Mémoire HDR Grégory Heem
Mémoire HDR Grégory Heem
Grégory HEEM
Maître de Conférences en Sciences de Gestion
Jury
Eric LAMARQUE Professeur des Universités
Université Paris 1 Panthéon – Sorbonne
Rapporteur
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SOMMAIRE
INTRODUCTION :
PREMIERE PARTIE :
DEUXIEME PARTIE :
L’INFORMATION FINANCIERE PUBLIEE PAR LES BANQUES EN
NORMES IFRS (AXE 2)………………………….……………………………………..50
CONCLUSION……………………………………………………………………….....72
BIBLIOGRAPHIE…………..……………………………………………………..……75
LISTE DES TABLEAUX ET FIGURES…………………….……………..........................80
ANNEXES :
ANNEXE 1 : LISTE DES TRAVAUX PUBLIES………………………….……...………..81
ANNEXE 2 : CURRICULUM VITAE…………………………………….……………...85
ANNEXE 3 : TRAVAUX DE RECHERCHE SELECTIONNES...………….……….………89
3
REMERCIEMENTS
Au terme de ce travail, nous tenons à remercier tous ceux, collègues, coauteurs, qui grâce à leur
bienveillance et leur énergie ont su maintenir l’enthousiasme qui anime nos recherches depuis
notre travail doctoral.
Merci à Monsieur le Professeur Boualem Aliouat, coordonnateur de notre HDR, pour son
dynamisme et ses précieux conseils.
Je veux remercier Messieurs les Professeurs Gérald Naro, Eric Lamarque et Olivier de La
Villarmois qui nous font l’honneur d’évaluer notre travail en vue de l’Habilitation à Diriger des
Recherches.
Nous remercions également le Professeur Aude Deville d’avoir accepté d’évaluer notre travail,
et pour l’honneur qu’elle nous fait en siégeant dans ce jury.
Que tous les membres du jury soient ici assurés de ma sincère gratitude.
Merci au Professeur Patrick Musso, directeur du GREDEG, ainsi qu’aux membres de notre
laboratoire pour leur vitalité et les échanges fructueux qui ont permis d’enrichir notre travail.
Merci à tous ceux qui, dans les banques, nous ont largement ouvert leurs portes et sans qui ce
travail n’aurait pas été possible.
Merci enfin à ma famille, ma femme et mes enfants pour leur amour et leur soutien sans faille.
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Introduction :
Présentation des travaux
autour de deux axes de recherche
L’Habilitation à Diriger des Recherches constitue une étape importante de réflexion dans la
trajectoire du chercheur. Elle nécessite une prise de recul, une mise en perspective des travaux
effectués permettant de dessiner les voies de recherches futures.
Notre parcours de recherche a débuté avec l’étude du contrôle interne dans les banques
françaises. En effet, un an après notre inscription en thèse le comité de la réglementation
bancaire et financière (CRBF) publiait en 1997 un règlement qui introduisait une nouvelle
vision du contrôle bancaire.
La décennie des années quatre-vingt-dix a été marquée par le risque de crédit (Servigny, 2001).
Elle s’ouvre par une crise liée aux pertes importantes sur les crédits bancaires touchant de
nombreux pays. Parallèlement le développement des marchés financiers a conduit au
phénomène de désintermédiation.
Longtemps les banques ont fourni l’essentiel des financements à l’économie par la
transformation des dépôts en prêts. Mais la concurrence des marchés à conduit les banques à se
restructurer et transformer leurs activités. Le système bancaire a ainsi vu évoluer son rôle et les
dispositifs réglementaires ont tenté de suivre cette nouvelle donne.
En matière de risque de crédit le texte de référence est longtemps resté l’accord de Bâle de
1988. Dans les années 80, les banques ont mené une importante course au volume et le Comité
de Bâle a souhaité mettre en place une réglementation simple qui permette d’allouer une partie
du capital de la banque au risque supporté par la banque sur ses crédits.
L’accord de Bâle a rapidement montré ses limites car les banques se sont rapidement retrouvées
avec un volume d’activité plafonné par leur niveau de capital. Dans un environnement devenu
très concurrentiel l’exigence de rentabilité s’est traduite par une meilleure appréhension des
coûts bancaires, un développement du contrôle de gestion, une optimisation de la productivité,
la maîtrise du risque de crédit.
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Dans cet esprit, les établissements se sont dotés de cellules, services et autres directions sur
lesquels a reposé l’essentiel de la charge de surveillance et d’alerte. En affirmant dans son
article 6 du règlement 97-02 de 1997 l’exigence « d’un contrôle régulier avec un ensemble de
moyens mis en œuvre en permanence au niveau des entités opérationnelles », le législateur a
bouleversé un monde d’organisation historiquement basé sur la dichotomie entre activités
opérationnelles et activités de contrôle. La fonction de contrôle, jusqu’ici marginalisée, a depuis
conquis une forte légitimité, ceci grâce à sa force de proposition et sa participation à la maîtrise
des risques.
Nos travaux de recherche ont tout d’abord porté sur le contrôle interne du risque de crédit,
risque qui représente, comme l’a rappelé à plusieurs reprises l’Autorité de contrôle prudentiel
et de Résolution1, une menace substantielle pour les bénéfices et les fonds propres des banques.
Le risque de crédit est également à l’origine de plusieurs réglementations et de nombreux
changements opérés dans l’organisation du contrôle interne des banques françaises.
Les observations ont été orientées vers les grandes banques de type AFB et mutualistes. Le
travail de thèse a porté sur quatre cas de banques, dans une logique de répétition. Les cas ont
été choisis de façon à effectuer une répétition littérale mais également une répétition théorique
au sens de Yin (1994). Cette observation des grandes banques françaises a permis d’analyser la
très rapide évolution des pratiques de contrôle sous l’impulsion des grandes banques
américaines et du comité de Bâle.
Pour faire face à cette asymétrie d’information où l’emprunteur peut être amené à cacher
l’étendue de son risque et son évolution, les banques ont développé des outils de scoring
permettant une analyse plus fine du risque de crédit.
Ces outils sont une source d’avantages considérables et ont pour objectif de combler les lacunes
humaines. Mais ces modèles, par définition, ne peuvent avoir qu’une approche très positiviste
1
L’ACPR est l’autorité issue du rapprochement entre les autorités d’agrément (Comité des entreprises d’assurance
et Comité des établissements de crédit et des entreprises d’investissement) et de contrôle (Commission bancaire et
Autorité de contrôle des assurances et des mutuelles) des secteurs de la banque et de l’assurance.
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et objective. Cette méthodologie ne peut être suffisante lorsque l’on étudie la prévision de la
défaillance des entreprises, pratique qui demande un fort niveau d’interprétation et
d’apprentissage (Sardas et Touati-Amar, 1997). La diversité et la nature des informations ne
peuvent être rendues lisibles et cohérentes qu’à travers des outils permettant une forte
interprétation subjective. Toute la difficulté provient alors du paramétrage et de l’appropriation
de l’outil par les utilisateurs.
Les banques ont ainsi une fonction spécifique d’évaluation de la qualité des crédits (fonction
de screening) et une fonction de contrôle et de surveillance du risque (fonction de monitoring)
des emprunteurs. Les banques doivent traiter deux types d’informations, des informations
publiques souvent disponibles sous forme de chiffres (comme l’information comptable) et des
informations qualitatives qui se présentent sous la forme de jugements, d’avis, d’opinions peu
quantifiables (Dietsch et Petey, 2008).
Lors de nos premiers travaux nous nous sommes intéressés au rôle de la comptabilité dans le
contrôle des activités bancaires. En effet, les normes comptables apportent une solution à
l’asymétrie d’information entre producteurs et parties prenantes utilisatrices de cette
information.
Jusqu’au milieu des années 70, la recherche en comptabilité était essentiellement normative. La
théorie comptable s’intéressait au traitement de l’inflation, des stocks, du crédit bail. Jensen
(1983) dans les années 80 a proposé d’enrichir ces questionnements d’ordre politique relatifs
au traitement le plus approprié de telle ou telle opération soit intéressantes par des interrogations
de type positif sur la façon dont le monde se comporte.
Comme l’ont souligné Burlaud et Zarlowski (2003), si les producteurs et les utilisateurs ont
intérêt à favoriser le développement des normes, les uns comme les autres peuvent chercher à
influencer le processus de normalisation dans un sens qui leur soit favorable. C’est tout le débat
actuel sur les instruments financiers qui oppose une logique industrielle, à une logique
d’investisseurs qui chercheraient à obtenir la juste valeur des actifs et des passifs des
entreprises.
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Dans une vision actionnariale la comptabilité permet de réduire les coûts d’agence (Jensen et
Meckling, 1976). Dans cette approche de la comptabilité défendue par Watts et Zimmerman
(1986), chaque acteur cherche à maximiser son utilité ou son intérêt personnel. La théorie
positive de la comptabilité va alors chercher à décrire, expliquer et prédire le comportement des
producteurs et des utilisateurs de l’information comptable.
Nos recherches sur la comptabilité qui s’inscrivent dans l’axe 2 et en particulier sur les normes
IFRS s’inscrivent dans ce courant normatif. L’idée est d’étudier la comptabilité sous l’angle du
contrôle exercé par les actionnaires.
Ces deux axes de recherche sont résumés dans le schéma ci-dessous.
Axe 1
Axe 2
Nos deux axes de recherche ont suivi l’évolution des réglementations prudentielles et des
pratiques bancaires. Tout d’abord avec le règlement 97-02 qui a imposé aux banques de se doter
d’un système de contrôle interne et en a défini les contours. Ce règlement publié en 1997 au
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début de notre travail de doctorat constituera une étape majeure dans la surveillance des risques
et l’efficacité du contrôle au sein des établissements de crédit.
Cette nécessité d’un contrôle interne efficace sera renforcée avec l’accord de Bâle 2 adopté en
juin 2004. Cet accord impose dans son pilier 2 le renforcement de la surveillance interne des
risques. L’autre nouveauté de Bâle 2 réside dans son pilier 3 relatif à la discipline de marché.
Ce pilier renforce la transparence sur l’information financière publiée par les banques. Comme
l’ont rappelé Agostino et al. (2011), la publication d’une information financière de qualité par
les banques est nécessaire non seulement pour les banques mais aussi pour les superviseurs. Le
troisième pilier de l’accord de Bâle 2 fait référence à la discipline de marché fondée sur une
information transparente. La discipline de marché signifie que les investisseurs ajustent le coût
du capital en fonction de l’exposition au risque. Le fonctionnement de la discipline de marché
nécessite que les actionnaires puissent obtenir les informations nécessaires pour connaitre la
situation financière des banques, les perspectives de gains et les risques. Cette information
financière publiée en IFRS fait l’objet depuis 2004 de notre deuxième axe de recherche.
Nous abordons dans la première partie le contrôle bancaire sous l’angle du contrôle interne.
Cette partie, la plus dense, correspond à nos travaux de thèse et à ses prolongements. Nous
verrons ainsi que le rôle du contrôle interne et de la fonction de contrôleur a fortement évolué
dans les banques au cours des vingt dernières années, d’un contrôle sanction vers un contrôle
qui devient l’affaire de tous. Mais, parallèlement la comptabilité a vécu ce que certains
nomment une révolution pour qualifier le passage aux IFRS, en particulier pour le secteur
bancaire dont les bilans sont composés majoritairement d’instruments financiers. C’est l’objet
de la deuxième partie avec nos travaux plus récents sur le contrôle externe et l’information
financière en IFRS.
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PREMIERE PARTIE : LE CONTROLE INTERNE DU RISQUE DE CREDIT
BANCAIRE : ENTRE CENTRALISATION ET AUTONOMIE
Jusqu’aux années 80, le schéma de la régulation des institutions bancaires reposait sur une
réglementation qui ne laissait aucune place à l’autocontrôle des établissements. La loi bancaire
de 1984 soumet alors un cadre juridique commun à l’ensemble des établissements de crédit et
constitue le point de départ d’un mouvement continu de déréglementation du système bancaire.
Longtemps perçu comme une affaire de spécialistes, le contrôle interne a été fortement
influencé, dans le passé, par le règlement 90-08 du 25 juillet 1990 du comité de la
réglementation bancaire et financière (CRBF). Le législateur avait insisté sur le caractère
périodique et le plus souvent ponctuel des interventions de contrôle. Or, avec l’apparition de
risques multiples et de plus en plus complexes le CRBF a décidé, à la fin des années 90, de
publier un nouveau règlement sur les contrôle des banques. Ce nouveau texte, le CRBF 97-02,
impose alors une plus grande rigueur dans la gestion des risques et le renforcement du contrôle
interne.
L’analyse de l’évolution du contrôle interne bancaire constitue le thème central de notre thèse
et des publications qui y sont associées. Ces travaux ont été complétés par une analyse de la
mise en place d’un outil d’aide à la décision au cours de l’année 2008. Cette recherche a été
effectuée en collaboration avec un étudiant en master qui a poursuivi ses recherches en thèse
de doctorat.
Le tableau ci-dessous présente une synthèse des trois recherches qui ont été menées dans ce
premier axe. La première concerne la thèse qui a porté sur l’étude qualitative de quatre cas de
banques françaises. La deuxième recherche est relative à l’étude qualitative de la mise en place
d’un outil d’aide à la décision. Cette deuxième recherche nous a permis de confirmer nos
travaux de thèse, en particulier sur l’évolution des outils de contrôle. Enfin, la troisième
recherche a été menée avec un enseignant chercheur en droit. L’objectif était de confronter nos
réflexions sur les évolutions réglementaires en matière de contrôle bancaire en associant une
vision de juriste et une vision de gestionnaire. Ce troisième projet qui a débuté avec l’étude de
la régulation du secteur bancaire et financier s’est prolongé sur le thème de la normalisation
comptable et la légitimité d’organismes privés pour produire des normes d’intérêt général.
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Tableau n°1 : Synthèse des recherches de l’axe 1
Ces trois recherches développées au sein de l’axe 1 sont présentées dans les points suivants.
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1.1. L’évolution du contrôle interne dans les banques françaises
L’évolution du contrôle interne dans les banques françaises trouve son origine dans les
réflexions menées aux Etats Unis au milieu des années 80.
Dés 1985, la Treadway Commission, aux Etats-Unis, consacre des travaux au contrôle interne
qui aboutiront en 1992 à la publication de quatre volumes intitulés « Internal Control Integrated
Framework » et qui constituera une des principales sources d’inspirations des travaux menés
au Royaume Uni par la commission Cadburry en 1994.
Dans les années 90, des banques américaines innovent et créent des services dédiés à la gestion
des risques avec l’aide d’outils d’alerte et de quantification des risques (RAROC…). On note
alors une modification profonde des organisations et des cultures avec l’obligation de penser
l’organisation de manière transverse et de bousculer ainsi les organisations verticales existantes.
Par ailleurs, l’analyse des résultats d’évaluation des dispositifs de contrôle par le management
responsable de l’activité (auto-évaluation du contrôle interne) constitue également un élément
clé des pratiques de contrôle interne aux Etats-Unis à cette époque.
Pendant plusieurs décennies et jusqu’au milieu des années 80, le système bancaire français a
évolué dans un environnement très largement administré. Dans un tel contexte, l’aménagement
ou le renforcement de la réglementation prudentielle en matière de contrôle des risques restait
largement en dehors des préoccupations. Or, la plus grande liberté laissée aux établissements
de crédit dans les années 80, a conduit à une augmentation de leurs risques. Des mesures ont
alors été adoptées au début des années 90 qui ont essentiellement privilégié une approche
quantitative (ratios de solvabilité...). Face aux limites des seules approches quantitatives (qui
ne tiennent pas compte de la qualité des contreparties, de l’organisation de la banque, de la
tarification...), le comité de la réglementation bancaire et financière a instauré un nouveau
règlement (le règlement n° 97-02 de février 1997). Plutôt que de donner des repères chiffrés, le
nouveau règlement invite à faire preuve d’esprit de discernement. Les dispositifs doivent être
« cohérents », les moyens « appropriés », les intervenants « compétents ». Le contrôle interne
devient l’affaire de tous et plus seulement d’un corps « d’inspecteurs ».
Cette évolution normative a coïncidé avec le début de nos travaux doctoraux en 1996. Quelques
années auparavant, la publication en 1990 du règlement n° 90-08 avait déjà constitué une étape
importante, en appelant l’attention des établissements de crédit sur l’exigence d’un contrôle
interne. Toutefois, les dispositions de ce règlement demeuraient assez générales, en imposant
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seulement une obligation de résultat que les établissements devaient remplir par les moyens
qu’ils jugeaient appropriés (Cassou, 1997).
Le second apport du nouveau règlement concernerait les précisions relatives aux principes
généraux du contrôle interne. Il s’agit ici d’un cadre des meilleures pratiques afin de maîtriser
les risques. Ainsi, il était devenu nécessaire que les risques soient appréciés au niveau consolidé
et que les systèmes de contrôle des opérations respectent des principes comme l’indépendance
en termes de séparation des fonctions, la compétence avec les moyens adaptés, l’exhaustivité,
le réexamen périodique du système et la nécessité d’une documentation à jour.
Enfin le troisième point qui nous a tout particulièrement intéressé lors de la rédaction de notre
thèse concerne la maîtrise des risques et en particulier le risque de crédit. Il est intéressant de
noter que c’est en matière de suivi des risques de crédit que le règlement 97-02 a apporté le plus
de nouveauté. Les banques doivent alors appréhender leur risque de crédit par secteur
économique en développant la notation interne. Les collectes d’informations sur les dossiers
doivent être actualisées régulièrement.
Cette évolution réglementaire qui sera complétée par les accords de Bâle 2 en 2004 et la prise
en compte de risques opérationnels insiste sur l’idée d’un contrôle interne comme dispositif
permanent qui est l’affaire de tous. En effet, l’efficacité du système de contrôle suppose d’abord
l’efficacité des acteurs participants à ce dispositif (Lamarque, 2009). Le contrôle interne assure
notamment un rôle d’influence des comportements des membres de l’entreprise (Pallas, 2006).
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Ainsi nous avons proposé dans notre thèse de définir le contrôle interne comme un dispositif
permanent comportant des aspects formels et des aspects informels (ou visibles et invisibles)
qui permet à une organisation de s’assurer que les décisions et comportements développés en
son sein sont en cohérence avec ses finalités. Parmi ces finalités, on trouve la réalisation et
l’optimisation des opérations, la fiabilité des informations financières, la conformité aux lois et
aux réglementations en vigueur.
Pour tenter d’expliquer la partie informelle du contrôle, nous avons opté lors de la thèse pour
un rattachement principal à la théorie des conventions.
Comme l’indiquent Burlaud et Malo (1998), lorsqu’il est impossible de contrôler directement
les étapes du processus de production, il peut sembler plus efficace de contrôler les membres
de l’organisation par l’intermédiaire d’une culture. Hatch (1997) précise également, à la suite
des travaux d’Ouchi (1980), qu’il est possible de concevoir le contrôle comme une fonction de
la culture organisationnelle. Cependant en imaginant le contrôle par les clans, Ouchi (1980)
s’appuie sur une conceptualisation de la culture qui décrit les organisations comme des entités
homogènes fondées sur un niveau de consensus qui est rarement rencontré. C’est la raison pour
laquelle, nous parlons de convention au sens d’accord mais pas de consensus, la convention
étant définie comme un accord régissant les comportements, accord convenu entre les membres
d’une même communauté. La théorie des conventions nous a permis d’expliquer comment ce
cadre qui contraint les sujets devient un mécanisme de contrôle.
Les théories contractuelles des organisations regroupent principalement les théories des droits
de propriété, des coûts de transaction, de l’agence. Un des traits communs à ces théories
concerne le fait est qu’elles reposent sur l’individualisme méthodologique et l’hypothèse de
rationalité des individus (Charreaux, 1999). L’individu est rationnel car il agit
intentionnellement sur la base d’un calcul.
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L’idée principale de la théorie de l’agence consiste à dire qu’en raison des divergences
d’intérêts entre agents (ou entre entreprises) les relations de coopération s’accompagnent de
conflits générateurs de coûts. La théorie « positive » de l’agence explique alors que les formes
organisationnelles efficientes sont celles qui permettent, sur le long terme, de réduire les coûts
induits ; la théorie « normative » de l’agence (ou théorie « principal-agent ») propose des
mécanismes qui permettent de réduire le coût de ces conflits.
Dans ces approches, les individus se préoccupent de ce qui est source d’utilité, mais elles ne
sont pas uniquement pécuniaires, l’altruisme n’est pas exclu dans les développements récents
du modèle de la théorie positive de l’agence (Jensen, 1994). Williamson (1996) affirme par
exemple que les individus ne sont pas toujours opportunistes.
La notion de contrat joue un rôle primordial dans ces théories pour construire un modèle des
organisations. Un contrat est ainsi défini comme un accord par lequel des individus, ou groupes
d’individus, conviennent d’exécuter certaines opérations, voire par lequel un des contractants
peut accepter l’autorité d’un autre contractant (Charreaux, 2001). L’organisation est alors
considérée comme une manière particulière de contracter et de contrôler l’exécution des
contrats. L’organisation est alors assimilée à un nœud de contrats.
Malgré les avancées récentes des approches contractualistes quelques limites subsistent. En
premier lieu, il n’y a pas d’opposition fondamentale entre firme et marché. Comme l’indiquent
Coriat et Weinstein (1995), s’il n’existe que des rapports contractuels, il n’y a pas de sens à
vouloir opposer les rapports et les modes de coordination internes à la firme, aux rapports et
modes de coordination externes, comme étant de nature différente. Faverau (1989) estime que
la firme, dans cette vision, est considérée comme un marché interne par opposition au marché
externe qui est le marché néoclassique. La firme est vue comme une forme de marché qui peut,
tout aussi bien que le marché, assurer une allocation optimale des ressources (Mathy, 2000).
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A l’inverse des approches contractualistes, la conception conventionnaliste appréhende
l’individu comme inclus dans l’organisation, caractérisée par de multiples systèmes
conventionnels de rationalisation des comportements.
Néanmoins le fait de reconnaître qu’il existe des types particuliers de règles que sont les
conventions ne remet pas en cause l’existence d’autres règles comme le contrat ou la contrainte.
D’ailleurs, Rameaux (1996) insiste sur le fait que le lien social ne peut se passer, ni de toute
forme d’accord, ni de toute forme de contrainte. Ainsi, tout contrat nécessite un minimum de
références communes, mais ce qui pouvait être défini comme un contrat peut devenir
convention, quand l’adoption du contrat va de soi.
Malgré le fait que les agents ont des comportements opportunistes, il n’y a jamais de
phénomènes de domination ou de pouvoir, car dans cette vision, tout rapport économique peut
se concevoir comme une transaction libre, assimilable à un rapport de marché.
La théorie des conventions ne relève pas d’une théorie unifiée. Il convient mieux de parler
d’approches conventionnalistes. Ces approches proviennent de chercheurs issus d’horizons
différents (économie, gestion, sociologie) avec des problématiques différentes (l’économie du
travail, les marchés financiers, la question de la qualité…) et parfois même des hypothèses de
base différentes (rationalité des agents, position face à l’individualisme méthodologique, place
de la confiance…).
Le concept de convention est apparu, en économie en 1936 avec Keynes. Dans son chapitre 12,
Keynes (1936) utilise la notion de convention, pour expliquer la prise de décision sur les
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marchés financiers. Mais comme l’indiquent Batifoulier et Larquier (2001), le mot
« convention » n’est pas utilisé par hasard. La notion de convention est au cœur du projet de
Keynes. Pour Keynes, la convention est un point fixe dans un croisement d’anticipations
individuelles. Cette notion lui permet alors d’expliquer que le chômage massif, consécutif à la
grande crise n’est pas dû à un taux de salaire trop élevé, mais à un taux d’intérêt trop élevé, taux
résultant d’une convention et non d’un calcul économique.
Les conventions apparaissent dans des situations d’incertitude que les calculs individuels ne
peuvent pas résoudre. Elles relèvent d’un processus mimétique où la logique d’adhésion tient à
la croyance en une adhésion partagée par les autres individus, elles ne sont pas impératives
(elles s’imposent à l’agent autonome en raison de leur performance, mais cet agent peut tout de
même choisir une autre solution).
La régularité que suppose toute convention n'exclue pas son évolution. Les conventions établies
peuvent être mises en doute par des conventions adverses qui peuvent conduire à des réactions
d'affrontement ou d'adaptation. Comme l’un des objets du contrôle est d’influencer les
comportements, les conventions sont alors des mécanismes de contrôle. En constituant une
norme de référence, la convention conduit les acteurs à exercer un autocontrôle.
2
Batifoulier et Larquier (2001) nous indiquent que la convention est une forme d’accord non explicite, elle prescrit
le comportement à adopter sans avoir la forme d’un règlement écrit et objectif auquel on peut toujours se référer.
Cependant toujours pour cet auteur, on peut écrire une règle conventionnelle par une ou plusieurs phrases, la
convention n’est donc pas pour autant totalement implicite.
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élaboré permettant de régir les comportements en situation d’incertitude. La convention
représente alors une norme3 de référence qui dicte à l’acteur qui y adhère le comportement à
adopter en situation d’incertitude. La convention est donc un type particulier de règle 4 qui ne
remet pas en cause l’existence d’autres règles comme le contrat ou la contrainte. Le concept de
convention permet uniquement d’expliquer comment les individus dans une entreprise se
coordonnent dans certains cas. La convention va alors survivre grâce au mimétisme, ce qui
limite l’acteur dans le calcul d’une autre solution.
Dans ses travaux Knight (1921), apporte des développements fondamentaux sur le concept
d’incertitude. Pour Knight (1921), une situation est risquée s’il est possible d’avoir recours pour
prévoir le futur, à une probabilisation mathématique (grâce au raisonnement logique) ou
statistique (grâce à l’observation du passé). Mais il existe des cas où l’on ne peut appréhender
le futur par un calcul rationnel de probabilisation, on est en situation d’incertitude.
Comme l’a précisé Lebraty (1992), dès la fin du premier quart du XXe siècle, toute l’évolution
de la théorie de la décision, jusqu’à nos jours, peut être envisagée comme une vaste tentative
de réponse au défi de Knight (1921), celle d’imaginer, même dans les situations uniques,
l’algorithme permettant de réduire l’incertain au certain.
3
Pour le lien entre convention et norme on pourra se référer à Mathy (2000). L’auteur nous indique que si l’on
définit la norme comme une donnée de référence résultant d’un choix collectif raisonné en vue de servir de base
d’action pour la solution de problèmes répétitifs, la similitude avec la convention est alors évidente, par opposition
au standard.
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Pour le dictionnaire Robert de la langue française, la règle est « ce qui est imposé ou adopté comme ligne
directrice de conduite ». Cette définition de la règle nous indique qu’elle agit comme une ligne de conduite et
qu’elle n’est pas forcément imposée.
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pour les crédits aux entreprises, les employés utilisent de l’information qu’ils n’ont pas
forcément intérêt à diffuser à leur hiérarchie5 (par exemple pour les informations qualitatives
qui sont en défaveur du dossier qu’ils défendent).
Le nouvel enjeu pour les banques est de définir des normes qui permettent à l’individu d’agir
en toutes circonstances, selon ce que la banque attend de lui (au sens de la théorie classique du
contrôle (Taylor, 1911)). Toutefois ce raisonnement a pour limite l’incomplétude des contrats
(Favereau, 1989, 1997). En effet, les banques ne peuvent prévoir toutes les situations auxquelles
ses employés sont confrontés.
5
En particulier s’ils sont jugés sur leur rendement.
6
En situation d’incertitude, les individus observent les conventions pour pouvoir décider. S’ils les suivent, on parle
alors de mimétisme.
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Il est alors nécessaire de se poser la question : pourquoi l’individu imite-t-il le comportement
des autres ? La réponse des conventionnalistes est alors la suivante : pour sortir de l’incertitude.
Dans une entreprise, un nouvel embauché ne connaît pas le niveau d’effort qui lui est demandé
(incertitude), il va alors s’en remettre à ce que pratique le groupe avec qui il va travailler (ce
qui explique qu’il puisse y avoir plusieurs conventions d’effort dans la même entreprise). Mais
cela ne supprime pas forcément l’idée de calcul, la convention lui fournit une information et il
peut très bien développer un niveau d’effort inférieur ou supérieur à celui qui est généralement
pratiqué.
Rationalisation
Blocage du
(si besoin)
selon la règle A
comportement
20
Adopte par
mimétisme
Calcul
opportuniste
Individu Incertitude Convention
N’adopte
pas
Rationalisation
selon la règle B
Nouvelle convention
Source : Grégory Heem, « Convention et contrôle interne bancaire », dans Conventions et Sciences
de Gestion, sous la direction de M. Amblard et P. Gensse, De Boeck, septembre 2003, pp. 117-137.
Sur les marchés financiers l’idée est proche. L’investisseur ne connaît pas l’évolution du cours
des actions (incertitude), il va s’en remettre à la représentation qu’il a de l’opinion des autres.
La convention représente alors l’opinion majoritaire sur un marché. L’investisseur s’il veut
gagner, va ainsi acheter, s’il pense que les autres en feront de même, et vendre s’il pense que
les autres vont être vendeurs.
Au niveau théorique les travaux menés au sein de notre premier axe de recherche ont permis
d’enrichir la théorie des conventions en permettant d’expliquer comment les conventions
deviennent des mécanismes de contrôle. Mais ces travaux ont aussi un apport managérial, en
21
particulier ils permettent de mieux comprendre les logiques présentes dans les différents
secteurs de la banque sur la question du risque de crédit. La présentation de ces grands secteurs
de la banque et de leur mode de coordination fait l’objet des développements suivants.
Le contrôle interne est fortement lié au degré d’autonomie dans la prise de décision que la
banque donne à ses employés. Jusqu’au début des années 90, la banque a vécu largement dans
le paradigme taylorien, c’est-à-dire la mise sous contrôle direct des salariés (Barreau, 1999).
Dans ce cadre, le système d’incitation est largement fondé sur le salaire au rendement et sur les
sanctions disciplinaires. Avec l’avènement du paradigme post-taylorien et suite aux mutations
de leur environnement, les banques ont modifié sensiblement leur organisation avec, dans
certains secteurs, le renforcement de l’autonomie des employés.
Ainsi, face à un environnement complexe, l’idée consiste à donner de l’autonomie aux salariés,
qui mieux formés et responsabilisés pourront prendre de bonnes décisions d’octroi et de suivi
des dossiers des clients. L’hypothèse implicite est alors que l’homme restera le facteur
d’intelligence privilégié pour prendre en compte le « non informatisable » de l’environnement
sur lequel il agit (Erschler et Thuriot, 1992).
Dans cette optique, l’autonomie décisionnelle laissée par la banque à ses agences est nécessaire
pour prendre en compte ce qui n’est pas modélisable, prévisible ou ce qui nécessite une réponse
rapide. Si l’on définit l’autonomie, en prenant son étymologie, comme la capacité de produire
et de choisir ses propres règles, elle existe rarement dans les entreprises et en particulier dans
les banques. En revanche, l’autonomie peut être allouée, organisée (Terssac de et Maggi, 1996),
c’est à dire qu’il y a bien des règles, mais qui requièrent une adaptation pour les mettre en
œuvre.
Ces comportements que De Terssac (1992) nomme « les obligations implicites » correspondent
à tout ce que l’encadrement attend des exécutants. Même si cette attente n’est pas totalement
explicite, il y a une demande de la part de l’encadrement pour que les exécutants adoptent des
comportements d’adaptation au contexte. Ainsi, De Terssac et Maggi (1996) préfèrent parler
« d’espace discrétionnaire » plutôt que d’autonomie, c’est-à-dire un espace où l’acteur peut
choisir entre différentes options, mais dans un milieu de dépendance. Pour Francfort I. et al.
22
(1995) nous passons alors d’un système de dépendance formelle à une autonomie organisée, le
but est alors d’incorporer certaines limitations et orientations.
Le contrôle interne du risque de crédit bancaire suit une même logique dans la plupart des
établissements, nous retrouvons les mêmes intervenants. Il est intéressant de distinguer dans un
dossier de crédit ce qui relève du formalisme (aspect technique du dossier) et de l’analyse du
risque.
La fonction « crédit » et le contrôle du risque doit être appréhendée à trois stades, comme
résumé dans le schéma n°3 ci-dessous. Tout d’abord l’octroi des concours et le déblocage des
fonds (contrôle par le réseau, les engagements et l’inspection), puis la surveillance des
échéances en principal et en intérêts, l’identification des concours compromis (contrôle par le
réseau, les engagements et l’inspection), enfin la revue indépendante des dossiers (contrôle par
les engagements et l’inspection).
Dossier
Analyse du
risque
Garanties Vie du dossier
Direction du
contentieux
(Inspection/Audit)
Reporting Reporting
Comités de risques
Nos travaux sur le contrôle interne lors de la rédaction de la thèse puis la recherche sur la mise
en place d’un outil de contrôle du risque, nous ont permis de tirer plusieurs enseignements. Tout
d’abord, il est important de noter que le contrôle interne doit désormais concerner l’ensemble
des collaborateurs de la banque, quel que soit leur niveau de responsabilité. Ensuite, le rôle de
l’inspection est renforcé, et en particulier sa fonction de coordination ayant pour mission,
d’animer les réflexions des directions sur la définition de leur système de contrôle interne, avec
24
l’objectif d’améliorer la cohérence du dispositif.
La distinction faite par Knight (1921) entre le risque et l’incertitude, c’est-à-dire l’incertitude
susceptible ou non d’être objectivée de façon à relever d’un calcul de probabilité nous a permis
de distinguer deux secteurs en matière de risque de crédits, l’un qualifié par Rivaud-Danset
(1995), de « banque à l’engagement », l’autre qualifié de « banque à l’acte ». Cette distinction
se retrouve également chez d'autres auteurs tels que Nakhla et Sardas (1994) qui parlent
d’activité à prescription faible ou de relation à l’acte pour ce premier secteur qui connaît un
environnement relativement stable. Pour l'autre secteur que l’on pourrait qualifier d’incertain
(qui est difficilement probabilisable), ces auteurs parlent de secteur à risque géré ou de relation
d’engagement.
Cette distinction nous a permis de souligner que suivant les secteurs, le contrôle doit être
différent et que c’est principalement dans le secteur qualifié d’incertain qu’il faut découvrir et
appliquer de nouveaux modes de contrôle.
Les activités à « risques intégrés » ou relations à l’acte : un contrôle direct avec des
contraintes fortes et des contrats
Dans ce type d’activité qui concerne principalement les prêts à la consommation, les crédits-
bails et certains prêts immobiliers aux particuliers, il est exclu toute compréhension
personnalisée au profit d’une information standardisée sur le client en terme de calcul de
probabilité. Ce secteur s’appuie sur des instruments ayant une validité générale et qui sont
25
imposés par les établissements de crédit à tous les clients. Comme l’indique Touati-Amar
(1996), les clients sont contraints de présenter leur demande de financement conformément à
des règles fixées à l’avance et systématiques, ce qui fait la singularité de la demande d’un client
est jugé comme non pertinent. La banque ne cherche pas à faire confiance à un client pris de
manière individuelle, mais elle se base sur une prévision du risque selon le profil statistique
correspondant au demandeur. Elle calcule une probabilité de défaillance à partir de
l’observation des fréquences empiriques d’événements similaires qui sont survenus dans le
passé. Toute situation est alors considérée comme prévisible.
Dans ce secteur bancaire, on retrouve l’idée d’opportunisme des clients et des employés qui
vont saisir toute occasion à leur profit. Dans cet univers de défiance, le meilleur moyen que les
banques ont trouvé pour coordonner les relations avec leurs employés et leurs clients, est la
sanction et le contrat. Des sanctions pour les employés qui ne respectent pas les principes
d’octroi de crédit, et des contrats qui prévoient les niveaux de vente à atteindre. Pour sa relation
avec ses clients du secteur à risque géré, la banque fixe des contrats qui définissent des normes
de solvabilité.
Mais certaines activités de crédit peuvent être considérées comme représentant un caractère
unique, l’évolution et le suivi des dossiers deviennent alors un exercice de jugement. La banque
peut difficilement prescrire la décision et doit mettre en œuvre d’autres modes de coordination
ainsi que des outils adaptés.
Les activités à « risques gérés » ou les relations d’engagement : la coordination par les
conventions
Dans ce secteur, la décision d’octroi de crédit est l’affaire d’experts. Chaque événement est
traité dans son unicité, cette relation est considérée par la banque comme un « engagement ».
La notion de crédit retrouve son sens premier de « credere » qui veut dire croire ou confiance
qu’inspire quelqu’un, en l’occurrence le client.
26
La relation d’engagement est obtenue par la coordination des comportements en fonction d’une
liste d’états possibles qui sont gérés durant la vie de l’affaire, états qui ne sont pas a priori
prévisibles (Touati-Amar, 1996). C’est bien l’imprévisibilité de tous les « états de la nature »
qui fait que cet environnement est qualifié d’incertain.
Dans cette activité à prescription faible, la banque engage avec son client un processus de
compréhension mutuelle qui a pour objet la connaissance des besoins du client. Cette
compréhension et confiance mutuelle permettent à la banque d’accéder à des informations,
concernant les spécificités de l’activité professionnelle de l’entreprise. Cette acquisition
d’informations donne à la banque les moyens de développer une expertise, c’est-à-dire un
savoir-faire de l’activité en question.
La particularité de l’activité d’engagement est qu’il est impossible de déterminer une probabilité
de faillite d’un client « professionnel » et « entreprise » à partir des informations brutes7. Il est
alors nécessaire de donner un sens à cette information, il faut par exemple juger de la faisabilité
du chiffre d’affaires qui dans les petites entreprises dépend en partie des capacités du chef
d’entreprise, mais également d’étudier l’évolution prévue du marché sur lequel il se positionne.
Les garanties doivent également être évaluées. L’information doit être interprétée dans le futur,
il faut analyser les aléas qui peuvent modifier la rentabilité de l’entreprise, le chargé de clientèle
doit cerner les motivations et les compétences du client.
La forte interprétation des informations par le chargé de clientèle fait bien évidement naître un
risque, risque qui selon nous est encadré par des conventions. En effet, un exploitant peut
chercher à maximiser sa production au détriment de la maîtrise des risques et ce en émettant
artificiellement des jugements positifs pour faire accepter ses dossiers par ses supérieurs. Mais,
le contrôle direct s’applique difficilement du fait de la forte interprétation des informations et
7
Pour Lebraty et Teller (1994), le diagnostic financier doit reposer sur une analyse critique de l’information
comptable tant il est vrai que l’activité d’une entreprise est toujours saisie au travers de prismes déformants.
27
de la nécessaire délégation à accorder aux commerciaux pour augmenter la réactivité de la
banque. Il faut donc contrôler différemment c’est-à-dire contrôler plutôt les comportements que
les résultats (coordonner les comportements grâce aux conventions). Honoré (1998), nous
indique ainsi qu'il n'est possible de contrôler le comportement du chargé de clientèle qu'en lui
donnant une obligation de moyens, en effet, lui donner une obligation de résultat supposerait,
soit que la démarche est infaillible, soit de le laisser libre de choisir sa méthode d'analyse.
Il existe donc bien deux risques, qui sont encadrés par des conventions. Celui du client
entreprise qui peut cacher des informations sur sa situation réelle (qui est encadré par les
conventions de financement8), et celui des chargés de clientèle qui peuvent cacher des
informations sur les situations des clients (qui est encadré par les conventions d’effort).
La finalité du contrôle interne repose sur la conformité des actions et comportements de toutes
les catégories d’acteur aux règles et procédures de délégation de pouvoir et de responsabilités
dictées par l’autorité hiérarchique (Pallas, 2006). Un des apports de notre thèse a été justement
de montrer que le processus qui amène à cette conformité des actions ne peut être identique
dans tous les secteurs d’activités de la banque.
Produits Crédits à encours faible et risque Crédits à encours fort et à risque non
concernés probabilisable (prêts à la probabilisable (certains prêts immobiliers
consommation, prêt immobiliers aux particuliers, prêts aux professionnels,
aux particuliers). prêts aux entreprises).
8
Des économistes comme Dorothée Rivaud-Danset et Robert Salais (1992) on démontré qu’il existe des
conventions de financement qui lient les entreprises aux banques. Ces conventions reposent sur un processus de
compréhension et de connaissance mutuelle qui engendre la confiance et permet de surmonter l’incertitude initiale.
28
Degré de Fort Faible
prescription
Contrôle ex-ante - Analyse simple à l’aide d’outils - Analyse poussée (analyse du marché,
visites dans l’entreprise…)
- Sûretés personnelles et réelles
- Sûretés personnelles et réelles
29
et ex-post du client - Surveillance ponctuelle du client
- Surveillance régulière du client
(documents comptables, visites dans
l’entreprise).
Source : Grégory Heem, « Convention et contrôle interne bancaire », dans Conventions et Sciences de Gestion,
sous la direction de M. Amblard et P. Gensse, De Boeck, septembre 2003, pp. 117-137.
Cette distinction de deux secteurs, correspond selon nous à deux mondes de production très
différents et qui réclament comme nous l’avons démontré des modes de contrôle spécifiques.
Cette idée est proche des travaux de Salais et Storper (1993). En effet, ces auteurs proposent un
modèle fondé sur l’existence de « mondes » de production qui même s’il a pour limite de figer
des mondes qui sont pourtant en perpétuel mouvement, permet d’analyser les modèles de
production des firmes. Ces auteurs retiennent l’idée qu’il existe quatre mondes possibles de
production suivant les caractéristiques de l’offre et de la demande, chaque monde est régulé par
un mode de coordination spécifique, et cette régulation est le fait de conventions, dont
l’existence est propre à chacun des mondes. Les conventions sont alors des savoirs partagés par
les personnes qui se situent dans un monde à un instant donné, concernant les compétences
légitimes et les comportements à adopter pour soi et pour les autres. Ainsi, si l’on change de
monde, on change de système d’attentes réciproques concernant les comportements des autres.
Ces conventions (attentes réciproques) existent selon nous au sein de la banque entre la banque
et ses employés, mais également à l'extérieur de la banque entre la banque et ses clients
Comme nous l’avons souligné, dans cette nouvelle conception du contrôle interne qui est
l’affaire de tous, la théorie des conventions apporte une base théorique nouvelle. Elle explique
30
tout d’abord que l’incertitude qui existe dans la relation entre la banque et ses clients, mais
également entre la banque et ses employés, ne conduit pas nécessairement à des comportements
opportunistes.
Cette théorie permet une lecture différente des modèles culturalistes qui ont analysés la part de
l’informel dans les organisations (Ouchi, 1980).
A la différence des modèles fondées sur la culture9 qui nous indiquent que les significations
partagées sont fondées sur des valeurs10 stables dans le temps (Hofstede, 1994), les conventions
sont des accords qui peuvent être locaux et facilement remis en cause.
Dans l’approche par les conventions, la relation que la banque entretient avec ses clients et ses
employés apparaît comme une relation de confiance, et ne se réduit pas à la notion de réputation
développée par la théorie de l’agence. Eber (2001) nous indique ainsi que la réputation fait
référence à une diffusion d’information très large (tous les acteurs), alors que la confiance
repose sur des informations et des évaluations privées.
La nouvelle conception du contrôle interne dans le secteur à risque géré met en avant, la
nécessaire autonomie qui doit être donnée aux individus. Mais, si l’on reprend le sens premier
du mot autonomie, cela signifie « qui se régit par ses propres lois », or comme le rappelle
Everaere (2001), ce qui est envisageable pour la vie en société (vivre de manière indépendante)
ne l’est pas pour la vie en entreprise, dans laquelle les nécessités d’interaction et les contraintes
d’interdépendance sont beaucoup plus fortes, qu’à l’échelle de la société. L’autonomie donnée
au personnel présent dans le secteur à risque géré est du type « espace discrétionnaire » (Terssac
de et Maggi, 1996), l’autonomie-indépendance n’ayant pas sa place. L’autonomie présente dans
les banques repose comme nous l’avons montré, sur des attentes réciproques (conventions) qui
sont, en grande partie, fondées sur la confiance interpersonnelle.
9
Schein (1985) définissant la culture comme la structure des valeurs de base qu’un groupe a inventées, découvertes
ou développées, en apprenant à surmonter ses problèmes d’adaptation externe ou d’intégration interne, valeurs qui
ont suffisamment bien fonctionné pour être considérées opérationnelles et, à ce titre, être enseignées aux nouveaux
participants en tant que façon correcte de percevoir, de penser et de réagir face à des problèmes similaires.
10
Le concept de valeur renvoyant à une hiérarchie établie entre les principes moraux.
11
Les numéros de références cités correspondent à la liste des travaux synthétisés en annexe 1.
31
L’évolution des pratiques de contrôle est fortement liée à l’évolution des outils et en particulier
de l’automatisation qui a été possible avec la généralisation de l’outil informatique.
Dés lors les banques ont eu pour objectif de mécaniser les processus de contrôle et de prévision
de la défaillance des clients.
Le risque de crédit peut être défini par la perte potentielle supportée par un prêteur suite à une
modification de la qualité du crédit de l’une de ses contreparties sur un horizon donné
(Dumontier et al., 2008). On distingue alors trois composantes du risque de crédit qui sont le
risque de défaut, le risque de dégradation de la qualité de crédit et le risque de recouvrement.
Dans le cadre de notre thèse et des travaux effectués par la suite, nous nous sommes intéressé
aux outils d’analyse du risque de défaut, qui correspond à l’incapacité ou au refus de la
contrepartie d’assurer le paiement de ses échéances, mais également aux outils d’analyse du
risque de dégradation de la qualité de crédit qui résulte de la perte de fiabilité du débiteur.
Les banques ont développés, depuis les années 70, deux grands types d’outils de notation des
emprunteurs : les outils de scoring pour l’activité de détail (particuliers, professionnels) et les
systèmes experts de diagnostic financier pour les entreprises. Comme le soulignent Aaron et al.
(2007) le risque associé aux crédits consentis aux sociétés commerciales et autres institutions
se prête moins bien à une évaluation à l’aide de modèles statistiques de base. Par conséquent,
les banques continuent de recourir à des analyses de crédit approfondies pour estimer la qualité
du risque des emprunteurs individuels, les résultats de ces analyses sont exprimés en termes de
probabilité de défaillance et de perte en cas de défaillance.
32
Face à la complexité et au nombre important d’informations à prendre en compte, on conçoit
qu’il est difficile pour un banquier de prévoir les défaillances de ses entreprises clientes, d’où
le recours à des outils de prévision. Depuis les années 70, des auteurs comme Altman (1982)
soutiennent la thèse que la détection de la défaillance doit être la tâche des machines. Ainsi,
depuis plus de 30 ans les chercheurs tentent de trouver le modèle qui possède la meilleure
capacité prédictive (Balcaen et Ooghe, 2006).
Selon Altman et Saunders (1997), le contexte du crédit corporatif a beaucoup changé et c’est
face à ces nouvelles demandes que le modèle de prévisions devient une réponse. Un point
important de ce changement de contexte concerne le fait que le marché du crédit est devenu très
compétitif. Ceci sous-entend que les considérations commerciales deviennent primordiales.
Ainsi, les chargés d’affaires doivent consacrer plus de temps à la conquête qu’au préalable. De
ce fait, le temps consacré au suivi quotidien des risques diminue fortement. Ceci, couplé avec
un accroissement de la taille des portefeuilles (toujours dans une logique de volume), fait que
l’outil devient indispensable. En effet, on peut considérer que, face à un petit portefeuille et
avec du temps, un chargé d’affaires pourrait faire ce travail seul. Cependant, en cas de gros
volumes d’affaires traitées, l’outil devient indispensable. Il permet en particulier la synthèse
d’informations trop nombreuses pour le cerveau humain. Ceci est d’ailleurs souligné par
Gadhoum et al. (2007) lorsqu’ils montrent que l’intérêt des modèles est accru lorsque l’on se
positionne à un niveau d’approche de portefeuille de risque.
Cependant comme l’indiquent Cahour et Falzon (1991), les systèmes sont souvent développés
sans réelle réflexion sur le type d’assistance à apporter aux opérateurs. Pour ces auteurs, le type
d’assistance fourni par un système doit être cohérent avec le modèle d’utilisateur implicite.
Les systèmes experts utilisés dans le domaine de la prévision de la défaillance, peuvent avoir
deux finalités, remplacer l’opérateur humain ou assister son activité. Dans le premier cas, le
système part de l’hypothèse que la machine est capable de fournir une réponse sans l’assistance
de l’utilisateur.
Comme nous avons pu l’observer lors de notre thèse et lors d’une recherche plus récente sur la
mise ne place d’un outil d’aide à la décision dans une banque mutualiste, les banques ont recours
sur le marché des particuliers et des professionnels à des outils dont l’objectif est de prescrire
la décision. La banque souhaite alors sécuriser son risque en limitant les marges de manœuvre
des chargés de clientèles ainsi que de la hiérarchie.
Les deux autres types de solutions d’assistance utilisées par les banques sont l’assistance par la
gestion de l’attention et l’aide à la construction de sens. Il s’agit pour la gestion de l’attention
33
de repérer les faiblesses du raisonnement et de faire assister par un système expert les activités
dans lesquelles ces faiblesses peuvent se manifester. Dans le cadre de la banque, il est nécessaire
de s’assurer que l’utilisateur n’oublie pas des taches critiques. L’outil va également aider
l’utilisateur à effectuer un travail de synthèse de données quantitatives et qualitatives.
34
informations qu’elle juge contraint par les marges
pertinentes. de manœuvre du système.
Aide à la L’objectif est de faire appel Laisser toute liberté à Apprentissage fort,
construction aux compétences de l’utilisateur. La machine l’utilisateur est capable
de sens l’utilisateur qui est un fournit des données et de sélectionner et
expert. l’utilisateur doit les d’analyser les
interpréter. informations pertinentes.
Source : Grégory Heem et Gildas Blanchard, « Outils d'aide à la décision et modèles d'utilisateur dans le secteur
bancaire », Congrès de l’International Federation of Scholarly Associations of Management (IFSAM), Paris, 8,
9, 10 juillet 2010.
De nombreux chercheurs s’accordent à dire que dans les causes de défaillances (environnement
général, environnement immédiat, caractéristiques de management et politique d’entreprise)
une des plus importantes est la caractéristique du management (D’Aveni et MacMillan (1990),
Greening et Johnson (1996)). Cet aspect peut alors être évalué par les chargés d’affaires du fait
qu’ils ont une relation proche avec les managers. L’objectif pour les banques est donc de créer
des outils qui intègrent toutes les composantes de la défaillance (analyse environnementale,
stratégique, humaine).
Les outils que nous avons analysés tentent d’intégrer ces notions en insérant des variables
environnementales. Mais celles-ci sont renseignées par les chargés d’affaires. De plus, les
éléments évalués sont très subjectifs tels les compétences personnelles d’un entrepreneur, il ne
s’agit donc pas de quelque chose de mécanisable.
Sufi (2007) souligne que, face à l’opacité de la lecture des risques générée par l’asymétrie de
l’information, les banquiers vont corriger cette situation en utilisant la « réputation » des clients
et leur proximité géographique. Ainsi, l’analyse des risques d’une contrepartie sera très
clairement pondérée par les informations et l’expérience que le chargé d’affaires a du client.
Durant cette expérience, les chargés d’affaires acquièrent aussi des informations leur permettant
de lire à travers les lignes et de corriger les informations imparfaites.
35
L’homme doit donc être une partie intégrante du modèle de décision grâce au processus
d’échange d’informations permis par une relation de long terme. La meilleure compréhension
de la nature de la défaillance doit s’inscrire dans la démarche qualitative réalisée grâce à une
interaction entre l’homme et la machine.
Après avoir encadré les recherches d’un étudiant en master qui portait sur la mise en place d’un
outil d’aide à la décision dans une banque mutualiste, nous avons poursuivi cette réflexion
commune par la co-écriture d’une communication sur ce thème lors de sa première année de
thèse à l’Université de Maastricht.
L’outil de prévision de la défaillance que nous avons étudié intègre dans ses variables certains
jugements subjectifs qui sont nommées variables d’environnement [publications n°31].
Certaines concernent l’aspect managérial (ex : « Mésentente membres de direction ») ou encore
l’imperfection de l’information (ex : « structures juridiques écrans complexes») venant
dégrader la note.
Souvent critiquée, car jugée surabondante par les chargés d’affaires, cette approche a une valeur
ajoutée considérable puisque, non seulement, elle participe à la mémoire mécanisée (en effet il
est difficile de se rappeler certaines fois le jugement que l’on a eu sur une entreprise), mais
aussi parce qu’elle force le chargé d’affaires à s’interroger sur des points clef.
L’étude de l’outil d’aide à la décision nous a également permis de compléter notre analyse des
différences entre les banques mutualistes et les banques AFB sur la maîtrise du risque.
Hormis la différence entre les volumes traités (les banques nationales ont bien sûr des
échantillons de clients très supérieurs), il réside une autre différence fondamentale : la proximité
des différents acteurs de la décision de crédit. C’est cette proximité, ou son absence, qui peut
être étudiée, comme un facteur d’efficacité de la politique de prévision de la défaillance. En
raison du fait que la prévision de la défaillance implique des notions diverses (financières,
psychologiques, managériales) l’appréciation par le chargé d’affaires a alors une importance
capitale, en particulier en période de crise et s’avère être nécessaire pour prédire le futur d’une
entreprise. Cette appréciation ne peut s’effectuer qu’au contact du client. L’information venant
du terrain, et donc des chargés d’affaires, est alors cruciale.
36
Dans les banques nationales, le chargé d’affaires ne connaît pas toujours son interlocuteur des
services engagements et risques. Ces derniers ne traitent le dossier qu’avec un objectif de
double vérification, il y a peu de communication téléphonique ou physique.
En revanche, dans les banques régionales, les départements « Engagements » ou « Maîtrise des
risques » sont intégrés. Leurs collaborateurs rencontrent les chargés d’affaires et connaissent
les clients. Ainsi la décision résulte beaucoup plus d’une argumentation entre le terrain et les
spécialistes techniques.
Une telle organisation semble être adaptée au type d’outil que nous avons étudié. C’est la raison
pour laquelle les banques nationales et régionales font parfois des choix divergents sur des
décisions de crédit. Certains dossiers refusés dans des banques nationales (automatiquement
exclus par les outils ou lors des processus d’engagements) peuvent être acceptés dans des
banques régionales.
Cependant, l’autre différence fondamentale, le volume, est un désavantage pour les banques
régionales. Celles-ci ont un volume et un échantillon minime comparés à celui des banques
nationales. Ceci affecte les prévisions de défaillance et de perte. En effet, en fonction du
classement des clients (classement de solvabilité) les banques nationales leur affectent un taux
de défaillance. L’utilisation d’une telle approche n’est donc pas faisable dans une banque
régionale, malgré ses avantages.
Un autre résultat important issu de nos travaux est relatif à la communication autour de l’outil.
En effet lors de la mise en place de l’outil est apparu une forte « résistance organisationnelle ».
L’objectif du logiciel était de permettre une interaction et une aide aux chargés d’affaires (bien
plus qu’une substitution). L’acceptation du nouvel outil et son utilisation au niveau opérationnel
est alors devenu une priorité pour la banque.
Le constat qui a rapidement pu être fait concerne les échanges entre les centres d’affaires et la
direction des risques qui étaient, pour beaucoup, vus comme une relation d’opposition et non
de coopération. Certaines tensions provenant des centres d’affaires, suite à des rejets de dossier
par la maîtrise des risques, étaient palpables. En effet certains chargés d’affaires avaient parfois
tendance à se focaliser sur leur mission commerciale, en proposant des dossiers de mauvaise
qualité en termes de risques.
L’outil a donc été vu comme un axe supplémentaire de refus de crédit et de contrôle de leur
activité. A coté de ces aspects politiques est également apparu des problèmes plus
37
psychologiques. En effet, l’arrivée d’un outil a fait ressortir le sentiment que l’on doute de la
légitimité des chargés d’affaires dans le rôle d’analyste de risque.
Ces freins ont été réduits par l’entreprise à travers la communication, notamment une
communication préventive (préalable à l’utilisation du produit) et horizontale (ne venant pas
des niveaux hiérarchiques supérieurs). L’outil a été présenté aux chargés d’affaires comme un
logiciel qui n’avait pas pour rôle de remplacer les hommes mais pour les aider. La décision
finale restait bien sûr à l’homme car le chargé d’affaire peut toujours présenter un dossier en
comité de crédit même si l’avis de l’outil est plutôt négatif.
L’objectif de l’outil était d’assurer une fonction d’appui en fournissant ses services pour les
aspects plus objectifs (mémorisation, traitement, synthèse) qui sont très difficiles à opérer en
raison des gros volumes de dossiers à traiter. Mais dans la pratique, le plus difficile a été de le
faire accepter cette logique aux utilisateurs.
Ce thème relatif aux outils du contrôle a fait l’objet de plusieurs publications [publications n°1,
5, 31]. Par ailleurs nous avons coordonné un numéro spécial de la revue Management et
Sciences Sociales (MSS) avec un enseignant chercheur du GREDEG sur le thème de la
décision. Cette expérience de coordonnateur a été très riche d’enseignements en particulier il
nous a permis de mieux nous rendre compte de la difficulté de gérer, dans un temps limité, les
retours des rapporteurs et des auteurs.
Nous présentons à présent le troisième thème de recherche de l’axe1 qui est relatif à la
régulation du secteur bancaire et financier.
38
Nos travaux sur la régulation ont été réalisés en collaboration avec un juriste, l’objectif premier
était de confronter nos approches sur la question de la régulation du secteur bancaire. Dans le
cadre de ces travaux, notre démarche a consisté à analyser l’organisation actuelle de la
régulation, la manière dont les autorités publiques interviennent et avec quelles limites dans la
régulation du secteur bancaire et financier.
Cette analyse nous a permis de mettre en lumière une recomposition de l’action publique dont
le secteur bancaire et financier offre un exemple avec en particulier la place centrale des
autorités administratives indépendantes (AAI).
Ces autorités ont vocation à agir au nom de l’Etat, dans un cadre juridique fixé par lui, sans être
subordonnées au Gouvernement et en bénéficiant de garanties destinées à assurer cette
indépendance. Le caractère administratif apparaît difficilement contestable puisqu’elles
résultent d’une initiative publique, reçoivent des fonds publics et sont soumises à des règles de
droit public. En revanche, elles ne sont ni des juridictions (hormis la Commission bancaire
lorsqu’elle statue en matière de sanction) ni des personnes morales distinctes de l’Etat
(exception : le Conseil des marchés financiers).
La Constitution ne s’oppose pas par principe à la création d’Autorités administratives
indépendantes, mais le Conseil constitutionnel a posé un certain nombre de conditions et
limites12. Ainsi, s’agissant de l’attribution d’un pouvoir réglementaire, il ne peut s’agir que d’un
pouvoir réglementaire d’application de la loi et il ne doit porter que sur des mesures de portée
limitée, tant par leur champ d’application que par leur contenu. Les Autorités administratives
indépendantes peuvent se voir doter d’un pouvoir de sanction administrative. Mais le Conseil
constitutionnel fixe plusieurs limites dont les principales sont que le pouvoir de sanction ne
peut être accordé que dans la limite nécessaire à l’accomplissement de sa mission. En outre il
appartient au législateur d’assortir l’exercice de ces pouvoirs de sanction de mesures destinées
à sauvegarder les droits et libertés constitutionnellement garantis. Toutes ces limites signifient
12
Conseil Constitutionnel du 28 juillet 1989 relatif à la Commission des opérations de bourse.
39
que les Autorités administratives indépendantes sont largement encadrées par le législateur dans
l’exercice de la mission régulation.
Les Autorités administratives indépendantes ont été créées essentiellement dans deux
domaines. Celui des libertés publiques afin de garantir aux citoyens une meilleure impartialité
de l’Etat. Le domaine économique, de manière à associer les professionnels à la détermination
des règles applicables dans des matières techniques. Les autorités administratives
indépendantes viennent alors se substituer à la gestion directe d’activités par l’Etat dans le
domaine économique. Le secteur bancaire et financier entre dans le second domaine.
Les gouvernants ont mis en place une régulation du secteur bancaire et financier caractérisée
par une multiplication des autorités de contrôle. Face au cumul de pouvoirs (édiction de normes,
contrôle, sanction) au sein de certains de ces organismes qui a soulevé des réserves notamment
sous l’angle de la séparation des pouvoirs. Cet éclatement peut être interprété comme un
rééquilibrage positif du point de vue de l’impartialité et de l’équilibre recherchés dans le
fonctionnement du secteur. Mais il présente l’inconvénient de la complexité et des risques de
conflits de compétences entre autorités de nature finalement à affaiblir l’efficacité et la
crédibilité du système de régulation.
Nos travaux sur la régulation du secteur bancaire et financier ont été complétés par une étude
du processus de production de normes comptables au niveau international.
40
réellement de difficulté pour ce qui est de l’Etat ou d’organisations publiques internationales.
En effet, le bien-fondé de la normalisation comptable résultait traditionnellement de son
rattachement à l’Etat et son assise démocratique.
Nous nous sommes alors posé la question de la légitimité d’un groupe de personnes privées tel
que l’IASB (le normalisateur comptable international) pour prendre des décisions affectant
différentes catégories d’intérêts, non seulement d’intérêts privés mais également d’intérêt
général. Ces travaux ont été réalisés en collaboration avec un chercheur en droit afin d’étudier
la question sous l’angle de l’interdisciplinarité.
La doctrine s’est penchée sur les fondements possibles de la légitimité des autorités de
régulation et plus largement des organismes privés dans la création de normes juridiques
(Frison-Roche, 2001). Ces interrogations sont la conséquence nécessaire de la reconnaissance
d’un pluralisme juridique. Cette légitimité peut être recherchée dans l’autorégulation par les
professionnels. Celle-ci procède, en effet, de l’idée que les professionnels ont par leurs
compétences techniques, une meilleure capacité à régler des questions liées à l’exercice de leurs
professions.
Nous présentons à présent les difficultés d’ordre méthodologiques liées à l’axe1 puis nos
principaux résultats.
1.2. Design de recherche et difficultés des méthodes sur le contrôle des établissements
bancaires
Au début de notre thèse, nous avons mené un travail exploratoire pour bien comprendre le
secteur bancaire et préciser notre sujet. Ce travail nous a amené sous forme de convention de
stage à étudier pendant un mois un établissement bancaire de la Côte d’Azur tout de suite après
41
le DEA. Puis durant notre première année de thèse, un autre établissement nous a accueilli six
mois à raison de quelques jours par semaine.
En raison de la confidentialité des informations, ces recherches exploratoires sur le terrain ont
été nécessaires pour justifier le choix du sujet, approfondir les termes clefs, concevoir et
d’adopter une problématique, préciser l’objectif de la recherche ainsi que les intérêts théoriques
et pratiques de celle-ci, élaborer un cadre d’analyse relatif à la construction d’un ensemble de
propositions théoriques, et enfin, choisir une méthodologie de recherche adaptée.
Dans le cadre de la thèse, le choix d’une méthode qualitative semi-inductive a été justifié par la
découverte d’informations nouvelles et difficilement identifiables à l’aide d’un questionnaire
directif.
Par ailleurs, dans le secteur bancaire une relation de confiance doit s’instaurer avec les acteurs
afin d’obtenir des informations ne correspondant pas uniquement au « discours officiel ». Notre
enchâssement dans la banque a vu se développer dans le temps une interaction de type
relationnel qui a permis d’obtenir des informations que ne permettent pas les interactions de
type exclusivement transactionnel.
Dans le cadre de notre thèse, nous avons étudié comment les banques ont fait évoluer leur
contrôle interne pour maîtriser le risque de crédit. Nous avions le choix entre la méthode
historique, l’expérience et l’étude de cas. La méthode historique n’était pas adaptée dans ce cas,
car les événements étudiés étaient contemporains. Quant aux expériences, il était impossible
d’en réaliser car nous n’avions pas la maîtrise des phénomènes analysés. La stratégie de
recherche a donc tout naturellement été fondée sur l’étude de cas (Yin, 1994).
Les principales difficultés qui ont été rencontrées dans cette étude qualitative, concernent le
temps nécessaire consacré aux entretiens (de nombreux déplacements dans toute la France, la
retranscription des entretiens) et la difficulté que nous avons eu pour l’analyse et le codage.
Parmi les sources d’évidence, nous avons utilisé, lors de la thèse, l’entretien, l’observation
directe, les archives et la documentation.
42
Ils permettent de recueillir des
Entretien Relation de face à face avec des
opinions, d’où la nécessité de
acteurs.
multiplier les interviews.
Nécessité d’enregistrer et de codifier
l’observation.
Observation directe Situation privilégiée du chercheur.
Cette technique permet l’observation
des comportements.
Source : Adapté de Grégory Heem, « Quelle méthodologie pour la recherche sur le contrôle interne dans les
banques Françaises ? », Comptabilité Contrôle Audit, Décembre 2000, pp. 43-55.
La diversification des sources répond au principe de triangulation qui est une procédure de
vérification de la validité des données. En utilisant plusieurs sources d’évidence, nous nous
intéressons à la triangulation par changement de méthodes. Le but est alors de collecter les
mêmes faits grâce à plusieurs sources. La triangulation permet l’enrichissement, la mise en
question, le contrôle et la vérification des données.
La multiplicité des sources améliore deux critères de validité externe qui sont la complétude et
la saturation. Nous avons par exemple effectué des recherches dans la littérature spécialisée en
banque (Revue Banque, Journal of Banking and Finance).
43
Ainsi, la multiplication de ces contacts présente deux avantages. D’une part, ils permettent
d’équilibrer des choix de lecture, plus orientés vers les aspects conceptuels, ainsi qu’il a été
précisé plus haut. D’autre part, elle accroît la compétence dans l’observation des décalages
existants entre les avancées théoriques, les solutions proposées par les cabinets de conseils, les
besoins et les compétences disponibles en entreprise et la nature des pratiques gestionnaires sur
le terrain. La méthode de recherche de notre thèse a fait l’objet d’une publication dans la revue
Comptabilité-Contrôle-Audit en décembre 2000 [publications n°7].
Nos travaux sur la régulation du secteur bancaire ont consisté en une enquête documentaire.
Comme l’a rappelé Loubet des Bayle (2001) les techniques d’enquête documentaire consistent
à observer la réalité de manière indirecte, à travers les documents. Dans l’observation
documentaire il n’y a pas de contact immédiat entre l’observateur et la réalité. C’est une
observation qui s’effectue à travers un élément médiateur constitué par les documents. Dans le
cadre de nos travaux sur la régulation nous avons travaillé à partir d’études sur le sujet, de
documents d’institutions de régulations, de documents issus de la presse juridique.
L’utilisation des grandes sources de recherches présentées a permis d’obtenir, malgré les
difficultés recensées ci-dessus, une série de résultats qui va maintenant être résumée.
Si la thèse est à l’origine de nos premiers résultats résumés ici, les études ultérieures ont apporté
des compléments intéressants à notre premier axe de recherche.
44
Les résultats de nos recherches permettent de définir un nouveau mode de contrôle qui accepte
pleinement l’individu, son projet et qui lui fait confiance. Un tel contrôle doit permettre une
approche réflexive des individus pour s’assurer de la conformité de leurs actions.
Si nous introduisons l’idée que les individus ont une connaissance partagée qui permet d’agir
sans grand risque, l’acteur se reconnaît alors dans une capacité stratégique, un jeu dans lequel
il peut exercer sa propre intelligence en la mettant au service de la performance globale. Dans
cette optique, l’analyse des résultats d’évaluation des dispositifs de contrôle par les
responsables d’activité ou auto-évaluation du contrôle interne qui a commencé a être appliqué
dans deux des banques étudiées, semble particulièrement intéressante.
Ainsi, nos travaux (en particulier la thèse, l’article de la Revue Française de Gestion de Juin
2001, le chapitre de l’ouvrage collectif sur la théorie des conventions de septembre 2003)
démontrent comment les conventions deviennent elles-mêmes des mécanismes de contrôle.
Ces travaux contribuent également à mettre en évidence la nécessaire évolution du rôle des
services de contrôle (dans la banque il s’agit des contrôles effectués par la direction des
engagements et l’inspection). Les premières missions confiées à ces services comme la
recherche de fraudes et d’erreurs ont été exécutées avec une vision des employés perçus comme
des fraudeurs. Cette vision qui correspond largement à la théorie classique du contrôle a conduit
à la limitation de l’autonomie des individus, ce qui pouvait très bien convenir avec un
environnement simple et stable. Cependant suite aux mutations de l’environnement, le rôle du
13
La supervision est un mécanisme de coordination qui consiste pour Mintzberg (1979) à avoir une seule personne
qui donne des ordres et des instructions à plusieurs autres qui travaillent en interrelations.
45
contrôleur évolue vers l’animation et le conseil. Le contrôleur est alors là pour diffuser la
convention.
Comme nous avons pu le présenter précédemment, nos travaux sur le contrôle interne ont été
complétés par l’étude d’outils d’aide à la décision d’octroi et de suivi des crédits bancaires.
Nous avons pu observer que l’évolution de ces outils en lien avec l’évolution du contrôle interne
était contrastée. En effet, suivant le type de marché ces derniers seront plutôt centralisés ou
plutôt décentralisés. Pour le marché des particuliers, les banques ont développés des outils qui
prescrivent la décision et qui deviennent des mécanismes de contrôle directs. Pour le marché
des entreprises, comme la banque ne peut systématiser la prise de décision, elle informe ses
employés pour leur permettre de prendre des décisions avec des informations les plus fiables et
complètes.
Au delà des enrichissements théoriques, nos travaux ont permis de mieux comprendre les
pratiques de contrôle au sein des banques françaises ainsi que leur évolution dans le temps.
En matière de contrôle interne du risque de crédit, nos recherches nous ont amené à distinguer,
dès la thèse, deux types de risques qui correspondent à deux types de pratiques de contrôle.
Le premier est le secteur à risque « intégré » c’est-à-dire à faible encours et à risque statistique.
Le deuxième est le secteur à risque « géré », c’est-à-dire à encours fort et à risque calculé au
cas par cas. Dans le premier cas, le directeur de la banque est capable de définir ce qu’il attend
de ses employés et de ses chargés de clientèle ; d’ailleurs les décisions sont généralement
automatisées grâce au système informatique et le chargé de clientèle ne dispose même plus
d’autonomie de décision. En revanche, dans le deuxième secteur, nous avons noté une
incertitude radicale car la banque sait ce qu’elle n’attend pas de ses chargés de clientèle en
matière de crédit, mais elle ne peut pas bien définir ce qu’elle attend d’eux. Dans ce deuxième
secteur, la banque ne peut pas dire ce qu’est un bon dossier de crédit, car l’analyse fait intervenir
de nombreux facteurs quantitatifs mais également qualitatifs. Ce qui ressort de l’analyse d’un
dossier n’est généralement qu’un avis, une intuition [publications n° 1, 3, 8, 25].
Au demeurant la banque est aussi le lieu d’une double incertitude que nous avons qualifié dans
nos travaux d’incertitude interne et externe aux banques. L’incertitude externe, souvent étudiée
en économie porte sur l’asymétrie d’information entre le demandeur et le prêteur. Le demandeur
peut être amené à cacher l’étendue réelle de son risque. L’autre incertitude est interne, il s’agit
46
de l’incertitude concernant l’action productive. L’incertitude porte sur les contrats de travail et
sur la participation des salariés à la réalisation des projets de l’entreprise.
Pour résoudre les incertitudes nées du travail au sein des organisations, les individus s’appuient
sur des conventions que Leibenstein (1976) nomme « convention d’effort ».
En réalité, il n’est guère possible d’évaluer la qualité d’un client d’une banque avant la fin du
processus du crédit, c’est-à-dire quand il a remboursé. L’incertitude concernant le
comportement des employés n’est donc pas totalement levée. C’est la raison pour laquelle
Salais (1989) parle de convention de chômage qui est une sorte de rétroaction, une sanction des
comportements qui ne correspondent pas à la convention. L’énoncé de la convention précise
ainsi les conditions d’exclusion si le salarié n’applique pas la convention, mais il existe
également un système de promotion qui correspond à une sanction positive.
Nos travaux sur la régulation du secteur bancaire ont permis de mettre en lumière
l’affaiblissement du rôle de l’état face aux intérêts privés. Il ne faut pas s’y tromper, si l’Etat
continue à intervenir par le biais traditionnel de l’encadrement réglementaire, il ne bénéficie
plus de la même marge de manœuvre quant à la définition des normes. Le secteur bancaire et
financier illustre la place prise par les pouvoirs privés économiques dans la production de
normes.
Les professionnels participent avec les pouvoirs publics et les autorités de régulation à la
régulation du secteur bancaire et financier. Nos travaux montrent que cette participation est
utile dans la mesure où elle peut favoriser une réglementation plus efficace et mieux appliquée
par des professionnels puisqu’ils y ont contribué [publications n°9, 10]. Que ce soit par des
mécanismes d’auto-contrôle ou par leur association dans l’élaboration de normes, les acteurs
privés du secteur ont un rôle non négligeable dans cette régulation.
Au niveau de l’Union européenne nous avons montré en 2003 dans un article publié dans la
Revue Française de Finances Publiques la nécessité d’organiser une coordination renforcée des
47
autorités de régulation nationales. Cette supervision par la banque centrale a été adoptée en
2013 suite à la crise financière et aux débats sur l’union bancaire.
La régulation du secteur bancaire et financier est une nécessité en raison de ses enjeux
économiques, financiers, sociaux. L’Etat reste ainsi indispensable pour assurer la réalisation
d’objectifs d’intérêt général (sécurité et stabilité du système bancaire et financier, protection
des épargnants et investisseurs, lutte contre le blanchiment, garantie d’un service bancaire de
base pour tous). Nos travaux montrent que la régulation ne saurait reposer seulement sur les
mécanismes de contrôle interne et de contrôle externe confiés à des organismes privés. L’action
publique peut prendre différentes formes, y compris celle d’autorités de régulation. Il n’en reste
pas moins qu’elle est incontournable pour veiller à un équilibre entre le libre fonctionnement
du marché et un certain nombre d’impératifs d’intérêt général.
Les crises financière ont mis en exergue les liens entre l’instabilité des marchés et la fragilité
du système bancaire et la nécessité d’une action publique. Au delà du cadre communautaire,
l’harmonisation des règles s’est faite sous l’impulsion d’organismes internationaux telle que la
Banque des règlements internationaux. La création d’une autorité de régulation à l’échelle
internationale est parfois proposée, mais elle soulève des problèmes : légitimité d’une telle
institution, mode de désignation, exécution et sanction de ses décisions, limites de son champ
de compétence territorial. On retrouve ici une partie des obstacles rencontrés dans la lutte
internationale contre le blanchiment. A court terme, la régulation au niveau international passe
par un effort accru d’harmonisation des normes, une meilleure coopération entre autorités
48
nationales et communautaires, voire une implication d’institutions tel que le Fond monétaire
international.
Comme nous l’avons évoqué plus haut, la déréglementation du secteur bancaire et financier
s’est traduite en fait par une reréglementation, notamment par le biais d’un accroissement des
règles prudentielles. Un effort de coordination dans la réglementation bancaire internationale a
été mené dans le cadre du Comité de Bâle et les autorités publiques (nationales,
communautaires) continuent d’y exercer un rôle essentiel. Les accords récents sur l’union
bancaire en sont un exemple.
Nos travaux sur la légitimité des organismes producteurs de normes et en particulier sur le
normalisateur comptable international ont permis de contribuer au débat sur les sources de
légitimité d’organismes privés producteurs de normes. Ces travaux qui ont été prolongés avec
l’étude de la réforme de la normalisation française ont fait l’objet de publications dans des
revues de droit (Les petites affiches en 2008), d’économie-gestion (Revue d’Economie
Financière en 2003 et 2004) et des revues professionnelles (Revue Ouverture – Experts
comptables de France en 2003).
Nous montrons ainsi que les autorités publiques participent dans une certaine mesure à
l’élaboration des normes dans le cadre des consultations menées par l’IASB, de même que
certains de ses membres assurent une mission de liaison avec les normalisateurs nationaux.
Néanmoins, à la lumière des insuffisances de l’autorégulation, la légitimité de l’IASB serait
mieux assurée si elle conjuguait trois éléments : une indépendance de l’organisme, une
procédure formalisée d’élaboration des normes présentant des garanties d’objectivité et
d’impartialité, l’association des autorités publiques à l’adoption des normes. Ainsi l’Union
Européenne, mais également les utilisateurs de normes pourrait être plus associés à
l’élaboration des normes comptables. L’EFRAG pourrait jouer un rôle plus actif dans le
mécanisme de consultation. L’Europe doit pouvoir se doter d’un mécanisme d’expertise
approfondie pendant le processus de création des normes et ainsi être une force de proposition.
Comme nous avons pu le constater, c’est, entre autre, le très haut niveau de technicité et
d’expertise qui légitime l’IASB dans la production des normes internationales. L’Union
Européenne (avec l’aide des entreprises et des autres parties prenantes) doit également être en
mesure de rivaliser en termes de technicité avec l’IASB.
49
La création récente par l’IASB de l’ASAF (Accounting Standards Advisory Forum) va dans ce
sens. En effet cet organisme consultatif regroupe les organismes de normalisation comptables
de différents pays (dont l’EFRAG) afin de donner des conseils techniques et avis à l’IASB.
Le thème central de nos recherches repose sur l’analyse des modes de contrôle du secteur
bancaire. Plusieurs perspectives de recherche sont actuellement développées en ce sens.
Tout d’abord sur la régulation du secteur bancaire des grandes avancées ont vu le jour avec les
accords sur l’union bancaire. Les ministres des finances de l’Union Européenne ont fait de la
Banque Centrale Européenne le superviseur unique des banques de la zone euro.
Un des piliers de cet accord est relatif au mécanisme de résolution. Sur cette question de
nombreux débats sont en cours. Tout d’abord il s’agit de savoir qui doit décider de mettre en
œuvre une résolution, qui doit préparer le schéma de redressement. Pour éviter de faire payer
les contribuables quand une banque doit être restructurée ou liquidée un ordre devrait être établi
entre les actionnaires, puis les créanciers les moins bien assurés, puis éventuellement les
créanciers « séniors » et en dernier recours les déposants au delà de 100 000 euros.
Ces questions pourraient faire l’objet de travaux de recherches avec des juristes dans le
prolongement de nos travaux sur la régulation du secteur bancaire. En effet, de nombreuses
questions sont encore en suspens comme les moyens mis en œuvre pour gérer la restructuration
ou la faillite des banques ainsi que les modalités précises de la participation des banques au
fonds de résolution. A ce sujet, l’évolution des missions de l’Autorité de Contrôle Prudentiel
(ACP) qui devient Autorité de Contrôle Prudentiel et de Résolution (ACPR) est
particulièrement intéressante. Autorité administrative indépendante adossée à la Banque de
France, l’ACP est devenue ACPR par la loi de séparation et de régulation des activités bancaires
(loi du 26 juillet 2013). Cette autorité qui était en charge de l’agrément et de surveillance des
établissements bancaires et d’assurance dans l’intérêt de leurs clientèles et de la préservation
du système financier est dotée de nouveaux pouvoirs en matière de prévention et de gestion des
risques bancaires qui s’ajoutent à ses missions de supervision. L’étude de ces évolutions
réglementaires françaises et européennes pourraient faire l’objet d’approfondissements
intéressants de notre thème de recherche sur la régulation du secteur bancaire et financier.
Sur le sujet de la légitimité de l’IASB des travaux restent encore à mener sur l’évolution de la
gouvernance de l’IASB. En effet récemment la Commission Européenne a nommé un conseiller
50
spécial pour réaffirmer le poids de l’Union Européenne dans l’élaboration des normes IFRS.
Le thème de la gouvernance de l’IASB est particulièrement d’actualité en Europe depuis que
les Etats-Unis ont fait savoir qu’ils n’adopteraient pas les normes IFRS alors que l’IASB avait
fait des concessions dans le sens d’une convergence. La mise en place d’un forum (l’ASAF)
qui sera consulté lors de l’élaboration des normes est une avancée intéressante. Ce groupe qui
comprend douze instances normalisatrices n’aura pas de représentants français, en effet au
niveau Européen seuls les normalisateurs allemands, britanniques, espagnols, ainsi que
l’EFRAG seront présents. Ces évolutions du mode de gouvernance de l’IASB pourraient
prolonger les réflexions que nous avons déjà mené sur le sujet.
Notre deuxième axe de recherche est relatif à l’information financière publiée par les banques.
Nos premiers travaux ont porté sur la question du provisionnement des crédits bancaires dans
le prolongement de nos travaux sur le contrôle interne. Puis nous avons, dés 2004 avec
l’adoption des normes IFRS en Europe, prolongé nos recherche sur le thème de la
comptabilisation des instruments financiers en IFRS avec une application au secteur bancaire.
Ces travaux, plus récents, adoptent une démarche quantitative et portent de nombreuses pistes
de développements futurs.
DEUXIEME : L’INFORMATION
PARTIE FINANCIERE PUBLIEE PAR LES
BANQUES EN NORMES IFRS
Lors de nos premiers travaux sur la thématique comptable en 1997 [publications n°6 et 18],
nous avons défendu l’idée de l’intérêt d’un provisionnement dynamique dans les banques afin
de lisser le cycle du crédit et tenter d’éviter des faillites bancaires. Puis avec l’adoption des
IFRS nos travaux ont porté sur l’analyse des états financiers et la valorisation des instruments
financiers dans les banques.
51
lesquels est fondée la
rémunération des dirigeants, étude
de l’information sectorielle des
sociétés du CAC 40
Méthode de Recherche Recherche quantitative Recherche quantitative
recherche documentaire
Nos premiers travaux sur la comptabilité appliquée au secteur bancaire ont porté sur la question
du provisionnement des crédits. En 1995, dans son rapport « risque de crédit » le Conseil
National du Crédit (CNC) a proposé le passage à un provisionnement forfaitaire ex-ante (ou
pré-provisionnement) des crédits bancaires. Le conseil soulignait alors que le système de
provisionnement ex-post des risques nés a des effets pervers en matière de tarification. En effet
il entraîne un décalage dans le temps entre l’octroi du crédit et son éventuel provisionnement.
Il en résulte souvent une sous-tarification du risque en période d’expansion ainsi que des
difficultés à le couvrir lorsque le sinistre vient à se produire en période de récession, pendant
laquelle les marges sont détériorées du fait de la conjoncture ; d’où une crainte de rationnement
du crédit. Ces travaux sur le concept de provisionnement dynamique ont fait l’objet de plusieurs
publications dans des revues académiques et professionnelles et notre étude sur la tarification
des crédits nous a permis d’obtenir le premier prix de l’Association française des Contrôleur de
Gestion de banque (AFCGB) en 1997 [publication n°38].
52
Le système actuel de provisionnement accentue l’effet de la conjoncture sur le résultat des
banques et par conséquence celui du cycle de distribution du crédit sur l’activité économique.
Le pré-provisionnement (ou provisionnement dynamique) consisterait à allouer comptablement
une partie du prix de revient du crédit à la couverture des pertes futures ceci en prenant en
compte les pertes probables, c’est-à-dire statistiquement prévisibles.
Depuis de nombreuses années les banques sont confrontées à la montée des créances douteuses
tant sur le marché des entreprises que sur celui des particuliers. Le mode de provisionnement
actuel des crédits impose aux banques de provisionner les créances lorsque des pertes sont
encourues (incurred loss) alors que dans le cadre d’un provisionnement dynamique les banques
pourraient provisionner lorsque les pertes sont attendues (expected loss).
La technique de provisionnement dynamique défendue en 1995 par le CNC avait pour objectif
de constituer un minimum de dotation obligatoire en fonction du risque prévu sur le portefeuille
de crédits. Si les sinistres à couvrir se révélaient supérieurs à la provision forfaitaire, une
provision ex-post serait alors constituée.
Or, ce mode de provisionnement est considéré comme procyclique (Amis et Rospars, 2005)
dans la mesure ou les banques sont incitées à restreindre leur offre de crédit dans les périodes
de récession en raison du montant élevé des provisions.
L’idée d’un provisionnement dynamique est de nouveau d’actualité avec les travaux du comité
de Bâle sur le contrôle des banques (Bâle 3) et la réforme de la norme IAS 39. Ces travaux font
suite aux recommandations du G20 suite à la crise financière en matière de normes comptables.
La nouvelle norme IFRS 9 applicable au premier janvier 2015 définit désormais un nouveau
modèle de provisionnement du risque de crédit fondé sur les pertes attendues.
L’objectif du modèle proposé par l’IASB est de refléter la détérioration des prêts. Dans ce
modèle les crédits sont tout d’abord comptabilisés dans le « bucket 1 » et la provision porte sur
les pertes espérées à 12 mois. Ensuite, en cas d’augmentation significative du risque de crédit
depuis la comptabilisation initiale les pertes espérées à 12 mois sont replacées dans les « bucket
2 » et « bucket 3 » et calculées sur la durée de vie qui reste au crédit.
La différence entre la classe 2 et la classe 3 vient du fait que l’évaluation est collective pour la
deuxième et individuelle pour la troisième.
Cette évolution normative modifie en profondeur la façon de provisionner les risques dans la
mesure où nous passons à un modèle de pertes attendues qui suit la logique du comité de Bâle.
Ceci pose la question de l’évolution du rôle de la comptabilité et la prise en compte de
considérations prudentielles.
54
Par ailleurs ce nouveau modèle de provisionnement du risque de crédit risque d’entrainer des
difficultés à modéliser le passage d’un « bucket » à l’autre.
Cette nouvelle vision du provisionnement du risque de crédit bancaire est proche de ce que
préconise déjà Bâle 2 mais le résultat sera différent en raison du fait que Bâle retient une
approche fondée sur des statistiques historiques basées sur un cycle économique (« through the
circle ») alors que pour les IFRS il s’agit d’une prévision à un instant donné (prévision
instantanée à 12 mois dans le « bucket 1 »).
Lors du passage aux IFRS en 2004, nous avons publié un ouvrage aux Edition d’Organisation
sur la lecture des états financiers en IFRS. Ces travaux ont été poursuivis par des publications
sur la présentation des comptes en IFRS. En effet, les sociétés européennes qui font appel public
à l’épargne publient depuis le premier janvier 2005, leurs comptes consolidés en normes IFRS.
Le format de présentation du bilan et du compte de résultat en IFRS donne un cadre à minima
et laisse certains choix de définition ou de présentation aux entreprises [publication n°12].
La présentation des états financiers issue des normes IFRS est très succincte. En effet, les
entreprises ne disposent pas d’un modèle développé de présentation de la performance. Cette
situation constitue selon Zancarano (2006), un paradoxe puisque l’adoption de normes
internationales communes est destinée à favoriser la compréhension par les marchés des
performances des entreprises.
Dans l’attente d’une nouvelle norme sur la présentation de la performance, les normes IFRS
sont donc actuellement peu exigeantes sur le niveau de détail des états financiers. Les
entreprises ont par ailleurs une grande liberté pour présenter des indicateurs jugés significatifs.
Nous avons donc entrepris d’analyser les indicateurs de performance alternatifs sur lesquels les
sociétés du CAC 40 communiquent dans leur rapport annuel [publication n°12].
Comme l’a rappelé Casta (2003) dans le choix de leurs cadres conceptuels le FASB, puis
l’IASB ont fait des arbitrages entre différentes conceptions du rôle de la comptabilité (l’aide à
55
la décision versus la reddition des comptes et la fonction de contrôle), entre diverses acceptions
du concept d’utilisateurs des états financiers (l’investisseur versus la multiplicité des
utilisateurs) et implicitement entre certaines qualités attendues de l’information comptable et
financière (la pertinence versus la fiabilité).
Il a donc été privilégié dès l’adoption du cadre conceptuel en 1989 une vision de la comptabilité
qui privilégie le critère d’utilité de l’information comptable pour la prise de décision des
investisseurs avec une volonté de limiter le pouvoir discrétionnaire des dirigeants. La notion de
juste valeur est ainsi devenue le fondement des normes sur les instruments financiers.
L’objectif premier de l’évaluation des actifs à la juste valeur en IFRS est de délivrer aux
investisseurs une valeur plus juste car plus proche de la réalité des marchés. Pour Colasse (2009)
cet objectif se fonde sur la théorie de l’agence et la théorie des marchés efficients.
Les critiques sur le recours à la juste valeur concernent principalement l’application de la juste
valeur à l’activité d’intermédiation bancaire (Combes-Thuélin et Escaffre, 2004). Dès les
années 2000, les régulateurs ont pointé les limites de cette valorisation en particulier en raison
du fait que cette méthode ne tient pas compte du principe de prudence dans la mesure où elle
traite les bénéfices latents et les pertes latentes de la même façon (Jaudoin, 2001).
56
Le 30 septembre 2008, les autorités américaines par l’intermédiaires de la SEC ont réagi en
premier en publiant un document intitulé « Clarifications on fair value accounting ». L’objectif
était de clarifier l’application de la juste valeur dans le cadre de marchés illiquides.
Les Etats européens par le biais des ministres des finances européens à travers le conseil
ECOFIN ainsi que le Forum de Stabilité Financière se sont inquiétés de voir les sociétés
européennes défavorisées par rapport à leurs concurrentes américaines en raison de la
possibilité donnée en US GAAP de reclasser des actifs financiers.
Les régulateurs ont alors été confrontés à une alternative : recapitaliser les banques pour faire
face aux pertes ou trouver un mode de comptabilisation plus adapté à la conjoncture.
La seconde solution a été retenue par le biais d’un amendement à IAS 39 « Instruments
financiers : comptabilisation et évaluation » et IFRS 7 « Instruments financier : informations à
fournir » publié par l’IASB le 13 octobre 2008 qui permet le reclassement de certains
instruments financiers.
Cette opportunité est particulièrement intéressante pour les banques car elle leur permet de
reclasser des actifs du portefeuille de négociation (trading book) vers le portefeuille de prêts et
créances (banking book). L’intérêt est alors de préserver le résultat comptable des pertes de
valeurs potentielles de ces actifs financiers. En effet, le portefeuille de négociation est évalué à
la juste valeur par le résultat alors que le portefeuille bancaire est évalué au coût amorti.
57
Held to Maturity Coût amorti Compte de résultat
L’objectif de nos travaux sur la comptabilisation des instruments financiers a consisté à analyser
l’impact de ces reclassements sur les comptes des banques européennes cotées [publications
n°16]. Nous avons ensuite poursuivi ces travaux par une analyse des modes d’évaluation des
instruments financiers toujours dans les banques européennes.
La crise financière de 2008, nous l’avons vu, a posé le problème du classement des instruments
financiers et de leur valorisation à la juste valeur, en particulier lorsque les marchés ne sont plus
actifs. Mais au delà du classement c’est le calcul même de la juste valeur qui est différent selon
les établissements bancaires. Cette situation a amené l’IASB à publier le 5 mars 2009 un
amendement à la norme IFRS 7 intitulé « Amélioration des informations à fournir sur les
instruments financiers ».
Désormais, les entreprises qui appliquent les IFRS doivent publier des informations sur la juste
valeur selon une hiérarchie en trois niveaux :
Niveau 1 : des prix (non ajustés) cotés sur des marchés actifs pour des actifs ou des passifs
identiques,
Niveau 2 : des données autres que les prix cotés visés au niveau 1, qui sont observables pour
l’actif ou le passif concerné, soit directement (à savoir des prix) ou indirectement (à savoir des
données dérivées de prix),
Niveau 3 : des données relatives à l’actif ou au passif qui ne sont pas basées sur des données
observables de marché.
L’objectif de nos travaux sur la hiérarchie en trois niveaux a été d’analyser l’évolution des
pratiques de valorisation des instruments financiers à la suite de la crise financière
[publications n°17]. Notre interrogation a été le suivante « Est-ce que les banques ont fait
évoluer leur modes d’évaluation des instruments financiers ? », en particulier il s’agissait de
connaitre le poids des évaluations en valeur de modèle (niveau 2 et niveau 3).
58
Cet axe de recherche a fait l’objet de plusieurs résultats et publications qui sont présentés dans
la partie 2.5.
Les recherches sur la normalisation comptable s’inscrivent dans des courants méthodologiques
et épistémologiques très différents. On peut néanmoins observer deux courants dominants : la
théorie positive ou politico-contractuelle et l’approche interprétative.
Le courant de la théorie positive est une forme de l’empirisme qui à l’aide d’un ancrage dans
les données empiriques souhaite éviter les spéculations théoriques de la recherche normative.
Les observations sont utilisées pour vérifier ou falsifier la théorie et la démarche hypothético-
déductive est souvent utilisée.
59
perspective se sont intéressés au rôle de la comptabilité, des comptables et de la normalisation
dans une vision de la comptabilité comme médiateur dans les rapports sociaux (Hopwood et
Miller, 1994). Au contraire de la vision positiviste pour qui toute connaissance humaine devrait
ou pourrait s’approcher d’une connaissance plus ou moins vraie d’une réalité indépendante ou
ontologique, l’approche interprétative oppose l’hypothèse phénoménologique selon laquelle il
n’y a pas de connaissance objective de la réalité. Dans cette approche on peut citer les travaux
de Young (1994) sur la constitution du calendrier technique du FASB ou ceux de Power (1992)
sur l’importance de la rhétorique, la crédibilité des acteurs, l’importance des arguments dans le
domaine des solutions possibles pour comptabiliser les marques.
Nos travaux sur la comptabilisation des instruments financiers en IFRS ont été menés dans une
approche positive de la comptabilité avec un design de recherche de type hypothético déductif.
Pour nos travaux sur l’évaluation des instruments financiers en IFRS, nous avons retenu comme
base d’échantillonnage l’ensemble des banques figurant au sein de l’indice STOXX® All
Europe 800 Banks. Cet indice est construit en retenant les 800 plus grosses capitalisations
boursières des marchés européens. Nous avons exclu de cette base les banques non concernées
par les règlements de l’union européenne ainsi que celles pour lesquelles une information
précise ne s’est pas révélée disponible. Il est resté au total 54 banques sur les 71 banques
composant l’indice.
L’information relative aux trois niveaux de juste valeur a été collectée dans les rapports annuels
des banques. Au total, 162 rapports ont été analysés sur trois ans. La difficulté de méthode vient
du temps passé à collecter les données. En effet les bases de données financières ne synthétisent
pas ce type de données et la collecte doit se faire banque par banque.
L’orientation vers des travaux fondés sur une analyse des informations publiées provient du fait
qu’il est souvent difficile d’obtenir des informations de la part des directeurs comptables et des
directeurs financiers. Lors d’une étude que nous avons menée sur les Stock Options à l’aide
d’un questionnaire envoyé par courrier, malgré l’appui de l’Académie des Sciences et
60
Techniques Comptables et financières, cette étude a abouti à un très faible taux de retour de la
part des directeurs comptables.
Nos travaux sur la question du provisionnement des créances bancaires sont de nature
exploratoire sur une base documentaire.
Les travaux issus de notre deuxième axe apportent des contributions sur la question du
provisionnement des créances dans le secteur bancaire, le processus de normalisation comptable
international, et la question de la mise en œuvre des IFRS dans le secteur bancaire.
2.3.1. Une contributions aux débats sur le provisionnement dynamique dans le secteur
bancaire
Lors de nos premiers travaux sur la comptabilité dans le secteur bancaire nous avons étudié les
différentes possibilités de provisionnement dynamique. Le système de provisionnement ex-
post accentue l’effet de la conjoncture sur le résultat des banques et par conséquence celui du
cycle de distribution du crédit sur l’activité économique. L’idée était alors de passer à un
provisionnement forfaitaire ex-ante (ou pré-provisionnement).
L’objet de nos premiers articles publiés dans la revue du financier (octobre 1997), le congrès
de l’AFC (mai 1998), la revue Echanges (juillet 1998) était d’étudier les possibilités de passage
au pré-provisionnement avec ses limites [publications n°6 et 18].
La normalisation comptable illustre la complexité des mécanismes de création des normes dans
un environnement économique globalisé. L’harmonisation des normes au niveau international
ne doit pas être perçue négativement comme un affaiblissement de l’Etat national. Elle est une
nécessité pour réaliser les objectifs d’intérêt général dans le cadre d’un marché globalisé. Il
appartient à l’Etat de s’investir suffisamment dans le processus d’harmonisation en pesant sur
la définition de ces normes internationales. Il faut reconnaître que le contenu des normes
comptables est déterminé pour une large part au niveau supranational et que les professionnels
y tiennent un rôle prépondérant.
Nos travaux confirment le caractère pluraliste des règles comptables puisqu’elles résultent de
l’action normative d’une pluralité d’organismes (organismes privés, autorités publiques). Par
ailleurs, les normes comptables montrent bien les liens étroits entretenus entre les intérêts privés
et l’intérêt général. Les normes comptables doivent permettre d’évaluer de manière fidèle la
situation financière d’une entreprise. Ainsi, elles s’inscrivent dans une perspective de protection
des intérêts privés concernés par le fonctionnement de l’entreprise. Cependant, ces normes ont
également une fonction d’intérêt général dans la mesure où elles contribuent au bon
fonctionnement de l’économie, à la stabilité du système financier, à la sécurité des investisseurs
et des épargnants. L’action publique reste une nécessité dans le domaine des règles comptables,
mais elle laisse une large place aux personnes privées.
Un certain partage des rôles doit se dégager entre les autorités publiques et les professionnels.
Les autorités publiques conservent la responsabilité de définir les principes comptables au nom
d’objectifs d’intérêt général et les professionnels se chargent de la création des normes
comptables dans le respect de ces principes [publication n°9].
62
2.3.3 Une contribution aux travaux sur la comptabilité en normes IFRS
Nos travaux sur les indicateurs de performance sur lesquels les sociétés du CAC 40
communiquent ont apporté des résultats intéressants.
Les indicateurs de profit sur lesquels les entreprises communiquent sont très variés. Lors du
passage aux IFRS, la moitié des entreprises du CAC 40 ont suivi les propositions du Conseil
National de la Comptabilité sur le résultat opérationnel ce qui en fait l’indicateur de publication
non obligatoire le plus utilisé. Mais seulement onze entreprises ont suivi la recommandation
relative au résultat opérationnel courant.
Avec le passage aux IFRS, les entreprises du CAC 40 ont abandonné le résultat courant et le
résultat d’exploitation au profit du résultat opérationnel. La marge brute est souvent
communiquée avec 18 sociétés qui l’utilisent dans leur rapport annuel. A noter que le résultat
financier, qui n’est pas obligatoire en IFRS, est utilisé par 18 sociétés.
Afin d’enrichir nos recherches sur la présentation de l’information en IFRS, nous avons travaillé
sur la présentation de l’information sectorielle. En effet, la nouvelle norme comptable IFRS 8
impose que la présentation de l’information sectorielle soit fondée sur le reporting interne au
principal décideur opérationnel. L’objectif de nos travaux était d’étudier l’impact de cette
norme sur les secteurs opérationnels présentés et sur les indicateurs de performance retenus
[publication n°30].
Nos résultats montrent que sur les sociétés du CAC 40 ni le nombre de secteurs, ni celui des
indicateurs n’augmente. En effet, sur les 36 sociétés étudiées seul cinq d’entres elles ont vu la
présentation de leurs secteurs modifiés.
Les changements sont aussi limités au niveau du nombre d’indicateurs avec une moyenne de
2,8 indicateurs présentés par secteur sous IAS 14 et IFRS 8.
Nombre de sociétés 36 36
63
Médiane 2 2.5
Source : « L’impact du passage à la norme IFRS 8 sur les informations sectorielles publiées par les entreprises du
CAC 40 », 2e congrès transatlantique de Comptabilité, Contrôle, Audit et gestion des coûts, IAE de Lyon
3, ISEOR, en collaboration avec P. Taddei, 14, 15, 16 juin 2010.
Dans le prolongement de nos travaux sur les indicateurs de performance nous avons obtenus
des résultats intéressants sur la question de la rémunération des dirigeants.
En France, le Parlement a adopté cinq lois entre 2001 et 2007, puis plusieurs dispositions
spécifiques en lois de financement de la sécurité sociale et en lois de finances, entre 2007 et
2009. La loi pour la confiance et la modernisation de l’économie du 26 juillet 2005 (dite loi
Breton) a renforcé les obligations liées à la rémunération des dirigeants.
Les recherches sur la rémunération des dirigeants se sont souvent heurtées à l’accès à
l’information. Or, désormais la loi impose une distinction entre les éléments fixes et les
éléments variables composant les rémunérations et les avantages versés aux mandataires
sociaux. Il est également demandé de préciser les critères en application desquels ces éléments
ont été calculés ou les circonstances en vertu desquelles ils ont été établis.
Nous avons choisi pour cette recherche les entreprises de l’indice boursier français CAC 40 au
31/12/2008. Les entreprises du CAC 40 forment un échantillon représentatif de la rémunération
au sein des grandes entreprises françaises. Cela nous a également permis d’éliminer les effets
de taille dans la rémunération.
Pour analyser les indicateurs quantitatifs utilisés, nous avons choisi de les regrouper en
catégories pour faciliter la lisibilité. Nous retrouvons alors le résultat net (RN) auquel nous
avons ajouté le résultat avant impôt, le résultat d’exploitation et ses déclinaisons (REX), les
indicateurs de cash flow (CF), le chiffre d’affaire (CA), le résultat par action (RA), les
indicateurs de marge avec la marge brute et la marge opérationnelle (MO), les indicateurs de
retour sur fonds propres (ROE), l’évolution du cours de bourse (CB), la satisfaction des clients
(SC), le désendettement (D).
Tableau n°9 : classement des indicateurs quantitatifs utilisés pour évaluer la performance
des dirigeants et fixer la part variable de la rémunération (bonus)
64
Indicateur RN REX CF CA RA MO ROE CB SC D
utilisé
Nombre de 19 15 13 10 9 5 4 4 2 1
sociétés
Source : « Les critères de détermination de la part variable de la rémunération des dirigeants du CAC
40 », Revue Française de Gouvernance d’Entreprise, n°7, 2010, pp. 67-82
Il est intéressant de noter que sur le période étudiée les dirigeants sont principalement évalués
sur la performance financière de l’entreprise qui se traduit par le résultat net, le résultat par
action, le retour sur fonds propres. Seulement deux entreprises déclarent évaluer leurs dirigeants
sur un indicateur quantitatif de satisfaction des clients.
Comme nous avons pu le voir dans ce travail de recherche, trente-deux sociétés utilisent des
indicateurs qualitatifs en plus des indicateurs quantitatifs, mais seulement quatorze sociétés
détaillent ces indicateurs qualitatifs. Nous avons résumé ces derniers dans le tableau suivant.
Tableau n°10 : classement des indicateurs qualitatifs utilisés pour évaluer la performance
des dirigeants et fixer la part variable de la rémunération (bonus)
Nombre 11 4 2 2
de
sociétés
Lors de l’analyse des critères qualitatifs, nous avons pu observer que les entreprises
récompensent principalement les dirigeants qui ont fait des choix stratégiques pertinents, qui
ont développé les produits et conquis des marchés. Mais les entreprises récompensent
également les dirigeants capables de fédérer des équipes et qui ont une bonne qualité de
communication. Aucune entreprise n’indique rémunérer ses dirigeants sur des critères sociétaux
ou environnementaux.
65
Les récents règlements ont permis d’améliorer la transparence sur les rémunérations. Notre
recherche a montré que très peu d’entreprises ont intégré des critères sociaux ou sociétaux dans
la détermination de la part variable de la rémunération de leurs dirigeants. Le passage de la
prise de conscience à la mise en œuvre concrète de tels critères reste encore à observer.
Nos travaux récents sur la comptabilisation des instruments financiers dans les banques ont
permis d’obtenir des résultats intéressants. Tout d’abord nous avons étudié l’impact de
l’amendement à IAS 39 « Instruments financiers : comptabilisation et évaluation » et IFRS 7
« Instruments financiers : informations à fournir » publié par l’IASB le 13 octobre 2008 qui a
permis le reclassement de certains instruments financiers.
Nos travaux sur le reclassement des instruments financiers en IFRS sont fondés sur un
échantillon de banques européennes. La base d’échantillonnage est constituée des banques
figurant au sein de l’indice STOXX® All Europe 800 Banks. Leur nombre s’élève à 57. Nous
avons exclu de cet échantillon les banques non concernées par les règlements de la communauté
européenne ainsi que celles pour lesquelles une information précise ne s’est pas révélée
disponible. L’échantillon final s’élève à 51 banques.
Les données proviennent de deux sources. La base Thomson pour les informations de synthèse
et les rapports annuels de l’année 2008 pour le détail des reclassements.
Nombre Pourcentage
66
Banques ayant reclassé 36 70,6
Banques n’ayant pas reclassé 15 29,4
Total 51 100,0
Source : Crise financière et comptabilité : le cas du reclassement des instruments financiers dans les
banques européennes, Economies et Sociétés série Entreprise et finance, en collaboration avec D.
Dufour, n°2, 2012, pp. 553-570.
Les reclassements ont pesé peu en termes de total de bilan. En revanche l’impact s’est révélé
significatif en matière de résultat. Si la stratégie de la Commission Européenne était de redresser
les comptes des banques à l’aide de l’amendement pris, il faut remarquer qu’elle s’est révélée
– au strict plan comptable – efficace. Parmi les banques dont l’impact sur le résultat est le plus
fort, on peut citer le CIC, la banque Monte Dei Paschi, la Deutsche Bank et Dexia, mais il
n’apparait pas de tendance nette par pays.
Source : Crise financière et comptabilité : le cas du reclassement des instruments financiers dans les
banques européennes, Economies et Sociétés série Entreprise et finance, en collaboration avec D.
Dufour, n°2, 2012, pp. 553-570.
Ces résultats sur le reclassement des instruments financiers ont été complétés par des travaux
sur les méthodes d’évaluation en juste valeur.
Les actifs évalués en juste valeur au sein des actifs bancaires sont : le portefeuille de trading
d’une part et les actifs disponibles à la vente d’autre part. Si leur poids au sein des actifs
bancaires reste stable sur la période, il faut noter qu’il augmente avec la taille. Ceci peut
s’expliquer par le fait que les grandes banques ont davantage développé leurs activités de
marché.
67
Tableau n° 13 : Actifs évalués en juste valeur en proportion de l’actif total
Paramètres 2009 2010 2011
Médiane 20,20% 22,77% 22,50%
Ensemble de l'échantillon
Moyenne 24,02% 23,53% 24,04%
Médiane 11,73% 12,40% 14,37%
27 plus petites banques
Moyenne 15,24% 15,48% 15,62%
Médiane 24,80% 25,32% 25,17%
27 plus grandes banques
Moyenne 32,47% 31,58% 32,46%
Il faut remarquer la stabilité sur la période du poids des actifs évalués en juste valeur au sein
des actifs bancaires. Ce poids représente environ 25% du total de l’actif pour l’ensemble des
échantillons. Notons que ce poids est plus élevé au sein des banques de grande taille.
Nous avons également dans ces travaux présentés les caractéristiques des niveaux qui sont
résumées dans le tableau suivant.
68
Ce tableau fait apparaitre une baisse régulière de la médiane du pourcentage d’actifs
valorisé au niveau 1 et hausse régulière de la médiane du pourcentage d’actifs valorisés au
niveau 2. Par ailleurs on note une baisse sur la période de la moyenne du pourcentage
d’actifs valorisé au niveau 1 et hausse de la moyenne de ce même pourcentage d’actifs
valorisés au niveau 2. Enfin ces résultats montrent également la faiblesse du pourcentage
des actifs valorisés au niveau 3.
La crise financière de 2008 a posé le problème de la valorisation à la juste valeur des instruments
financiers, en particulier lorsque les marchés ne sont plus actifs. Pour l’IASB, lorsque les
marchés ne sont plus liquides les prix de transaction sur les marchés ne sont pas déterminants.
Il convient alors de passer à des valeurs de modèles. Le 5 mars 2009 l’IASB, a publié un
amendement à la norme IFRS 7 intitulé « Amélioration des informations à fournir sur les
instruments financiers ». Cet amendement permet aux utilisateurs des comptes de connaitre les
techniques qui ont permis aux entreprises d’évaluer leurs instruments financiers en utilisant l’un
des trois niveaux de juste valeur. Cette information est essentielle, en particulier en période de
crise ou les différentes méthodes peuvent aboutir à des valeurs très éloignées.
L’objectif de ces recherches futures consiste à analyser la « value relevance » des trois niveaux
de juste valeur sur un échantillon de banques européennes. Ce travail est original dans la mesure
où des études de ce type ont été menées jusqu'à présent exclusivement dans un contexte
américain avec la norme FAS 157 (Song et al., 2010).
La crise financière a été un vrai test pour les normes IFRS, en particulier pour la
comptabilisation et l’évaluation des instruments financiers. L’IASB a ainsi été amené à préciser
ce qu’est un marché inactif pour permettre aux entreprises de changer leurs méthodes
d’évaluation des instruments financiers. La plus grande possibilité de recours à des valorisations
autres que celles du marché a conduit l’IASB à plus de transparence avec les amendements à
IFRS 7 qui obligent les entreprises à publier les techniques de valorisation. Comme il s’agit de
normes d’information financières le marché est désormais informé du poids des différents
niveaux de valorisation. Il est alors intéressant de s’interroger sur la façon dont le marché
valorise les différents niveaux de juste valeur, c’est-à-dire sur la value relevance des différentes
méthodes d’évaluation.
69
Un autre développement intéressant consisterait à intégrer des variables de gouvernance dans
nos travaux sur la pertinence de l’information publiée en IFRS et sa perception par le marché.
En particulier, il serait utile d’étudier si la perception par le marché des banques qui ont
beaucoup de niveau 3 de juste valeur (valeur de modèle utilisant principalement des paramètres
internes) est différente selon leur degré de respect des normes de bonne gouvernance.
Ces questions sur la pertinence de l’information financière sont également au cœur du débat
actuel sur la réforme du cadre conceptuel des IFRS. En effet Le cadre conceptuel définit les
concepts qui sont à la base de la préparation et de la présentation des états financiers à l’usage
des utilisateurs externes. La révision du Cadre conceptuel des IFRS est menée de front avec
celle du FASB a été amorcée dès 2004, lorsque les deux organismes normalisateurs IASB et
FASB ont décidé de développer un cadre conceptuel commun à partir des cadres conceptuels
existants, celui de 1989 pour l’IASB et celui de 1978 pour le FASB. Cette réforme du cadre
conceptuel, qui est toujours en cours a soulevé des débats sur le rôle de la comptabilité et en
particulier sur l’arbitrage entre la pertinence et la fiabilité dans la production de l’information
comptable. Ce thème nous a amené à participer au groupe de travail G16 de l’Académie des
sciences techniques comptables et financières de 2006 à 2013 et a conduit à la présentation d’un
rapport du groupe de travail en juin 2013.
Une autre voie de recherche future concerne la présentation de l’information sectorielle. Nous
avons vu que la nouvelle norme IFRS 8 intitulée « Secteurs opérationnels » a remplacé
l’ancienne norme IAS 14 « Informations sectorielles ». Nos travaux sur les sociétés du CAC
40 ont montré que contrairement à ce qui s’est produit aux Etats-Unis avec la SFAS 131 les
grandes entreprises françaises n’ont pas augmenté le nombre de secteurs reportés et n’ont pas
modifié les indicateurs publiés. Sous l’IAS 14 les secteurs étaient définis en fonction du risque
et de la rentabilité alors que sous l’IFRS 8 les secteurs étaient identifiés sur la base du reporting
interne, nous pouvions donc nous attendre à un nombre différent de secteurs, nos travaux ont
montré que le nombre de secteurs présentés est resté le même.
Cette étude que nous avons menée en collaboration avec un chercheur de l’EDHEC pourrait
être approfondie au moyen d’une étude qualitative. L’objectif serait alors d’étudier l’impact des
IFRS sur le reporting interne des sociétés du CAC 40 et sur le métier de contrôleur de gestion.
70
Conclusion
Ce retour sur quinze ans de recherche en comptabilité-contrôle dans le secteur bancaire a été
l’occasion de montrer la richesse de ces thèmes ainsi que leur constante évolution. Ces
recherches nous ont conduit à des réflexions théoriques, méthodologiques et à portée
managériale qui se prolongent dans notre programme de recherche.
Lors de la rédaction de notre thèse et des travaux qui ont suivi, nous avons analysé les théories
du contrôle et leur pertinence en fonction des contextes. Comme nous avons pu le voir, le
contrôle vise à influencer les comportements des membres de l’organisation afin de les orienter
vers des actions compatibles avec les objectifs définis par les dirigeants (Fenneteau et Naro,
2005). Nous avons pu montrer dans nos travaux que le contrôle interne est désormais l’affaire
de tous et que la théorie des conventions apporte une lecture renouvelée des relations de
contrôle. Elle explique en particulier que l’incertitude qui existe dans la relation entre la banque
et ses clients ou entre la banque et ses employés, ne conduit pas nécessairement à des
comportements opportunistes.
Nos premiers travaux, plus qualitatifs, ont porté sur la question du contrôle interne dans les
institutions bancaires. Dans le cadre de ces travaux, de nombreux entretiens semi-directifs ont
71
été nécessaires afin de dépasser le « discours officiel » et établir une relation de confiance avec
les acteurs. Les travaux plus récents ont porté sur la normalisation comptable internationale
avec une méthode quantitative. L’intérêt de la méthode quantitative vient du fait que les
recherches ne sont pas affectées par l’interprétation subjective du chercheur. Par ailleurs elle
permet à des chercheurs utilisant les mêmes méthodes quantitatives de comparer les résultats.
La connaissance de ces méthodes de recherche est utile dans le cadre de projets de recherche
futurs qui pourraient utiliser à la fois des méthodologies quantitatives et qualitatives, par
exemple sur l’étude de l’évolution de l’information sectorielle publiée. Cela est également
nécessaire pour encadrer des étudiants en doctorat.
Nous nous sommes également inscrit dans une logique de collaboration avec des équipes de
chercheurs dans le cadre du laboratoire GREDEG (UMR CNRS 7321) et ses projets
transversaux mais aussi au niveau national avec nos recherches menées au sein d’un groupe de
travail de l’Académie des sciences, techniques, comptables et financières.
L’inscription dans un réseau de recherche s’est également traduite par la participation à des
congrès nationaux tels que l’AFC, l’AIMS, l’IFSAM, mais aussi par le biais d’une activité de
revieweur pour des revues telles que le Journal of Business Ethics, la revue Comptabilité-
Contrôle-Audit ou la revue Management et Sciences Sociales pour laquelle nous avons
contribué avec un autre enseignant chercheur à la coordination d’un numéro spécial. Notre
collaboration en accompagnement à des directions de recherches doctorales, notamment avec
le Professeur Aliouat, nous a permis de développer une expérience de direction de recherches.
Nous avons d’ailleurs été membres des deux jurys de thèse de doctorat en Sciences de Gestion
qui s’en sont suivies, le 18 décembre 2013 et le 8 janvier 2014.
Mais des recherches en Sciences de Gestion nécessitent un ancrage fort dans le terrain et doivent
aboutir à des apports pour les managers afin de les aider à mieux comprendre leur situation et
les conséquences de leurs actions.
La question principale pour le manager bancaire est de trouver le bon équilibre entre les
mécanismes de contrôle formels et informels. Nous avons ainsi montré que selon les secteurs
de la banque le contrôle doit être différent car il n’est pas toujours facile de prescrire la décision.
72
Par ailleurs, dans le domaine comptable nos travaux ont permis de montrer quels étaient les
impacts des choix comptables en matière de présentation de l’information financière et cela est
utile à la fois pour les dirigeants des banques, mais également pour les normalisateurs et les
organismes de régulation.
Les résultats de nos travaux de recherche sont régulièrement discutés avec des étudiants de
master professionnel et de master recherche dans le cadre de séminaires et d’encadrement de
recherche inspirés de nos thématiques. Le suivi de mémoire étant particulièrement l’occasion
d’échanges individualisés sur des questionnements plus approfondis.
Programme de recherche
Nos travaux ouvrent des pistes de recherche dans le domaine du contrôle et de la comptabilité
des institutions bancaires, comme cela a été présenté dans ce document.
Notre programme de recherche comporte un volet sur la régulation qui pourrait être réalisé avec
des chercheurs en droit. En effet, il s’agit d’étudier les avancées récentes en matière de
régulation du secteur bancaire avec les accords Européens sur l’Union Bancaire.
Une autre piste de recherche est relative à l’information financière en IFRS. En effet, les normes
internationales offrent des thèmes de recherche et des terrains d’applications sans cesse
renouvelés. En particulier, le secteur bancaire offre des thématiques qui lient le prudentiel et le
comptable, et permettent de proposer à des doctorants des sujets riches et variés. Le thème de
la pertinence de l’information financière en IFRS pourrait être approfondi avec la perception
par le marché de cette information. Le sujet de l’impact des IFRS sur le contrôle de gestion et
Dominique Baert et Gaël Yanno, Les normes comptables : jeu d’experts ou enjeu politique, Rapport n°1508,
14
73
le métier de contrôleur pourrait être développé par un travail qui mêlerait une étude quantitative
sur des indicateurs publiés et une étude qualitative auprès de contrôleurs de gestion.
Ce programme de recherche nous amène à une stratégie de publication davantage orientée vers
l’international par des collaborations scientifiques avec des enseignants-chercheurs et des
doctorants de pays en pointe dans le champ de nos questionnements actuels.
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78
Liste des tableaux et figures
Tableau n°6 : Le nouveau modèle de provision du risque de crédit avec l’IFRS 9………....55
79
Annexe 1 : Liste des travaux publiés
(les travaux numérotés en gras sont joints en annexe 4)
Ouvrage
[2] « Lire les états financiers en normes IFRS », Editions d’Organisation, Octobre 2004.
« Quelle méthodologie pour la recherche sur le contrôle interne dans les banques
Françaises ? », Comptabilité Contrôle Audit, Décembre 2000, pp. 43-55, revue classée
[7]
AERES A.
80
[11] « International accounting standardisation », Revue d’Economie Financière, en
collaboration avec P. Aonzo, Mars 2004, pp. 25-42, Revue classée AERES C.
Crise financière et comptabilité : le cas du reclassement des instruments financiers dans les
[16] banques européennes, Economies et Sociétés série Entreprise et finance, en collaboration
avec D. Dufour, n°2, 2012, pp. 553-570, revue classée AERES C.
[18] « Le pré-provisionnement des créances dans les banques françaises », Revue Echanges
(Revue de l’Association Nationale des Directeurs Financiers et de Contrôle de Gestion -
DFCG), juillet, 1998, pp. 21-24.
[21] « Ce que vont changer les nouvelles normes comptables IFRS », Management, Mai 2005,
pp.86-88.
[22] « Les normes IAS : une comptabilité pour qui ? », Les Echos, Mardi 11 mars 2003, p.49.
81
Communications dans des colloques scientifiques et dans des séminaires
[23] « D’un contrôle externe vers un contrôle interne : quel rôle pour le régulateur bancaire ?,
Quel modèle d’interprétation ? », communication aux Premières rencontres de la
recherche avec les entreprises (école doctorale de droit-économie-gestion - Université
de Nice - Sophia Antipolis), Banque Populaire de la Côte d’azur (BPCA), 11 janvier 2002.
« L’impact du passage à la norme IFRS 8 sur les informations sectorielles publiées par les
[30] entreprises du CAC 40 », 2e congrès transatlantique de Comptabilité, Contrôle, Audit
et gestion des coûts, IAE de Lyon 3, ISEOR, en collaboration avec P. Taddei, 14, 15, 16
juin 2010.
82
Articles dans la presse économique et de gestion
[34] « Les normes IAS : une comptabilité pour qui ? », Les Echos, Mardi 11 mars 2003, p.49.
« Ce que vont changer les nouvelles normes comptables IFRS », Management, Mai 2005,
[35] pp.86-88.
Rapports
[36] «Le cadre conceptuel des IFRS», Rapport du groupe de travail G16 de l’Académie des
Sciences et Techniques Comptables et Financières », en collaboration avec C. Simon et
H. Zimnovitch, Décembre 2013, 13 pages.
Cahiers de recherche
Prix professionnel
[38] « Comment les banques intègrent-elles le risque de contrepartie dans la tarification des
crédits ? » Premier prix du concours national organisé par l’Association Française des
Contrôleurs de Gestion de banque (AFCGB), remise du prix en juin 1997 à la Maison
des Arts et Métiers à Paris, 59 pages.
83