Simone
de Beauvoir
La Femme indépendante
Simone de Beauvoir
La Femme
indépendante
Extraits du Deuxième Sexe
ÉDITION ÉTABLIE ET PRÉSENTÉE
PAR MARTINE REID
Gallimard
©þÉditions Gallimard, 1949, renouvelé en 1976.
©þÉditions Gallimard, 2008, pour la présente édition.
PRÉS ENTATI ON
Pour Gisèle Halimi
De mai à juillet 1948, la revue Les Temps modernes,
dirigée par Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir,
publie trois extraits d’un «þouvrage à paraître sur la si-
tuation de la femmeþ» et ayant pour titre général «þLa
femme et les mythesþ». Ils appartiennent à la troisième
partie du premier volume du Deuxième Sexe et portent
sur la manière dont Montherlant, Claudel et Breton
ont représenté les femmes dans leurs romans. L’ana-
lyse est sévère, le ton cinglant, et les critiques, souvent
virulentes, ne se font pas attendre. À l’écrivain améri-
cain Nelson Algren, avec lequel elle est alors liée de-
puis une année, Simone de Beauvoir écrit le 3þaoûtþ:
«þ[Le Deuxième Sexe] est un gros et long ouvrage, qui
demandera encore une année au moins, je veux qu’il
soit vraiment bon […]. J’entends dire, ce qui me fait
plaisir, que la partie publiée dans Les Temps modernes a
rendu plusieurs hommes fous furieuxþ; il s’agit d’un
chapitre consacré aux mythes aberrants que les hom-
mes chérissent à propos des femmes, et à la poésie to-
carde qu’ils fabriquent à leur sujet. Ils semblent avoir
été atteints au point sensible.þ»
«þLe premier volume fut achevé au cours de l’automne,
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se souvient Simone de Beauvoir dans La Force des
choses, et je décidai de le porter tout de suite à Galli-
mard. Comme l’appelerþ? J’y rêvai longtemps avec Sar-
tre. […] Je pensais à L’Autre, La Secondeþ: ça avait déjà
servi. Un soir, dans ma chambre, nous avons passé des
heures à jeter des mots, Sartre, Bost et moi. Je suggé-
raiþ: L’Autre sexeþ? non. Bost proposaþ: Le Deuxième Sexe
et réflexion faite, cela convenait tout à fait. Je me mis
alors à travailler d’arrache-pied au tome deux.þ»
À partir de mai de l’année suivante, Les Temps mo-
dernes publie trois nouveaux extraits, «þL’initiation
sexuelle de la femmeþ», «þLa lesbienneþ» et «þLa mater-
nitéþ». Il s’agit cette fois de chapitres appartenant au
second volume du Deuxième Sexe, les deux premiers
dans la partie intitulée «þFormationþ», le troisième dans
la partie «þSituationþ». Journaliste au Figaro, particuliè-
rement outré des propos sur la sexualité tenus par
Simone de Beauvoir, François Mauriac lance aussitôt
une enquête sur «þle prétendu message de Saint-Ger-
main-des-Présþ» et attend des «þjeunes intellectuels et
écrivainsþ» le plus complet désaveu des mouvements
surréaliste et existentialiste dont il prétend retrouver
l’influence dans l’ouvrage de Simone de Beauvoir. Les
réponses ne tardent pas à venir, et l’écrivain catholi-
que, à sa grande surprise sans doute, n’y trouve pas la
condamnation unanime qu’il attendait. Les auteurs ap-
portent à la question des réponses plutôt nuancées, qui
prouvent assez, n’en déplaise à Mauriac, qu’une évolu-
tion inéluctable est en marche dans la France d’après-
guerre, une évolution dans les mœurs et les mentali-
tés, dans les rapports entre les hommes et les femmes.
En juinþ1949, le premier tome du Deuxième Sexe,
sous-titré «þLes faits et les mythesþ», paraît aux édi-
tions Gallimard (nom de l’auteur en capitales noires
sur la couverture ivoire, titre en capitales rouges). Il
porte une bande ornée d’une photo de Simone de
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Beauvoir et de Jean-Paul Sartre au Flore, accompa-
gnée de la mention «þLa femme cette inconnueþ». Le
livre est dédié à Jacques Bostþ; la dédicace est suivie de
citations de Pythagore et de Poullain de la Barre, l’un
des premiers à avoir, au XVIIeþsiècle, plaidé l’égalité des
sexes. Vingt-deux mille exemplaires sont vendus dès la
première semaine tandis que la critique se déchaîne.
En août, Paris-Match publie des extraits du deuxième
volume dans ses numéros du 6 et du 13þaoûtþ: «þUne
femme appelle les femmes à la libertéþ», proclame
l’hebdomadaire. Ce volume, sous-titré «þL’expérience
vécueþ», est publié en novembre. Il porte en épigraphe
deux citations, l’une de Kierkegaard, l’autre de Sartre.
«þOn ne naît pas femmeþ: on le devient, lit-on aux pre-
mières lignes du premier chapitre. Aucun destin biolo-
gique, psychique, économique ne définit la figure que
revêt au sein de la société la femelle humaineþ; c’est
l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit in-
termédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de
féminin.þ» Désormais, il ne s’agit plus seulement d’évo-
quer des faits et de soumettre à l’analyse quelques
formes de mythification littéraire, mais de frapper au
cœur l’édifice des représentations collectives. Mille fois
répétée ensuite, dans toutes les langues, la phrase sert
de pierre angulaire à la pensée féministe de la seconde
moitié du XXeþsiècle, et ce qu’elle énonce participe
d’une véritable révolution conceptuelle.
En 1949, Simone de Beauvoir a quarante et un ans.
Un mot sans doute résume son existence à ce jour, et
pour longtemps encoreþ: liberté. Dans la somme auto-
biographique grâce à laquelle, à partir des annéesþ60,
elle ressuscite le passé avec une rare franchise, la no-
tion se fait entendre dès l’adolescence, sur le mode
d’une pulsion profonde, irrépressible. En apparence, le
destin d’une jeune fille de la bourgeoisie parisienne
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des annéesþ20 semble tout tracéþ: le mariage et la ma-
ternité l’«þélèverontþ» au rang d’épouse puis de mèreþ;
la société n’attend rien d’autre d’elle. Si par hasard elle
est instruite, si elle aime l’étude au point de songer à
quelque métier, elle sentira très vite qu’il est des sacri-
fices nécessairesþ: elle abandonnera ses projets de car-
rière pour être tout entière à sa famille. C’est ce que
prêchent les romans de Colette Yver que le père de Si-
mone de Beauvoir apprécie tantþ; c’est aussi ce que
l’adolescente refuse fermement. Elle ne sera pas «þmé-
nagèreþ», elle sera maîtresse de sa vie. Le combat se
place d’abord sur le terrain individuel. Il s’agit d’exis-
ter pour soi, de rompre avec les modèles existants, de
se retrouver libre de disposer de sa vie. Commentþ? En
acquérant une autonomie financière et intellectuelle,
en faisant des études afin de disposer d’un métier vé-
ritable. C’est de ses facultés propres que Simone de
Beauvoir attend la libération — non sans peine. Dans
sa famille, comme dans des milliers d’autres, tout est
objet de puissants a priori et d’âpres discussionsþ: les
livres que l’on peut lire, les amies que l’on peut fré-
quenter, les jeunes gens avec lesquels il est permis
de sortir, les études qu’il est imaginable de faire.
L’adolescente tient bon (sans tout maîtriser), décide
qu’elle sera professeur (métier féminin), puis qu’elle
passera l’agrégation de philosophie (geste nettement
plus audacieux).
Une fois l’autonomie intellectuelle acquise (par l’ob-
tention d’une agrégation de philosophie), une fois nan-
tie d’un métier, donc d’un salaire, il reste à Simone de
Beauvoir à construire une véritable indépendance dans
le domaine affectif. La tâche est moins simple qu’il n’y
paraît. Passe encore d’être un bas-bleu (après tout, le
phénomène existe depuis un bon siècle au moins),
mais un bas-bleu émancipéþ! Avec Jean-Paul Sartre,
rencontré en juillet 1929, le «þcontratþ» assurant la liberté
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de chacun se met en place assez facilementþ: il est en-
tendu que l’affection qui les unit est «þnécessaireþ»,
mais qu’elle n’exclut pas les amours «þcontingentesþ»,
de part et d’autre. De mariage il n’est pas seulement
question, ni même de cohabitation (les contraintes
ménagères risqueraient très vite de créer quelque dé-
pendance)þ; de maternité moins encoreþ: un projet, le
seul qui vaille la peine d’un point de vue intellectuel et
existentiel, s’est en effet précisé. «þDeux préoccupa-
tions ont dominé [ma jeunesse], écrit Simone de Beau-
voir dans La Force de l’âgeþ: vivre, et réaliser ma
vocation encore abstraite d’écrivain, c’est-à-dire trou-
ver le point d’insertion de la littérature dans ma vie.þ»
À ce stade, la lucidité est remarquable, la détermina-
tion aussiþ; toutefois, Simone de Beauvoir n’a encore
travaillé que pour elle-même. Elle n’en fait pas mystère
dans son autobiographie, longtemps la politique l’inté-
resse peu, l’histoire ne semble pas la concernerþ; sa cons-
cience «þsocialeþ» consiste en une solidarité de principe
avec ceux qu’occupe quelque cause juste. «þÀ partir de
1939, tout changea.þ» D’un coup, l’histoire impose sa
présence brutale, les choix politiques cessent d’être de
vains mots, l’exercice de la littérature prend un carac-
tère de nécessité véritable. «þLa littérature apparaît
lorsque quelque chose dans la vie se dérègle, note-t-elle
encore dans La Force de l’âgeþ; pour écrire […], la pre-
mière condition, c’est que la réalité cesse d’aller de soiþ;
alors seulement on est capable de la voir et de la don-
ner à voir.þ» Ce n’est pas la seule évidence qui s’im-
pose. Tandis que le cercle de ses fréquentations
s’agrandit, le sentiment d’une «þconditionþ» commune
aux femmes, dont elles-mêmes, le plus souvent, tirent
parti autant qu’elles la subissent, se précise. «þSur bien
des points, j’avais réalisé combien, avant la guerre,
j’avais péché par abstraction […], je ne m’étais pas avi-
sée qu’il y eût une condition féminineþ», avouera-t-elle.
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La guerre et le début des annéesþ40 constituent pour
Simone de Beauvoir un moment capitalþ: il marque le
passage d’un souci de liberté individuelle à une prise
de conscience qui s’inscrit cette fois dans une perspec-
tive collective, il précipite une entrée en littérature où,
entre essai philosophique et fiction, volonté de se dire
et recherches formelles originales, la compagne de Sar-
tre continue, avec lui, de chercher sa voie. Les débuts
littéraires sont sans doute marqués davantage par des
tentatives de type expérimental que par de véritables
réussites. La modestie de l’écrivain, le sens critique aigu
dont elle ne se départ guère lui feront plus tard juger
(trop) sévèrement ce premier temps de son œuvre où
elle tente notamment, à la suite de Virginia Woolf
mais aussi des grands romanciers américains, Heming-
way, Melville ou Faulkner, de décrire le monde du point
de vue, subjectif, du personnage. Le recueil de nouvelles,
Anne ou quand prime le spirituel, ne trouve pas éditeurþ;
le second roman, L’Invitée, à caractère philosophique,
rencontre un vrai succès en 1943þ; réflexion de nature
métaphysique et politique sur la Résistance, Le Sang
des autres ne connaît guère qu’un succès d’estime,
comme Tous les hommes sont mortels. Juste après la
guerre, poussée par Sartre, Simone de Beauvoir s’es-
saie au théâtre avec Les Bouches inutiles, mais la pièce
est un échec. Après deux essais, Pyrrhus et Cinéas et
Pour une morale de l’ambiguïté, le récit de son voyage
en Amérique, publié en 1948, se voit en revanche bien
accueilli.
Entre-temps, dès 1946, Simone de Beauvoir a com-
mencé à considérer un livre sur cette «þcondition fémi-
nineþ» dont elle a pris conscience brutalement et sur
laquelle elle entend se prononcer, mue par un senti-
ment d’urgence. À l’œuvre partout, la domination de
l’homme sur la femme doit être analysée, critiquée, dé-
busquée là où elle se manifeste, pensée sous toutes ses
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formes, de toutes sortes de points de vue. La biologie,
l’histoire, la philosophie, la pensée politique, l’anthro-
pologie sont convoquées pour mettre cette domination
en procès, d’autant que sa parenté avec la situation de
l’ouvrier, ou celle du Noir américain, apparaît évidente
— la comparaison sera souvent reprise. Dans cette
perspective, il s’agira de comprendre ce qui se passe,
puis d’inviter au changementþ; il s’agira encore d’ana-
lyser les motifs et circonstances de la dépendance
avant d’appeler à l’indépendance. C’est le titre du der-
nier chapitre, que nous avons choisi de reproduire, et il
n’étonne pasþ: Le Deuxième Sexe est (également) une
belle leçon de liberté donnée par une femme libre, aussi
libre de corps et d’esprit que le permet une époque
donnée, que l’autorise une conscience engagée dans
un processus de critique active à l’égard de son temps.
Il est des livres qui arrivent à point nomméþ: ils
constituent un précipité des idées de leur temps tout
en ouvrant des horizons parfaitement nouveauxþ; ils
nomment ce qui se trouve communément partagé, mais
ils appellent à sa mise en examen, puis à son dépasse-
mentþ; leurs auteurs rendent compte d’observations
précises, mais ils sont également capables de créer les
outils conceptuels qui vont servir à critiquer ce dont
ils ont fait le constat. Le Deuxième Sexe est de ceux-là.
Tout dans la démarche de Simone de Beauvoir qui
vient d’être évoquée, dans son parcours à la fois hasar-
deux et déterminé, y conduit comme naturellementþ:
«þ[…] voulant parler de moi, je m’avisai qu’il me fallait
décrire la condition féminine. […] Je tentai de mettre
de l’ordre dans le tableau, à première vue incohérent,
qui s’offrit à moiþ: en tout cas l’homme se posait
comme le Sujet et considérait la femme comme un
objet, comme l’Autre. […] Je m’étais mise à regarder
les femmes et j’allais de surprise en surprise. C’est
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étrange et c’est stimulant de découvrir soudain, à qua-
rante ans, un aspect du monde qui crève les yeux et
qu’on ne voyait pas.þ»
Simone de Beauvoir formule en philosophe le rap-
port qui structure depuis des millénaires la relation
entre l’homme et la femmeþ: l’homme voit, la femme
est vueþ; l’homme est sujet, la femme est objet, autre,
seconde, irrémédiablementþ; l’homme est culture, la
femme est nature, prisonnière de sa condition physio-
logique, de ce ventre qui l’assujettit à son destin, la
maternité. Tout au long de l’histoire sans doute, avec
un entêtement surprenant, des voix de femmes se
sont élevées pour protester contre cette condition que
crée sa domination, mais aussi pour revendiquer des
droits, civils et politiques. Très vite en butte aux résis-
tances du milieu littéraire, les femmes auteurs en par-
ticulier ont été soucieuses d’interroger les relations entre
les hommes et les femmes dans leurs romans, quand
elles n’ont pas appelé à l’égalité dans des articles, des
pamphlets, des essais. Marie de Gournay, Olympe de
Gouges, Mmeþde Genlis ou George Sand sont au nom-
bre de celles-ci, soutenues d’ailleurs dans leurs reven-
dications par un Poullain de la Barre, un Condorcet
ou un Saint-Simon. Ce n’est toutefois pas l’histoire de
ce proto-féminisme qui intéresse Simone de Beauvoir,
ou encore le bilan des revendications sociales et politi-
ques qui ont marqué la première moitié du XXeþsiècle.
La radicalité de son propos repose sur une conviction
d’ordre existentialisteþ: l’existence précède l’essenceþ;
dans cette perspective, il n’y a pas de «þnatureþ» fémi-
nine, se référer à quelque «þessenceþ» du féminin n’a
pas de sens. Critique des discours existants (biologie,
psychanalyse, matérialisme historique), critique de
l’histoire qui montre que «þles hommes ont toujours
détenu tous les pouvoirs concretsþ», critique des repré-
sentations en littérature (ces fameux «þmythesþ» véhi-
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culant des images contradictoires, celles de la maman
et de la putain, de la sainte et de la garce, de la femme
sublime et de la femme damnée), critique des «þâgesþ»
de la femme, à commencer par son enfance, son adoles-
cence et son initiation sexuelle, critique des attitudes
adoptées et dans lesquelles elle s’aliène (le narcissisme,
l’amour, le mysticisme), appel enfin à l’affranchisse-
ment, à l’indépendance, accompagnée du souhait de
voir un jour régner non une égalité dans la différence,
alibi facile, refrain d’un autre âge, mais une égalité vé-
ritable, ontologique, constituent les étapes marquantes
d’un livre parfaitement neuf, animé d’une pensée réso-
lument antinaturaliste.
La force du Deuxième Sexe consiste à dénoncer le
caractère sociohistorique attaché à la notion de
«þfemmeþ» (de ce point de vue, elle annonce la notion
de «þgenreþ», ainsi que l’a rappelé Françoise Héritier)
et à dégager cette dernière de toute réduction à quel-
que nature supposée. L’originalité du livre tient à l’am-
bition d’interroger aussi bien les sciences humaines
que la littérature, puis de faire du «þdevenir femmeþ»,
de l’enfance à la vieillesse, un objet de réflexion à part
entière, dans une perspective empruntée à la phéno-
ménologie. Le courage d’un tel ouvrage, dans lequel
l’auteur s’implique en personne (ce qui ne manquera
pas de choquer), repose sur le fait de n’avoir pas hésité
à appliquer aux femmes elles-mêmes, «þmoitié victi-
mes, moitié complicesþ», comme le rappelle le mot de
Sartre qui sert d’épigraphe au second volume, le re-
gard critique qui avait été porté ailleurs, c’est-à-dire de
dénoncer la connivence qui les lie volontiers à qui les
domine. On comprend que Le Deuxième Sexe ait pu
(beaucoup) déplaire, aux lecteurs de droite comme
de gauche, aux hommes comme aux femmes. Sans
doute, quelque soixante ans après, porte-t-il la marque
du tempsþ: il rencontre notamment les limites de la
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philosophie qui le sous-tend comme celles de la pen-
sée politique qui le nourrit. Pour autant, son caractère
séminal ne peut se trouver diminué, ou son influence,
absolument considérable, déniée. Dès sa parution, Le
Deuxième Sexe est traduit dans plusieurs dizaines de
languesþ; aux États-Unis, Betty Friedan en fait le fer de
lance du combat féministe pour l’égalité et la parité, et
il en va de même dans à peu près tous les pays d’Eu-
rope, avant l’Amérique latine et l’Asie. Par ailleurs, Si-
mone de Beauvoir a elle-même peu à peu modifié ses
vues, d’abord en abandonnant l’idée d’une révolution
purement politique au profit de l’idée d’un combat
spécifique des femmes pour une amélioration de leur
condition (c’est en ceci qu’elle est devenue féministe,
ainsi qu’elle l’a expliqué plus tard), ensuite en criti-
quant ses analyses, trop peu matérialistes à ses yeux,
mais sans pour autant renier ses thèses de départ.
Le Deuxième Sexe a imprégné si continûment et pro-
fondément la pensée du féminin et du féminisme à
partir de 1949 qu’on s’étonne parfois, à le relire, des
résistances qu’il a pu rencontrer. C’est que les idées
qu’il défend sont passées dans les faits, qu’elles ont
cheminé dans les têtes, qu’elles se sont, jusqu’à un cer-
tain point, accomplies. À la mort de Simone de Beau-
voir en 1986, Élisabeth Badinter devait lui consacrer
un article dans Le Nouvel Observateur. Intitulé «þFran-
çaises, vous lui devez toutþ!þ», il rappelait l’impact
intellectuel de l’un des textes les plus importants de la
seconde moitié du XXeþsiècle. Les Françaises, assuré-
ment, lui doivent bien des choses, mais elles ne sont pas
les seulesþ: grâce à Simone de Beauvoir, la fameuse
«þcondition féminineþ», universellement partagée, se
trouve à jamais changée.
MARTINE REID
NOTE SUR LE TEXTE
Publié chez Gallimard en 1949, Le Deuxième Sexe
compte deux volumes et un total de 972þpages. Nous avons
choisi de reproduire l’introduction du premier volume
(p.þ11-32) ainsi que le chapitreþXIV, «þLa femme indépen-
danteþ» (p.þ521-559), et les pages finales du second vo-
lume (p.þ560-577). Les notes de l’auteur sont appelées par
astérisqueþ; les notes de l’éditrice, appelées en chiffres ara-
bes, figurent en fin de volume. Le texte est également dis-
ponible dans la collection Folio essais (nosþ37 et 38).
Je remercie Sylvie Le Bon de Beauvoir d’avoir autorisé
la reproduction partielle de l’ouvrage et d’avoir bien voulu
relire les propos qui l’accompagnent.
LA FEMME INDÉPENDANTE
Introduction
J’ai longtemps hésité à écrire un livre sur la femme.
Le sujet est irritant, surtout pour les femmesþ; et il
n’est pas neuf. La querelle du féminisme a fait couler
assez d’encre, à présent elle est à peu près closeþ: n’en
parlons plus. On en parle encore cependant. Et il ne
semble pas que les volumineuses sottises débitées pen-
dant ce dernier siècle aient beaucoup éclairé le pro-
blème. D’ailleurs y a-t-il un problèmeþ? Et quel est-ilþ?
Y a-t-il même des femmesþ? Certes la théorie de l’éter-
nel féminin compte encore des adeptesþ; ils chucho-
tentþ: «þMême en Russie, elles restent bien femmesþ»þ;
mais d’autres gens bien informés — et les mêmes aussi
quelquefois — soupirentþ: «þLa femme se perd, la
femme est perdue.þ» On ne sait plus bien s’il existe en-
core des femmes, s’il en existera toujours, s’il faut ou
non le souhaiter, quelle place elles occupent en ce
monde, quelle place elles devraient y occuper. «þOù sont
les femmesþ?þ» demandait récemment un magazine in-
termittent *. Mais d’abordþ: qu’est-ce qu’une femmeþ?
«þTota mulier in uteroþ: c’est une matriceþ», dit l’un. Ce-
pendant parlant de certaines femmes, les connaisseurs
décrètentþ: «þCe ne sont pas des femmesþ» bien qu’elles
* Il est mort aujourd’hui, il s’appelait Franchise.
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aient un utérus comme les autres. Tout le monde s’ac-
corde à reconnaître qu’il y a dans l’espèce humaine des
femellesþ; elles constituent aujourd’hui comme autre-
fois à peu près la moitié de l’humanitéþ; et pourtant on
nous dit que «þla féminité est en périlþ»þ; on nous ex-
horteþ: «þSoyez femmes, restez femmes, devenez fem-
mes.þ» Tout être humain femelle n’est donc pas
nécessairement une femmeþ; il lui faut participer de
cette réalité mystérieuse et menacée qu’est la féminité.
Celle-ci est-elle sécrétée par les ovairesþ? ou figée au
fond d’un ciel platonicienþ? Suffit-il d’un jupon à frou-
frou pour la faire descendre sur terreþ? Bien que cer-
taines femmes s’efforcent avec zèle de l’incarner, le
modèle n’en a jamais été déposé. On la décrit volon-
tiers en termes vagues et miroitants qui semblent em-
pruntés au vocabulaire des voyantes. Au temps de
saintþThomas, elle apparaissait comme une essence
aussi sûrement définie que la vertu dormitive du pavot.
Mais le conceptualisme a perdu du terrainþ: les sciences
biologiques et sociales ne croient plus en l’existence
d’entités immuablement fixées qui définiraient des ca-
ractères donnés tels que ceux de la Femme, du Juif ou
du Noirþ; elles considèrent le caractère comme une
réaction secondaire à une situation. S’il n’y a plus
aujourd’hui de féminité, c’est qu’il n’y en a jamais eu.
Cela signifie-t-il que le mot «þfemmeþ» n’ait aucun con-
tenuþ? C’est ce qu’affirment vigoureusement les parti-
sans de la philosophie des lumières, du rationalisme, du
nominalismeþ: les femmes seraient seulement parmi les
êtres humains ceux qu’on désigne arbitrairement par
le mot «þfemmeþ»þ; en particulier les Américaines pen-
sent volontiers que la femme en tant que telle n’a plus
lieuþ; si une attardée se prend encore pour une femme,
ses amies lui conseillent de se faire psychanalyser
afin de se délivrer de cette obsession. À propos d’un
ouvrage, d’ailleurs fort agaçant, intitulé Modern Wo-
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