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Bertrand Blier

Bertrand Blier, réalisateur provocateur et misanthrope, évoque son parcours cinématographique marqué par des œuvres controversées comme 'Les Valseuses' et 'Calmos'. Dans ses derniers projets, 'Le Bruit des glaçons' et 'Désolé pour la moquette', il continue d'explorer des thèmes audacieux tout en critiquant le cinéma contemporain qu'il juge peu inspirant. Blier se distingue par son approche unique, mêlant humour noir et réflexions sur la condition humaine, tout en restant fidèle à son style iconoclaste.

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Bertrand Blier

Bertrand Blier, réalisateur provocateur et misanthrope, évoque son parcours cinématographique marqué par des œuvres controversées comme 'Les Valseuses' et 'Calmos'. Dans ses derniers projets, 'Le Bruit des glaçons' et 'Désolé pour la moquette', il continue d'explorer des thèmes audacieux tout en critiquant le cinéma contemporain qu'il juge peu inspirant. Blier se distingue par son approche unique, mêlant humour noir et réflexions sur la condition humaine, tout en restant fidèle à son style iconoclaste.

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L’entretien

“On est tous des nains


à côté de Bergman
et de Welles. Des nains.”

Bertrand
Blier
D Misanthrope, irrévérencieux, férocement drôle :
le réalisateur divise. Mais ni le temps, ni les critiques
n’altèrent son goût pour la provocation.
Dans “Le Bruit des glaçons” et “Désolé pour
la moquette”, mots et conventions valsent toujours.

Dans la première pièce de Bertrand Blier, Les Côtelettes, Michel


Bouquet s’introduisait chez Philippe Noiret avec cette réplique
définitive : « Je viens pour vous faire chier. » C’est un peu
la devise de Bertrand Blier, qui aligne, depuis cinquante ans,
des films drôles ou tragiques qui ne plaisent pas à tout le monde.
Parfois même à personne. Deux zozos qui sèment la terreur
dans la France pompidolo-giscardienne (Les Valseuses). Un mec
qui en séduit un autre pour finir avec lui sur le trottoir (Tenue
de soirée). Un paumé grave essayant désespérément de faire
sourire une femme qui se donne à des inconnus dans les trains
(Notre histoire)… Le voilà sur deux fronts en cette rentrée.
Au cinéma sort aujourd’hui Le Bruit des glaçons, la rencontre
entre un écrivain alcoolique et son cancer (voir page 37). Au
Théâtre Antoine, dès le 9 septembre, une bourgeoise accueillera
chez elle une SDF dans Désolé pour la moquette… Rencontre
avec un cinéaste resté zen sous les compliments et les insultes…

Dans votre deuxième film, Calmos, Jean Rochefort et Jean-


Pierre Marielle rembarrent une femme. « Vous pourriez être
polis », leur dit-elle. Et Marielle de répondre : « Polis. En quel
honneur ? » N’est-ce pas là une définition de votre cinéma ?
Calmos est la grosse connerie de ma vie. Le scénario était bon,
mais je n’avais, pour le tourner, ni le fric, ni les acteurs.
Ils étaient pourtant très bien, Marielle et Rochefort…
Très. Mais tout ça manquait de vigueur, de folie. C’était un film
« kubrickien », vous savez, avec tout un univers à construire,
sauf qu’on n’avait pas les moyens de Kubrick. Et que je n’avais
pas son talent. Mais le talent, on s’en arrange. L’argent, jamais…
Il y a, pourtant, une scène formidable dans Calmos : le festin
auquel participent votre père, Bernard Blier, en curé rubicond,
et Pierre Bertin en chanoine…
Là encore… Je voulais Gabin pour le chanoine. Le rôle était
court, mais j’avais un bon contact avec lui. Un matin, à 11 heures,
il semble d’accord et me dit : « Envoie-moi ton producteur, mais
pas avant 15 heures, que je puisse becqueter ». Et à 15 heures, il dit
à Christian Fechner : « Vous savez, que vous m’ayez deux jours ou
trois mois, c’est le même prix ! ». Vu ce qu’il demandait, Fechner
est évidemment tombé par terre…
C’est Calmos qui a fait votre réputation de misogyne forcené…
Non, non, tout a commencé avec Les Valseuses, en 1974. On était
en plein MLF et il y a eu des manifestations devant les cinémas.
Des banderoles… La cinéaste Chantal Akerman allait de salle
C’est mon côté « noir ». Mon côté Cioran : à quoi ça sert d’être en salle en apostrophant les futurs spectateurs : « N’allez pas
poli ? A quoi ça sert de se lever de bonne humeur ? N’empêche, voir cette merde, c’est une insulte envers les femmes. » <

TÉLÉRAMA 3163 | 25 AOÛT 2010 11


LE RÉALISATEUR BERTRAND BLIER entretien

< Et, dans Le Figaro – Le Figaro de l’époque, le vrai, le pur, le dur –, à côté de Bergman et de Welles. Des nains…
le professeur Debray-Ritzen demandait carrément l’interdiction Vous partagez avec Welles la haine des gros plans…
du film. C’était extravagant… Je m’en fichais un peu, moi, car Il disait que c’était fait pour les cons et il avait raison. Avec une
j’avais reçu l’aval de Buñuel. Je le rencontre, un jour, par hasard, exception : Sergio Leone a inventé un vrai langage en associant
et il me dit : « Ah, la scène de l’autorail… avec la femme qui donne brutalement, dans ses westerns, un grand espace à un très gros
le sein… c’est très érotique ! » J’étais inondé de bonheur… plan. C’est très malin et très efficace, surtout quand on n’a rien
Pourriez-vous retourner Les Valseuses ou Calmos en 2010, à raconter. Mais quand on a quelque chose à dire, comme
dans notre cinéma, si prudent, si sage ? Welles, le gros plan est inutile. Kubrick n’en faisait pas.
Non, bien sûr. Ce n’est pas qu’on ne peut plus être insolent, Et Kurosawa non plus…
aujourd’hui, mais on ne veut plus. L’insolence, tout le monde Et vous ?
s’en fout. Même moi, par moments, j’en ai marre… Et puis, J’en fais quand même par amour des acteurs, dont j’aime me
je repique au truc pour m’étonner moi-même : quand j’entends, rapprocher. Dans Le Bruit des glaçons, il y en a que je regrette
dans Le Bruit des glaçons, Myriam Boyer dire à Anne Alvaro : – trop gros, mes gros plans ! Mais j’en fais moins qu’avant...
« C’est trop tard, la mammo ! Il diffuse, ton cancer ! », je me fais Dans ce film, j’ai décidé de me débarrasser de la mise en scène.
peur. Je l’ai écrite, cette réplique, mais elle m’effraie… Ça prend un temps et un fric fous, la technique, les travellings...

“Je ne respecte pas le cinéma. Je ne l’idéalise pas. Si on rate certains films, ce n’est pas grave :
autant lire Proust. Il faut laisser le cinéma à sa place, le considérer comme un art mineur.”
Y a-t-il des insolents autour de vous ? Là, j’ai pris une caméra légère, la « steadycam », engagé un mec
Peu, hélas. Des gens comme Gaspar Noé sont audacieux génial pour la tenir et j’ai tourné en deux heures des plans qui,
visuellement, mais ils sont incapables de se servir des mots... auparavant, m’auraient pris trois jours. Et le film est mieux mis
Comment vous sentez-vous dans le cinéma actuel ? en scène. Il respire plus…
Mais, pour moi, il n’y a plus de cinéma. Je vois des films, Dans ce film, vous avez écrit, enfin, un superbe personnage
pour ça oui, mais du cinéma, pas beaucoup… Quand j’ai tourné de femme qu’incarne Anne Alvaro…
Les Valseuses, j’avais, la même année, pour me donner des coups Le Bruit des glaçons, c’est mon film le plus épuré. C’est
de pied au cul, Orange mécanique, Le Dernier Tango à Paris et probablement dû à mon âge. A la maturité. Et plus que pour
La Grande Bouffe. Plus Fellini. Et Bergman. Et Pialat et Truffaut. l’histoire du cancer, c’est pour les scènes d’amour entre Anne
Aujourd’hui… J’aime beaucoup Jacques Audiard. C’est le meilleur Alvaro et Jean Dujardin que j’ai tourné le film…
metteur en scène que l’on ait actuellement, mais ses films ne me Quand on a une tumeur inguérissable au cerveau,
mettent pas par terre. l’accomplissement de la vie qui vous reste passe obligatoirement
Je préfère Pialat, qui tournait des plans bizarres, qui ne savait par les bras d’une femme. On cherche celle qui vous fermera
pas très bien comment les monter, mais qui avait l’œil… les yeux et ce n’est pas toujours celle qu’on attendait qui le fait.
Ce n’était pas un metteur en scène, lui, mais un cinéaste. Ce personnage est la plus belle des réponses à ceux qui vous
Ce n’est pas une réflexion de « vieux con », ça, votre côté taxent encore de misogynie…
« c’était mieux avant » ? Mais c’est un reproche totalement idiot ! Dans mes films,
Mais « vieux con » ne veut pas dire qu’on ne comprend plus rien ce sont les hommes qui ont toujours le sale rôle. Je n’ai filmé
à rien… Je vois beaucoup de films et très peu me provoquent que des crétins. Des lâches. Aucun n’a la clé du monde féminin :
le choc qui donne envie de continuer. Si : Tout sur ma mère et ils ne savent pas comment ça marche. Soit parce qu’ils sont très
Parle avec elle, d’Almodóvar. Je me suis dit : « Nom de Dieu, s’il machos, comme dans Les Valseuses. Soit parce qu’ils sont trop
existe un gars pour faire ça, on peut y croire encore. » Wong Kar- amoureux, comme dans Préparez vos mouchoirs. Même dans
wai, un peu, Paul Thomas Anderson quand il tourne Magnolia… Beau-père, Patrick Dewaere est un loser consternant...
Etes-vous cinéphile ? De fait, tous les hommes de ma génération ont démarré macho.
Pas du tout. Je ne respecte pas le cinéma. Je ne l’idéalise pas, Moi comme les autres. Mais être macho, aujourd’hui, c’est être
comme certains de mes confrères. Je me dis que si on rate demeuré… Vous souvenez-vous des crétins des Valseuses :
certains films, ce n’est pas grave : autant lire Proust. J’ai toujours ils sont sur une dune et Depardieu dit à Dewaere : « Il y a bien
pensé qu’il fallait laisser le cinéma à sa place – le considérer un cul qui nous attend quelque part. » Toute la connerie des
comme un art mineur. Je me sens très proche de Gainsbourg, mecs, elle est là…
qui ne se prenait pas pour Ravel et qui, de temps à autre, disait : Donc pas misogyne, mais misanthrope ?
« Allez, on va leur composer une petite chansonnette »... Ah, ça oui, je suis ! Totalement !
Un peintre, un écrivain ont la liberté totale pour créer. Nous pas ! Est-ce pour cela que vos films sont toujours grinçants ? Vous
On est des aventuriers, des joueurs de poker. On fait des semblez constamment vous méfier de l’émotion…
braquages – réussis ou ratés – à chaque film… Heureusement, La peur d’être ridicule, sans doute… Mais non : il me semble
certains sont inoubliables... que j’y vais, dans le sentiment ! Il y en a dans Beau-père,
Lesquels ? Notre histoire, Merci la vie… J’ai même tourné un film 100 %
La Soif du mal et Sonate d’automne. Le film de Welles repose sentimental, Trop belle pour toi. Mon seul film chic. Convenable.
sur une absence de scénario – dix pages, pas plus – mais sublimée Primé à Cannes. Celui-là, ce n’est pas Buñuel qui l’a aimé,
par la mise en scène, dont il est le génie à l’état pur. Bergman, mais Claude Sautet : il m’a écrit une lettre dithyrambique…
c’est l’inverse : pas de mise en scène, enfin si, discrète... Tout de même, quand vous êtes sur le point de vous laisser aller,
Mais du cœur un peu partout. J’ai montré Sonate d’automne vous en rajoutez dans le vitriol. Comme dans Mon homme…
à mon fils de 15 ans : il pleurait... On est tous des nains Mon homme, c’est mon film le plus dur. Le plus hard. <

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LE RÉALISATEUR BERTRAND BLIER entretien

et je l’ai fait monter sur une barque fragile – avec de l’eau


à 6°C –, en compagnie d’un Gérard vaguement bourré qui
gesticulait dans tous les sens… Les techniciens ont poussé
la barque et mon père m’a dit, soudain : « Tu vas pas me tuer,
tout de même »…
Vous ne parlez pas souvent de votre père…
Je l’adorais. C’était un père fantastique. J’ai eu beaucoup
de chance d’être son fils, mais il m’a fait beaucoup de mal,
en même temps. Il avait une face cachée... L’autre côté
du miroir était noir. Avec de la violence… A mon âge, je vais
pouvoir affronter ça. Sous la forme d’un livre. Je voudrais
en écrire un vraiment beau avant de mourir…
Dans presque tous vos films, les personnages s’adressent
au spectateur, comme pour le prendre à témoin…
Je trouve très émouvant qu’un acteur regarde la caméra.
Ça ne se fait pas, je sais ! Mais, dans le cinéma muet, Chaplin
le faisait. Et si Chaplin le faisait, pourquoi pas moi ?…
Dans Le Bruit des glaçons, ça me paraissait indispensable.
Tous les personnages contemplent leur mort. Sauf le cancer,
qui n’en a pas besoin…
Dans Un, deux, trois, soleil, Marielle disait à un jeune Noir :
« Tu es la chance de mon pays. » C’est inhabituel. Vous ne vous
engagez pas souvent : vous n’êtes pas un cinéaste social…
Non. Mais j’estime que mes films – moi, peut-être pas, mais eux,
oui – sont de gauche. Hormis Trop belle pour toi, où ils sont
embourgeoisés, tous mes héros sont du mauvais côté de la rue :
des voyous, des paumés…
Mais vous seriez plutôt un anar de droite, à la Michel Audiard !
On me dit souvent ça. C’est assez compliqué, je trouve, de savoir
si on est de droite ou de gauche. Surtout les artistes…
Tous ne se disent-ils pas de gauche ?
Mais ils sont forcément de droite ! Ils ont des opinions de
gauche, d’accord : ils signent des pétitions, ils manifestent.
< Je ne le revendique pas trop. Il y a des moments où on va trop Mais leur vie professionnelle les pousse à droite. Notamment
loin… et là, j’y suis allé ! Je ne revendique pas tous mes films, quand ils discutent leurs contrats…
vous savez. Ni Calmos, ni Mon homme, ni La Femme de mon pote. Ça n’a aucun rapport ?
Mais j’aime bien Merci la vie et Un, deux, trois, soleil... Si, tout de même ! Quand j’ai voulu engager Delphine Seyrig
La provocation vous plaît, tout de même… dans Buffet froid – pour le rôle qu’a si bien tenu Geneviève
Je ne peux pas faire autrement. Je ne sais pas raconter Page –, elle m’a demandé tellement d’argent que j’ai dû
platement une histoire plate. Je l’ai fait une fois avec Trop belle renoncer. J’avais l’impression que je devais payer pour les films
pour toi. Plus jamais… qu’elle avait faits avec Chantal Akerman…
Comment avez-vous eu l’idée du seau à glace qui ne quitte Vous n’auriez pas une dent contre Chantal Akerman ?
jamais Jean Dujardin dans Le Bruit des glaçons ? Du tout ! Elle a tourné des trucs très bien.... Seulement quand
Je voulais un écrivain à l’américaine : Hemingway. Barbu, les comédiens de gauche arrivent chez moi, ou chez des
un peu enveloppé, habillé avec des chemises très années 1950... confrères qui, comme moi, ont parfois des succès au box-office,
Puisqu’il visualisait son cancer, je voulais qu’il affiche son ils se remboursent. Et l’addition est salée…
alcoolisme : d’où l’idée du seau à glace… Au théâtre, votre première pièce, Les Côtelettes, a été un gros
Les objets me servent, parfois, de point de départ. Le début succès public, mais un bide critique total…
de Buffet froid, par exemple, m’a été fourni par Depardieu. Historique ! Même à Télérama ! Fabienne Pascaud, qu’est-ce
Fréquenter Gérard, c’est pas de la tarte ! Et, à l’époque, ce crétin qu’elle m’a mis !
se baladait constamment avec un couteau. Un vrai, un sérieux. Et pourtant vous récidivez avec Désolé pour la moquette…
« Faut que je coupe ! » disait-il. Pendant le tournage de Préparez Ben, oui. J’ai imaginé la rencontre d’une bourgeoise – Anny
vos mouchoirs, dans les Ardennes, il a dû débiter quelques Duperey – et d’une SDF – Myriam Boyer.
arbres, entre les prises… A voir Dans une ville où les trottoirs ont été
“Le Bruit
Un jour, j’ai pensé au couteau de Gérard et la réplique m’est des glaçons”, moquettés pour que les SDF soient mieux
venue : « Vous avez mon couteau dans le ventre. Quel effet ça vous en salles à partir installés…
du 25 août.
fait ? » Le reste, je l’ai écrit en quinze jours, comme en état de “Désolé pour
Une provocation de plus…
transe, comme si ça venait de l’au-delà. la moquette”, Oui, ce sera une pièce assez sanglante.
En fait, ça venait de mon inconscient, mais je ne le savais pas, au Théâtre On ne se refait pas... p
Antoine,
à l’époque... Dans le film, je tuais mon père, tout de même ! à Paris, à partir Propos recueillis par Pierre Murat
Une scène dont je me souviens encore : il avait peur du vide, du 9 septembre. photos richard dumas pour télérama

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