Traitement des eaux usées et
résistance aux antibiotiques
Mercredi 18 mai 2011, par Larbi Bouguerra
Nouveaux enjeux de la pollution de l’eau |
eau et santé
traitement et dépollution
pollutions émergentes
De nombreuses unités de traitement des eaux usées utilisent des bactéries (microorganismes)
pour dégrader les substances organiques présentes dans ce type d’effluents. Lorsque, pour
traiter une quelconque infection, on avale des antibiotiques, la plupart du temps, ces
médicaments finissent dans les eaux usées, excrétées par les voies naturelles. Comme les
spécialistes n’arrêtent pas de mettre en évidence la présence de ces antibiotiques dans les
effluents des hôpitaux et des ménages, leur inquiétude grandit car ils pensent que leur présence
est de nature à promouvoir la résistance à ce type de médicaments. Lors d’un récent meeting
(27-31 mars 2011) de la Société américaine de chimie (ACS) à Anaheim en Californie, des
chercheurs ont affirmé que les eaux usées contiennent d’autres éléments chimiques en mesure,
eux aussi, de promouvoir la résistance aux antibiotiques. Il s’agit des métaux lourds.
Les spécialistes de l’environnement avaient, par le passé, observé, une relation entre les métaux
et la résistance aux antibiotiques dans les sols contaminés par les métaux, ainsi que dans les
eaux douces. Les bactéries prospérant dans ce type de milieux ont des niveaux de résistance
passablement plus élevés que leurs congénères vivant dans des sols non contaminés. Les
chercheurs de l’Université du Kansas aux États-Unis et ceux de l’Université de Newcastle en
Angleterre se sont demandés au cours du meeting d’Anaheim si ce phénomène pouvait
s’observer dans les unités de traitement d’eaux usées. Ces usines constituent en effet des
environnements uniques où, à côté des antibiotiques, la présence des éléments métalliques
comme le zinc et le cuivre est courante. Ici aussi, les bactéries jouent un rôle dans la chaîne de
traitements. C’est ainsi qu’après avoir débarrassé les eaux usées des solides qu’elles peuvent
charrier, les unités de traitement des eaux usées ajoutent des boues contenant une vaste
gamme de bactéries qui vont digérer et dégrader les composés organiques dissous.
Les chercheurs états-uniens ont simulé ce process connu sous le nom de « boues activées »
pour déterminer si les métaux sont en mesure de répandre la résistance aux antibiotiques. À
cette fin, ils ont construit des réacteurs contenant un mélange de molécules organiques et
d’autres nutriments couramment rencontrés dans les eaux usées ainsi que des bactéries en
provenance d’échantillons prélevés dans une unité de traitement d’eaux usées voisine. Après
avoir permis à la culture bactérienne de croître, les chercheurs ont réalisé sur ces réacteurs trois
phases expérimentales. Dans la première de ces phases, ils ont suivi le niveau de résistance aux
antibiotiques dans les boues d’activation. Ils ont ensuite ajouté des métaux, du zinc ou du cuivre,
à certains de leurs réacteurs et ils en ont étudié les variations de la résistance aux antibiotiques.
La troisième phase a consisté à ajouter dans chaque réacteur un antibiotique sur une liste de
trois de ces médicaments.
Ils ont ainsi découvert que le cuivre seul, en absence d’antibiotiques, est en mesure de
promouvoir la résistance vis-à-vis de la ciprofloxacine, un produit Bayer (Ciflox en France ou
Uniflox) de manière sensible, passant la ligne de fond de 7% à 11%. Le zinc seul n’a pas d’effets,
mais en présence d’un certain nombre d’antibiotiques, il est en mesure d’augmenter les niveaux
de résistance. Dans les réacteurs recevant le zinc et la tétracycline, 63% des bactéries
acquièrent de la résistance alors que dans les réacteurs qui ne reçoivent que la tétracycline et
pas de zinc, la résistance est seulement de 44%. Il est donc clair que, dans une usine de
traitement d’eaux usées, si les métaux contribuent à répandre la résistance, ils sont une source
de résistance bien plus importante que les antibiotiques eux-mêmes, car ces derniers étant des
composés organiques finissent par se dégrader alors que les métaux résistent à toute
dégradation .
Commentaire
Il est d’abord clair que le mot d’ordre couramment répété en France « Les antibiotiques, ce n’est
pas automatique » est tout à fait pertinent et doit être respecté à la lettre, car la plus grande partie
de ces médicament aboutit à l’usine de traitement d’eaux usées, l’organisme (humain ou animal)
n’utilisant qu’une faible fraction des doses ingérées. De plus, avec l’augmentation du nombre de
personnes âgées dans les pays développés, la concentration de ces produits dans l’eau va aller
croissant car cette fraction de la population métabolise moins les médicaments que les
personnes plus jeunes.
Sur un autre plan, il est tout aussi clair que les eaux usées provenant des unités industrielles
contiennent des concentrations bien plus importantes de métaux que celles provenant des
ménages, même si dans les villes, les tramways, les métros, la friction des pneus de voiture, les
vieilles canalisations en plomb… contribuent à la contamination des eaux pluviales ou de
nettoyage par les métaux.
Pour réduire le risque de résistance aux antibiotiques, à côté de la nécessaire éducation de la
population – et des professionnels de santé - à ce danger, il faudrait éviter de mélanger eaux
usées des ménages et eaux usées industrielles. En Californie, des efforts sont faits pour traiter à
la source les effluents industriels contenant du chrome VI, un métal cancérigène provenant
notamment des industries métallurgiques. Ce métal se trouve en grandes quantités dans les
eaux usées des tanneries, en Tunisie, au Maroc et ailleurs, et constitue une grave menace pour
l’eau potable des populations. Pour réaliser cette séparation des eaux industrielles et ménagères,
il faut repenser les réseaux de canalisation aboutissant aux unités de traitement. Ce qui a un
coût, bien évidemment.
On voit ainsi les innombrables menaces que la pollution multiforme issue de nos modes de vie et
de consommation fait peser sur cet élément vital qu’est l’eau et les bien inquiétantes synergies
qui peuvent s’accomplir dans les eaux du fait d’une multiplicité des facteurs : bactéries, métaux
lourds, médicaments, composition des sols….
SOURCE
Michael Torrice, « Spreading resistance during wastewater treatment », Chemical &
Engineering News, 28 mars 2011.
Jyllian N. Kemsley, « Testing and treating for chromium », Chemical & Engineering News, 4
avril 2011
Mohamed Salah Medimagh, « Le chrome dans les tanneries en Tunisie », Thèse de doctorat,
Faculté des Sciences de Tunis, 1992.