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Devoir de Memoire

L'article d'Olivier Lalieu explore l'évolution du concept de 'devoir de mémoire' en France, particulièrement en lien avec la mémoire de la Shoah et la déportation. Il souligne comment ce devoir, qui a émergé après la Libération, a été influencé par des mouvements associatifs et a pris une place centrale dans le discours public, tout en critiquant sa transformation en une 'nouvelle religion civique' souvent dénuée de contenu politique. Lalieu appelle à une réflexion sur la légitimité historique et les implications de ce devoir dans la société contemporaine.

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Devoir de Memoire

L'article d'Olivier Lalieu explore l'évolution du concept de 'devoir de mémoire' en France, particulièrement en lien avec la mémoire de la Shoah et la déportation. Il souligne comment ce devoir, qui a émergé après la Libération, a été influencé par des mouvements associatifs et a pris une place centrale dans le discours public, tout en critiquant sa transformation en une 'nouvelle religion civique' souvent dénuée de contenu politique. Lalieu appelle à une réflexion sur la légitimité historique et les implications de ce devoir dans la société contemporaine.

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L'invention du « devoir de mémoire »

Olivier Lalieu
Dans Vingtième Siècle. Revue d'histoire 2001/1 (no 69), pages 83 à 94
Éditions Presses de Sciences Po
ISSN 0294-1759
ISBN 2724628888
DOI 10.3917/ving.069.0083
© Presses de Sciences Po | Téléchargé le 30/05/2024 sur www.cairn.info (IP: 88.126.110.249)

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L’INVENTION
DU « DEVOIR DE MÉMOIRE »
Olivier Lalieu

À la Libération, le mouvement associatif Georges Bensoussan 4 dénoncent vive-


des déportés n’ignorait pas la lutte pour le ment la place et l’usage de la mémoire de
« devoir de mémoire » et l’appel à la jeu- la Shoah dans la société française actuelle.
nesse qui s’organisa après 1954 sous son Le « devoir de mémoire » est ainsi assimilé
égide relevait tout à fait de ce terme. Mais à une « nouvelle religion civique » 5, privi-
tout a changé depuis la fin des années 1970, légiant l’émotion, sans véritable contenu,
quand une mémoire de la Shoah prit son inefficace sur le plan politique.
autonomie et fut inscrite à l’épicentre de ce Aussi nous a-t-il semblé nécessaire de re-
« devoir ». Les médias ont ensuite vulgarisé venir sur l’origine du « devoir de mémoire »,
l’expression, pour aboutir, aujourd’hui, à la sur son sens comme sur sa légitimité histo-
« victimisation » d’un combat pour les va- rique. Car si de nombreux auteurs se sont
leurs qui avait, hier, marqué ce pays. penchés sur ses usages, analysant la pré-
sence de la Shoah dans notre quotidien 6, ils
n’ont pas cherché à retracer l’émergence de

L
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’expression « devoir de mémoire »
cet impératif. Or une analyse des groupes
appartient aujourd’hui en France au
sociaux dont la vocation est de préserver ce
langage courant. Son utilisation se
banalise dans les médias, les déclarations souvenir révèle à la fois la constance et les
des hommes politiques, les discours des mutations du « devoir de mémoire ».
responsables religieux ou associatifs. Ses Le devoir de mémoire est le titre français
implications sont multiples et complexes. donné en 1995 à un ouvrage posthume de
Elles touchent à la fois l’enseignement et la Primo Levi, reprenant un entretien accordé
culture, la religion et l’histoire, la politique en 1983 à deux historiens italiens 7. Cette
et l’économie, la psychanalyse et la mo- publication, comme la redécouverte de
rale. Le génocide arménien, le sort des l’œuvre de cet auteur, popularise l’expres-
poilus durant la première guerre mondiale sion, dans le contexte du 50e anniversaire
suscitent un slogan qui, dans son accep- de la libération des camps. Or ce titre en
tion première, s’applique avant tout au gé- forme de formule n’est pas de Primo Levi.
nocide juif et au système concentration- Il a été choisi par l’éditeur parce qu’il est
naire nazi. La critique de cette injonction se dans l’air du temps, détournant le contenu
focalise d’ailleurs sur ce point. Dès 1989
Alfred Grosser 1, puis Tzvetan Todorov 2, 4. Georges Bensoussan, Auschwitz en héritage ? D’un bon
usage de la mémoire, Paris, Éd. Mille et une nuits, 1998.
Henry Rousso et Éric Conan 3, ou enfin 5. Georges Bensoussan, op. cit., p. 13.
6. Outre les ouvrages précédemment cités, cf. Annette
Wieviorka, L’ère du témoin, Paris, Plon, 1998 ; Henry Rousso,
1. Alfred Grosser, Le crime et la mémoire, Paris, Flamma- Le syndrome de Vichy, Paris, Le Seuil, 1990, 2e éd. et La han-
rion, 1991, 2e éd. tise du passé, Paris, Textuel, 1998, p. 12-47.
2. Tzvetan Todorov, Les abus de la mémoire, Paris, Arléa, 7. Primo Levi, Le devoir de mémoire, entretien avec Anna
1998, 2e éd. Bravo et Frederico Cereja, traduit de l’italien par Joël Gay-
3. Henry Rousso, Éric Conan, Vichy, un passé qui ne passe raud, avec une introduction et une postface de Frederico
pas, Paris, Fayard, 1994. Cereja, Paris, Éd. Mille et une nuits, 1995.

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Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 69,
janvier-mars 2001, p. 83-94.
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Olivier Lalieu

même d’un entretien où Primo Levi fait la mémoire, un champ plus large qui
part de ses interrogations sur la postérité touche à la fonction du souvenir dans la
d’Auschwitz. Une émission de La Marche société. Les deux termes sont souvent
du siècle de juin 1993 lui est consacré ; interchangeables, en fait ils se complètent.
Henri Rousso et Éric Conan évoquent à Ainsi, la plupart des associations, fédéra-
plusieurs reprises ce « devoir de mémoire » tions ou amicales de camps, adoptent des
dans « La mémoire dans tous ses états », statuts dans lesquels elles affirment leur
chapitre introductif de leur ouvrage com- volonté de secourir leurs adhérents les
mun 1. Déjà en 1986, Serge Barcellini évo- plus démunis, de défendre leurs droits ma-
quait « le devoir permanent de mémoire » 2. tériels et moraux, mais aussi « d’honorer la
Nous allons d’abord analyser comment la mémoire des Français assassinés [au camp,
mémoire de la déportation a été portée ce qui est de l’ordre du souvenir, et] de
depuis 1945 par des associations dont l’ac- maintenir présents, à l’esprit de tous les
tion constitue « l’élément moteur de la mé- Français et Françaises, les actes de barbarie
moire collective » 3, et les limites aux- dont se sont rendus coupables les assas-
quelles elles se sont heurtées ; puis nous sins nazis et leurs collaborateurs, d’empê-
verrons comment l’appel à la jeunesse cher par cette propagande et ce rayonne-
constitue une des bases actuelles du « de- ment le retour des conditions politiques et
voir de mémoire ». Enfin, si celui-ci semble sociales qui ont permis l’instauration des
à l’évidence attaché à la Shoah, nous ver- régimes partisans de ces méthodes d’auto-
rons que c’est au terme d’une profonde rité [ce qui est de l’ordre de la mémoire] » 4.
évolution des mentalités. Pour accomplir la première de ces mis-
sions, elles organisent, au fur et à mesure
 L’ARME DU SOUVENIR que les transports et le statut des camps
l’autorisent, des pèlerinages permettant
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Les critiques actuelles formulées contre aux familles de se recueillir au plus près du
le « devoir de mémoire » laissent penser lieu de décès de leurs proches 5. Ces mou-
que l’obligation, morale et politique, de se vements érigent également en France des
souvenir de la Shoah, comme de la dé- monuments commémoratifs, supports
portation en général, est récente. Il n’en est indispensables aux rites du souvenir prati-
rien. Le mouvement déporté distingue dès qués par l’ensemble des associations
sa création un double objectif : celui de se patriotiques 6.
souvenir, c’est-à-dire le culte des morts, et Mais la lutte contre l’oubli repose fonda-
mentalement sur une conviction plus pro-
1. Henry Rousso, Éric Conan, op. cit., p. 13 et 15.
2. Intervenant dans le cadre d’un colloque organisé par la fonde. Le fait d’avoir survécu donne impé-
FNDIRP sur le procès de Nuremberg, Serge Barcellini est rativement au rescapé des devoirs, le
alors directeur de la Commission à l’information historique
pour la paix au ministère des Anciens Combattants et vic- terme revient sans cesse, auxquels il ne
times de guerre. peut se soustraire. À l’initiative des détenus
3. Robert Frank, « La mémoire empoisonnée » dans Jean-
Pierre Azéma, François Bédarida (dir.), La France des années
les plus politisés, communistes majoritaire-
noires, Paris, Le Seuil, 1993, tome 2, p. 487. En sep-
tembre 1945, la France comptait une multitude d’organisa- 4. Statuts de l’Amicale de Mauthausen, 31 juillet 1947.
tions accueillant les déportés politiques : 29 associations na- 5. Les premiers pèlerinages partent de France pour
tionales, 107 associations départementales et 56 associations Auschwitz et Flossenburg en 1947, pour Mauthausen en
locales (Archives du PCF, Rapport de Maurice Lampe devant 1948, pour Neuengamme en 1949 et pour Buchenwald en
le Comité central, 1er septembre 1945). En fait, les associa- 1950. Sur la question des pèlerinages après la guerre de
tions les plus puissantes et les plus représentatives sont la 1914-1918, cf. George L. Mosse, De la Grande Guerre au to-
Fédération nationale des déportés et internés résistants et talitarisme. La brutalisation des sociétés européennes, traduit
patriotes (FNDIRP) et la Fédération nationale des déportés de l’anglais par Edith Magyar, préface de Stéphane Audoin-
et internés de la Résistance (FNDIR). En 1950, une scission Rouzeau, Paris, Hachette Littératures, 1999, p. 173-177.
au sein de la FNDIRP aboutit à la création de l’Union natio- 6. Cf. Serge Barcellini, Annette Wieviorka, Passant, sou-
nale des anciens déportés, internés et familles des disparus viens-toi ! Les lieux du souvenir de la seconde guerre mon-
(UNADIF), dans laquelle la FNDIR s’intègre sans se fondre. diale en France, Paris, Plon, 1995.

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L’invention du « devoir de mémoire »

ment, des serments sont prononcés dès la rieure du monde ancien combattant, ni
libération de Buchenwald et de Mauthau- l’élite dirigeante du pays, malgré quelques
sen. Les déportés y jurent de poursuivre la carrières individuelles, trop rares et néan-
lutte contre le fascisme et de préserver les moins exemplaires 4.
liens de solidarité noués dans la clandesti- Alors, « n’oublions jamais » 5, mais quoi
nité. Cette notion de serment dépasse les et pour quoi faire ? Deux préoccupations
clivages politiques traditionnels et ne se majeures émergent, permanentes et una-
rattache fréquemment à aucun événement nimes parmi les rescapés. D’une part, la
précis. Elle relève avant tout du symbole. lutte contre la renaissance du nazisme et
En 1953, un responsable départemental de plus généralement de l’extrême droite, dis-
l’une des principales organisations fran- qualifiée après la défaite du Troisième
çaises écrit : « Qu’avons-nous promis à nos Reich ; d’autre part, une vive attention
morts, à ces milliers de pauvres humains portée au respect des Droits de l’homme et
qui crevèrent sous nos yeux ? Car nous au maintien de la paix. L’abbé Noël Car-
l’avons fait, n’est-ce pas, nous ne parlons lotti, un résistant gaulliste déporté à Neuen-
pas de promesses à nos morts simplement gamme, l’exprime ainsi avec force et espé-
pour enrichir un discours ou parvenir à des rance en 1949 :
fins intéressées ? Qu’avons-nous promis ?
Que le monde entier saurait ce que fut leur « Nos souffrances passées, qui nous ont
calvaire, que le monde entier reconnaîtrait donné un sens aigu de l’aide fraternelle à ap-
en eux des martyrs et des héros, que nul porter à nos semblables, devraient donner au
ne toucherait à leur mémoire, que, nous, monde son visage de demain, le rendre plus
vivants, les familles des morts et les res- habitable, plus humain. Ah ! il nous reste une
capés eux-mêmes auraient dans leur belle tâche à accomplir : réconcilier l’homme
nation la première place » 1. avec l’homme, réaliser le respect total de la
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Le souvenir est une arme, une arme poli- personne humaine… Rescapés de camps de la
tique dans son essence même. En effet, mort lente, vous qui avez été victimes de l’or-
gueil nazi, de son régime policier, qui avez été
dans les discours des dirigeants associatifs,
comme des esclaves, soyez les champions de
tous résistants et le plus souvent militants cette liberté dont vous avez été privés pendant
politiques ou syndicaux, les déportés se des mois peut-être pendant des années » 6.
veulent une élite. L’engagement dans la
Résistance, sanctionné par les épreuves de Ces convictions communes ne sauraient
la déportation, leur confère une expé- masquer les prises de position et les enga-
rience unique, indispensable dans leur
gements parfois divergents qu’elles susci-
esprit à la reconstruction de la société fran-
tent. Dans le contexte de la guerre froide,
çaise autour des valeurs pour lesquelles ils
la défense de la paix ou la dénonciation
ont combattu et qu’aujourd’hui encore ils
du régime ouest-allemand, par exemple,
incarnent 2. Certains déportés vont plus
n’étaient pas neutres. Instrumentalisés par
loin : ils s’estiment les héritiers des com-
le Parti communiste français, ces thèmes
battants de la première guerre mondiale
font l’objet de campagnes d’opinion de la
sur le plan de l’engagement patriotique
part de certains mouvements de déportés,
comme du sacrifice physique, des soldats
dont ils devront reprendre le flambeau le 3. Cf., notamment, Edmond Debeaumarché, Rapport
moment venu 3. Pourtant, le mouvement moral au congrès UNADIF du 5 juin 1953, dans Le Déporté,
60-61, juin-juillet 1953, p. 4, et F.-H. Manhès, « Nous conti-
déporté ne formera jamais la caste supé- nuons… », Buchenwald, avril-mai-juin 1947, p. 1.
4. Il suffit de penser à Edmond Michelet, Marcel Paul,
1. Alabert, « Nous devons réagir », Le Déporté, 65, Christian Pineau, Simone Veil.
novembre 1953, p. 1. 5. Titre du bulletin de l’Amicale de Neuengamme.
2. Le programme du Conseil national de la Résistance en 6. Abbé Noël Carlotti, « À mes camarades déportés »,
demeure une référence majeure. N’oublions jamais, 14, avril 1949, p. 1.

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Olivier Lalieu

« organisations de masse » du PCF 1. Il est réalisations dans les domaines historiques,


vrai que, ce faisant, ils agissent aussi dans le spirituels et artistiques, édite une impor-
sens des convictions ou des craintes d’une tante anthologie sur le système concen-
frange importante de leurs adhérents. À trationnaire 3. Ce livre doit servir d’abord à
l’autre extrémité de l’échiquier politique, l’éducation des prochaines générations 4.
d’autres associations ne peuvent se ré- Henri Michel, historien et secrétaire gé-
soudre à dénoncer l’usage de la torture en néral du Réseau, s’efforce de le faire
Algérie par l’armée française, ou le font sans adopter par les institutions scolaires et uni-
éclats 2. La défense des Droits de l’homme versitaires. Selon lui, l’ouvrage témoigne la
provoque donc des initiatives qui enfrei- faiblesse de la civilisation si elle n’est pas
gnent la règle d’apolitisme qu’elles affichent portée par des idéaux moraux 5. En 1954,
aujourd’hui encore et qui doit leur per- et toujours à l’initiative du Réseau du sou-
mettre de rassembler le plus largement pos- venir, le Parlement adopte la loi instituant
sible les rescapés. Ce souci se renforce au fil une journée nationale de la déportation. La
des années pour devenir la norme, à reconnaissance de la nation à l’égard de
mesure que les conflits idéologiques s’atté- toutes les victimes des camps nazis se ma-
nuent ou disparaissent à partir des années nifeste par l’organisation de cérémonies
1960. Les associations se retrouvent alors officielles sur l’ensemble du territoire. Paral-
dans un combat commun, sans doute moins lèlement aux commémorations, les direc-
politisé, plus consensuel en tout cas : la teurs des établissements scolaires sont ré-
transmission de la mémoire, en particulier gulièrement invités, à travers la tenue
auprès des jeunes générations. d’une causerie, à attirer l’attention de leurs
élèves « sur la solidarité qui doit unir leur
 L’APPEL À LA JEUNESSE jeune génération aux héros et martyrs de la
déportation » 6.
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La déportation véhicule donc des va- Dès la fin des années 1950, les associa-
leurs très fortes que les animateurs du tions s’inquiètent pourtant de l’ignorance
mouvement déporté vont chercher à faire qui entoure ce sujet et de la faible impré-
rayonner au-delà de leurs associations. La gnation du message civique qu’il porte :
jeunesse s’impose progressivement comme « Chaque jour davantage nous nous aper-
la cible principale de tous leurs efforts. En cevons que la jeunesse ne sait rien de tout
1954, le Réseau du souvenir, une organisa- cela, que la tragédie de la déportation lui
tion nouvellement créée pour promouvoir est plus lointaine que le sacr e de
la mémoire de la déportation à travers des Napoléon » 7. La sortie en 1963 du film de
1. Dans les archives du PCF, les relevés de décisions du 3. Né en 1952, le Réseau du souvenir est une initiative
secrétariat du Bureau politique et du Bureau politique men- d’Annette Christian-Lazard, dont le mari est mort à Ausch-
tionnent à de très nombreuses reprises, surtout entre 1945 witz en juillet 1943, et de l’avocat Paul Arrighi, rescapé de
et le début des années 1960, les liens unissant le parti à la Mauthausen, tous deux déçus par l’action des grandes fédé-
FNDIRP et dans une moindre mesure à l’Amicale d’Ausch- rations dans le domaine du souvenir. Le Réseau se trouve à
witz. La direction du parti valide ainsi la composition des l’origine d’œuvres artistiques comme la cantate Le château
instances de la Fédération et ses orientations. La demande de feu de Darius Milhaud, d’expositions à Rennes et à
en janvier 1951 du PCF de faire organiser par la FNDIRP une Auxerre ou du Mémorial de la déportation sur l’Île de la Cité
manifestation à Paris contre la venue de généraux allemands à Paris, inauguré en 1962.
est exceptionnelle. Le plus souvent, les consignes du parti, 4. Paul Arrighi, « Bilan du Président », Bulletin du Réseau
liées à ses préoccupations du moment (lutte contre le réar- du souvenir, 2, décembre 1954, p. 1.
mement allemand, campagne pour la paix…) sont d’ordre 5. Archives nationales, Archives du Réseau du souvenir,
plus général. 72AJ2159. Cette préoccupation se retrouve dans le docu-
2. C’est le cas de la FNDIR-UNADIF et de l’Amicale de Da- mentaire Nuit et Brouillard, réalisé en 1955 par Alain Res-
chau. Pour cette dernière, cf. Olivier Lalieu, La déportation nais, dont Henri Michel est le principal initiateur.
fragmentée. Les anciens déportés parlent de politique, Paris, 6. Circulaire de l’Office national des anciens combattants
La Boutique de l’histoire éditions, 1994, p. 155-159. Cet et victimes de guerre à ses services départementaux, publiée
ouvrage est tiré de notre mémoire de maîtrise. L’étude de dans Le Déporté, 177, avril 1963, p. 2.
nouvelles sources confirme et développe largement les in- 7. Odette Elina, « Rapport devant l’Assemblée générale du
formations qu’il présente. 13 mai 1962 », Après Auschwitz, 101, juin-juillet 1962, p. 3.

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L’invention du « devoir de mémoire »

Bertrand Blier Hitler, connais pas renforce racisme, l’antisémitisme et pour la paix
un peu plus cette conviction et suscite une autour d’un double objet : « Examiner
émotion largement partagée par toutes les quelles influences contribuent à susciter,
organisations. Car les rapports avec la jeu- chez les enfants et adolescents, des ré-
nesse ne sont guère sereins dans un pre- flexes et des idées racistes. Préciser les
mier temps. Bien souvent, c’est avec aga- moyens pédagogiques propres à prémunir
cement et indignation, ou du moins avec l’enfance et la jeunesse contre les tenta-
appréhension, que les rescapés observent tions du racisme, à développer en elles
ses réactions. Le regard très critique du l’esprit de tolérance, de fraternité humaine ».
mouvement déporté sur la contestation Le constat d’ignorance posé, reste à
étudiante de Mai 68 en témoigne 1. La pé- l’expliquer. Deux raisons majeures sont
riode de la fin des années 1950 et du début avancées par les associations. La première
des années 1960 ne tient nullement au ha- touche à l’institution scolaire. Jusqu’en
sard. La guerre d’Algérie occupe de ce 1962, la Résistance et la déportation ne
point de vue une place singulière dans le sont pas enseignées, hormis dans le cadre
débat sur la conscience politique d’une de la causerie pour la journée de la dé-
jeunesse reconnue comme un groupe portation et d’une leçon dans le cours
social à part entière, débat qui dépasse les d’instruction civique de Seconde. Avec la
cercles de la Résistance et de la dé- réformée des programmes d’histoire, ap-
portation. Alors que pour la première fois pliquée au cours de l’année 1962-1963,
depuis la seconde guerre mondiale les ap- « l’étude de la seconde guerre mondiale et
pelés du contingent se trouvent engagés de ses conséquences » devient obligatoire
dans des combats, la pratique de la torture pour les élèves de classe de Terminale 3. Il
ou la présence révélée par la presse d’an- faut pourtant attendre de nombreuses
ciens SS dans la Légion étrangère font années avant que les manuels comme l’en-
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craindre à certains une véritable perversion seignement en lui-même intègrent vérita-
de la jeunesse, dans un contexte marqué blement la déportation et singulièrement la
par le renouveau européen des mouve- Shoah 4. La seconde raison, liée en partie à
ments néonazis. Le Parti communiste fran- la première, provient de l’ignorance, ou du
çais en particulier qui, rappelons-le, ana- refoulement, de cette génération entrée à
lyse le retour de De Gaulle au pouvoir en l’âge adulte autour de 1945, celle justement
1958 comme l’avènement d’une dictature, en charge de la formation de la jeunesse à
manifeste alors un intérêt tout particulier cette époque, qu’il s’agisse des parents ou
pour le travail parmi la jeunesse. Car celle- des professeurs 5. Les rescapés n’échap-
ci résiste plutôt bien à la menace de « la dé- pent d’ailleurs pas à cette remarque. Si l’ac-
magogie fasciste », selon le PCF. C’est tivité des associations ou la publication de
pourquoi, « face à la bourgeoisie déca- nombreux récits attestent la volonté évi-
dente, c’est à la jeunesse qu’il faut faire dente de témoigner de la part d’une frange
appel pour modifier le contenu du senti- importante des anciens déportés, il faut se
ment national dans un sens socialiste » 2. garder des généralisations hâtives. Comme
Dans des cercles plus larges, cette préoc- l’écrit Anise Postel-Vinay :
cupation se traduit notamment par l’orga-
nisation en février 1960 d’un colloque en « Pour pouvoir vivre, il fallait retrouver le
Sorbonne réunissant enseignants et éduca- sommeil, alors je crois que la plupart d’entre
teurs à l’appel du Mouvement contre le 3. AN, Archives du Réseau du souvenir, 72AJ2158, Rap-
port d’Henri Michel au ministre de l’Éducation nationale,
1. Olivier Lalieu, La déportation fragmentée., op. cit., 1962, p. 4.
p. 179-185. 4. Cf. CDJC, L’enseignement de la Shoah, Paris, 1982.
2. Archives du PCF, Relevé de décisions du Bureau poli- 5. Rapport d’Henri Michel au ministre de l’Éducation na-
tique, 4 décembre 1956, p. 1. tionale, cité, p. 4.

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Olivier Lalieu

nous, je ne pense pas que ce soit le cas de 100 000 exemplaires ont été vendus. Au
tous, mais la plupart d’entre nous a éloigné le public scolaire, la FNDIRP propose plus
cauchemar. Nous avons pris une distance avec particulièrement depuis 1970 une bro-
cette période, simplement pour pouvoir sur- chure, L’impossible oubli, dont le tirage
vivre » 1.
global dépasse 500 000 exemplaires 7 et
une exposition de 30 panneaux, placée
Pour répondre à ces insuffisances, les dans plus de 4 000 établissements 8.
associations entreprennent de rédiger des Parallèlement à cette politique de publi-
textes destinés à informer la population et cation, la visite de témoins dans les classes
les plus jeunes en particulier, car « se sou- devient le moyen le plus sûr d’aller à la
venir, c’est aussi, et peut-être d’abord faire rencontre des jeunes. La création par le mi-
connaître » 2 ; faire connaître, c’est empê- nistère de l’Éducation nationale en 1961 du
cher l’opinion de succomber à nouveau, concours de la Résistance, à l’initiative de
par ignorance, à la démagogie xéno- la Confédération des combattants volon-
phobe, raciste et antisémite 3. La présence taires de la Résistance, permet avec succès
d’enseignants ou de chercheurs dans les ce rapprochement en même temps qu’il
rangs des associations contribue certaine- l’institutionnalise et donc le légitime 9. Le
ment à cette prise de conscience, qu’il concours s’ouvre en 1972 à la déportation,
s’agisse de Jean Manson 4 à l’UNADIF, ou par le choix des sujets et des associations
de Marie-José Chombart de Lauwe 5 et membres des jurys nationaux et dépar-
Jeanne Chevalier 6 à la FNDIRP. Cette der- tementaux 10. Au-delà de la formation des
nière, principale organisation française en
jeunes, c’est celle des enseignants que cer-
termes d’adhérents, est sur ce terrain la
tains mouvements, comme la FNDIRP,
plus dynamique. La Déportation, son
l’Amicale d’Auschwitz et l’Amicale de Mau-
ouvrage de référence, couronné par l’Aca-
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thausen, visent depuis plus d’une décen-
démie des sciences morales et politiques,
nie, en partenariat notamment avec l’Asso-
sort en 1965. Jusqu’en 1990, plus de
ciation des professeurs d’histoire et de
1. Anise Postel-Vinay, dans FNDIRP, APHG, Journée géographie. Ce travail, souvent fructueux,
d’étude du témoignage oral des déportés et internés dans les aboutit à l’organisation de colloques sur le
établissements scolaires, 1992, p. 39.
2. Louise Alcan, « Rapport d’activité », Après Auschwitz, témoignage oral 11 et de voyages pèle-
165, novembre 1973-janvier 1974, p. 2. rinages de plus en plus nombreux 12.
3. Sur ce point, le modèle d’éducation antifasciste dans les
démocraties populaires et notamment en République démo- À la fin des années 1960, les relations du
cratique allemande ne peut qu’influencer la FNDIRP et les mouvement déporté avec la jeunesse
amicales de camps, indépendamment des sympathies idéo-
logiques. s’apaisent. L’intérêt que les nouvelles gé-
4. Jean Manson est interné résistant et président de l’asso- nérations manifestent pour la déportation
ciation départementale de l’Ardèche. Professeur de lettres, il
est l’auteur d’une brochure éditée en 1965 par l’UNADIF, De
se confirme et se renforce même, à la
la Résistance à la déportation. La même année, l’UNADIF
publiait une étude intitulée Le système concentrationnaire 7. Ces chiffres sont tirés de Raymond Hallery, « Le relais »,
nazi de Georges Wellers, alors vice-président de cette fédé- Le Patriote résistant, 596, juin 1989, p. 3.
ration. 8. Maurice Cling, dans FNDIRP, APHG, Journée d’étude
5. Rescapée de Ravensbrück, Marie-José Chombart de du témoignage oral…, cité, p. 24.
Lauwe est psycho-sociologue, spécialiste de l’enfance et de 9. En 1990, plus de 50 000 élèves devaient participer au
l’adolescence, maître de recherches au CNRS. Elle milite concours (dans FNDIRP, APHG, Journée d’étude du témoi-
également dans les rangs de l’Association des anciennes in- gnage oral…, cité p. 13).
ternées et déportées de la Résistance et de l’Amicale de Ra- 10. La FNDIRP ne sera conviée qu’en 1983 à siéger au jury
vensbrück. Elle est aujourd’hui présidente de la Fondation national.
pour la mémoire de la déportation. 11. Cf. les actes du colloque tenu en 1990, Les échos de la
6. Jeanne Chevalier fut arrêtée en novembre 1941 et dé- mémoire. Tabous et enseignements de la seconde guerre
portée suivant la procédure « NN ». Elle est professeur de mondiale, Paris, Le Monde Éditions, 1991 et FNDIRP, APHG,
collège, membre du jury départemental de la Seine du Journée d’étude du témoignage oral…, cité.
concours de la Résistance et de la déportation, et l’une des 12. L’Amicale de Mauthausen, avec l’APHG, invite en
principales animatrices de la Commission d’histoire de la avril 1996, 140 professeurs à visiter le camp, encadrés par
FNDIRP avec Marie-Elisa Cohen et Roger Arnould. des rescapés.

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L’invention du « devoir de mémoire »

grande satisfaction des rescapés. Une nou- est, à témoigner d’une expérience concen-
velle composante dans le rapport déporté- trationnaire qu’ils n’ont pas vécue 4. Le
jeune se développe, sans qu’il soit possible débat demeure alors que l’Histoire s’écrit.
de dater avec précision l’éclosion du phé-
nomène : la transmission du flambeau du  DÉPORTÉS ET VICTIMES
témoin. En 1980, le colonel Charles Ar-
nould, président de l’Amicale de Dachau Affirmation d’une expérience unique et
évoque ainsi cette recherche « d’héritiers formatrice, actions militantes en dehors du
spirituels [capables de recevoir] le flam- cercle restreint des survivants : dans ces
beau de l’héritage légué par les martyrs de conditions, comment expliquer le silence
la Résistance et de la Déportation ». Ces hé- qui semble entourer le génocide juif
ritiers, il les trouve « dans une jeunesse ar- jusqu’aux années 1980 ?
dente et profondément attachée aux prin- En premier lieu, il convient de revenir
cipes dont nous avons été et restons les sur l’idée que le mouvement déporté aurait
défenseurs, dans cette jeunesse qui sait engendré une mémoire autonome de la
réagir contre les tentations dépravantes ou Shoah. Ce ne fut pas le cas pour des rai-
destructrices de la drogue, de la licence et sons d’ordre numérique, structurel et idéo-
de l’anarchie. À cette jeunesse de nous as- logique. Sur le plan numérique, les res-
sister. Puis de nous succéder dans la croi- capés en France du génocide sont
sade en faveur des droits de l’homme… » 1. extrêmement peu nombreux, environ
Poursuivre l’œuvre du mouvement dé- 2 500 personnes noyées dans la masse des
porté sous-entend deux idées : première- quelque 37 000 survivants du système
ment, ni les guerres ni les totalitarismes ni concentrationnaire 5. Ils sont donc faible-
l’intolérance n’ont disparu ; deuxième- ment représentés au sein du mouvement
ment, pour les déportés, « les forces dé-
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déporté et disposent de ce fait d’une in-
clinent et les possibilités de survie s’en- fluence réduite. Ils sont présents essentiel-
volent » 2. Car l’arrière-plan du débat sur le lement à travers deux organisations – et
devenir du « devoir de mémoire » est fonda- l’on en vient à des considérations d’ordre
mentalement dramatique. La notion de pas- structurel – toutes deux nées au printemps
sage du flambeau survient quand le mouve- 1945 : l’Amicale d’Auschwitz et l’Associa-
ment déporté prend conscience de sa lente tion des anciens déportés juifs de France.
mais irrémédiable dislocation par la mort de La première entend regrouper tous les res-
ses membres. Ce n’est pas tant la perte du capés d’Auschwitz, sans distinction reli-
souvenir des événements qui l’obsède 3, gieuse ou politique. Israélites français et
mais bien celle de l’idéologie qui s’en dé- militants communistes non juifs en forment
gage. Le salut ne peut alors venir que des les cadres dirigeants. Ils se retrouvent dans
forces les plus pures et les plus vives de la une vision déjudaïsée du camp d’Ausch-
nation : sa jeunesse. Celles et ceux qui sau- witz qui perdure jusqu’à la guerre des Six
ront construire un monde meilleur et plus Jours en 1967 6. Dans la seconde, en
juste en s’inspirant des leçons de leurs aînés. revanche, la judéité s’exprime pleinement.
Pourtant, ce n’est pas mépriser l’intention Ses responsables sont membres du Conseil
que de s’interroger sur la capacité réelle des représentatif des institutions juives de
nouvelles générations à poursuivre sur le France ; ils organisent les commémora-
long terme pareille entreprise et, qui plus
4. À propos des enfants cachés, cf. Annette Wieviorka,
1. Charles Arnould, « À vous les jeunes », Les anciens de L’ère du témoin, op. cit., p. 185.
Dachau, 398, janvier-mars 1980, p. 1. 5. Annette Wieviorka, Déportation et génocide. Entre la
2. Ibid. mémoire et l’oubli, Paris, Plon, 1992, p. 21.
3. Sur ce point, l’historiographie des vingt dernières années 6. Olivier Lalieu, La déportation fragmentée…, op. cit.,
constitue un progrès apprécié. p. 59-68.

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Olivier Lalieu

tions annuelles de la rafle du Vel’d’Hiv’ et Un dernier obstacle vient encore s’ajou-


de l’ouverture en mai 1941, des premiers ter à ceux évoqués précédemment. Il a trait
camps d’internement, ceux du Loiret. Tou- cette fois au discours produit par les asso-
tefois, l’influence réelle de l’association ne ciations, et se retrouve totalement dans la
dépasse guère les milieux populaires yid- teneur des propos exprimés dans le milieu
dish, issus de l’immigration d’avant guerre. scolaire. Les élites du mouvement déporté,
Malgré ces différences, et il faut davantage ses animateurs sur les plans local et natio-
parler de complémentarité, l’Amicale nal, ne s’identifient pas aux victimes, mais
d’Auschwitz et l’Association des anciens aspirent au statut de combattant, au service
déportés juifs de France s’affilient en 1945 des idéaux que nous avons déjà évoqués.
à la FNDIRP. La FNDIRP, avec la FNDIR- Pour Charles Joineau, secrétaire général de
UNADIF, entend en effet représenter dans la FNDIRP pendant trente ans, le témoi-
la nation et auprès des pouvoirs publics gnage des rescapés « doit aussi contribuer
l’ensemble des rescapés et des familles, à témoigner des valeurs pour lesquelles
quelle que soit l’origine de leur dé- nous avons combattu, nous avons souffert et
portation ou de leur internement, hormis tant des nôtres sont morts. En ce sens notre
les droits communs. Il lui faut donc ras- témoignage ne peut rester au niveau de la
sembler le plus grand nombre de survi- seule expression de la souffrance que nous
vants pour répondre pleinement à sa voca- avons connue » 4. Or comment concevoir
tion de groupe de pression. Mais la autrement que comme des victimes ces
légitimité de son action provient surtout du millions d’innocents gazés dans les centres
« capital moral » qu’elle incarne, autrement de mise à mort, et dont le seul crime est
dit de l’importance des morts dont elle per- d’être Juif ? Où est l’héroïsme donné en
pétue le souvenir. « Nous représentons exemple dans tant de discours et de
90 % de disparus, déclare en 1952 Edmond
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témoignages ? Le mouvement déporté ne
Debeaumarché, secrétaire général de peut ni accepter ni revendiquer en tant que
l’UNADIF, ce qui est notre faiblesse, mais
telle la dimension de victime, parce qu’elle
également doit être notre force pour dis-
va à l’encontre de tous ses fondements.
cuter avec d’autres associations plus
brillantes, car elles comptent un plus grand
nombre de cotisants » 1. Or ces disparus  L’ACTUALITÉ DU GÉNOCIDE JUIF
sont perçus et revendiqués comme un
tout, sans distinction d’origine, tous vic- L’évolution qui se dessine dans les
times du nazisme, tous réunis et en fin de années 1970 ne trouve pas son origine
compte confondus dans la fumée des dans le mouvement déporté. À partir de la
crématoires 2. Sur cette explication idéolo- fin des années 1960, l’activisme de Beate et
gique fondamentale, les références bien Serge Klarsfeld contribue à bouleverser la
présentes dans les publications associa-
3. En 1948, on peut lire ainsi dans Le Patriote résistant,
tives aux persécutions contre les Juifs ou l’organe de la FNDIRP, un article relatif aux conditions de vie
au terrible régime d’Auschwitz n’y chan- des Juifs dans les camps de personnes déplacées : « Les
horreurs qu’ils ont subies dans les camps d’extermination
gent finalement rien 3. d’Hitler ont été suffisamment précisées et répandues assez
largement pour que nous n’ayons plus à nous y attarder.
1. Edmond Debeaumarché, « Rapport moral du comité Chaque vie qui a échappé aux bourreaux tient du miracle,
national UNADIF 7 novembre 1952 », Le Déporté, 53-54, no- chaque âme qui n’a pas sombré dans le gouffre de démence
vembre-décembre 1952, p. 3. tient de la grâce » (Le Patriote résistant, 52, 1er mai 1948,
2. En 1979, la FNDIRP rédige un message pour la journée p. 6). De nombreux autres articles abordent la question du
nationale de la déportation dans lequel elle affirme : « La génocide, tant dans Le Patriote résistant que dans Le Dé-
victoire des Alliés révélait au monde la monstrueuse exter- porté, l’organe de la FNDIR-UNADIF, à l’occasion notam-
mination, par le froid, la faim, la torture, le travail forcé et ment du procès Eichmann en 1961 et de la diffusion du té-
dans les chambres à gaz, dont furent victimes 10 millions léfilm Holocauste en 1978.
d’hommes, de femmes et d’enfants » (Le Patriote résistant, 4. Charles Joineau dans FNDIRP, APHG, Journée d’étude
474, avril 1979, p. 3). du témoignage oral…, cité, p. 35.

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L’invention du « devoir de mémoire »

façon dont la société française perçoit le ensemble n’a jamais pu, malgré ses efforts,
sort des Juifs durant la seconde guerre intégrer massivement dans ses rangs. Ce
mondiale. Dans un premier temps, de la fait singulier comme l’engagement phy-
fin des années 1960 à la fin des années sique du couple et ses méthodes peu
1970, c’est Beate qui apparaît sur le devant conventionnelles attirent l’attention des
de la scène. Allemande protestante, elle médias qui, à leur tour, jouent un rôle dé-
épouse en 1963 Serge Klarsfeld dont le terminant dans leur stratégie de mobilisa-
père, juif d’origine roumaine, avait été gazé tion de l’opinion. Les Klarsfeld procèdent à
à Auschwitz en août 1944. Tout au long de des initiatives spectaculaires pour frapper
la décennie 1970, Beate, épaulée par son les esprits, mais élaborent et divulguent
mari, dénonce publiquement le passé nazi aussi de solides dossiers d’accusation tirés
de dirigeants ouest-allemands 1, puis milite des archives. Car Serge Klarsfeld est
en RFA pour le jugement des principaux devenu avocat, il peut s’engager sur le ter-
responsables allemands de la solution finale rain judiciaire en déposant plainte, alors
en France pour crimes contre l’humanité 2. que la loi française jusqu’en 1980 interdit
Avec le dépôt d’une plainte contre Jean aux associations de se porter partie civile.
Leguay en 1978, le combat des Klarsfeld Parce que l’exigence de justice est aussi,
entre dans une seconde phase mettant en peut-être surtout, une exigence de mé-
scène Serge Klarsfeld. Il concerne cette fois moire, Serge Klarsfeld et le groupe res-
la traduction devant les tribunaux français treint qui l’entoure réalisent en 1978 Le mé-
des hommes de Vichy, exécuteurs ou com- morial de la déportation des Juifs de France
plices de la Shoah. où ils dressent la liste et la composition des
Certes, la dénonciation de l’impunité de convois partis de France. Tout à la fois tra-
criminels de guerre allemands ou français vail historique, précisant le nombre des dé-
appartient traditionnellement au discours portés et l’origine étrangère des deux tiers
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du mouvement déporté, mais l’action de d’entre eux, il est aussi « un acte de piété et
Beate et Serge Klarsfeld est d’un autre d’hommage » qui répond à l’impérieuse
ordre. Elle s’élabore d’abord largement en nécessité de préserver le nom des victimes
dehors des cercles de la déportation et de s’effaçant progressivement des listes origi-
la Résistance, même si ponctuellement ils nales de déportation 3. Pour la première
en reçoivent le soutien. Épaulés par une fois, au-delà de formules convenues, il de-
poignée d’anciens d’Auschwitz, les princi- vient possible d’entrevoir la réalité crue du
paux acteurs, le couple Klarsfeld et un génocide : l’extermination de familles en-
noyau de militants, adhérents pour certains tières, des familles à qui Serge Klarsfeld
de la LICRA, viennent pour beaucoup de restitue leur identité et donc leur existence
cette seconde génération, celle des enfants dans l’esprit de chacun. « Le mémorial,
nés avant ou pendant le conflit, des vic- écrit le philosophe Vladimir Jankélévitch,
times peu présentes jusqu’alors dans les fait sortir de la nuit et de la nuée, en les ap-
débats sur les séquelles de la guerre. Avec pelant par leur nom les innombrables fan-
la création de l’association des Fils et Filles tômes anonymes annihilés par leurs bour-
de déportés juifs de France en 1979, Klars- reaux. Nommer ces ombres pâles, c’est déjà
feld réunit autour de lui une génération les convoquer. » Cette œuvre connaît un
que le mouvement déporté dans son écho considérable dans l’opinion publique
1. On se souvient de la gifle administrée par Beate Klars- comme chez les Juifs de France que Klars-
feld en 1968 au chancelier Kiesinger et de la campagne feld mobilise, notamment les plus jeunes.
menée à partir de 1970 contre la nomination du député
Achenbach au sein de la Commission européenne.
« Personnellement, je suis très impressionné
2. Notamment Kurt Lischka, Herbert Hagen, Ernst Hein-
richsohn, jugés tous trois en 1979 à Cologne, et Klaus Barbie 3. Serge Klarsfeld, Le mémorial de la déportation des Juifs
retrouvé par les Klarsfeld au Pérou en 1971. en France, Paris, 1978.

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Olivier Lalieu

par la présence des jeunes en per ma- Mais il permet plus largement à l’opinion
nence : enfants ou petits-enfants des vic- publique de prendre conscience de la spé-
times de l’Holocauste, fils et filles de « pieds- cificité de la Shoah en lui apportant des ré-
noirs » s’intégrant à la chaîne de solidarité férences, des images simples et précises,
juive, membres du Betar, de l’école Yavné, comme celles des enfants de la maison
de l’UEJF 1, de l’OJD 2, de la LICRA » sou- d’Izieu. Avec l’association des Fils et Filles
ligne un observateur à l’issue d’une mani- des déportés juifs de France, il insuffle
festation à Cologne en 1979 organisée par aussi un dynamisme nouveau aux commé-
les Fils et Filles. « Ces jeunes ont aujour- morations liées au souvenir du génocide,
d’hui de 15 à 20 ans : ils en auront 40 à tout en reprenant les méthodes tradition-
l’aube de l’an 2000 et raconteront à leurs nelles du mouvement déporté : le porte-
enfants qu’ils ont assisté au procès des as- drapeau, la couronne de fleurs, l’organisa-
sassins de leurs propres grands-parents. Ils tion de pèlerinages, la pose de plaques
seront la mémoire collective du peuple commémoratives.
juif… » 3. À la fin des années 1970, le génocide juif
Les enfants occupent une place capitale devient véritablement, pour la première
dans l’esprit de Serge Klarsfeld. Il le rap- fois depuis 1945, un thème d’actualité en
pellera en de nombreuses occasions, lors lui-même et non plus une des facettes de la
des procès Barbie et Papon, par exemple. déportation. Dans la dynamique qui se met
Les victimes, ce sont les enfants assassinés, en place en France, Serge Klarsfeld joue
mais également ceux qui ont survécu au certes un rôle de pivot, de pièce centrale,
massacre et dont la souffrance demeure mais il ne constitue toutefois qu’un rouage
dans un ensemble naissant plus vaste.
ignorée. C’est en leur nom qu’il réclame
Après deux années de refus, L’Express
justice, pour faire condamner les bourreaux,
décide en octobre 1978 de publier l’inter-
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comme pour faire prendre en compte par
view de l’ancien commissaire aux questions
les pouvoirs publics la légitimité de reven-
juives de Vichy, Darquier de Pellepoix, par
dications financières, mésestimées par la le journaliste Philippe Ganier-Raymond, en
législation française relative aux victimes écho à l’ouverture du procès de Cologne
de guerre 4. L’action de Serge Klarsfeld est impulsé par Klarsfeld. Quelques semaines
pour beaucoup dans l’émergence en France plus tard, la presse présente les thèses de
durant les années 1980 et 1990 de la mé- Robert Faurisson comme un nouveau dé-
moire de la Shoah, une mémoire reven- veloppement des propos négationnistes de
dicative, qui tranche avec les discours et Darquier. Ces événements, auxquels il
les pratiques du mouvement déporté. Il convient d’ajouter les attentats visant les
s’adresse aux gouvernants et aux historiens Juifs de France, de la rue Copernic à la pro-
pour faire reconnaître le rôle de Vichy. fanation du cimetière de Carpentras, tous
fortement médiatisés, distinguent chacun
1. Union des étudiants juifs de France.
2. Organisation juive de défense. un peu plus la communauté juive et la ren-
3. Charles Baron cité dans Serge Klarsfeld, Le procès de voie, dans la violence ou l’outrance, aux
Cologne, Paris, FFDJF, 1980.
4. Selon la loi française, le titre de déporté politique n’en- persécutions dont elle fut victime durant la
traîne pas automatiquement le versement d’une pension. seconde guerre mondiale 5. Cet « enchaîne-
Celle-ci n’est en effet réservée qu’aux nationaux : un enfant
de nationalité française dont les parents, morts à Auschwitz,
ment diabolique » 6, bientôt renforcé par
sont déportés de France mais possèdent une nationalité
étrangère, ne touche pas de pension d’orphelin car les vic- 5. Georges Bensoussan relève à juste titre ce rôle de la
times directes, celles qui ouvrent le droit à réparation, ne peur : « Avec le retour identitaire et la construction de l’his-
sont pas françaises. Des accords internationaux autorisent toire de la Shoah, tout se passe, dans les esprits, comme si
toutefois des dérogations, dont l’application semble avoir nous n’allions plus vers la lumière (1789), mais vers le chaos
été pour le moins lacunaire. Parce que Français, ces enfants et la peur » (Auschwitz en héritage ?…, op. cit., p. 53).
ne peuvent bénéficier des pensions versées par la Répu- 6. Henry Rousso, Le syndrome de Vichy, op. cit., p. 155-
blique fédérale allemande. 196.

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L’invention du « devoir de mémoire »

les succès électoraux du Front national, lement, son principe même anime le mou-
alarme l’opinion qui trouve dans des vement déporté depuis 1945. Le procès
œuvres de fiction une puissance évocatrice Barbie en 1987 révèle au grand public la
jusque-là rare ; le formidable impact du té- notion de « devoir de mémoire », c’est-à-
léfilm Holocauste s’explique ainsi en dire la légitimité, plusieurs années après
France comme à l’étranger. À cet égard, les faits invoqués, d’en demander répa-
l’exemple d’Israël est significatif. Alors que ration et d’en tirer des leçons. La fonction
la série vient d’être diffusée, Yitzhak Arad, du procès Barbie s’apparente de ce point
le président du comité directeur de Yad de vue à celui du procès Eichmann en Is-
Vashem, constate qu’elle « ne provoquera raël. De plus, il sert de matrice aux procès
pas une révolution dans la conscience du ultérieurs conduits en France pour crimes
citoyen israélien, jeune ou adulte, sur le contre l’humanité. Tout d’abord, il s’agit
sujet de l’Holocauste. Mais elle parlera aux d’un procès dont la portée dépasse le
jeunes dans une langue que nous, par la lit- champ judiciaire pour s’inscrire résolu-
térature ou des films documentaires, ne ment dans le présent en devenant « un
sommes peut-être pas parvenus à leur procès pédagogique », comme le déclare
parler » 1. Qu’on le regrette ou pas, c’est en 1983 le Premier ministre Pierre Mauroy.
bien sur le terrain de l’émotion et non de la « Il faut que les Français n’oublient pas
raison que le grand public appréhende la cette histoire qui est la leur. Il faut que les
singularité de la Shoah 2. Les médias, et sin- jeunes générations sachent ce qui a été
gulièrement la télévision, contribuent alors alors vécu, pour être prêtes à toujours sau-
à sortir la Shoah de la marginalité sociale, vegarder la dignité de leur patrie et plus
historique et politique dans laquelle la pla- encore la dignité de l’homme 4. » Du
çaient le peu de rescapés susceptibles de la procès Barbie émergent aussi le visage et
porter physiquement dans la nation. La télé- la voix des rescapés, devenus des témoins,
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vision parvient à lui donner « une existence comme le soulignent tous les observateurs
sociale et politique », donc « une efficacité à l’heure du verdict. Cette reconnaissance
politique » 3, en s’appuyant sur des person- de la fonction sociale du « témoin » permet
nalités de premier plan capables d’incarner à beaucoup de ceux qui ont vécu dans un
l’événement, comme Serge Klarsfeld et relatif mutisme depuis 1945 d’en sortir,
Simone Veil. En outre, de Marek Halter à alors que le sens de leurs souffrances se
Alain Finkielkraut et Claude Lanzmann, la trouve contesté par les négationnistes et
Shoah nourrit le débat intellectuel et ac- qu’ils atteignent la fin de leur existence 5.
centue un peu plus sa présence dans l’es- La France dispose donc d’une expérience
pace culturel quotidien. Le poids des morts majeure et probablement sous-estimée
peut enfin renverser celui des vivants. dans le travail de mémoire, depuis le Mé-
morial du martyr juif inconnu inauguré en
1953 et la journée nationale de la dé-
 LE TEMPS DES TÉMOINS portation instituée en 1954 jusqu’à la créa-
tion en février 1982 de la Commission à
Formulé dans les années 1990, « le de- l’information historique pour la paix, au
voir de mémoire » répond à un processus, sein du ministère des Anciens Combattants
mettant en exergue la Shoah, commencé à et victimes de guerre 6.
la fin des années 1970 alors que, paradoxa-
4. Cité par Maurice Szafran, Simone Veil. Destin, Paris,
1. Cité dans Regards. Cahiers du Centre communautaire Flammarion, 1994, p. 264.
laïc juif, Bruxelles, novembre 1978, p. 10. 5. Annette Wieviorka, L’ère du témoin, op. cit., p. 174.
2. Henry Rousso, La hantise du passé, op. cit., p. 33-34. 6. Ce service, dont l’intitulé se modifia à plusieurs reprises
3. Pour reprendre des expressions employées par Pierre pour devenir jusqu’en 1999 Délégation à la mémoire et à
Bourdieu, Sur la télévision, Paris, Raisons d’agir éditions, l’information historique, doit son existence à Serge Barcel-
1996, p. 20 et 57. lini, professeur d’histoire et membre en 1981 du cabinet de

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VS69-83-94 Page 94 Mercredi, 26. octobre 2005 5:41 17

Olivier Lalieu

Nous sommes toujours et plus que en outre du mélange des genres impliqué
jamais dans « l’ère du témoin », pour re- par l’expression elle-même : d’un côté, le
prendre une expression d’Annette Wie- culte des morts qui est de l’ordre du sacré
viorka, avec toutes les limites que comporte et, de l’autre, les effets induits dans les do-
une représentation du passé construite maines historiques, judiciaires, financiers
autour de destins individuels, une repré- et politiques.
sentation qui ne se confond pas avec l’His- Alors qu’il est enfin reconnu, combien
toire. La période actuelle montre même le de ceux qui ont élaboré le « devoir de
« devoir de mémoire » consacré internatio- mémoire » sur le plan idéologique et l’ont
nalement sur le plan politique et culturel, défendu depuis 1945 vivent encore ? La va-
rassemblant des dizaines de chefs d’État et cuité reprochée par certains au « devoir de
de gouvernement lors de la conférence de mémoire » pourrait être liée à la disparition
Stockholm en janvier 2000. Toutefois, c’est physique d’hommes et de femmes dont la
un « devoir de mémoire » fondé sur la vie n’a été qu’une suite d’engagements et
Shoah. En effet, la conférence de Stoc- la déportation une étape autour de la-
kholm se rattache avant tout aux efforts quelle ils surent élaborer un discours poli-
conduits par les organisations juives améri- tique. Dans une période marquée par la fin
caines depuis une trentaine d’années, dans des idéologies dominantes, communiste et
le prolongement de l’aide aux Juifs sovié- gaulliste en France, il n’est pas sûr que les
tiques à l’affaire Waldheim. La polémique derniers survivants et les représentants de
autour du « devoir de mémoire » traduit la seconde génération soient à même de
donc non seulement son passage de la poursuivre sous cette forme ou de renou-
sphère des victimes au pouvoir politique et veler pareil effort doctrinal. L’enjeu présent
à la société dans son ensemble, mais aussi réside par conséquent dans notre capacité
son recentrage sur la Shoah. Elle se nourrit à concilier une nécessaire innovation intel-
© Presses de Sciences Po | Téléchargé le 30/05/2024 sur www.cairn.info (IP: 88.126.110.249)

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lectuelle et, en même temps, le respect
Jean Laurain, ministre de l’époque. Prenant conscience de la d’un héritage.
marginalité politique du monde ancien combattant, il sug-
gère de créer une nouvelle structure en ajoutant aux cé-
rémonies et aux nécropoles « ce qui est nouveau, intergéné- 
rationnel et pédagogique, ce qu’on appelle la mémoire.
C’est-à-dire qu’on passe du souvenir à la mémoire ». Le ser-
vice, dont l’importance ne cesse de croître, hormis entre
1986 et 1988, a « une ambition globale » : réunir les diffé- Doctorant à l’École des Hautes Études en sciences
rentes cultures émanant du mouvement combattant, ce
qu’elle ne parvient pas à faire avec la mémoire de la Shoah
sociales, Olivier Lalieu achève une thèse sur l’his-
qui se développe en dehors (entretien avec l’auteur, 18 avril toire du mouvement ancien déporté, sous la direc-
2000). tion d’Annette Wieviorka.

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