Malraux Antimemoires
Malraux Antimemoires
ANTIMÉMOIRES
*
G LLIMARD
'~
«Et puis, le fond de tout, c'est qu'il n'y a pas de grandes
personnes ... »
Il est mort aux Glières.
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mais elles ne me retiennent qu'à demi. ll reste que l'analyse
de l'individu, outre l'action qu'elle exerce sur nous lorsqu'elle
est celle d'un grand artiste, nourrit un e action de l' e prit
qui m'intéressait fort au temps de cette conver sation avec
Valéry : réduire au minimum sa part de comédi e. Il s'agit
alors de la conquête de chacun sur un monde romanesque
dans lequel il bai gne et qui ne lui appartient pas en propre;
dont la mise en question le rend furieux, et sur laquelle repose
la partie du théâtre comique où des personnages de Labiche
succèdent à des personnages de Molière et à l'orateur indigné
de Victor Hugo qui vient intrépidement dire son fait au
roi - personnage qui aura joué un rôle si constant et si
vain dans la politique des nations méditerranéennes. Mais
lutter contre la comédie semble lutter contre d es faiblesses,
alors que l'obsession de la sincérité semble poursuivre un
secret.
L'individu a pris dans les Mémoires la place que l'on sait,
lorsqu'ils sont devenus des Confessions . Celles de saint
Augustin ne sont nullement d es confessions, et s'achèvent en
traité de métaphysique. ul n e songerait à nommer confes-
sions les Mémoires de Saint-Simon : quand il parle de lui,
c'est pour être admiré. On avait cherché l'Homme dans les
grandes actions des grands hommes, on le chercha dans les
secrètes actions des individus. ( D'autant plus que les grandes
actions furent souvent violentes, et que les faits divers ont
banalisé la violence.) Les mémoires du xxe siècle sont de
deux natures. D'une part, le témoignage sur des événements:
c'est parfois, dans les M émoires de Guerre du général de
Gaulle, dans Les Sept Piliers de la Sagesse, le r écit de l'exécu-
tion d'un grand dessein. D'autre part, l'introspection dont
Gide est le dernier représentant illustre, conçue comme
étude de l'homme. Mais Ulysse et A la recherche du temps
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que la vérité d'un homme, c'e t d'abord ce qu'il cache. On l'objet d'une recherche et non d'une révélation- car tout
m'a prêté la phrase d'un de mes personnages : « L'homme est prophète qui révèle Dieu, révèle un Homme du même
ce qu'il fait!» Certes, il n'est pas que cela; et le personnage coup - l a tentation devient grande, de l'épui er : l'homme
répondait à un autre, qui venait de dire : «Qu'est-ce qu'un deviendra d'autant mieux connu que les Mémoires ou le
homme? Un misérable petit tas de secrets ... >> Le cancan Journal deviendront plus gros. Mais l'homme n'atteint pas
donne, à bon marché, le relief que l'on attend de l'irration- le fond de l'homme; il ne trouve pas son image dans l'éten-
nel; et, la psychologie de l'inconscient aidant, on a complai- due des connaissances qu'il acquiert, il trouve une image
samment confondu ce que l'homme cache, et qui n'est de lui-même dans les questions qu'il pose. L'homme que
souvent que pitoyable, avec ce qu'il ignore en lui. Mais Join- l'on trouvera ici, c'est celui qui s'accorde aux questions que
ville ne prétendait pas tout savoir de Saint Louis, ni d'ail- la mort pose à la signification du monde.
leurs de lui-même. Bossuet savait beaucoup du Grand Condé, Cette signification ne m'interroge nulle part de façon plus
qu'il avait peut-être confessé; mais, parlant devant la mort, pressante que devant une Égypte ou une Inde transformées,
il attachait peu d'importance à ce qu'on appelait alors des opposées aux villes détruites. J'ai vu les villes allemandes
faiblesses. Comme Gorki parlant de Tolstoï. couvertes de drapeaux blancs (les draps pendus aux fenêtres)
Gorki éprouvait, dans sa jeunesse, le besoin de suivre des ou entièrement pilonnées; Le Caire, passé de 200 000 habitants
gens en secret, pour en faire des personnages (Balzac aussi). à 4 millions, avec ses mosquées, sa citadelle, sa ville d es morts
Il avait suivi ainsi Tolstoï, dans la forêt d' Iasnaïa Poliana. et ses Pyramides au loin, et uremberg à tel point détruite
«Le Vieux s'arrête à une clairière devant une roche lisse, qu'on n'en retrouvait pas la grand-place. La guerre interroge
sur laquelle se trouvait un lézard, qui le regardait. « Ton avec bêtise, la paix, avec mystère. Et il est possible que dans
cœur bat, dit Tolstoï. Il y a un beau soleil. Tu es heureux ... »; le domaine du destin, l'homme vaille plus p ar l'approfondis-
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et après un silence, gravement : « ... Moi, pas ... >> sement de ses questions que par ses réponses.
Nous venions d'abattre un petit arbre; ce curieux usage 1 Dans la création romanesque, la guerre, les musées vrais
suivait les déjeuners chez Gorki. Il se détachait, coiffé de ou imaginaires, la culture, l'histoire peut- être, j'ai retrouvé
son petit calot tartare, sur le vaste fond de la mer oire. Et une énigme fondamentale, au h asard de la mémoire qui,
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il continuait d'évoquer le vieux" génie de la terre russe" dans - hasard ou non - ne r essuscite p as une vie dans son dérou-
sa forêt, devant les b êtes qui l'écoutaient, comme un Orphée lement. Éclairées par un invisible soleil, des nébuleuses appa-
octogénaire.
raissent et semblent préparer une constellation inconnue.
La " sincérité " n ' a pas été toujours son propre objet. Quelques-unes appartiennent à l'imaginaire, beaucoup, au
Par chacune des grandes religions, l'Homme avait été donné)· souvenir d'un passé surgi par éclairs, ou que je dois patiem-
les Mémoires prolifèrent quand la confession s'éloigne. ment retrouver : les moments les lus profonds de ma vie
Chateaubriand dialogue avec la mort, avec Dieu peut- être; ne m'habitent pas, ils m'obsèdent et me fuient tour à tour.
avec le Christ, certainement pas. Que l'Homme devienne Peu importe. En face de l'inconnu, certains de nos rêves
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n'ont pas moins de signification que nos souvenirs. Je les combats de Dannemarie quelques jours après la mort
r eprends donc ici telles scènes autrefois transformées en de ma seconde femme dans une clinique de l'avenue Al ace-
fiction. Souvent liées au souvenir par des liens enchevêtrés, il Lorraine à Brive. Ma troisième femme habitait rue Alsace-
advient qu'elles le soient, de façon plus troublante, à l'ave- Lorraine à Toulouse. J'en passe. Il y a beaucoup de rues
nir. Celle qui suit est transposée des Noyers de l'Altenburg, de ce nom en France.
d ébut d'un roman dont la Gestapo a détruit trop de pages On ne m'a pas attendu pour savoir que Victor Hugo avait
pour que je les récrive. Il s'appelait La Lutte apec l'Ange, et écrit Marion D elorme avant de rencontrer Juliette Drouet.
qu' entreprends-je d'autre? Ce suicide est celui de mon père, Sans doute ce qui avait fait écrire Marion à Victor Hugo le
ce grand-père est le mien, transfiguré sans doute par le rendait plus sensible à la vie de Juliette Drouet, que ne l'eût
folkl ore familial. C'était un armateur dont j'ai pri des été un entreteneur d'actrice . Mais tant de créations prémoni-
traits plus ressemblants pour le grand-père du héros de La toires s'expliquent-elles parce que chez les" rêveurs diurnes",
Voie royale- et d'abord, sa mort de vieux Viking. Bien le virus du r êve suscite aussi l'action, comme l'affirme
qu'il fût plus fier de on brevet de maître-tonnelier que de sa T. E. Lawrence? Et lorsqu'il n'y a pas d'action, mais
flotte, déjà presque to ute perdue en mer, il tenait à maintenir seulement ces vers prophétiques que Claudel recueillait avec
l es rites de sa j eunesse, et 'était ouvert le crân e d'un coup angoisse, et par lesquel Baudelaire et Verlaine annoncent
de hache à deux tran chants, en achevant symboliquement, leur désastre? " Mon âme vers d'affreux n aufra ges appa-
selon la tradition, la figure de proue de son dernier bateau. reille .. . "
Ce Flamand de Dunkerque est devenu Alsacien parce que la C'est la brigade Alsace-Lorraine qui a repris Sainte-Odile,
première attaque allemande par les gaz eut li eu sur la Vistule, et le colonel Berger qui est allé récupérer, dans les caves du
et qu'elle m'imposait un personnage qui servît en 1914 dans Haut-Kœnigsburg, le retable de Grünewald ... Le bateau où
l'armée allemand e. Ces h angars où les clowns passent entre j'écris ceci s'appelle Le Cambodgej la douleur dentaire du
les troncs des grands sapins, ce sont les hangars où séchaient p ersonnage du T emps du Mépris pendant son évasion res-
les voiles; la forêt a pris la place de la mer. J e ne connaissais semble à celle que j'ai due à des souliers trop petits quand
rien de l'Alsace. J 'avais été cinq ou six semaine hussard je me suis évadé, sept ans plus tard.:.} 'ai b eaucoup écrit sur
à Strasbourg, dans les casernes j aunes de lapoléon III, et Ja tort ure, alors u' on n e s'en occupait gu ère; et j e suis passé
mes for êts sont nées du vague souvenir de celle de Sainte- bien près d'elle. Hemingway, à travers la courbe qui va du
Odile ou du Haut-Kœnigsburg; les p ersonnages s'appellent jeune homme amoureux de la femme plus âgée, puis de la
Ber er parce que ce nom e t, selon sa prononciation, fran- femme plus jeune, pour s'achever avec le colonel de soixante
çais ou germanique. Mais il est devenu le mien deux ans ans amant d'une jeune fille- à travers combien d'impuis-
durant : des amis s'en étant servis dans_la Résistance vour sances et de suicides- n'a cessé de préfigurer son destin.
me désigner, il me resta . Et j 'ai été appelé par le; Alsa- Et Chamfort? Et Maupassant? Et Balzac? ietzsche écrivit la
ciens à commander la brigade Alsace-Lorraine, et j 'ai livré dernière ligne du Gai SaPoi r: " Ici commence la tragédie " ,
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quelques mois avant de rencontrer Lou Salomé - et Zara-
thoustra.
Ce qui m'intéresse dans un homme quelconque, c'est la
condition humaine; dans un grand homme, ce sont les moyens
et la nature de sa grandeur; dans un saint, le caractère de sa
sainteté. Et quelques traits, qui expriment moins un carac-
tère individuel, qu'une relation particulière avec le monde.
Les gnostiques croyaient que les anges posaient à chaque
mort la question: "D'où viens-tu? "Ce qu'on trouvera ici,
c'est ce qui a survécu. Parfois, je l'ai dit, à condition
d'aller le chercher. Les dieux ne se reposent pas de la tra-
gédie que par le comique; le lien entre L' lliade et L'Odyssée,
entre Macbeth et Le Songe d'une nuit d'été, est celui du tra-
gique et d'un domaine féerique et légendaire. Notre esprit
invente ses chats bottés et ses cochers qui se changent en
citrouilles à l'aurore, parce que ni le religieux ni l'athée ne
se satisfont complètement de l'apparence. J'appelle ce livre
Antimémoires, parce qu'il répond à une question que les
Mémoires ne posent pas, et ne répond pas à celles qu'ils
posent; et aussi parce qu'on y trouve, souvent liée au tra-
gique, une présence irréfutable et glissante comme celle du
chat qui passe dans l'ombre : celle du farfelu dont j'ai
sans le savoir ressuscité le nom .
Jung, le psychanalyste, est en mission chez les Indiens du
ouveau-Mexique. Ils lui demandent quel est l'animal de
son clan : il leur répond que la Suisse n'a ni clans ni totems.
La palabre finie, les Indiens quittent la salle par une échelle
qu'ils descendent comme nous descendons les escaliers : le
dos à l'échelle. Jung descend, comme nous, face à l'échelle.
Au bas, le chef indien désigne en silence l'ours de Berne
brodé sur la vareuse de son visiteur: l'ours est le seul animal
qui descende face au tronc et à l'échelle ...
feuille libre, p osée sur la table de chevet où se trouvait la
strychnine; mais le texte avait été d'abord : « Ma volonté
formelle est de n'êtr e pas enterré religieuseme nt. » Il a barré
la négation après coup, de sur charges nombreuses ... Sans
doute n' av ait-il plus la force de déchirer le papier et d'écrire
à nouveau.
- La crainte?
- Ou la fin de la r évolte : l'humilité.
-Et d'ailleurs, que savoir j amais? Pour l' essent iel,
l'homme est ce qu'il cach e ...
Walter haussa les épaules et rapproch a ses mains, comme
les enfants pour faire un pâté de sable :
- Un misérable petit tas de secrets ...
- L'homme est ce qu'il fait! r épondit m on père.
Par t empérament , ce qu'il app elait la p sych ologie-au-secret,
comme il eût dit le v ol-à-la-tire, l'irritait . A supposer que le
suicide de mon grand-p ère eût une " cause ", cette cause,
fût- elle le plus b an al ou le plus triste secret, était m oins signi-
ficative que le poison et le r evolver - que la r ésolution par
quoi il avait choisi la m ort, une m ort qui r essemblait à sa vie.
-Dans l'ombre du secret , r eprit-il d' un t on plus modéré,
les homm es sont un p eu trop facilement égaux.
-Oui, vou s êtes ce qu'on appelle, je crois, un hom me
d'action ...
-Ce n'est pas l'act ion qui m'a fait comprendre que, p our
l' essentiel, comme vous dites, l'homme est a u- delà de ses
secrets .
D epuis la chambre fun èbre il revoyait le lit, bouleversé
par les hommes de l'hôpital qui venaient d'emporter le corps,
et craintiveme nt retapé par Jeanne, avec son creux sem-
blable à celui des dormeurs; l' électri cité brûlait encore,
comme si p ersonne - ni lui-m ême - n'eût osé cha sser la
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fine sur les feuilles, semblable au bruit du papier brQlé qui
se défroisse, venait du dehors; la grosse goutte continuai t à
se former, à sonner en tombant dans une flaque, régulière-
ment. La voix de Walter devint plus retranché e encore :
-Le plus grand mystère n'est pas que nous soyons jetés
au hasard entre la profusion de la matière et celle des astres;
c'est que, dans cette prison, nous tirions de nous-mêm es des
images assez puissantes pour nier notre néant. Et pas seule-
ment des images ... Des ... enfin, vous voyez ...
Par quelque lucarne, le parfum de champign ons des arbres
ruisselant s dans la nuit encore chaude entrait avec le crisse-
ment du silence forestier, se mêlait à la poussiéreu se odeur
de reliures de la bibliothèq ue noyée d'obscurit é. Dans l'esprit
de mon père se mêlaient le chant de Nietzsche au-dessus du
fracas des roues, le vieillard de Reichbach attendant la mort
dans sa chambre aux rideaux tirés, le repas funèbre - le
battemen t métallique des poignées du cercueil porté à dos
d'hommes ...
Ce privilège dont parlait Walter, qu'il était plus puissant
contre le ciel que contre la douleur! et peut-être eût-il eu
raison d'un visage d'homme mort, si ce visage n'eût été un
visage aimé ... Pour Walter, l'homme n'était que le "misé-
rable tas de secrets" fait pour nourrir ces œuvres qui entou-
raient jusqu'aux profondeu rs de l'ombre sa face immobile;
pour mon père, tout le ciel étoilé était emprisonn é dans le
sentiment qui avait fait dire à un être déjà tout habité par
le désir de mort, à la fin d'une vie souvent douloureu se :
« Si je devais choisir une autre vie, je choisirais la mienne ... »
Walter tapotait des doigts le livre sur quoi ses mains
étaient posées. Mon père revoyait le visage où le suicide
n'était marqué que par une poignante sérénité, par l'efface-
ment des rides, par l'angoissa nte jeunesse de la mort ... Et il
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1934/1950/1965
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celles des ruines abandonnées sous la grande forêt, au pied qu'il était résolu à se servir de tout pour relever la France :
desquelles brillaient sans fin de petites lumières, avec des aucune grève n'eut lieu depuis la Libération ju qu'à on
passages d'animaux sacrés à travers le brouillard - et tou- départ. Eux, le ménageaient en comptant sur le temps et le
jours, dans l'encadrement d'une porte basse : des brahmes marché noir, qui usent la gloire. Ils avaient voulu armer,
au torse ruisselant sous leurs guirlandes de frangipaniers, le "contre l'ennemi de l'intérieur", les milices patriotiques, que
sang, le linga, la brume et l'ombre. En bas, le Gange sous les leurs adversaires appelaient, par bienveillante abréviation,
nuages de la mousson, avec ses bilchers distraitement inextin- les mil-pat : les mille-pattes. Le général voulait l'amalgame
guibles dans le brouillard; et un ascète qui dansait et se tor- de toutes les unités combattantes avec l'armée régulière,
dait de rire, en criant «Bravo! » à l'illusion du monde. contre la Wehrmacht: armée ou police, là défense de la nation
n'appartenait qu'à l'État. Il s'était seul opposé à l'arme-
J'en étais là lorsque, à la fin de 1958, le général de Gaulle, ment des milices, et les milices n'avaient pas été armées.
encore président du Conseil, décida de rétablir avec plusieurs Les communistes entendaient lui opposer au plus tôt l'unité
pays d'Asie, dont l'Inde, des relations qui depuis vingt ans de la Résistance intérieure. Et nous sentions tous que l'enjeu
n'avaient cessé de s'affaiblir. appartenait à un domaine plus obscur et plus profond que le
Les sentiments qui me lient au général de Gaulle étaient domaine politique.
déjà anciens, bien que le récit traditionnel de notre première Le Mouvement de Libération Nationale m'avait appelé à
rencontre soit inventé : le général n'a certainement pas dit son comité directeur. En janvier 1945, j'assistai donc à son
de moi, en Alsace, la phrase que apoléon prononça sur Congrès. Les chefs des organisation , les principaux combat-
Gœthe, car, en Alsace, le colonel Berger n'a jamais été pré- tants, étaient anticapitalistes par indifférence à l'argent,
senté au général de Gaulle. Il m'a reçu pour la première fois baine de Vichy, et dédain du personnel de la Ille République.
au ministère de la Guerre, après mon discours au Congrès du Le dialogue entre Camus et Herriot était significatif: «Nous
Mouvement de Libération ationale. voulons, avait écrit Combat, alors dirigé par Pascal Pia, des
En 1944, les communistes étaient résolus à mettre la main chefs dont nou puissions ne plus sourire. » Les éditoriaux
sur l'ensemble des organisations de Résistance. Ce Mouve- de Combat n'étant pas signés, Camus avait répondu, à la
ment rassemblait celles qu'ils ne contrôlaient pas. L'opé- première attaque : cc Ce journal est rédigé par une équipe
ration prévue était simple. Au moins un tiers des membres que chacun de ses éditoriaux engage; cela dit, cet article est
de son comité directeur appartenaient secrètement au Parti. de moi>>; sur quoi, Herriot avait intitulé un article cc Réponse
Ils réclamaient l'unité de la Résistance par la fusion avec le à l'homme d'équipe» et nous avions pensé que la France sou-
Front ational, dirigé, à une forte majorité, par des commu- haitait être représentée par des hommes qui ne lui fissent
nistes. Ainsi le comité directeur de la Résistance unifiée pas hausser les épaules. Que de gens eussent vu avec joie
tomberait-il entre leurs mains . Ce qui commençait à deve - le général de Gaulle remplacé par quelque Herriot! Pas les
nir nécessaire. Le général de Gau1le les ménageait parce Résistants. Malgré Vichy, les réactionnaires n'avaient manqué
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ni dans les camps de concentra tion ni dans les cercueils; livres. Sachez bien qu'à l'échelon national les mouveme nts
mais toute la Résistanc e organisée se réclamait de la gauche. de Résistance sont entièreme nt noyautés par le parti commu-
L'hostilité au communis me, de la part d'adversai res du niste... (il posa sa main sur mon épaule, me regarda et
capitalism e, était d'abord une hostilité au stalini sme . Ils s'arrêta) - auquel j'appartie ns depuis dix-sept ans. »
préféraien t de beaucoup un capitalism e plus ou moins socia- Il reprit sa marche. Je me souviens de la pluie tranquille
lisé, à une police d'État devenue le quatrième pouvoir, voire, sur les toits d'ardoise, et de cette main sur mon épaule ...
à l'occasion , le premier. C'était aussi l'hostilité à une impos- Et aussi de la grande salle de la Mutualité où nous avions
ture efficace dans des pays fermés, mais vaine en Europe prononcé tant de di cour , au temps du Comité mondial
occidental e : la Résistance communis te de 1939, l'appel antifascist e, et où j'allais m'adresse r, cette fois, aux combat-
communis te de 1940, la trêve de Paris conclue par les gaul- tants de la Résistance ; mai déjà, le jeu politique avait
listes pour sauver les Allemands , les soixante-q uinze mille repris. Cette femme avait délivré son mari, mitraillett e en
fusillés alors qu'on en compta vingt-cinq mille en tout etc ... main, ce garçon avait fait partie du groupe franc qui avait
La soumissio n du parti communis te au pacte germano-
attaqué un fourgon de la Gestapo devant le Palais de Jus-
soviétique n'était pas oubliée, et beaucoup pensaient qu'il tice; cet autre s'était évadé deux fois, non pas comme moi,
se soumettra it plus aisément encore, le cas échéant, à l'armée mais de cellule. Et il semblait que ces délégation s de la nuit,
rouge. Les membres d es partis politiques étaient peu nom- l'aube venue, ne fussent plus que les mandatair es d'un songe .. .
breux en France, en 1939; la plupart des Résistants n'appar- Bien que la plupart des membres du Congrès fussent des
tenaient à aucun. C'étaient, en majorité, des patriotes survivants , leurs actions d'éclat ne les délivraien t pas du
libéraux, et c'est pourquoi la Résistance ne trouva pas, sentiment d'infériori té du Girondin devant le Montagna rd,
politiquem ent, sa propre forme. Aux yeux de ces hommes, du lib éral devant l'extrémi te, du menchevik d evant qui-
le stalinisme signifiait le contraire de tout ce pour quoi ils conque se proclame bolchevik . Alors que les communis ants
avaient combattu. Les orateurs auxquels j'allais m'opposer retrouvaie nt leur foulée en s'agrégean t à un parti qui commen-
au Congrès niaient presque tous leur appartena nce au Parti, çait à parhr de de Gaulle comme de Kerenski, les non-
où on les retrouva l'année suivante. Six mois plus tôt, j'avais communis tes tâtonnaie nt, parce qu'ils ne comprena ient pas
déjeuné clandestin ement en province, chez un bistrot qu'en ces mois, un mouveme nt né de la Résistance , s'il
complice, avec quatre délégués non communis tes dont les refusait d'être communis te, devait être gaulliste : parce que
Mouveme nts allaient bientôt former les Forces Françai es seul le général voulait réellemen t opposer à l'État commu-
de l'Intérieur . Le travail fixé- sans obstacle s- nous avions niste un État, et une France indépenda nte. Ils ne le connais-
discuté de l'autonom ie future de la Résistance , puis nous nous saient gu ère; il n'avait rien fait pour les séduire ni même
étions quittés. Je marchais à côté du délégué de Paris, dans pour les connaître, possédait plus de prestige que de popu-
la pluie d'une Rue de la Gare provincial e. Nous avions un peu larité, et les croyait peut-être déjà entre les mains des
combattu ensemble. li dit, sans me regarder : « J'ai lu vos communis tes. Mon discours 'adre sait à tous les résistants,
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.l
Je ne le découvrais pas, j e découvrais ce par quoi il ne
ressemblait pas à ses photo . La vraie bouche était un peu
plus p etite, la moustache un peu plus noire. Et le cinéma,
bien qu'il transmette maintes expressions, n'a transmis
qu' une seule fois son regard dense et lourd : beaucoup plus
tard, lorsqu e, dans un entretien avec Michel Droit, il r egarde
l'appareil de prise de vues, et semble alors r egarder cha cun
d es spectateurs .
- D 'abord, le passé, me dit-il.
Surprenante introduction.
-C'est assez simple, r épondis-je. Je me suis engagé dans
un combat pour, disons, la justice sociale. Peut-être, plus
exactement : pour donner aux hommes leur chance ... J 'ai
été président du Comité mondial antifasciste avec Romain
Rolland, et je suis allé avec Gide porter à Hitler- qui ne
nous a pas reçus - la protestation contre le procès de
Dimitrov et des autres soi-disant incendiaires du R eich stag.
Puis il y a eu la guerre d 'Espagne, et je suis allé me battre
en Espagne. Pas dans les Brigades internationales, qui
n'existaient pas encor e, et auxquelles nous avons donné
le temps d'exister : le parti communiste r éflé chissait ...
Puis, il y a eu la guerre, la vraie. Enfin est arrivée la
défaite, et comme beaucoup d ' autres, j'ai épousé la France.
Quand je suis revenu à Paris, Albert Camus m'a demandé :
D evrons-nous donc choisir un jour entre la Russie et l'Amé-
rique? Pour moi, ce n 'est pas entre la Russie et l'Amérique,
c'est entre la Russie et la France. Lorsqu'une France faible
se trouve en face d'une puissante Russie, je ne crois plus
un mot de ce que je croyais lorsqu'une France puissante se
trouvait en face d'une faible Union Soviétique. Une Russie
faible veut des fronts populaires, une Russie forte veut des
d émocraties populaires.
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«Staline a dit devant moi : Au d ébut de la Révolution, -Qu'entendez-vous par : le fait révolutionnaire?
n ous nous attendions à être sauvés par la Révolution euro- - La forme provisoire prise par la revendication de la
péenne, et maintenant la Révolution européenne attend justice : ce qui va des j acqueries aux révolutions. Pour notre
l'armée rouge ... J e ne crois pas à une révolution française siècle, il s'agit de justice sociale, ce qui tient sans doute à
faite par l'armée rouge et maintenue par la Guépéou- et l 'affaiblissement des grandes religions; les Américains sont
pas davantage au retour à 1938. croyants, mais la civilisation américaine n'est pas une civi-
« Dans le domaine de l'histoire, le premier fait capital des lisation religieuse.
vingt dernières années, à mes yeux, c'es t le primat de la « Le Front National est paracommuniste, en attendant
nation. Différent de ce que fut le nationalisme : la particu- d'être communiste; mes camarades sont paratravaillistes, en
huité, non la supériorité. Marx, Victor Hugo, Michelet attendant un travaillisme qui n' existe pas, et dont ils ne
(Michelet qui avait écrit : "La France e tune p ersonne!" ) savent s'ils l'attendent d'eux-m êmes, du parti socialiste, ou
croyaient aux États-Unis d'Europe . Dans ce domaine, ce de vous.
n' est pas Marx qui n été prophète, c'est ietzsche, qui, lui, - Que veulent-ils faire?
avait écrit : " Le xxe siècle sera le siècle des guerres natio- - Comme en 1848, comme en 1871, jouer une pièce
nales". A Moscou, avez-vous entendu L'Internationale, mon héroïque qui s'appelle la Révolution . Toblement, pour les
général? vrais, qui ne sont pas sortis des pavés après l'arrivée de l'ar-
-On n'en· p arlait pas : elle avait mal tourné. mée. En parodiant .. . Clausewitz, je crois, je dirai que la poli-
- J 'étais là-b as quand l'hymne russe est devenu le chant tique leur semble continuer la guerre par d'autres moyens .
des cérémonies. Depuis quelques semaines, on lisait dans la Malheureusement, ce n'est pas vrai. La politique, pour moi
P ravda, pour la première fois, les mots : notre patrie sovié- (comme, me semble-t-il, pour vous, et m ême p our les commu-
tique. Chacun a compris. Et j'ai compris que tout se pa sait nistes) implique la cr' a ti on, puis l'action, d'un État. Sans
comme si le communisme était le moyen enfin découvert État, toute politique est au futur, et devient plus ou moins
par la Russie pour assurer dans le monde sa place et une éthique. Ce que les organisations de résistance ne
sa gloire : une orthodoxie ou un p anslavism e qui aurait semblent pas soupçonner. S'il ne s'agit plus de Révolution,
réussi ... de quoi s'agit-il? Pour les politiciens d'hier ou de demain,
Il me regard ait sans assentiment n} désaccord, avec d'entrer dans les partis, ou de form er un nouveau parti. La
attention. résistance communisante aboutit au parti communi te ou
-Parce que - même si l'on ne tenait pas compte de au faux nez communiste. L'autre ab outit où l'on voudra, car
L énine, de Trotski, de taline, ce qui serait difficile - le l es partis, je l'ai dit à M. P alewski, ont besoin de se désin-
communisme serait ce qui saisit le mieu..x , aujourd'hui, le fecter . Mais s'il y a eu les radicaux maquisards, il n 'y a pas
fait révolutionnaire, qu'a saisi en d'autres temps la Révolu- de maqui ards radicaux. U n parti a des objectifs. La Résis-
tion française ... tance en avait un : contribuer à libérer la France. Les résis-
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tants ont été, en gros, des patriotes libéraux. Le libéralisme sant. Le gouvernement parlementaire implique une règle du
n'est pas une réalité p olitique, c'est un sentiment, et un jeu, comme le montre bien le plus efficace de tous : le gou-
sentiment qui peut exister dans plusieurs p artis, mais qui ne vernement britannique. Les communistes se servent du jeu
peut en fonder un. Au Congrès du M. L. N ., j'ai découvert à leurs propres fins, mais ils ne le jouent pas. Et il suffit
que le drame actuel de la R ésistance e t là. qu'un partenaire ne suive p as les règles pour que le jeu change
<< Ses membres ne sont pas contre le communisme. En d~ nature. Si le parti socialiste, le parti radical, etc., sont des
tant que doctrine économique, 50 %d' entre eux le préfèrent. partis, alors les communistes sont autre chose .. .
Ils sont contre les communist es; peut-être, plus précisément, << De plus, la droite traditionnelle s'était liée à Vichy, si
contre ce qu'il y a de russe dans le communisme français. bien que nous allons voir une gauche orientée par la suren-
Ils ne croient p as que l'éner gie qu'ils admirent dans le P. C. chère communiste, sans droite reconnue. Et pourtant ce
russe, et les délations, les arguties, les exclusions - voire les n'est pas seulement la Résistance, c'est la France, qui ne
procès - qu'ils lui r eproch ent , form ent un tout. Le r êve croit pas au retour du parlementari~me de naguère. Parce
secr et d 'une bonne partie de la France, et de la plupart de qu'elle pressent la plus violente métamorphose que l'Occi-
ses intellectuels, c' est une guillotine sans guillotinés . Ce qui dent ait connue depuis la fin de l'Empire romain. Elle n 'a
les fascine dans le communisme, c'est l' énergie au service de pas envie de l'affronter sous la conduite de M. Herriot. E t
la justice sociale; ce qui les sépare des communistes, ce sont puis, la fin de la IJie République est liée à la défaite. Elle
les moyens de cette éner gie. Lib éralisme pas mort. Les ne s' était pourtant pas si m al défendue, pendant la guerre
membres des partis ét aient p eu nombreux en France, et ce d e 14...
que j' ai connu de la Libérat ion , en province et aux Actua- Il leva l'index, d'un geste qui signifiait : prenez garde !
lités, c'est l'atmosphère d'un F ront P opulaire triomphant. - Ce n' est pas la République qui a gagné la guerre de 14,
Mais le Front Populaire n' a fait ni sa révolut ion ni son parti c'est la France. A la déclaration de guerre, à la Marne, à
unique (et ses adversaires, pas davantage) . Ce que j'ai appelé, partir de Clemenceau, on a mis en veilleuse les rivalités.
au suj et de l'Espagne, l' <<illusion lyrique » ne m ène p as à les partis ...
une vraie formation politique. Il en va des radicaux comme -Clemenceau, n'est-ce pas la France r épublicaine?
des communistes, pour des raisons opposées : quand ils - J'ai r établi la République. Mais il faut qu'elle puisse
entrent dans un Front Populaire, c'est avec l'espoir de refaire la Fran ce. Le fait national est t rès différ ent des natio-
l' écra er. nalismes, je le r econnais . Les communistes le comprennent, à
- Croyez-vous? leur manière. C'est pour cela qu'ils ont tenu à leur histoire
L e t on était peut -être ironique. de milices. Ils sentent qu'un État qui n'assure plus la défense
-Je crois que non seulement le libéralisme, mais encore de la n ation est u n État condamné. Ni les deux empires
le jeu p arlementaire, sont condamnés dans tous les pays où français, ni l'empire allemand, ni l'empire russe, n'ont sur-
les partis auront pour partenaire un parti communiste puis- vécu à la défaite. La légit imité profonde de l'État est là .
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qu'il pensa, peut-être parce que Hoche aussi était mort
empoisonné :
<< Hoche est une belle figure. Où qu'on le mette, il se trouve
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-La manchette de Combat, dis-je, est encore: de la Résis- s'en réclamait. Cette utili ation, du côté communiste, a été
tance à la Révolution. mise au point avec beaucoup d'habileté par Willy Münzen-
-Quel est le tirage de Combat? berg- mort depuis. Mais depuis 1936, qu'ont fait ces intel-
«J'ai annoncé que seraient nationalisées, dans l'année, lectuels qui n'ont ce sé de se réclamer de l'action, dont
toutes les sources d'énergie et de crédit. Pas pour la gauche : Montesquieu ne se réclamait pas? Des pétitions.
pour la France. La droite n' e t pas pressée de soutenir - «Et puis il y a les philosophes professionnels. Pour ceux-là,
l'État, et la gauche l'est trop. Lénine ou Staline n'est qu'un disciple de Marx. Ils me font
<<Ce que M. Palewski m'a rapporté de votre conversation penser à un rabbin d'Ispahan qui me demandait jadis : " Vous
au sujet de la propagande m'a intére sé. Où en sont les qui êtes allé en Russie, est-ce vrai que les communistes aussi
intellectuels? Je ne veux pas dire : quant à la propagande, ont un livre?" Ceux-là cherchent la théorie derrière l'action.
mais ... dans l'ensemble. Une théorie d'une nature particulière: Marx, mais pas Riche-
- Il y a ceux que la Ré istance a menés au romantisme lieu. Pour eux, Richelieu n'avait pas de politique. J'ai dit à
historique, et cette époque devrait les combler. Ceux qu'elle M. Palewski qu'à l'heure actuelle, ils ne vous entendent pas.
a menés, ou qui se sont menés tout seuls, au romantisme Ils ont peu conscience de la contradiction dans laquelle ils
révolutionnaire, qui consi te à confondre l'action politique vivent, parce que l'action ne la met jamais à l' épreuve. Mais
avec le théâtre. Je ne parle pas de ceux qui sont prêts à se ils la ressentent confusément, comme on l'a vu au Congrès
battre pour créer des soviets : je ne parle pas des acteurs, du M. L. . Et puis, la vraie Résistance a perdu les deux
mais des spectateurs. Depuis le xvnr 6 siècle, il y a en France tiers des siens ...
une école des " âmes sensibles ". Dans laquelle les femmes de -Je sais, dit-il tristement, je ...
lettres jouent d'ailleurs un rôle assez constant. J'eus le sentiment qu'il allait ajouter :je sais aussi que vous
-Mais pas comme infirmières. y avez perdu les vôtres, mais sa phrase resta suspendue et il
-La littérature est pleine d'âmes sensibles dont les se leva.
prolétaires sont les bons sauvages. Mais il n'est pas facile -Qu'est-ce qui vous a frappé, en retrouvant Paris?
de comprendre comment Diderot a pu croire que Catherine II e mensonge.
ressemblait à la Liberté ... L'aide de camp avait entrouvert la porte, et le général
- Voltaire faisait des epigrammes sur la bataille de me reconduisait :
Rossbach ... Mais c'est dommage. -Je vous r emercie, me dit-il.
- La situation d~s intellectuels sérieux est difficile. La
politique française s'est volontiers réclamée des écrivains, de J'avais redescendu l'escalier monumental, confondu rêveu-
Voltaire à Victor Hugo. Ils ont joué un grand rôle dans sement les hui siers et les armures, et marchais dans la rue.
l'affaire Dreyfus. Ils ont cru retrouver ce rôle au temps du Par quoi m'avait-il surpris? Les Actualités m'avaient rendu
Front Populaire. Déjà celui-ci se servait d'eux plus qu'il ne familiers son aspect et même le rythme de sa parole, qui
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que l'éloignement semblait rendre inexplicable. Contact dO.
ressemble à celui de ses discours. Mais au cinéma, il parlait;
d'abord à ce qu'il imposait le sentiment d'une per annalité
je venais de rencontrer un homme qui interrogeait, et sa
totale - le sentiment opposé à celui qui fait dire : on ne
force prenait d'abord, pour moi, la forme de on silence.
juge pas un homme d'après une conversation. Il y avait
Il ne s'agissait pas d'un interrogatoire. Il aime la courtoisie
dans ce qu'il m'avait dit le poids que donne la responsabilité
de l'esprit. Il s'agissait d'une distance intérieure que je n'ai
historique à des affirmations très simples. (Celui de la réponse
rencontrée, plus tard, que chez Mao Tsé-toung. Il portait
de Staline à la question de Hearst, en 1933 : « Comment
encore l'uniforme. Mais l'éloignement des généraux de Lattre
pourrait e dérouler une guerre entre l'Allemagne et l'Union
et Leclerc ne leur appartenait pas, il appartenait à leurs
Soviétique, qui n' ont pas de frontière commune? - On en
étoiles. Je me demandais souvent, devant tel militaire : que
trouve. ») Malgré sa courtoisie, on semblait toujours lui
serait-il "dans le civil"? Tantôt de Lattre eO.t été ambassa-
rendre compte. Nous n'avions pas abordé la modernisation
deur, et quelquefois cardinal. Dans le civil, le général de
de l'enseignement, ni précisé le domaine dans lequel je lui
Gaulle eO.t été le général de Gaulle.
serais éventuellement utile. J'avais vu un officier général
Son silence était une interrogation. J'aurais pensé à Gide,
qui aimait les idées et les saluait imperceptiblement au
s'il n'y avait eu dans le silence de Gide une curiosité chinoise.
passage ; l'homme devant qui chacun était responsable
«Mon Général, avait-il demandé à Alger, de sa meilleure
parce qu'il était responsable du destin de la France; enfin un
voix d'inquisiteur déférent, voulez-vous me permettre une
personnage hanté, dont ce destin qu'il devait découvrir et
question : quand avez-vous décidé de désobéir?>> Le général
affirmer emplissait l'esprit. Chez un religieux : la per onne,
avait répondu par un geste vague, et vraisemblablement
le sacerdoce, la transcendance. La transcendance telle que
pensé à la célèbre phrase anglaise relative à l'amiral Jellicoe:
l'avaient conçue les fondateurs d'Ordres combattants. Avant
« Il a toutes les qualités de elson, sauf celle de désobéir. >>
de traverser, je levai distraitement les yeux : rue· aint-
Gide m'avait parlé de la << noblesse cérémonieuse » de son
accueil; à un déjeuner, il est vrai. Je ne gardais pas le souve- Dominique.
Je tentais de tirer au clair une impression complexe :
nir d'une cérémonie, mais de cette distance singulière en ce
il était égal à son mythe, mais par quoi? Valéry l'était parce
qu'elle n'apparaissait pas seulement entre son interlocuteur
qu'il parlait avec autant de rigueur et de pénétration que
et lui, mais encore entre ce qu'il disait et ce qu'il était. J'avais
Monsieur Teste- argot et fantaisie en plus. Einstein était
déjà rencontré cette présence intense, que les paroles
digne d'Einstein par une simplicité de franci cain ébouriffé
n'expriment pas. i chez des militaires, ni chez des poli-
que ne connaissent d'ailleurs pa le franci cains . Les grands
tiques, ni chez des artistes : chez des grands esprits religieux,
peintres ne se re semblent que lorsqu'ils parlent de peinture.
dont les paroles affablement banales semblent san relation
Le seul personnage que le général de Gaulle appelât alor
avec leur vie intérieure. C'est pourquoi j'avais pensé aux
dans ma mémoire, non par re emblance mais par opposition,
mystiques lorsqu'il avait parlé de Révolution.
à la façon dont Ingres appelle Delacroix, c'était Trotski.
Il établissait avec son interlocuteur un contact très fort 1
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134
en chantant La Marseillaise; les paras l'avaient accompagné
en la chantant aussi, et la foule sur la place l'avait reprise
en chœur, sans qu'on sût si elle la chantait pour l'adjoint,
pour les paras, ou pour les deux ...
Le 1er juin, l'envoyé des Comités de Salut Public, qui s'at-
tendait à trouver Paris en état de siège, découvrait, ahuri,
des joueurs de p~tanque sur l' esplanade des Invalides. Un
des plus célèbres reporters américains m'avait assuré que le
général Massu s'était fait t orturer pour avoir le droit d'or-
donner la torture. On retenait pourtant, de ce tohu-bohu,
qu'un mouvement contradictoi re et résolu disposait d'avions
et de combattant s, contre un gouverneme nt sans armée ni
p olice. Salan, délégué de Pflimlin, avait crié : « Vive de
Gaulle! '' et l'on n'attendait plus du général qu'il arrêtât les
parachutiste s, mais qu'il prévînt la guerre civile- qui allait
commencer, comme celle d'Espagne, comme la Révolution
d' Octobre, avec l es cinémas ouverts et les b adauds en pro-
menade.
Il me convoqua, deux jours après mon retour, à l'h ôtel
La pérouse.
152 153
esprit. Penser qu'Alexandre, César, Frédéric II, apoléon,
ne furent que des trognes à épée (expres ion d'Anatole
France) est au moins léger. Grâce à Courteline, et malgré
la bataille de Verdun, l'armée, ju qu'au milieu de ce siècle,
a voulu dire ]a caserne. Le breveté cultivé, le professeur à
l'École de Guerre, est beaucoup plus familier à l'Allemagne,
par les traditions de Frédéric et du Grand État-Major prus-
sien, ou à l'Angleterre par ses généraux violonistes et gou-
verneurs de Jérusalem, comme Storrs. De l'instrument
complexe qu'était l'armée, le Français ne retenait guère que
la discipline. Or, celle-ci ne va pas de soi: Bonaparte à l'ar-
mée d'Italie, Pétain à Verdun, durent d'abord la rétablir.
Et si, en Russie et en Chine, la vocation militaire a vite
repris la forme de la vocation nationale, ni la Légion Étran-
gère ni les régiments mercenaires de notre siècle, ne sont des
unités nationales.
Je crois que l'esprit militaire agissait sur lui d'une façon
profonde et limitée : parce que l'armée, lorsq u'il y entra, était
promise au combat - et parce que cet esprit lui semblait
suggérer des méthodes de go uvernement supérieures aux
méthodes civiles. Organiser l'action est la première tâche de
l'homme d'État, comme d'Alexandre ou de César.
Les méthodes les plus efficaces, dans ce domaine, ont été
celles de l'armée et de l'Église, reprises par les partis totali-
taires, et même, à un moindre d egré, par les grandes sociétés
capitali tes et communiste . Mais apoléon n'a pas fait
gouverner la France par ses maréchaux, il a créé la plus forte
administration civile que la France ait connue. Le général
de Gaulle, en 1958 comme en 1944, voulait créer l'appareil
qui servît la France dans la paix, comme une armée moderne
l'eût servie dans la guerre.
Sa pensée avait hérité, de sa formation militaire, d'autres
154
celle qu'exige l'industrie de guerre, fait partie dela prépara-
tion; pour lui, la parole est le moyen d'exprimer les ordres
-un moyen d'action. Le général de Gaulle ordonnait l'ac-
tion selon un " grand dessein " variable, puisqu'il était
limité par le possible, variable lui aussi. Il entendait l'accom-
plir par tous les moyens dont il disposait. Il était conscient
de l'action que pouvait exercer, en France et à l'étranger,
son personnage symbolique; mais il se souciait fort d'avoir
raison, de dire aux Français ce qu'il fallait faire pour la
France. Ses discours, ses conférences de presse, n'avaient
rien de charismatique. Sa force était- est toujours- dans
l'autorité, non dans la contagion.« ous et l'ennemi», pense
le chef militaire : «Nous et le destin du monde », pense le
chef hi torique. Au second, le général de Gaulle devait son
esprit; au premier, la plupart de ses méthodes. Sans doute
eût-il volontiers repris à son compte le fameux « De quoi
s'agit-il? >> du maréchal Foch. J'avais été surpris, au Con eil
des ministres, à celui du R. P. F. et dans les audiences, de
l'entendre résumer les idées qui venaient de lui être exposées.
Je m'aperçus vite qu'illcs filtrait. Il emblait énumérer les
têtes de chapitres de l'exposé, alor qu'il énumérait les syn-
thèses qu'il en avait acceptées, et donnait ses instructions
en fonction du dessin ainsi modifié. La délibération était
réservée aux questions capitales. Le dialogue traditionnel,
dans les affaires de l'État, lui était étranger. Il écoutait
son interlocuteur sans l'interrompre. Le cas échéant, il
demandait ensuite des éclaircissements et, s'il y avait
lieu, donnait ses instructions. Avec quelques-uns, l'exposé
écouté, il disait, du ton de la confiance mais non de la confi-
dence: cc Eh bien! Je vais vous dire ce que j'en pense.>> Il
s'agissait d'une question grave, ou d'un chef d'État. Que
l'interlocuteur se débrouillât à Washington, à Londres ou
156
Napoléon. La Con titution, au contraire, fut l'objet de
nombreux Conseils, repris souvent la nuit. << Ça vous amuse?
me demanda un jour le général en sortant. -Oui, assez ... ll
Je ne pensais pas que le xx 6 siècle, ni la France, vissent
naître une Constitution entourée d'un respect romain, comme
celle des États-Unis; et je pensais qu'une Constitution qui
faisait du référendum un moyen de gouvernement, serait
faite pour le peuple, et non le peuple pour la Consti-
tution. Les délibérations relatives aux articles " sociaux"
commençaient par un dialogue, vite tendu, entre Guy Mollet
et Antoine Pinay. Tout cela passerait, comme la séance
nocturne de la Chambre semblable à son horloge arrêtée,
comme le surgissement des ministres dans l'instantané
bleuâtre de la foudre . Mais je suivais avec attention le jeu
de ces forces antagonistes, si diΎrent de celui des enivre-
ments révolutionnaires; et la façon dont le général de Gaulle
les conjuguait. C'était cela, qui" m'amusait". Et qui l'amu-
sait aussi, peut-être- en marge de l'acharnement qu'il met-
tait à construire, avec ces bouts de boi , le socle sur lequel
il espérait replacer la France. De ma place au Conseil, on
voyait la roseraie pleine de roses de juin semblables à celles
de la défaite. (En 1945, je n'y avais vu que la pluie et la
neige.) Le 4 septembre, place de la République, il exposa
la nouvelle Constitution. Des ballons d'enfants montaient
au-dessus de la foule, porteurs de banderoles qui affirmaient,
en ondulant, que le fascisme ne passerait pas. Et quelques
jours plus tard, M. Le Trocquer, président de l'Assemblée,
assura la délégation vietnamienne que le général de Gaulle
n'obtiendrait pas le quart des voix lors du référendum.
certainement César, et Charlemagne, et Napoléon .. . Mais
l'Inde, avant l'Islam (et même ... ) avait-elle jamais été un
État?
-N'oubliez pas que l'Europe appelle constamment :
non-violence, ce que nous appelons résistance non violente.
Quand l'Inde, avant l' Islam, a-t-elle été un État? Pas sous
les Guptas, je suppose?
<< Et dans quelle mesure, ajouta-t-il tristement, un État
203
- On dit q ue T oi toï avait posé la m ême question à
Gandhi.
-Qu' a r épondu Gandhi? Ce que v ous m'avez répondu
vous-même?
- Que vous ai-je répondu?
- A peu près : la réincarnation a dO. être le terreau ...
La lutte contre la misère, mais l'indifTéren ce au niveau
de vie; le refus d e choisir entre les nat ion s communist es et
les nations capitalistes, celui de ju t ifier les m oyens par la
fin, ne venaient pas d ' un libéralisme du xrxe siècle, m ais de
millénaires de pensée hindoue. Gandhi n ' avait-il p as joué
auprès de ehru le rôle d'un gourou ? B and oun g ava it do nné
à l'Inde une autorité morale plus qu' u ne autorité p olitique.
- N'avez-vous pas été frapp é, me demanda-t-il, mi-sou-
riant, mi-sérieux, par la phrase de la Bhagayad Gîtd: "Celui
qui fait réellement ce qu'il doit, obtiendra ce qu'il attend ... "
'j'étais intéressé au plus haut degré, car sa part. d'ironie
était superficielle. Tout chef d'État ou de gouvernement
doit compter tôt ou tard avec la raison d'État, et il la
masque soit des valeurs de son interlocuteur, soit des plus
vieilles valeurs de son peuple, qui sont souvent les siennes ...
J'ai entendu les communistes russes se référer à des valeurs
orthodoxes, les communistes chinois se référer à des valeurs
confucéennes; à peine avaient-elles changé de nom. Et j'ai
entendu tout le monde employer le vocabulaire de la démo-
cratie. Mais ici, l'éthique était réellement fondamentale.
-Depuis l'Indépendance, demandai-je, qu'est-ce qui a
été le plus difficile?
Il me répondit d'un trait, alors qu'il avait jusque-là sou-
vent parlé de l'Inde comme s'il eO.t tâtonné :
- Faire un État juste avec des moyens justes, :il me
semble ...
205
Les soldats mirent le fusil sous le bras, et partirent en se
dandinant avec un rire déçu.
Après tout, pourquoi n'avaient- ils pas tiré autour de moi?
Aucun risque pour d'autres : je me tenais devant le mur.
Pourquoi n'avais-je pas réellemen t cru à la mort? Je l'avais
vue beaucoup plus menaçant e sur la route de Gramat. Je
n'avais éprouvé ni le sentiment , que je connais bien, que
l'on va tirer sur moi, ni celui d'une séparation imminent e de
la vie. J'avais répondu autrefois à Saint-Exu péry, qui me
demandai t ce que je pensais du courage, qu'il me· semblait
une conséquen ce curieuse et banale du sentiment d'invulné-
rabilité. Ce que Saint-Ex avait approuvé, non sans étonne-
ment. La comédie à laquelle je venais d'assister n'avait pas
atteint ce sentiment en moi. Son aura, son cérémonia l,
n'éta,ient pas ceux de la mort? Peut-être ne croit-on à la
mort que lorsqu'un compagno n vient de tomber à côté de
vous? Je regagnai ma grange, qui me devenait familière. Je
me recouchai. Entrèrent un officier, et deux soldats qui
empoignè rent la civière. Nous sortîmes. Le sous-lieut enant
n'était pas un jeune officier : plus de quarante ans, grand,
droit, roux, rugueux. Rasé. Bientôt il précéda la civière, et
je ne vis plus que son dos.
Nous allions à l'infirmeri e. Une infirmière me regarda
haineusem ent. Le major et les infirmiers , qui en avaient vu
d'autres, me pansèrent avec soin. La civière repartit. Nous
descendîm es dans une cave. Je savais à quoi servaient les
caves. «La journée sera dure », disait Damiens. on. Nous
remontâm es, parcourO.m es près d'un kilomètre, et Gramat
n'est pas une grande ville. Partout des chars. Les habitants,
devant la civière, s'enfuyaie nt. ous atteignîme s un.e
ferme un peu isolée, entrâmes dans le cellier. Une herse, des
râteaux, des fourches de bois. J'avais vu pendant la cam-
218
- Vos papiers?
Je me levai, avançai d'un pas, et lui tendis mon porte-
feuille. Là-dessus, je me recouchai : la syncope approchait.
Pourtant, j'étais lucide, car la partie était engagée.
-J'ai dit à votre collègue que ces papiers sont faux ...
Le vieux moineau les regardait avec soin. Carte d'identité,
permis de circulation et autres fariboles au nom de Berger.
Un millier de francs en billets. Une photo de ma femme et
de mon fils. n en fit un petit tas, qu'il posa à côté du por-
tefeuille.
-Vous parlez allemand?
-Non.
-Vos nom, prénom, qualité?
- Lieutenant-colonel Malraux, André, dit colonel Berger.
Je suis le chef militaire de cette région.
Il regarda, perplexe, ma vareuse d'officier sans galons.
Quelle affabulation attendait-il? J'avais été pris dans une
voiture qui portait un drapeau tricolore à croix de Lorraine.
- Quelle organisation?
-De Gaulle.
- Vous .. . avez des prisonniers, n'est-ce pas?
Il avait l'accent allemand du Nord, dur, nullement "teu-
tonique " . Son interrogatoire était menaçant, mais non
agressif.
-Pour l'unité que je commande directement, une cen-
taine.
Quel jeu étrange jouait le destin! n était d'usage, je ne
sais pourquoi, de faire juger les prisonniers des maquis par
des conseils de guerre. J'avais assisté, dans un maquis F . T . P.,
à un jugement de ce genre, avec des chefs de maquis qui se
prenaient pour des magistrats, un réquisitoire acceptable
car la haine r essemble toujours à la haine, et une parodie de
220
« Il re te à savon pourquoi ce sens e soucierait des
hommes ...
-Sans doute. Mais Gandhi affirmait au si: "Je ne peux
trouver Dieu que dans le cœur de l'humanité. " Et encore :
"Je suis un chercheur de érité." Chez nous, l' identité entre
la ignification du monde et celle de l'homme- ce que vou
appelleriez l'âme du monde et l'âme de l'homme- est res-
sentie comme une évidence. Au même degré, il me embl ,
que la chrétienté re ent l'existence de l'âme, et sa survie ...
Mais savez-vou que arayana, qui n'est mort que vers 1925,
avait fait remplacer les images des dieux, sur les tables de
sacrifice des temples, par des miroirs?
Je l'ignorais. Je découvrais un ymbole égal à la danse de
Mort, à la marche de Gandhi vers l'Océan. Le tables de
sacrifice enfoncées dans les murailles étaient encore présente
à ma mémoire, avec leurs idoles à peine visibles sous les tubé-
reuses. Le caractère divin des statues de Madura, comme
celui des statues de no cathédrales, venait évidemment de
leur incorporation au temple, où passait la coulée des hommes
éphémères. J'imaginai mes mariés devant l'autel de Çiva,
stupéfaits de contempler, au fond de l'ombre sacrée, leur
double image incorporée à la danse des dieux, au-des us de
l' écroulement des fleur . "Je t'adore, ô mon Dieu qui n'es
que moi-rn me ... "
Bien que ce chef d'État tri tement ouriant, plus gentle-
man que Britannique, ne se confondit pas avec l'Inde comme
J'avait fait Gandhi, il était l'Inde; bien qu'une énigmatique
distance demeurât entre elle et lui, bien qu'il ne crilt pas à la
divinité du Gange, il portait le Gange dans son cœur. Il avait
la réputation d'être un intellectuel (et l'était), parce qu'il
avait beaucoup écrit. Mai es di cour appartenaient à l'ac-
tion; ses souvenir , quelques souvenirs de famille exceptés,
337
- L'Union oviétique a créé on propre pa sé du monde.
Fanatiqu ement. Pour devenir la chrétient é, toute l'Europe a
changé de passé.
- ans doute. Et mon pay po . ède une grande force d 'an-
nexion ... Vous vou souvenez de la phrase de Tagore :
<<L'Inde hélas! n'e t qu'un nom - un nom-idol e : Ile
n'existe pa . >> Pour moi, elle existe beaucoup . Mais nous
en parlons toujour comme d'une reine du Râmâyan a, alor
que c'est une pauvre se, comme toutes ces mère que vous
avez vues au bord des chemin ...
Pourquo i on agno ticisme l'eût-il éparé de ankara,
pui que le mi n ne me séparait pas de aint Augustin ? lai
le femmes au bord de chemins, était-ce l'Inde, ou l'éter-
nelle Pietà- le sœurs de me femmes en noir dan l'aube
du cimetière de Corrèze, des pay annes anticléric ales qui
saluaien t du igne de la croix mon sang qui gouttait sur la
route... 1ehru ajouta, avec le même ourire que lorsqu'il
avait parlé, pendant le dîner, de l'éléphan t qu'il voulait
emmener au Japon :
- Peut-être tous le mini ·tre devraien t-il agir en Euro-
péen , et mourir en Hindous ... Et pui , entre la religion et
l'art, je trouve un accord assez ... diffi ile à compren dre, dans
un ouvenir qui m'a longtemp pour uivi. ou savez que
Gandhi recevait tous ceux qui venaient lui demande r ecours .
Ce qui fai ait beaucoup d'origina ux. n jour, arrive un
homme des montagn es, qui nou dit (mais il s'adressa it à
Gandhi) : " Le dieux vont mourir. - Pourquo i? - Il ne
vivent que pendant qu'il ont beaux. Pour qu'il soient
beaux, il faut la plume de perroque t rouge. " Il tire de son
pagne un pauvre dieu auvage qui portait une auréole de
petites plume ; au-de u d la tête, la plume était rouge.
<< Depui longtemp s on ne trouve plu ces oi eaux dans nos
352
se séparent-elles par ce qu'elle croient. Les croyances ne
sont pas seulement religieuses ... Mais il y a autre chose, dont
je ne trouve pas le nom. Les conquérants sont les plu
grands personnages de l'Histoire, et aussi de pui santes
figures de l'imaginaire. Il en exi te partout, leurs moyen
d'action sont relativement semblables, et ils n'ont pas peu
contribué à faire croire à la constance de la nature humain .
En face des Vies parallèles, il serait bien intéressant d'écrire
une histoire de ce que l'humanité a perdu, quand ce qu'elle
a perdu a laissé sa trace.
- Vous commenceriez par l'histoire des dieux•..
- Je suis peu convaincu par les théories qui ne voient
dans notre civilisation que la fin d'une culture parmi
d'autres. Einstein disait, et je crois qu'Oppenheimer dit
aussi : il existe plus de chercheurs vivants que l' humanité
n'en a connu pendant la totalité de son histoire. Même si
nou s vivons la fin d'une culture romano-chrétienne, ou faus-
tienne, comme dit Spengler, nous vivons le début de la plus
grande aventure de l'humanité depuis la naissance des
cultures historiques. Celles-ci durent, en gros, depuis ix
millénaires; temps assez court, comparé à la préhistoire de
l'homme. Toutes ont été de civili ations religieuses, si nous
appelons religion le lien avec les dieux mai aussi avec les
morts; sauf la nôtre, qui n'a pas m ême troi siècles - et,
pendant un temps assez vague, celle de Rome . (Le paga-
nisme de César a dO. re sembler au christianisme de Napo-
léon.) Il ne s' agit pa de civilisations athées. Le pré ident
Eisenhower se veut certainement protestant; César croyait
peut-être aux aruspice , et sans nul doute à es ancêtres.
Mais notre civilisation n'est pa fondée sur une religion, n'est
pas même ordonnée par une transcendance. Les chefs des
deux plu grandes puis ances du monde ne sont ni des élu
359
- Ils seront bientôt davantag e, dis-j e. de négocier, pourquo i parlent-i ls d'envoye r au Viêt-nam
- Les Américai ns ont imposé la guerre au peuple viet- deux cent mille homme , un million d'homme s? Ils ont
namien. Nous prenons parti pour lui. Qu'ils partent, ils demeu- pris l'habitud e de menacer. Ho Chi Minh et Pham-V an-Dong
r eront une puissanc e mondiale . S'ils ne retirent pas leurs ont affirmé en mai et en juin, qu'en 1960, ils n'étaient pas
forces, ils perdront la face plus encore. Pour la nation viet- [Link] de l'issue de la guerre, mais qu'ils le sont mainten ant.
namienn e il ne s'agit pas d'une question de face, mais de Notre expérien ce nous donne la même certitude .
vie ou de mort. Les Américains bombard ent à cœur joie. << Les forces américai nes sont dispersée s dans
le monde
- A leurs yeux, t oute leur politique en Asie est enga gée ... entier ...
-La perte d'un domino de mah-jon gg ne détruit pas le jeu « Regardez une carte : elles sont à Formose où elles sou-
de cel ui qui le perd. Et les États-Un is ne pourront pas main- tiennent le dictateur Tchang Kaï-chek, au Viêt-nam avec
tenir indéfinim ent des troupes à l'étrange r; ils seront un jour le dictateur Ky après le dictateur Diem, en Corée avec le
ou l' autre contrain ts d'évacue r Taïwan et Berlin-O uest. dictateur Rec et d'autres, au Pakistan avec le dictateur
- L'aband on de Formose 1 par eux implique rait-il à vos Ayoub Khan, au Laos avec Phoumi, en Thaïland e avec le
yeux celui de la Sibérie par les Russes? roi. Est-ce que nous sommes aux Hawaï, au Mexique et
«Il y a plus de terres libres au Nord que dans l'Asie du au Canada?
Sud-Est .» « otre expérience de Tchang Kaï-chek nous a enseigné
Le maréchal rit. L'expres sion " se fendre la gueule "lui qu'il faut faire alterner les périodes de combat et les périodes
convient à merveille . de négociati on. En Corée, combats et négociati ons se dérou-
-Tout de même, répond-i l, Taïwan ne fait pas p artie laient simultan ément, au point que parfois le bruit des voix
des États-Unis; la Sibérie fait partie de l'Union Soviétiqu e, couvrait celui des canons ... Les Vietnam iens sont avisés et
et n'a jamais été chinoise! conscien ts, ils étaient· marxiste s avant nous, nous avons
Supposo ns ... Au sujet de Bandoun g, j'emploie l'expres- confiance en eux. Le 20, le présiden t Ho Chi Minh a pro-
sion : la politique mondiale de la Chine. clamé sa résolutio n de poursuiv re la lutte cinq ans, dix ans,
- Dans tous les domaine s, reprend- il, la Chine doit rat- ( vingt an , jusqu' à ce que le dernier América in ait quitté
traper un retard considér able, et il 'lui faudra encor e un gros le Viêt-nam et que soit faite la réunifica tion . »
effort pour conduire une politique mondiale . En attendan t, Pour les dirigeant s chinois, l'escalad e est la Longue Marche
elle sait avec qui elle est et avec qui elle n'est pas. Ce que du Viêt-nam .
j'ai dit le 14 juillet à votre ambassa deur est touj ours vrai. -C'est touj ours la m ême chose, reprend le marécha l :
Les Vietnam iens n'ont pas d' autre possibili té que de conti- voyez la guer re de Corée, l'interve ntion de la 7e flotte dans
nuer la lutte. Si les États-Un is sont sincères dans leur désir le détroit de Taïwan, l'occupa tion de Taïwan! et l'O. N. U .
qui se précipite au secours de l'agressio n capitalis te contre
1. Taiwan est le nom chinois de F ormose. le Congo! L'attaque américaine contre la Corée du Nord
498 499
par les troupes du Nord, satellites des troupes chinoise ? »
Le maréchal ne serait pas fâché de me le laisser croire. Et
pourtant? Le Viêt-nam ne parvient pas à trouver un gou-
vernem ent national, les Américains sont contraints à inter-
venir directement dans la guerre, les prisonniers ne sont pas
chinai . « C'est chez les Occidentaux une obsession, m'avait
dit ehru, de croire que les guerres de libération nationale
sont conduites par l'étranger. » Je connais par expérience \
la limite de l'aide que les maquis peuvent recevoir, des
" conseils 1 ' qu'ils peuvent accepter. Je ne crois donc pas que 1
l'es calade, même jusqu'à Pékin (la guerre nucléaire écartée),
puisse sauver un gouvernement de Saigon qui ressemble à
celui de Tchang Kaï-chek, en pire.
- Le Américains, reprend le maréchal, ne cessent de
violer notre ciel. Est-ce que des avions-espions chinois sur-
volent les États-Unis? Ils ont déclaré qu'il ne saurait y avoir
de sanctuary comme lors de la guerre de Corée : t rès bien.
Sous prétexte d'appui au Sud Viêt-nam, ils bombardent le
Nord. Qui dit que demain ils ne prendront pas prétexte d'un
soutien de la Chine au ord Viêt-nam pour la bombarder?
Ils croient pouvoir faire tout ce qu'ils veulent. Il faut pré-
voir les conséquences des événements prochains. Et à la
fin nous gagnerons, comme contre les Japonais, comme
contre Tchang Kaï-chek.
« Voyez leurs menées en République Dominicaine, au
Congo : partout ils provoquent des troubles, au contraire de la
Grande-Bretagne et de la France. Il fa ut leur résister. Quand
le colonialisme européen quitte l'Asie, l'impérialisme améri-
cain vient le remplacer. Les Vietnamiens se battent au si pour
la Chine et pour le monde entier, dont ils méritent l'estime. »
Quand j'ai vu Gide pour la première fois, c'était l'auteur
des Nourritures terrestres, non l'homme qui m'attendait
501
-Le général de Gaulle a raison de résister aux États-Unis
en Europe. Ils ne sont pas omnipotents, mais ils ont profité
de deux guerres : pendant la Première Guerre mondiale, ils
ont perdu 100 000 hommes, pendant la seconde 400 000.
En Corée, ils ont perdu 300 000 hommes sans grand profit,
donc ils ont fait un mauvais calcul. Ils vont maintenant faire
leur calcul pour le Viêt-nam ...
ehru pensait que le colonialisme meurt lorsqu'une
expédition occidentale cesse d'être victorieuse à l'avance
d'une armée asiatique. Je le pense aussi.
Mais pourquoi le maréchal ne semble-t-il pas envisager
l'emploi de bombes atomiques par les Américains, s'ils
entraient en conflit avec la Chine?
ous espérons que la France utilisera son influence
pour que les États-Uni se retirent. Il faut faire face aux
Américains pour les amener à quitter le pays. Le peuple
américain est bon, il a accompli en deux siècles des réalisa-
tions remarquables, mais la politique de ses derniers diri-
geants est allée contre ses aspirations profondes. La Chine
ne recherche pas une grande guerre, elle veut une coopération
des forces qui obligeront les États-Unis à abandonner leur
politique agressive, ce qui ne peut qu'être utile au monde, et
aux États-Unis eux-mêmes.
Sollicitude qui toucherait les États-Unis. otre ambas-
sadeur guette ma réaction. Tout cela m'est familier . Le
monologue manichéen, qui semble toujours s'adresser aux
" masses ", continue. Cet homme intelligent, champion
d'échecs, au sommet d 'une carrière éclatante, ne parle pas
pour me convaincre. Il accomplit un rite.
Je lui réponds que les États-Unis, comme je l'ai dit à
ehru, me semblent la seule nation devenue la plus puis-
sante du monde sans l'avoir cherché; alors que la puissance
503
d'Alexandre, de César, de Napoléon, des grands empereurs quand j'entendais des marxistes, rigoureux ou subtils en
chinois, fut la conséquence d'une conquête militaire déli- privé, passer en public au niveau de L'Humanité. Le maré-
bérée. Et que je ne distingue actuellement aucune politique chal croit-il au manichéisme qu'il professe? Après tout, le
américaine mondiale comparable à ce que fut celle de la manichéisme est faible pour parler, non pour agir. Et les
Grande-Bretagne impériale, ou le plan Marshall, ou ce que États-Unis ne sont pas pour lui la nation qui a sauvé deux
cherchait le président Kennedy. Que les lttats-Unis me fois la liberté de l'Europe, mais celle qui soutenait Tchang
Kaï-chek .. .
semblent, provisoirement, renouveler des erreurs que nous
connaissons trop bien, car notre IVe République les a com- -Le général de Gaulle n'a jamais envisagé avec faveur
mises avant eux. J'ajoute : une double hégémonie ...
- Quant à l'influence que nous pouvons exercer sur les Il rit :
États-Unis, j e la crois du même ordre que celle que vous - Mais nous ne sommes pas non plus partisans d'une
pouvez exercer sur l'Union Soviétique ... hégémonie à cinq ...
- La Chine adapte ses sentiments aux faits. Après la (Sans doute pense-t-il : É t ats-Unis, Union Soviétique,
révolution d'Octobre, sous Lénine et sous Staline, l'U. R. S. S. Angleterre, France, Chine.)
éprouvait de la sympathie pour le peuple chinois, et nous en - .. . avec l'Inde qui graÙerait à la porte!
éprouvions pour elle. Après la défait e du Japon, nous nous -Un ménage à deux, c'est clair. A trois, c'est déj à
sommes accoutumés à l'id ée que l'U. R. S. S., usée par le beaucoup .. .
conflit, ne voulait pas se mêler des affaires d'Extrême-Orient -Enfin, il n'y aura j amais trop d' alliés en faveur de
et nous n'avons pas placé nos espoirs dans son aide. L'édifi-' la paix .. .
cation socialiste de la Chine ne saurait être fond ée sur l'aide - Si nous devions conjuguer nos efforts pour le rétablis-
de ru. R. s. s., à quelque titre que ce soit. Il faut avant sement de la paix, envisageriez-vous la négociation après un
tout compter sur soi-même. Les Russes avaient mis les engagement de retrait, ou après u n retrait effectif des
choses en train, mais nous pouvons continuer sans eux. Et, troupes américaines?
dès 1964, nous avions tout payé. Quand Khrouchtchev a Le maréchal r éfléchit.
essayé de nous étoulier ... -La question doit être mise à l' étude; peut-être serai-je
Il s'arrête, r eprend : en état de donner une r éponse dans quelques jours. La déci-
- ... depuis Khrouchtchev, les dirigeants soviétiques sion appartient à Ho Chi Minh et à Pham-Van-Dong. Pour
veulent la domination du monde par deux grandes puis- autant que je sache, ils maintiennent le préalable du
sances, ce qui est impensable, car tous les pays, grands et retrait.
petits, font également partie du monde! « Vous n'apportez aucune proposition, monsieur le
Je suis surpris, n on par ces affirmations, mais par le niveau Ministre?
de la conversation. Comme je l'étais en Union Soviétique - Aucune, monsieur le Maréchal.
504 505
diante s'est jetée devant l'auto de Tchang Sue-liang en
criant:" Ne laissez pas les Japonais écraser encore la Chine!
Il y aura ici du sang versé! Que notre sang coule pour que
nous cessions d'être humiliés! "Elle pleurait et tous oeux qui
entendaient pleuraient, et le jeune maréchal s'est mis à
pleurer aussi ... >>
Ce palais, copie de celui de la favorite d'un grand empereur,
ressemble, comme tout ce qui a été copié au xxx 9 (et d'abord
le Palais d'Été) à un décor de chinoiserie. Mais sur les petites
terrasses, au-dessus des saules pleureurs, les mimosées roses
d'été ressemblaient à celles du vme siècle ... TI y avait une
pagode où un général de théâtre était devenu dieu de l'Ir-
rigation. Et au loin, la colline funéraire de l'empereur fonda-
teur ...
Le généralissime prisonnier avait commencé par répondre à
Tchang Sue-liang, qui l'appelait« Mon Général» : «Si je suis
votre général, commencez par m'obéir! >>Puis Tchou En-laï
était arrivé ...
513
sion de chat studieux. Il rêve, avec une bizarre attention,
sans objet.
-Nous sommes d'accord, répond-il, sur les textes qw
permettent notre coexistence pacifique ...
« Nous voulons l'indépendance, et nous ne voulons pas
la double hégémonie.
« Vous avez demandé au ministre des Affaires étrangères
si nous accepterions de négocier, au sujet du Viêt-nam,
avant le retrait des troupes américaines. Nous ne négocie-
rons, ni sur le Viêt-nam ni sur autre chose, tant que les Amé-
ricains ne seront pas rentrés chez eux. Il ne s'agit pas seule-
ment de quitter Saïgon, mais de démanteler les bases de
Saint-Domingue, de Cuba, du Congo, du Laos, de la· Thaï-
lande, les rampes de lancement du Pakistan et d'ailleurs. Le
monde pourrait vivre en paix; s'il ne le peut pas, c'est à
cau e des méfaits . des Américains qui sont partout, et créent
des conflits partout. En Thaïlande, en Corée, à Taïwan, au
Viêt-nam, au Pakistan - j'en passe - , ils subventionnent,
ou arment contre nous, 1 700 000 · hommes. Ils deviennent
les gendarmes du monde. Pour quoi faire? Qu'ils rentrent
chez eux, le monde retrouvera la paix. Et pour commencer,
qu'ils observent les accords de Genève! »
Il écarte les bras, mains ouvertes, image de l'innocent qui
prend à témoin la bonne foi universelle :
- Comment négocier avec des gens qui ne respectent pas
les accords?
Désolé par tant de perfidie, il représente à merveille le
sage confucianiste devant la regrettable barbarie de ceux
qui n'observent pas les rites . Masque inattendu sur son
visage de samouraï. Comme naguère auprès de ehru, je
remarque que lorsqu'un politique cyniquement lucide fait
appel à la vertu, il va chercher le masque de ses ancêtres :
515
les communistes qui mentent se déguisent en orthodoxes, les communes populaires e t assurée. La Chine survivrait à la
Français en conventionnel , les Anglo-Saxons en puritains. mort de cent millions d 'h ommes. E t t ôt ou tard, il faudra
Il suggère que la France conseille à son alliée la Grande- bien que les Américains rembarquent ... La Chine n'acceptera
Bretagne, comme pourrait le faire la Chine à son alliée jamais le retour de Tchang Kaï-chek. Elle a découvert la
l'U. R. S. S., une attitude commune contre la politique liberté. Ce n'est pas celle de l'Amérique, voilà tout.
d'agression et l'existence de bases militaires des États-Unis Je pense à la conférence de Sun Y at-sen, un an avant sa
à l'étranger. mort : « Si nous parlions de la liberté à l'homme de la rue ...
Pourtant, il est un des premiers diplomates de notre il ne nous comprendrait certainement .pas. La raison pour
époque. Comme lorsque j'écoutais le maréchal, je me laquelle les Chinois n'attachent en réalité aucune es~èce
demande à quoi tend ce qui m'est dit. Ni la Grande-Bre- d'importance à la liberté, c'est que le mot même qm la
tagne ni les États-Unis ne sollicitent nos conseils, et la désigne est d'importation récente en Chine. » La Révo'lu-
position de la France est connue de tous. Il exalte l'aide tion a libéré la femme, de son mari; le fils, de son père; le
chinoise aux pays sous-développés, et je lui fais remarquer fermier, de son seigneur. Mais au bénéfice d'une collectivité.
que le pourcentage de notre aide à l'Afrique est le plus élevé L'individualisme à l'occidentale n'a pas de racines dans les
du monde. Mais seule l'aide chinoise est désintéressée. E n masses chinoises. L'espoir de transformation, par contre,
quoi notre aide à l'Algérie est-elle intéressée? est un sentiment très puissant. Un mari doit cesser de
- Le pétrole, répond-il. battre sa femme pour devenir un autre homme, qui sera
Il y a dans ce qu'il dit une étrange distance, toute diffé- membre du parti, ou simplement de sa commune populaire,
rente de celle qu'impose le général de Gaulle. Je pense à ou de ceux que l'armée délivrera : cc Les dieux, c'est bon
l'éloignement d'un homme frappé par le malheur. Sa femme, pour les riches, les pauvres ont la vnre armée. ))
l'une des premières oratrices du parti, est gravement malade. Chou En-laï a repris :
Lorsque ce qu'il dit est conventionnel, il semble " mettre le -Un de vos généraux de la guerre de 1914 a dit : c< On
disque " pour ne pas penser. Malgré sa grande courtoisie. a tort d'oublier que le feu tue. » Le président Mao ne l'a
Cet entretien paraît le fatiguer mais aussi l'attacher, comme pas oublié. Mais ce feu-là ne tue pas ce qu'il ne voit pas.
'1
s'il craignait de se retrouver seul. ous n'engagerons nos armées contre l'armée d'invasion
-Vous avez été longtemps ministre des Affaires étra n- qu'en temps et lieu.
gères, dis-je, et vous savez mieux que moi que certaines - Comme Koutouzof.
positions sont prises pour être discutées, et d'autres, seule- -Auparavant, nous n'oublierons pas que toute ar~é~
ment pour être affirmées. Je ne crois pas que les États-Unis d'invasion devient moins forte que le peuple envahi, SI
envisagent de discuter la vôtre ... celui-ci est résolu à se battre. Les Européens ont cessé de
TI fait un geste qui signifie : peu importe, et répond : régner en Asie, et les Américains les suivront.
-Vous croyez à la menace atomique? L'autonomie des Croit-il à la guerre ou non? Ce qui m'intrigue, c'est que,
516 517
comme le marécha l, il ne semble pas même envisage r une
guerre par laquelle les États- nis - même sans bombes
atomiqu es- se contente raient de détruire les dix principa ux
centres industrie ls chinois, retardan t ainsi de cinquant e ans
l'édificat ion de la Chine nouvelle - et rentrerai ent chez
eux, sans imposer aucun Tchang Kaï-chek .
Sa pensée se fond e sur une théorie de Mao, que je m'étonne
de n'avoir pas encore entendu exposer. L'impéri alisme ras-
semble six cents millions d'homme s; les pays sous-dév eloppés,
socialiste s et commun istes, deux milliards . La victoire de
ceux-ci est inévitabl e. Ils entouren t le dernier impériali sme,
celui des États-Un is, comme le prolétari at entoure le capi-
talisme, comme la Chine entourai t les armées de Tchang
Kaï-chek . << C'est toujours l'homme , dit Mao, qui finit par
gagner .. . »
Yenan
518
C'est le Napoléon raconté par un grognard aux paysans
illettrés, que Balzac, dans Le Médecin de campagne, a pris
à Henri Monnier; c'est le Roland furieux commenté par les
montreurs de marionnettes siciliennes. Mais au-delà du féti-
chisme pédantesque qui ne touche pas seulement le cheval
et l'encrier de Mao, commence l'émotion qu'inspire la Libé-
ration elle-même. Ces fusils de bois, ces piques, ne sont pas
des témoignages à la façon des mousquets et des hallebardes
de nos musées : ce sont des armes de la Révolution, comme
la grotte est la grotte de Mao. Regarderions-nous de baïon-
nettes de Fleurus ou d'Austerlitz comme des "modèles d'ar-
mes"? Au musée de la Résistance à Paris, le poteau d'exécution
déchiqueté par les balles nous parle comme parlaient aux
Peaux-Rouges leurs grands totems-poles au sommet perdu
dans les nuages bas. Cette Chine si peu religieuse, mais qui fut
si fortement reliée à sa terre, à ses fleuves, à ses montagnes
et à ses morts, est liée à sa résurrection par un autre culte
des ancêtres, dont l'hi toire de la libération est l'évangile,
et Mao le fils , au sens où l'Empereur était fils du Ciel. Ici
comme dans toutes les villes, on voit l'affiche sur laquelle
un loyal garçon au.."'{ dents blanches brandit joyeusement un
fusil, et enserre du bras gauche une milicienne à mitraillette.
Ils ne se regardent pas, ils regardent l'avenir, bien sfir. Et
leur style réaliste soviétique, donc idéalisateur, fixe i.e rêve
de millions de Chinois. Sommes-nous si loin de Mars et
Vénus? Il ne s'agit plus du disque glapissant de la souris
aux petites nattes : ce couple, c'est un dieu antique et sa
déesse.
520
chek à Shanghai et à Han-kéou, en 1927, il a organisé les
milices paysannes. Or, tous les Russes qui se réclamaient du
marxi me-léninisme, tous les Chinois qui dépendaient direc-
tement d'eu..x, posaient en principe que la paysannerie ne
peut jamais vaincre seule. Les trotskistes comme les stali-
niens. Sa certitude qu'une prise du pouvoir par les paysans
était possible a tout changé. Comment est-elle née? Quand
a-t-il opposé la foule paysanne armée de lances à tous
les marxistes d'obédience russe, donc au Komintern?
-Ma conviction ne s'est pas formée : je l'ai toujours
éprouvée.
Je me souviens du mot du général de Gaulle : << Quand avez-
vous pensé que vous reprendriez le pouvoir? -Toujours .. . »
- Mais il y a tout de même une réponse rationnelle. Après
le coup de Tchang Kaï-chek à Shanghaï, nous nous sommes
dispersés. Comme vous le savez, j'ai décidé de rentrer dans
mon village. Jadis, j'avais connu la grande famine de
Tchang-cha, avec les têtes coupées des révoltés au haut des
perches, mais je l'avais oubliée. A trois kilomètres de mon
village, il ne ·restait pas une écorce, sur certains arbre ,
jusqu'à quatre mètres de haut : les affamés les avaient
mangées. Avec des hommes obligés de manger des écorces,
nous pouvions faire de meilleurs combattants qu'avec les
chauffeurs de Shanghai, ou même les coolies. Mais Borodine
ne comprenait rien aux paysans.
-Gorki m'a dit un jour, devant Staline : les paysans sont
partout les mêmes ...
- Ni orki, un grand poète vagabond, ni Staline .. . ne
connaissaient quoi que ce soit aux paysans. Il n'y a pas de
bon sens à confondre vos koulaks avec les miséreux des pays
sous-développés. Et il n'y a pas de marxisme abstrait, il y
a un marxisme concret, adapté aux réalités concrètes de la
525
Chine, aux arbres nu comme les gens parce que les gens nan. Nous voulions, avant tout, l'autonomie de la province.
sont en train de les manger. Nous avons combattu avec le seigneur de la Guerre Tchao-
Après : Staline .. . il a hésité. Qu'allait-il dire? Un sémi- Reng-Ti. L'année suivante, il s'est retourné contre nou~. Il
nariste? Que peut-il penser de lui aujourd'hui? Jusqu'à l'en- nous a écrasés. J'ai compris que seules les masses pourraient
trée à Pékin, Staline a cru à Tch~ng Kaï-chek, qui devait abattre les seigneurs de la Guerre. En ce temps-là, je lisais le
écraser ce parti épisodique, pas même stalinien, comme il Manifeste communiste, et je participais à l'organisation des
l'avait écrasé à Shanghaï en 1927. Khrouchtchev, lors de la ouvriers. Mais je connaissais l'armée, j'avais été soldat pen-
séance secrète du XXe Congrès du Parti en 1956, affirmait dant quelques mois en 1911. Je savais que les ouvriers ne
que Staline avait été prêt à rompre avec les communistes suffiraient pas.
chinois. Dans la Corée du ord, il avait laissé le usines - Chez nous, les soldats de la Révolution, dont beaucoup
intactes; dans les régions qu'allait occuper Mao, il les avait étaient fils de paysans, sont devenus les soldats de Napoléon.
détruites. Il avait envoyé à Mao un travail sur la guerre des Nous savon.s à peu près comment. Mais comment s'est
partisans, et Mao l'avait donné à Liou hao-shi : « Lis ça, formée l'armée populaire? Et re-formée, puisque parmi les
si tu veux savoir ce qu'il aurait fallu faire - pour que nous 20 000 combattants arrivés à Y enan, 7 000 seulement
soyons tous morts. » Quitte à croire à un communiste, Staline venaient du Sud. On parle de propagande, mais la propa-
préférait croire à Li-Li-San, formé à Moscou. Les purges gande fait des adhérents, elle ne fait pas des soldats ...
ont sans doute été indifférentes à Mao - plus que le rejet - Il y a d'abord eu les noyaux. Il y avait plus d'ouvriers
de la critique, et que le dédain des masses pa y anne.s. Et sans qu'on ne le dit, dans l'armée révolutionnaire. ~[Link] avio~s
doute respecte-t-il les immenses services rendus au commu- beaucoup de gens, au Kiang-si : nous avons cho1s1 les meil-
ni me dans la dékoulakisation, dans ia lutte contre l' encer- leurs. Et pour la Longue Marche, ils se sont choisis eux-
clement, dans la conduite de la guerre. Il y a au-de sus de mêmes ... Ceux qui sont restés ont eu tort; Tchang Kaï-chek
moi, comme dans toute les salles officielles, quatre portraits: en a fait exterminer plus d'un million.
Marx, Engels, Lénine - et Staline. ((Notre peuple haïssait, méprisait et craignait les soldats.
Bien que Mao ait appartenu au groupe de jeunes Chinoi Il a su très vite que l'armée rouge était la sienne·. Presque
dont chacun devait gagner la France après avoir appris artout il l'a hien accueillie. Elle a a~dé les paysans, surtout
P
quelques mots de français, pour travailler dans une usine '
au moment des moissons. Ils ont vu que chez nous il n ' Y
pendant le temps néces aire à sa formation révolution- avait pas de classe privilégiée. ils ont vu que nous mangions
~ai\e (_Cho~ En-~aï a fondé le P. C. chinois à Billancourt), tous de la même façon, que nous portion.s les mêmes ·vête-
11 n a Jamais qwtté la Chine, et na jamais abandonné sa ments. Les soldats avaient la liberté de réunion et la liberté
méfiance à l'égard de la plupart des révolutionnaires reve- de parole. ils pouvaient contrôler les comptes de ~eur compa-
nus de l' étranger, ainsi que des envoyés du Komintern. gnie. Surtout, les officiers n'avaient pas le drmt de battre
-Vers 1919, j 'ai été responsable des étudiants du Hou- les hommes, ni de les insulter.
526 527
l'espoir, que nous avons développé la guérilla autant que C'est ce que j'ai appelé le poisson dans l'eau. L'Armée de
nous l'avons pu. Bien plus que pour les expédition punitives. Libération est une soupe dans laquelle fondent les prison-
Tout est né d'une situation particulière : nous avons organisé nier . De même, il ne faut engager le nouvelles recrue que
la Jacquerie, nous ne l'avons pas suscitée. La Révolution est dans les batailles qu'elles peuvent gagner. Plus tard, c'e t
un drame passionnel; nous n'avons pas gagné le peuple en différent. Mais nous avon toujours soigné les blessés enne-
faisant appel à la raison, mais en développant l'e poir, la mis. ous n'aurions pas pu traîner tous ces prisonniers; peu
confiance et la fraternité. Devant la famine, la volonté d'éga- importe. Quand nous avons marché sur Pékin, les soldats
lité prend la force d'un sentiment religieux. Ensuite, en battus savaient qu'ils ne risquaient rien à se rendre, et ils se
luttant pour le riz, la terre et les droits apportés par la sont rendus en masse. Les généraux aussi, d'ailleurs. »
réforme agraire, les paysans ont eu la conviction de lutter Donner à une armée le sentiment que la victoire lui est
pour leur vie et celle de leurs enfants. promise, n'est certes pas négligeable. Je me souviens de
« Pour qu'un arbre croisse, il faut la graine, il faut aussi apoléon, pendant la retraite de Russie : « Sire, nos hommes
la terre : si vous semez dans le désert, l'arbre ne pou sera sont massacrés par deux batteries russes. - Qu'on ordonne
pas. La graine a été, dans beaucoup d'endroits, le souvenir à un escadron de les prendre! »
de l'Armée de Libération; dans beaucoup d'autres, les pri- Je le dis à Mao, qui rit, et ajoute :
sonniers. Mais partout la terre a été la situation particulière, -Rendez-vous bien compte qu'avant nous, dans les
la vie intolérable des villageois sous le dernier régime du masses, personne ne s'était adressé aux femmes, ni aux
Kuo-Min-Tang. jeunes. i, bien entendu, aux paysans. Les uns et les autres
« Pendant la Longue Marche, nous avons fait plus de se sont sentis concernés, pour la première fois.
cent cinquante mille prisonniers, par petits paquets; et bien « Lorsque les Occidentaux parlent des sentiments révolu-
davantage, pendant la marche sur Pékin. Ils restaient avec tionnaires, ils nous prêtent presque toujour une propagande
nous quatre ou cinq jours. Ils voyaient bien la différence parente .de la propagande russe. Or, si propagande il y a, elle
entre eux et nos soldats. Même s'ils n'avaient presque pas ressemble plutôt à celle de votre Révolution, parce que,
à manger- comme nous -ils se sentaient libérés. Quelques comme vom, nous combattions pour une paysannerie. Si
jours après leur capture, nous rassemblions ceux qui vou- propagande veut dire instruction des. milices et des guérille-
laient s'en aller. Ils s'en allaient, après une cérémonie ros, nous avons fait beaucoup de propagande. Mais s'il s'agit
d'adieux, comme s'ils avaient été des nôtres . Après la céré- de prédication ... Vous savez que je proclame depui long-
monie, beaucoup ont renoncé à partir. Et chez nous, ils sont temps : nous devons enseigner aux ma ses avec précision ce
devenus braves. Parce qu'ils savaient ce qu'ils défendaient. que nous avons reçu d elles avec confusion. Qu'est-ce qui
- Et parce que ous les versiez dans des unités éprouvées? nous a attaché le. plus de villages? Les exposés d'amertume.»
-Bien entendu. La relation du soldat avec sa compagnie L'exposé d'amertume est une confession publique dans
est aussi importante que celle de l'armée avec la population. laquelle celui ou celle qui parle confesse seulement ses souf-
530 531
Nehru m'a dit de la famine. Mais je sais que le lavage de cer-
veau ne s'est pas limité à ce manifestations anodines. Les
séances d'autocritique ont été souvent des séances d'accu-
sation, suivies d'exclusions, d'arrestations et d'exécutions.
" Retourne-toi résolument contre l'ennemi tapi à l'intérieur
de ton crâne! " En 1942, à Yenan, Mao ordonna aux mili-
tants de devenir semblables aux ouvriers et aux paysans .
(On m'a montré, dans la vallée, le champ qu'il cultivait.) Il
devait, plu tard, ordonner le" reconditionnement " de tous
les Chinois. Lorsqu'il leur enjoignit de " livrer leur cœur " ,
commencèrent les serments rituels des foules " dont le cœur
ne battait que pour le parti ", et les transports de grands
cœurs rouges, dont certains devenaient des cerfs-volants.
ous avons perdu le Sud, reprend-il, et nous avons
même abandonné Y en an. Mais nous avons repris Y en an,
et nou avons repris le Sud. Au ord, nous avons trouvé la
po sibilité d'un contact avec la Russie, la certitude de n'être
pas encerclés; Tchang Kaï-chek disposait encore de plusieurs
millions d'hommes . Tous avons pu établir des bases olides,
développer le parti, organiser les masses. Jusqu'à Tsi-nan,
jusqu'à Pékin.
-En Union Soviétique, c'est le parti qui a fait l'armée
rouge; ici, il semble que souvent, ce soit l'Armée de Libéra-
tion qui ait développé le parti.
ous ne permettrons jamais au fusil de commander le
parti. Mais il est vrai que la VIlle armée de campagne a
construit une pui sante organi ation du parti en Chine du
ord, des cadres, des école , des mouvements de masse.
Yenan a été construit par le fusil. Tout peut pousser dans
le canon d'un fusil ...
« Mais à Yenan, nous avons rencontré une classe que nous
n'avions guère rencontrée dans le Sud, et pac; du tout pen-
533
politique plus vaste et plus saisissante que celle des É tats-
Unis, définie seulement par l'arrêt de cette expansion. B oro-
dine délégué de l'U. R. . S. auprès de Sun Y at-sen, répon-
dait à l'interviewer du Hong-kong Times : «Vous compre-
nez l'action des missionnaires protestants, n'est-ce pas? Eh
b ien! vous comprenez la mienne ... » Mais c'était en 1925.
On mobili e deux mille danseurs et trois cent mille specta-
teurs pour le président de la omalie - et puis? taline
croyait à l'armée rouge, non au Komintern, et peut-être Mao
\ ne croit-il à la prise du pouvoir mondial par les pays sous-déve-
loppés, que comme Staline croyait à la prise du pouvoir p ar le
prolétariat mondial. La Révolution vaincra : mais provisoire-
ment, présidents somali ns, guerre du Viêt-nam, propagande
guerrièrejusquedans les villages, sontla justification de p arte.
Mao bénit Hanoï, la Somalie, Saint-Domingue, et'' liq uide'' ses
adversaires tibétains. La défense du Viêt-nam et la comm uni-
sation du Tibet se rejoignent, bien au-delà de l'aide symbo -
lique aux Somalies ou aux Congos, comme des jumeaux
sur le sein du vieil Empire. Chaque guérillero vietnamien
tombé dans la brousse autour de Da- ang légitime le t ra-
vail épuisant des paysans chinois. La Chine viendra en aide
(jusqu'o ù?) à to us le peuples opprimés qui luttero nt p our
leur libération, mais la lutte de ces peuples la cimente.
<<Strat égiquement, dit Mao, l'impérialisme est con damné -
et sans doute, avec lui, le capitalisme; tactiquement, il faut
le combattre comme les troupes de l'Armée de Lib ér ation
ont combattu celles de T chang Kaï-chek. »Et tactiquement,
les combats déci if auront lieu en Chine, parce que Mao ne
s'engagera pas de façon décisive au-dehors. Mais déjà la
Longue Marche fait figure de légende, et les survivants de
la fin de la guerre contre Tchang Kaï-chek s'appellent les
Vétérans.
540
autres, sauf l'Albanie. Ils sont devenus des partis soclaux-
démocrate s d'un type nouveau ...
- Il a été le dernier grand parti stalinien. Individuel le-
ment, la plupart des communis tes voudraien t s'embrass er
avec vous sur une joue, et avec les Russes sur l'autre.
Il croit avoir mal compris. La traductric e développe . Il
se tourne vers le maréchal, le président et les autres ministres.
On dit que le rire de Mao est communic atif. C'est vrai : tous
rient aux éclats. Le sérieux retrouvé, il dit :
- Qu'en pense le général de Gaulle?
- I l n'y attache pas grande importanc e. Ce n'est r ien de
plus qu'un fait électoral. Actuellem ent, le destin de la France
se passe entre les Français et lui.
Mao réfléchit.
- Les menchevik s, Plekhanov , ont été marxistes, même
léninistes. Ils se sont coupés des masses et ont fini par prendre
les armes contre les bolcheviks - enfin, ils ont surtout fini
par se faire exiler ou fusiller ...
« Pour tous les communis tes, il existe maintenan t deux
voies : celle de la constructi on socialiste, celle du révision-
nisme. ous n'en sommes plus à manger des écorces, mais
nous n'en sommes qu'à un bol de riz par jour. Accepter le
révisionni sme, c'est arracher le bol de riz. Je vous l'ai dit,
nous avons fait la Révolutio n avec des Jacqueries ; puis,
nous les avons conduites contre les villes gouvernée s par le
Kuo-Min- Tang. Mais le successeur du Kuo-Min-Tang n'a
pas été le parti communis te chinois, quelle que soit l'impor-
tance de celui-ci : il a été la Nouvelle Démocratie. L'histoire
de la Révolutio n, comme la faiblesse du prolétaria t des
grandes villes, a contraint les communis tes à l'union avec
la petite-bou rgeoisie. Pour cela aussi, notre Révolutio n, à la
fin, ne ressemble ra pas plus à la Révolutio n russe que la
543
l'ironie peut-être, et d'abord de la fierté. On dirait qu'il vient
de prononcer cette phrase pour nos compagnon , mais il ne
parle avec passion que depuis qu'ils se sont éloignés. TI marche
avec plus de lenteur que ne l'y contraint la maladie.
-Ce qu'on exprime par le terme banal de révisionnisme,
c'est la mort de la Révolution. Il faut faire partout ce que
nous venons de faire dans l'armée. Je vous ai dit que la
Révolution était aussi un sentiment. Si nous voulons en
faire ce qu'en font les Russes : un sentiment du passé, tout
s'écroulera. Notre Révolution ne p eut pas être seulement la
stabilisation d'une victoire.
- Le Grand Bond semble beaucoup plus qu'une stabili-
sation?
Ses édifices nous entourent à p erte de vue.
- Oui. Mais depuis... Il y a ce qu'on voit, et ce qui ne
se voit pas.. . Les hommes n'aiment pas porter la Révolution
toute leur vie. Lorsque j'ai dit : «Le marxisme chinois est
la religion du peuple>>, j'ai voulu dire (mais savez-vous
combien il y a de communistes à la campagne? Un pour
cent!) ... donc, j'ai voulu dire que les communistes expriment
réellement le peuple chinois s'ils demeurent fid èles au tra-
vail dans lequel ia Chine entière s'est engagée comme dans
une autre Longue Marche. Quand nous disons : « ous
sommes les Fils du Peuple », la Chine le comprend comme
elle comprenait : le Fils du Ciel. Le Pe~pl e est devenu les
ancêtres. Le Peuple, pas le parti communi te vainqueur.
-Les maréchaux ont toujours aimé les stabilisations;
mais vous venez de supprimer les grades.
-Pas seulement les maréchaux! D'ameurs, les survi-
vants de la vieille garde ont été formés par l'action, comme
notre État. Beaucoup ont des révolutionnaire s empiriques,
résolus, prudents. Par contre, il y a toute une jeunesse dog-
552
de tel prolétariat extérieur avec un prolétariat intérieur, de
l'union de l'Inde avec les travaillistes, de l'Algérie avec les
communi stes français; il s'agit des immenses espaces d u
malheur contre le petit cap européen, contre la haïssable
Amérique. Les prolétariats rejoindront les capitalismes,
comme en Russie, comme aux États-Unis. Mai il y a un
pays voué à la vengeance et à la justice, un pays qui ne
déposera pas les armes, qui ne déposera pas l'esprit avant
l'affrontement planétaire. Déjà trois cents ans d'énergie
européenne s'effacent; l'ère chinoise commence. Il m'a fait
penser aux empereurs, et il me fah penser maintenant,
debout, aux carapaces couvertes de rouille des chefs d'armée
qui appartinrent aux allées funéraires des empereurs, et
que l'on voit abandonnées dans les champs de sorgho.
Derrière toute notre conversation se tenait aux aguets
l'espoir du crépuscule d'un monde. Dans l'immense couloir,
les dignitaires se sont arrêtés, sans oser se retourner.
-Je suis seul, répète-t-il. Soudain, il rit : « Enfin, avec
quelques amis lointains : veuillez saluer le général de Gaulle.
<< Quant à eux (il veut p arler des Russes) la Révolution,
554
Kœnig prend la première veille. Les gens se dispersent; dans
un coin de la place qui se vide, un bilcher de torches désormais
inutiles, sera bientôt consumé.
563
on bourreau. Pour la terrible suite, écoutons seulement les
mots si simples de sa sœur : " Son rôle est joué, son cal-
Paire commence. Bafoué, sauPagement fruppé, la tête en
sang, les organes éclatés, il atteint les limites de la souffrance
humaine sans jamais trahir un seul secret, lui qui les sapait
tous. "
«Mais Poici la Pictoire de ce silence atrocement payé : le
destin bascule. Chef de la Résistance martyrisé dans des
capes hideuses, regarde de tes yeux disparus toutes ces femmes
noires qui Peillent nos compagnons : elles portent le deuil
de la France, et le tien/ Regarde glisser sous les chênes nains
du Quercy, aPec un drapeau fait de mousselines nouées, les
maquis que la Gestapo ne troupera jamais parce qu'elle ne
croit qu'aux grands arbres 1
<<Regarde le prisonnier qui entre dans une Yilla luxueuse
et se demande pourquoi on lui donne une salle de bains - il
n'a pas encore entendu parler de la baignoire. >>
Malgré les haut-parleurs, l'éloignement de la foule me
contraint à une psalmodie hurlée.
« Pauyre roi supplicié des ombres, regarde ton peuple
d'qmbres se leper dans la nuit de juin constellée de tortures ...
Voici le fr aca.s des chars allemands qui remontent Yers la
Normandie à traYers les longues plaintes des bestiaux réYeil-
lés : grâce à toi, les chars n'arriYeront pas à temps. Et quand
la trouée des Alliés commence, regarde, préfet, mrgir dans
toutes les Yilles de France les commissaires de la République
- sauf lorsqu'on les a tués/ Tu as erwié, comme nous, les
clochards épiques de Leclerc : regarde, combattant, tes clo-
chards sortir à quatre pattes de leurs maquis de chênes, et
arrêter ayec leurs mains paysannes formées aux bazookas,
l'une des premières diYisions cuirassées de l'empire hitlérien,
la [Link] Das Reich!
564
mau..x amputé , comme les vieux murs suggèrent des person-
nages. ous retrouvâmes les petits arbres du coteau blanc de
givre, la Vézère, l'obscurité de la guerre sur la bosse confuse de
Montignac, les étoiles, la transparence de l'obscurité terrestre.
- Ça vous intéresse, les peintures? demanda le guide.
Des gosses les ont trouvées en entrant là-dedans pour rattrap-
per un chiot, en septembre 1940. C'est très, très ancien. Il est
venu des savants, et puis, en 40, vous pensez!
C' était Las caux.
569
avait retrou vé jadis, non pour consoler les assassins et
les
prosti tuées, mais pour ébranl er les colonnes sur lesquelles
repose l'énigm e du monde : au-del à même des prédic ations
de l'amou r, les nuage s de l'irrém édiable et de la souffr ance,
l'énigm e suprêm e du " Que fais-tu sur la terre où r ègne
la
douleu r? " La plus pressa nte interro gation depuis celle
de
Shake speare pouss ait son halète ment tragiq ue dans cette
loge de concierge. La gardie nne tira un livre du bureau , nous
le tendit :<< C'est la Bible qu'il avait rappo rtée .du bagne.>
>
Elle était couve rte d'in scripti ons : toujou rs le mot Niet.
Pour conna ître l'aven ir, les Russes ouvra ient la Bible à leur
réveil : le premi er paragr aphe de la page de gauch e prédis
ait
ce qui allait se passer . Alors, toujou rs de la même écritur
e,
en face de quelqu e : "Marie de Ma gdala yit que la pierre
était ôtée du sépulcre ", après des semain es ou des jours,
le
bagna rd avait écrit tristem ent : Non .
En quitta nt la rue Saint- Jacqu es, je me souvie ns de ce
portra it entre les fenêtr es qui encad raient la cour de casern
e
aux morne s pavés, du balaye ur somno lent dans la brume
,
de cette comm uniste , le châle noir de la vieille Rus sie
sur
ses cheve ux blancs , qui attend ait que Meyer hold lui rendît
le livre. Dostoï evsky, je pense à tes bouffons ivres d'alco
ol
et de fratern ité dans le soir de Saint- Pétersbourg, tes saints
et tes enragé s, tes théori es politiq ues à dormi r debou t
et
ton âme de proph ète. Te voici, délivré de tes traduc tions
de
Balzac et de tes roman s à la Dicke ns par la révéla tion de
la
potenc e. Je ne sais pas encore que je me trouve rai dans
dix
ans en face d'un simula cre d'exéc ution, et qu'on ne croit
peut-ê tre pas plus au,x potenc es fictives qu'aux fusils
qui
s'abais sent vers soi. Te voici, orthod oxe et tsarist e, avec
ce
qui jette tes person nages, les bras en croix, dans la boue des
confessions publiq ues -mai s aussi avec le terribl e silence
de
572
encore existé, c'est cette organisation de l'avilissement.
L 'enfer n'est pas l'horreur; l'enfer, c'est d'être avili jus-
qu'à la mort, soit que la mort vienne ou qu'elle passe :
l'afireuse abjection de la victime, la mystérieuse abjection
du bourreau. atan, c'est le Dégradant. La dégradation
rejoignant d 'abord l'incohérence dans la dérision, les évadés
repris auxquels on attachait une pancarte " Me voici de
retour" , les voleurs de pain porteurs au ssi d'une pancarte,
et que chaqu e bagnard devait gifler après leur a voir craché
au visage (p uis, un kapo les assommait). on plus la ren-
contre des torturés avec les gard es de la Gestapo qui jouaient
à saute-mouton : la dérision du Christ. Les conversions ont
été rares, mais presque tous les d étenus athées assistaient
aux cérémonies religieuses à demi secrètes, car dè que le
prêtre parlait de la Passion, il leur p arlait d'eux. La perfec-
tion du système concentrationnaire fut sans doute atteinte,
à Da chau, lor que les S. S. ch argèrent les prêtres allemands
prisonniers de chasser d e la chapell e tous le laïques étrangers
qui venaient y prier. (Devant cette chap elle de tôle ondulée,
était placardée l'inscription en gothique : Dieu, ici, c'est
Adolf Hitler.)
Ceux qui r efusèrent furent fu sillés, mais il y eut toujours des
prisonniers à genoux autour de la ch apelle. On a étudié avec
soin l'organisation qui soumettait les prisonniers politiques
aux prisonniers d e droit commun : voleurs et assassins, pros-
tituées chez les femmes. Pourtant on a peu étudié l'amal-
game, qui a beaucoup changé au cours de la guerre. Les
triangles d 'étoffe cousus aux v êtements dé ignaient l' origine
d es prisonniers: il fall ait que le résistant sût qu'il était sou mis
à un assassin ou à un souteneur, et que chaque Allemand,
qu'il fût S. S. ou d étenu, reconnût les "terroristes". Mais
beaucoup de ceux qui portaient le triangle rouge des poli-
584
révélation, et puis ils parlent comme si rien ne leur était
arrivé ... » Je me souvien aussi d'un compagnon de guerre
de mon père, venu lui rendre visite en 1920. Sa femme
l'accompagnait, et le temps du thé fut celui d'une cons-
tante scène de ménage larvée. « Et pourtant, me dit mon
père lorsqu'il l'eut reconduit, c'est un brave homme et un
homme brave- un des officiers les plus braves que j'aie
connus ... » Or, le courage n'était pas rare dans les chars
de 1918. J'ai vu l'un de mes oncles, sous-officier de lance-
flammes, ayant épousé à son retour une femme qui l'avait
attendu vingt ans, profondément heureux, chaque semaine,
devant le Byrrh du dimanche. Les combattants héroïques
dépouillés de ce qu'ils avaient été, en même temps que de
leur uniforme, 'les chefs de corps-francs redevenus épiciers ou
bistrots, furent familiers à l'après-guerre de 1914. Parce que
le courage leur avait été, en quelque sorte, ajouté? Lè courage
vaut ce que vaut l'homme - à condition de ne pas oublier
ce qu'il lui apporte; le sacrifice n'est jamais bas. Tous ces
hommes étaient dépouillés de l'expérience que leur avait
apportée la mort, mais aussi de celle que leur avait appor-
tée la vie .. .
La comédie du monument tire en moi un filet des profon-
deurs dont je connais à peine les prises. Ce n'est pas le sou-
venir du malheur ou du courage qui me poursuit, c'est la
puissance insidieuse de la vie, capable de tout effacer- sauf
peut-être chez les déportées pour lesquelles le souvenir du
camp actualise la Passion- lorsque le corps n'est plus seu-
lement ce qui sert à soufirir. Aux héros de la guerre embour-
geoisés, la paix avait imposé l'inutilité du courage physique,
la dispersion des amitiés, le retour aux femmes et aux enfants,
la substitution de la vie sociale à l'irresponsabilité du soldat.
La vie avait recouvert ces survivants comme la terre avait
591
sens le plus élémentai re. Et puis, je n'étais pas si revenue
que ça, puisque chaque fois que je sentais l'odeur des mar-
ronniers et des pavés mouillés de l'avenue Henri-Ma rtin, je
croyais que j'allais me réveiller au camp, et je me giflais pour
m'assurer que je ne rêvais pas. J'en attendriss ais les passants.
Ce dont vous parlez avait pris une forme bizarre :j e trouvais
les gens enfantins. Pas les fonctionna ires du retour : ceux-là,
j e les trouvai seulement idiots. Quand je suis rentrée, à cau e
du retard, tout le monde roe croyait morte. Il y avait deux
mois que mon père se taisait .. . Pourtant, je trou~ais que
mes parents étaient devenus des mômes. Par délicatesse ,
ils ne me parlaient pas du camp; mon père a peu parlé, les
premiers jours, mai son silence aussi me parai sait enfantin.
Où était la réalité? Avant la gu erre? Au camp? Maintenan t?
Ça n'a pas duré. Un souvenir précis, je me demande bien
pourquoi, c'est ma redécouve rte de boutons de manchette
des hommes .. . Là-bas, nous avions le sentiment que si nous
avions été des hommes, nous aurions eu au moins l'espoir
de nous révolter ...
- On ne se révolte guère au-dessous de cinquante kilos,
dit Michelet.
Je demande :
- Y a-t-il eu d'autres révoltes réussies que celle des Juifs
de Treblinka ?
ous l'ignorons tous.
- Et il y a aussi les filles qui ne sont pas revenues, dit
Brigitte. Pour moi, au fond, je ne sais pas quand je me suis
réconcilée avec le genre humain.
Les déportés ne le savent jamais. La conscience supporte-
t-elle cet examen de passage? Je pense à Mollberg : " Si
les c~vilisations ne urvivent qu'à travers la métamor-
phose, alors, le monde est fait d'oubli ... " Et si nos amis
597
avant de pouvoir regarder simplement un arbre libre ... »
Je pense aux arbres et aux petit animaux de ehru.
- Il me semble, dit le Père, que le pire est venu de ce
que la vie n'était pas, pour nous, le souvenir du temps
où nous étions vivant . C'était celui de ce temps, v u du camp.
Vu du camp, qui crée plus d'irréalité que la pl'Ï on. La vraie
vie ne pouvait pas coïncider ...
- Pour la vie physique, dit Brigitte; mais au camp, je n' ai
jamais imaginé la vie morale des autres, des non détenues.
-Quand on vient d'échapper à la mort, dis-je, on vit
dans la surprise devant l'évidence de la vie. Mais pas dans
le domaine moral, si nous pouvons appeler ainsi les senti-
ments des gens, leur relation avec la vie ... La durée du
temps passé du côté de la mort doit jouer un rôle ...
'oubliez pas que nous n'avions pas d'idées, répond
Brigitte. C'était une expérience, vous comprenez : une
expérience très longue. Quatorze mois de concubinage avec
la mort, et pour certaines, beaucoup plus. La mort était
présente en nous parce que nous étions toujours menacées,
et devant nous parce que nous n'avons pas cessé de la
voir. ous avons touché un noyau. ous étions parfaite-
ment conscientes de notre lutte. Mais nous luttions appuyées
à quelque chose : foi, patriotisme ou solidarité, appelez ça
comme vous voudrez, amitié ouvent, responsabilité ...
-C'est vrai, dit Michelet, je me demandais commen t
tant de responsables avaient survécu, puisqu'ils ne béné-
ficiaient d'aucun privilège : la responsabilité nous soutenait.
-Et l'humiliation ne détruit pas l'orgueil... dit le Père.
-Mais l'orgueil qui survit détruit l'humiliation, dit l'Es-
pagnol. Je ne parle pas pour moi : j'étais tourneur, et je
m'en suis tiré en fai an t de jouets pour les gosses des kapos .
Ce q ue je dis est vrai quand même.
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