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Mfargton

Manon Fargetton, autrice de littérature jeunesse, a écrit de nombreux romans primés, dont son dernier, 'À quoi rêvent les étoiles'. Le récit explore la vie de Manon, une jeune fille talentueuse, et sa relation complexe avec un éditeur beaucoup plus âgé, mettant en lumière les tensions entre l'amour, l'adolescence et la protection maternelle. À travers une narration choral, le roman aborde des thèmes de manipulation et de quête d'identité dans un contexte de danger émotionnel.

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Thèmes abordés

  • fiction,
  • épanouissement,
  • découverte,
  • prix littéraires,
  • Saint-Malo,
  • protection parentale,
  • relations toxiques,
  • imagination,
  • éducation artistique,
  • réalité
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Mfargton

Manon Fargetton, autrice de littérature jeunesse, a écrit de nombreux romans primés, dont son dernier, 'À quoi rêvent les étoiles'. Le récit explore la vie de Manon, une jeune fille talentueuse, et sa relation complexe avec un éditeur beaucoup plus âgé, mettant en lumière les tensions entre l'amour, l'adolescence et la protection maternelle. À travers une narration choral, le roman aborde des thèmes de manipulation et de quête d'identité dans un contexte de danger émotionnel.

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Thèmes abordés

  • fiction,
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  • protection parentale,
  • relations toxiques,
  • imagination,
  • éducation artistique,
  • réalité

Portrait de Manon Fargetton © Philippe Matsas/Leextra

MANON FARGETTON a grandi à Saint-Malo et vit à Paris.


À trente-trois ans, elle est l’autrice d’une vingtaine de romans
de littérature jeunesse et de l’imaginaire, couronnés par de
nombreux prix : Renaudot des benjamins, prix Imaginales,
prix des embouquineurs, prix Ados en colère. Son dernier
roman, À quoi rêvent les étoiles, a recu le prix Millepages
2020.

DE LA MÊME AUTRICE

AU X ÉD I T I O N S GA L L I M A R D JE U N E S S E
À quoi rêvent les étoiles, 2020.
Dix jours avant la fin du monde, 2018. Pôle fiction, 2020.
Folio SF, 2021.

AU X ÉD I T I O N S RA G E O T
En plein vol, 2020. Co-écrit avec Jean-Christophe Tixier.
Nos vies en l’air, 2019.
Quand vient la vague, 2018. Co-écrit avec Jean-Christophe
Tixier.
Le Suivant sur la liste – L’intégrale, 2017.

AU X ÉD I T I O N S BR A G E L O N N E
Les Illusions de Sav-Loar, 2016. Milady, 2017.
L’Héritage des Rois-Passeurs, 2015. Milady, 2016.
Manon a 16 ans. Autour d’elle, une ronde de personnages, ses
parents, ses frères, sa meilleure amie, ses copains du club de
voile. Ce sont eux qui racontent cette année où tout bascule.
Manon entame une relation avec un éditeur de quarante ans
son aîné. Elle a du talent. Il va la publier. Ils s’aiment. La
femme de l’éditeur aussi l’aime. Les lignes se brouillent, tout
se mêle : leur histoire, l’écriture, l’admiration. Consciente du
danger, la mère de Manon refuse cette prétendue romance.
Deux visions du monde s’affrontent. Deux visions de l’amour.
Deux visions de ce que signifie être adulte.

Une jeune fille précoce face à un prédateur, une mère prête à


tout pour protéger sa fille, un roman choral à la mécanique
implacable qui choisit la fiction pour témoigner.
Remerciements
À Héloïse, merci d’avoir cru dès le départ en ce projet et de
m’avoir accompagnée sur le trajet.
À Vincent pour les présentations, à Michèle pour
l’enthousiasme.
À Julie, Estelle, Thierry, Fabienne, Caro, JC, Sandrine,
Agnès, Erwan, Séverine et Alex. Chacun de vos regards
m’a été précieux.
À Jean-Benoît pour avoir écarté quelques craintes et en
avoir précisées d’autres.
À Charlotte et Roxane pour les yeux de lynx !
À Anne-Marie pour l’écrin, l’efficacité et la douceur.
À Valentine, Inès, et toute l’équipe de diffusion, merci de
porter ce roman vers ses lecteurs.
À Dr B. pour le brainstorming de fin de consultation !
À Fanny, Caro et Flore. C’est bon de vous avoir dans ma
vie.
À ma famille. Merci d’avoir accepté mes questions, ainsi
que mes réponses, qui ne sont pas forcément les vôtres.
Merci de vos relectures et des mots que vous avez posés
dessus. Merci d’être toujours là, quoi qu’il arrive.
À ma mère, pour avoir conservé autant de traces. Pour tout
le reste aussi.
Et à Alain, évidemment. Last but not least. Merci.
À ma famille
SOMMAIRE
Page de titre
L’auteur
Le livre
Remerciements
Dédicace
Première partie
Copyright
Ils diront tous « je ».
Ce « je », je leur emprunte, ou je leur vole, peu
importe. Il est la rencontre de ce qu’ils m’ont
raconté et de ce que nous avons vécu. Il est ce que
tu en as fantasmé, il est ce que j’en reconstitue. Ce
ne sont pas leurs voix. C’est moi qui parle à
travers eux. Moi qui te parle.
J’ai tous les droits, tu sais.
Parce que cette histoire m’appartient.
Parce que tout est fictif et que rien n’est faux.
Parce que toi et moi, Manon, on a toujours su
mentir vrai.

Il y a des moments qui traversent nos corps comme des
langues de feu.
Ce soir-là, je dépose la pile de linge frais sur ton lit. Je ne
monte pas les vêtements dans les chambres, d’ordinaire, ils
patientent sur la table du salon jusqu’à ce que tu daignes les
récupérer ou que, excédée, j’en recouvre les premières
marches de l’escalier. Le message me paraît clair. Pourtant,
deux fois sur trois, tu enjambes les piles et je m’agace de les
voir traîner encore. Tes frères agissaient de la même façon.
Depuis qu’ils sont partis faire leurs études, bien sûr, ils se
débrouillent avec leur lessive. Même lorsque Tristan rentre
pour le week-end, je ne plie plus son linge. Ou moins souvent,
ou juste lorsque je sens qu’il va tout chiffonner dans son sac,
ou quand je crains qu’il reprenne la route trop tard. Reste toi,
Manon. Toi qui partiras bientôt, comme les autres. Toi qui n’es
pas prête.
Mon regard balaye ton univers. Des murs blancs que tu as
toi-même repeints avec une cousine un été où tu avais décidé
de te débarrasser de ton papier peint enfantin, des photos
punaisées sous le rectangle du Velux, une bibliothèque qui
déborde, des bibelots colorés, l’armoire ancienne au miroir
piqueté, une moquette rose qui n’a jamais été lessivée, ta porte
recouverte de mises en garde pour qu’on ne s’aventure pas sur
ton domaine, le bureau de chêne clair – petite, tu avais
tellement insisté pour avoir un bureau avec ce rabat coulissant
sous lequel enfermer tes secrets. Tu ne l’as jamais utilisé, ou si
peu.
Je lève les yeux. Trop sage pour écrire vraiment sur les
murs, tu y as agrafé du film transparent qui sert à recouvrir tes
livres de classe et tu y as tracé des phrases au marqueur noir.
Des citations, des extraits de poèmes, des dessins. Tes dessins.
Ce talent que tu as, indéniable, presque insolent. J’aurais
préféré… Parfois j’aurais préféré que tu ne l’aies pas, ou qu’il
éclose plus tard, quand tu aurais été plus solide. Mais c’est là.
C’est là, et d’autres le voient comme moi, mieux que moi
peut-être, parce que tu n’es pas leur bébé, ils considèrent celle
que tu es au présent, vierge de ce que tu as été. Quand je te
regarde, tous tes âges se superposent en rémanence sur ma
rétine. Ces dix-sept années de vie, et même avant, lorsque tu
grandissais en moi, et même avant, lorsque le désir de toi
grandissait en moi, et même avant, dans notre envie, à ton père
et à moi, de mettre au monde une grande fratrie, semblable à
celles à l’ombre desquelles nous avions tous les deux grandi.
Quatre enfants. On avait décidé qu’on en aurait quatre. On
s’est arrêtés à trois. À toi, Manon.
Ton sac de cours est posé au pied du mur. Par la fermeture
éclair entrouverte, j’aperçois une enveloppe qui dépasse d’une
couverture cartonnée et brillante. Une bande dessinée. Je me
crispe – intuition fulgurante. Je tire sur le tissu du sac, extrais
l’enveloppe. À l’intérieur, une carte postale ridicule avec une
illustration d’ours enfantine et, au verso, quelques mots tracés
au Bic noir.
« Toujours toujours toujours. J-92. Ton phare »
Secousse intérieure. Je me dis que je me fais des idées, que
cette carte date, qu’il faut que je me calme. Rien à faire. Ma
gorge se noue. J’oublie les précautions. De ton sac, je sors
trois bandes dessinées, deux romans, de la peinture, un énorme
paquet de Mentos au cassis. Tout est neuf, les pages adhèrent
les unes aux autres, les couvertures sont sans pliure,
l’emballage plastique intact. Des cadeaux. Ses cadeaux. Il t’en
a déjà fait tellement, comme s’il cherchait à acheter ton
affection. Il y a eu une tablette graphique, des crayons, des
feutres, des bonbons, et puis des livres, des dizaines de livres.
Mon cerveau s’emballe. Ce que je viens de trouver est-il
arrivé par un colis que tu as intercepté ? Mais alors pourquoi
serait-ce dans ton sac ? Tu es maligne, tu aurais dissimulé ces
cadeaux dans un tiroir du bureau, sous ton lit, ou au fond de
ton armoire. Dans ton sac, ça signifie que tu les as transportés
jusqu’ici. Que tu les as récupérés ailleurs. Je te revois lorsque
tu es repassée à la maison en fin d’après-midi. Sac au dos.
L’évidence m’électrise.
Il est venu.
Il est venu et tu l’as vu.
Un instant, je reste là, sonnée, à fixer les mots sur la carte.
J-92. Quatre-vingt-douze jours avant ta majorité, avant que tu
fasses ce que tu veux, avant que vous puissiez être ensemble.
Ça me retourne le ventre, ce compte à rebours. Cette idée de
lui avec toi, cette idée de vous. Agir. Je dois agir.
J’ouvre les tiroirs et les battants à la recherche d’autres
preuves de sa visite. Je soulève ton matelas, épluche les
romans qui s’empilent à ton chevet, feuillette tes cahiers de
cours, ton agenda. Je me sens mal de cette intrusion. Mais elle
est nécessaire. Je découvre des lettres dégoulinantes de mots-
guimauves, d’autres cartes postales que je n’ai jamais vues…
Ta chambre en est pleine. Il t’appelle « ma rose », « ma
goélette », « ma petite fée », « mon elfe », signe « ton
jardinier », « ton goéland », « ton Nours ». Est-ce que ça date
de l’automne dernier ? Ou est-ce plus récent ? Sous ton lit, je
trouve des poèmes plusieurs fois raturés. Dans l’un d’eux, une
femme regarde son amant dormir et sait qu’au réveil, ils feront
l’amour. Tu parles de lui, là ? Tu as fait l’amour avec lui ?
Dans un tiroir de ton bureau, il y a des dessins de vous enlacés
sur un lit. Réalité ? Fantasme ? J’ai envie de vomir.
À mon poignet, la montre affiche vingt-et-une heures
trente. La pièce que tu es allée voir au théâtre avec les élèves
de l’atelier d’art dramatique se termine bientôt. Tu es censée
dîner avec eux puis rentrer à pied. Je ne peux pas attendre, j’ai
besoin de savoir si j’ai raison, si le cauchemar de l’automne
dernier recommence, si en réalité il ne s’est jamais arrêté, si
j’ai simplement voulu le croire trop fort. Il me faut une preuve.
Je m’installe à l’ordinateur, me connecte à cette boîte mail
dont tu crois que j’ignore l’existence. J’ouvre les derniers
messages. Ils datent d’hier. Vous vous y donnez rendez-vous
sur le port, aujourd’hui, en début d’après-midi. Tu ne te
trouvais pas, comme tu l’as prétendu, avec les membres de
l’atelier théâtre pour le goûter de fin d’année. Tu étais avec lui.
Un peu plus haut, il te donne un code pour recharger ton
téléphone. J’ai déjà vu des dizaines de messages semblables,
mais, cette fois, la formulation m’intrigue. Je comprends
soudain ce que j’ai aperçu dans ta chambre, remonte vérifier.
Là, planqué entre ton vieux Walkman et tes cassettes, une
boîte en carton. L’emballage d’un téléphone inconnu. Merde.
Un téléphone. Il t’a acheté un deuxième téléphone pour
communiquer avec toi dans mon dos.
Je fonce jusqu’à la voiture, démarre en trombe, traverse le
centre-ville.
Le parking du théâtre est encore désert. J’appelle ton père,
lui raconte ma découverte.
– Ils se sont revus aujourd’hui, il était à Vannes. J’ai trouvé
des poèmes assez… explicites. Je pense que cette fois ils ont
couché ensemble.
Silence. Soupir.
– On ne peut plus rien faire, décrète-t-il. Manon sera
majeure dans trois mois. C’est trop tard, on ne peut plus les
empêcher de…
– Tu ne peux pas dire ça !
– Qu’est-ce que tu veux ? On a essayé.
Il baisse les bras. Je lui en veux tellement pour ça. Il est
loin, il ne se rend pas compte que moi, c’est chaque jour que je
suis face à toi, chaque jour que je vais à nouveau devoir
affronter la réalité de la situation, et ce ne sont pas les rares
vacances que tu passes encore chez lui qui changent la donne.
Les premiers spectateurs apparaissent derrière les portes
vitrées qui vomissent bientôt un flot de silhouettes. Je
raccroche, énervée. Au milieu d’une meute d’adolescents, je
repère un prof de français du lycée qui anime l’atelier théâtre.
Ta tignasse rousse est près de lui. Je cours presque. Tu me vois
venir, tu t’extrais du groupe à la hâte.
– Qu’est-ce que tu fais là ?
J’attrape ton poignet.
– Tu me suis.
Tes amis nous regardent. Le prof s’approche.
– Que se passe-t-il ?
– Je viens chercher Manon. Je la ramène.
– Les élèves devaient dîner ensemble.
– Ce sera sans elle.
Il ne discute pas davantage, hoche la tête. Il doit croire que
quelqu’un est mort. S’il savait. C’est presque pire. Je te traîne
jusqu’à la voiture.
– Monte !
– Pourquoi tu viens me chercher ?
– J’ai trouvé les livres et la peinture dans ton sac.
– T’as fouillé dans mes affaires ?
Tu es outrée. J’ai envie de t’étrangler. Tu le sens, te
renfonces en silence dans le siège passager. Je peux presque
voir tes pensées cliqueter tandis que tu affûtes tes arguments.
Un peu plus tard dans le salon, tu as tout croisé face à moi
– tes bras, tes doigts, tes jambes en tailleur sur le canapé,
jusqu’aux orteils au fond de tes chaussettes. Levée de
boucliers. Tu es un château en état de siège prête à te défendre
jusqu’au ridicule. Je n’ai plus le courage de t’affronter. Chaque
bataille m’use. Il y en a eu tellement l’an dernier. Mais je n’ai
pas le choix, je dois tenir, au risque de te perdre, Manon. Je te
protègerai malgré toi.
– Tu m’avais juré que tu ne le voyais plus.
– J’le vois plus.
– Et les livres, ils sont arrivés dans ton sac par magie ?
– Il me les a envoyés !
Je ne peux pas te dire que j’ai lu vos mails.
– Ne me prends pas pour une conne ! Tu l’as vu
aujourd’hui.
– Non.
– Il est encore là ? Il est en ville ?
Tu cèdes du terrain.
– Il… Non. Il est reparti. C’était juste cinq minutes. Il m’a
donné ça et c’est tout.
– Il est venu de Paris jusqu’à Vannes pour te voir cinq
minutes ?
– Bah oui.
Mais bien sûr.
– Manon…
Je dois prendre des mesures immédiates. Je me doute que
tu lui as envoyé un message quand tu as été aux toilettes en
arrivant à la maison, vous êtes en contact permanent. Mais il
n’y en aura pas d’autres, pas aujourd’hui.
– Ton téléphone.
– Maman !
– Ton téléphone, Manon.
Si un regard pouvait tuer, je serais morte mille fois ces
derniers mois. Tu me confies l’appareil à regret. J’exige :
– Le deuxième.
– Quel deuxième ?
– Celui qu’il t’a acheté. J’ai trouvé l’emballage dans ta
chambre.
Tu te tais. Me fixes. La haine dans tes yeux, les larmes au
bord des cils.
– Dans la poche de ma veste, murmures-tu lorsque tu
comprends que je ne lâcherai pas.
On dîne en silence, face à face sous le plafonnier blafard de
la cuisine. Tu jettes des coups d’œil aux téléphones posés sur
le plan de travail quand tu crois que je ne te vois pas. Dès
qu’on termine, tu montes t’enfermer dans ta chambre.
Je n’attends plus aucun soutien de ton père, il a été très
clair. Il faut que j’enclenche des démarches légales. Une amie
éducatrice a évoqué il y a quelque temps l’idée d’envoyer une
lettre au procureur de la République. Un signalement. Peut-
être est-il temps. Je me renseignerai demain.
Je me couche un peu moins mal. J’attrape mon roman en
cours, relis la même phrase encore et encore sans qu’elle
trouve son chemin en moi.
À un moment, j’entends ton pas léger sur les marches.
Porte. Chasse d’eau. Tu remontes quelques minutes plus tard.
J’abandonne mon livre à l’envers sur ma couette. Tu m’as
tellement menti. Tu as passé ton enfance à me raconter des
salades plus grosses que toi, des histoires abracadabrantes dans
lesquelles tu spiralais sans fin. Tu me soutenais mordicus ta
version aberrante, droit dans les yeux sans fléchir jusqu’à en
pleurer de dépit, à sangloter de brûlants « C’est vrai ! C’est
vrai ! » Le visage même de l’injustice, sainte Manon sur
l’échafaud, priez pour moi. Et pour rien, des bricoles.
Je t’en croyais sortie. Mais l’an dernier tu as replongé. La
dissimulation, les non-dits, les mensonges, toujours avec cet
aplomb désarmant qui souffle mes certitudes.
Une question s’enroule autour de moi, m’étouffe de ses
anneaux.
Serai-je un jour capable de te croire à nouveau ?
Première partie

1

Je marche vers toi. C’est le début de l’été, tu es seule en


vacances à Paris, nous avons rendez-vous. Notre premier
rendez-vous. J’ai l’impression d’avoir quinze ans.
Je ne me souviens absolument pas du jour où je t’ai
rencontrée. Toi, si. Tu me l’as raconté depuis, ce moment au
salon du livre de Vannes où tu t’es approchée du stand pour
acheter la bande dessinée que tu avais repérée, et moi, derrière
la table de mes auteurs, moi qui ai discuté avec toi pendant
qu’ils dédicaçaient, je me suis présenté comme l’éditeur
responsable de la collection. Tu t’es renseignée le soir même,
tu as trouvé mon nom, mon mail, tu m’as écrit. Avec le culot
de tes seize ans, tu m’as envoyé tes dessins de recherche
accompagnés d’un synopsis et d’un début de storyboard.
Tu voulais mon avis. Ton intrigue était bancale, je te l’ai
dit, tout était à repenser. Tes dessins, en revanche… Une
fausse simplicité dans le trait, de la vie à chaque case, un sens
de la perspective, du cadrage. L’œil s’aiguise, la main
s’exerce, le scénario se travaille. Mais le potentiel brut que
j’avais devant moi était saisissant. Je me suis dit qu’il fallait
t’aider à avancer, voir où ça mènerait.
Et puis il y avait le message qui accompagnait ces
documents. Il était si plein de toi, chaque mot en équilibre sur
ce fil ténu qui sépare la malice de l’insolence. Irrésistible. J’ai
répondu. Je n’imaginais pas qu’à peine dix jours et une
centaine de mails plus tard, nous les signerions d’un « Je
t’aime » affolant. Cette fulgurance-là. C’est ce que tu
provoques, ma petite fée aux cheveux de feu. L’emballement
immédiat et total.
Je m’arrête devant la fontaine Saint-Michel avec un peu
d’avance. Je t’y ai donné rendez-vous, comme des dizaines de
personnes qui se cherchent des yeux. Mes mains moites
plongent au fond des poches de mon jean. Et si tu étais déçue ?
C’est insensé qu’une fille comme toi m’aime. Tu vas t’en
rendre compte. Je sais que tu m’as déjà vu, mais j’étais un
anonyme, à l’époque, pas un correspondant amoureux.
J’ai beau être à l’affût, tu me repères la première et tu es
presque arrivée devant moi quand je te vois enfin. Le sourire
que tu me lances éclipse le monde entier.
– Gérald ?
Pudiques, on se fait la bise.
– Tu as faim ?
Le quartier est atrocement touristique mais j’aime son côté
kitsch et, au moins, tu as le choix de ce que nous mangerons.
Nous parcourons deux fois la rue principale, dans un sens puis
dans l’autre. Des serveurs nous tendent des menus dans
l’espoir de nous attirer à l’intérieur. On rit de leur insistance.
Ton rire.
Maintenant qu’il a coulé dans mon oreille, je pourrais
mourir de ne plus l’entendre.
– Italien, décides-tu.
Je te tiens la porte, vole une bouffée de ton odeur tandis
que tu passes devant moi.
Tu engloutis ta pizza. Je mange à peine. Je te bouffe des
yeux. Tu es plus belle encore qu’en photo. Tu irradies, lumière
pure, presque insoutenable. Je te vois, tu sais, je devine les
cicatrices, je soupçonne les gouffres, j’aperçois les ponts
fragiles que tu as construits pour les enjamber. Je ne connais
pas encore leur nature mais je sais leur existence. Les garçons
de ton âge ne peuvent pas discerner tout ça. Ils peinent à
considérer ce qui rampe sous la surface des corps, dans les
creux des mots… Ils t’ennuient, tu me l’as dit. Tu m’aurais
connu adolescent, tu ne m’aurais pas accordé une seconde
d’attention. J’étais si mal dans ma peau ! Mais c’est
aujourd’hui qu’on se trouve. La vie est bien faite, parfois.
Je pointe la petite fée en argent suspendue entre tes
clavicules.
– C’est joli, ça. Ça te va bien.
– Merci.
J’évoque ton projet de bande dessinée et lance des pistes
d’amélioration. Je m’en tiens à mon domaine d’expertise, à ce
rôle de prof dans lequel mon assurance s’épanouit. Tu écoutes.
Et puis d’un coup, tu balayes mon beau discours.
– Je crois que ce n’est pas ce que je veux faire.
– Comment ça ?
– Tu m’expliques comment écrire une bande dessinée qui
ressemble à toutes celles que j’ai déjà lues. La mienne sera
différente.
Tu as l’air tellement sûre de toi, sûre de ta place dans ce
monde. Ton ambition naïve m’attendrit.
– Bien sûr. Mais c’est en maîtrisant les codes qu’on s’en
affranchit, tu sais.
Je te parle du travail avec mes auteurs et mes illustrateurs,
de la confiance absolue qui les lie à moi, de l’affection aussi.
Je ne peux pas travailler avec quelqu’un qui ne me touche pas
en tant que personne. Tu m’interroges sur eux, leurs
personnalités, leurs processus de création. Je te raconte des
anecdotes de salon du livre. Parfois, lorsque je lâche un nom,
tes yeux s’écarquillent légèrement.
– Tu… lui aussi tu le connais ?
– C’est un tout petit milieu, la BD, on se connaît tous. Tu
verras, toi aussi tu les rencontreras.
J’ai hâte de te les présenter. Ce sont tes héros, tu me l’as
dit, tu t’es perdue des jours entiers dans leurs œuvres. Depuis
que tu es petite, la bande dessinée est ton échappatoire. Tu
murmures :
– Ce serait génial…
– Ce sera génial.
On quitte le restaurant pour marcher sur les quais de Seine.
Je te dépeins, plus longuement que dans nos mails, à quoi ma
vie ressemble. Mon amour pour ma femme, notre maison, la
maladie qui s’est invitée dans notre quotidien l’an dernier.
– On était dans le cabinet du médecin, après tous ces
examens qu’elle avait dû passer, et il nous annonce que pour
ce type de lymphome, à ce stade de propagation, elle a trente
pour cent de chances de rémission. Je me suis effondré. Et
Viviane, tu sais ce qu’elle a répondu ? « Pour moi, docteur, ce
sera cent pour cent. » Elle est comme ça, Viv… Une battante.
Je mentionne ce fils que j’ai eu avec ma première épouse et
que je vois peu. On ne s’entend pas. Tu trouves ça triste. Tu
évoques ta vie à Vannes, tes frères partis faire leurs études, ta
mère que tu aimes mais qui t’étouffe, ton père lointain qui ne
te manque pas vraiment, le lycée, et tes mille activités –
dessin, surf, théâtre… Ton visage me fascine. Il est d’une
mobilité folle. Tes yeux scintillent, s’étrécissent, des mimiques
soulignent tes paroles, des grimaces que je ne peux
m’empêcher d’imiter en miroir. C’est comme si chaque pensée
affleurait sur tes traits.
© Éditions Héloïse d’Ormesson, 2021
92 avenue de France, 75013 Paris
[Link]
ISBN Numérique : 978-2-35087-780-8
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement
ou partiellement le présent ouvrage sans l’autorisation de l’éditeur ou du Centre
français d’exploitation du droit de copie.
Photo de couverture © Charlotte Jolly de Rosnay
Conception graphique amb/m87design
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.

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