Enseignement du berbère en Algérie/Maroc
Enseignement du berbère en Algérie/Maroc
Nacira ABROUS1
Introduction
Depuis les indépendances des pays du nord de l’Afrique, l'arabisation est une politique
structurée et constante que les États ont menée dans la perspective de la reconquête d’une
identité nationale définie comme arabe et musulmane, donnant naissance à des politiques
linguistiques occultant la langue berbère. Les décisions politiques qui ont concrétisé ces choix ont
leurs racines dans les orientations fondatrices de la lutte pour la décolonisation.
Dès le milieu des années 1990, les États algérien et marocain ont opéré des modifications
dans leurs pratiques politiques et ont adopté des stratégies qui pourraient être perçue comme une
« nouvelle politique linguistique ». Pour situer cette évolution dans le contexte géopolitique, nous
dirons qu’elle s’inscrit dans le sillage des stratégies d’ouverture du champ politique dans de
nombreux pays en développement après la chute du Mur de Berlin. L’Algérie (1988-1989)2 et le
Maroc (1994/1996)3 décident d’opérer quelques transformations politiques à la suite
d’événements intérieurs récents.
A l’échelle internationale, la révolte kabyle de 1980 (« Printemps berbère ») avait déjà
médiatisé la question et créé des relais en diaspora. Mais cet impact et ces connexions ne sont pas
souvent être reconnus dans l’historiographie contemporaine, certainement en raison de
l’intégration des logiques « étatiques » et des légitimités nationales. Le Mouvement culturel
berbère (MCB) a exercé durant plus d’une décennie des pressions continues à travers la
mobilisation des élites et les actions de terrain qui ont dépassé les limites de la sphère universitaire
en Kabylie et dans l’Algérois ; mais elles restent malgré tout isolées par rapport au reste des
régions berbérophones, même s’il existe des relais bien identifiés et permanents.
Durant les décennies 1960/70 et 80, des personnalités universitaires connus ont élaboré des
documents de base pour la réflexion culturaliste4. On soulignera notamment l’action fondatrice
menée par Agraw Imazighen (Académie Berbère) dans les années 1960/70, en raison de son
ancrage et de son impact populaire et de son action durable, toute une génération a été ainsi
1
Doctorante à l’université d’Aix-Marseille, sous la direction de Salem Chaker.
2
La nouvelle Constitution de février 1989 donne une assise légale au pluralisme politique annoncé après les événements
d’octobre 1988.
3
Lors du discours du 20 août 1994 le Roi Hassan II évoque l’importance d’accorder un intérêt aux « dialectes » berbères. En
1996 (à l’occasion du 43e anniversaire de la révolution du Roi et du Peuple) il annonce la tenue d'un référendum
constitutionnel le 13 septembre 1996.
4
En premier lieu les travaux de Mouloud Mammeri et Salem Chaker pour l’Algérie et ceux de Mohamed Chafiq pour le
Maroc.
1
sensibilisée et éveillée à la préoccupation de l’écriture et de l’enseignement, la fragilité de cette
entreprise est certainement due à sa structuration en émigration, ce qui ne favorisait pas l’échange
continu entre les leaders et les sympathisants. De leur côté, les culturalistes marocains créent dès
des espaces diversifiées. Le premier réseau important a été créé à Rabat par un groupe du Souss le
10 novembre 1966 (AMREC)5 dont l’action cible en premier lieu la culture orale et
l’alphabétisation en raison du contexte répressif de l’époque. C’est en août 1980 autour des
travaux de l’Université d’été d’Agadir (UEA) que le dossier berbère constitue une préoccupation
centrale. L’AMREC, devient très vite dans les années 90 la cheville ouvrière de la revendication
mais aussi du dialogue.
Les acteurs au Maroc s’orientent également, dans leur majorité, vers des approches juridiques en
lien avec les droits des minorités, des peuples autochtones, le droit à la langue maternelle et la
diversité culturelle défendue comme une richesse (Tamaynut et Azetta notamment) pendant que
le MCA6 se radicalise.
Le Congrès mondial amazigh (1995) initié par « Tamazgha »7 et d’autres universitaires, a
réussi à fédérer, pour la première fois, de nombreuses figures des champs militants et
universitaires berbères essentiellement algériennes, marocaines, canariennes et a impulsé un
travail de réflexion et d’internationalisation, à travers des rencontres internationales ainsi que la
production de tout un arsenal juridique : rapports, synthèses, communiqués, enquêtes.
Nous comptons dans notre recherche, à travers l’étude des différentes étapes de ce
processus en Algérie et au Maroc, décrypter et analyser les contours de ce qui pourrait être
considéré comme un « revirement » dans les politiques linguistiques maghrébines. Cela nous
mènera donc à explorer le fonctionnement des dispositifs, des étapes de mise en œuvre et à
analyser les outils mis en place.
3
Deux structures : un cheval de bataille, l’enseignement de la langue berbère
Dès leur installation, le HCA et l’IRCAM ont été chargés de s’impliquer dans l’introduction
de la langue dans le système éducatif.
Pour l’Algérie, on parle tout de suite de « classes-pilotes », indiquant ainsi une « étape
expérimentale » à caractère facultatif réservée aux aires berbérophones (Abrous N., 2010) dans le
cycle secondaire (collèges et lycées) pour la dernière année des collèges et les classes de terminale
des lycées, à raison de deux heures hebdomadaires. Seize wilayas (départements) ont été ciblées,
dont trois villes partiellement berbérophones : Boumerdès, Alger, Oran. Ce sont généralement
des classes à publics hétérogènes.
Au Maroc, on opte dès 2003 pour une démarche de généralisation à tout le territoire
national. En 2009, les six niveaux du cycle primaire sont couverts mais avec d’importantes
disparités régionales. Nous verrons plus loin comment la gestion de cet enseignement est
largement conditionnée, elle aussi, par les contextes locaux, au plan administratif comme à celui
des ressources humaines.
« Les institutions chargées de la mise en place de l’enseignement de l’amazighe sont le
Ministère de l’Éducation nationale (MEN), les académies régionales d’éducation et de formation
(AREF) et l’Institut royal de la culture amazighe (IRCAM). Le MEN représente l’institution de
tutelle chargée de l’insertion de l’amazighe dans le système éducatif ; quant à l’IRCAM, il est
chargé, en premier lieu, de la réalisation des outils pédagogiques, il contribue à l’élaboration des
programmes et à la formation des enseignants et des superviseurs pédagogiques en collaboration
avec les AREF. La concertation entre les deux institutions est assurée par une commission mixte
chargée du suivi et de l’évaluation de l’enseignement de l’amazighe. .» (Boukous, 2007)
Pour préparer la rentrée 1995, le HCA organise à Alger un stage de « perfectionnement » à trois
niveaux, en collaboration avec le MEN algérien, en partant du principe que les stagiaires avaient
déjà reçu une formation initiale (dans les cadres associatifs ou en autodidactes). Ce qui était
effectivement le cas pour la majorité des enseignants issus des départements de Tizi-Ouzou,
99
Article 4 du décret présidentiel n°95-147 du 27 mai 1995 portant création du HCA.
10
Discours royal 17/10/2001: création de l’IRCAM (Institut Royal de la Culture Amazighe, NDLR).
4
Bougie et Bouira (Kabylie), où des associations actives avaient dispensé des cours réguliers11 à
partir de 1990.
Après une première vague de reconversion d’instituteurs et de professeurs de collège et de
lycée, ainsi que l’intégration d’animateurs associatifs – dont la situation statutaire reste toujours
problématique –, les enseignants actuels sont issus pour la plupart des trois départements de
Langue et culture amazighe de l’Université (Tizi-Ouzou, Bougie, Bouira). Les deux tiers des
diplômés de ces départements restent encore sans débouchés en raison de l’absence de politique
de recrutement et d’intégration.
Au Maroc, une convention liant l’IRCAM au Ministère de l’Education nationale fixe les
principes généraux sur lesquels se fonde cet enseignement. Ces principes sont les suivants :
– « La langue amazighe appartient à tous les Marocains sans exception » et par conséquent
doit être enseignée à tous, qu’ils soient berbérophones ou arabophones, dans toutes les écoles du
royaume.
– Le MEN marocain n’envisage pas la création de postes budgétaires et des formations ; il
décide d’introduire le berbère en tant que matière d’enseignement à raison de trois heures
hebdomadaires12, sur la charge horaire d’instituteurs déjà en poste.
Pour l’année de départ (2003-2004), l’enseignement de l’amazigh démarre avec 317 écoles
impliquant ainsi toutes les délégations régionales du ministère. Ce chiffre se répartit en nombre
d’écoles par variante tamazight (98), tachelhit (71) et tarifit (46) quant à la répartition des 1090,
tamazight (561), tachelhit (336) et tarifit (176).
Une formation dite « initiale » est dispensée dans les Centres de formation des Professeurs du
Primaire (CFPP) L’objectif que souligne une circulaire publiée par l’IRCAM en mars 2005, est de
« préparer les élèves-professeurs des CFPP appelés à assurer l’enseignement de l’amazighe à
l’école marocaine ». Elle consiste en une initiation aux principaux aspects de la langue. Elle
comporte des ateliers d’initiation à l’écriture et des cours de linguistique, une introduction à la
sociolinguistique, la phonétique-phonologie, la graphie, les règles d’orthographe, la
morphosyntaxe, la lexicologie et l’aménagement linguistique. Certains enseignants que nous avons
pu interroger ont déclaré être non berbérophones et n’avoir aucune compétence discursive en
berbère et que cela constituait un frein à l’appropriation de la matière à enseigner quelle que soit
leur bonne volonté.
Les enseignants en fonction se déclarant prêts à assurer l’enseignement de cette nouvelle
matière ne bénéficient donc pas immédiatement de la formation minimale adaptée ; ce sont des
inspecteurs d’arabe ou de français pour la majorité d’entre eux13. Les enseignants arabophones
sont ceux qui expriment le plus de difficultés. Comment enseigner une langue qu’on ne maîtrise
pas et pour laquelle on n’a pas reçu eu de formation préalable ? Les heures destinées au berbère
sont en conséquence souvent transformées en séance d’activité récréative.
En fait, dans les deux pays, il ne semble pas que l’administration ait mis en place les
moyens pérennes nécessaires pour intégrer la catégorie des enseignants non-berbérophones dans
le projet d’enseignement, ceci en contradiction avec le principe de départ, réaffirmé par la
constitution marocaine, selon lequel la langue amazighe « est la langue de tous les Marocains » (et
de tous les Algériens, pour l’Algérie).
11
Idles (Tizi-Ouzou) et Tamazight (Bougie) ensuite Aghbalu et Si Mohand Umhand (Tizi-Ouzou), un peu plus
tard, se sont distinguées par un encadrement irréprochable.
12
Circulaire ministérielle 108, 2003.
13
Témoignages d’instituteurs (enquête personnelle). Toutefois 236 de ces inspecteurs ont été «formés» en plus
de 70 autres devaient être formés en 2006.
5
berbérophones. L’information, très parcellaire, que nous avons pu collecter sur le bilan de
l’enseignement mentionne systématiquement le manque de personnels enseignants, malgré la
création depuis 2006 de plusieurs filières de master et de licence de berbère, notamment dans les
universités Ibn Zohr d'Agadir, Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès et Mohammed Ier d'Oujda.
En Algérie, lors des premiers stages de formation pour l’enseignement, cette question ne
semblait pas être une préoccupation pour les instances engagées dans le processus. Par
conséquent aucune méthodologie ou orientation pédagogique n’est explicitée ou recommandée,
alors que l’on sait que la langue berbère est très diversifiée et n’a pas connu de planification ou
d’aménagement.
Des projets pédagogiques comme la correspondance scolaire interdialectale et l’unification
des terminologies pédagogiques et didactiques ont été évoqués pour rapprocher les élèves. Le
volet de la correspondance n’a jamais connu de concrétisation faute de Modus operandi. Bien
évidemment aucun document ne mentionne le statut réel de « langue maternelle », qui
contredirait le discours officiel définissant le berbère comme « langue de tous les Algériens ».
Au Maroc, l’option politique est donc clairement, dès 2013, celle de l’enseignement de
l’amazighe à tous les Marocains. L’objectif est donc la généralisation de l’enseignement de
l’amazighe sur le plan horizontal (dans l’espace) pour toucher toutes les régions du royaume ; cet
enseignement est obligatoire aussi bien pour les apprenants amazighophones que pour les
apprenants arabophones, ce qui implique qu’il est passible d’une évaluation au même titre que les
autres matières ;
La démarche verticale que mène l’IRCAM se projette dans une perspective de
« standardisation progressive » et privilégie très rapidement les compétences communicationnelles
standards visant la création d’une koinè berbère marocaine14 supra-dialectale : « La distinction entre
l’amazighe comme langue de socialisation individuelle acquise en milieu naturel et l’amazighe en
tant que langue de l’école et de l’éducation formelle nous amène à postuler que la didactique de
l’amazighe concerne essentiellement l’enseignement-apprentissage de cette langue en milieu
scolaire… » (Agnaou, 2009). L’objectif fixé est donc enseignement progressif de la langue
standard unifiée dans ses structures phonologiques, morphologiques, lexicales et syntaxiques.
Les enseignants tout comme les didacticiens sollicités pour l’élaboration de manuels
scolaires définissent généralement et en priorité le cadre didactique en lien avec les projets
assignés à tout enseignement de langue. Dans le cas du berbère, les premières questions qui
semblent se poser avec plus en plus d’acuité sont :
– Le berbère doit-il être enseigné comme langue maternelle, langue seconde ou langue
étrangère ?
– Quel sont les modalités appliquées aux classes hétérogènes ?
– Une didactique de la convergence est-elle préconisée et suivie, du moins pour le Maroc
qui envisage les deux dernières années du primaire comme cycle de standardisation total.
14
C’est nous qui soulignons
6
En Algérie, le recueil de textes en quatre dialectes (N. Abrous : 2011), ainsi que les
contenus dispensés lors des regroupements (par variantes régionales) initiés par le MEN algérien,
met les enseignants devant une situation de fait : une triple graphie (latin, arabe, tifinagh),
manifestant ainsi, dès le début de l’introduction du berbère à l’école, l’improvisation et les
incertitudes qui ont marqué cette expérience. Quant au reste des supports et des choix
didactiques, les enseignants se sont organisés en groupes, principalement en Kabylie, pour réaliser
des cours qui s’appuient principalement sur Tajerrumt n tmazight, tantala taqbaylit (1976) de
Mouloud Mammeri. Les stages intensifs qui ont suivi ont fédéré les choix didactique autour de
« l’unité didactique », les propositions étaient déterminées par les choix effectués par les
formateurs, des professeurs de français et d’arabe pour la majorité d’entre eux.
En 2003, le MEN algérien opère une réforme du système éducatif ; réforme dont l’objectif
était la révision des programmes d’enseignement de tous les paliers et de toutes les matières.
Cette réforme était basée sur l’approche par compétences. Dans ce cadre, l’enseignement du
berbère a donc bénéficié de manuels avec des cahiers des charges précis l’intégrant dans la même
orientation didactique ; mais on n’a pas pris en considération le statut et l’état de la langue
berbère (non codifiée, non standardisée) ; à l’évidence, le berbère aurait dû/pu bénéficier d’un
traitement spécifique. Au final, la compétence globale ciblée semble être la communication15 sur
la base d’une pédagogie de projet.
Les manuels marocains ciblent la maîtrise de la compétence de communication donnant la
priorité à l’oral, puis à l’écrit et ciblent l’acquisition de compétences globales et culturelles à
travers la maîtrise des aspects linguistiques. Les manuels scolaires marocains Awal inu et Tifawin a
tamazight 1, 2, 3, 4, 5 et 6 ont été réalisés par les chercheurs de l’IRCAM en collaboration avec la
Direction des programmes et des curricula du MEN.
Tifawin a tamazight (« Bonjour tamazight ») le premier manuel, a été élaboré sous la direction
de Belaïd Boudris, directeur du Centre de la recherche didactique et des programmes
pédagogiques de l’IRCAM, dans les trois variantes principales : tarifit, tamazight et tachelhit. Les
académies ont été chargées de sa diffusion. La réalisation technique et la reprographie en sont
soumis au marché de l’édition. Le manuel a été présenté le 30 mars 2004 par l'IRCAM lors d'une
conférence de presse à Rabat. Ce manuel de 112 pages illustrées a été controversé ; on citera
comme exemple le communiqué de l' l'Association marocaine de recherche et d'échange culturel
(AMREC) qui le qualifie d’ouvrage qui « menace l'unité territoriale et sème la division », en
insistant sur l'obligation de concevoir un manuel adoptant une langue unifiée.
Dans le cas de l’Algérie, le terrain de l’enseignement était déjà balisé par un demi-siècle
d’expériences (militantes) significatives : instituteurs kabyles, travaux des berbéristes des années
40, de l’Académie berbère, travaux des universitaires (grammaires descriptives, lexiques…),
travaux normalisant de Mouloud Mammeri, sans oublier les travaux du « Groupe de Vincennes »
(Université Paris VIII) et de chercheurs plus récents.
La graphie utilisée pour l’enseignement officiel en Algérie à partir de 1995 est à très nette
dominante latine, mais la « polygraphie » est aussi une réalité. En fait, la situation s’enlise très vite
dans une certaine confusion et non-gestion, avec, tendanciellement : « un dialecte = une
transcription ». Progressivement la graphie tifinagh disparaît du paysage didactique officiel. Les
manuels examinés sont notés en double transcription : latine et arabe, le tifinagh figurant
15
« La langue de référence de ce programme est la variante kabyle. L’enseignant doit l’adapter au public scolaire
», in : document d’accompagnement des programmes de la première année moyenne, avril 2003.
7
uniquement en première de couverture pour le titre du manuel. Les enseignants ayant élaboré ces
supports sous la responsabilité d’un coordinateur du MEN ont déclaré avoir été sollicité
uniquement pour la version « latine en kabyle » et n’ont pas été informés des modalités de « re-
transcription » en caractères arabes.
Les destinataires des manuels se retrouvent ainsi confrontés à un « duel programmé »
(latin/arabe) qui gèle l’option du tifinagh comme troisième voie. L’exclusion quasi définitive du
tifinagh révèle le conflit réel qui oppose, d’une part, un usage bien ancré et prédominant dans la
production littéraire (le latin), mais stigmatisé par l’idéologie de l’État, et, d’autre part, une
démarche « nationaliste souverainiste » favorable à l’arabe, émanant de l’Institution et de ses
agents. Incidemment, la volonté de mettre en valeur la notation en arabe transparaît clairement à
travers une présence exclusive dans les journaux arabophones et la télévision (Tamazight 4) qui
transcrivent systématiquement en caractères arabes. En août 2007, la chaîne II dite 'Radio
Taqbaylit'' (radio kabyle) a adopté sur son site Internet la transcription de la langue amazighe en
caractères arabes. Toutes les pages du site sont présentées en caractères arabes16. On formulera
deux constatations :
– L’absence de coordination administrative et de concertation entre les différentes
instances parties-prenantes, qui se positionnent chacune de manière autonome, en fonction de
rapports de forces internes spécifiques ;
– L’administration et les différentes tutelles ne souhaitent pas s’impliquer ouvertement dans
le choix de la graphie, tout en offrant de meilleures opportunités de diffusion à la notation en
caractères arabes. Le positionnement du HCA sur ce sujet confirme la position non homogène de
l’Etat en raison des nombreuses publications littéraires et scientifiques de qualité réalisées dans
une graphie latine maîtrisée se situant dans la continuité de la tradition académique culturaliste
kabyle
Par ailleurs, quelques personnalités universitaires, quoique en dehors de leurs champs
disciplinaires, se sont impliquées dans le débat (Lahouari, 2010) à travers la presse et non à travers
des contributions académiques.
Au Maroc le débat sur le choix d’une notation a été relativement intense mais n’a pas duré.
En mettant en avant les arguments d’historicité et d’authenticité, l’IRCAM, dans une démarche
tactique médiatrice a rapidement opté pour le néo-tifinaghe17, très certainement pour dépasser la
controverse entre « latinistes » et « arabisants » et mettre un terme aux contradictions et attaques
sur ce sujet, portées par les milieux baathistes et islamistes18 sachant que les adeptes de la notation
latine, fort nombreux, ne sont pas en mesure d’assumer leur choix face à un argument aussi
effectif. Cependant la pratique réelle au Maroc était diverse et fluctuante, avec un usage bien
ancré des caractères arabes chez les Chleuhs (Moustawi, Safi, Azaykou, Jachtimi…) et latins
(toute la production récente19). Ahmed Boukous (2010) explique : « La démarche adoptée dans la
confection de l’alphabet tifinagh standard répond aux besoins de l’aménagement de cet alphabet
en vue de son adaptation au système phonologique de l’amazighe standard marocain. C’est
pourquoi il a été nécessaire de procéder à des amendements qui ont modifié la forme de certains
signes empruntés aux notations du néo-tifinaghe ». Pourtant la situation extra-institutionnelle
actuelle au Maroc manifeste plutôt une revitalisation de l’usage du latin, dans la production
littéraire et associative notamment.
16
Site de la Radio algérienne, chaîne II (berbère, initialement kabyle) : http ://www.algerian-
radio.dz/indextam.htm) ; consulté le 20 septembre 2012.
17
Dans les années 1990 la revue Tifinagh de M. Aherdan a soutenu une pratique en écriture néo-tifinagh :
Lahbib Fouad, les publications de Hawad qui a développé un système de notation vocalisée et cursive.
18 Ahmed Raissouni, président de l’association Attawhid wa l-Islah, a fait une correspondance à Mohamed
Chafik, recteur de l’Ircam à l’époque, pour dénoncer le fait que “l’adoption de la graphie latine est un choix
colonialiste qui vise à éloigner les Amazighs de l’Islam et à semer la division entre eux et les Arabes…”
19 Chacha, M. Bouzagou, S. Belgherbi, Akounad, B. Lasri, L. Bouyakoubi, A. Lihi, L. Zaheur, L.Azergui…
8
L’usage des caractères arabes paraît désormais presque marginal malgré une longue tradition
ancrée dans les milieux chleuhs notamment ce qui constitue un contraste violent avec les faits
sociétaux observés jusque-là.
Somme toute, le Maroc semble à travers ce choix, confirmer les représentations liées à la langue
et à la culture berbères, celle de la priorité symbolique, muséographique sur le pragmatisme
scientifique au détriment de l’efficacité et de l’expérience capitalisée dans le monde académique
berbérisant.
Après dix-huit années en Algérie et dix années pour le Maroc, aucune évaluation
institutionnelle de l’enseignement du berbère n’a été rendue publique par les instances qui en sont
chargée, malgré d’importantes actions sur les questions de standardisation et la pédagogie ou des
questions plus précises en matière de didactique22.
Pourtant, les rencontres se sont multipliées autour de questions de didactiques (unité
didactique, pédagogie de projet, objectifs communication…), mais toujours en l’absence de
perspectives précises de planification à long terme.
En Algérie, l’exemple du CNPLET23dont le principal objectif est de réaliser toute recherche
ou étude sur la langue dans ses variétés, à des fins descriptive, didactique et pédagogique, illustre
bien cette situation d’incertitude, voire de confusion. Cet organisme a fait appel à de nombreux
universitaires berbérisants mais il apparaît largement comme un « doublon » du HCA et des
départements universitaires de berbère qui sont activement impliqués dans la standardisation et la
20
Entretien avec un enseignant au Maroc (décembre 2012).
21
La Direction de l’Evaluation du Système Educatif (DESE) a mené plusieurs évaluations, notamment par des
tests transnationaux du genre TIMMS-R, MLA, CTL, PIRLS, afin d’identifier les acquis des élèves de niveaux
comparables.
22
Journées d’étude Harmonisation des concepts de l’enseignement de tamazight : verbes et modalités
nominales » Octobre 2013, Boumerdès.
23
Centre national pédagogique et linguistique pour l'enseignement de tamazight, établissement public à
caractère administratif, a été créé par décret exécutif 03-470 du 02 décembre 2003, suivi par un arrêté
interministériel du 25 février 2007 portant sur l’organisation et fonctionnement du CNPLET. Il est placé sous la
tutelle du Ministère de l'éducation nationale.
9
production comme le département de Bougie et qui sont également amenés à intervenir sur les
mêmes domaines. Beaucoup s’interrogent donc sur la finalité de la création d’un tel organisme,
d’autant qu’aucune action commune ou convergente n’est envisagée avec les autres institutions
intervenantes. Cela ne peut pas être justifié par une « inertie » supposée du HCA car, en matière
d’initiative, ce dernier s’implique par exemple dans une édition de qualité et de diversité en
caractères latins et dans les normes de l’usage académique24.
Le contraste est net avec le Maroc où l’IRCAM reste l’unique interlocuteur de l’État, même
si son intervention sur le terrain est jugée insuffisante, la raison statutaire ne pourra être justifiée
puisqu’en matière de graphie adoptée, le vote sur les caractères à adopter a été mené au sein de
l’Institut (Akhiate, 2012 : 349) Les citoyens souhaitant s’exprimer sur ces sujets ne possèdent
aucune représentation institutionnelle et les associations ne sont pas considérées comme des
interlocuteurs habilités à mener un dialogue avec l’administration en matière académique ou
institutionnelle. Mais tous ces organismes officiels risquent bien d’être dépassés par l’évolution du
terrain. A cette étape de notre recherche et au vu de nos observations, nous constatons, dans les
deux pays, de grandes disparités régionales et un suivi très peu systématique de la situation réelle
sur le terrain par les institutions concernées. Mais de nouvelles observations et données seront
nécessaires pour confirmer ce constat.
24
Recommandations de l’Inalco, 1998, Paris.
25
Enquête dans les milieux de la militance du Rif
10
Du côté algérien, pour l’instant, la démarche de facto et de jure (cf. constitution, art. 3bis)
« régionalisante » de fait constitue un obstacle aux virtualités de standard berbère « algérien »,
ainsi qu’à la collaboration entre les deux pays en la matière. Rappelons que certains berbérisants
préconisent une standardisation sur le « très long terme » et de se fonder d’abord sur les réalités
linguistiques régionale (Chaker (2009 : 8) : « Pour conclure ce rapide examen de la faisabilité
linguistique d’un standard commun unique, il en ressort que si la chose n’est pas absolument hors
de portée du linguiste, il est certain que le système résultant ne pourrait être, largement, qu’une
reconstruction, diachroniquement fondée, mais fort éloignée de tous les usages réels, et donc sans
le moindre ancrage socioculturel. »
Les données factuelles sont donc très éloignées des discours tenus par les décideurs. En
Algérie, l’implication de la société ou ce que certains qualifient de « demande sociale » aboutit à
une généralisation-extension de fait dans les département de Bougie, Tizi-Ouzou, Bouira ( la
Kabylie) où l’attente sociale se situe au-delà de l’offre institutionnelle les enseignants continuent
de s’investir dans la capitalisation des ressources locales (expérience, volontarisme, stratégie
d’autonomisation) soulignant au passage la pérennité du recours aux actions de masse : dialogue
permanent avec l’administration, contestations publiques et pétitions) Les chiffres sont parlants :
de 32515 en 1995 à 65569 en 2001 pour atteindre 208 996 en 2013
La situation est très différente dans les autres régions berbérophones ont vu leurs effectifs
régresser jusqu’à la disparition complète dans Mzab (Ghardaïa, Berriane,...etc) et l’aire Touareg
(Tamanrasset, Illizi, Djanet) et Tipaza (Chenoua). Seul le domaine chaoui connaît une progression
assez régulière puisque ces dernières années où nous passons de 483 élèves en 1995 à 24965
élèves26 en 2013.
Sur la base d’entretiens effectués avec deux enseignants de la région, selon les établissements, les
cours sont soumis à autorisation parentale préalable ce qui a entraîné un abandon systématique
par les élèves. Sans parler de l’instabilité du positionnement concernant la graphie.
On peut également déplorer l’absence de toute expérience d’enseignement dans une région
totalement arabophone. L’enseignement du berbère est progressivement étendu à tous les
niveaux d'enseignement en Kabylie.
L’Algérie dont « l’Administration » est perçue comme le miroir d’une gestion autoritariste et
verrouillée, offre paradoxalement l’image d’un laxisme sans précédent concernant : la
codification, la graphie, l’évaluation. Cela nous amène à supposer une stratégie d’enkystement27
qui rappelle l’épisode de « la grève du cartable » (N. Abrous : 2010 ; 14-16)
Au Maroc, la généralisation « horizontale et verticale » ne paraît pas du tout acquise, dix ans
après le début de l’enseignement. L’absence d’une loi organique qui régit les modalités
d’enseignement et d’intégration, d’affectation d’évaluation et de validation
L’objectif qualitatif de « l’amazighe marocain standard » ne semble pas non plus s’imposer dans
les usages réels, y compris à l’écrit, notamment dans la production littéraire. Seuls les outils
linguistiques et pédagogiques tentent de traduire ce projet. Nous nous retrouvons par exemple en
201128 avec une répartition assez dense dans le Sous-Massa-Draa (1600 écoles : 256420 élèves)
pendant que Meknès Tafilalt affiche 418 écoles : 177533 élèves. Ce qui paraît étonnant c’est la
faible intégration de cet enseignement dans une région comme le Rif s’étalant sur une partie de
l’Oriental et Taza-Taounat-Al Hoceima et une présence quasi symbolique dans les régions de
Doukala et Oued Dhab-Lagouira.
26
Source : Ministère de l’éducation nationale (document non public)
27
Emprunté à Salem Chaker, séminaire de berbère AMU. 2012
28
Chiffres du MEN Maroc non publics
11
Sur le plan didactique, nous sommes clairement face à une situation sans continuité, aux
objectifs incertains, et dont le suivi à tous les niveaux présente des sérieuses défaillances. On peut
se demander s’il s’agit uniquement de résistances ou d’insuffisance du dispositif éducationnel et
administratif face à un paysage politique complexe ? Ne s’agirait-il pas plutôt d’une stratégie
d’enlisement ?
Les questions qui doivent être éclaircies et approfondies sont donc nombreuses et
cruciales ; elles sont rendues particulièrement ardues par la difficulté que l’on rencontre à tous les
niveaux des rouages institutionnels, tant en Algérie qu’au Maroc, pour obtenir des données
statistiques globales concernant toutes les régions et les structures impliquées dans cette
opération.
Nous sommes tentés de rester optimistes en raison de l’officialisation du berbère au Maroc
et son état de projet, cela pourrait pour le Maroc impulser une politique plus offensive et en
Algérie régulariser définitivement ce dossier afin de répondre favorablement à une attente
sociétale chose qui peut probablement assainir l’échange entre l’administration et les citoyens
réclamant ce droit.
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Bibliographie
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