qu’on mange son bien pendant qu’il est absent.
— Joachim du Bellay,
Les Regrets
EXTRAIT L’enivrement du bal à la Vaubyessard
Gustave Flaubert, Madame Bovary, 1857
Quelques hommes (une quinzaine) de vingt-cinq à quarante ans, disséminés
parmi les danseurs ou causant à l’entrée des portes, se distinguaient de la foule
par un air de famille, quelles que fussent leurs différences d’âge, de toilette ou
de figure.
Leurs habits, mieux faits, semblaient d’un drap plus souple, et leurs cheveux,
ramenés en boucles vers les tempes, lustrés par des pommades plus fines. Ils
avaient le teint de la richesse, ce teint blanc que rehaussent la pâleur des
porcelaines, les moires du satin, le vernis des beaux meubles, et qu’entretient
dans sa santé un régime discret de nourritures exquises. Leur cou tournait à
l’aise sur des cravates basses ; leurs favoris longs tombaient sur des cols
rabattus ; ils s’essuyaient les lèvres à des mouchoirs brodés d’un large chiffre,
d’où sortait une odeur suave. Ceux qui commençaient à vieillir avaient l’air
jeune, tandis que quelque chose de mûr s’étendait sur le visage des jeunes. Dans
leurs regards indifférents flottait la quiétude de passions journellement
assouvies ; et, à travers leurs manières douces, perçait cette brutalité
particulière que communique la domination de choses à demi faciles, dans
lesquelles la force s’exerce et où la vanité s’amuse, le maniement des chevaux de
race et la société des femmes perdues.
HONORE DE BALZAC Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris
« Jeune homme idéalement beau, Lucien quitte la ville d’Angoulême en compagnie de sa protectrice,
Mme de Bargeton, pour aller chercher à Paris la gloire littéraire. Il y perdra vite ses illusions, comme ici
Lors de sa première sortie au théâtre.
(…) Le plaisir qu'éprouvait Lucien, en voyant pour la première fois le spectacle à Paris, compensa le
déplaisir que lui causaient ses confusions. Cette soirée fut remarquable par la répudiation secrète d'une
grande quantité de ses idées sur la vie de province. Le cercle s'élargissait, la société prenait d'autres
proportions. Le voisinage de plusieurs jolies Parisiennes si élégamment, si fraîchement mises, lui fit
remarquer la vieillerie de la toilette de madame de Bargeton, quoiqu'elle fût passablement ambitieuse : ni
les étoffes, ni les façons, ni les couleurs n'étaient de mode. La coiffure qui le séduisait tant à Angoulême
lui parut d'un goût affreux comparée aux délicates inventions par lesquelles se recommandait chaque
femme. − Va−t−elle rester comme ça ? se dit−il, sans savoir que la journée avait été employée à préparer
une transformation. En province il n'y a ni choix ni comparaison à faire : l'habitude de voir les
physionomies leur donne une beauté conventionnelle. Transportée à Paris, une femme qui passe pour
jolie en province, n'obtient pas la moindre attention, car elle n'est belle que par l'application du proverbe
: Dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois. Les yeux de Lucien faisaient la comparaison que
madame de Bargeton avait faite la veille entre lui et Châtelet. De son côté, madame de Bargeton se
permettait d'étranges réflexions sur Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris Etudes de
moeurs. 2e livre. Scènes de la vie de province. T. 4. Illusions perdues. 2. Un grand homme de pr10 son
amant. Malgré son étrange beauté, le pauvre poète n'avait point de tournure. Sa redingote dont les
manches étaient trop courtes, ses méchants gants de province, son gilet étriqué, le rendaient
prodigieusement ridicule auprès des jeunes gens du balcon : madame de Bargeton lui trouvait un air
piteux (…)
L'Albatros
est le deuxième poème de la deuxième édition (1861) du recueil Les Fleurs du ma
Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.
À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !
Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.l
de Charles Baudelaire.
• Manon Lescaut, L’abbé Prévost
• – Ah ! Manon, Manon, repris-je avec un soupir il est bien tard de me donner des
larmes, lorsque vous avez causé ma mort. Vous affectez une tristesse que vous ne
sauriez sentir. Le plus grand de vos maux est sans doute ma présence, qui a
toujours été importune à vos plaisirs. Ouvrez les yeux, voyez qui je suis ; on ne
verse pas des pleurs si tendres pour un malheureux qu’on a trahi, et qu’on
abandonne cruellement. Elle baisait mes mains sans changer de posture. –
Inconstante Manon, repris-je encore, fille ingrate et sans foi, où sont vos
promesses et vos serments ? Amante mille fois volage et cruelle, qu’as-tu fait de
cet amour que tu me jurais encore aujourd’hui ? Juste Ciel, ajoutai-je, est-ce ainsi
qu’une infidèle se rit de vous, après vous avoir attesté si saintement ? C’est donc
le parjure qui est récompensé ! Le désespoir et l’abandon sont pour la constance
et la fidélité. Ces paroles furent accompagnées d’une réflexion si amère, que j’en
laissai échapper malgré moi quelques larmes. Manon s’en aperçut au
changement de ma voix. Elle rompit enfin le silence. – Il faut bien que je sois
coupable, me dit-elle tristement, puisque j’ai pu vous causer tant de douleur et
d’émotion ; mais que le Ciel me punisse si j’ai cru l’être, ou si j’ai eu la pensée de
le devenir ! Ce discours me parut si dépourvu de sens et de bonne foi, que je ne
pus me défendre d’un vif mouvement de colère. Horrible dissimulation ! m’écriai-
je. Je vois mieux que jamais que tu n’es qu’une coquine et une perfide. C’est à
présent que je connais ton misérable caractère. Adieu, lâche créature, continuai-
je en me levant ; j’aime mieux mourir mille fois que d’avoir désormais le moindre
commerce avec toi. Que le Ciel me punisse moi-même si je t’honore jamais du
moindre regard ! Demeure avec ton nouvel amant, aime-le, déteste-moi, renonce
à l’honneur au bon sens ; je m’en ris, tout m’est égal.
L’enterrement
Je ne sais rien de gai comme un enterrement !
Le fossoyeur qui chante et sa pioche qui brille,
La cloche, au loin, dans l’air, lançant son svelte trille,
Le prêtre en blanc surplis, qui prie allègrement,
L’enfant de chœur avec sa voix fraîche de fille,
Et quand, au fond du trou, bien chaud, douillettement,
S’installe le cercueil, le mol éboulement
De la terre, édredon du défunt, heureux drille,
Tout cela me paraît charmant, en vérité !
Et puis, tout rondelets, sous leur frac écourté,
Les croque-morts au nez rougi par les pourboires,
Et puis les beaux discours concis, mais pleins de sens,
Et puis, cœurs élargis, fronts où flotte une gloire,
Les héritiers resplendissants !
Paul Verlaine, Poèmes saturniens
Extrait de la première partie de MAMON LESCAUT. L’abbé PREVOST
Je fus surpris, en entrant dans ce bourg, d’y voir tous les habitants en alarme. Ils se précipitaient de leurs maisons pour courir en foule à la
porte d’une mauvaise hôtellerie, devant laquelle étaient deux chariots couverts. Les chevaux, qui étaient 11 encore attelés et qui paraissaient
fumants de fatigue et de chaleur marquaient que ces deux voitures ne faisaient qu’arriver. Je m’arrêtai un moment pour m’informer d’où
venait le tumulte ; mais je tirai peu d’éclaircissement d’une populace curieuse, qui ne faisait nulle attention à mes demandes, et qui
s’avançait toujours vers l’hôtellerie, en se poussant avec beaucoup de confusion. Enfin, un archer revêtu d’une bandoulière, et le mousquet
sur l’épaule, ayant paru à la porte, je lui fis signe de la main de venir à moi. Je le priai de m’apprendre le sujet de ce désordre. – Ce n’est rien,
monsieur, me dit-il ; c’est une douzaine de filles de joie que je conduis, avec mes compagnons, jusqu’au Havre-de-Grâce, où nous les ferons
embarquer pour l’Amérique. Il y en a quelques-unes de jolies, et c’est, apparemment, ce qui excite la curiosité de ces bons paysans. J’aurais
passé après cette explication, si je n’eusse été arrêté par les exclamations d’une vieille femme qui sortait de l’hôtellerie en 12 joignant les
mains, et criant que c’était une chose barbare, une chose qui faisait horreur et compassion. – De quoi s’agit-il donc ? lui dis-je. – Ah !
monsieur, entrez, répondit-elle, et voyez si ce spectacle n’est pas capable de fendre le cœur ! La curiosité me fit descendre de mon cheval, que
je laissai à mon palefrenier. J’entrai avec peine, en perçant la foule, et je vis, en effet, quelque chose d’assez touchant. Parmi les douze filles
qui étaient enchaînées six par six par le milieu du corps, il y en avait une dont l’air et la figure étaient si peu conformes à sa condition, qu’en
tout autre état je l’eusse prise pour une personne du premier rang. Sa tristesse et la saleté de son linge et de ses habits l’enlaidissaient si peu
que sa vue m’inspira du respect et de la pitié. Elle tâchait néanmoins de se tourner, autant que sa chaîne pouvait le permettre, pour dérober
son visage aux yeux des spectateurs. L’effort qu’elle faisait pour se cacher était si naturel, qu’il paraissait venir d’un sentiment de modestie.
13 Comme les six gardes qui accompagnaient cette malheureuse bande étaient aussi dans la chambre, je pris le chef en particulier et je lui
demandai quelques lumières sur le sort de cette belle fille. Il ne put m’en donner que de fort générales. – Nous l’avons tirée de l’Hôpital, me
dit-il, par ordre de M. le lieutenant général de police. Il n’y a pas d’apparence qu’elle y eût été renfermée pour ses bonnes ac tions. Je l’ai
interrogée plusieurs fois sur la route, elle s’obstine à ne me rien répondre. Mais, quoique je n’aie pas reçu ordre de la ménager plus que les
autres, je ne laisse pas d’avoir quelques égards pour elle, parce qu’il me semble qu’elle vaut un peu mieux que ses compagnes. Voilà un jeune
homme, ajouta l’archer qui pourrait vous instruire mieux que moi sur la cause de sa disgrâce ; il l’a suivie depuis Paris, sans cesser presque un
moment de pleurer. Il faut que ce soit son frère ou son amant. Je me tournai vers le coin de la chambre où ce jeune homme était assis. Il
paraissait enseveli dans une rêverie profonde. Je n’ai jamais vu de plus vive image de la douleur. Il était mis fort 14 simplement ; mais on
distingue, au premier coup d’œil, un homme qui a de la naissance et de l’éducation. Je m’approchai de lui. Il se leva ; et je découvris dans ses
yeux, dans sa figure et dans tous ses mouvements, un air si fin et si noble que je me sentis porté naturellement à lui vouloir du bien. – Que je
ne vous trouble point, lui dis-je, en m’asseyant près de lui. Voulez-vous bien satisfaire la curiosité que j’ai de connaître cette belle personne,
qui ne me paraît point faite pour le triste état où je la vois ? Il me répondit honnêtement qu’il ne pouvait m’apprendre qui elle était sans se
faire connaître lui-même, et qu’il avait de fortes raisons pour souhaiter de demeurer inconnu. – Je puis vous dire, néanmoins, ce que ces
misérables n’ignorent point, continua-t-il en montrant les archers, c’est que je l’aime avec une passion si violente qu’elle me rend le plus
infortuné de tous les hommes.
Mme Bovary Flaubert (Rencontre à l’hôtel)
Elle tournait une rue ; elle le reconnaissait à sa chevelure frisée qui s’échappait de son chapeau. Léon, sur le trottoir,
continuait à marcher. Elle le suivait jusqu’à l’hôtel ; il montait, il ouvrait la porte, il entrait... Quelle étreinte ! Puis les
paroles, après les baisers, se précipitaient. On se racontait les chagrins de la semaine, les pressentiments, les inquiétudes
pour les lettres ; mais à présent tout s’oubliait, et ils se regardaient face à face, avec des rires de volupté et des
appellations de tendresse. Le lit était un grand lit d’acajou en forme de nacelle. Les rideaux de levantine rouge, qui
descendaient du plafond, se cintraient trop bas vers le chevet évasé, – et rien au monde n’était beau comme sa tête brune
et sa peau blanche se 541 détachant sur cette couleur pourpre, quand, par un geste de pudeur, elle fermait ses deux bras
nus, en se cachant la figure dans les mains. Le tiède appartement, avec son tapis discret, ses ornements folâtres et sa
lumière tranquille, semblait tout commode pour les intimités de la passion. Les bâtons se terminant en flèche, les patères
de cuivre et les grosses boules de chenets reluisaient tout à coup, si le soleil entrait. Il y avait sur la cheminée, entre les
candélabres, deux de ces grandes coquilles roses où l’on entend le bruit de la mer quand on les applique à son oreille.
Comme ils aimaient cette bonne chambre pleine de gaieté, malgré sa splendeur un peu fanée ! Ils retrouvaient toujours
les meubles à leur place, et parfois des épingles à cheveux qu’elle avait oubliées, l’autre jeudi, sous le socle de la pendule.
Ils déjeunaient au coin du feu, sur un petit guéridon incrusté de palissandre. Emma découpait, lui mettait les morceaux
dans son assiette en débitant toutes sortes de chatteries ; et elle riait d’un rire sonore et libertin quand la 542 mousse du
vin de Champagne débordait du verre léger sur les bagues de ses doigts. Ils étaient si complètement perdus en la
possession d’euxmêmes, qu’ils se croyaient là dans leur maison particulière, et devant y vivre jusqu’à la mort, comme
deux éternels jeunes époux. Ils disaient : notre chambre, notre tapis, nos fauteuils, même elle disait : mes pantoufles, un
cadeau de Léon, une fantaisie qu’elle avait eue. C’étaient des pantoufles en satin rose, bordées de cygne. Quand elle
s’asseyait sur ses genoux, sa jambe, alors trop courte, pendait en l’air ; et la mignarde chaussure, qui n’avait pas de
quartier, tenait seulement par les orteils à son pied nu. Il savourait pour la première fois l’inexprimable délicatesse des
élégances féminines. Jamais il n’avait rencontré cette grâce de langage, cette réserve du vêtement, ces poses de colombe
assoupie. Il admirait l’exaltation de son âme et les dentelles de sa jupe. D’ailleurs, n’était-ce pas une femme du monde, et
une femme mariée ! une vraie maîtresse enfin ? Par la diversité de son humeur, tour à tour mystique ou joyeuse,
babillarde, taciturne, 543 emportée, nonchalante, elle allait rappelant en lui mille désirs, évoquant des instincts ou des
réminiscences. Elle était l’amoureuse de tous les romans, l’héroïne de tous les drames, le vague elle de tous les volumes
de vers.
Stendhal; Chartreuse de Parme; partie II, chapitre XVIII
Il courut aux fenêtres ; la vue qu’on avait de ces fenêtres grillées était sublime : un seul petit coin de
l’horizon était caché, vers le nord-est, par le toit en galerie du joli palais du gouverneur, qui n’avait que
deux étages ; le rez-de-chaussée était occupé par les bureaux de l’état-major ; et d’abord les yeux de
Fabrice furent attirés vers une des fenêtres du second étage, où se trouvaient, dans de jolies cages, une
grande quantité d’oiseaux de toute sorte.
Fabrice s’amusait à les entendre chanter, et à les voir saluer les derniers rayons du crépuscule du soir,
tandis que les geôliers s’agitaient autour de lui. Cette fenêtre de la volière n’était pas à plus de vingt-cinq
pieds de l’une des siennes, et se trouvait à cinq ou six pieds en contrebas, de façon qu’il plongeait sur les
oiseaux.
Il y avait lune ce jour-là, et au moment où Fabrice entrait dans sa prison, elle se levait majestueusement
à l’horizon à droite, au-dessus de la chaîne des Alpes, vers Trévise. Il n’était que huit heures et demie du
soir, et à l’autre extrémité de l’horizon, au couchant, un brillant crépuscule rouge orangé dessinait
parfaitement les contours du mont Viso et des autres pics des Alpes qui remontent de Nice vers le mont
Cenis et Turin ; sans songer autrement à son malheur, Fabrice fut ému et ravi par ce spectacle sublime.
« C’est donc dans ce monde ravissant que vit Clélia Conti ! avec son âme pensive et sérieuse, elle doit
jouir de cette vue plus qu’un autre ; on est ici comme dans des montagnes solitaires à cent lieues de
Parme. » Ce ne fut qu’après avoir passé plus de deux heures à la fenêtre, admirant cet horizon qui parlait
à son âme, et souvent aussi arrêtant sa vue sur le joli palais du gouverneur que Fabrice s’écria tout à coup
: « Mais ceci est-il une prison ? est-ce là ce que j’ai tant redouté ? » Au lieu d’apercevoir à chaque pas des
désagréments et des motifs d’aigreur, notre héros se laissait charmer par les douceurs de la prison. »
Madame Bovary - de Flaubert Partie 2 chapitre 12 1857
Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis huit jours vers un pays
nouveau, d'où ils ne reviendraient plus. Ils allaient, ils allaient, les bras enlacés, sans
parler. Souvent, du haut d'une montagne, ils apercevaient tout à coup quelque cité
splendide avec des dômes, des ponts, des navires, des forêts de citronniers et des
cathédrales de marbre blanc, dont les clochers aigus portaient des nids de cigognes.
On marchait au pas, à cause des grandes dalles, et il y avait par terre des bouquets de
fleurs que vous offraient des femmes habillées en corset rouge. On entendait sonner
des cloches, hennir les mulets, avec le murmure des guitares et le bruit des fontaines,
dont la vapeur s'envolant rafraîchissait des tas de fruits, disposés en pyramide au pied
des statues pâles, qui souriaient sous les jets d'eau. Et puis ils arrivaient, un soir, dans
un village de pêcheurs, où des filets bruns séchaient au vent, le long de la falaise et des
cabanes. C'est là qu'ils s'arrêteraient pour vivre ; ils habiteraient une maison basse, à
toit plat, ombragée d'un palmier, au fond d'un golfe, au bord de la mer. Ils se
promèneraient en gondole, ils se balanceraient en hamac ; et leur existence serait
facile et large comme leurs vêtements de soie, toute chaude et étoilée comme les nuits
douces qu'ils contempleraient. Cependant, sur l'immensité de cet avenir qu'elle se
faisait apparaître, rien de particulier ne surgissait ; les jours, tous magnifiques, se
ressemblaient comme des flots ; et cela se balançait à l'horizon, infini, harmonieux,
bleuâtre et couvert de soleil. Mais l'enfant se mettait à tousser dans son berceau, ou
bien Bovary ronflait plus fort, et Emma ne s'endormait que le matin, quand l'aube
blanchissait les carreaux et que déjà le petit Justin, sur la place, ouvrait les auvents de
la pharmacie.
L’étranger, Albert camus
L’après-midi, les grands ventilateurs brassaient toujours l’air épais de la salle et les petits
éventails multicolores des jurés s’agitaient tous dans le même sens. La plaidoirie de mon
avocat me semblait ne devoir jamais finir. À un moment donné, cependant, je l’ai écouté
parce qu’il disait : « Il est vrai que j’ai tué. » Puis il a continué sur ce ton, disant « je »
chaque fois qu’il parlait de moi. J’étais très étonné. Je me suis penché vers un gendarme
et je lui ai demandé pourquoi. Il m’a dit de me taire et, après un moment, il a ajouté : «
Tous les avocats font ça. » Moi, j’ai pensé que c’était m’écarter encore de l’affaire, me
réduire à zéro et, en un certain sens, se substituer à moi. Mais je crois que j’étais déjà très
loin de cette salle d’audience. D’ailleurs, mon avocat m’a semblé ridicule. Il a plaidé la
provocation très rapidement et puis lui aussi a parlé de mon âme. Mais il m’a paru qu’il
avait beaucoup moins de talent que le procureur. « Moi aussi, a-t-il dit, je me suis penché
sur cette âme, mais, contrairement à l’éminent représentant du ministère public, j’ai
trouvé quelque chose et je puis dire que j’y ai lu à livre ouvert. » Il y avait lu que j’étais un
honnête homme, un travailleur régulier, infatigable, fidèle à la maison qui l’employait,
aimé de tous et compatissant aux misères d’autrui. Pour lui, j’étais un fils modèle qui avait
soutenu sa mère aussi longtemps qu’il l’avait pu. Finalement j’avais espéré qu’une maison
de retraite donnerait à la vieille femme le confort que mes moyens ne me permettaient
pas de lui procurer. « Je m’étonne, Messieurs, a-t-il ajouté, qu’on ait mené si grand bruit
autour de cet asile.
Car enfin, s’il fallait donner une preuve de l’utilité et de la grandeur de ces institutions, il
faudrait bien dire que c’est l’État lui-même qui les subventionne. » Seulement, il n’a pas
parlé de l’enterrement et j’ai senti que cela manquait dans sa plaidoirie. Mais à cause de
toutes ces longues phrases, de toutes ces journées et ces heures interminables pendant
lesquelles on avait parlé de mon âme, j’ai eu l’impression que tout devenait comme une
eau incolore où je trouvais le vertige. À la fin, je me souviens seulement que, de la rue et à
travers tout l’espace des salles et des prétoires, pendant que mon avocat continuait à
parler, la trompette d’un marchand de glace a résonné jusqu’à moi. J’ai été assailli des
souvenirs d’une vie qui ne m’appartenait plus, mais où j’avais trouvé les plus pauvres et les
plus tenaces de mes joies : des odeurs d’été, le quartier que j’aimais, un certain ciel du soir,
le rire et les robes de Marie.