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Introduction à la Science Politique

La science politique est une discipline qui étudie le pouvoir et ses enjeux, se distinguant des jugements moraux des penseurs traditionnels. Les politistes doivent produire des connaissances scientifiques en utilisant des méthodes reconnues et en proposant des cadres théoriques pour comprendre les phénomènes politiques. L'institutionnalisation de la science politique en France a débuté avec la création de l'École libre des sciences politiques en 1871 et a été renforcée après 1945 avec la création d'instituts et d'associations dédiés.

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Introduction à la Science Politique

La science politique est une discipline qui étudie le pouvoir et ses enjeux, se distinguant des jugements moraux des penseurs traditionnels. Les politistes doivent produire des connaissances scientifiques en utilisant des méthodes reconnues et en proposant des cadres théoriques pour comprendre les phénomènes politiques. L'institutionnalisation de la science politique en France a débuté avec la création de l'École libre des sciences politiques en 1871 et a été renforcée après 1945 avec la création d'instituts et d'associations dédiés.

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science po

Introduction

Qu’est ce que la science politique ?

• Elle est assez proche de la philosophie politique car elle s’intéresse aux questions et aux enjeux
qui ont trait au pouvoir politique.

• On va avoir des penseurs politiques tel que Rousseau, Platon, Montesquieu et bien d’autres qui
vont se poser plusieurs questions tel que : « comment organiser au mieux la vie politique
e cacement »

• Mais la science politique ne se résume pas à cela, ces auteurs qui sont des penseurs
traditionnels ne ré échissent pas encore totalement en chercheurs du politique mais en
moraliste ils émettent des jugement éthique et moraux sur les phénomènes qu’ils étudient donc
ils émettent un jugement moral plutôt qu’une analyse scienti que de la réalité observée.

• « Comment organiser la vie en commun entre citoyens ? » pensée de Platon, ce type de


démarche débouche systématiquement sur des jugements de valeurs qui applique une
appréciation de manière subjective ( exemple : un auteur va préfère la démocratie a une
monarchie )

Qu’est ce qu’on demande à un chercheur en science politique ?

On lui demande de rendre compte des réalités observés, donc de produire des données ou des
connaissances à caractère scienti que qui vont pouvoir être analysés scienti quement a n
d’éclairer chacun sur ces phénomènes ( donc on ne lui demande pas de prendre position de
juger, de dire si une chose est juste ou injuste, on veut qu’il produise des connaissances
scienti que et de mieux comprendre aussi certain aspect du politique, de produire des
connaissances scienti que en prenant en compte di érents facteurs pour expliquer comment et
pourquoi une situation est régulé de tel ou tel manière )

Dé nition :

La politique : tout ce qui se rattache a la compétition pour le pouvoir

Le politique : c’est la régulation de con it divers et variés par un pouvoir généralement celui de
l’état qui dispose d’un monopole important « de l’exercice de la violence légitime » citation de
Max Weber

Le politiste : nom donné a un chercheur en science politique, il doit obéir a 3 obligations pour
produire de la science :

- 1ère obligation : essayé de séparer le plus radicalement possible le regard clinique, le regard
observateur, le regard objectif du jugement de valeur. Montesquieu va se poser cette question
qui va être formaliser par des auteurs important comme Weber, le concept important qu’utilise
Weber pour di érencier les deux c’est le concept de neutralité axiologique et développe ce
concept dans son ouvrage : Le savant et le politique de 1959 pour la traduction française. Le
savant et le politique ont 2 approches di érentes des politiques dans sa démarche de
chercheur lorsqu’il étudie un objet le chercheur ne doit pas prendre partie avec son objet
d’étude il doit au contraire prendre des distances, le professionnel de la politique qu’on peut
dé nir comme quelqu’un qui vie de par et d’autres pour la politique il en a fait son métier, les
professionnels de la politique n’ont pas cette distance ils sont constamment dans le jugement
moral et éthique dénoncent et approuvent certains phénomènes ils sont sans cesse dans
l’engagement donc ont constamment un positionnement éthique? On a une distinction entre le
savant et le politique, Pourquoi cette première obligation est plus di cile, de prendre de la
distance ? Car on est impliqué dans la société qu’on doit étudier, donc prise de distance
importante à réaliser pour être neutre ce qui est moins compliqué dans les sciences dures.

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- 2ème obligation : le politiste doit utiliser les méthodes et les techniques d’investigation qui sont
reconnus par les sciences sociales communes et formalisés par les sciences sociales. Quels
sont les méthodes et techniques communes aux science sociales qui permettent de produire de
la connaissance scienti ques ? exemple: les sondages, les statistiques, les manifestations sont
intéressantes d’un point de vue politique ( on peut s’intéresser au nombres de personnes, à la
dynamique de la manifestation, on essaye de comprend pourquoi on vient manifester en
interviewant les gens, pourquoi ils se mobilisent grâce aux pancartes, les messages qu’ils
veulent faire passer, la tranche d’âge, la violence a une place importante ou non, si la
manifestation est encadré ou non par un service d’ordre ? ), l’entretien pour avoir une idée plus
claire en demandant aux gens directement, le travail d’observations, les archives ( centre
d’archives dans tout les département et les archives nationales ) sont des mines d’information
exceptionnel pour comprendre certains phénomène politique, exemple : manifestation du 1er
mai on trouve des informations pour la comprendre en consultant les archives de presse de
l’époque (photographie, débat, prise de positions) déclaration des membres de la CGT, rapport
de renseignement généraux, ouvrages ou article publié par les grand syndicaliste de l’époque.
Toutes ces méthodes permettent avant tout d’obtenir des faits précis et exactes, quanti ables
sur les phénomène qu’on étudie mais qu’est ce qui distingue la science des autres moyens de
produire du savoir ? Car le scienti que sait de quoi il parle c’est son domaine, le chercheur
produit de la vérité contrairement aux journalistes par exemple, cette vérité est di cile à
acquérir, il faut analyser les informations scienti quement.

- 3ème obligation : Le chercheur doit proposer un cadre théorique conceptuel qui va permettre à
chacun de mieux comprendre les ressors, les logiques et les enjeux qu’on étudie. La théorie
c’est quoi ? C’est des hypothèses qui souvent été validés, fait qu’on confronte aux hypothèse
si les faits valident les hypothèse on peut formuler une théorie, on simpli e théoriquement la
réalité pour la rendre plus compréhensive et on ne retient que les phénomène signi catifs.
Cette recherche de construction de théorie permet de mettre en évidence certaines causalité
( exemple : dans l'ouest de la France on vote à gauche comment l’expliquer ? Lien avec les
catégories sociales ?… ) Les questions que se posent la science politique : exemple de
questions : Qu’est ce que le pouvoir ? Qu’est ce que l’état ? Qu’est ce que la violence d’ordre
politique ? Qu’est ce que la compétence politique ? Qu’est ce que la socialisation politique ?

Pierre Favre, politiste français ayant enseigné à Sciences Po Paris, a publié Naissance de la
science politique en France. Dans cet ouvrage, il se questionne sur l’émergence de la science
politique comme discipline scienti que à part entière. Comment est-elle devenue une discipline
reconnue, enseignée et institutionnalisée ?

Mais qu'est-ce qu'une discipline scienti que ?

Il s'agit d'une démarche et d'une méthode particulière, un raisonnement spéci que. C’est aussi
une communauté scienti que insérée dans des cadres institutionnels stables.

Alors, qu’est-ce qu’il faut pour qu’il y ait une communauté de spécialistes ?

Des universités, des revues, des ouvrages, des bibliothèques, des échanges entre chercheurs,
des séminaires, etc. Tous ces éléments contribuent à l’institutionnalisation d’une discipline.

Pour Pierre Favre, ce processus d'institutionnalisation commence à se dessiner à partir de 1871.


C’est cette année-là qu’est créée l’École libre des sciences politiques, ancêtre de Sciences Po
Paris. Cette école a été fondée par un journaliste libéral, Émile Boutmy (1835-1906), dans
l’objectif de former des hauts fonctionnaires. Ces derniers, après avoir acquis des connaissances
sur les phénomènes politiques, seraient mieux équipés pour gouverner la France.

Pourquoi cette initiative ? En 1871, la France subit une défaite contre la Prusse, suivie de
l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine. Boutmy estime qu’il est nécessaire de redresser la France
et de s’adapter à la montée en puissance des États-nations, à la colonisation, à l’émergence des
empires et à la bureaucratie moderne. Il considère que ces phénomènes doivent être étudiés
scienti quement a n de mieux gouverner.

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Cependant, la science politique ne se développe pas immédiatement après la création de l’École.


Certains professeurs, notamment ceux en droit public, voient d’un mauvais œil l’émergence de
cette discipline, craignant qu’elle ne devienne une concurrence. C’est pourquoi le développement
de la science politique sera freiné.

Il faut attendre 1945 pour que la discipline prenne réellement son envol. À cette date, Sciences Po
Paris se transforme en Institut d’Études Politiques (IEP). La même année, la Fondation nationale
des sciences politiques est créée. Son rôle est de gérer administrativement et nancièrement
Sciences Po, tout en favorisant la di usion de la science politique en France. La Fondation gère
également la bibliothèque de Sciences Po, la plus grande bibliothèque de science politique au
monde, contribuant ainsi à l’institutionnalisation de la discipline.

En 1945, de nouveaux Instituts d'Études Politiques (IEP) commencent à se créer, comme celui de
Strasbourg. En 1948, les sciences politiques se développent également en province, avec la
création d'IEP à Grenoble, Lyon, etc. Le dernier en date, en 2013, a été fondé à Saint-Germain-
en-Laye. En 1949, l'Association Française de Science Politique (AFSP) est créée. Elle soutient
l'organisation de séminaires, la publication d'ouvrages, et favorise l'échange entre politistes
français et étrangers. En 1951, la Revue Française de Science Politique est fondée, devenant la
publication la plus importante dans ce domaine et permettant la di usion du savoir politique. En
1954, la science politique commence à se di user dans les universités, et en 1956, le doctorat en
science politique est créé. En 1971, l’agrégation de science politique est instaurée, permettant de
devenir professeur de science politique (contrairement aux maîtres de conférences, qui
nécessitent seulement une thèse). En 1977, les premières maîtrises (master) de science politique
sont créées.

À travers tout cela, la science politique s'institutionnalise, ce qui permet à cette discipline de se
structurer et de se légitimer.

En France, des auteurs comme Raymond Aron, qui est sociologue de formation, vont
progressivement investir la discipline. Georges Balandier, anthropologue, et Maurice Duverger, qui
fonde le département de science politique à la Sorbonne (Panthéon-Paris 1) en 1969, vont
également jouer un rôle majeur. Duverger se concentre sur les partis politiques et la structuration
du système partisan sous la Ve République. Il analyse le système bipolaire (droite et gauche), qu'il
lie au mode de scrutin adopté par la Ve République : le scrutin majoritaire, qui favorise ce clivage.
Selon Duverger, un scrutin proportionnel représenterait tous les partis, conduisant à un
morcellement des résultats et à l'absence d'une majorité claire.

Duverger propose également une classi cation des régimes politiques. Selon lui, il existe
di érents types de régimes :

• Le régime parlementaire, dans lequel il existe une séparation souple des pouvoirs :
l'exécutif et le législatif sont liés, et l'un peut contraindre l'autre (par exemple, la censure
de l'Assemblée nationale).

• Le régime présidentiel, où la séparation des pouvoirs est stricte : l'exécutif n’a pas de
moyen de contraindre le législatif, et inversement (ex : les États-Unis, où le président ne
peut pas dissoudre le Congrès). Duverger quali e la Ve République de régime semi-
présidentiel ou présidentialiste. En e et, pendant de longues périodes, il existe une
majorité stable au sein de l'Assemblée nationale, ce qui réduit le recours à la motion de
censure et à la dissolution. Cependant, le président de la République détient des pouvoirs
considérables, notamment selon les articles 6, 8 et 16 de la Constitution.

Raymond Aron, quant à lui, s’intéresse aux relations internationales dès les années 1960,
notamment dans son ouvrage Paix et guerre entre les nations (1962). Il analyse la guerre comme
un moyen pour les États d'assurer leur survie ou d’étendre leur territoire, tout en prenant en
compte l’évolution des relations internationales entre États-nations.

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À partir des années 1970, les recherches en sociologie politique se développent avec des auteurs
comme Pierre Bourdieu, Raymond Boudon, Alain Touraine et Michel Crozier. Ces travaux vont
devenir une branche dominante de la science politique contemporaine.

Les sciences politiques se déclinent en quatre grandes sous-disciplines :

1. La théorie politique : Elle s’intéresse aux idées et concepts politiques, souvent en


analysant les grands penseurs de l’histoire (de Platon à Montesquieu). Elle explore aussi
des questions contemporaines, comme l'extrême gauche ou la laïcité, comme l'analyse
Philippe Raynaud dans ses ouvrages.

2. Les institutions politiques : Celles-ci étudient le contenu de la Constitution, mais aussi la


manière dont les acteurs politiques l’utilisent pour imposer des règles ou des
interprétations dans le champ politique (ex : JC Parodi). Les rituels institutionnels (comme
la passation de pouvoir ou les funérailles des présidents) font également partie de cette
analyse.

3. Les relations internationales : Bien que ce domaine soit moins développé en France
qu’en pays anglo-saxons, des chercheurs comme ceux du CERI à Sciences Po Paris y
contribuent. L’analyse des relations internationales dépasse la simple guerre entre États
pour inclure des acteurs non étatiques (ex : entreprises, groupes terroristes).

4. La sociologie politique : Elle s’intéresse aux interactions entre individus et institutions


politiques. Elle peut analyser des pratiques institutionnelles (comme le travail
parlementaire), mais aussi des discours politiques, notamment en termes de symbolique
et d'émotions (ex : les travaux de Philippe Braud sur les a ects en politique).

La sociologie politique analyse également les partis politiques, les syndicats, et les associations
humanitaires, tout en étudiant la professionnalisation du politique et l’impact des politiques
publiques sur la société. Par exemple, des études récentes sur la gestion de la crise du Covid-19
ont montré comment les mesures sanitaires ont perturbé le rapport au temps, à l'espace et aux
relations sociales.

Plan en 3 parties :

Le cadre du politique :

1. L’État
2. Idéologies et doctrines politiques
3. Régimes politiques

Les acteurs politiques :

1. Les citoyens
2. Les partis politiques
3. Les médias

La participation politique :

1. Le vote
2. Les autres modalités d'expressions politiques

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PARTIE 1 : LE CADRE DU POLITIQUE

CHAPITRE 1 : L’ÉTAT
Section 1 : Socio-histoire de l’état en France

I. L’avènement et la consolidation de l'État en France

Deux auteurs : Joseph Strayer et Norbert Elias

L'État français trouve ses racines dans la période féodale, comme le soulignent les historiens
Joseph Strayer et Norbert Elias. Selon Strayer, dans Les origines médiévales de l’État moderne
(1979), et Elias dans La dynamique de l’Occident (1975), la féodalité est caractérisée par une
faible institutionnalisation du pouvoir politique, entraînant une fragmentation du pouvoir en de
nombreuses seigneuries en concurrence. Cette division du pouvoir était instable et mouvante,
avec des seigneuries dont les frontières uctuaient constamment à cause de stratégies, mariages,
guerres et autres événements.

La période féodale est caractérisée par une faible institutionnalisation du pouvoir politique. Il y a
donc une forte fragmentation du pouvoir et une multitude de seigneuries qui sont en opposition,
en concurrence.
Il y a une faible stabilité du pouvoir. Les seigneuries qui s’opposent sont mouvantes, leurs
frontières uctuent.
Exemple : à cause de stratégies, mariages, guerres...
Strayer et Elias montrent qu’à partir d’une faible institutionnalisation et d’un pouvoir éparpillé, le
pouvoir est éclaté entre une multitude d’unités politiques qui s’opposent les unes aux autres.

L’État peut être considéré comme la résultante d’un autre processus (sur plusieurs siècles) de
concentration, de centralisation et de monopolisation par un centre politique des ressources
déterminantes du pouvoir. Ce centre politique va con squer ses ressources essentielles aux
di érentes seigneuries, il va les faire disparaître pour monopoliser ces ressources du pouvoir.
Selon Strayer et Elias, ce processus résulte de con its, de rivalités et d’alliances qui vont se livrer
au l du temps un nombre de plus en plus restreint de seigneuries. Cela pro te à l’État et
s’impose de manière hégémonique sur un territoire.

Au XIe siècle en France, il y a plusieurs centaines de seigneuries féodales qui se partagent le


pouvoir, et l'une d'entre elles, les Capétiens, veut resserrer son pouvoir sur le territoire dont ils
disposent (le duché de France - 987) depuis le sacre de Hugues Capet.
Hugues Capet est sacré roi de France, mais son domaine territorial est très petit.
Les Capétiens tentent de consolider leur pouvoir sur le territoire français, puis d’agrandir ce
territoire. Mais il y a d’autres prétendants, des rivaux.
Exemple : le duché de Gascogne, le duché d’Aquitaine, de Bretagne, etc.
Il y a donc de nombreux combats, con its, conquêtes, alliances. Les Capétiens et les autres
tentent de consolider leur pouvoir.
Ils y parviennent et veulent accroître leur domination en absorbant les autres maisons qui les
concurrencent. Plus la concurrence est forte, plus les unités de domination politiques qui
s’opposent deviennent grandes.
On peut alors dire que soit on s’agrandit et on absorbe les maisons rivales, soit on perd et on est
absorbé, on disparaît.

À la n du XIIe siècle, il ne reste que 16 grandes maisons, et au XIVe siècle, plus que 5 :

• La maison de France (le roi de France)


• La maison de Bretagne (duc de Bretagne)
• La maison de Flandres (comte de Flandres)
• La maison de Bourgogne (duc de Bourgogne)
• La maison d’Angleterre (duc d’Angleterre)

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À partir du règne de Louis XI (1483), il commence à faire tomber ses rivaux un à un, ce qui va
conduire le roi de France à disposer peu à peu du monopole absolu du pouvoir. Ce pouvoir va
être de plus en plus centralisé. Il va disposer seul des forces armées, prélever l’impôt, battre la
monnaie, juger, etc.
Ce processus est quasiment achevé en France sous François Ier (1515-1547). Cette lente
formation de l’État absolutiste se réalise par le renforcement du pouvoir royal, qui, au l du temps,
est parvenu à éliminer ses rivaux.
Ainsi, un centre politique (institutions de plus en plus centralisées) s’est constitué à partir d’une
situation initiale où le pouvoir était fragmenté.

Strayer et Elias disent que l’État résulte d’un long processus de monopolisation de certaines
ressources essentielles pour s’imposer politiquement sur un territoire. Ce processus de
monopolisation et de concentration de la domination politique s’est opéré surtout dans deux
domaines importants :

• Le monopole scal, qui va permettre au souverain, qui s’impose peu à peu, de centraliser
l’impôt et les taxes sociales (permettant au souverain de rétribuer ses serviteurs) =
monétarisation du lien (Elias).
• Le monopole militaire, qui concerne l’exercice de la violence légitime, le souverain
béné ciant peu à peu de l’exclusivité de la force militaire. Cela lui est utile pour faire la
guerre sur d’autres territoires et pour assurer des tâches de police interne sur le territoire
où il exerce son pouvoir. Il peut menacer de faire usage de cette force pour maintenir la
paix dans son territoire.

Elias constate que ces monopoles sont étroitement imbriqués : le monopole scal permet, au-
delà de rapporter de l’argent, de renforcer la force militaire du pays, tandis que le monopole
militaire et cette paci cation de la société permettent des rentrées d’argent régulières.
Ainsi, sous le règne de Louis XIV (1643-1715), se constitue une armée de plus en plus
professionnalisée et importante. Elle va devenir permanente à partir de 1726. La France est un
des premiers pays à nourrir, vêtir et payer l’État.
Pour mener à bien sa politique militaire (environ 300 000 hommes armés), l’État renforce ses
mécanismes de ponction scale et crée une administration spéciale dans la collecte des impôts.

Cette nouvelle forme de domination politique aura d’autres conséquences. En e et, le fait d’avoir
le monopole scal et militaire implique l’instauration d’une vaste bureaucratie. C’est ce que
Norbert Elias appelle la « socialisation du monopole étatique ».
L’objectif des luttes sociales est l’accès à l’appareil administratif a n de pro ter des postes de cet
appareil et des pro ts matériels et symboliques de cette administration.
Dans le même temps, les fonctionnaires se développent, diversi ent leurs tâches et se
spécialisent pour pouvoir gérer au mieux tel ou tel aspect du domaine royal.
En 1747, les premiers concours organisés par l’État pour sélectionner les ingénieurs des ponts et
chaussées.
L’État met en œuvre un recrutement particulier pour une formation spéci que pour ses ingénieurs.
Cela permet d’a rmer son monopole sur la construction des ponts, routes, canaux.
L’aménagement du territoire selon ses propres logiques.

Ainsi, l’administration s’autonomise du reste de la société : elle gouverne la société, mais elle s’en
détache.
C’est la naissance d’un pouvoir moderne, dépersonnalisé, anonyme, bureaucratique.

Par ailleurs, aux XVIIe et XVIIIe siècles, l’État ne se contente plus de récupérer l’impôt et le
monopole de la violence légitime.
Le triomphe de l’étatisme est très lié à la gure de Jean-Baptiste Colbert (1619-1683), contrôleur
des nances de Louis XIV.

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Ainsi, on crée :

• des manufactures :
exemple : les manufactures des Gobelins, encore visibles à Paris
- teinture, tapisserie pour le domaine royal
- le verre : exemple : la manufacture de Saint-Gobain, les glaces
- les armes, avec la manufacture de Saint-Étienne
- le règlement de la fabrication de certains produits : exemple : le savon de Marseille (leur
commercialisation)
- des subventions d’État
- la mise en place de tarifs douaniers protectionnistes (favorisant la vente de produits
fabriqués en France) = organe de presse d’État.

En 1631, se fait la création de La Gazette de France, qui, chaque vendredi, informe la population
sur la politique et la conduite du monarque et de son gouvernement.
L’État tente de s’ériger en France en moteur économique et culturel du pays.

L’État français, moteur économique et culturel du pays, sera surtout vrai après la n du XVIIIe
siècle, après la Révolution française, où l'État va s’attribuer le droit quasi exclusif de di user les
Lumières (philosophie), notamment avec l’école, qui devient une institution d’État au détriment de
l’Église.

L’État révolutionnaire, à partir de la loi du 12 décembre 1792, crée le corps des instituteurs pour
o rir l’enseignement primaire à tous, ce qui sera consolidé par l’État napoléonien, puis sous la IIIe
République.
L’État aura le monopole sur les universités et l’éducation secondaire.
L’État nomme un personnel qu’il recrute selon ses critères, qu’il rétribue selon un barème qu’il
détermine lui-même.
Exemple : combien sont payés les fonctionnaires (ancienneté, carrière, etc.)
Et un personnel qu’il contrôle selon des procédures qu’il xe lui-même. Par ailleurs, ce personnel,
à certaines époques, va aussi légitimer la grandeur de l’État, mais il est présenté comme neutre,
rationnel et juste.
Exemple : sous la IIIe République, les instituteurs sont surnommés les Hussards noirs de la
République (expression popularisée par l’écrivain Charles Péguy dans son essai L’argent, 1913).
Il décrit les instituteurs en pantalon et gilet noir qui vont défendre les valeurs de l’État, valeurs de
l’État laïc érigées comme valeurs suprêmes, au sein d’une école publique, où ils défendent la
grandeur de cet État. Cet État applique les lois de Jules Ferry (instruction obligatoire et gratuite =
instruire le peuple).
Cf. : Yves Déloye, La citoyenneté républicaine.

Il y a un processus agrant de monopolisation de plusieurs domaines pour asseoir l’autorité de


l’État sur un territoire de plus en plus large :

• usage de la force
• collecte de l’impôt
• mainmise sur l’enseignement, etc.

Mais il y a aussi un processus croissant d’institutionnalisation de l’État, de bureaucratisation,


d’interactionnisme d’État et d’autonomisation de l’État vis-à-vis de la société. Ce qui aura pour
conséquence le détachement de la société.
En 1945, la création de LENA (L’État forme lui-même les hauts fonctionnaires).

II. L’état social utopique : comment à partir du 19e siècle, on peut considérer l’état en France
comme un état social utopique ?

À la n du XIXe siècle, l'État cherche à abolir les langues régionales (patois) qui structurent
profondément les identités, non seulement à travers les institutions scolaires, mais aussi par la
di usion de documents o ciels. De cette manière, l'État ambitionne d'homogénéiser le territoire
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et, ce faisant, de transformer la nature du lien social. Il souhaite modi er les rapports sociaux
entre les individus a n qu'ils partagent une même langue et discutent des enjeux nationaux.

En modi ant les conditions de la communication sociale, l'État favorise plusieurs leviers : le
développement d'un réseau de presse soutenu par l'État, l'apprentissage d'un français standard,
la création de réseaux de transport (comme le chemin de fer), et l'établissement d'institutions
uniformisatrices telles que l'armée, la justice et la poste. Ces actions visent à créer une sociabilité
nouvelle, en somme, un idéal national.

L'État cherche à construire une mémoire collective, notamment à travers les commémorations
nationales, et à uniformiser les rapports sociaux. Il tente ainsi de créer la nation, en forgeant une
appartenance commune dans l'imaginaire des individus, tout en leur faisant prendre conscience
de leur appartenance à une même communauté politique sous un seul État. Cette appartenance
nationale est censée transcender toutes les autres.

C'est également à cette époque, à la n du XIXe siècle, que les fêtes nationales républicaines se
démocratisent, que des monuments aux morts eurissent dans chaque village, et que se
développent des symboles d'identi cation communs. L'État va même plus loin, en imposant une
culture nationale qu'il considère comme supérieure, rejetant les cultures régionales qu'il juge
illégitimes ou inférieures. La "haute culture" doit être di usée par des institutions contrôlées par
l'État, comme les opéras ou les musées nationaux.

L'État, devenu à partir du XIXe siècle un acteur central de l'éducation et de l'action sociale, se
donne comme objectif non seulement d'éduquer les citoyens, mais aussi de transformer l'Homme
pour parfaire sa nature. L'asile et la prison illustrent cette volonté de soigner deux maux de la
société : la folie et le crime.

Cette ré exion se trouve au cœur de la pensée de Michel Foucault, notamment dans ses
ouvrages Surveiller et punir(1975) et Histoire de la folie à l'âge classique (1972). L'État place
symboliquement au centre de son action le projet de changer la nature humaine pour recomposer
le tissu social, tout en renforçant son pouvoir. Cette démarche s'inspire de l'idéal démocratique
des Lumières, qui postule que tous les hommes sont égaux et que le fou, tout comme le criminel,
doivent être soignés, rééduqués et réintégrés dans la société.

L'État devient ainsi un "éducateur" utopique, désireux d'in uencer et de transformer les
comportements individuels, voire l'âme de ses citoyens. Ce projet se concrétise par le concept de
"gouvernementalité" que Foucault développe, qui désigne une nouvelle forme de pouvoir
apparaissant au XVIIe siècle. L'État cherche à encadrer et surveiller de manière rationnelle et
méthodique la population, en "conduisant les conduites individuelles". On passe ainsi de formes
de pouvoir visibles et cruelles à des formes de contrainte plus douces et insidieuses.

Ces nouvelles techniques de gouvernement permettent l'instauration d'un pouvoir disciplinaire,


où les individus deviennent à la fois l'objet et l'instrument du pouvoir. Cela inclut des décisions
réglementaires, des procédés de normalisation des comportements, ainsi que de nouveaux
savoirs et techniques d'enregistrement : registres, chiers, cartographie, statistiques, etc. On voit
aussi apparaître des dispositifs architecturaux comme le panoptique dans les prisons, qui
permettent une surveillance permanente et totale des individus.

L'État devient ainsi "médecin du social", un acteur hygiéniste visant à améliorer l'état sanitaire du
peuple, non seulement pour accroître sa productivité, mais aussi pour donner une image saine de
la nation. La création des habitations à bon marché, sous l'impulsion du député J. Siegfried (maire
du Havre), en est un exemple, avec l'idée que des logements sains et confortables encourageront
l'épargne, la tempérance et l'instruction.

C'est également à cette époque que l'État crée les sanatoriums pour lutter contre la tuberculose,
une maladie qui a ecte environ 10 millions de personnes à la n du XIXe siècle. Des initiatives
comme la Ligue préventive contre la tuberculose, fondée par le médecin Arthur Armaingaud,
visent à éduquer le peuple aux bonnes pratiques de santé. Parallèlement, l'État met en place un
service national de médecine gratuite pour les plus démunis, en vertu de la loi du 15 juillet 1893,
qui rend l'assistance publique obligatoire.
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Ainsi, l'État hygiéniste, précurseur de l'État providence, cherche à agir sur la société dans son
ensemble, en promouvant des normes collectives, mais sans nécessairement tenir compte de
l'individualité des citoyens. Contrairement à l'État providence, qui se concentre sur la
redistribution et la justice sociale individuelle, l'État hygiéniste adopte une approche plus
autoritaire et collectiviste.

III. L’État providence

On peut se référer à l’État en France (1993) ; Pierre Rosanvallon, Histoire de l’État providence
(1986) ; François Ewald.

L’État providence, connu dans le monde anglo-saxon (welfare state = État protecteur), son
ambition dépasse l’État social du XIXe siècle. Il veut assurer le bien-être à chaque individu. Ce
n’est pas imposer un mode d’être à une population, c’est garantir le bonheur de chacun.

Pour cela, il essaie de substituer l’incertitude de la providence religieuse. Il va intervenir dans la


sphère sociale et économique. Il veut protéger chacun des risques qu’il encourt dans la vie en
société. L’État cherche à assurer à chacun la survie et le bonheur.

Dès la n du XIXe siècle, on voit la logique de l’État providence se dé nir à travers l’adoption de
certaines lois à caractère social. Certains se rendent compte des e ets néfastes de la révolution
industrielle (placement de la classe ouvrière dans la pauvreté).

Cette idée se développe dans le cadre du solidarisme (porté par Léon Bourgeois (1851-1925) ;
Solidarité - 1896, qui met en avant une solidarité/fraternité sociale nécessaire avec des dispositifs
de protection sociale et le système éducatif).

On voit cette idée apparaître sous forme de concept dans plusieurs lois :

• Loi du 9 avril : indemnisation des victimes d’accidents du travail


• Loi du 14 juillet 1905 : assistance aux vieillards, in rmes et incurables.

Alain Derosieres, dans son ouvrage issu de sa thèse de doctorat : La politique des grands
nombres : Histoire de la raison statistique (1993), explique que la statistique va permettre de
gérer à grande échelle certains risques dont chacun, en tant que salarié, peut être l’objet au cours
de son existence.

Juridiquement, on observe un basculement dans le préambule de la Constitution du 27 octobre


1946 (puis dans celle de 1958).

• Art. 10 : « La nation assure à l’individu et à la famille les conditions nécessaires à leur


développement. »
• Art. 11 : « Elle garantit à tous, notamment à l’enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la
protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs ; tout être humain qui, en
raison de son âge, de son état physique ou mental, ou de la situation économique, se
trouve dans l’incapacité de travailler, a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens
convenables d’existence. »

Cette rupture vers la logique de l’État providence prend sa source dans la période de
reconstruction de l’après-guerre (climat sociologique propice à ce basculement). Il devient
nécessaire de reconstruire, de rationner, de redistribuer de manière égalitaire les ressources
(faibles) encore disponibles.

Cette expérience de rationnement va durer plusieurs années (au moins jusqu’en 1950) et joue un
rôle idéologique fondamental dans l’apparition d’un nouveau sentiment d'égalité.

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La reconstruction s’accompagne d’une volonté de l’État de garantir à chacun des droits sociaux
et économiques et c’est sous l’impulsion de résistants (qui deviennent des parlementaires) que
va être adoptée la loi du 22 mai 1946.

Cette loi pose le principe de la sécurité sociale pour l’ensemble de la population, elle rend
e ective une mesure qui avait été prévue par le Conseil national de la résistance. Une volonté
politique très forte est a rmée : protéger socialement chacun, mettre chacun à l’abri du besoin.

L’idée est de soustraire la satisfaction de certains besoins primaires (le soin, la santé) des
régulations du marché, du secteur privé/marchand, en déterminant par une loi (1946) un droit
universel : la sécurité sociale pour tous.

On va voir se mettre en place dans la plupart des pays occidentaux des politiques publiques,
des mesures qui instituent une couverture sociale en cas de chômage, en cas de retraite et des
aides attribuées à des individus qui rencontrent des problèmes spéci ques, les empêchant de
faire face à leurs besoins. Par exemple, en matière de logement, d’éducation.

Ce sont des lois à caractère universel qui visent à instaurer une démarchandisation de
l’Homme. On aide ceux qui font face di cilement à certains risques.

Cet État providence serait une utopie. Cette idée va appuyer certaines critiques dans les années
1970 lors de grandes crises (chocs pétroliers, ralentissement de la croissance économique des
États : est-ce que les États sont toujours en capacité d’assurer à chacun le même niveau de
sécurité sociale ?).

Certains vont dénoncer l’assistanat de l’État, selon eux, les dépenses sociales sont exorbitantes,
cela freine l’initiative individuelle, l’État est trop interventionniste, il y a de nombreux échecs
(nouvelle forme de précarité, augmentation du chômage non freinée), montée de l’abstention au
vote…

Ces arguments sont mis en avant par les libéraux. La vision de John Locke vient appuyer ces
arguments.

Friedrich Hayek (prix Nobel d’économie 1974), dès 1944, avançait déjà ces idées-là dans Les
routes de la servitude, où il prévenait de la dangerosité de l’État trop interventionniste (infantilise
les individus, menace les libertés individuelles, constitue un risque pour les démocraties qui se
dirigent vers des régimes autoritaires → la majorité se désintéresse de la politique et favorise la
prise de pouvoir de dirigeants peu démocratiques).

Cette vague libérale va connaître un grand succès en Grande-Bretagne et aux États-Unis et va


lourdement in uencer les politiques publiques qui vont être mises en œuvre.

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CHAPITRE 1 : L’ÉTAT
Section 2 : l’État et la nation

On dit que la France est un État-nation. Par son action volontariste, par certaines lois
adoptées, par certaines politiques publiques mises en œuvre, l’État a matérialisé la nation,
structuré la nation.

exemple : à travers des choses matérielles, mais aussi des symboles dont il est à l’origine, tels
que la Marseillaise, le drapeau, les monuments aux morts, etc.

Pierre Nora, dans Les lieux de mémoire (1984, 1986, 1992), explique l’importance de ces
symboles et choses matérielles dans l’avènement concret d’une nation, que l’État participe à
mettre en forme.

En initiant un réseau de transport, l’État a aussi participé à harmoniser la nation, en di usant une
presse d’État, en privant les périphéries de leur langue propre au pro t du français. L’État a
œuvré à donner un contenu matériel à la nation.

L’État pré-existe-t-il à la nation ?

• Sans cette action de l’État, la nation ne pourrait-elle pas exister matériellement ?


• Si l’État fait la nation, peut-on vraiment dire qu'il ne peut pas y avoir de nation sans État ?
• La nation est-elle une création de la modernisation étatique ?

I. Comment dé nir la nation ?

Il y a deux grandes conceptions de la nation :

• Les idéaux des Lumières : formulée pendant la Révolution française de 1789, cette
conception est celle de la nation française.
• La conception allemande : exprimée en Allemagne, déployée durant le mouvement
romantique allemand, au milieu du XVIIIe siècle au milieu du XIXe siècle, elle s’oppose
à la vision française de la nation.
Cf. : Gil Delannoi, Sociologie de la nation : fondement théorique et expérience historique
(1999).

1. La vision française : la nation contractualiste, le peuple souverain

Emmanuel-Joseph Sieyès, député du Tiers-État, hostile à la noblesse, écrit un pamphlet


polémique : Qu’est-ce que le Tiers-État ? (1789), juste avant la convocation des États généraux.

Pour lui, la nation révolutionnaire : « C’est un corps d’associés vivant sous une loi commune
et représenté par une même législature ».

Avant d’être musulmans, corses, normands, les Français sont avant tout des citoyens désireux
de vivre ensemble en partageant certains grands principes, mis en œuvre par une assemblée
chargée de créer des lois générales qui s’imposent à tous les individus, sans considération
particulière.

La nation procède de l’union des volontés individuelles en une association librement


consentie, fondée sur l’adhésion à des grands principes qui fondent le contrat social. C’est
une perspective contractualiste.

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On manifeste la volonté de vivre avec les autres avec qui on accepte de respecter des principes :
c’est un édi ce politiquequ’on décide de construire avec d’autres, et cela volontairement.

C’est une idée reprise par Ernest Renan (1823-1892), qui prononce lors d’une conférence à la
Sorbonne le 11 mars 1882 : « Qu’est-ce qu’une nation ? »
« L’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est
une a rmation perpétuelle de la vie ».

La nation est le résultat d’un contrat que les individus passent entre eux : ils veulent vivre
ensemble, construire ensemble un collectif de manière volontaire, et cela n’est pas conditionné
par des déterminismes. Les individus sont disposés à faire des sacri ces les uns envers les
autres sans distinction. C’est un acte de volonté, un choix personnel, une adhésion volontaire et
sans contraintes. C’est un lien contractuel qui construit une communauté à travers un projet
commun.

C’est le fruit d’un accord qui est quotidiennement a rmé.

En 1790, Maximilien Robespierre refuse qu’on appelle le roi le représentant de la nation, à ses
yeux il est le délégué de la nation.
La nationalité n’est pas considérée comme un déterminisme naturel.
Ex : on ne naît pas français, on le devient par un acte d’adhésion volontaire à un collectif qui
renvoie à des valeurs et principes particuliers.

Dans la logique des révolutionnaires de 1789, pour être considéré comme français, il faut
proclamer son attachement à la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen (DDHC).

Par un décret du 26 août 1792, l’Assemblée nationale va ériger certaines personnalités au rang de
citoyen d’honneurfrançais, car, en tant qu’étrangers, ils ont adhéré aux principes
révolutionnaires.
« L’Assemblée nationale considérant que les hommes qui par leurs écrits et leur courage ont servi
la cause de la liberté et préparé l’a ranchissement des peuples ne peuvent être regardés comme
étrangers par une nation que ses lumières et son courage ont rendu libre » – des hommes
comme G. Washington, J. Bentham, T. Paine.

La nationalité peut aussi se perdre si l’individu renie ces principes.


C’est une approche théorique volontariste. L’idée que la nation est une communauté politique
qui unit les individus sur de grands principes.

2. La nation organique ou romantique : une approche ethno-culturelle de la nation

Johann Gottfried von Herder (1744-1803) et Johann Fichte (1762-1814) sont deux grands
auteurs théoriciens de cette conception.
Pour eux, la nation est une réalité naturelle, une approche beaucoup plus fermée, ce n’est pas un
accord, mais le partage de certaines caractéristiques communes avec d’autres, qui revêtent
une dimension objective.

exemple : la langue, qui re ète l’authenticité d’un peuple.


Dans son Discours à la nation allemande (1807), Fichte considère que la langue allemande est
l’incarnation de la nation allemande, et qu’elle est supérieure aux autres nations. Il met en avant
l’idée que les Allemands ont conservé la même langue depuis l’Antiquité.

Dans son Traité sur l’origine de la langue (1770), Herder a rme que la nation est une
communauté naturelle, et que les fondements linguistiques sont essentiels. La langue re ète le
caractère authentique de la nation (ne pas confondre une nation avec une autre).

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La nation n’est pas quelque chose d’ouvert, elle est unique et spéci que. On ne la partage pas,
et on ne peut pas la retrouver dans d’autres nations (organes propres = organique).
Ex : la langue, le sang, la race, la tradition, les coutumes.

On appartient à une communauté naturelle, de sang, de langue, de tradition, de culture. Et


cette perspective particulière implique que les frontières de la nation sont bien dé nies et gées
(là où la race change, où la langue allemande n’est plus parlée).

C’est la raison pour laquelle Hitler va réclamer l’annexion des régions tchécoslovaques, car
selon lui, les populations font partie de la nation allemande (données naturelles propres à la nation
allemande).

Le nationalisme : fondement ethnique, culturel, voire racial ?

On ré échit alors sur ce qu’est le nationalisme. Est-ce que la nation a un fondement ethnique,
culturel voire racial ? Ou est-elle une construction historique, politique dans laquelle l’État joue
un rôle déterminant ?

Les modernistes (ou tenants du nation building) sont proches de la vision française, pour eux la
nation est une construction historique où l’État a un rôle essentiel.

Les primordialistes, eux, inscrivent leur thèse dans la continuité de la vision allemande, pour eux
la nation s’impose à l’État (elle était là avant), et elle est un ensemble ethnique et culturel,
précèdent la communauté politique que constitue l’État.

II. La théorie du nation building : l’État fait la nation

1. La formation de la nation : une articulation entre l’unité politique et culturelle

En sciences politiques, l’apparition d’une communauté nationale se forme lorsque l’unité politique
et l’unité culturelle s’articulent. Cela se produit lorsque l’État couvre un territoire et encadre une
population homogène, qu’il contribue à façonner dans ses contours.

La nation n’est pas le re et d’une culture ancienne, ni liée à une ethnie spéci que. Il ne s’agit pas
d’un phénomène essentialiste, mais plutôt d’un processus de construction identitaire. La nation
est une organisation sociale spéci que que l’État contribue à façonner par ses actions et
initiatives. Elle est le produit d’une entreprise politique par laquelle l’État crée le fait national.

2. Les courants théoriques sur la nation :

Il est possible de distinguer deux grands courants :

• Les auteurs qui font de la nation un produit de la modernité :


◦ Ernest Gellner et Karl Deutsch.
• Les auteurs qui abordent la nation comme un a ect/sentiment :
◦ Benedict Anderson.

3. Ernest Gellner : la nation comme produit de la modernité

Ernest Gellner, sociologue politiste anglais, publie Nation et Nationalisme en 1999. Il propose une
vision moderne de la nation. Selon lui, sous l’Ancien Régime et dans les sociétés féodales, les
sociétés étaient fortement strati ées, comme suit :

• Les élites : Guerrières, religieuses, marchandes, etc., et elles étaient peu en contact entre
elles.

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• Le peuple : Le petit peuple, la plèbe, vivant dans de petites communautés villageoises,


repliées sur elles-mêmes, avec peu de relations entre elles. Un village ne connaît pas
l’existence d’un autre village. Un « étranger » dans ce contexte est simplement quelqu’un
venant d’un autre canton, pas nécessairement d’un autre pays.
Dans ces sociétés, la transmission du savoir se faisait principalement par la coutume et l’oralité.
L’écriture n’était pas encore généralisée, et très peu d’individus savaient lire et écrire.

Dans cette situation, la nation ne pouvait pas émerger car rien n'incitait les individus à entrer en
contact les uns avec les autres. La société était agraire, avec peu de mixité sociale et des
rencontres rares. Il s’agissait d’une économie de subsistance, ce qui empêchait l’émergence
d’une nation.

4. L’émergence de la nation moderne

La Révolution industrielle, dès le premier tiers du XIXe siècle, marque un bouleversement de cet
ordre. L’augmentation de la mobilité, l’idée de progrès, et la multiplication des échanges
marchands favorisent la création de nouvelles dynamiques sociales.

La nécessité de maîtriser un savoir technique (pour fabriquer les marchandises) incite à une
éducation plus poussée. Cela nécessite la mise en place d’une haute culture commune. Le
système scolaire, sous l’impulsion de l’État, devient central pour ce processus. L’État devient
ainsi le garant d’une éducation commune, fondée sur une langue, une culture et une mémoire
partagées, indispensables au progrès et à l’unité de l’État.

Citation de Gellner : « C’est sur les bancs de l’école que naît la nation », car l’État impose une
langue commune, une éducation partagée, et une mémoire collective.

L’État devient un instituteur qui crée du nationalisme. Ce nationalisme est un produit de


l’éducation commune, une culture partagée dans un but économique et de progrès.

5. Karl Deutsch : la nation, l’alphabétisation et la communication sociale

Dans Nationalisme et communication sociale (1969), Karl Deutsch reprend les idées de Gellner.
Selon lui, la nation ne peut émerger que dans des sociétés modernes, où la population se
mélange et où l’urbanisation, la mixité sociale, et l’uniformité linguistique favorisent l’unité
nationale.

L’État joue un rôle économique essentiel en développant des infrastructures (transport,


manufactures, etc.), et en soutenant l’alphabétisation. L’école de l’État a pour rôle non seulement
d’alphabétiser, mais aussi de contribuer à l’e ort économique du pays en formant une population
éduquée et en créant des moyens de communication.

Dimension de la guerre : L’État, en tant que maître de la guerre, agit au nom de la défense de la
nation menacée. En temps de guerre, l’État développe une économie de guerre, avec la
conscription, l’industrie d’armement, et la construction d’infrastructures. Cela sert de tremplin
supplémentaire à l’achèvement de la nation.

6. Problématique : Le rejet de l’intervention de l’État

Les théories de Gellner et Deutsch posent un problème : lorsque l’État intervient de plus en plus
dans la vie des territoires, il perturbe parfois les équilibres locaux. L’intervention de l’État peut ne
pas être bien perçue, et certaines populations peuvent ressentir cette intervention comme une
menace à leur identité locale.

Cela peut entraîner un rejet de l’État-nation, donnant naissance à des formes de nationalisme
périphérique. Des exemples de nationalismes régionaux incluent le nationalisme corse, breton,
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basque ou catalan. Ces mouvements prennent conscience qu’ils peuvent faire émerger un État
autre que l’État-nation.

7. Benedict Anderson : la nation comme un a ect

Benedict Anderson, dans son ouvrage L’imaginaire national (1983), propose une autre approche.
Selon lui, la nation est une « communauté politique imaginée », fondée sur un sentiment subjectif
d’appartenance à une même communauté. Cette appartenance est souvent symbolique et crée
une solidarité entre individus malgré une distance physique importante.

Anderson lie l’émergence de ce sentiment d’appartenance à la révolution de l’imprimerie. Cette


technologie a permis de di user largement l’écrit grâce au capitalisme éditorial, rendant la culture
écrite accessible au plus grand nombre. La presse quotidienne devient un vecteur majeur dans
cette di usion. Elle permet à des individus situés à di érents endroits de partager une même
langue, de lire la même actualité, et d’unir ainsi leurs mémoires collectives. Cela crée un fait
mental partagé et une conscience nationale.

Citation d’Anderson : « La presse va susciter au même moment la même pensée chez les
membres d’une même culture nationale. »

8. L’État et l’imaginaire national : le rôle de la presse et des institutions

À partir du XIXe siècle, la presse à grand tirage devient un outil clé de nationalisation des
consciences. L’État soutient et accompagne le développement de la presse, du marché éditorial,
et d’autres moyens de communication, tels que la cartographie, les recensements de population,
et la création de musées.

Ces pratiques permettent de matérialiser l’identité nationale. Elles contribuent à faire émerger une
conscience partagée d’appartenance à une même nation sous l’autorité de l’État.

III. L’approche primordialiste

Une école du nationalisme développée surtout aux États-Unis dans les années 60
Cette école de pensée considère que la nation est une donnée naturelle, non le produit de l’État,
de la modernité économique, de la presse ou des transports. Selon cette perspective, la nation
préexistait à l’État. Elle repose sur une identité ethnique et des liens primordiaux tels que le sang,
les ancêtres, etc.

Les deux auteurs les plus connus de cette école sont M. Gordon, avec sa théorie de
l'assimilation dans la vie américaine, et M. Connor, qui défend la notion d'ethno-nationalisme.

Les points principaux de cette théorie

• Les liens primordiaux :


Ils insistent sur l'importance de prendre en compte les liens primordiaux dans la formation de la
nation. Si le nationalisme est porteur de passion, c’est parce qu’il trouve sa source dans des
éléments socio-culturels particuliers qui suscitent un fort attachement chez les individus.

• Le rôle de l'État :
Selon cette vision, l’État ne crée pas la nation, mais l’instaure sur des fondements ethniques
réels. Il peut soit s’y opposer, soit se baser sur ces fondements pour son développement.

• La nation comme une forme modernisée de l’ethnie :


Finalement, la nation ne serait qu'une forme modernisée de l'ethnie ancienne, déjà présente
avant l’existence de l’État.

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Les théories de M. Gordon et M. Connor

• M. Gordon :
Il avance que la nation est une ethnicité incarnée dans le soi de l'individu. Pour lui, la
nation repose sur un ensemble de legs – langue, culture, religion – que nous héritons et
partageons, et qui nit par faire partie intégrante de notre identité. Cette approche rend
di cile la distinction entre ethnie et nation.

• M. Connor :
Selon lui, il n’est pas possible de comprendre la nation uniquement comme une ethnicité
préexistante. Si c’était le cas, il n’y aurait pas de con its ethniques. Un groupe ethnique
est un groupe que l’on peut discerner de l’extérieur, grâce à certaines caractéristiques
communes. Cependant, tant que ses membres ne prennent pas conscience de leur
appartenance à un groupe particulier, ils ne constituent qu'un groupe ethnique et non une
nation.
La prise de conscience ethnique :
Connor introduit l’idée de "prise de conscience" pour expliquer la formation de la nation.
Une nation, selon lui, est un groupe ethnique qui devient conscient de sa singularité. Cette
prise de conscience est souvent déclenchée par un événement, comme une violence
in igée par un autre groupe. Cette violence contribue à la vision du groupe comme victime
et stimule le nationalisme.

Exemple :
Ce phénomène peut être observé dans les pays coloniaux, où la violence in igée aux peuples
colonisés a favorisé leur conscience ethnique et leur évolution vers la formation d’une nation.

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CHAPITRE 1 : L’ÉTAT
Section 3 : l’État nation est-il dépassé?

I. La souveraineté de l’État menacée?

On observe en e et des transformations profondes qui, ces dernières décennies, a ectent la


scène internationale. Elles remettent en cause, au moins partiellement, l’autorité des États-
nations. Ces derniers sont conduits à concéder des abandons de souveraineté.

Les États-nations doivent désormais faire face aux conséquences de la libéralisation des
échanges et de la globalisation économique. Désormais, des entreprises multinationales
disposent d’une puissance nancière considérable. Elles emploient des dizaines de milliers de
salariés à travers le monde, touchent des millions d’utilisateurs et ont des chi res d’a aires qui
dépassent le PIB de certains États.

Ces entreprises disposent non seulement d’une puissance nancière, mais également d’une
puissance diplomatique. Elles se dotent de départements « a aires publiques », qui sont des
services destinés à in uencer les politiques publiques mises en place par les États, notamment
dans les domaines de l’armement et des matières premières.

Le processus de régulation normative (des biens et des capitaux) ne s’opère plus exclusivement
dans le cadre des États ; il se déroule de plus en plus dans celui d’organisations mondialisées,
par exemple : l’OMC, le FMI.

Tous ces phénomènes contribuent à restreindre la marge de manœuvre des États-nations. On


constate un nombre croissant d’informations et de ux (notamment nanciers) échappant au
contrôle des États, comme l’illustrent l’extension des paradis scaux ou le blanchiment
d’argent.

En 1996, le fameux « appel de Genève » a été lancé par des juges anticorruption européens
qui dénonçaient ce phénomène et réclamaient, pour y faire face, la création d’un véritable espace
de droit européen.

« Échappant aux contrôles des États, la grande délinquance économique et nancière


prospère. Elle fournit en abondance les capitaux dont les marchés nanciers ont besoin. Plus les
capitaux criminels sont importants, moins ils risquent d’être découverts. »

La capacité réglementaire des États se réduit. Aujourd’hui, il leur est très compliqué de mettre en
œuvre seuls des politiques entièrement autonomes et souveraines. Ils doivent prendre en
considération une multitude d’acteurs, privés ou publics, à tous les échelons.

Les politiques budgétaires et économiques des États ainsi que leurs investissements sont
désormais largement conditionnés par des sociétés privées internationales.
Par exemple : les agences de notation nancière.

L’État agit de plus en plus en interaction, dans le cadre d’un processus de construction
collective de l’action publique. Ce n’est plus seulement une production étatique des politiques
publiques.
(P. Hassenteufel, Sociologie politique : l’action publique, 2008)

Cela se voit particulièrement dans le cadre de la construction européenne : les États membres
ont cédé une partie de leur souveraineté à l’Union européenne dans de nombreux domaines.
Par exemple : le commerce, l’agriculture, voire des domaines régaliens comme Europol. Cela
relève d’une logique supranationale.

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Mais il existe aussi un niveau infranational. Par exemple, dans le domaine de la police : malgré la
centralisation étatique, la sécurité est de plus en plus concurrencée par le secteur privé.

Depuis les années 1980, le secteur privé de la sécurité connaît une expansion considérable. On
compte 150 000 policiers nationaux contre 180 000 agents dans le secteur privé. La sécurité
n’est plus exclusivement assurée par l’État.

F. Ocqueteau, sociologue et politiste, observe qu’en France, l’État n’a plus le monopole de la
sécurité (Police entre État et marché, 2004).

On note également le développement des policiers municipaux. Depuis les années 1980, les
maires ont encouragé cette tendance. Aujourd’hui, on en compte environ 30 000 (V. Malochet,
Les policiers municipaux, 2007).

Le domaine militaire n’est pas épargné : sur les théâtres d’opérations, des entreprises privées
assurent la logistique et la gestion de certains camps d’enfermement.

En matière de justice, les États sont également concurrencés par les procédures d’arbitrage,
recourant à des entreprises privées au niveau national ou international.
Par exemple : des arbitres privés, rapides et con dentiels. Cela découle directement du
désengagement des États. Ceux-ci considèrent qu’ils ne peuvent pas tout réguler et n’ont pas
toujours les ressources nancières nécessaires pour assumer ces tâches seuls.

Le monopole des États dans la conduite des relations internationales est également de plus
en plus fragilisé. Ils sont concurrencés par des acteurs ma eux, non étatiques ou terroristes.
Cela se constate particulièrement avec la montée en puissance des réseaux terroristes comme
Al-Qaida.

Leurs actions violentes et terroristes ont, ces dernières années, modi é les enjeux politiques,
diplomatiques et militaires. Elles impactent directement les principes qui régissent les États
de droit.

En n, la mobilité accrue des populations et le développement des nouvelles technologies de


communicationfragilisent la capacité des États à contrôler les mouvements d’individus et
d’informations.

Par exemple, pendant les événements des printemps arabes (décembre 2010), des régimes
autoritaires comme l’Égypte ont eu des di cultés à contrôler l’information.

De même, la crise migratoire, avec des millions de personnes franchissant les frontières
européennes, remet en cause la capacité des États-nations à contrôler leurs frontières.

II. Une crise de légitimité de l’État?

Pierre Rosanvallon, La crise de l’État providence - 1981

La crise de légitimité renvoie surtout au triomphe des valeurs individualistes dans nos
sociétés modernes occidentales.
L’État-providence se fondait sur certaines valeurs pour rapprocher les individus : l’égalitarisme,
la justice sociale et la solidarité.

Que deviennent ces valeurs lorsque 2 150 milliardaires concentrent entre leurs mains plus
d’argent que 60 % de la population mondiale (4,5 milliards de personnes) ?

Pour d’autres, cette crise de légitimité s’explique par la mé ance ou l’absence de con ance
dont font l’objet l’État et ses représentants.

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Mattei Dogan (décédé en 2010), Philippe Garraud et Jean-Louis Briquet, dans Juger la politique
(2002), expliquent que le baromètre de con ance envers les institutions politiques, publié par
le Centre d’étude sur la vie politique française, montre une perte de con ance des citoyens
dans l’État.

De plus en plus de citoyens considèrent les gouvernants comme corrompus, dépourvus de


morale et cyniques. Cela est souvent alimenté par les médias, qui traitent les phénomènes
politiques comme une chronique judiciaire.
Par exemple : l’a aire du sang contaminé.

L’accentuation du discrédit des élites politiques et des institutions sur lesquelles se fonde l’État
moderne est aussi liée à leur compétence.
De nombreux citoyens jugent les gouvernants pas assez compétents et ine caces.

Dogan avance l’idée d’un décalage entre le discours volontariste des candidats et les
conditions de vie di cilesvécues par une grande partie des citoyens, qui constatent que
l’action de l’État n’améliore pas leur réalité.
Par exemple : le mouvement des Gilets jaunes.

Cela explique la récurrence des sondages indiquant qu’une grande majorité des Français ne se
sentent pas bien représentés et ne font plus con ance aux partis politiques traditionnels.

La banalisation de l’État en tant qu’instance politique privilégiée se traduit par la faible


mobilisation des citoyens lors des scrutins électoraux.
Par exemple : Jean-Yves Dormagen et Céline Braconnier (2007).

Ce processus d’e ritement du monopole des institutions étatiques, visibles à travers :

• Le processus de désyndicalisation (5 % de syndiqués)


• L’érosion du militantisme (de 236 000 adhérents au Parti socialiste en 2007 à 30 000
aujourd’hui)

Cela ne signi e pas nécessairement un désenchantement démocratique. Au contraire, un autre


rapport à la politiqueémerge, moins centré sur l’État et reposant sur des actions individuelles
et associatives.
Par exemple : les coordinations paysannes, les mouvements de chau eurs routiers, ou les
mouvements des « sans » (sans-papiers, etc.).

Ces nouveaux rapports à la politique obligent l’État à penser di éremment la production des
politiques publiques. Il doit désormais co-produire ces politiques en prenant en compte les
idées de segments spéci ques de la société.

Les cadres de la démocratie participative sont remis en jeu.


Par exemple : le Grand Débat ou la Convention citoyenne pour l’environnement.

En n, la crise de légitimité de l’État se manifeste aussi par l’activation ou la réactivation de


nombreuses revendications communautaires, contre lesquelles l’État-nation s’était
historiquement imposé.
Par exemple : les débats sur le port du voile.

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CHAPITRE 2 : LES IDÉOLOGIES ET DOCTRINES POLITIQUES.


Les idéologies et doctrines politiques sont considérées comme importantes dans les sciences
politiques, car elles tentent de répondre à des questions fondamentales.
Comment les individus acceptent-ils de vivre collectivement ? Refusent-ils parfois ? Acceptent-ils
un pouvoir ou une injonction ?
Elles constituent des représentations collectives qui imposent une hiérarchie de valeurs, exerçant
une in uence décisive sur la manière dont les sociétés sont gouvernées politiquement

Section 1 : le libéralisme

Pour certains, le libéralisme représente un système démocratique fondé sur le respect de certains
droits. Pour d'autres, il s'agit d'une société civile autonome par rapport à l'État, mais aussi de la
généralisation de la loi du marché et des échanges.

I. Les fondements du libéralisme politique

Le libéralisme est une doctrine philosophique et politique qui se développe principalement à partir
de la n du XVIIe siècle. Elle critique le pouvoir monarchique absolu, qu'elle considère comme
toujours susceptible de devenir despotique et de porter atteinte aux individus. Le libéralisme
s'oppose également à la concentration du pouvoir associée à une dimension religieuse. Il se
manifeste d'abord par la contestation des États monarchiques. La pensée libérale se caractérise
par des aspirations nouvelles : elle est d'abord une attitude intellectuelle critique, fondée sur la
raison, qui rejette toute forme de pouvoir oppressive ou tyrannique.

Le libéralisme rejette ainsi dans l’État et dans l’Église tout ce qui pourrait entraver la liberté des
individus. Sur le plan religieux, cela se traduit par la liberté de conscience. Selon cette pensée,
l’État doit se libérer de la tutelle ecclésiastique et garantir à chacun le droit de trouver son salut
comme il l’entend.

La Déclaration d’indépendance américaine du 4 juillet 1776, très in uencée par la philosophie des
Lumières, évoque un droit fondamental : le droit à la recherche du bonheur. Cette déclaration fait
référence à certains droits inaliénables dont chaque individu doit béné cier, tels que le droit à la
vie, à la liberté et à la recherche du bonheur, selon sa propre conception.

Sur le plan politique, le libéralisme pousse à l'extrême l'idée contractualiste de l’État (contrat
social). Si les individus ont créé l’État pour les protéger et garantir leurs droits, l’État ne doit en
aucun cas menacer les individus ou mettre en danger leur liberté. Il en résulte une théorie de la
limitation de la souveraineté de l’État, avec des conséquences notables sur l’organisation et les
formes du pouvoir.

Le libéralisme plaide pour des institutions représentatives, favorisant le culte du droit et de la loi,
selon le principe du "rule of law". Cela explique la valorisation des assemblées législatives, car le
libéralisme refuse la tyrannie d’un homme ou d’une minorité (pouvoir absolutiste). De plus, les
institutions de l’État libéral doivent être agencées de manière à éviter qu’une institution ne domine
les autres. D’où la nécessité de la séparation des pouvoirs, ainsi que de leur équilibre.

Le penseur qui a le mieux théorisé cette modernité libérale est John Locke (1632-1704), dans son
Traité du gouvernement civil (1690). Il s'oppose à la vision de Hobbes. Locke développe une
pensée libérale en préconisant une organisation des pouvoirs publics. Sa pensée inclut également
une dimension anticléricale, fondée sur le principe de tolérance, et une vision anti-étatique tout en
étant favorable au laisser-faire économique.

La pensée libérale repose sur la philosophie des droits de l’Homme, qui s'inscrit dans le
prolongement des écrits de Locke. Cette philosophie trouve une application concrète dans la
Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen(DDHC) du 26 août 1789, qui met en forme les
idées libérales.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, l'idée se développe selon laquelle chaque individu possède des droits
naturels, que ni l’autorité politique ni l’Église ne peuvent contester, car ces droits sont attachés à
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la nature humaine. Étant naturels, ces droits sont antérieurs au droit positif et ne peuvent être
limités. Ils incluent, par exemple, le droit à l’existence, à la liberté et à la propriété. Ce sont des
droits pré-politiques, universels et valables pour tous les êtres humains, partout et en tout lieu.

Au XVIIIe siècle, l'idée d'inscrire ces droits dans une déclaration écrite circule. L'objectif est de
transformer ces droits naturels en droit positif, de sorte que des juridictions puissent les protéger.
C’est ce que fait, par exemple, le Conseil constitutionnel en France.

La DDHC, bien qu'elle ne soit pas la plus ancienne, est celle qui a eu le plus grand retentissement
international. Elle devient une référence pour les élites politiques qui, au nom du libéralisme,
cherchent à combattre les régimes autoritaires. Elle présente quelques particularités, notamment
l’a rmation de droits essentiels sur lesquels repose le libéralisme : la liberté individuelle, la
propriété individuelle et le droit de résistance à l’oppression.

• La liberté individuelle est la caractéristique de la nature humaine (article 4 de la DDHC) :


elle consiste en la faculté de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Cela implique que la loi
ne peut restreindre la liberté individuelle, mais doit la garantir. La DDHC protège
l’autonomie individuelle contre toute intrusion du pouvoir, reconnaissant également la
sûreté, c’est-à-dire la protection contre les abus de pouvoir, tels que les arrestations
arbitraires et la liberté de culte.

• La propriété individuelle est perçue comme une condition de la liberté (selon Locke). La
propriété étant le fruit du travail de l’individu, le priver de sa propriété revient à le priver
d’une partie de sa liberté. La propriété est un droit inviolable et sacré (article 17 de la
DDHC), sauf en cas de nécessité publique, comme une nationalisation ou une
expropriation, mais avec une indemnisation juste.

• Le droit de résistance à l’oppression (article 2 de la DDHC) : Locke l’évoquait déjà,


a rmant que si l’État viole sa fonction légitime et bafoue les droits naturels, la résistance
devient légitime. Benjamin Constant reprendra cette idée plus tard dans Principes de
politique (1815), où il fait de la désobéissance civile une obligation morale contre toute
législation qui bafoue les droits naturels. Selon lui, "Rien ne justi e l’Homme qui prête
assistance à la loi qu’il croit inique."

Le principe d’égalité est également fondamental dans le libéralisme, car il s’oppose à l’idée d’un
pouvoir monarchique fondé sur l’inégalité. L’aristocratie, convaincue de sa supériorité, est
contestée par les bourgeois libéraux qui promeuvent l’égalité politique pour s'opposer à la société
d’ordre. L’article 1 de la DDHC stipule : "Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en
droits."

Cependant, ce principe d’égalité n’est pas véritablement reconnu comme un droit fondamental et
imprescriptible. L’égalité entre les individus n'existe pas dans l’État de nature, car chaque individu
possède des qualités et compétences diverses. L’égalité, selon les libéraux, est un idéal
philosophique à atteindre pour garantir la jouissance des autres droits. Les révolutionnaires ne
cherchent pas à promouvoir l’égalité de condition, mais à interdire les inégalités politiques
injustes. L’État n’a pas pour vocation d’e acer les inégalités inscrites dans l’État de nature, telles
que celles liées à la richesse, qui sont considérées comme légitimes puisqu’elles résultent du
travail et des compétences. Cette vision justi e un libéralisme économique.

La notion d’égalité est donc con née au domaine politique et ne doit pas a ecter l’économie ou
le marché. La DDHC cherche à établir un rapport entre la liberté individuelle et l’égalité politique.
La liberté, en tant que source d’autonomie, risque de mener à une société atomisée, sans
cohésion. Le principe d’égalité permet d’assurer une certaine unité sociale, mais cette unité
n’existe que dans le domaine politique.

En n, la DDHC ne se contente pas de proclamer des droits naturels imprescriptibles, elle pose
également les bases d'une organisation du pouvoir permettant leur existence. Elle repose sur trois
principes fondamentaux : l’idéal de la nation, la séparation des pouvoirs et le constitutionnalisme.

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• L’idéal de la nation (article 3) : la souveraineté appartient à la nation. Aucun individu ou


groupe ne peut exercer une autorité qui n’émane pas de la nation. La nation incarne la
souveraineté et est représentée par l’Assemblée nationale.

• La séparation des pouvoirs (article 16) : toute société dans laquelle la garantie des droits
n’est pas assurée et où la séparation des pouvoirs n’est pas déterminée, n’a pas de
Constitution. Cela mène à la division des pouvoirs en trois branches : exécutif, législatif et
judiciaire, comme le théorise Montesquieu.

• Le constitutionnalisme : c’est la mise en place d’une constitution qui limite l’action de


l’État et garantit les droits des individus. La Constitution sert de rempart contre les abus
de pouvoir et doit garantir que l’État ne dépasse pas ses prérogatives.

En n, il ne faut pas réduire le libéralisme à la seule démocratie et au respect de la DDHC. La


singularité du libéralisme réside dans le repli de l’État à une sphère minimale. Selon le libéralisme,
la société civile, incarnée par le marché, doit être la seule à réguler les besoins des individus,
l’État devant s’abstenir d’interférer dans le marché.

II. L’unité de pensée : libéralisme politique au libéralisme économique

La philosophie libérale s'est progressivement construite autour de plusieurs grands principes qui,
tout en étant interconnectés, touchent tant au domaine politique qu'économique. En particulier, le
lien avec le marché devient fondamental à partir du XVIIIe siècle, avec la croissance des échanges
marchands et de la production, qui vont devenir les moteurs d'une organisation sociale autonome
régulée par le marché lui-même.

Le marché est perçu comme un mécanisme naturel et indispensable pour réguler les relations
sociales, puisque les intérêts individuels, en se poursuivant, mènent à l'intérêt général. Les
libéraux comme Montesquieu et Adam Smith défendent l'idée que le commerce génère des
sociétés plus paci ques et que l'intérêt personnel des individus peut contribuer à l'harmonie
sociale. Ce dernier, en particulier, avec sa notion de la main invisible, considère que l'action des
individus dans la poursuite de leur propre gain aboutit, sans intention préalable, à un bien
commun. Le marché devient ainsi un « ordre spontané », un équilibre naturel entre l'o re et la
demande qui respecte la liberté individuelle de chacun.

L'idée d'une société régulée par le marché s'appuie sur deux principes majeurs :

1. L'alignement de l'intérêt particulier avec l'intérêt général : Les individus, en


poursuivant leur propre béné ce, favorisent, sans le vouloir, le bien-être collectif. Cela se
re ète dans la concurrence, vue comme béné que pour la société, car elle permet de
maintenir des prix naturels et de stimuler l'innovation.

2. Le rôle de la concurrence : Le libéralisme met en avant la libre concurrence comme une


garantie d'e cacité et de justice économique. Le marché, en régulant lui-même les
échanges, est jugé plus e cace que l'intervention de l'État, qui pourrait fausser ce
processus.

Le rôle de l'État, dans cette perspective, doit se limiter à garantir le bon fonctionnement de la
société marchande, sans intervenir dans les relations économiques. Toute intrusion étatique est
considérée comme un frein à l'e cacité du marché et à l'atteinte d'une société juste. Les libéraux
estiment que, pour que le marché soit véritablement libre, l'État ne doit intervenir que pour
garantir la concurrence et éviter les monopoles ou cartels, qui représentent des distorsions du
système.

Néanmoins, ce modèle présente deux limites notables :

1. Les monopoles et cartels : Les grands acteurs économiques peuvent acquérir un


pouvoir de marché su sant pour éliminer la concurrence. L'État doit intervenir pour éviter
ce phénomène, comme le montre la loi antitrust de 1890 aux États-Unis.

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2. Les externalités négatives : Le marché peut générer des conséquences sociales ou


environnementales négatives qui ne sont pas prises en compte dans les transactions.
Dans ce cas, certains libéraux, comme A. Marshall, reconnaissent la nécessité d'une
intervention étatique pour corriger ces e ets indésirables.

Malgré ces limitations, les libéraux insistent sur le principe du « laissez-faire » et du non-
interventionnisme de l'État, excepté dans les cas de régulation de la concurrence et de gestion
des externalités. Cependant, des variantes de la pensée libérale, comme le libéralisme de l'équité
de John Rawls, appellent à une intervention de l'État pour soutenir les plus démunis et garantir
une certaine égalité des chances.

III. La radicalisation de l’idée libérale à travers ce qu’on appelle les libertariens

Le principe fondamental des libertariens repose sur l'idée que chaque individu possède une
propriété absolue sur son corps et son esprit. Ils considèrent l'État comme un acteur illégitime,
capable d'imposer des restrictions contre la volonté de l'individu, comme cela a été le cas avec
des mesures comme le port du masque.

Les libertariens rejettent l'idée que l'État puisse dé nir le bien commun, c'est-à-dire le bonheur
pour tous. Cette position conduit à la naissance de l'anarcho-capitalisme, qui combine
anarchisme et capitalisme. Entre le libéralisme politique et le capitalisme, un pont est créé, tous
deux refusant l'intervention de l'État dans les domaines de la culture et de la morale.

Bien qu'il existe des gures libérales comme Emmanuel Macron ou Jean-Pierre Madelin en
France, qui s'éloignent des positions libertariennes extrêmes, ces dernières se distinguent par
leur opposition au "jeu démocratique". Les libertariens considèrent la démocratie comme une
forme d'exploitation des minorités par la majorité, et remettent en question la légitimité de cette
majorité à imposer des décisions. Selon eux, la seule solution face à l'État est la résistance, en
vertu du droit à la légitime défense contre une atteinte à la liberté individuelle. Cependant, cette
résistance doit être paci que, sans causer de dommages collatéraux aux innocents.

Une autre revendication libertarienne majeure est la suppression de l'impôt, considéré comme un
vol, ainsi que de la conscription et de toutes les réglementations contraignantes. Ces idées, bien
que principalement théoriques, visent à susciter une révolution culturelle, avec pour objectif de
convaincre de plus en plus de personnes que le marché est la solution aux problèmes causés par
l'État. Le marché est perçu comme un remède aux dysfonctionnements étatiques, et leur but est
de promouvoir des politiques publiques de désengagement de l'État.

Les libertariens exercent une pression politique via des think tanks comme le Cato Institute, qui
in uencent les débats et campagnes, notamment aux États-Unis. Des mouvements comme le Tea
Party, opposés à l'interventionnisme de l'État fédéral, ainsi que des personnalités comme Ron
Paul ou Alan Greenspan, qui ont milité pour des idées libertariennes, ont joué un rôle dans cette
dynamique.

Des gures in uentes, comme Jimmy Wales, le créateur de Wikipedia, ont aussi contribué à la
di usion de ces idées. Selon la pensée libertarienne, l'individu dispose d'un droit naturel de
propriété sur lui-même et sur ses actions. Pour respecter ce droit, il est essentiel de recourir au
marché, avec des échanges libres qui ne nécessitent pas d'intervention étatique.

Tout ce qui est fondé sur un rapport de commandement est perçu comme injuste et illégitime.
C'est l'idée soutenue par des gures comme Lysander Spooner, qui quali ent l'État de "voleur,
tyran et assassin". L'économiste Milton Friedman a également milité pour la privatisation des
secteurs économiques et l'abolition de toutes les contraintes sur le marché du travail.

Robert Nozick, conseiller de Ronald Reagan, prônait l'anarchie ou la dissolution de l'État au pro t
de l'autonomie des acteurs privés pour réguler la société. Selon lui, le droit pouvait être produit
par des accords entre acteurs économiques, sans besoin d'un État central. La pensée
libertarienne tend donc à dissoudre les rapports politiques dans des rapports économiques,
plaçant le marché au cœur de la société. L'idée d'un "vivre ensemble" dans une société régie par

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l'État est rejetée, et l'accent est mis sur l'autonomie de l'individu dans un espace où il peut faire
ce qu'il veut.

Toutefois, cette vision utopique repose aussi sur une dimension pratique, comme dans le cas de
l'arbitrage privé, où la justice de l'État est évitée. Il existe également l'idée d'aménager des
territoires privés où des groupes de personnes pourraient vivre ensemble en accord, créant des
"ghettos de riches" où des règles seraient dé nies en dehors de l'État, comme on peut le voir
dans certaines zones privées en Afrique du Sud, dans le sud de la France ou aux États-Unis.

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CHAPITRE 2 : LES IDÉOLOGIES ET DOCTRINES POLITIQUES.


Section 2 : le refus traditionaliste et des utopies anti-libérales

I. Le conservatisme

Être conservateur :
Être conservateur est une attitude politique. On entend par là quelqu’un qui ne veut pas que les
choses changent, donc favorable à la conservation de l’ordre social et politique existant.

Le conservatisme :
Le conservatisme est une doctrine intellectuelle et politique. Cela di ère selon les auteurs et les
pays.
Cela peut aussi être rattaché au traditionalisme, qui a été amené à s’exprimer lors de la
Révolution française en 1789 : les penseurs sont contre cet épisode historique qui a formalisé
cette pensée conservatrice.

Critiques de la Révolution française :


Quelques intellectuels sont inquiets et critiques de la Révolution française : ils ne supportent pas
la remise en cause des institutions traditionnelles qu’incarnent la monarchie.
Un des premiers à l’avoir fait a été Edmund Burke, un philosophe irlandais qui a publié un
ouvrage sur la situation de la France. Il critique la Révolution française et ses principes, la
philosophie des Lumières et l’idée de con ance dans le progrès.
Il critique aussi le caractère abstrait des droits de l’Homme et le dérèglement des mœurs dans la
société. L’anarchie a aussi été conduite par ces principes.
En résumé, il critique la modernité elle-même. La modernité serait le mal, tandis que l’ordre et
l’autorité, tels qu’ils se sont établis depuis des millénaires, notamment via l’ordre monarchique,
représentent le bien.

La pensée conservatrice et ses développements :


La pensée conservatrice se répand à mesure que la Révolution française progresse dans le temps
: c’est une forme contre-révolutionnaire qui critique les fondements des procédés et des résultats
auxquels elle aboutit.
Il y a parmi eux des réactionnaires et traditionalistes, dont Joseph de Maistre et Louis Gabriel
de Bonald, deux philosophes français.
De Maistre (1753-1821) a publié Considérations sur la France en 1796. Cette banale théorie du
pouvoir politique et religieux prône la restauration de la monarchie en France. Il défend l’idée
selon laquelle l’histoire particulière de la France, ainsi que sa tradition particulière, se sont
construites et enracinées au l des siècles.

La critique des Lumières et de la raison :


Cette tradition séculière est défendue contre l’abstraction universalisante et anti-historique des
Lumières, qui s’appliqueraient en tous lieux.
Le rôle de la providence et le rôle de Dieu ne sont pas contre la raison.
La conception de l’Homme est celle selon laquelle il serait un être faible, dans le sens où il
dépend de la société particulière dans laquelle il s’insère.
Cette société a des caractéristiques particulières : l’individu y est autonome, il est entièrement
libre de son devenir. Chaque homme et chaque société ont des caractéristiques particulières, et la
préservation de ces traditions s’est établie au l des siècles.

Le conservatisme romantique :
Ce mouvement politique conservateur est suivi par certains artistes et écrivains issus du
romantisme.
Par exemple, Chateaubriand investit ces thèmes dans le journal ultra-royaliste Le Conservateur.
Il y fait quatre grandes critiques de la Révolution française de 1789 et des idées libérales de cette
révolution. Ses critiques se basent sur l’idée de rationalisme.

La critique de la raison humaine :


Les conservateurs estiment que l’idée de raison est extérieure aux individus : elle est liée à Dieu et
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à la providence. Celui qui a raison, c’est Dieu, pas l’homme. C’est Dieu qui décide de la conduite
des hommes. Dieu décide du devenir des hommes.
Les révolutionnaires sont donc considérés comme orgueilleux à cause de leur conception de la
suprématie de la raison humaine.
« La raison humaine est une pollution », dit de Bonald. Pour lui, l’important, c’est la religion qui
véhicule les vérités éternelles et indiscutables. La religion est dans le vrai.

La critique politique et sociologique :


De Bonald fait aussi des critiques à caractère politique : il prône l’idée démocratique. Il faut ouvrir
le pouvoir au plus grand nombre et à tous.
C’est la raison pour laquelle les conservateurs récoltent l’anarchie, le désordre. Par exemple, avec
l’épisode de la Terreur, où la Révolution nit dans un bain de sang de 1793 à 1794.
Il cherche une stabilité politique : le respect de la coutume, le respect des traditions. La
négociation démocratique apporte des confusions.
Il fait aussi une critique sociologique : aux yeux des conservateurs, le danger mortel et funeste,
c’est l’individualisme (idéologie selon laquelle l’individu est au centre de tout).
Une société n’est pas une addition d’individus libres ; ils ne sont pas entièrement libres et
autonomes. Au contraire, la société est un corps uni et vivant. On forme un corps et il n’obéit pas
au désir de chacun. Mais il obéit aux traditions, aux règles immuables, présentées comme
éternelles, et qui sont xées par Dieu, la religion, l’Église et la monarchie.

Critique de l’universalisme :
Il fait aussi une critique de l’universalisme : cette liberté au contenu abstrait, mise en avant par les
révolutionnaires, qui pourrait s’appliquer à tous les individus, ne voudrait rien dire.
C’est l’ancrage de chacun dans une communauté particulière qui conditionne la vie en société. Le
point commun de ces critiques, c’est que pour les conservateurs, les personnes doivent se
soumettre à un ordre qui les dépasse : religieux, transcendant, traditionnel ou encore
monarchique, etc.
Ainsi, à un ordre immuable qui permet de régler politiquement le régime, la société et de stabiliser
politiquement les choses. Et ce, pour le bien de tous.

Sous-courants du conservatisme :

Il existe des sous-courants dans le conservatisme :

1. Le conservatisme libéral :
Il est visible en Grande-Bretagne. Le Parti Tory était le parti conservateur en 1834.
Ce parti soutient la monarchie anglaise, il soutient les valeurs monarchiques, les
coutumes. C’est une forme de conservatisme qui sait s’associer à la modernité.
Margaret Thatcher était une conservatrice au niveau des valeurs, mais avec une politique
ultra-libérale en privatisant les secteurs publics.

2. Le traditionalisme conservateur :
En France, on a un traditionalisme conservateur, incarné par la gure de Charles Maurras,
à la tête de l’Action française. Il s’agit de l’extrême droite.
Ce parti prône le nationalisme intégral. Il a rme tout d’abord la nécessité d’une société
d’ordre qui, selon Maurras, est celui des 40 rois qui, en 1000 ans, ont fait la France.
Maurras refuse ceux qu’il appelle les allogènes : les étrangers perturbateurs et
inassimilables, avec un discours antisémite particulièrement haineux.
Il prône aussi un catholicisme exacerbé : les messes en latin. Et un repli nationaliste (se
replier sur soi) pour permettre une forte unité nationale. Les allogènes viendraient polluer la
pureté du peuple français.

II. L’utopisme socialiste libertaire et l’anarchisme

L'utopisme socialiste libertaire de Proudhon et Bakounine

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Proudhon et Bakounine : deux gures centrales


L'utopisme socialiste libertaire a été expliqué par Pierre-Joseph Proudhon dans Qu’est-ce que
la propriété (1840) et par Mikhaïl Bakounine dans Étatisme et anarchie (1873).

Relation avec le libéralisme


Les idées de Proudhon et Bakounine ne sont pas totalement opposées au libéralisme. Elles s'y
marient assez bien si l'on considère que le libéralisme promeut l’individu face à l’oppression du
système.
Si le libéralisme est vu comme la défense des libertés fondamentales et individuelles, il
s’harmonise aussi avec l'idée de réduire la sphère d’intervention de l’État.
Cependant, ce qui est pris pour cible par ces auteurs, c’est le système capitaliste qui représente
le mode de production et de développement adopté par le libéralisme. Il est perçu comme une
menace pour les libertés individuelles.

Le socialisme libertaire de Proudhon

L’idée centrale du socialisme libertaire de Proudhon peut se résumer ainsi : garantir la liberté
totale de chacun contre toutes les autorités.
En même temps, Proudhon désire instaurer une démocratie socialiste qui mette n aux
inégalités sociales, notamment entre les très riches et les très pauvres.
Il veut développer la solidarité entre les individus et concilier liberté et socialisme.

L’État et le capitalisme comme ennemis


Pour cela, Proudhon estime qu’il faut abattre deux choses :

1. L’État, qu’il considère comme un danger pour les libertés individuelles en raison de son
pouvoir croissant au cours de l’histoire de France. L’État centralise la puissance politique,
ce qui peut conduire à l’autoritarisme et à l’abus de pouvoir.
2. Le capitalisme, qui, selon lui, n’assure pas l’autonomie de l’individu. C’est un système
oppressif où une minorité, possédant le capital, exploite la majorité des travailleurs.
Proudhon va plus loin en a rmant :

• « La propriété, c’est le vol » : il ne rejette pas le principe de la propriété en soi, mais


dénonce son usage égoïste. Il veut une propriété pour tout le monde a n d’éviter la
domination des ouvriers par quelques employeurs.
• Il critique le communisme comme une réponse inappropriée au capitalisme, soulignant
qu’il remplacerait simplement une oppression étatique par une autre.
Une troisième voie : le mutualisme
Proudhon propose une troisième voie : l’organisation mutuelliste de l’économie et de la société.
Le mutuellisme repose sur l’idée que les travailleurs doivent se libérer du capitalisme en
organisant eux-mêmes leur travail de manière autogérée. C’est un système de solidarité
égalitaire basé sur l’échange librement consenti, sans patronat.
Les ouvriers doivent gérer directement leur entreprise, avec des associations ouvrières ou
coopératives de productioncomme exemples.

Réformes politiques limitées


Proudhon critique la démocratie représentative, a rmant qu’elle ne représente que les
bourgeois, pas les ouvriers. Selon lui, cette forme de démocratie est un leurre, une façade qui
dissimule la domination des classes dirigeantes.
Il soutient que la démocratie ouvrière passe par la prise de pouvoir par les ouvriers eux-mêmes,
à travers des formes autogérées de production et de gouvernance.

Les principes du mutualisme

Le mutualisme s'applique à la fois dans le domaine politique et économique :

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• Égalité : Proudhon privilégie la solidarité entre les individus, rejetant les comportements
matérialistes et l’appât du gain. Il veut un système pro table à tous.
• Pluralisme : Il défend la concurrence saine entre petites unités de production, ce qui
permet d’éviter les hiérarchies et d’établir des prix justes.
Proudhon rejette l’idée d’un État centralisé et autoritaire et préconise plutôt la mise en place de
Républiques fédérées et autogérées.

L'anarchisme : rejet de l'autorité et du libéralisme

À la n du 19e siècle, un nouveau discours révolutionnaire fait son apparition : l’anarchisme, qui
rejette l'autorité sous toutes ses formes (politique, économique, religieuse).
Les anarchistes considèrent que la source de toutes les oppressions réside dans les structures
d’autorité, que ce soit l’État, le capitalisme ou la religion. Ils prônent l’autonomie et la
spontanéité de l’individu.

Sébastien Faure crée en 1895 le journal Le Libertaire, où il expose cette vision.


Dans son ouvrage, il dé nit l’anarchisme comme la négation de l’autorité dans l’organisation
sociale, visant à abolir toutes les formes de contrainte.

La révolte anarchiste et la violence comme nécessaire

Les anarchistes, tels que Bakounine et Kropotkine, considèrent que la révolte violente est un
impératif pour renverser les structures d’autorité. Ils légitiment ainsi la violence révolutionnaire
pour a aiblir l’État et les structures oppressives.
Ce rejet radical de l’ordre établi justi e parfois des actes extrêmes, tels que des attentats à la
dynamite, pour provoquer une révolution mondiale.

Exemple de révolte violente :


Des anarchistes comme Ravachol et Vaillant ont été célèbres pour leurs actions violentes contre
l’État, considérées comme des actes de rébellion contre les injustices du capitalisme et de
l’autorité.

Critiques du libéralisme par les anarchistes

Les anarchistes rejettent le contrat social des libéraux, a rmant que l'homme est apte à s’auto-
gouverner et n’a pas besoin de l’État.
Pour eux, l'État n'est qu’un moyen de déposséder l’individu de son pouvoir personnel. Ils
considèrent l'autorité comme une contrainte injusti ée qui limite la liberté individuelle.

Max Stirner, dans L’unique et sa propriété (1844), a rme que l'État cherche à limiter et
assujettir l’individu.

Rejet du capitalisme et des injustices sociales

Les anarchistes dénoncent le capitalisme comme étant à l'origine des injustices sociales, où une
minorité détient le pouvoir économique et politique, tandis que la majorité est exploitée.
Les actions des anarchistes se concentrent souvent sur la destruction des symboles du
capitalisme, comme les banques et les forces de l'ordre, incarnant l'État.

Exemple de protestation anarchiste :


Le Black Bloc représente un groupe d'anarchistes qui, lors de manifestations, se livrent à des
actions de guérilla urbaine, attaquant les symboles du capitalisme, comme les banques et les
chaînes de magasins.

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CHAPITRE 3 : LES RÉGIMES POLITIQUES


L’organisation des pouvoirs telle qu’elle est mise en place par l’État est xée par les règles
constitutionnelles et les di érentes formes de l’État.

J.-L. Quermonne, dans Les Régimes politiques occidentaux, écrit : « L’ensemble des éléments
d’ordre idéologique, institutionnel et sociologique qui concourent à former le gouvernement d’un
pays à une période déterminée. »

Les penseurs politiques cherchent à dé nir le régime politique idéal. Ainsi, à partir du XXe siècle,
apparaît un nouveau type de régime.

On observe le développement des démocraties pluralistes, mais également des régimes


totalitaires, comme le régime nazi, marqué par une extrême violence. Cette période entraîne une
redé nition du rapport au politique.

I. les classi cations traditionnelles

A. Aristote (-385 à -322)

Aristote est un philosophe grec de l’Antiquité, souvent considéré comme le fondateur de la


ré exion sur la classi cation politique.
Il a rme que « l’homme est un animal politique » pour expliquer comment ce dernier organise les
institutions qui lui permettent de mieux gérer la cité, ou polis.

Son ouvrage La Politique (-340) est le premier traité de philosophie politique de la Grèce
ancienne. Dans cet ouvrage, Aristote tente de typologiser les régimes politiques en s’appuyant
sur une étude de 158 régimes de cités-États, à la fois grecques et barbares.
Il y propose une analyse morale des régimes en distinguant les régimes vertueux, qui visent
l’intérêt général (le bien commun, la justice), et les régimes corrompus, où les dirigeants
poursuivent leurs propres intérêts, dominés par la cupidité, la jouissance personnelle ou la
cruauté.

Les typologies des régimes politiques selon Aristote

Aristote établit une classi cation en fonction du nombre de gouvernants et de leur objectif :

• Un seul titulaire du pouvoir :

- Régime juste : La royauté (le roi gouverne dans l’intérêt général).


- Régime corrompu : La tyrannie (le tyran gouverne dans son propre intérêt).
• Plusieurs titulaires du pouvoir :

- Régime juste : L’aristocratie (les meilleurs gouvernent pour l’intérêt commun).


- Régime corrompu : L’oligarchie (les dirigeants recherchent leurs propres richesses).
• Une multitude de titulaires du pouvoir :

- Régime juste : La République (démocratie tempérée, visant le bien commun).


- Régime corrompu : La démocratie au sens aristotélicien, où les pauvres gouvernent contre
les riches, en cherchant à s’accaparer leurs biens.

La corruption des régimes

Aristote observe une dérive fréquente des régimes justes vers des régimes injustes, un processus
qu’il quali e de dépravation.

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• La royauté devient une tyrannie lorsque le monarque agit dans son intérêt personnel.
• L’aristocratie se transforme en oligarchie lorsque les élites privilégient leur enrichissement.
• La République dérive vers une démocratie excessive, où la majorité pauvre exploite la
minorité riche.

Organisation des fonctions publiques

Chez Aristote, l’organisation des fonctions repose sur une séparation fonctionnelle :

• Fonctions délibératives : con ées au pouvoir législatif.


• Fonctions exécutives : exercées par la magistrature.
• Fonctions judiciaires : assurées par le pouvoir judiciaire.
Cependant, à son époque, la théorie de la séparation des pouvoirs (telle que développée plus tard
par Montesquieu) n’existe pas encore. Cette séparation est fonctionnelle, mais non organique : un
même individu ou organe peut remplir plusieurs fonctions.

Limites de la classi cation aristotélicienne

• Les monarchies ne con ent jamais totalement le pouvoir à une seule personne.
• Les démocraties ne permettent pas réellement à tous de gouverner.
• Le pouvoir est souvent concentré entre les mains d’une minorité (armée, clan, oligarchie)
ou exercé par le peuple à travers ses représentants.
Aristote reconnaît que la taille réduite des cités-États grecques in uence fortement ses
analyses.

B. Montesquieu (1689-1755)

Montesquieu est l’un des premiers penseurs à théoriser la séparation des pouvoirs dans son
ouvrage De l’Esprit des Lois(1748). Inspiré par le régime parlementaire britannique, notamment la
Chambre des Lords, il propose une organisation des pouvoirs qui vise à éviter une concentration
excessive, synonyme d’absolutisme et de mise en péril des libertés individuelles.

La théorie de la séparation des pouvoirs

Montesquieu reprend la trilogie des pouvoirs initiée par Locke, mais il en modi e légèrement la
perspective :

- Pouvoir législatif : crée les lois.


- Pouvoir exécutif : applique les lois.
- Pouvoir judiciaire : juge les infractions et règle les litiges.
Ces trois pouvoirs doivent :

• S’équilibrer et se neutraliser mutuellement.


• S’organiser en contre-pouvoirs pour éviter toute domination excessive d’un seul organe.

Rôles des pouvoirs selon Montesquieu

• Le législatif : a le droit de veto sur les lois et peut contrôler l’exécution de ces dernières,
sanctionnant les ministres en cas de manquement.
• L’exécutif : incarné par le monarque, applique les lois mais reste limité par le législatif.
• Le judiciaire : totalement indépendant, il ne doit pas intervenir dans la vie politique mais
se consacrer à juger le destin des hommes.

Les formes de régimes et leurs principes

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Montesquieu établit un lien entre les formes constitutionnelles et les principes qui les animent :

• République démocratique : repose sur la vertu civique, c’est-à-dire l’obéissance aux


lois et le dévouement à la collectivité.
◦ Fonctionne mieux dans des territoires de petite taille où le peuple exerce
directement sa souveraineté.
◦ La démocratie directe, avec un monarque élu, reste complexe à appliquer dans des
sociétés étendues.
• République aristocratique : con e le pouvoir à une élite instruite, éclairée et souvent
riche.
◦ Cette élite doit gouverner avec modération et viser l’intérêt commun.
• Monarchie : repose sur le principe de l’honneur.
◦ Le monarque gouverne en respectant les traditions, coutumes et corps
intermédiaires, qui irriguent et tempèrent son pouvoir.
◦ Ce n’est pas un pouvoir totalement arbitraire ; il est encadré par des obligations
sociales et institutionnelles.
• Despotisme : repose sur la crainte.
◦ Le pouvoir est totalement arbitraire, imposé par la peur et la violence.
◦ Considéré par Montesquieu comme la pire forme de gouvernement, il annihile les
libertés et réduit la population à l’obéissance.

Les dérives des régimes politiques

Montesquieu analyse les risques de corruption des di érents régimes :

• Monarchie : peut se transformer en despotisme si le monarque impose son pouvoir par la peur
et la violence.
• Aristocratie : peut basculer dans l’oligarchie si les élites privilégient leurs intérêts personnels.
• Démocratie : peut sombrer dans le despotisme lorsque la vertu civique est remplacée par la
démagogie.

Limites des systèmes républicains

Montesquieu distingue deux formes principales de gouvernement républicain :

• République démocratique :

- Le peuple édicte les lois et les applique à lui-même.


- Ce système est adapté à de petites cités où les citoyens participent directement au
gouvernement.

• République aristocratique :

- Le pouvoir est con é à une minorité instruite et éclairée.


- Ce système privilégie la modération mais peut dériver vers une concentration excessive des
richesses et des privilèges.

Mise en contexte historique

Montesquieu met en avant l’importance des corps intermédiaires (noblesse, institutions,


coutumes), qui tempèrent le pouvoir monarchique. Selon lui, la monarchie ne repose pas sur
l’arbitraire mais sur un équilibre délicat entre tradition et gouvernance.

En revanche, il dénonce le despotisme comme une forme extrême de pouvoir arbitraire, fondée
sur la peur et la domination violente. Ce modèle est incompatible avec les principes de liberté et
d’organisation équilibrée des pouvoirs.

C. Rousseau, Du contrat social, 1762

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Dans son ouvrage Du Contrat social, Jean-Jacques Rousseau analyse les formes de
gouvernement en les classant selon le mode d’exercice de la souveraineté :

• Démocratie : le peuple exerce directement la souveraineté.


• Aristocratie : une minorité gouverne et détient la souveraineté.
• Monarchie : une seule personne concentre le pouvoir entre ses mains.

Rousseau a rme que le choix du régime doit aussi tenir compte de la taille et de la richesse des
États :

• Démocratie : adaptée aux petits États pauvres, car l’égalité entre les citoyens y est plus
facile à maintenir.
• Aristocratie : convient aux États de taille et de richesse modérées.
• Monarchie : fonctionne dans les grands États opulents, où une autorité centralisée est
nécessaire pour maintenir l’ordre.

Les spéci cités de la démocratie directe

Rousseau insiste sur les conditions nécessaires à l’instauration d’une démocratie directe :

- Un petit État : le débat public et la participation citoyenne deviennent impossibles dans de


grandes entités politiques.
- Une relative pauvreté : un État trop riche favorise les inégalités et la corruption, ce qui
compromet l’égalité entre citoyens.

Rousseau s’intéresse également à un projet de démocratie directe pour la Corse, conçu par
Pascal Paoli en 1765. Cependant, ce projet de constitution n’a jamais été mis en application.

Les critiques de Rousseau sur les autres régimes

• La monarchie :

- Rousseau critique son penchant naturel vers la tyrannie.


- Selon lui, la monarchie privilégie souvent les intrigues de cour et la corruption, au détriment
du bien-être général.
- Elle s’éloigne de l’intérêt du peuple en favorisant des priorités élitistes.
• L’aristocratie :

- Aristocratie naturelle : Rousseau n’y voit pas de problème, car elle repose sur des qualités
reconnues, telles que l’expérience, la sagesse ou la compétence des anciens. Il la compare
aux structures des peuples primitifs, comme les tribus amérindiennes.
- Aristocratie héréditaire : Rousseau la critique sévèrement. Elle repose sur le privilège de la
naissance et la transmission des richesses, sans lien avec les compétences ou les qualités
des dirigeants.

La volonté générale et l’État

Rousseau considère l’État comme l’incarnation de la volonté générale, c’est-à-dire l’expression


de l’intérêt commun.

• L’État fort : selon lui, un État fort est indispensable pour garantir la liberté de ses citoyens.
• Le respect des lois : il a rme que les lois doivent être appliquées de manière universelle,
et que chaque citoyen doit s’y soumettre volontairement, car elles re ètent l’intérêt
collectif.

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Rousseau souligne que l’État, en tant qu’expression de la volonté générale, ne doit pas seulement
édicter des lois, mais aussi disposer des moyens nécessaires pour les faire appliquer.

Résumé des idées principales

• La démocratie convient aux petits États pauvres, car elle valorise l’égalité entre citoyens.
• L’aristocratie naturelle peut être e cace, mais l’aristocratie héréditaire est source
d’inégalités.
• La monarchie tend à dériver vers la tyrannie et favorise la corruption.
• Un État fort et respecté est la clé de la liberté des citoyens, car il garantit l’application de
la volonté générale.

II. Les régimes démocratiques pluralistes

Les régimes pluralistes : une caractéristique des démocraties

Les régimes pluralistes sont intrinsèquement liés à la notion de démocratie. Leur principal
fondement réside dans la multiplicité des partis politiques, qui sont en concurrence pour
représenter diverses idées et opinions au sein de la société.

• Le rôle des partis politiques :

- Chaque parti politique incarne une idée-force, une philosophie ou un courant de pensée
qui re ète les aspirations d’une partie de la population.
- À travers leur opposition, ces partis permettent de confronter des opinions divergentes et de
stimuler le débat démocratique.

• L’intérêt général :

- La concurrence entre les idées favorise l’émergence d’un intérêt général.


- Cet intérêt est ensuite porté par le parti vainqueur des élections, censé le défendre et
l’incarner dans ses actions politiques.

• Les critères des régimes démocratiques pluralistes :

- Élections libres et régulières : les citoyens doivent pouvoir choisir librement leurs
représentants à des échéances xes.
- Liberté d’association politique : les citoyens doivent avoir la possibilité de constituer des
partis politiques et d’exprimer leurs idées sans contrainte.

A. Qu’est ce que la démocratie?

La démocratie : dé nition et enjeux

Dé nition de la démocratie

Le terme démocratie provient du grec ancien et signi e littéralement gouvernement du peuple. Ce


régime se caractérise par la participation des citoyens à la prise de décisions politiques. Il
s'oppose à :

• La monarchie : gouvernement d’un seul.


• L’aristocratie : gouvernement de quelques-uns.
Cependant, cette dé nition reste générale et soulève des questions : qui est le peuple ? Et
comment exerce-t-il son pouvoir ? Abraham Lincoln apporte une précision en dé nissant la
démocratie comme « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ». Toutefois :

• Gouvernement du peuple peut s’appliquer à tous les régimes politiques.


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• Gouvernement pour le peuple est également insu sant, car tous les régimes prétendent
agir pour le bien de la population.
• Gouvernement par le peuple constitue l’essence de la démocratie, mais soulève des
di cultés pratiques et conceptuelles.

La démocratie directe : une utopie ?

Di cultés pratiques

1. Problèmes techniques :

◦ Participation de tous les citoyens à toutes les décisions est matériellement


complexe.
◦ Exemple : en 2020, en France, 15 % de la population n’a pas utilisé Internet, ce qui
limite l’usage des outils numériques pour la démocratie directe.
2. Problèmes socio-psychologiques :

◦ Une majorité de citoyens ne souhaite pas s’impliquer activement en politique,


activité souvent perçue comme exigeante.
◦ Exemple : un tiers des maires français ne se sont pas représentés en 2020.

Exemples historiques

• Athènes antique : la démocratie directe excluait femmes, étrangers et esclaves.


L'absentéisme des citoyens a mené à l’instauration du mysthos (indemnités pour inciter la
participation).
• Suisse moderne : recours à des outils de démocratie directe comme le référendum ou
l’initiative populaire, mais des risques d’incohérences subsistent. Exemple : une baisse
des impôts peut être votée en même temps qu'une augmentation des dépenses
publiques.

Limites conceptuelles

• Tyrannie de la majorité : en Suisse, en 2014, des quotas pour limiter l’immigration ont été
adoptés par référendum.
• Décisions urgentes : en cas de crise (guerre, pandémie), la consultation du peuple
devient impraticable à court terme.

La démocratie représentative : une solution pragmatique

Dé nition

Dans les États modernes, la démocratie représentative s’impose comme un compromis. Le


peuple désigne des représentants par des élections régulières, qui agissent en son nom.

Nature du mandat

1. Mandat représentatif :

◦ Les élus ne sont pas strictement liés par la volonté des électeurs.
◦ Ils agissent en conscience pour l’intérêt général, mais peuvent dévier de leurs
engagements électoraux.
2. Mandat impératif :

◦ Les élus doivent respecter strictement les souhaits exprimés par leurs électeurs.

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◦ Les électeurs disposent d’un pouvoir de révocation (recall), comme aux États-Unis.
Exemple : en 2003, Gray Davis, gouverneur de Californie, a été révoqué pour
mauvaise gestion des nances publiques.
Critiques

• Rousseau : il rejette la démocratie représentative, a rmant qu’elle prive le peuple de sa


souveraineté (Du Contrat Social : « Le peuple anglais n’est libre que pendant l’élection de
ses membres du Parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave »).
• Mandat impératif : il peut entraîner un blocage décisionnel, notamment si une minorité
active empêche toute avancée.

Conclusion

La démocratie représentative, bien qu’imparfaite, apparaît comme la solution la plus réaliste pour
des États modernes et étendus. Toutefois, elle reste sujette à débat, notamment sur la capacité
des représentants à véritablement incarner la volonté populaire sans s’en éloigner.

B. La classi cation institutionnelle des régimes démocratiques

Si on regarde les régimes qu’on quali e de démocratiques, ils ont des points communs. Les
principaux critères partagés sont : le choix de représentants selon des procédures qui
garantissent une véritable concurrence politique (populaire, libre, non discriminatoire, non régulée
par le droit), la responsabilité politique des gouvernants, ainsi que le respect des libertés et des
droits fondamentaux des individus.
Pour autant, les régimes démocratiques ne sont pas tous semblables. On distingue, dans une
perspective juridique, les régimes parlementaires et les régimes présidentiels, en insistant surtout
sur les liens qui unissent les pouvoirs législatif et exécutif.

Les régimes parlementaires se caractérisent par le fait que l’exécutif procède du législatif. Le
schéma classique est le suivant : dans une Assemblée nationale, se dégage une majorité
politique, d’où sera choisi le chef du gouvernement, le Premier ministre.
Le chef de l’État ne joue pas un rôle important ; il a un rôle symbolique. Le monarque incarne
l’Histoire, la coutume, et la tradition. À défaut, le chef de l’État incarne l’unité nationale et la
stabilité de la démocratie.
Il y a une séparation souple des pouvoirs, qui sont interdépendants. Les députés peuvent
renverser politiquement le Premier ministre, et ce dernier peut dissoudre l’Assemblée.

Les régimes présidentiels présentent une grande di érence : exécutif et législatif sont élus par le
peuple. Cette concordance entre les couleurs politiques n’est cependant pas toujours assurée,
contrairement aux régimes parlementaires.
Le risque est un con it ouvert entre exécutif et législatif, plus ou moins virulent. Mais ce con it ne
peut pas se régler politiquement en raison de la séparation stricte des pouvoirs : il n’existe aucun
moyen permettant à l’exécutif de dissoudre le Parlement ni au législatif de renverser l’exécutif.
La principale solution reste juridique. Concernant les États-Unis, on pense à l’impeachment. En
2019, une accusation d’entrave aux travaux du Congrès pesait sur D. Trump. Cette accusation a
ouvert une procédure de destitution. Cependant, en février 2020, Trump a été acquitté dans un
procès rapide qui s’est tenu au Sénat (deuxième chambre), car celui-ci était majoritairement
républicain.

Le problème principal des régimes parlementaires est l’absence de majorité politique dans la
chambre, entraînant une instabilité politique.
Le risque du régime présidentiel réside dans l’a rontement politique qui ne trouve pas d’issue, la
seule issue restant les prochaines élections.

Ce type de distinction n’est pas inintéressant, mais il est quelque peu simpliste, car il existe
d’autres régimes :

• Les régimes d’assemblée (tous les pouvoirs sont entre les mains de l’assemblée), par
exemple : le régime de la Convention (1792-1795), le régime de fait (1871-1875).
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• Les régimes mixtes : semi-présidentiels. Par exemple, le régime français de la Cinquième


République.
Dans un régime semi-présidentiel, il existe en théorie un mécanisme de responsabilité politique
du gouvernement devant la chambre (article 49 de la Constitution de la Cinquième République,
qui fait référence à la motion de censure). Cependant, le président de la République a également
un rôle fort que lui confère la Constitution, celui d’arbitre.
Il dispose de pouvoirs propres importants (référendum, pouvoirs exceptionnels en temps de
crise). De plus, il n’est pas responsable devant le Parlement : c’est le Premier ministre qui l’est. Ce
régime est donc parfois quali é de régime parlementaire dévoyé.

Cependant, dans les faits, le Premier ministre est responsable devant le président, sauf en
période de cohabitation. On trouve ce type de régime au Portugal ou en Islande.

Tous les régimes présidentiels ne sont pas identiques, car les présidents disposent de pouvoirs
plus ou moins a rmés. Ce qui est vrai pour les régimes présidentiels l’est également pour les
régimes parlementaires. Ces derniers ont des fonctionnements très variés selon plusieurs facteurs
: le nombre de chambres, le rôle des partis politiques, ou encore le mode de scrutin.

La distinction entre régime présidentiel et régime parlementaire apparaît réductrice, car elle ne
permet pas de comprendre certains phénomènes importants, comme le renforcement des
pouvoirs de l’exécutif.
Ce renforcement résulte de plusieurs facteurs :

• La médiatisation de la vie politique, qui accroît les phénomènes de personnalisation du


pouvoir (mise en avant d’hommes et de femmes forts).
• L’action quasi quotidienne des membres de l’exécutif sur la scène internationale.
• L’in uence importante de l’exécutif dans l’élaboration des lois.
Dans de nombreux régimes, l’exécutif maîtrise l’ordre du jour parlementaire, ce qui
explique que la plupart des lois soient d’origine gouvernementale. L’exécutif dispose
également de la possibilité de prendre des ordonnances ou de convoquer des
référendums.
Le Parlement délègue une partie de la législation au pouvoir exécutif.

On constate aussi le poids décisif de l’exécutif dans la nomination des hauts responsables de
l’État, ce qui accroît son contrôle sur la bureaucratie.

Un autre phénomène notable est l’essor du rôle du pouvoir judiciaire dans les démocraties. On
assiste à une montée en puissance des cours constitutionnelles qui contrôlent la loi, l’action
gouvernementale et le respect de normes fondamentales. À cela s’ajoute une in uence croissante
des cours internationales.

En n, dans de nombreuses démocraties, on observe un encadrement juridique de plus en plus


strict de la vie politique à travers des règles visant à réguler le nancement des campagnes, des
partis politiques ou encore le patrimoine des élus.

Un dernier phénomène préoccupant est celui des dérives populistes. Cela se manifeste par une
rhétorique faisant systématiquement appel au peuple, souvent en opposition avec les élites
présentées comme hors-sol. Ce populisme valorise des idées simplistes et des solutions rapides,
souvent basées sur des instincts primaires ou des émotions, tout en rejetant les étrangers ou les
élites.

Ces dérives s’accompagnent d’un recours croissant à de nouveaux modes de communication qui
contournent les institutions représentatives et les médias traditionnels. Ces moyens permettent
de di user des rumeurs et des informations infondées, fragilisant ainsi les piliers de la démocratie.

III. Le totalitarisme et les régimes totalitaires

A. Comment appréhender le totalitarisme ?

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La notion de totalitarisme est formulée pour la première fois par Mussolini, le 22 juin 1925, dans
un discours où il évoque la « féroce volonté totalitaire » de son régime.
Suite à ce discours, Giovanni Gentile (1875-1944), philosophe qui s’autoproclame philosophe du
fascisme, développe l’idée d’État totalitaire. Selon lui, un État peut incarner pleinement la
conscience de la nation tout en englobant totalement la société civile.

Dans le monde scienti que, avec la montée en puissance d’Hitler, le terme est utilisé par certains
chercheurs dans les années 1930. Carl Schmitt et Herbert Marcuse commencent à ré échir à
cette notion. Cependant, c’est après la Seconde Guerre mondiale qu’elle est véritablement
conceptualisée, notamment par Hannah Arendt.

Hannah Arendt, une philosophe juive allemande, s’exile en France en 1933 avant d’être internée
dans le camp de Gurs, où sont placés les ressortissants des nations en guerre contre la France.
Elle parvient à fuir vers les États-Unis, où elle entame son œuvre sur le totalitarisme.
Profondément in uencée par Aristote et Montesquieu, elle cherche à classer les régimes
totalitaires. Son ouvrage majeur, Les Origines du totalitarisme (1951), est publié en trois volumes.

Les deux premiers volumes examinent les événements historiques ayant cristallisé le
totalitarisme, qu’elle considère comme une conséquence des crises de l’État-nation. Elle met en
avant deux facteurs principaux :

1. L’antisémitisme moderne : À travers des événements comme l’a aire Dreyfus,


l’antisémitisme prend une nouvelle nature, devenant un catalyseur de divers problèmes
politiques. Le juif est désigné comme bouc émissaire.
2. L’impérialisme : La phase d’expansion économique des États-nations aboutit à
l’usurpation des terres, à l’imposition de lois discriminatoires, au pillage des ressources et
à la justi cation de la supériorité raciale des nations colonisatrices sur les peuples
considérés comme inférieurs.
Le troisième volume analyse la logique et le fonctionnement des régimes totalitaires. D’autres
auteurs, tels que Raymond Aron (Démocratie et totalitarisme, 1965), Carl Friedrich (Totalitarisme,
1954) et Bernard Bruneteau (Les Totalitarismes, 1999), prolongent ou complètent ses travaux.

Les caractéristiques du totalitarisme

1. Une société atomisée


Arendt souligne que le totalitarisme émerge dans des sociétés atomisées, où les classes sociales
traditionnelles et les organisations représentatives se désintègrent. Cette désintégration, ampli ée
par les crises économiques (comme celle de 1929), l’humiliation de la défaite et la montée de
l’individualisme, crée une masse d’individus isolés, apolitiques, et indi érents à la vie
démocratique.

Les régimes totalitaires exacerbent cette atomisation par des purges, des incitations à la délation
et une mé ance généralisée, rendant les individus vulnérables au pouvoir de séduction de leaders
en quête de domination absolue. Ces derniers proposent un discours violent mais rassurant,
promettant de restaurer l’ordre.

2. Un parti-État omnipotent
Le totalitarisme repose sur un parti unique qui pénètre toutes les sphères de l’État et de la
société. Ce parti s’organise autour d’un leader charismatique et dédouble les institutions
existantes pour renforcer son emprise :

• Sous le Troisième Reich, l’armée est doublée par les SS, la police par la Gestapo, et
l’administration par le NSDAP.

Le parti-État encadre et endoctrine la population, orchestre le culte du leader, sélectionne les


élites, et mobilise les masses par le biais de syndicats, médias et associations sportives. Ce
processus vise à absorber totalement la société civile. Cependant, comme le souligne Ian
Kershaw (Qu’est-ce que le nazisme ?, 1992), des poches de résistance persistent, même sous le
régime nazi.

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3. La terreur généralisée
La domination totalitaire repose sur la terreur, institutionnalisée par des purges, des procès-
spectacles et des camps d’extermination. Ces outils ne visent pas seulement à éliminer les
opposants réels, mais aussi à détruire ceux que le régime désigne comme ennemis (en raison de
leur race ou de leur classe sociale).

Selon Arendt, cette terreur va au-delà de l’élimination physique : elle cherche à anéantir toute
spontanéité humaine, un élément clé de l’originalité du totalitarisme par rapport à des régimes
despotiques ou tyranniques.

4. Une idéologie totalisante


L’idéologie est au cœur du totalitarisme. Elle comble le besoin de cohérence des individus
atomisés et exige une loyauté totale. Qu’elle repose sur la lutte des classes ou la supériorité
raciale, elle vise à plier le réel aux lois naturelles ou historiques qu’elle prétend incarner.

Cette idéologie détruit toute institution ou pensée concurrente, impose un monopole sur
l’expression publique, et s’appuie sur une propagande omniprésente pour asservir les esprits.

B. Les spéci cités des régimes autoritaires

L’autoritarisme à la marge du totalitarisme

À la marge du totalitarisme, on retrouve des régimes que l’on peut quali er d’autoritaires. Parmi
ceux-ci, on peut citer, par exemple, l’Espagne de Franco, le régime de Vichy (1940-1944), ou
encore la Pologne pendant certaines périodes de son histoire.

Dans ces régimes, le pouvoir est accaparé par une personne, une famille, un groupe de
personnes, ou une institution. L'objectif est de maintenir ce pouvoir par tous les moyens
possibles, en contrôlant l’appareil d'État. Il s’agit, pour les dirigeants, de déliser les membres de
l’appareil d’État à la logique du régime.

Absence de responsabilité politique

Dans ces régimes autoritaires, le pouvoir n'est plus véritablement responsable politiquement
devant les citoyens, car il manque la participation populaire par le biais d’élections libres et
transparentes. Lorsqu’elles sont organisées, ces élections ne sont pas concurrentielles et leurs
résultats sont souvent truqués. Un exemple frappant de ce phénomène est celui de l'Irak en 2002,
où Saddam Hussein a organisé des élections pour un mandat de sept ans, et où les résultats ont
été de 100 % des votes en sa faveur.

La perte de la séparation des pouvoirs

Il n’y a plus de véritable séparation des pouvoirs dans ces régimes. Les pouvoirs ne sont plus
indépendants, et les principes de l'État de droit sont largement ignorés. Il n’y a plus de juridictions
indépendantes, et la hiérarchie des normes est souvent bafouée. De plus, les opposants
politiques sont réprimés, surveillés, et contrôlés par le pouvoir.

Les médias subissent également la censure, étant muselés par le pouvoir. Par ailleurs, le régime
contrôle souvent les richesses économiques du pays à des ns personnelles. Toutefois, ces
régimes autoritaires se distinguent des régimes totalitaires par plusieurs caractéristiques : le
degré de violence est moins élevé, il n’y a pas cette volonté exterminatrice, ni une fusion totale
entre le chef et le peuple.

Trois caractéristiques de l’autoritarisme

L’autoritarisme peut être dé ni par trois caractéristiques principales :

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1. L’absence d’une volonté idéologique de transformer la société.


Les régimes autoritaires ne cherchent pas à métamorphoser la société, contrairement aux
régimes totalitaires.

2. L’acceptation d’un pluralisme limité.


Le pluralisme existe, mais il est restreint et contrôlé par le pouvoir, qui tolère une certaine
diversité tant qu’elle ne remet pas en cause le régime.

3. La mise en œuvre d’une répression ciblée et de faible intensité.


Bien que la répression existe, elle est plus ciblée et discriminée par rapport aux régimes
totalitaires où la répression est généralisée et imprévisible.

Types d’autoritarisme

Il existe plusieurs formes d’autoritarisme, parmi lesquelles on distingue :

1. L’autoritarisme patrimonial

Ce type de régime ne repose pas sur un projet politique élaboré, mais sur les intérêts personnels
des dirigeants ou de leur cercle proche. Le pouvoir est utilisé pour s’enrichir, et les ressources
publiques sont confondues avec les biens privés des dirigeants. Les exemples incluent la
République centrafricaine sous Bokassa et les Philippines sous Marcos.

Ce phénomène soulève des problèmes éthiques, car les dirigeants détournent les ressources
nationales pour les placer dans des comptes bancaires européens ou pour acheter des biens
immobiliers. Cela fait fonctionner les économies des pays riches. Par exemple, la Suisse a restitué
l'argent détourné par Marcos, et les États-Unis ont restitué de l’argent détourné en Irak.

En 2020, la Cour d'appel de Paris a condamné Teodorín Obiang, ls du président de la Guinée


équatoriale, à trois ans de prison avec sursis, ainsi qu'à la con scation de ses biens, pour avoir
détourné de l'argent public.

2. L’autoritarisme réactionnaire

Ce régime vise à préserver l'immobilisme de la société et à éviter la modernisation. Il promeut un


mode de fonctionnement politique passéiste et traditionaliste. Le régime de l'État nouveau de
Salazar au Portugal, fondé sur le slogan « Dieu, patrie, famille », en est un exemple. Ce régime se
caractérise par son isolationnisme et son rejet de toute in uence extérieure.

Un autre exemple est l’Espagne de Franco avant 1960, marquée par une idéologie national-
catholique, glori ant la grandeur traditionnelle de l'Espagne et rejetant les idéaux modernes. Le
régime de Vichy en France, qui prônait la "révolution nationale" sous le slogan « Travail, famille,
patrie », s'inscrivait également dans cette logique.

Le Soudan sous Omar al-Bashir (1999-2019), qui imposait la charia, illustre aussi un autoritarisme
réactionnaire, cherchant à éviter la modernité.

3. L’autoritarisme réformiste

Ce type d’autoritarisme se manifeste lorsqu'un dirigeant autoritaire, face à une situation


économique désastreuse et à une montée de la révolte populaire, décide de réformer pour
maintenir son pouvoir. Un exemple est celui de Franco en Espagne, qui, après 1960, a ouvert
l’économie du pays au tourisme et aux investissements étrangers. L’Espagne est ainsi devenue
un acteur majeur dans la construction automobile.

Un autre exemple est celui de Pinochet au Chili, qui, après 1973, a introduit une révolution libérale
inspirée des théories économiques de l’école de Chicago, appliquées par les économistes
appelés "Chicago boys".

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Pluralisme limité et répression ciblée

Les régimes autoritaires ne sont pas complètement fermés, mais acceptent un pluralisme limité,
tant que les groupes qui en font partie ne menacent pas directement le régime. Ce pluralisme
sous contrôle inclut des acteurs comme l’armée, l’église, des groupes d’intérêts et des
associations. Ces groupes sont tolérés tant qu’ils ne critiquent pas publiquement le régime. Par
exemple, sous Franco, la Phalange représentait le courant nationaliste fasciste, tandis que l'Opus
Dei était un courant catholique radical.

La répression dans les régimes autoritaires est ciblée et discriminée. Contrairement aux régimes
totalitaires, la répression n’est pas systématique, mais se concentre sur des catégories
spéci ques, telles que les militants politiques de gauche, les syndicats, ou les mouvements
sociaux. Des exemples incluent les 38 000 personnes disparues sous Pinochet ou les 150 000
victimes du régime franquiste.

Conclusion

Comme le souligne B. Brunot, « l’autoritarisme impose une reddition partielle, alors que le
totalitarisme vise une reddition totale des individus ». Les régimes autoritaires ne cherchent pas à
soumettre la société dans son ensemble, mais plutôt à maintenir leur pouvoir tout en conservant
une certaine stabilité sociale et économique.

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PARTIE 2 : LES ACTEURS POLITIQUES

CHAPITRE 1 : LES CITOYENS


Le terme de citoyenneté fait l’objet d’usages diversi és.

On évoque souvent une crise de la citoyenneté, des comportements citoyens ou non citoyens.
D’autres parlent d’entreprise citoyenne, de citoyenneté verte, économique, etc.
Un citoyen est un membre d’une communauté politique. Il relève d’un État et béné cie de certains
droits en raison de son appartenance à cette communauté. En contrepartie, il a également des
devoirs.
Cette appartenance implique aussi des responsabilités, notamment celle de participer à la vie
publique.

Pourquoi cela pose-t-il problème ?

D’une part, la politique n’intéresse pas tout le monde, et d’autre part, les compétences pour s’y
engager varient d’une personne à l’autre.

Section 1 : la notion de citoyenneté

I. Les droits et les devoirs des citoyens

La citoyenneté et la démocratie : une notion indissociable

On ne peut pas dissocier la notion de citoyenneté de celle de démocratie, car le citoyen est celui
qui participe à la Res Publica, la chose publique.

La citoyenneté dans l’Antiquité

La notion de citoyenneté remonte à l’Antiquité. En latin, Civis désigne celui qui jouit du droit de
cité, tandis que Civitasfait référence à la cité.

L’invention concrète de la citoyenneté apparaît dans les cités grecques. Le citoyen y est celui qui
participe aux décisions collectives, notamment dans un cadre égalitaire avec ses concitoyens.
Cependant, à Athènes, peu de personnes remplissent les conditions pour être citoyen : il faut être
majeur, de sexe masculin, libre, et ls d’un père athénien.

En 451 avant J.-C., sous Périclès, la citoyenneté devient encore plus restrictive : il est désormais
nécessaire d’être enfant d’un père et d’une mère athéniens mariés légitimement. Ainsi, seuls 10
% des habitants d’Athènes peuvent prétendre au statut de citoyen. Les femmes, les esclaves et
les étrangers en sont exclus.

L’éclipse de la citoyenneté sous la monarchie

Avec l’avènement des monarchies, la notion de citoyenneté disparaît. On parle alors de sujets du
roi plutôt que de citoyens. Sous la monarchie, tout le pouvoir est concentré entre les mains du
monarque. Ce dernier est perçu comme le représentant de Dieu sur Terre, ou le « lieutenant de
Dieu sur Terre ». En conséquence, il n’a de comptes à rendre qu’à Dieu et non à ses sujets.

Le retour de la citoyenneté à l’époque moderne

Aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, la notion de citoyenneté refait surface dans les œuvres de certains
penseurs, tels que Jean Bodin et Thomas Hobbes.

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Ces auteurs amorcent une ré exion sur le rôle des citoyens et la nature du pouvoir politique,
jetant ainsi les bases d’un renouveau de la citoyenneté.

Bodin publie les six livres de La République en 1576, en particulier le livre I, chapitre 6, qui traite
de la distinction entre Français et étrangers. Hobbes aborde les citoyens ou les fondements de la
politique.

Au XVIIIe siècle se déroule la Révolution française, et aux États-Unis, la notion de citoyenneté


revient en force sur le devant de la scène politique.

Le processus historique permet d’accorder des droits aux citoyens :

• Au XVIIIe siècle : les droits civils, à l’occasion des révolutions à caractère démocratique
qui prennent forme.
Par exemple : la liberté d’expression, la liberté de foi, de conscience, le droit de propriété,
l’accès à la justice, le principe d’égalité en droit, ce sont des droits de liberté.

• Au XIXe siècle : il y a un élargissement de l’accès des citoyens au su rage. Ils acquièrent


des droits proprement politiques avec le développement de la démocratie représentative.
Par exemple : le droit de désigner des représentants par les urnes et, parallèlement, le
droit d’éligibilité.

• Au XXe siècle : des droits économiques et sociaux, qui découlent de la mise en place des
États de providence.
Cela concerne la santé, l’éducation, le logement. Cela permet de garantir à chacun un
certain bien-être sur terre, d’où le nom « État providence ».
Par exemple : des droits-créances, cela implique l’État pour réguler la société, ce qui
complète les « droits-libertés » du XVIIIe siècle, qui permettent de protéger les individus
contre les abus de pouvoir.

• À la n du XXe et au début du XXIe siècle, se crée une dimension supranationale : la


citoyenneté européenne.
C’est une citoyenneté qui dépasse les frontières. On peut dès 1995 déposer une plainte
auprès du médiateur européen, qui procède à des enquêtes concernant les organes et le
fonctionnement de l’Union européenne.
Il y a également le droit de pétition auprès du Parlement européen et l'initiative citoyenne
de 2012 : un projet de législation.

Il y a aussi certains devoirs à remplir. Parmi les devoirs du citoyen, certains sont au cœur du
fonctionnement des démocraties. Cela permet aux citoyens de s’engager activement dans la vie
politique, en particulier à travers l’acte de vote.

Par exemple, aux États-Unis, par l’acte de vote, et parfois par le biais du référendum, le citoyen
fonde la démocratie représentative.
Mais plus que cela, il la fonde et la légitime. Quand on regarde la Constitution de 1958, cette idée
est clairement exprimée dans son article 3 :
« La souveraineté nationale appartient au peuple qu’il exerce par ses représentants et par la voie
du référendum. »

Certains États insistent sur l’importance du vote, à travers la théorie de l’électorat-fonction, qui
passe par l’instauration du vote obligatoire.
Le vote est considéré comme un devoir absolu parce qu’il remplit une fonction essentielle.
Sans le vote, pas de régime. On ne donne ce droit de vote qu’aux citoyens, qui doivent
impérativement remplir cette fonction.
C’est le cas en Belgique, en Australie, au Brésil.

Le citoyen doit s’acquitter de l’impôt.


L’obligation de payer l’impôt est déterminée dans l’article 13 de la Déclaration des droits de
l’Homme et du citoyen (26 août 1789) :
« Pour l'entretien de la force publique et pour les dépenses d’administration, une contribution
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commune est indispensable. Elle doit être également répartie entre tous les citoyens en raison de
leurs facultés. »

L’impôt est indispensable au service public, par le biais desquels l’État va œuvrer pour assurer la
gestion et le bien-être de la communauté politique des citoyens.
Les services publics, par exemple : l’éducation, l’hôpital, la justice, la police.

Si tout cela n’est pas pris en charge par l’État, cela est pris en charge par le privé, mais selon des
logiques moins égalitaires, et soucieuses de dégager des pro ts.

Le citoyen doit aussi déclarer ses revenus, avec le principe de consentement à l’impôt.

La DDHC fait référence à ce principe de consentement par le biais de l’article 14 :


« Tous les citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leur représentant, la nécessité
de la contribution publique, de la consentir librement, d’en suivre l’emploi et d’en déterminer la
quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée. »

Cela signi e qu’à travers l’œuvre législative, le Parlement vote les lois de nances et le
consentement à l’impôt des citoyens qu’il représente.

Il faut aussi se soumettre à la conscription, le service militaire obligatoire. Sa forme moderne


émerge durant la Révolution française de 1789.

L’épisode de la levée en masse de l’an 2 :


En février 1793, la Convention est amenée à mobiliser environ 300 000 hommes pour défendre la
France en danger, face à l’Italie, l’Espagne et la Grande-Bretagne. Cela répond à des impératifs
d’organisation pratique et technique : appeler les citoyens ou des professionnels.

Dans le cas français, il y a d’autres enjeux : comment intégrer les citoyens à l’État-nation ?

La conscription est vue comme la matérialisation d’une forme d’exercice de la citoyenneté et le


développement d’une délité aux idéaux républicains.
Annie Crépin, dans La conscription en débat ou le triple apprentissage de la nation, de la
citoyenneté et de la République, explique que, depuis sa suppression en France, il existe comme
un vide.

Le 28 octobre 1997, le service militaire de 1 an est supprimé. La loi est adoptée sur l’initiative de
Chirac.
On remarque que les gouvernements cherchent à instaurer des procédures ou dispositifs aux
fonctions similaires.

Par exemple : Hollande, à partir du 1er juin 2015, met en place le service civique universel par une
loi du 10 mars 2010.
Tout jeune de moins de 25 ans est accueilli pour donner de son temps à la collectivité a n de
renforcer la mixité sociale et la cohésion nationale.

La JDC devient obligatoire pour tout le monde en 2016.

Le 12 mai 2015, la réserve citoyenne de l’Éducation nationale permet de s’engager bénévolement


auprès des équipes éducatives (enseignants) dans le cadre périscolaire, pour transmettre les
valeurs de la République à l’école. Cela permet de promouvoir l’expérience d’un vivre-ensemble.

Il y a également une réactivité de la part de Macron : il souhaite instaurer un service national


universel de courte durée, toutefois obligatoire, d’un mois, à partir de 16 ans.
Il a précisé, en 2018 à Toulon :
« Il s’agirait, au travers d’une expérience directe de la vie militaire, de ses savoir-faire et de ses
exigences, que chaque jeune Français aille ainsi à la rencontre de ses concitoyens et fasse
l’expérience de la mixité sociale et de la cohésion républicaine durant un mois. »

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II. Le modèle de citoyenneté à la française

Au cours du temps, la France a inventé un modèle républicain de citoyenneté qui se distingue des
modèles libéraux. Les deux piliers de ce modèle sont : l’individualisme et l’universalisme.

L'individualisme dans la mesure où il confère des droits aux individus, à chaque personne à part
entière.
Les groupes culturels, religieux, ethniques ne se voient pas reconnaître de droit particulier par
l’État de droit.

Le citoyen est considéré comme une personne capable de se défaire de ses a liations
particulières, de faire abstraction de ses appartenances particulières lorsqu’il s’exprime dans la
sphère publique.

L'universalité : dans la mesure où sont reconnus des droits à caractère général et non
particulariste.
Les citoyens appartiennent à une communauté politique de citoyens considérés comme
politiquement égaux. Ils représentent l’intérêt général.
Ainsi, les intérêts particuliers ne peuvent constituer qu’un obstacle ou une menace pour cet
intérêt général, d’où l’article 1er de la Constitution française de 1958, qui interdit toute distinction
entre les citoyens en raison de leur particularisme.

Tout cela découle du principe de laïcité.


La laïcité reconnaît les nombreux particularismes, notamment ethniques, religieux, culturels, etc.
Elle reconnaît ces particularismes au nom du respect de la liberté individuelle et de sa défense.
Mais elle considère que ces particularismes relèvent de la sphère privée et doivent s’y cantonner.
Ils ne doivent pas troubler la sphère publique.
En somme, c’est l’a rmation d’un État fort, un État qui a su se détacher de l’autorité religieuse :
séparation du spirituel et du temporel.
Un État qui a su limiter la trop forte in uence de certains corps intermédiaires. Un État qui a uni é
culturellement et politiquement une population et un territoire.

Ce modèle est donc très di érent des modèles libéraux.


Par exemple, la Grande-Bretagne ou les États-Unis, qui reconnaissent les di érences entre
identités particulières. Par conséquent, ils mettent en place des politiques publiques qui
favorisent les minorités.
Il y a bien une action aux États-Unis suite à la lutte pour les droits civiques et à la n de la
ségrégation.
Ils mettent en œuvre la discrimination positive. L’idée est de favoriser certains groupes
d’individus, estimés victimes de discrimination : couleur de peau, orientation sexuelle, etc.
On favorise ces groupes pour l’égalité des chances, par rapport aux individus non discriminés.

Des systèmes de quotas sont instaurés dans l’éducation, le travail, la sphère politique, etc., pour
favoriser la mixité sociale et politique.
Le but est d’éviter la marginalisation.

Cependant, ces quotas posent certains problèmes :

• E ets stigmatisants : intégrer un emploi ou une école parce qu’on est issu d’une minorité
et non grâce à notre compétence. Cela crée de l’incompréhension et peut mener à de la
rancœur, voire de la haine, notamment lorsque des personnes compétentes ne sont pas
choisies.

• E et démoralisant : certains savent qu’ils béné cieront des quotas et n’éprouvent donc
pas le besoin de fournir d’e orts.

• Entretien du communautarisme : au lieu de s’identi er à l’unité de la nation, certains


individus continuent de s’identi er à leur particularisme, ce qui peut nuire à l’idée d’une
citoyenneté uni ée.

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CHAPITRE 1 : LES CITOYENS


Section 2 : le rapport des citoyens au politique

I. Socialisation politique, politisation et compétence politique

La socialisation politique est le processus d’acquisition de la culture politique. Cela renvoie,


chez l’individu, à un processus d’apprentissage et de connaissance de l’univers politique.
Cette socialisation s’opère à travers les interactions que le citoyen tisse avec son environnement
et via le rôle joué par certains agents de socialisation.

Annick Percheron, dans La socialisation politique (1993), se penche sur cette socialisation chez
les enfants.
Elle montre qu’il existe une socialisation politique primaire, avant même l’âge de 10 ans. Les
enfants commencent à faire usage d’un vocabulaire à consonance politique.
À partir de 12-13 ans, un raisonnement à caractère critique émerge, permettant de mieux saisir et
interpréter le caractère con ictuel de la société.

Dans ce processus, le milieu familial, mais aussi l’institution scolaire, jouent un rôle décisif. Les
discussions, les échanges, les commentaires, et les discours portant sur l’actualité politique, ainsi
que l’enseignement de l’histoire et de l’instruction civique à l’école, contribuent à ce processus
d’inculcation de savoirs, de normes et de valeurs politiques et idéologiques chez les plus jeunes.

Le rôle des médias dans la socialisation politique :


Paul Lazarsfeld se demande si la radio aux États-Unis in ue directement sur les convictions
politiques des Américains ainsi que sur le choix des votants lors des scrutins.
Dans ses deux ouvrages People's Choice et L'écoute de la radio aux États-Unis, il soutient que
l’in uence de la radio est très faible, n’in uençant que 5 % des votants. Il identi e trois raisons à
cela :

- Les usages de l’information politique sont multiples, et ces usages varient selon la position
sociale de l’individu. On parle souvent du "public", mais le public n’est pas un groupe
homogène. Ce n’est pas du tout la même interprétation pour tous.

- Les comportements électoraux sont marginalement déterminés par la consommation


médiatique, mais surtout par les caractéristiques sociales de l’individu et de son entourage
proche.

- L’exposition au discours et à la propagande des médias est sélective. Les individus s'orientent
principalement vers des messages qui confortent leurs prédispositions politiques.

Les messages médiatiques sont polysémiques, et leur interprétation varie en fonction de l’individu
et de son identité.
L’exposition médiatique est corrélée à l’intérêt politique des individus, mais aussi à la solidité de
leurs convictions.

Tout cela permet de relativiser l’impact des médias. Les médias ont la prétention d’imposer aux
individus ce qu’il faut penser, mais il est important de relativiser ces impacts.

Les médias ont quand même une grande in uence, en imposant ce à quoi il FAUT penser. Les
travaux qui s’y intéressent se heurtent à de nombreuses di cultés, car les facteurs à analyser
sont extrêmement complexes :

• Les milieux de socialisation : Ces milieux sont multiples. La famille, l’école, les médias, mais
cela peut aussi être un parti politique, un syndicat, une association culturelle ou même sportive.
Ces milieux ne sont pas étanches, pas cloisonnés.
Par exemple : une famille est située dans une classe sociale. Une école est spatialement située.
Elle peut être située en zone rurale, ou dans une grande ville, avec des particularités sociales et
culturelles di érentes.
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• La presse, la TV, internet, les réseaux sociaux di usent des messages qui pénètrent ces
di érents milieux de socialisation.

• Les agents de socialisation : Les instituteurs, les professeurs, mais attention, la socialisation
peut aussi s’opérer entre les enfants durant les récréations. Le maître d’école peut adapter le
programme éducatif qu’il doit appliquer. Les parents jouent également un rôle clé. Mais lequel
est le plus in uent ? Le père ? La mère ? L’oncle ? Les grands-parents ?
Les messages sont en constante interaction, parfois contradictoires. Lequel retenir ?
On ne peut pas appréhender un message politique à partir de son seul contenu. Il faut prendre
en compte le contexte politique, la forme, le lieu précis, le ton, la tonalité.
Tout cela porte un sens. Ces facteurs expliquent pourquoi l’étude de la socialisation politique
confronte les chercheurs à des obstacles pratiques et méthodologiques.

La politisation :
C’est l’attention et l’intérêt que chacun accorde au fonctionnement politique, aux jeux relatifs à la
compétition politique, et au travail des acteurs politiques.
Pratiquement toutes les enquêtes en sciences politiques montrent que l’intérêt des citoyens pour
la politique est en déclin. Les individus ne veulent plus se dé nir selon l’axe gauche-droite, et il
existe une mé ance croissante à l’égard de la classe politique, et même des institutions de l’État.

La plupart de ces études montrent qu’il existe un lien important entre l’intérêt porté à la politique
et la compétence politique dont on dispose.
Daniel Gaxie, dans Le cens caché (1978), chapitre 2, traite de la compétence politique et de la
politisation.
La compétence politique désigne le savoir savant et technique sur l’univers politique et ses
enjeux.
Il existe des indicateurs de compétence, qui mesurent les connaissances des citoyens sur les
instances institutionnelles et politiques.

Cela comprend :

• Le degré de connaissance des débats politiques, des réponses apportées, et des acteurs
en jeu.
• La maîtrise du fonctionnement des institutions, des langages politiques, et des enjeux du
système politique.
• À partir de ces connaissances et catégories, le citoyen est en mesure d’interpréter les
informations en fonction des logiques qui mobilisent les principaux acteurs du champ
politique.

II. Les inégalités de politique et de compétences politiques

Il existe un lien étroit entre politisation et compétence politique.


Les personnes qui s'intéressent le plus à la politique sont celles qui disposent de la plus grande
compétence politique.
Le rapport entre politisation et compétence politique est circulaire :

• Plus on s'intéresse à la politique, plus on acquiert de la compétence politique.


• Plus on a de compétence, plus on s'intéresse au détail.
Les disparités entre individus peuvent être expliquées par deux critères principaux :

- Le positionnement social de l’individu


- Le niveau d’instruction
Pierre Bourdieu dans La Distinction (1979) soutient que la compétence politique est une forme
de traduction de la compétence sociale.
Il explique que si un individu est socialement dominé, il se percevra comme incompétent
politiquement, incapable de maîtriser les enjeux du champ politique et de formuler une opinion
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politique. Ce phénomène de dépossession pousse cet individu à s’en remettre aux élites
socialement dominantes.

Pierre Bréchon, dans Les valeurs des Français (2003), montre que l’intérêt pour la politique et les
compétences politiques décroissent à mesure que baissent le niveau socioprofessionnel, le
niveau de revenu, et le niveau d’instruction.
Cependant, ces études mettent en lumière de grandes tendances statistiques, mais il existe
toujours des contre-exemples.

D'autres chercheurs, comme Michel Simon et Guy Michelat dans Classes, religions et
comportement politique, indiquent que la corrélation entre le sentiment politique et
l'appartenance sociale est complexe.
Le positionnement social, le niveau d’instruction, mais aussi des facteurs comme le sexe,
jouent un rôle important.

Pour eux, la compétence politique est multiforme. Ce n’est pas seulement l’acquisition et la
maîtrise d’un savoir politique.
Il existe aussi des perceptions ordinaires, a ectives, ou morales des enjeux politiques, qui sont
des formes de rationalité à part entière.
Ainsi, l'engagement politique peut se manifester de façons très variées. Une personne peut se
forger un sentiment de compétence politique par la pratique, parfois de manière autodidacte.

Nonna Mayer, dans La démocratie à l'épreuve (2002), met en avant une variable importante pour
expliquer la compétence politique : l'âge.
Elle souligne que la politisation et les compétences politiques augmentent généralement chez un
individu jusqu’à l'âge de 60-65 ans.
Ce facteur doit être croisé avec d'autres éléments comme le positionnement social, le niveau
d’instruction, et même le sexe, car ces éléments peuvent aggraver ou corriger la compétence
politique.

Ainsi, la compétence politique n’est pas seulement l’acquisition d’un savoir spécialisé réservé aux
professionnels de la politique.
Elle peut aussi être perçue de manière ordinaire, a ective ou morale, et se développer par la
pratique, à travers des formes diverses d’engagement.

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CHAPITRE 2 : LES PARTIS POLITIQUES


Section 1 : les similitudes entres parti politique et syndicat

Les deux sont liés et a chent leur autonomie, leur territoire et leur identité. Historiquement, en
octobre 1906, la CGT a adopté, lors de son 9e congrès confédéral, la charte d’Amiens.

Cette charte précise que la volonté de la CGT est de lutter contre la classe capitaliste qui exploite
et opprime la classe ouvrière. Et pour lutter, elle met en avant un moyen d’action : la grève
générale. Mais sans se préoccuper des partis politiques et de leur action pour changer la société.
C’est le syndicalisme révolutionnaire.

À partir de cette charte, les syndicats a rment leur indépendance vis-à-vis de tout parti politique.

Néanmoins, il persiste encore des a nités, telles que celle entre la CGT et le PCF.

Les dirigeants des principaux partis politiques a rment leur di érence. Ils présentent les
syndicats comme les défenseurs d’intérêts particularistes, tandis qu'eux se présentent comme
œuvrant dans la défense de l’intérêt national.

C’est sur ce critère que l’on se fonde pour di érencier les partis politiques et les syndicats. Les
partis politiques sont par dé nition la conquête du pouvoir et l’exercice de ce dernier, tandis que
les syndicats ne veulent qu’in uencer le pouvoir, en particulier l’économie.

Il existe ainsi trois dimensions principales entre les partis politiques et les syndicats :

I. Les institutions de représentation

À priori, il existe une di érence d’objectif et de domaine d’action qui permet de di érencier les
partis politiques des syndicats. Mais malgré cette di érence, le parti et le syndicat ont un point
commun : les institutions de représentation.

Il existe des corps intermédiaires, des corps sociaux entre l’individu et l’État, qui sont
constitutifs de la démocratie et indispensables à son fonctionnement.

En e et, les partis et les syndicats agissent toujours au nom de leurs membres et, même plus
largement, au nom de ceux qui se reconnaissent en eux. Ils forment un moyen de transmission
entre leurs membres et les dirigeants (économiques ou politiques).

Ils permettent de prendre en charge les demandes sociales qui émanent de la société ou de
certains segments. Ils les organisent et les structurent.

Ils permettent de canaliser les con its à travers la prise en charge d’intérêts sociaux divers. Ils
ont une fonction d’agrégation des préférences.

Car, pour une large part, ils contribuent à la mise en forme des intérêts collectifs qu’ils
défendent. Ils vont les modeler, les rendre cohérents avec ces demandes sociales, prendre en
charge des problèmes divers, et s’ils n’étaient pas pris en charge, ces problèmes seraient di us.

Ils les mettent en cohérence pour les traiter politiquement.

Les partis politiques et syndicats ont une fonction de représentation sous un double point de
vue.

Ils proposent des candidats aux postes institutionnels de représentation, politiques ou syndicaux.
Dans les deux cas, ces candidats sont élus (loi du 20 août 2008).

C’est une représentation de leurs membres, du monde social et des problèmes qui les
concernent. C’est pour cette raison, l’importance qu’on leur accorde en tant qu’instance de
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représentation des attentes ou des aspirations de la société, que la loi du 31 janvier 2007 (loi de
modernisation du dialogue social) reconnaît que les syndicats doivent être systématiquement
consultés par le gouvernement pour tout projet de loi en matière d’emploi, de formation
professionnelle, de relations salariales, etc.

Les syndicats constituent les interlocuteurs privilégiés de l’État pour toutes les grandes réformes
relatives aux retraites et au droit du travail.

Cependant, cette fonction de représentation apparaît de plus en plus problématique.

Erik Neveu, dans Sociologie politique des problèmes publics (2015), souligne plusieurs facteurs
montrant une déconnexion croissante entre ces groupes et la société civile.

La faible représentativité des syndicats et des partis politiques : de moins en moins d’adhérents,
le déclin du PCF, et le déclin de la constellation d’associations diverses que le PCF avait mises en
place dès la n de la Seconde Guerre mondiale.

Le recours de plus en plus systématique des partis politiques à des laboratoires d’idées (Think
Tanks) ou à des sondages : les élus n’émanent plus des classes populaires.

La tendance des partis politiques à se composer uniquement de professionnels de la politique


qui accordent trop d’importance à des enjeux ésotériques qui ne concernent qu’eux. Les partis
politiques où prédominent des stratégies marketing et un mode de fonctionnement managérial.

Il n’y a plus d’identi cation politique. C’est du clientélisme, de la rentabilité électorale.

II. La dimension historique

Partis politiques et syndicats ont un rôle commun, mais il existe un autre aspect important
lié à l’histoire de leur institutionnalisation.

Ce sont deux acteurs qui sont apparus tardivement, leur apparition remontant généralement à la
n du XIXᵉ siècle.

Une explication principale réside dans la Révolution française, qui s’est opposée aux
corporations. Les révolutionnaires voulaient empêcher la constitution de corps intermédiaires, car
ils les considéraient comme des facteurs de division et de dilution de la volonté générale.

Deux textes illustrent bien cette opposition, adoptés pendant la phase révolutionnaire : le décret
d’Allarde et la loi Le Chapelier.

• Le décret d’Allarde (mars 1791) promeut la concurrence et l’essor d’une économie libre.
• La loi Le Chapelier (juin 1791) supprime les corporations et les jurandes.

L'article 1 de cette loi stipule :

« L’anéantissement de toutes espèces de corporations des citoyens du même état ou profession


est une des bases fondamentales de la Constitution française. »

Ainsi, tout rassemblement professionnel est interdit. Parallèlement, la création de partis


politiques n’était pas non plus d’actualité. Ces derniers étaient perçus comme des factions
défendant des intérêts particuliers et nuisant à l’expression de la volonté générale.

La conception des partis politiques était donc négative : ils étaient vus comme des éléments
diviseurs. Cette idée s’appuyait sur l’opinion de Rousseau dans Le Contrat social (1762, Livre II,
chapitre 3) :

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« Qu’il importe, pour avoir l’énoncé de la volonté générale, qu’il n’y ait pas de société particulière
dans l’État et que chaque citoyen n’opine que d’après lui. »

Pour garantir cet énoncé, il fallait un lien direct entre la société et l’État. Cependant, cela
n’empêcha pas les hommes politiques de former des clubs à caractère politique.

Les véritables partis politiques modernes apparurent au XIXᵉ siècle avec la constitution de
mouvements ouvriers de masse, conséquence de l’industrialisation. La pression et la peur des
mouvements ouvriers sont à l’origine de la reconnaissance des partis politiques et des
syndicats.

En France, l’autorisation des syndicats fut votée sous la IIIᵉ République avec la loi du 21
mars 1884 (loi Waldeck-Rousseau), après huit années de débat parlementaire. Cette loi
reconnaissait l’existence des syndicats et répondait aux inquiétudes suscitées par le
syndicalisme révolutionnaire, perçu comme une menace pour l’ordre républicain naissant.

Ce succès du syndicalisme révolutionnaire se re ète dans la création, en 1864, de l’Association


internationale des travailleurs (la Première Internationale ouvrière). L’objectif des républicains
était de canaliser la colère ouvrière et de détourner les ouvriers des mouvements les plus
contestataires en leur fournissant un cadre légal pour leurs revendications.

La même logique conduisit à la reconnaissance des associations de travailleurs ailleurs en Europe


:

• 1825 en Grande-Bretagne,
• 1869 en Allemagne.

Les partis politiques suivirent une évolution similaire, accélérée par les conséquences du
su rage universel masculin. Max Weber souligne ce phénomène dans Le Savant et le politique
(1919) :

« Les partis politiques sont des enfants de la démocratie, du su rage universel, de la nécessité de
recruter et d’organiser les masses. »

En France, ce mouvement de structuration des masses s’appuya sur une loi majeure : la loi du
1er juillet 1901 sur les associations, qui fournit un cadre légal à l’activité politique organisée.

Ainsi, la structuration des syndicats et des partis politiques partage une histoire commune,
fondée sur l’émergence de nouveaux citoyens, notamment les travailleurs, qui accédèrent à
l’expression politique en pleine révolution industrielle.

III. Les proximités idéologiques et les formes d’action

Initialement, les partis politiques et syndicats s’adressent au même public.


Cela rend leur distinction di cile : ils sont parfois concurrents mais entretiennent un lien étroit.

Cette interpénétration constitue un point de convergence. Parfois, le syndicat est à l’origine


du parti politique (modèle travailliste), et d’autres fois, il existe une symbiose entre le parti
politique et le syndicat (modèle social-démocrate).

• Exemple du modèle travailliste :


En 1899, le syndicat britannique TUC crée un instrument pour in uencer la vie
parlementaire britannique. En 1900, il met en place le Labour Representation Committee
(LRC), destiné à coordonner l’action des députés défendant les intérêts de la classe
ouvrière.
En 1906, ce LRC devient un parti politique : le Labour Party.

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• Exemple des modèles sociaux-démocrates d’Europe du Nord :


Le parti social-démocrate d’Allemagne (SPD) est créé en 1875 sous le nom de Parti
socialiste des ouvriers allemands. Il entretient des liens organiques avec la
confédération nationale des syndicats, fondée en 1892.

La proximité entre syndicats et partis politiques peut s’expliquer par plusieurs facteurs :

- Les syndicats ne sont pas imperméables au débat politique.


Des militants politiques, par a nité idéologique, peuvent retranscrire ces débats au sein des
organisations syndicales.

- La double appartenance de certains militants.


Certains militants syndicaux appartiennent aussi à un parti politique et défendent les mêmes
idées au sein des institutions.

- Les actions communes ou alliances de circonstance.


- Exemple : La SFIO et la CGT se sont liguées contre l’extrême droite.
- Les partis politiques s’appuient sur les ressources syndicales.
Cette stratégie politique nécessite un enracinement dans certains milieux sociaux.
- Exemple : En 1942, les institutions chrétiennes utilisaient leurs relais syndicaux.
La domination politique des partis sur les syndicats peut aussi être justi ée par certaines
doctrines, comme le communisme.

• Exemple : Dans Que faire ? (1902), Lénine avance l’idée que les syndicats doivent lutter
contre le capitalisme sous la direction d’un parti révolutionnaire.

Aujourd’hui, on constate une interpénétration croissante des sphères politiques,


économiques et sociales, ce qui contribue à politiser davantage le rôle des syndicats.

• Les syndicats agissent moins directement sur l’entreprise.


• Ils ne rivalisent plus avec les partis politiques pour la conquête du pouvoir.
• Cependant, ils conservent un rôle à part entière, contribuant aux dynamiques politiques
et sociales contemporaines.

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CHAPITRE 2 : LES PARTIS POLITIQUES


Section 2 : qu’est ce qu’un parti politique?

En sciences politiques, les recherches sur les partis politiques occupent une place
fondamentale. Certains ouvrages fondateurs de la discipline leur sont consacrés, notamment
ceux de Mosei Ostrogorski et Roberto Michels :

• Mosei Ostrogorski, La démocratie et les partis politiques (1902).


• Roberto Michels, Les partis politiques : essai sur les tendances oligarchiques des
démocraties (1911).

Plus globalement, de nombreux politistes ont tenté de dé nir les partis politiques en se fondant
sur un critère central : la conquête du pouvoir. Parmi eux, on peut citer Giovanni Sartori,
Georges Burdeau, Myron Weiner et Joseph La Palambara :

- Giovanni Sartori, Parti et système de parti (1976) :


« Tout groupe politique identi é par une étiquette o cielle qui présente des candidats aux
élections et qui est capable de faire désigner à travers les élections des candidats aux
fonctions publiques. »

- Georges Burdeau, Traité de sciences politiques (1982) :


« Constitue un parti tout groupement d’individus qui, professant les mêmes vues politiques,
s’e orce de les faire prévaloir à la fois en y ralliant le plus grand nombre possible de citoyens et
en cherchant à conquérir le pouvoir ou, du moins, à in uencer ses décisions. »

- Myron Weiner et Joseph La Palambara, Political Parties and Political Development (1966) :
« Les partis politiques sont des organisations durables qui disposent d’ancrages locaux et qui
visent la conquête du pouvoir par la recherche de soutien populaire. »

Les critères principaux pour dé nir un parti politique :

• Durabilité :

- Un parti politique doit être une organisation pérenne, avec une espérance de vie
dépassant celle de ses fondateurs.
- Il doit survivre à ses créateurs et s’inscrire dans la durée.
• Lisibilité et visibilité à tous les niveaux :

- Un parti politique doit être identi able du local au national.


- Il repose sur une organisation large et complète, comprenant des sections et des
fédérations permettant de couvrir tout le territoire.
- Il entretient également des relations avec l’échelon international.
- Ce critère distingue le parti politique d’un simple groupe parlementaire.
• Volonté d’accéder au pouvoir :

- Un parti politique a pour objectif principal la conquête du pouvoir, et non de se limiter à


une pression ou une in uence sur ce dernier.
- Exemple : certains groupes d’intérêts peuvent évoluer en partis politiques, comme Les
Verts en 1984.

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• Recherche d’un soutien populaire maximal à travers les élections :

- Ce critère distingue les partis politiques des clubs de ré exion, qui se concentrent sur la
production d’idées sans participer directement à la compétition électorale, et des milices
ou groupes terroristes, qui ne cherchent pas le soutien populaire.

Aspects complémentaires à considérer :

• Les origines des partis politiques.


• Leur institutionnalisation.
• Les clivages sociaux qu’ils incarnent.

I. Les types de partis politiques

La science politique tente de dé nir ce que sont les partis politiques. Cependant, on remarque
que ces derniers répondent à des modèles d’organisation divers. On trouve de grands partis
de masse avec des millions d’adhérents, mais aussi des groupuscules quali és de partis
politiques.

Certains partis sont très bureaucratiques et centralisés, tandis que d'autres reposent sur
des réseaux locaux exibles. Ces derniers, souvent composés de quelques notables, se
caractérisent par l'absence de véritable hiérarchie ou centralisation.

Les entreprises de dé nition des partis politiques s'accompagnent d'un travail


classi catoire et de typologisation. Elles visent à identi er des critères de distinction entre les
di érents types de partis politiques. Deux auteurs importants dans ce domaine sont Maurice
Duverger (Les partis politiques, 1951) et Stein Rokkan (Citoyens, élections et partis, 1970).

Pour bien comprendre l'évolution et la forme des partis, Duverger identi e deux phénomènes
fondamentaux :

- L’élargissement du droit de su rage


- La structuration politique du mouvement ouvrier face aux élites traditionnelles.
À partir de ces éléments, Duverger distingue deux types principaux de partis : les partis de
cadres et les partis de masse.

Les partis de cadres

Les partis de cadres sont les premiers à apparaître. Ils s’appuient sur les élites locales et
émergent au XIXe siècle, lorsque les notables commencent à s’organiser en comités locaux, qui
deviennent progressivement permanents.

• Le passage du su rage censitaire à l’universel incite ces partis à s'organiser pour


capter les votes d’un électorat élargi.
• Ces notables disposent d’importantes ressources nancières, de réseaux locaux et d’une
forte notoriété. Ils nancent leurs campagnes électorales grâce à leurs moyens
personnels.

Les caractéristiques principales des partis de cadres :

• Une organisation souple et décentralisée


• Une structure peu hiérarchisée
• Une base militante faible

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Exemples historiques :

• L’Union pour la démocratie française (UDF) fondée en 1978, et ses héritiers comme l’UDI
• Le Parti conservateur britannique (1834), basé sur les réseaux de notables locaux
• Le Parti radical (France, 1901), qui joue un rôle central sous la IIIe République, notamment
lors de la séparation de l’Église et de l’État en 1905.

Les partis de masse

Les partis de masse apparaissent dans le monde ouvrier, en lien avec l’extension du
su rage.

• Ils prolongent certaines luttes sociales sur le plan politique, comme celles des partis
socialistes et communistes.
• Contrairement aux partis de cadres, ils reposent sur un grand nombre d’adhérents et
militants issus des classes populaires.
• Ces partis cherchent à éduquer, socialiser et mobiliser leurs membres, dans une logique
d’encadrement strict.

Les caractéristiques principales des partis de masse :

• Un nancement collectif basé sur les cotisations des militants


• Une idéologie structurée portée par des activités comme la propagande, les réunions ou
la distribution de tracts
• Une organisation hiérarchisée avec des cellules locales, un conseil national, et des
permanents dédiés.

Exemples historiques :

• Le SPD (Parti social-démocrate allemand, 1875)


• Le PCI (Parti communiste italien) et le PCF (Parti communiste français).

Stein Rokkan et les clivages politiques

Stein Rokkan, dans Citoyens, élections et partis (1970), met en avant l'importance des clivages
structurants les partis politiques. Ces clivages sont liés à deux phénomènes :

- La consolidation des États-nations


- La Révolution industrielle.
Quatre clivages principaux sont évoqués :

• Centre / Périphérie : opposition entre les partisans de la centralisation étatique et les


régionalistes. Exemple : les indépendantistes corses.

• Église / État : opposition entre partis laïcs et partis confessionnels. Exemple : la Démocratie
chrétienne en Italie (1942).

• Rural / Urbain : opposition liée à l’industrialisation, avec des partis agrariens défendant les
intérêts du monde rural. Exemple : le Parti agraire et paysan français (1927).

• Travailleurs / Possédants : opposition marquée par le marxisme, entre partis ouvriers


(socialistes, communistes) et partis bourgeois libéraux (conservateurs, de droite).

Évolutions récentes des partis politiques

Les typologies classiques sont remises en question. De nouveaux facteurs, comme les
transformations sociales et culturelles, conduisent à des évolutions :
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• Les partis attrape-tout (Catch-All Parties), concept développé par Otto Kirchheimer en
1966, cherchent à séduire un électorat diversi é en adoptant des discours consensuels et
en se recentrant autour d’un leader charismatique.

• Les partis-cartels, théorisés par Katz et Mair, se rapprochent de l’État, devenant des
"courtiers" pro tant de ressources publiques.

Exemple : En Italie, le phénomène de "Lottizzazione" désigne la répartition des postes publics


entre les partis.

Conclusion

En n, Michel O erlé (Les partis politiques, 2008) rappelle que les partis ne sont pas seulement
des machines de conquête du pouvoir. Ils sont aussi des espaces de rivalité interne, où les
agents luttent pour contrôler les ressources et l’appareil partisan.

II. Le rôle des partis politiques

Les partis politiques ont 3 fonctions essentielles : ils animent la vie électorale, se sont des agents
de socialisation et ils exercent ou contrôlent le pouvoir.

A. Animation de la vie électorale

Les partis politiques jouent un rôle clé dans la sélection des candidats aux élections.
Ce processus peut prendre di érentes formes :

- La cooptation, où l’État-major décide directement du candidat.


- Les primaires, qui peuvent être ouvertes (aux non-adhérents) ou fermées (réservées aux
membres du parti).

Dans ce cadre, les États-majors des partis politiques ont un rôle essentiel :

Ils sélectionnent et hiérarchisent les candidats sur les listes électorales.



Leur organisation interne soulève la question de la démocratisation : qui décide et

comment ?
Dans de nombreux partis, la direction se réserve un droit de primeur. Elle peut :

• Proposer directement un candidat (par exemple, en 2010, Jean-Marie Le Pen propose sa


lle pour lui succéder au Front National).
• Fixer des conditions spéci ques, comme l’exigence d’un parrainage par des élus locaux
ou nationaux.

Dans les partis plus démocratiques, ce sont les adhérents qui votent pour désigner les
candidats.
Parfois, les non-adhérents peuvent aussi participer. Par exemple, lors des primaires du Parti
socialiste en 2011, il su sait de signer une charte s’engageant à partager les valeurs de la
gauche et de la République.

Le rôle d’animateur des partis politiques

Pour mobiliser leurs électeurs et s’imposer dans la bataille électorale, les partis utilisent
plusieurs types de ressources :

• Ressources nancières

- Depuis la loi de 1988, les dépenses électorales sont plafonnées, et un nancement public
des partis politiques est accordé, calculé au prorata des résultats des élections.

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• Ressources militantes

- Activités classiques de propagande : a ches, tracts, réunions, meetings.


- Stratégies modernes pour occuper l’espace médiatique, devenu un élément décisif de leur
succès électoral.

• Ressources programmatiques

- Les idées di usées par les partis jouent un rôle majeur dans la structuration et l’orientation
du débat politique.
- Ces débats permettent de façonner l’opinion publique et de donner à voir des choix clairs à
la population.

Ce rôle des partis est reconnu à l’article 4 de la Constitution française, qui stipule :
« Les partis politiques concourent à l’expression du su rage. »

B. Des agents de socialisation

Le rôle des partis politiques dans la socialisation politique des citoyens

Les partis politiques véhiculent des informations, des connaissances et des valeurs
essentielles à l’intégration des citoyens dans le système politique.

• Ils délivrent des messages politiques di érents, re étant des visions diverses de la
société.

• Cependant, certains messages partagés par tous les partis renforcent les principes
démocratiques communs :

- L’acceptation des règles du jeu démocratique, notamment le besoin de représentants et


d'élus désignés par les urnes.

- La nécessité du pluralisme partisan, garant d’un débat politique ouvert.


- La valorisation du devoir citoyen, comme l’incitation à voter, même en cas de
mécontentement. Le vote est présenté comme le seul moyen de changer les choses par la
voie politique.

- La condamnation de la violence comme mode de gouvernement, pour disquali er les


comportements anti-démocratiques ou les "mauvais joueurs".
Exemple : L’opposition unanime des partis au "parti de Coluche", qui tournait en dérision le système
politique (il n’avait pas obtenu les 500 signatures nécessaires).

- L’autorité légitime conférée par les élections, soulignant que, dans une démocratie, la
légitimité des gouvernants découle du vote.

Ainsi, les partis politiques délimitent un univers du possible, favorisant l’acceptation et


l’intériorisation des règles du jeu démocratique. Cela contribue à socialiser les citoyens dans le
cadre des principes démocratiques.

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La socialisation des militants

Les partis politiques socialisent également leurs militants au travers de di érentes


activités :

• Discussions.
• Réunions.
• Lectures de documents.
• Participation à des réseaux associatifs.

Ces activités renforcent un lien fort de sociabilité entre les militants, souvent au sein de
projets de contre-société :

• Ces projets reposent sur des règles propres au parti et des dispositifs spéci ques de
socialisation.
Exemple : Le Parti communiste français (PCF), avec un endoctrinement très marqué.
Annie Kriegel, dans Les communistes français (1968), met en lumière cette forte socialisation
au sein du PCF.

À l’extrême droite, des mécanismes similaires sont observés.

• Guy Birenbaum, dans sa thèse sur le Front National (Le Front National en politique, 1992),
décrit une socialisation intense entre militants du FN, caractérisée par :

- Une chaleur et une convivialité très marquées.


- Une solidarité construite autour d’une "haine commune" envers certaines catégories
de personnes.
- Un "espoir partagé" en la quête du "grand soir" électoral.
- Une révolte collective contre l’ordre établi, qui renforce leur cohésion.

C. Les partis exercent ou contrôlent le pouvoirs

Lorsque les candidats des partis accèdent au pouvoir, ils jouent encore un rôle important. Ils
participent à l’amélioration des propositions de lois en collaboration avec des députés et des
sénateurs, ces derniers pouvant être en adéquation avec le parti gouvernemental.

Le travail de coordination des élus repose sur la discipline de vote : il est essentiel de faire bloc.
Ainsi, ils veillent à ne pas soumettre des propositions de loi contraires aux orientations du
gouvernement.
Ils s'e orcent également de justi er et de souligner le bien-fondé des décisions prises par le
pouvoir public, tout en faisant remonter au gouvernement les attentes ou les mécontentements
de la population, à l'aide d'instruments de pilotage. Par exemple, ils peuvent intervenir sur des
sujets tels que le prix du gaz et de l’essence.

Dans l’opposition, dans un régime démocratique où celle-ci est reconnue par le pouvoir ou
institutionnalisée, comme en Grande-Bretagne, ils exercent une fonction de contrôle de l’action
gouvernementale. Cela inclut notamment la saisine du Conseil constitutionnel.
Ils s’appuient également sur des concepts comme la "burocratie du PCF", développée par
Georges Burdeau, permettant à certaines catégories sociales de trouver un relais politique pour
défendre leurs intérêts spéci ques.

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III. Le fonctionnement des partis politiques

Pour bien comprendre, il faut prendre en considération les caractéristiques des systèmes
partisans. Il existe trois grands types de systèmes partisans :

- Monopartisan : un seul parti


- Bipartisan : monopoliser tout l’espace politique (par exemple : États-Unis et Royaume-Uni)
- Multipartisan : plusieurs partis
Il y a di érents moyens d’action des partis politiques :

• Les nancements d’un lieu dans lequel le parti développe ses principes, la publicité, la
propagande, les dispositifs mis en place pour la formation des membres du parti.

• Le fonctionnement grâce à leurs militants (en déclin en Europe), qui renvoie aux di érentes
formes de rétribution du militantisme : matérielle, symbolique, a ective, etc.

Une instance dirigeante avec :

• Un état-major, dont les modes d’organisation et de fonctionnement sont divers : central,


national, etc.

• Les rivalités clientélistes, les con its pour accéder en interne au leadership, qui sont très
brutaux et très vifs. La grande rivalité entre Fillon et Jean-François Copé en 2012.
L'élection ne se joue qu'à 98 voix d’avance.

Il y a cependant une confrontation avec un phénomène : les tendances oligarchiques des partis
politiques, où un nombre restreint de dirigeants, permanents du parti, parvient à se maintenir
longtemps au sommet de l’organisation et se détache peu à peu de la base du parti.
Ils disposent de ressources déterminantes : la notoriété, l’accès privilégié à certaines
informations, l’accès aux nances. Ils possèdent les instruments de propagande et béné cient de
nombreux privilèges liés à leur statut.

Il y a une distance croissante entre les personnes qui occupent des postes importants et la base,
les adhérents et militants, qui s’accentue à mesure que les partis se professionnalisent.
De plus, le recrutement se fait par sélection. Petit à petit, les responsables de parti n'ont pas les
mêmes origines ni les mêmes caractéristiques sociales que les individus qui constituent la base
du parti.

Ainsi, au sein de nombreux partis, il existe un décalage entre les représentants et les représentés.
C’est certainement l’un des facteurs explicatifs de l’émergence de nouveaux partis politiques qui
prennent leurs distances vis-à-vis du fonctionnement des partis politiques professionnels. Moins
de fonctionnement, moins hiérarchisé, plus représentatif de la société civile et misant souvent sur
un militantisme numérique.
Par exemple, Podemos en Espagne, en janvier 2014, marque une rupture avec les partis
politiques traditionnels.

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CHAPITRE 3 : LES MÉDIAS


Grégory Derville, Le pouvoir des médias, mythes et réalités, 2005
Rémy Rie el, Que sont les médias ?, 2005
Nicolas Kaciaf, Ivan Chupin et Nicolas Hubé, Histoire politique et économique des médias en
France, 2009.

Les médias sont l’ensemble des instruments et des dispositifs qui permettent la communication
de données en vue de renseigner, cultiver, apprendre et distracter.
Par exemple : la presse écrite, la radio, le cinéma, internet, la télévision.

On distingue 4 étapes majeures du développement des sociétés en la matière :

• Le stade de la civilisation traditionnelle : dans cette phase, les informations et les


connaissances se transmettent surtout de manière orale. La stabilité, la coutume sont
très développées, et les mythes jouent un rôle important dans le partage et la di usion
des connaissances.

• La civilisation graphique : développement de l’écrit et, à partir du 15e siècle,


l’imprimerie. Cela permet une di usion à plus grande échelle, soit la démocratisation des
idées et du savoir. L’objectif est de rompre avec l’écriture manuscrite des livres,
généralement rédigés par des moines copistes, ce qui était un processus long. Cela
stimule un approfondissement des connaissances et favorise une multiplication des
échanges entre di érentes cultures.

• Le stade de la civilisation audiovisuelle : 20e siècle. Les rapports entre les médias et la
politique sont sujets à controverse. Ce qui se développe alors, c’est l’information en
direct et la massi cation de la di usion de l’information : la culture de masse.
La question est : les médias constituent-ils un contre-pouvoir, un 4e pouvoir, ou sont-ils
inféodés au pouvoir ?

• La civilisation numérique : n du 20e, début du 21e siècle. D. Wolton, Internet et


après ?, 2000.
C’est l’essor d’un monde digital où l’on peut être à la fois di useur d’information et
récepteur d’information. Les supports de di usion se multiplient, et pour certains d'entre
eux, on peut toucher des millions d’individus.
Cela marque aussi l’avènement d’une société en réseaux et le développement d’un
système d’information à caractère marchand : le nouveau pétrole de cette économie
numérique, ce sont les données personnelles.

Il y a des e ets politiques des médias : ces e ets sont-ils réels ou fantasmés ? Peut-on les
évaluer ?

Section 1 : l’influence des médias sur le champ politique

I. Médias et préférence électorales et idéologiques

Les médias jouent un rôle d'interface entre les personnes et la scène politique. En cela, ils sont
régulièrement analysés comme des vecteurs dans la construction de l’opinion politique.
Certaines études montrent que la variable médias ne peut pas expliquer les préférences
électorales et idéologiques des individus.

Pour autant, il existe 2 grands courants d’analyse en sciences sociales qui pensent que les
médias ont un rôle déterminant dans les décisions idéologiques et électorales chez les
individus.

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A. Théorie classique de la démocratie représentative

Tout d’abord, il y a la théorie classique de la démocratie représentative qui postule comme


idée qu’il existe des citoyens autonomes qui vont politiquement se déterminer à partir d’un suivi
attentif de l’actualité, et qui s’intéressent aux médias qui les informent. Ces citoyens vont
comparer les di érents programmes politiques qui leur sont soumis.

Au cours des années 1980, les politiques ont insisté sur la formation des médias : électeur
stratège (bonne connaissance de l’o re politique grâce aux médias et se déterminent de manière
rationnelle dans une logique coût-avantage et vont opérer des choix qui leur sont les plus
pro tables avec le plus de béné ce).

Les médias peuvent jouer un rôle important dans le choix de l’électeur en fonction de cet accès
aux médias.
Certains auteurs sont assez critiques vis-à-vis de la capacité des médias à manipuler les
masses.

B. La capacité des médias à manipuler les masses

Ensuite, on insiste sur l’idée que les médias sont critiqués dans les sociétés modernes, où les
individus seraient de plus en plus isolés et démunis face à la communication politique. La
puissance de séduction et de persuasion des médias peut s’avérer considérable.

Serge Tchakhotine, sociologue et politiste allemand d’origine russe (1883-1973), est l’un des
premiers à développer cette idée. En 1939, il publie son ouvrage : « Le viol des foules par la
propagande politique ». Il y décrit la propagande à visée publique utilisée pour manipuler les
masses et leur façon de penser. À travers la mobilisation de musiques et slogans, certains
régimes ont réussi à embrigader et à séduire les foules.

Cette vision est aujourd’hui réactivée par d’autres acteurs. En e et, la croyance dans le pouvoir
des médias est aussi véhiculée par les médias eux-mêmes. Les professionnels de la
communication ont intérêt à entretenir cette idée pour légitimer leur profession. Ils alimentent
la croyance qu’on ne peut pas exister politiquement sans les médias, qu’ils sont capables
d’in uencer l’opinion publique, et qu’ils ont des e ets indéniables sur la popularité des
personnalités politiques ainsi que sur les choix électoraux.

Cela incite les dirigeants de partis politiques à con er leurs campagnes à ces professionnels.
Ainsi, les médias seraient en capacité d’in uencer directement l’opinion publique, avec des e ets
déterminants sur la popularité des hommes et femmes politiques et sur les résultats électoraux.

Les effets des médias : une influence discutée

Les travaux de Paul Lazarsfeld

Paul Lazarsfeld, politiste américain (1901-1976), a mené plusieurs études sur l'in uence des
médias, notamment dans Le choix du peuple (1944) et Écoute de la radio (1948). En observant
l’écoute de la radio aux États-Unis, il cherchait à savoir si ce média in uençait les opinions
politiques des Américains.

Conclusion : Lazarsfeld montre que la radio in uence très peu les choix de vote. Il développe
trois arguments principaux :

- Les choix électoraux sont avant tout déterminés par les caractéristiques sociales des
individus et de leur entourage. Les relations interpersonnelles et l’in uence des groupes
d’appartenance sont décisives dans la formation des opinions politiques.

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- Les individus s’orientent vers des messages politiques qui confortent leurs opinions
existantes, plutôt que d’être in uencés à changer de point de vue.
- Les informations politiques font l’objet d’appropriations diversi ées, en fonction des
caractéristiques sociales. Le public n’est pas un groupe homogène, et les usages des
informations varient.

Ces conclusions ont été con rmées par des chercheurs ultérieurs qui ont analysé l’impact de la
télévision, notamment René Rémond, Guy Michelat et Jean Cazeneuve, qui montrent que
l’in uence des médias de masse est limitée en raison d’une exposition, d’une perception et d’une
mémoire sélective :

• Exposition sélective : on écoute davantage les discours proches de nos convictions.


• Mémoire sélective : on retient mieux ce qui correspond à nos opinions.

Des in uences indirectes : Agenda-setting et framing

Si les médias ne modi ent pas directement les convictions des individus, ils peuvent in uencer ce
à quoi ils pensent. Cela s’explique par deux mécanismes majeurs.

• L’agenda-setting
Donald Shaw et Maxwell McCombs (1972) développent cette thèse selon laquelle les médias
in uencent le contenu du débat public en hiérarchisant les informations. Cela oriente
l’attention des citoyens et des acteurs politiques vers certaines questions spéci ques.
Exemple : lors de l’élection présidentielle de 2002 en France, la focalisation médiatique sur
l’insécurité a renforcé l’inquiétude des Français et incité les hommes politiques à intégrer cette
question dans les débats.

• Le framing (ou cadrage)


Selon Shanto Iyengar (Is Anyone Responsible?, 1991), les médias in uencent la perception des
événements en imposant un cadre interprétatif. Ils prétendent informer objectivement, mais
l’angle retenu pour traiter une actualité peut orienter les perceptions.
Exemple : un con it social dans les transports peut être présenté sous di érents angles :

- Insister sur les revendications des grévistes.


- Souligner les désagréments pour les usagers (par exemple, les "usagers pris en otage").
- Mettre en avant les luttes syndicales.
Le choix du cadrage in uence la manière dont le public perçoit le problème et les
revendications associées.

Effets d’amorçage : le priming

Les médias, en traitant certaines informations, obligent les responsables politiques à les intégrer à
leur discours. Cela in uence les débats politiques et incite les citoyens à utiliser ces thèmes
pour juger les acteurs et programmes politiques.

Une in uence dif cile à mesurer

Malgré ces analyses, il reste complexe de prouver scienti quement l’in uence des médias,
notamment en raison :

• De la diversité des supports médiatiques.


• Des rapports variés que les individus entretiennent avec les médias.
• Des relations de causalité ambiguës entre les médias, les acteurs politiques et le public.

Les médias semblent davantage guider les priorités et perceptions des individus que leurs
convictions profondes, jouant ainsi un rôle essentiel dans la structuration du débat public.

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II. L’impact des médias sur la vie politique

Ici, l’idée est que de nombreux politistes soulignent qu’avec l’essor des médias de masse, la vie
politique et, plus globalement, les règles du jeu démocratique ont été profondément
transformées.

Il est indéniable que la télévision a ampli é la personnalisation et la théâtralisation de la vie


politique, tout en favorisant l’essor d’un discours politique.

A. Personni cation de la vie politique

Il est indéniable que la télévision a ampli é la personnalisation et la théâtralisation de la vie


politique, tout en favorisant l’essor d’un discours politique.

Pour gagner les élections, de nombreux acteurs politiques ont recours, de manière de plus en
plus systématique, à des professionnels du marketing et de la publicité.

Avec l’essor des médias de masse, la vie politique a connu une transformation profonde,
accompagnée d’une redé nition des règles démocratiques.

Le développement de la radio, de la télévision et d’Internet o re de nouvelles ressources et


opportunités à la vie politique et démocratique.

Les acteurs politiques font de plus en plus appel à des professionnels du marketing.
Exemple : François Mitterrand et Jacques Chirac ont travaillé avec Élie Christie, considéré comme un
"gourou de l’image". Ces experts permettent de séduire un électorat très large, d’organiser des
prestations télévisuelles et de mettre en place des plans médias stratégiques pour gagner les
élections.

On leur demande également de créer des événements télégéniques à échéance régulière, avec
l’idée, qui s’impose progressivement, qu’il est impossible d’exister politiquement sans une
visibilité constante à l’écran.

Cela soulève la question de l’hyper-médiatisation, ainsi que de la tyrannie de l’image et des


apparences. Ces professionnels aident aussi les politiques à devenir des personnages familiers
du grand public en valorisant leur personnalité et en mettant en scène leur intimité.

Pour réussir, il faut être connu, reconnu et apprécié, en construisant une respectabilité basée
sur l’idée de plaire, souvent davantage que celle de convaincre.
Exemple : Ségolène Royal, alors ministre de l’Écologie en 1992, a été la première femme politique à
se laisser lmer à la maternité, dès le lendemain de son accouchement.

Il s’agit également de simpli er le discours et le langage a n de capter l’attention du grand public


et d’être facilement compris. Cela implique d’utiliser des formules claires et courtes, ainsi que des
slogans percutants, ce qui in uence profondément la manière dont les discours politiques sont
construits.

Pour ce faire, il est essentiel de privilégier les petites phrases, les e ets d’annonce et le
storytelling : élaborer une narration à des ns politiques.

Cependant, cette approche comporte des risques, notamment l’appauvrissement des débats.
Les responsables politiques doivent s’adapter aux rythmes médiatiques et aux sondages, en
restant constamment réactifs à l’immédiateté et à l’instantanéité de l’actualité.

Toutefois, la personnalisation de la vie politique ne peut pas être uniquement expliquée par
l’évolution technique des médias.

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D’autres facteurs entrent en jeu, comme la présidentialisation des institutions de la


République et le déclin des oppositions au sein de la vie politique.

B. La transformation des fondements de la légitimité politique et transformation des modes de


sélections du personnel politique

Pendant longtemps, la légitimité politique reposait uniquement sur le verdict des urnes et sur
certaines ressources requises dans les assemblées parlementaires.

Avec l’essor des médias audiovisuels, ces derniers sont devenus une arène privilégiée pour les
débats politiques, bouleversant ainsi les conditions de construction du leadership. Désormais, les
responsables politiques doivent maîtriser des savoir-faire essentiels pour séduire un large public,
notamment la capacité à bien communiquer et la gestion des apparences médiatiques.

La popularité peut également être construite à travers les médias, par des sondages d’opinion ou
en valorisant médiatiquement des réussites obtenues dans d’autres domaines, comme les a aires
ou le sport.
Exemple : Donald Trump, qui a mis en avant sa réussite dans le monde des a aires et de la
télévision pour s’imposer politiquement, illustre cette nouvelle ressource de légitimation.

C. Les transformations de l’action politique

On observe également une modi cation de l’action politique, comme l’explique Bernard Manin
dans "Principes du gouvernement représentatif" (1995).

Il aborde cette question en soulignant que l’accélération du temps médiatique tend à favoriser
une gestion à court terme : gouverner au jour le jour, répondre aux urgences quotidiennes et
repousser les mesures impopulaires.

Pour lui, un décalage croissant se crée entre le temps de la vie politique, aligné sur le rythme
des médias (réactivité constante), et le temps des politiques publiques, qui nécessite un délai plus
long pour être correctement mises en œuvre et devenir e caces. Cette tension est
particulièrement visible en période de crise, où le media training joue un rôle clé en formant les
responsables politiques à adopter le bon comportement pour ne pas "perdre la face".

Par ailleurs, la scienti cité apparente des sondages et enquêtes d’opinion peut être trompeuse,
car tous ne sont pas rigoureusement élaborés. Pourtant, ces outils incitent parfois les
responsables politiques à construire leurs programmes en fonction des attentes d’un public ciblé,
suivant ainsi l’opinion publique plutôt que des priorités de fond.

Cependant, concernant la modi cation de l’action politique, il convient de ne pas exagérer


l’impact des médias audiovisuels sur les pratiques politiques, même s’ils jouent un rôle
signi catif.

Trois idées pour relativiser l’impact des médias sur la politique :

1. La communication et le spectacle sont intrinsèquement liés à la politique.


Contrairement à l’idée que la politique serait pervertie par la télévision ou les médias, il
convient de rappeler que, à toutes les époques, la politique a toujours impliqué une
théâtralisation et une mise en scène. Ces mécanismes permettent au pouvoir de renforcer
sa légitimité et de séduire les gouvernés en jouant sur des registres émotionnels.

2. Les transformations médiatiques ne déterminent pas automatiquement les


évolutions politiques.
Bien que les évolutions techniques accompagnent souvent des changements politiques,
elles ne les conditionnent pas mécaniquement.

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3. Éviter le déterminisme technologique.


Ce n’est pas la télévision ou Internet en soi qui façonnent les nouvelles pratiques de
communication, mais les usages qui en sont faits. Les stratégies médiatiques des acteurs
politiques dépendent également d’autres facteurs : le cadre institutionnel, l’environnement
socio-culturel, ou encore la personnalité des dirigeants.
Exemple : Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy ont évolué dans des environnements
technologiques similaires, mais leurs styles de communication étaient radicalement
di érents.

Internet et réseaux sociaux : avènement d’une démocratie électronique ?

L’émergence d’Internet et des réseaux sociaux a suscité des visions contrastées, parfois
idéalisées, parfois pessimistes.

Une vision optimiste :

• Les réseaux sociaux renforcent la participation populaire, facilitent la prise de parole


individuelle et rendent les institutions plus transparentes.
• Ils permettent une communication plus directe entre gouvernants et gouvernés, ouvrant
potentiellement la voie à une forme de démocratie directe.
• Exemples : La liberté d’expression facilitée par les plateformes numériques, la possibilité pour
chacun de publier son opinion.

Une vision pessimiste :

• Les débats s’appauvrissent, faute de médiateurs pour structurer les échanges.


• Les opinions, qu’elles soient éclairées ou non, sont mises sur un pied d’égalité, ce qui
fragilise les débats.
• L’absence de frontières claires entre information et rumeurs, ou entre journalisme et
communication, engendre un espace public plus fragmenté.
• Les fake news, ampli ées par les big data et des applications comme WhatsApp,
conditionnent une partie de l’électorat.

Ces visions extrêmes ont toutefois tendance à surestimer l’in uence des innovations
technologiques sur les systèmes politiques.

Le rôle des réseaux sociaux dans la stratégie politique :

• Nouvelle ressource pour les acteurs politiques :

- Les élus utilisent de plus en plus des sites Internet, des comptes sur les réseaux sociaux ou
même leurs propres médias en ligne pour toucher un public élargi.
- La communication directe avec les citoyens peut court-circuiter les journalistes, mais elle
peut aussi capter l’attention de ces derniers pour relayer leurs propositions dans les médias
traditionnels.

• Ciblage et mobilisation :

- Les campagnes électorales s’appuient sur des applications mobiles pour mobiliser un
électorat ciblé.
- Internet permet de rassembler des collectifs géographiquement dispersés, de publier des
vidéos ou d’organiser des pétitions, illustrant un processus de "managerialisation" de
l’activité militante.

• Démonstration de popularité :

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- Les réseaux sociaux deviennent une preuve de popularité pour certains acteurs politiques,
qui s’en servent pour légitimer leur position.

Limites d’Internet et des réseaux sociaux :

- Un accès socialement inégal :


Malgré la progression de l’informatisation des ménages, l’accès à l’information politique en
ligne reste socialement sélectif. Les utilisateurs engagés sur le web appartiennent
généralement à des catégories déjà intéressées par la politique.

- Maintien de la coupure entre professionnels et citoyens ordinaires :


Internet n’a pas e acé la distinction entre professionnels de la politique et citoyens ordinaires.

- Faible impact sur les politiques publiques :


Les délibérations en ligne restent peu prises en compte dans les décisions politiques, limitant
l’in uence d’Internet sur les pratiques institutionnelles.

Conclusion :

Internet et les réseaux sociaux apportent indéniablement de nouvelles opportunités pour les
acteurs politiques, mais ils ne bouleversent pas totalement les caractéristiques fondamentales
des systèmes politiques occidentaux. Leur impact reste modéré, in uencé par des facteurs
sociaux, culturels et institutionnels, qui conditionnent leurs usages et leur portée.

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CHAPITRE 3 : LES MÉDIAS


Section 2 : les rapports entre pouvoirs et médias

Dans les rapports qui se tissent entre le pouvoir et les médias au sein des démocraties, on peut
distinguer trois grandes périodes historiques :

• Une période durant laquelle le pouvoir a la volonté de contrôler les médias.


Exemple : censure de la presse, contrôle nancier de certains journaux, ORTF (O ce de
radiodi usion et de télévision française), en 1964, surnommée « la voix de son maître »,
qui est le porte-parole du pouvoir en place.

• Une autre phase qui est celle de la remise en cause des monopoles publics sur les
médias. On va avoir une plus grande autonomie de ces médias : processus de
privatisation des médias et souvent cela s’accompagne de la mise en place de certaines
institutions qui sont là pour garantir l’indépendance et la liberté de communicationdes
radios et des télévisions.
Exemple : en 1989, création du CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel).

• Et puis une troisième phase, qui est celle de l’omniprésence des médias (la phase
actuelle), qui deviennent des arènes centrales des débats politiques.
Exemple : sondages.
Cela accroît la dépendance des acteurs politiques à l’égard des médias, et les médias
deviennent un lieu de passage obligé pour exister politiquement, pour s’imposer
politiquement.

I. Comment le pouvoir utilise-t-il les médias?

Dans la plupart des régimes politiques non démocratiques, le pouvoir cherche à contrôler
étroitement les médias pour maîtriser l’information et pour imposer la logique du régime, un
discours o ciel.
Dans ce type de régime, la liberté des médias est le plus souvent contrainte, voire inexistante.
Exemple : classement de Reporters sans frontières chaque année, la Chine en dernière
position dans la liberté de la presse et la liberté du cyberspace. En 2014, elle s’est dotée d’une
administration du cyberespace. Depuis 2017, une législation impose une autorisation que
doivent demander aux pouvoirs en place tous les fournisseurs d’informations préalables.
Depuis 2020, ces fournisseurs se voient interdits de discuter des contenus qui peuvent mettre en
danger la sécurité nationale ou subvertir le pouvoir de l’État.
Après le coup d’État avorté en Turquie en 2016, 160 médias ont été fermés.
Les médias, dans ce cas de gure, ne sont généralement instrumentés qu’à une seule n :
valoriser les discours o cielsdu pouvoir en place et faire l’écho du pouvoir dans son pays,
voire à l’étranger.

La logique à l’œuvre est di érente dans les démocraties, puisque la liberté des médias est non
seulement reconnue, mais elle est également valorisée.
Exemple : En France, la DDHC érige la liberté de communication et de penser au rang des
droits les plus précieux de l’homme.

Pour autant, dans les régimes démocratiques, les médias et les réseaux de communication
préoccupent aussi le pouvoir. Il y a cinq idées importantes à souligner :

Tout d’abord, la tentation est souvent grande pour le pouvoir d’exploiter les informations
produites par les médias.
Exemple : internet, opérateurs téléphoniques, réseaux sociaux, etc.

Le pouvoir est souvent tenté d’utiliser ces données pour contrôler et surveiller les populations au
nom de nécessités qui sont présentées comme impérieuses, d’où parfois la tentation de ces
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régimes démocratiques de mettre en place des systèmes d’écoute à grande échelle.


Exemple : échelon mis en place par les États-Unis, Canada dès les années 2000.

En démocratie, les médias peuvent être utilisés par le pouvoir pour faciliter la di usion de
fausses informations qui vont lui permettre de légitimer son action.
Le pouvoir dé nit et applique des politiques publiques qui sont importantes dans le champ
médiatique. Le pouvoir réglemente les médias et attribue les autorisations pour émettre. Les
membres du gouvernement font souvent pression sur les journalistes.
La tentation des gouvernants en démocratie à intervenir dans les médias en vue de les
contrôler ou d’y imposer leur point de vue ne se limite pas aux médias publics.
Les médias sont de plus en plus dépendants des logiques des grands groupes industriels et
nanciers, rentabilité économique, importance des recettes publicitaires, etc. Les
responsables de ces grands groupes industriels et nanciers sont souvent proches des
hommes du pouvoir ou ont la capacité d’orienter les décisions des hommes de pouvoir.

II. Le pouvoir sous l’oeil des médias.

l est aussi indéniable que les médias permettent tout de même de contrôler le pouvoir.

• Les médias permettent l’expression d’opinions et de critiques très diverses qu’ils


publient et que les gouvernantsne peuvent pas constamment ignorer. Cela est
particulièrement vrai lorsque les médias révèlent des informations concernant des abus
de pouvoir, des scandales qui mettent directement en cause la probité des
professionnels de la politique, en particulier via le journalisme d’investigation.
Exemple : a aire Causac, Bettencourt.
Ces journalistes vont orchestrer collectivement certaines enquêtes, notamment le
Consortium international des journalistes d’investigation → Révéler certaines
personnalités ou dérives politiques.
Exemple : scandale de l’évasion scale des Pandora Papers.

• Les médias permettent, à travers des conférences de presse, via les discours publics
qui sont retransmis, commentés, etc., et permettent d'établir un rapport direct avec les
dirigeants au pouvoir qui, dès lors, sont placés sous le regard des citoyens. Cela permet
aux citoyens de les évaluer, de les juger électoralement.
Exemple : 3 mai 2017, face-à-face entre Le Pen et Macron. Le Pen perd la face et cette
mauvaise maîtrise → échec aux élections.

• Les journalistes relaient aussi de plus en plus des témoignages et des images que leur
fournissent des citoyenspour dénoncer les agissements de certaines institutions.
Ces témoignages obligent les responsables politiques à intervenir pour se justi er.
Ces témoignages sont aussi utilisés par les individus eux-mêmes sur internet et sur les
réseaux sociaux pour interpeller les politiques.
Exemple : hashtag #BalanceTonTaudis à Marseille.

• Les médias mettent quotidiennement en forme des débats qui visent à informer les
citoyens et des débats qui contribuent à les sensibiliser à des enjeux relatifs à la chose
publique.
Cependant, il y a des nuances. Tout d’abord, se pose la question des rapports entre
gouvernants et journalistes. Ce contact est nécessaire, mais il peut revêtir plusieurs
formes : de la distance parfois, de la révérence, de la connivence.
Beaucoup de journalistes et de politiques ont suivi les mêmes cursus, et beaucoup font
le choix de s’engager pour soutenir certains hommes et femmes politiques.
Exemple : La journaliste Laurence Haïm qui va devenir la porte-parole du mouvement
En Marche à partir de 2017. Pierre-Henri Merabet qui va quitter le journalisme (France
2) pour être porte-parole entre 2011-2017.

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Il existe une tendance à l’uniformisation du traitement de l’information.


On constate qu’ils traitent quotidiennement de la même actualité et avec des priorités plus ou
moins similaires.
S’il existe une grande pluralité de médias dans les démocraties, la plupart de ces médias sont
alimentés par des sources d’informations qui sont beaucoup moins nombreuses.
Exemple : agences de presse en capacité de couvrir les grands évènements et qui sont une
poignée.

• Quelques fois, c’est la hiérarchisation de l’information par les médias qui pose
problème.
Lorsque, dans le journal de 13h de TF1, on va parler 20 secondes d’un attentat en Irak,
et 3 minutes sur un reportage sur un sabot. Qui fait cette hiérarchisation ?

• Il y a une tendance de plus en plus a rmée à voir de grands groupes nanciers


s’accaparer certains médias à des ns d’intérêts particularistes ou électoraux. Ce
processus peut nuire à l’expression d’un journalisme libre.
Exemple : en 2016, les journalistes d’Itélé (maintenant CNews) ont fait 31 jours de grève
pour reprocher à Vincent Bolloré d’en faire une vitrine publicitaire pour son groupe.

• La tendance de certains médias à travestir certains faits pour faire de l’audience, c’est-à-
dire leur tendance à une chasse à l’audimat à déformer un événement pour le rendre
télégénique.
Exemple : guerre du Golfe 1990-1991 au détriment d’une analyse de fond.

• Plus généralement, on se voit aussi renvoyé à l’épineux problème de l’objectivité et de la


sincérité des journalistes.
Est-ce que les journalistes disposent-ils toujours de connaissances et de compétences
pour traiter avec rigueur des sujets complexes ?
Ceux qui ne peuvent pas tout connaître sur tout sont surtout in uencés par leurs sources
d’informations qui peuvent les manipuler.
Exemple : Le pneumologue Michel Aubier, reconnu aux Hôpitaux de Paris, va dire qu'il
y a des pics de pollution qui ne gênent pas les gens. Quelques semaines plus tard, on
apprend que ce dernier est rémunéré par la société Total et condamné à 6 mois pour faux
témoignage devant les parlementaires.

Les journalistes n’ont pas toujours le temps de traiter convenablement l’information, en


particulier sur les chaînes d’information continue. L’immédiateté de l’information ne leur permet
pas toujours de trier correctement l’information, de véri er les faits et il est certain que dans
certains médias, il y a une propension de journalistes qui travaillent dans l’urgence du fait de la
concurrence, et cela génère une analyse assez pauvre.

Internet et les réseaux sociaux ne permettent pas toujours un plus grand contrôle du pouvoir
parce qu’ils véhiculent bien souvent aussi tout autant de rumeurs que d’informations véridiques
et analytiques. Véhicule de plus en plus : de fausses informations, des rumeurs, des thèses
complotistes. Un support privilégié d’idées démagogiques, populistes, fausses, qui prennent
pour cible la démocratie.

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PARTIE 3 : LA PARTICIPATION POLITIQUE

CHAPITRE 1 : LE VOTE
• Olivier Ihl, Le vote, 1997
• Michel O erlé, Un homme, une voix ?, 2002
• Yves Déloye et Olivier Ihl, L’acte de vote, 2008

Section 1 : les approches sociaux historiques du vote

I. La naissance et la mise en forme du corps électoral

Le vote s’est surtout imposé à partir du XIXᵉ siècle dans les régimes démocratiques, période
durant laquelle le su rage universel devient la norme.
Cependant, le XIXᵉ siècle ne constitue pas le début de l’histoire du vote. Chronologiquement,
cette pratique est bien plus ancienne. Dans la Rome antique, le vote servait à élire les magistrats
et les représentants des assemblées du peuple.
Au Moyen Âge, certains systèmes électoraux apparaissent dans le cadre de l’Église. À partir du
XIIᵉ siècle, les cardinaux se réunissent en conclave (pièces fermées à clé) pour élire le pape, à la
majorité des deux tiers. On élit également des magistrats urbains et des représentants des
communautés communales.

Néanmoins, comme le rappellent Bernard Manin ou Olivier Christin dans son ouvrage Voxe
Populis (2014), jusqu’au XVIIIᵉ siècle, l’élection n’est pas considérée comme le mode de
désignation idéal. On privilégie souvent le tirage au sort, jugé plus démocratique. En e et, cette
méthode ne favorise pas les élites sociales et garantit une égalité parfaite, chaque individu ayant
la même chance d’accéder à une fonction publique.
Montesquieu, dans L’Esprit des lois (1748), défend le tirage au sort, qu’il considère comme propre
à la démocratie. Il écrit : « Le su rage par le sort est de la nature de la démocratie, le su rage par
le choix est de celle de l’aristocratie. Le sort est une façon d’élire qui n’a ige personne ; il laisse à
chaque citoyen une espèce raisonnable de servir sa patrie. »

Sur les enjeux actuels, Gil Delannoi, dans son ouvrage Le tirage au sort, comment l’utiliser ?
(2019), soutient que le tirage au sort peut compléter le vote pour améliorer les systèmes
démocratiques. Selon lui, cette procédure est simple, impartiale, égalitaire, et permet d’obtenir un
échantillon représentatif de la population.
Cependant, Bernard Manin explique que le vote s’est imposé progressivement au XIXᵉ siècle
parce qu’il est perçu comme fondateur du contrat social. Le vote engendre une forme d’obligation
de consentement au pouvoir de ceux que l’on a désignés, ce qui légitime les dirigeants, un e et
que le tirage au sort ne peut produire, car il repose sur le hasard.

L’arrivée du citoyen sur la scène élective s’est opérée progressivement au XIXᵉ siècle, en lien avec
plusieurs phénomènes. Tout d’abord, la reconnaissance croissante de la valeur de l’individu,
désormais vu comme neutre, autonome et capable de penser par lui-même. Ensuite, la
structuration d’un espace public façonné par la presse à grand tirage. En n, l’émergence des
premiers marchés politiques, qui impliquent la constitution de groupes politiques où se déroule la
compétition électorale.

Au début, les marchés politiques étaient censitaires. Ils supposaient une proximité entre les
candidats et les électeurs, marquée par des relations individualisées. Par exemple, sous la
Monarchie de Juillet (1830-1848), les collèges électoraux étaient restreints à environ 600
électeurs, qui votaient souvent pour un notable local connu personnellement. Ces notables
développaient des pratiques clientélistes : o rir le gîte et le couvert aux électeurs ou couvrir leurs
frais. Ces pratiques sont bien décrites par Daniel Gaxie dans L’explication du vote (1995).

Avec l’élargissement du su rage à partir de 1848, ce modèle s’est transformé. La notoriété locale
ne su sait plus, et des partis politiques structurés ont émergé, se spécialisant dans la conquête

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des votes. Le politicien moderne fait désormais carrière au sein de ces partis et se
professionnalise.

L’histoire du su rage montre aussi des discriminations persistantes. Par exemple, sous la
Révolution française, seuls les citoyens dits « actifs » (hommes majeurs et imposés) pouvaient
voter, tandis que les citoyens « passifs » (femmes, mineurs, domestiques, etc.) en étaient exclus.
Ce n’est qu’avec la Deuxième République (décret du 5 mars 1848) que le su rage universel
masculin est instauré, étendant le droit de vote à plus de 9 millions de citoyens français. Par la
suite, d’autres catégories exclues ont été intégrées :

• Les femmes, grâce à l’ordonnance du 21 avril 1944 ;


• Les militaires, grâce à l’ordonnance du 17 août 1945 ;
• Les personnes sans domicile xe (loi du 1ᵉʳ décembre 1988) ;
• Les détenus (loi du 1ᵉʳ mars 1994) ;
• Les ressortissants européens pour les élections locales (traité de Maastricht, 1992) ;
• Les majeurs sous tutelle (loi du 23 mars 2019).

II. L’individualisation de l’opinion et le rituel électoral

À travers le vote, on considère que chaque citoyen exprime librement une opinion à caractère
politique, c’est-à-dire qu’il s’a ranchit des di érentes pressions et allégeances qu’il peut subir.
Dans ce processus, on souligne l’importance de la pratique du vote secret (l'isoloir), qui se
développe dans les États démocratiques, comme l’énonce l’article 3 de la Constitution.
La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (DDHC) aux États-Unis précise à l’article 21
que « les élections doivent être honnêtes, cela suppose que le su rage soit secret ou qu’il
obéisse à une procédure équivalente assurant la liberté du vote. »

Cette pratique renvoie à l’invention et à la mise en œuvre de certains dispositifs et procédures. On


a notamment recours à des bulletins uniformes o ciels imprimés par une administration publique,
mis à disposition uniquement dans les bureaux de vote au moment de l'élection, l’emploi
d’enveloppes fermées déposées par le citoyen lui-même dans l’urne, l’utilisation d’urnes
inviolables et l’installation d’isoloirs.

Alain Garrigou s’est intéressé à ce dispositif dans son ouvrage Le vote et la vertu : Comment les
Français sont devenus électeurs. L’isoloir s’impose avec la loi du 29 juillet 1913, dont l’objectif est
d’assurer le secret et la liberté du vote ainsi que la sincérité des opérations électorales.
Cet isoloir a été instauré pour la première fois en Australie, sous l’appellation « Secret Ballot ».
L’isoloir vise à individualiser le vote et permet à l’électeur de s’a ranchir des allégeances
communautaires et de l’encadrement nobiliaire des élections. Alain Garrigou explique qu’avant le
XIXe siècle, la dimension collective du geste électoral était manifeste. Cela se traduisait par un
étroit contrôle des scrutins, notamment dans les communautés villageoises, où l’on votait en
cortège sous la direction d’un notable local qui achetait souvent les votes par des pratiques
clientélistes.

Les résultats électoraux re étaient alors davantage la capacité des notables à mobiliser des
allégeances en leur faveur qu’un choix libre des électeurs.

L’isoloir permet, en pratique, de faire émerger le citoyen libre et d’assurer la con dentialité de son
vote. Il crée ainsi un espace privé au sein de l’espace public. Chaque votant peut désormais
garder son opinion secrète, éviter d’éventuelles sanctions et se trouve dans l’impossibilité de
prouver son choix électoral.

Jean-Paul Sartre jugeait cependant négativement l’isoloir, qu’il considérait comme un moyen de
trahir son groupe d’appartenance. Il quali ait l’élection de « piège à cons » : selon lui, elle isole
chaque citoyen et lui permet de cacher sa décision ou de mentir sur son choix.

Le vote est également un rituel, impliquant des lieux, une temporalité, des messages, et des
pratiques qui se sont développées en opposition à la violence.
L’élection permet l’expression de la nation, l’apprentissage de la citoyenneté, et l’imposition
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paci que d’une opinion. Dès 1848, cette idée de refus de la violence à travers le vote s’impose.
Selon cette perspective, la démocratie doit se construire par le vote et non par les armes ou la
violence.

Cette idée est reprise par le caricaturiste et peintre Honoré Daumier dans une lithographie de
1869, où un ouvrier brandit un bulletin de vote. Pour les républicains, ces bulletins deviennent une
arme plus e cace que la violence, notamment contre la politique de Napoléon III.

Yves Deloye et Olivier Ihl insistent sur ce lien dans un article intitulé La civilité électorale,
soulignant que l’essor du vote contribue à forclore la violence :

• En démocratie, les résultats des urnes deviennent peu à peu le seul mode acceptable de
gestion des con its.

• Les élections, organisées à échéances régulières, incitent les prétendants au pouvoir à


attendre leur tour au lieu de s’en emparer par la force. Cela encourage la patience civique.
• L’acte électoral suppose l’apprentissage de nouvelles pratiques et règles de conduite,
impliquant maîtrise de soi et rejet des comportements violents.

• En n, le bureau de vote est un espace de civilité sacralisé, paci é, et réglementé, où le


devoir civique peut s’accomplir librement et sincèrement, à l’abri des agitations du monde
extérieur.

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CHAPITRE 1 : LE VOTE
Section 2 : les analyses déterministes et stratégiques du comportement électorlale

Le CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po), spécialisé dans l’analyse du vote,
distingue deux types d’approches. Ces approches considèrent que les orientations du vote sont
conditionnées par certaines variables décisives.

I. Les orientations du vote conditionnées par certaines variables décisives

Certains auteurs estiment que l’environnement dans lequel évolue un électeur peut être
déterminant pour comprendre ses choix de vote.

Les travaux d’André Siegfried : le rôle des variables écologiques et morphologiques

André Siegfried, précurseur de la sociologie électorale, explore cette idée dans son ouvrage
"Tableau politique de la France de l’Ouest" publié en 1913. Il y analyse les résultats électoraux de
la n du XIXe siècle en Normandie, Bretagne et Pays de la Loire à travers des variables
écologiques (nature du sol, par exemple) et morphologiques (organisation de l’habitat).

Siegfried observe que :

• Dans les régions à sol granitique, où l’habitat est dispersé et où les grandes propriétés
dominent, les électeurs votent majoritairement pour des partis conservateurs. Ces zones,
fortement in uencées par l’Église catholique, favorisent un vote à droite.
• En revanche, les électeurs des zones à sol calcaire, où l’habitat est groupé et les petites
ou moyennes propriétés prévalent, montrent une tendance à voter à gauche. Ces régions,
marquées par un esprit égalitaire et une moindre in uence de la religion catholique,
privilégient des idées progressistes.

Ces travaux posent les bases de la sociologie électorale en France. Yves Lacoste s’inspirera de
cette approche pour expliquer, en géographie, les tendances électorales en fonction des
transformations de l’habitat.

Le développement de la sociologie électorale aux États-Unis

Dans les années 1940, une école de sociologie électorale voit le jour à l’université Columbia, aux
États-Unis. Prolongeant les travaux de Siegfried, elle insiste également sur les variables
écologiques. Paul Lazarsfeld, une gure clé de cette école, conclut que l’in uence du milieu social
et des interactions interpersonnelles au sein des groupes primaires est déterminante pour
expliquer le vote.

Selon Lazarsfeld :

• De nombreux individus adoptent le comportement électoral de leur groupe


d’appartenance.
• Au sein de ces groupes, certains membres se distinguent comme leaders d’opinion,
capables de sélectionner, ltrer et di user des informations. Ces leaders exercent une
in uence directe sur les votes de leur entourage proche, souvent bien plus signi cative
que celle des médias.

L’école du Michigan : une approche psychologique et sociologique

Quelques années plus tard, dans les années 1960, l’école du Michigan introduit une nouvelle
approche, en utilisant des sondages d’opinion par questionnaires. Angus Campbell, auteur de

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"The American Voter" (1960), propose un modèle déterministe qui met l’accent sur les variables
sociales tout en élargissant le cadre d’analyse.

• Cette approche souligne le rôle psychologique dans l’acte de vote, notamment


l’identi cation a ective des électeurs à l’un des deux grands partis américains (démocrate
ou républicain).
• Cette identi cation se consolide tout au long de la vie et s’articule avec des facteurs tels
que les appartenances ethniques, culturelles ou religieuses.

Adaptations en France : le rôle des variables sociales lourdes

En France, de nombreux politistes cherchent à a ner ces analyses. Ils tentent de déterminer le
rôle joué par des variables sociales lourdes (classe sociale, religion, origine ethnique, etc.) dans
les choix électoraux, tout en prenant en compte l’évolution des contextes sociopolitiques.

A. Certains se penchent sur le genre

Beaucoup d’études constatent qu’entre 1945 et le début des années 1980, les femmes sont
réticentes à voter pour les partis et candidats de gauche.

Janine Mossuz-Lavau, qui étudie ce phénomène dans son article « Le vote des femmes en France
» (1993), constate qu'à partir des années 1980, il y a un rééquilibrage. Celui-ci s’explique par les
mouvements féministes, l’augmentation du niveau d’instruction des femmes et une in uence
religieuse moins marquée chez elles.

De même, la réticence des femmes à voter pour les candidats d'extrême droite s’estompe. Cela
s’observe, par exemple, avec le vote des femmes pour Marine Le Pen lors des dernières élections
présidentielles : 20 % des femmes ont voté pour elle au premier tour. La stratégie pour capter le
vote des femmes inclut un éloignement des discours et références violents, qui rebutaient les
femmes, ainsi qu'une mise en avant de gures féminines et d'actes concrets.

B. L’âge des votants :

Le vote des jeunes a une tendance antisystème, critique vis-à-vis de la classe politique
traditionnelle, comme l'extrême gauche dans les années 60, les Verts dans les années 80, et en
faveur de Mélenchon en 2017.

Anne Muxel, dans « Avoir 20 ans en politique : les enfants du désenchantement » (2010), explique
que Mélenchon arrive en tête parmi les jeunes, avec 30 % des 18-25 ans. On observe ici une
fracture générationnelle. Lors des présidentielles de 2017, c'est dans cette catégorie qu’on trouve
le plus d'abstentionnisme : un tiers des jeunes s'abstiennent.
On constate également une tendance à voir le vote à gauche baisser à mesure que l'âge du
votant augmente : à partir de 60 ans, un vote conservateur émerge, lié à la transmission d’un
patrimoine, ce qui explique ce phénomène.

Cet e et de patrimoine est souligné par l’ouvrage d’Elisabeth Du Poirier et Jacques Capdevielle
« La France de gauche vote à droite » (1981).

En e et, cet e et se manifeste en 2007 au deuxième tour, avec 60 % des plus de 60 ans votant
pour Nicolas Sarkozy ; en 2012, 59 %, et en 2017, c'est François Fillon qui capte le plus de voix
chez les personnes âgées. Ce qui est intéressant, c’est que plus l'âge du votant est élevé, plus le
vote se porte en faveur de François Fillon : 27 % des 60-69 ans et 45 % des plus de 70 ans.

C. Le lieu de résidence :

Jacques Lévy et Hervé Le Bras mettent en avant la spéci cité du vote dans les zones
périurbaines : un vote plutôt favorable à l'extrême droite, qu'ils mettent en relation avec un
phénomène inédit ayant transformé l’espace géographique français : la recon guration des
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grandes métropoles, la trajectoire de certaines familles, et le recul de l’identi cation à la classe


ouvrière.

Certains politistes insistent sur l'importance de l'éloignement spatial du centre des villes, qui
serait à la source de certaines frustrations pouvant alimenter un vote protestataire.
Exemple : pendant les élections présidentielles de 2017, on constate un contraste entre le vote
des 20 plus grandes villes de France, qui sont en faveur d’Emmanuel Macron, et celui de la
France périphérique :

• FN : tendance assez marquée, comme le con rme le premier tour.

• Marine Le Pen ne parvient pas à s’imposer en tête dans les grandes villes françaises.
À Paris, elle ne s’impose dans aucun arrondissement : score faible (4,99 %), bien moins
qu’en 2012. Très loin des principaux autres candidats. Macron remporte 13
arrondissements sur 20, Mélenchon est à 19,5 %, et Hamon à 10 %.
À Lyon, Le Pen est en 5e position (8,9 %), derrière Hamon.
À Toulouse, 5e également (9,3 %).
À Marseille, Le Pen obtient 23 % et Mélenchon 24 %.
Entre les élections présidentielles de 2002 et 2017, le FN a gagné énormément de voix :
5,5 millions en 2002, 7,5 millions en 2017, soit 2 millions de voix en plus.
Cela montre une implantation en profondeur dans les petites communes et au cœur du
monde rural. Le FN s’impose particulièrement dans les régions du nord, du nord-est et du
sud-est.
Le FN obtient régulièrement autour de 30 % dans ces zones.
En Nouvelle-Calédonie, il atteint 32,5 %, et en Polynésie française, il enregistre des scores
similaires.
La France compte environ 38 000 communes. Marine Le Pen arrive en tête dans 18 845
communes, soit une commune sur deux, tandis qu’Emmanuel Macron arrive en tête dans
7 222 communes, principalement dans les aires urbaines, la zone ouest du territoire.
Il existe un clivage net entre une France prospère, principalement en faveur de Macron et
Fillon (zones littorales de Nantes à Bordeaux, les deux Savoie, la Bretagne et la région
parisienne), et d’autres territoires en di culté économique, qui adoptent un vote
protestataire : les Hauts-de-France, le Grand Est, et le Centre.
Certaines banlieues pauvres des métropoles riches, comme la Seine-Saint-Denis, votent
massivement pour Mélenchon.
Derrière cette variable géographique, se dissimulent d’autres réalités sociales qui peuvent
avoir une incidence sur le vote : la répartition territoriale des groupes sociaux et des
classes d’âges dans les grandes villes.

D. Les statuts sociaux professionnels :

Nonna Mayer insiste sur l’importance du niveau de revenu et de l’appartenance professionnelle


dans « La boutique contre la gauche ».

Chez beaucoup de petits commerçants, leur statut d'indépendant les inclinait à voter de manière
préférentielle à droite : il existe une opposition nette entre les indépendants et les salariés, qui
votent plutôt à gauche.

Ce clivage a été important jusqu’au début des années 2010. Le second tour des élections de
2007 et 2012 con rme cette tendance.
Ce vote de classe s’estompe de plus en plus avec le temps, et la corrélation entre ouvriers et
préférence électorale à gauche est de moins en moins marquée (elle était prégnante avant 1978,
avec 70 % des ouvriers déclarant voter pour un parti de gauche).

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E. Corrélation

La corrélation est moins forte car : Il y a une érosion du programme du vote de classe chez les
ouvriers, à mettre en relation avec les crises économiques qui ont engendré de profondes
reconstructions industrielles. Aujourd’hui, environ 3/5 des ouvriers évoluent dans le secteur
industriel et 2/5 dans le secteur des services.

Le phénomène de l'abstentionnisme a ecte une partie des classes populaires et du milieu ouvrier.
Beaucoup d’ouvriers travaillent dans des PME, la présence syndicale étant moins a rmée, et ils
subissent des conditions de travail précaires. Cela explique leur prise de distance vis-à-vis de la
lutte collective, qui était auparavant propice à alimenter un vote de gauche (ouvrage de Nonna
Mayer et Céline Braconnier, Les inaudibles : sociologie politique des précaires).

Beaucoup d'ouvriers ne votent plus à gauche, soit parce qu’ils en sont déçus, soit parce qu’ils
considèrent ne pas être su samment représentés. Certains partis de gauche se sont de plus en
plus adressés à des classes plus larges, plus seulement aux classes ouvrières, car certains
candidats de droite et d’extrême droite sont parvenus à les séduire en formulant un nouveau type
de discours. Ex : Nicolas Sarkozy qui fait référence à Jean Jaurès.

Il est de plus en plus compliqué de corréler une préférence électorale avec l’appartenance à une
catégorie socio-professionnelle, car cette approche suppose d’appréhender de manière précise
les réalités complexes auxquelles renvoient les milieux socio-professionnels dans lesquels les
individus évoluent. Il est di cile de saisir précisément la nature de la profession exercée, le niveau
d'étude requis, le montant de la rémunération, ou encore l’activité syndicale.

La pratique religieuse :
Plus la pratique religieuse est intensément développée chez un catholique, plus il aura tendance à
voter à droite. Ceux sans religion auront tendance à voter à gauche.

Exemple : lors de l’élection de 1978, 82 % des catholiques pratiquants déclarent avoir voté à
droite. 74 % des électeurs catholiques pratiquants votent pour Jacques Chirac au second tour de
1995, 71 % en 2007 pour Nicolas Sarkozy, 76 % en 2012 pour Nicolas Sarkozy, et 55 % en 2017
pour François Fillon.

Cela ne concerne qu’une partie des votants, et l’importance de ce groupe ne cesse de diminuer
au l des années avec une pratique religieuse de moins en moins forte.
Certaines études sur les votes des citoyens musulmans alimentent l'idée d’un vote à gauche,
mais il est di cile d’expliquer pourquoi.

F. Le niveau d’instruction

Un niveau d'étude élevé augmente chez les individus la propension à s'intéresser à la politique,
donc à voter : c'est une variable qui accroît l’adoption d’un comportement de type stratège face
au vote.

Patrick Lehingue, dans Le Vote (2011), développe l’idée qu’un niveau d'études élevé augmente la
capacité à être instruit et informé politiquement. L'électeur qui est bien informé et instruit va, plus
qu’un autre, choisir de voter pour tel ou tel candidat, parce qu’il correspond le plus à l’enjeu
auquel cet électeur instruit souhaite apporter une réponse politique.

Cela concerne cependant une minorité d'électeurs et constitue une variable di érente,
dissociable du type d’o re politique et du contexte social dans lequel s’inscrit le votant.

Certaines corrélations peuvent être établies, mais elles ne créent pas de causalité. Depuis les
années 2000, la corrélation entre un faible niveau d’instruction et l’orientation vers un vote
protestataire existe, mais il n’y a pas de causalité directe. Cela engendre une marginalisation et un
désir de reconnaissance politique.

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Est-ce qu’on vote parce qu’on est moins instruit, ou bien parce qu’on est dominé socialement, en
raison notamment d’un faible niveau d’instruction et d’éducation, ce qui engendre une
marginalisation et un désir de reconnaissance politique ?

À l’inverse, est-ce qu'il su t d’augmenter le niveau d’instruction de tous les votants pour que le
vote pour le Front National diminue ?

On ne peut pas expliquer le vote Front National uniquement par l’addition d’actes individuels ;
c’est aussi un vote qui résulte de phénomènes macroscopiques contribuant à un climat global de
crise et d’insécurité.

Conclusion :

En raison de l’érosion de plus en plus signi cative de l’in uence électorale des grands partis
politiques, il est di cile de mettre en évidence des facteurs lourds qui seraient prédictifs du vote.

L’analyse écologique du vote pose la question de la causalité entre les facteurs et interroge les
variables à prendre en considération ainsi que leur corrélation avec le vote e ectué.

Des chercheurs ont établi une causalité entre le FN et la présence d'étrangers. Cela ne
fonctionnait pas lorsque la présence étrangère était faible.

Quelles sont les variables et quel degré d’in uence ces dernières ont-elles ?

Ex : si on considère que l’électeur est une femme, catholique pratiquante fervente, fonctionnaire et
institutrice attachée aux services publics, quel facteur va jouer ?

L'intérêt de ce type d’analyse est de comprendre la permanence des votes électoraux.

Cela devient de plus en plus di cile à saisir, car le monde évolue très vite. Mais lorsqu’il s’agit de
comprendre le phénomène de volatilité électorale, ces analyses sont beaucoup moins bien
armées.

D’autres types d’analyses, qui sont plus pertinentes, vont s’intéresser aux conjonctures de l’o re
politique.

II. Saisir le vote à travers les choix individuels :

Anthony Downs est l'un des premiers auteurs à développer une approche dans son ouvrage An
Economic Theory of Democracy, où il explique qu’il faut être attentif au choix individuel opéré par
l’électeur et à l'évolution de l’o re politique à chaque scrutin. Le vote se fait en fonction des
enjeux considérés comme primordiaux et prioritaires, ce qu'il appelle « Issue voting ».

Cette perspective est approfondie par les politistes américains Norman Nie et John Petrocik
dans The Changing American Voter (1979), où ils mettent en avant l’émergence d’un nouvel
électeur. En France, cette approche est reprise par Alain Lancelot et Philippe Hapert dans Le
Nouvel Électeur (1987).

Problématique de l’électeur rationnel :

Cette approche soulève des questions fondamentales, notamment celle de savoir ce qu’est un
électeur rationnel. Un électeur rationnel est supposé être dans une situation idéale de vote,
informé de toute l'o re politique. Pourtant, cela devient problématique quand les candidats sont
nombreux (par exemple, en France en 2007, où il y avait 10 candidats).

• L’électeur est-il toujours dans des conditions idéales d’information ?


• Est-il capable de comprendre et de comparer toutes les informations disponibles pour
faire un choix éclairé et raisonnable ?

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Si l’électeur opère un calcul coût-avantage, comment être certain que ce calcul n’est pas
in uencé par d’autres facteurs ?

La conjoncture électorale peut être dominée par des enjeux clairs ou non, et cela dépend du type
d’électeur, plus ou moins compétent politiquement.

Le marché politique et l’intérêt pour la politique :

La notion de « marché politique » doit être interrogée. Les électeurs sont attentifs à l’o re
politique et vont faire des choix dans l’espoir que ces derniers seront béné ques. Toutefois, une
grande partie des électeurs n’est pas intéressée par la politique. Beaucoup sont désabusés ou
éprouvent une dé ance vis-à-vis de la politique.

L’acte de vote peut résulter de motivations autres que rationnelles, telles que la dimension
imaginaire, symbolique et émotionnelle du vote. Par exemple :

• Voter pour un candidat proche de soi, rassurant.


• Voter comme une forme de sanction pour exprimer de l'agressivité.
• Voter par habitude, pour a rmer son adhésion aux vertus de la démocratie.

La question des enjeux :

Une enquête peut demander aux électeurs quels sont les enjeux qu'ils considèrent importants
pour leur vote. Mais cela soulève une question importante :

•Comment dé nir une liste d’enjeux de manière objective et non arti cielle ?
•Peut-on vraiment comprendre pourquoi un électeur a voté pour un candidat simplement
en fonction de ces enjeux ?
Les électeurs eux-mêmes peuvent produire une analyse des raisons de leur vote, mais cela pose
la question de la sincérité de leurs a rmations. L’électeur peut-il être certain que son choix n'est
pas in uencé par son entourage ou son milieu social ?

Abstention, votes blancs et nuls :

L’approche par les choix individuels peut également être utilisée pour comprendre l’abstention,
ainsi que les votes blancs et nuls. Ces votes peuvent constituer une forme de rejet de l’o re
politique proposée. De plus en plus, les électeurs s’abstiennent de voter ou choisissent de ne pas
se déplacer.

Les seules élections où l’abstention est moins marquée sont les élections présidentielles. Par
exemple, en 2017, l’abstention était de 21,31 % au premier tour, soit environ 9 millions
d’électeurs.

Cependant, dans d’autres élections, le taux d’abstention augmente. Par exemple :

• Municipales : en 1959, 25 % d’abstention ; en 2020, 56 %.


• Régionales : en 2004, 34 % ; en 2015, 45 %.
• Législatives : en 1981, 29 % ; en 2017, 53 %.

L’analyse de l’abstentionnisme :

Une grande étude menée par Alain Lancelot en 1968 sur l’abstentionnisme électoral en France
explique que celui-ci est lié à plusieurs facteurs :

- Abstentionnisme accidentel : empêchement ou absence de procuration.


- Conjoncture politique : une situation politique qui ne parvient pas à mobiliser les électeurs.

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- Désintérêt politique : marginalisation ou défaut d’intégration au système politique. Cela


constitue ce qu'on appelle l’abstentionnisme d’indi érence.

Anne Muxel, dans son article La Poussée des Abstentions (dans l’ouvrage de Pascal Perrineau, Le
Vote de tous les Refus), explique que l’abstention est devenue une réponse politique à part
entière. Un individu peut choisir de ne pas voter pour signi er que l’o re politique ne lui convient
pas. Cela re ète une crise de con ance entre les citoyens et leurs représentants, et parfois un
refus de la démocratie représentative.

Votes blancs et nuls :

Les votes blancs et nuls symbolisent souvent une contestation ou une manifestation d’une crise
de la représentation politique. Depuis une loi de 2014, les bulletins blancs doivent être distingués
des votes nuls, mais ils ne sont pas pris en compte dans le calcul du su rage exprimé.
Néanmoins, leur importance est notable :

• Second tour 2007 : 1 million 568 000 bulletins blancs ou nuls.


• Second tour 2012 : 2 140 000, soit 5,8 % des votants.
• Premier tour 2017 : 649 934 blancs (1,7 %) et 290 000 nuls (0,8 %), soit 2,5 % des
votants.
• Second tour 2017 : 4,668 millions, soit 11,5 % des votants.

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