Une petite histoire de l'éducation
Derrière les clichés de Charlemagne et de Jules Ferry se cachent bien d’autres enjeux pour une école
qui est avant tout un fait politique.
Quand on pense éducation, deux grandes images nous viennent à l’esprit : celles de Charlemagne
inventant l’école et de Jules Ferry donnant à tous la chance d’y accéder. Mais derrière les clichés se
cachent bien d’autres enjeux pour une école qui est avant tout un fait politique.
Les premiers pas de l'école
Dans la Grèce antique, l’ensemble du processus d’éducation des individus est appelé paideia. Tous
les enfants athéniens rejoignent l’école dès l’âge de 7 ans et y apprennent, comme les écoliers
d’aujourd’hui, à lire, à écrire et à compter. Ils sont aussi sensibilisés à l’histoire naturelle, à la
philosophie et à l’activité sportive, puis ils commencent, à l’âge de 12 ans, l’apprentissage du latin et
du grec. Seuls les jeunes issus des familles les plus riches poursuivent leur scolarité après leur
seizième année et suivent des leçons de rhétorique les initiant à l’art oratoire. Dans la cité de Sparte,
l’apprentissage du sport et des arts s’impose aux garçons comme aux filles, une bonne mère de
famille se devait d’être robuste et instruite. En Grèce comme dans la Rome antique, l’usage de la
violence et de règles fortement coercitives caractérise l’enseignement. Les enfants de la Chine
ancienne vont aussi à l’école, Confucius ayant lui-même affirmé la nécessité de permettre
l’éducation du plus grand nombre afin de former au mieux les serviteurs de l’État.
789 : Charlemagne réinvente l’école
Si on ne doit évidemment pas l’invention de l’école à Charlemagne – on estime qu’il en existait dès 3
000 av. JC –, on lui doit sûrement sa réinvention. Au VIII e siècle, celui qui veut ainsi former les futurs
cadres de son empire va en effet présider à la renaissance d’une institution largement laissée en
déshérence depuis la chute de l’Empire romain d’Occident en 476. Pendant les quarante-quatre ans
de son règne, il va favoriser la création d’écoles régies par les abbés où l’on apprend à lire, à écrire
et à compter ainsi qu’un enseignement religieux. À l’intérieur même de son palais, Charlemagne crée
l’école palatiale d’Aix-la-Chapelle, où sont admis des enfants aussi bien de la noblesse que de simple
extraction. Il la présente comme un modèle destiné à orienter et à inspirer les enseignements
dispensés dans les autres écoles. En 789, il proclame : « Qu’on rassemble non seulement les fils de
condition modeste, mais les fils bien nés. Qu’on établisse des écoles pour l’instruction des garçons.
Que dans chaque monastère on enseigne les psaumes, les notes, le chant, le comput, la grammaire,
et qu’on dispose de livres bien corrigés. »
« Que les prêtres tiennent des écoles dans les
bourgs et les campagnes et si quelqu’un des
fidèles veut leur confier ses petits enfants pour
leur faire étudier les lettres, qu’ils ne refusent
point de les recevoir et de les instruire, mais
qu’au contraire ils les enseignent avec une
parfaite charité, se souvenant qu’il a été écrit :
Capitulaire (loi) de Théodulf, évêque d'Orléans,
Ceux qui auront été savants brilleront comme
conseiller de Charlemagne.
les feux du firmament, et ceux qui en auront
instruit plusieurs dans la voie de la justice
luiront comme des étoiles dans toute l’éternité.
Et qu’en instruisant les enfants, ils n’exigent
pour cela aucun prix et ne reçoivent rien,
excepté ce que les parents offriront
volontairement et par affection. »
Moyen Âge : l’éducation devient chrétienne
Pendant tout le Moyen Âge et dans toute la chrétienté, l’éducation est confiée aux prêtres et vient
ainsi remplacer le modèle laïc de la paideia athénienne qui a marqué l’Antiquité. Jusqu’au XIe siècle,
ce sont les abbayes – notamment celle de Cluny – qui concentrent l’excellence éducative. Les
enfants les fréquentant sont généralement nés sur les terres environnantes, mais peuvent parfois
venir de loin en raison de la renommée du monastère.
Les élèves destinés à intégrer le clergé étudient à l’intérieur du monastère alors que les autres
suivent leurs enseignements à l’extérieur, dans une école distincte. Tous les enfants portent le
même uniforme et partagent un dortoir. Il est ainsi admis que « le plus grand prince n’était pas
élevé avec plus de soin dans les palais des rois que ne l’était le plus petit des enfants de Cluny ».
À partir du XIIe siècle, les écoles épiscopales des cathédrales vont peu à peu prendre le dessus sur
des abbayes situées trop loin des villes – un cheminement qui est plus lent que dans d’autres grands
pays européens. La première université française, celle de Paris, ne voit ainsi le jour qu’en 1215,
longtemps après Oxford (créée en 1167) et surtout Bologne (dès 1088). Les étudiants, de jeunes
adultes appelés « écoliers », considérés comme des clercs, portent tous la tonsure. Comme eux, ils
doivent demander l’aumône pour financer des études qui sont alors très chères.
Sou
rce : [Link] / Bibliothèque nationale de France
Époque moderne : éducation rime avec religion
Jusqu’à la Renaissance, l’école ne concerne qu’une très faible population, essentiellement issue de
la noblesse et de la grande bourgeoisie. Avec l’apparition de l’imprimerie, au XVI e siècle, naissent
dans les grandes villes des collèges qui vont quelque peu démocratiser l’enseignement, même si le
coût des études freine toujours son développement. Les élèves, quasi uniquement des garçons, sont
scolarisés par niveaux et passent des examens.
S’il y a développement de l’école, c’est d’abord parce que l’éducation constitue un fait religieux.
Dans son Histoire de France, Jules Michelet écrit que l’école est « le premier mot de la Réforme, le
plus grand ». L’alphabétisation est centrale dans la religion protestante car l’accès au texte apparaît
nécessaire à la connaissance de Dieu : chaque protestant doit pouvoir « lire le Livre ». Plus tard, avec
la « Contre-Réforme » engagée par l’Église catholique, les Jésuites occuperont un rôle particulier
dans l’éducation en formant l’élite de la nation. S’ils sont expulsés de France en 1762, c’est toujours à
l’Église que l’État délègue la formation des enfants sous l’Ancien Régime
Les Lumières, entre instruction élitiste et publique
L’autorité absolue du maître, voire sa brutalité, est la règle jusqu’au XVIII e siècle, quand Rousseau
prône un plus grand respect de l’enfant. Pour autant, si le Siècle des lumières est celui de
l’instruction, c’est tout sauf celui de sa démocratisation. Voltaire recommande ainsi des Lumières
limitées au souverain et à l’élite, redoutant que le fils du laboureur, une fois instruit, se détourne des
champs et écrivant même qu’il lui paraît « essentiel qu’il y ait des gueux ignorants ». Diderot prône
toutefois l’éducation du peuple, ainsi que Condorcet, qui développe en 1792 un projet d’instruction
publique fondé sur les principes d’égalité, de laïcité et de liberté. Il écrit alors dans son rapport : «
Tant qu’il y aura des hommes qui n’obéiront pas à la raison seule, qui recevront leurs opinions d’une
opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auraient été brisées, en vain ces opinions de commande
seraient d’utiles vérités ; le genre humain n’en resterait pas moins partagé en deux classes : celle des
hommes qui raisonnent et celle des hommes qui croient, celle des maîtres et celle des esclaves. »
La Révolution, quant à elle, est l’héritière de la vision des Lumières sur l’instruction, porteuse de la
réflexion et réservée aux élites, en opposition à une éducation chargée de former les mœurs sans
esprit critique.
La Révolution et l’Empire créent les lycées et le baccalauréat
C’est au député Louis Joseph Charlier qu’on doit pour la première fois, en 1793, l’idée d’un
enseignement primaire obligatoire, laïc et gratuit. Il faudra encore deux ans pour l’organiser – mais,
entre-temps, il aura perdu son caractère obligatoire. L’éducation apparaît alors comme le plus sûr
moyen d’enterrer définitivement la royauté et prend vite une allure propagandiste. Les collèges sont
supprimés et sont parallèlement créées des « écoles centrales » dans l’enseignement secondaire
alors que les universités sont remplacées par des écoles professionnelles de droit et de médecine en
1794. L’École polytechnique, alors nommée École centrale des travaux publics, est inaugurée la
même année. Les premiers lycées sont ouverts sous le Consulat, en 1802, alors que renaissent les
collèges dans le secondaire. Le principe du monopole de l’État sur l’éducation est également
entériné. En 1808, le baccalauréat est créé : les premiers bacheliers sont seulement trente et un et
ne passent que des épreuves orales. Là encore, comme sous Charlemagne, il s’agit d’abord pour
l’Empereur de former les cadres de son administration, sûrement pas d’élever les masses.
Le XIX e siècle voit s’affronter laïcs et religieux
Si elle permet le retour d’un enseignement catholique, la Restauration ne remettra pas
fondamentalement en cause les principes de l’éducation issus de la Révolution. En 1816, un texte
fondateur entérine le principe même de l’éducation pour tous. Les communes doivent alors, sous
l’autorité du curé cantonal, « pourvoir à ce que les enfants qui [les] habitent reçoivent l’instruction
primaire, et à ce que les enfants indigents la reçoivent gratuitement ». Parallèlement, « l’instruction
primaire est fondée sur la religion, le respect pour les lois et l’amour dû au souverain ». Le XIXe siècle
verra ainsi constamment s’affronter tenants de la laïcité et de l’enseignement catholique. En 1850,
la loi Falloux promeut un « enseignement libre » : tout citoyen peut ouvrir une école secondaire s’il
possède les titres requis. L’Église catholique fait ainsi son grand retour sur la scène éducative.
L’université publique perd donc son monopole, comme c’était déjà le cas depuis 1836 pour
l’enseignement primaire (loi Guizot). Dès lors, les deux systèmes se séparent et, en 1881, l’éducation
religieuse est supprimée dans l’enseignement public avant qu’en 1886 les religieux eux-mêmes se
voient interdits d’y travailler.
Une lente démocratisation
En 1828 est créé le premier ministère dédié à l’« instruction publique ». Dès lors, le lent mouvement
de démocratisation de l’instruction s’accélère. À partir de 1833, toutes les communes de plus de 500
habitants doivent posséder une école de garçons. En 1850, elles y sont « incitées » pour les filles. Si la
première femme obtient le bac en 1861, ce n’est qu’en 1867 que des lycées leur sont enfin ouverts.
C’est aussi, bien sûr, l’ère des « hussards noirs de la République », selon la formule de Charles
Péguy, ces instituteurs formés dans les écoles normales qui apportent le savoir dans toutes les
communes.
Les tournants de la première moitié du XX e siècle
La grande marche vers l’éducation pour tous reprend après la Première Guerre mondiale. Jusqu’en
1918 subsistent en effet deux écoles distinctes qu’on appelle souvent celle des « notables » et celle
du « peuple ». Dans la première, les élèves suivent des cours de l’enfance au bac alors que la seconde
va essentiellement jusqu’au certificat d’études. Les passerelles sont d’autant plus difficiles à trouver
que l’entrée en sixième se fait à 10 ans quand le certificat d’études s’obtient à 12 ans. À la suite du
premier conflit mondial, l’idée d’école unique fait peu à peu son chemin, mais elle ne connaîtra son
aboutissement qu’après la Seconde Guerre mondiale. Trois dates symboliques sont importantes
dans l’entre-deux-guerres : 1924 (les programmes des garçons et des filles deviennent identiques),
1930 (les classes secondaires deviennent gratuites) et 1932 (l’instruction publique change de nom
pour devenir l’« éducation nationale » que nous connaissons encore aujourd’hui).
Après la Seconde Guerre mondiale
Après l’échec du plan Langevin-Wallon, qui, à la Libération, entendait donner un nouvel influx au
système en affirmant un « droit à l’éducation » après 15 ans, il faudra attendre 1967 pour voir enfin
une vraie prise de conscience des insuffisances du système. À l’époque, ce n’est en effet que 15 %
d’une classe d’âge qui parvient au bac. Pour remédier à cet état de fait, une vaste réforme allant de
la maternelle à l’enseignement supérieur entre en vigueur en 1968. En 1970, l’ONISEP est créé pour
aider les jeunes dans leur orientation. Emblématique, cause de tous les problèmes pour les uns,
avancée déterminante vers l’égalité sociale pour les autres, le « collège unique » voit le jour en 1975.
Dès lors, tous les élèves suivent les mêmes programmes.
Objectif 80 %
Dans les années 1980, après l’arrivée au pouvoir de la gauche, le slogan « 80 % d’une classe d’âge au
niveau du bac » est porté par le ministre de l’Éducation Jean-Pierre Chevènement. De 1982 à 1995,
les effectifs des lycées vont ainsi doubler, atteignant aujourd’hui 5,4 millions. Le bac professionnel
est créé en 1985 et c’est grâce à lui qu’enfin, en 2012, ce chiffre est dépassé pour la première fois,
avec même 85 % d’élèves au niveau du bac. Le nombre de bacheliers passe ainsi de 300 000 en 1988
à plus de 600 000 aujourd’hui. Mais attention, ce chiffre est le fruit d’une conjoncture favorable : le
bac pro ayant été réformé, se sont cumulés cette année-là les candidats du bac professionnel en trois
ans (le nouveau) et en quatre ans (l’ancien). En 2013, on devrait donc repasser (ou se rapprocher) au
cap des 80 %.