Devoir de Memoire
Devoir de Memoire
Olivier Lalieu
Dans Vingtième Siècle. Revue d'histoire 2001/1 (no 69), pages 83 à 94
Éditions Presses de Sciences Po
ISSN 0294-1759
ISBN 2724628888
DOI 10.3917/ving.069.0083
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L’INVENTION
DU « DEVOIR DE MÉMOIRE »
Olivier Lalieu
L
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Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 69,
janvier-mars 2001, p. 83-94.
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même d’un entretien où Primo Levi fait la mémoire, un champ plus large qui
part de ses interrogations sur la postérité touche à la fonction du souvenir dans la
d’Auschwitz. Une émission de La Marche société. Les deux termes sont souvent
du siècle de juin 1993 lui est consacré ; interchangeables, en fait ils se complètent.
Henri Rousso et Éric Conan évoquent à Ainsi, la plupart des associations, fédéra-
plusieurs reprises ce « devoir de mémoire » tions ou amicales de camps, adoptent des
dans « La mémoire dans tous ses états », statuts dans lesquels elles affirment leur
chapitre introductif de leur ouvrage com- volonté de secourir leurs adhérents les
mun 1. Déjà en 1986, Serge Barcellini évo- plus démunis, de défendre leurs droits ma-
quait « le devoir permanent de mémoire » 2. tériels et moraux, mais aussi « d’honorer la
Nous allons d’abord analyser comment la mémoire des Français assassinés [au camp,
mémoire de la déportation a été portée ce qui est de l’ordre du souvenir, et] de
depuis 1945 par des associations dont l’ac- maintenir présents, à l’esprit de tous les
tion constitue « l’élément moteur de la mé- Français et Françaises, les actes de barbarie
moire collective » 3, et les limites aux- dont se sont rendus coupables les assas-
quelles elles se sont heurtées ; puis nous sins nazis et leurs collaborateurs, d’empê-
verrons comment l’appel à la jeunesse cher par cette propagande et ce rayonne-
constitue une des bases actuelles du « de- ment le retour des conditions politiques et
voir de mémoire ». Enfin, si celui-ci semble sociales qui ont permis l’instauration des
à l’évidence attaché à la Shoah, nous ver- régimes partisans de ces méthodes d’auto-
rons que c’est au terme d’une profonde rité [ce qui est de l’ordre de la mémoire] » 4.
évolution des mentalités. Pour accomplir la première de ces mis-
sions, elles organisent, au fur et à mesure
L’ARME DU SOUVENIR que les transports et le statut des camps
l’autorisent, des pèlerinages permettant
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ment, des serments sont prononcés dès la rieure du monde ancien combattant, ni
libération de Buchenwald et de Mauthau- l’élite dirigeante du pays, malgré quelques
sen. Les déportés y jurent de poursuivre la carrières individuelles, trop rares et néan-
lutte contre le fascisme et de préserver les moins exemplaires 4.
liens de solidarité noués dans la clandesti- Alors, « n’oublions jamais » 5, mais quoi
nité. Cette notion de serment dépasse les et pour quoi faire ? Deux préoccupations
clivages politiques traditionnels et ne se majeures émergent, permanentes et una-
rattache fréquemment à aucun événement nimes parmi les rescapés. D’une part, la
précis. Elle relève avant tout du symbole. lutte contre la renaissance du nazisme et
En 1953, un responsable départemental de plus généralement de l’extrême droite, dis-
l’une des principales organisations fran- qualifiée après la défaite du Troisième
çaises écrit : « Qu’avons-nous promis à nos Reich ; d’autre part, une vive attention
morts, à ces milliers de pauvres humains portée au respect des Droits de l’homme et
qui crevèrent sous nos yeux ? Car nous au maintien de la paix. L’abbé Noël Car-
l’avons fait, n’est-ce pas, nous ne parlons lotti, un résistant gaulliste déporté à Neuen-
pas de promesses à nos morts simplement gamme, l’exprime ainsi avec force et espé-
pour enrichir un discours ou parvenir à des rance en 1949 :
fins intéressées ? Qu’avons-nous promis ?
Que le monde entier saurait ce que fut leur « Nos souffrances passées, qui nous ont
calvaire, que le monde entier reconnaîtrait donné un sens aigu de l’aide fraternelle à ap-
en eux des martyrs et des héros, que nul porter à nos semblables, devraient donner au
ne toucherait à leur mémoire, que, nous, monde son visage de demain, le rendre plus
vivants, les familles des morts et les res- habitable, plus humain. Ah ! il nous reste une
capés eux-mêmes auraient dans leur belle tâche à accomplir : réconcilier l’homme
nation la première place » 1. avec l’homme, réaliser le respect total de la
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Bertrand Blier Hitler, connais pas renforce racisme, l’antisémitisme et pour la paix
un peu plus cette conviction et suscite une autour d’un double objet : « Examiner
émotion largement partagée par toutes les quelles influences contribuent à susciter,
organisations. Car les rapports avec la jeu- chez les enfants et adolescents, des ré-
nesse ne sont guère sereins dans un pre- flexes et des idées racistes. Préciser les
mier temps. Bien souvent, c’est avec aga- moyens pédagogiques propres à prémunir
cement et indignation, ou du moins avec l’enfance et la jeunesse contre les tenta-
appréhension, que les rescapés observent tions du racisme, à développer en elles
ses réactions. Le regard très critique du l’esprit de tolérance, de fraternité humaine ».
mouvement déporté sur la contestation Le constat d’ignorance posé, reste à
étudiante de Mai 68 en témoigne 1. La pé- l’expliquer. Deux raisons majeures sont
riode de la fin des années 1950 et du début avancées par les associations. La première
des années 1960 ne tient nullement au ha- touche à l’institution scolaire. Jusqu’en
sard. La guerre d’Algérie occupe de ce 1962, la Résistance et la déportation ne
point de vue une place singulière dans le sont pas enseignées, hormis dans le cadre
débat sur la conscience politique d’une de la causerie pour la journée de la dé-
jeunesse reconnue comme un groupe portation et d’une leçon dans le cours
social à part entière, débat qui dépasse les d’instruction civique de Seconde. Avec la
cercles de la Résistance et de la dé- réformée des programmes d’histoire, ap-
portation. Alors que pour la première fois pliquée au cours de l’année 1962-1963,
depuis la seconde guerre mondiale les ap- « l’étude de la seconde guerre mondiale et
pelés du contingent se trouvent engagés de ses conséquences » devient obligatoire
dans des combats, la pratique de la torture pour les élèves de classe de Terminale 3. Il
ou la présence révélée par la presse d’an- faut pourtant attendre de nombreuses
ciens SS dans la Légion étrangère font années avant que les manuels comme l’en-
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nous, je ne pense pas que ce soit le cas de 100 000 exemplaires ont été vendus. Au
tous, mais la plupart d’entre nous a éloigné le public scolaire, la FNDIRP propose plus
cauchemar. Nous avons pris une distance avec particulièrement depuis 1970 une bro-
cette période, simplement pour pouvoir sur- chure, L’impossible oubli, dont le tirage
vivre » 1.
global dépasse 500 000 exemplaires 7 et
une exposition de 30 panneaux, placée
Pour répondre à ces insuffisances, les dans plus de 4 000 établissements 8.
associations entreprennent de rédiger des Parallèlement à cette politique de publi-
textes destinés à informer la population et cation, la visite de témoins dans les classes
les plus jeunes en particulier, car « se sou- devient le moyen le plus sûr d’aller à la
venir, c’est aussi, et peut-être d’abord faire rencontre des jeunes. La création par le mi-
connaître » 2 ; faire connaître, c’est empê- nistère de l’Éducation nationale en 1961 du
cher l’opinion de succomber à nouveau, concours de la Résistance, à l’initiative de
par ignorance, à la démagogie xéno- la Confédération des combattants volon-
phobe, raciste et antisémite 3. La présence taires de la Résistance, permet avec succès
d’enseignants ou de chercheurs dans les ce rapprochement en même temps qu’il
rangs des associations contribue certaine- l’institutionnalise et donc le légitime 9. Le
ment à cette prise de conscience, qu’il concours s’ouvre en 1972 à la déportation,
s’agisse de Jean Manson 4 à l’UNADIF, ou par le choix des sujets et des associations
de Marie-José Chombart de Lauwe 5 et membres des jurys nationaux et dépar-
Jeanne Chevalier 6 à la FNDIRP. Cette der- tementaux 10. Au-delà de la formation des
nière, principale organisation française en
jeunes, c’est celle des enseignants que cer-
termes d’adhérents, est sur ce terrain la
tains mouvements, comme la FNDIRP,
plus dynamique. La Déportation, son
l’Amicale d’Auschwitz et l’Amicale de Mau-
ouvrage de référence, couronné par l’Aca-
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grande satisfaction des rescapés. Une nou- est, à témoigner d’une expérience concen-
velle composante dans le rapport déporté- trationnaire qu’ils n’ont pas vécue 4. Le
jeune se développe, sans qu’il soit possible débat demeure alors que l’Histoire s’écrit.
de dater avec précision l’éclosion du phé-
nomène : la transmission du flambeau du DÉPORTÉS ET VICTIMES
témoin. En 1980, le colonel Charles Ar-
nould, président de l’Amicale de Dachau Affirmation d’une expérience unique et
évoque ainsi cette recherche « d’héritiers formatrice, actions militantes en dehors du
spirituels [capables de recevoir] le flam- cercle restreint des survivants : dans ces
beau de l’héritage légué par les martyrs de conditions, comment expliquer le silence
la Résistance et de la Déportation ». Ces hé- qui semble entourer le génocide juif
ritiers, il les trouve « dans une jeunesse ar- jusqu’aux années 1980 ?
dente et profondément attachée aux prin- En premier lieu, il convient de revenir
cipes dont nous avons été et restons les sur l’idée que le mouvement déporté aurait
défenseurs, dans cette jeunesse qui sait engendré une mémoire autonome de la
réagir contre les tentations dépravantes ou Shoah. Ce ne fut pas le cas pour des rai-
destructrices de la drogue, de la licence et sons d’ordre numérique, structurel et idéo-
de l’anarchie. À cette jeunesse de nous as- logique. Sur le plan numérique, les res-
sister. Puis de nous succéder dans la croi- capés en France du génocide sont
sade en faveur des droits de l’homme… » 1. extrêmement peu nombreux, environ
Poursuivre l’œuvre du mouvement dé- 2 500 personnes noyées dans la masse des
porté sous-entend deux idées : première- quelque 37 000 survivants du système
ment, ni les guerres ni les totalitarismes ni concentrationnaire 5. Ils sont donc faible-
l’intolérance n’ont disparu ; deuxième- ment représentés au sein du mouvement
ment, pour les déportés, « les forces dé-
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façon dont la société française perçoit le ensemble n’a jamais pu, malgré ses efforts,
sort des Juifs durant la seconde guerre intégrer massivement dans ses rangs. Ce
mondiale. Dans un premier temps, de la fait singulier comme l’engagement phy-
fin des années 1960 à la fin des années sique du couple et ses méthodes peu
1970, c’est Beate qui apparaît sur le devant conventionnelles attirent l’attention des
de la scène. Allemande protestante, elle médias qui, à leur tour, jouent un rôle dé-
épouse en 1963 Serge Klarsfeld dont le terminant dans leur stratégie de mobilisa-
père, juif d’origine roumaine, avait été gazé tion de l’opinion. Les Klarsfeld procèdent à
à Auschwitz en août 1944. Tout au long de des initiatives spectaculaires pour frapper
la décennie 1970, Beate, épaulée par son les esprits, mais élaborent et divulguent
mari, dénonce publiquement le passé nazi aussi de solides dossiers d’accusation tirés
de dirigeants ouest-allemands 1, puis milite des archives. Car Serge Klarsfeld est
en RFA pour le jugement des principaux devenu avocat, il peut s’engager sur le ter-
responsables allemands de la solution finale rain judiciaire en déposant plainte, alors
en France pour crimes contre l’humanité 2. que la loi française jusqu’en 1980 interdit
Avec le dépôt d’une plainte contre Jean aux associations de se porter partie civile.
Leguay en 1978, le combat des Klarsfeld Parce que l’exigence de justice est aussi,
entre dans une seconde phase mettant en peut-être surtout, une exigence de mé-
scène Serge Klarsfeld. Il concerne cette fois moire, Serge Klarsfeld et le groupe res-
la traduction devant les tribunaux français treint qui l’entoure réalisent en 1978 Le mé-
des hommes de Vichy, exécuteurs ou com- morial de la déportation des Juifs de France
plices de la Shoah. où ils dressent la liste et la composition des
Certes, la dénonciation de l’impunité de convois partis de France. Tout à la fois tra-
criminels de guerre allemands ou français vail historique, précisant le nombre des dé-
appartient traditionnellement au discours portés et l’origine étrangère des deux tiers
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par la présence des jeunes en per ma- Mais il permet plus largement à l’opinion
nence : enfants ou petits-enfants des vic- publique de prendre conscience de la spé-
times de l’Holocauste, fils et filles de « pieds- cificité de la Shoah en lui apportant des ré-
noirs » s’intégrant à la chaîne de solidarité férences, des images simples et précises,
juive, membres du Betar, de l’école Yavné, comme celles des enfants de la maison
de l’UEJF 1, de l’OJD 2, de la LICRA » sou- d’Izieu. Avec l’association des Fils et Filles
ligne un observateur à l’issue d’une mani- des déportés juifs de France, il insuffle
festation à Cologne en 1979 organisée par aussi un dynamisme nouveau aux commé-
les Fils et Filles. « Ces jeunes ont aujour- morations liées au souvenir du génocide,
d’hui de 15 à 20 ans : ils en auront 40 à tout en reprenant les méthodes tradition-
l’aube de l’an 2000 et raconteront à leurs nelles du mouvement déporté : le porte-
enfants qu’ils ont assisté au procès des as- drapeau, la couronne de fleurs, l’organisa-
sassins de leurs propres grands-parents. Ils tion de pèlerinages, la pose de plaques
seront la mémoire collective du peuple commémoratives.
juif… » 3. À la fin des années 1970, le génocide juif
Les enfants occupent une place capitale devient véritablement, pour la première
dans l’esprit de Serge Klarsfeld. Il le rap- fois depuis 1945, un thème d’actualité en
pellera en de nombreuses occasions, lors lui-même et non plus une des facettes de la
des procès Barbie et Papon, par exemple. déportation. Dans la dynamique qui se met
Les victimes, ce sont les enfants assassinés, en place en France, Serge Klarsfeld joue
mais également ceux qui ont survécu au certes un rôle de pivot, de pièce centrale,
massacre et dont la souffrance demeure mais il ne constitue toutefois qu’un rouage
dans un ensemble naissant plus vaste.
ignorée. C’est en leur nom qu’il réclame
Après deux années de refus, L’Express
justice, pour faire condamner les bourreaux,
décide en octobre 1978 de publier l’inter-
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les succès électoraux du Front national, lement, son principe même anime le mou-
alarme l’opinion qui trouve dans des vement déporté depuis 1945. Le procès
œuvres de fiction une puissance évocatrice Barbie en 1987 révèle au grand public la
jusque-là rare ; le formidable impact du té- notion de « devoir de mémoire », c’est-à-
léfilm Holocauste s’explique ainsi en dire la légitimité, plusieurs années après
France comme à l’étranger. À cet égard, les faits invoqués, d’en demander répa-
l’exemple d’Israël est significatif. Alors que ration et d’en tirer des leçons. La fonction
la série vient d’être diffusée, Yitzhak Arad, du procès Barbie s’apparente de ce point
le président du comité directeur de Yad de vue à celui du procès Eichmann en Is-
Vashem, constate qu’elle « ne provoquera raël. De plus, il sert de matrice aux procès
pas une révolution dans la conscience du ultérieurs conduits en France pour crimes
citoyen israélien, jeune ou adulte, sur le contre l’humanité. Tout d’abord, il s’agit
sujet de l’Holocauste. Mais elle parlera aux d’un procès dont la portée dépasse le
jeunes dans une langue que nous, par la lit- champ judiciaire pour s’inscrire résolu-
térature ou des films documentaires, ne ment dans le présent en devenant « un
sommes peut-être pas parvenus à leur procès pédagogique », comme le déclare
parler » 1. Qu’on le regrette ou pas, c’est en 1983 le Premier ministre Pierre Mauroy.
bien sur le terrain de l’émotion et non de la « Il faut que les Français n’oublient pas
raison que le grand public appréhende la cette histoire qui est la leur. Il faut que les
singularité de la Shoah 2. Les médias, et sin- jeunes générations sachent ce qui a été
gulièrement la télévision, contribuent alors alors vécu, pour être prêtes à toujours sau-
à sortir la Shoah de la marginalité sociale, vegarder la dignité de leur patrie et plus
historique et politique dans laquelle la pla- encore la dignité de l’homme 4. » Du
çaient le peu de rescapés susceptibles de la procès Barbie émergent aussi le visage et
porter physiquement dans la nation. La télé- la voix des rescapés, devenus des témoins,
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Nous sommes toujours et plus que en outre du mélange des genres impliqué
jamais dans « l’ère du témoin », pour re- par l’expression elle-même : d’un côté, le
prendre une expression d’Annette Wie- culte des morts qui est de l’ordre du sacré
viorka, avec toutes les limites que comporte et, de l’autre, les effets induits dans les do-
une représentation du passé construite maines historiques, judiciaires, financiers
autour de destins individuels, une repré- et politiques.
sentation qui ne se confond pas avec l’His- Alors qu’il est enfin reconnu, combien
toire. La période actuelle montre même le de ceux qui ont élaboré le « devoir de
« devoir de mémoire » consacré internatio- mémoire » sur le plan idéologique et l’ont
nalement sur le plan politique et culturel, défendu depuis 1945 vivent encore ? La va-
rassemblant des dizaines de chefs d’État et cuité reprochée par certains au « devoir de
de gouvernement lors de la conférence de mémoire » pourrait être liée à la disparition
Stockholm en janvier 2000. Toutefois, c’est physique d’hommes et de femmes dont la
un « devoir de mémoire » fondé sur la vie n’a été qu’une suite d’engagements et
Shoah. En effet, la conférence de Stoc- la déportation une étape autour de la-
kholm se rattache avant tout aux efforts quelle ils surent élaborer un discours poli-
conduits par les organisations juives améri- tique. Dans une période marquée par la fin
caines depuis une trentaine d’années, dans des idéologies dominantes, communiste et
le prolongement de l’aide aux Juifs sovié- gaulliste en France, il n’est pas sûr que les
tiques à l’affaire Waldheim. La polémique derniers survivants et les représentants de
autour du « devoir de mémoire » traduit la seconde génération soient à même de
donc non seulement son passage de la poursuivre sous cette forme ou de renou-
sphère des victimes au pouvoir politique et veler pareil effort doctrinal. L’enjeu présent
à la société dans son ensemble, mais aussi réside par conséquent dans notre capacité
son recentrage sur la Shoah. Elle se nourrit à concilier une nécessaire innovation intel-
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