Morel Anne-Laure
Musique et musicologie TD2
Musique et sciences humaines : le Style
Introduction :
Le style, au sens général proposé par Leonard B. Meyer, est une « reproduction de traits ou
de procédés caractéristiques, soit dans un comportement humain, soit dans les artefacts produits par
un comportement humain, reproduction qui résulte d’une série de choix faits parmi un ensemble de
contraintes ». Si cette définition de Meyer donne une vision universelle et anthropologique du style,
ce n’est pas le cas de nombreux compositeurs, musicologues et autres penseurs qui le précédent.
En effet, si différentes approches scientifiques ont eu pour objet le style en musique, aucune n’a pu
saisir le sens entier du terme. Chacune propose une interprétation lacunaire et utilitaire de cette
notion.
Le style est polymorphe. Il est d’abord à observer à plusieurs échelles : le style est une
poupée Russe. Si on peut d’abord le voir d’un point de vue globale comme rassemblant des œuvres
d’une époque par des traits saillants relevés et des idées infusant dans la pensée contemporaine, on
peut également le voir, à un autre niveau, comme une caractéristique différenciant un compositeur
d’un autre, une œuvre d’un certain compositeur d’une autre de ses œuvres, ou encore une partie
distincte d’une œuvre en comparaison à une autre de cette même œuvre. Le style est à la fois ce qui
rassemble et ce qui sépare. Le style est aussi un objet historique, il évolue dans le temps au dépend
du contexte dans lequel il se situe.
Or, si ces définitions parlent d’un aspect du style (son aspect utilitaire, classifiant), elles ne
peuvent contenir en elles toute la dimension de ce qu’il induit. Le style est avant tout le témoin d’un
rapport de l’homme à la musique et à ce qu’elle signifie pour lui.
C’est au regard des différentes conceptions du style que nous nous demanderons :
Le style est-il seulement un outil de classification, comme il est défini et employé dans
certaines approches de la musicologie ou un témoin de la relation entre la musique, l’Homme et sa
finitude ?
I. Le style, un outil ?
1. Le style, outil de classification
D’un point de vue étymologique, le terme style provient du latin « stylus », terme désignant le
stylet utilisé à l’antiquité pour écrire sur des plaques de cire. Ce terme a d’abord été employé dans le
domaine de la rhétorique à l’antiquité pour définir le niveau de langage employé pour tel ou tel
représentation (style élevé pour la tragédie, bas pour la comédie). Cet emploi du terme sert à la
classification, la différenciation, à travers non plus seulement le contenu mais désormais également
le contenant. Si son emploi en musique est plus récent, il se base encore sur la définition originale du
style comme outil permettant l’écriture. La notion de style a évolué mais a toujours gardé
l’empreinte de l’idée antique de classification.
A l’apparition de la discipline, la musicologie ou Musikwissenschaft (science de la musique),
terme plus approprié en l’occurrence, se propose comme l’étude neutre et scientifique de l’objet qui
lui est propre : la musique. Si la musique est son objet, elle est la seule caractéristique qui différencie
la musicologie des autres sciences humaines. En effet, les méthodes employées et les courants
scientifique de la musicologie sont tirés d’autres disciplines telles que l’anthropologie, la sociologie,
ou encore les sciences historiques. Ces différentes approches scientifiques sont caractérisées par une
étude scrupuleuse de textes écrit appelés « sources ». Ces sources sont placées comme le moyen
d’atteindre un idéal de neutralité et de vérité dans l’étude d’une civilisation, de rapports sociaux ou
encore d’un passé qui aurait une seule et unique version « authentique ». La discipline est alors, dès
son apparition et aujourd’hui encore, une science qui fonde son application sur la recherche d’une
seule vérité tirée de textes écrits.
En musicologie, le terme style apparait parallèlement à la création de la discipline. Il est d’abord
employé comme outil dans le large mouvement de classification des œuvres qui a lieu au cours du
XIXème siècle. En effet, comme conséquence au mouvement des lumières au XVIIIème siècle et à la
pensée moderne qui née à cette même période, la musicologie apparait d’abord comme discipline
visant à séparer, classifier, cataloguer la musique. Les musicologues sont des scientifiques qui
répertorient les différentes œuvres créées jusqu’alors au moyen de l’analyse des sources écrites
qu’ils possèdent et qui les classent par compositeur, par forme ou encore par style. Le terme « style »
sert alors à rassembler plusieurs œuvres aux caractéristiques communes, souvent créent à la même
période historique pour simplifier la lecture et l’analyse.
2. Le style, outil de légitimation et de validation
Dans le contexte historique qui est celui de la modernité, des notions abstraites apparaissent
comme idéaux à atteindre dans le domaine artistique et dans la pensée de l’époque. Si l’homme
apparait au cœur des préoccupations comme individu et non plus seulement comme une création à
l’image de dieu, comme la société chrétienne l’a véhiculé jusqu’alors, sa subjectivité sur le plan du
goût n’en est pas pour autant prise en compte.
La vertu et les dogmes de l’église sont en recul mais les valeurs moderne définissent désormais l’idéal
de la société, ce qui est valable ou pas. Ces notions vagues telles que le « beau » ou la « vérité »
dictent la création dans tous les domaines.
Le XIXème siècle est un siècle de découverte scientifique, littéraire ou même artistique.
Darwin, père de la théorie de l’évolution, est une des figures de la pensée moderne. En effet, il
avance le concept de sélection naturelle qui animera les idées du XIXème siècle. Cette théorie pose
les bases d’une idée fondamentalement moderne : l’évolution. Il explique alors qu’en avançant dans
le temps, une sélection se produit naturellement dans les caractéristiques propres à une espèce où
seules les caractéristiques utiles à la survie de celle-ci seront transmises. Transposé en musique, cette
théorie avancerait alors qu’en avançant dans le temps, une sélection se produit dans les
caractéristiques de style pour se rapprocher un peu plus à chaque création de l’idéal de « beau » et
de « vérité », le but ultime de la musique.
On voit, dans le domaine de la composition, un renversement net dans la pensée du
compositeur envers sa propre musique à partir de la fin du XVIIIème siècle. Jusqu’alors intériorisé,
non-verbalisé, simplement des habitudes de composition du musicien à une époque et une aire
géographique donnée, le style en musique est désormais conscientisé, anticipé et les compositeurs
prescrivent un style pour chacune de leurs œuvres et la pose comme la véritable solution pour se
rapprocher du beau, du vrai en musique. Ce qu’ils créent est alors un pas en avant, une avancée
considérable vers cet idéal.
Le style apparait alors comme l’outil à aiguiser pour se rapprocher de la « belle » musique.
3. Le style, outil de hiérarchisation
Dans une société moderne où des valeurs abstraites extrêmement influente dictent les esprits,
une notion est omniprésente et travaille les penseurs : la conscience historique.
En effet, si les sciences historiques s’imposent, à partir du XVIIIème siècle comme la seule vérité
scientifique à propos de notre passé (et non plus comme outil de légitimation politique comme a été
utilisé l’histoire jusqu’alors), elles sont vite intégrées dans la pensée de l’époque et font prendre
conscience aux musiciens et aux Hommes en général que s’ils peuvent accéder à des œuvres de
compositeurs mort depuis bien longtemps, d’autres pourront accéder à leur création dans le futur. Ils
prennent alors conscience de s’inscrire dans une chronologie qui les dépassent. Si auparavant la
création est surtout destinée au public contemporain, elle est à partir de la seconde moitié du
XVIIIème siècle, destinée à survivre son auteur, à l’inscrire dans la postérité.
En apparence, la conscience historique ne pose pas de jugement de valeur, cependant, elle
sous-entend en fait une notion essentielle de la pensée moderne : le progrès.
Si l’être humain et ce qu’il crée se pose dans une évolution, cette évolution, imprégnée de la
théorie de Darwin, sous-tend une idée impliquant une hiérarchisation : plus une chose est récente,
plus elle est évoluée et donc digne d’intérêt. En musicologie, une notion relative à l’idée de progrès
est théorisée par le père de la musicologie Moderne, Guido Adler : le stilperiod.
Littéralement, « période de style » en Français, ce concept se base sur la théorie scientifique
de vie d’une espèce appliquée au style. Un corps nait, se développe, atteint son paroxysme,
dégénère, puis meurt. Il en est de même pour chaque période de style, dont la vie suit ce schéma.
Ces périodes prennent place dans une évolution plus ample où un style, quand il atteint son apogée,
est automatiquement remplacer par une avant-garde, plus évoluée, qui prendra le relais pour
continuer une évolution vers un idéal placé plus haut. La notion de style, alors, implique une
hiérarchisation intrinsèque où chaque style qui succède à un autre est plus évolué, plus beau, plus
digne d’intérêt et d’analyse.
Cependant, cette vision du style à la modernité est limitée, ses fondements seront remis en
question par un mouvement successeur de la modernité : la post modernité. En effet, c’est la
fondamentale notion de progrès moderne qui sera discutée par les penseurs post-moderne. Si le
style a toujours un usage de classification, il n’implique plus cette hiérarchisation intrinsèque induite
par la notion de progrès. La pensée post-moderne se refuse à l’idée qu’un style plus avancé dans le
temps est nécessairement plus évolué, c’est la notion même d’évolué qui est remise en question et
même discréditée. L’histoire ne prend plus son sens au sein d’une évolution continue et d’une
chronologie mais est un réservoir de musicalité dans lequel chaque artiste peut puiser gratuitement
et sans limite. En outre, la valeur esthétique de l’œuvre n’est plus fondée sur des principes vagues
et idéaux, transcendant et pérennes mais sur un intérêt ponctuel à déguster sur l’instant.
II. Le style comme moyen de communication ?
1. Le style vecteur d’une attitude innée
Si différentes approches de la musicologie ont abordé le style comme moyen de
classification, comme outil, ou même comme échelle, le musicologue Leonard B. Meyer propose une
définition plus universelle de celui-ci. Selon Meyer, les styles musicaux sont des systèmes plus ou
moins complexes utilisés par divers groupes d’individus. Il nous dit que le style est la manière dont je
m’exprime à un moment donné. Le style n’a alors aucune valeur historique ou esthétique. C’est un
accommodement, la façon dont un groupe social s’entend à un moment donné de son histoire.
Meyer base cette définition sur une notion qu’il théorise : la gestalt ou la psychologie de la
forme.
Cette théorie repose sur un phénomène psychologique propre à l’humain où les processus de la
perception et de la représentation mentale traitent les phénomènes comme des formes globales
plutôt que comme l’addition ou la juxtaposition d’éléments simples. Le cerveau humain aspire à la
stabilité, à la complétude, il comble par sa connaissance les éléments manquant à la forme globale.
La loi fondamentale de la gestalt est la loi de la prégnance ou de la bonne forme. Cette loi
suggère qu’une organisation psychologique est toujours aussi bonne que possible sans jamais être
parfaite. Les figures perçues entre elles sont souvent insatisfaisantes. C’est cette insatisfaction de
l’organisation psychologique qui produit ce qu’on l’on appelle les modes naturels de l’attente. Le
style est alors seulement un mode d’apparition de cette relation tension (produite par l’attente) /
détente (produite par la résolution de cette attente) en musique. Il est un vecteur par lequel cette
attitude innée passe.
2. Le style comme langage
Selon la définition de Meyer, l’attitude innée qui est la loi de la gestalt passe par le style. Le style
est alors utilisé comme un langage, un mode d’apparition de cette relation attente/résolution qui
diffère selon le contexte dans lequel il se développe. En effet, les mécaniques d’attente dépendent
de conditions locales : le style. Les attentes sont liées à la connaissance de l’auditeur du style et des
stimulis (ou paramètres musicaux) qui le composent. Si les stimulis (phénomène qui déclenche
l’attente) sont différents, alors les attentes le sont aussi. C’est tout l’ensemble préparatoire (ce qui
déclenche l’attente) qui diffère ainsi que sa résolution.
La constante est alors ce phénomène de stimulis qui déclenche l’attentes d’une résolution. Le style
est seulement sa manifestation dépendant du contexte historique, géographique et culturel.
Le cerveau qui voit la continuité et y aspire aura donc des attentes qui correspondent à ce qui est
récurrent dans un style donné.
Cette définition propose une idée plus universelle du style comme phénomène
anthropologique. Dans cette définition, le courant de pensée n’a plus sa place, la voie psychologique
concernant le style permet d’apporter une solution au clivage moderne/postmoderne qui anime les
débats au cours de la seconde moitié du XXème siècle. Les biais imposés par les grandes idées tels
que les notions de progrès, le graphocentrisme moderne ou encore l’abolition de toute intention
postmoderne n’ont plus d’importance. Ici, on considère uniquement une manifestation du cerveau
allant au-delà d’un contexte historique, géographique ou culturel. La musicologie alors prend son
sens comme science humaine (à l’idéal de neutralité) au sein de la psychologie.
III. Le style, manifestation d’un rapport au temps et à la mort
1. Le style comme témoin du rapport au temps et à la mort
La musique est avant tout un divertissement. Le terme divertissement est souvent utilisé au sens
péjoratif et opposé à la notion d’art alors que cette notion, selon Blaise Pascal, évoque surtout la
manière de l’Homme de se détourner l’attention de ce qui fait de lui un être vivant : sa propre
finitude.
L’Homme est conscient depuis toujours de la vie comme passage et de l’inexorabilité de la mort.
Cette notion fondamentale à la vie influence toute création humaine.
Selon Michel Imberty, le style serait « l’organisation hiérarchique des changements perçus au
cours de l’audition, qui témoigne de la structure temporelle fondamentale de l’œuvre. Cette
hiérarchie possède des propriétés spécifiques que l’on retrouve dans toutes les œuvres d’un
compositeur, et qui les distingue des œuvres des autres compositeurs. ». Alors, le compositeur à
travers sa musique transmet son sens, autrement dit, sa façon de voir le temps et la mort. Cela
s’image dans sa manière d’écrire, les structures qu’il emploi, son style.
En effet, la musique est symbole du temps. Elle permet à l’Homme d’écrire sa propre version
du temps qui passe à travers le temps intrinsèque de l’œuvre : le temps musical. Cela pris en compte,
l’Homme laisse donc derrière lui, sous la forme d’un style, une preuve de sa relation au temps qui
passe et à la mort. Chaque civilisation à un moment T de son histoire entretient une relation
particulière à la notion de finitude qui questionne et concerne chaque humain. Tous les styles
relèvent en fait de la fantasmatique inconsciente des rapports de l’Homme au temps et à la mort.
Si les compositeurs, au XIXème siècle, à travers le style romantique, représentent un temps
musical homogène et continu marqueur d’une acceptation du déroulement du temps et de
l’inexorabilité de la mort. Les compositeurs du XXe siècle, eux, à travers des styles au temps musical
discontinu et morcelé, montrent une vision différente où la mort est déniée, refusée, par la
juxtaposition d’instants musicaux qui ne passent plus et que la musique essaye de morceler.
Le temps musical, analogue du temps chronologique est alors détruit, atomisé, la musique
contemporaine est le produit des débris de celui-ci.
Le temps musical et la façon dont il est traité est une métaphore du temps chronologique et de la
façon dont il est considéré par une société.
2. La musique transcende le temps
Si beaucoup de penseurs depuis les débuts de la musicologie ont tenté de définir le style en
considérant une donnée uniquement écrite à savoir la partition, Michel Imberty réfute cela en
accordant une primauté à l’oralité de la musique.
En effet, si la musique peut avoir un support écrit qui permet de faciliter un jeu, elle n’existe qu’à
partir du moment où elle est jouée et par conséquent, que lorsqu’elle est projetée dans un
déroulement temporel continu. Cette caractéristique essentielle à la musique est ce qui en fait un art
du temps.
La musique, parce qu’elle se déroule dans le cadre qui est celui de notre contingence (le
déroulement du temps), nous permet de modifier notre perception de celui-ci, de le transcender.
Dans son ouvrage Les Ecritures du Temps, Michel Imberty fait la différence entre temps
chronologique (qui s’écoule inexorablement) et temps psychologique (celui-ci de notre perception,
qui peut se distordre). Etant donné que la musique se réalise au sein du temps lui-même, elle peut en
modifier la perception, et donc repousser les limites de l’Homme : sa finitude.
La relation temps/musique établie, c’est dans le style que la musique se développe et peut être
transmise.
Si à travers chaque style, l’Homme se donne l’illusion de pouvoir contourner la mort en comblant
le creux néant de sa vie biologique, il peut aussi transcender le temps car sa création traversera les
générations, même au-delà de sa propre mort biologique. Si une œuvre est créée à un moment T,
elle pourra être écoutée 100 ans voire 1000 ans plus tard, en se déployant dans le temps, comme si
elle ne s’était jamais arrêtée.
Une tradition musicale avec ses codes (son style) permet à l’Homme de traverser les frontières
temporels qui sont normalement impossible à traverser. En effet, la musique, un art du temps, se
transmet. Même si elle-même existe dans le temps et appartient, a été créée dans un contexte
historique donné, elle peut survivre et exister dans le temps bien après la mort de son ou ses
créateurs. Les œuvres et styles musicaux sont alors immortel. Leur survit ne dépend que de leur
transmission. Tant qu’ils seront transmis, ils vivront.
On observe cette forme d’infinitude dans la pratique du chant grégorien par exemple. Les moines
chantent depuis plus de 1000 ans cette musique qui traverse et sublime le temps.
Conclusion :
En conclusion, le style est une notion polymorphe. Si elle sert d’abord un usage pratique
(classifier, cataloguer, identifier) qui, à l’époque moderne, a été détournée pour établir une
hiérarchie dans la musique et par ce moyen, entre les peuples (du primitif à l’évolué), elle n’est pas
seulement un outil. La notion de style a su être interprétée par la voie de la psychologie, au-delà de
sa définition originale et biaisée, comme un phénomène anthropologique propre et commun à tous
les hommes, la gestalt. Et même plus encore, comme une écriture d’une notion au cœur de chaque
individu : sa finitude. Enfin, le style peut être considéré comme le moyen de dépasser le déroulement
du temps et par la même occasion, la mort qui y est directement conséquente.
Cette notion est et restera au cœur de toute épistémologie concernant la musique car elle
est ce qui fait son essence, ce qui fait que la musique nous parvient et nous atteints. Les différentes
voies scientifiques apportent une définition différente du style, notion fondamentalement
insaisissable.