La Côte D'ivoire Ou L'étrange Destin de L'étranger
La Côte D'ivoire Ou L'étrange Destin de L'étranger
NOTE DE L’ÉDITEUR
Le titre de l’article fait référence au roman de Hampaté Bâ, L’étrange destin de Wangrin,
1973, Union Générale d’Éditions.
autochtones et étrangers, il s’agit d’une lutte entre les premiers arrivés, revendiquant des
droits d’antériorité sur les terres et les migrants, qu’ils soient ivoiriens ou non, arguant
du travail réalisé sur ces mêmes terres.
3 Tout juste après les élections présidentielles de Côte d’Ivoire du 22 octobre 2000, la junte
militaire, au pouvoir depuis le coup d’État du 24 décembre 1999, est chassée par un
soulèvement populaire. Les Ivoiriens refusent le « putsch » électoral du général Robert
Gueï, lequel s’était proclamé président et avait refusé de reconnaître sa défaite aux
élections. Le 26 octobre 2000, Laurent Gbagbo, responsable du Front Populaire Ivoirien
(FPI) est proclamé président de la deuxième République de Côte d’Ivoire. Aux
affrontements entre partisans de Gbagbo et forces de l’ordre succèdent d’autres
violences. Elles opposent les défenseurs d’ADO2 — leader du Rassemblement des
Démocrates Républicains (RDR) — aux gendarmes et policiers, alliés cette fois-ci aux
partisans de Gbagbo, nouveau président. Le lendemain, un charnier est découvert à
Abidjan. Des corps sont aussi repêchés dans la lagune. Les forces de l’ordre ont fusillé des
manifestants dans les rues avant de rafler des civils à leur domicile pour aller les
exécuter. Parmi les victimes, pour l’essentiel des gens originaires du Nord de la Côte
d’Ivoire — ceux qu’on appelle les Dioula — et des étrangers ouest africains, soupçonnés
d’être des membres du RDR. Au-delà de ces exécutions sommaires, les détentions ont été
orchestrées sur cette même base de l’appartenance ethnique et religieuse ou sur leur
réelle ou supposée origine ou nationalité étrangère. Les jours suivants, alors que la
menace d’une guerre civile planait sur la Côte d’Ivoire, les Conseils supérieurs des
Burkinabè, des Maliens de l’extérieur comme les Ambassades du Nigeria et du Niger
s’employaient à libérer leurs ressortissants abusivement arrêtés, bastonnés et torturés.
4 Novembre 2000, la candidature de A.D. Ouattara, qui avait déjà été rejetée aux élections
présidentielles (pour s’être déjà prévalu d’une autre nationalité et pour mauvaise
moralité), est à nouveau remise en question aux élections législatives, cette fois-ci en
raison d’une « ivoirité douteuse ». Des ressortissants du Nord et partisans du RDR appellent
à la sécession. La carte de Côte d’Ivoire coupée en deux fait la une du quotidien Le
Patriote. « Si Alassane n’est pas Ivoirien, nous ne le sommes pas non plus » se désespèrent les
jeunes du RDR qui, quotidiennement, sont taxés d’étrangers par les forces de l’ordre s’en
tenant à leurs patronymes pour les harceler.
5 Au lendemain de la tentative de coup d’État avorté des 7 et 8 janvier 2001, avant même de
diligenter une enquête, le gouvernement a annoncé qu’un certain nombre d’étrangers
dont des Guinéens, des Burkinabè, des Maliens et des Nigériens figuraient parmi les
agresseurs. Le gouvernement a menacé de rompre les relations diplomatiques avec les
pays dont les ressortissants étaient impliqués. Dans un discours télévisé, le chef d’État a
proféré des menaces de représailles contre certains pays étrangers (« quiconque nous
respecte en Afrique et ailleurs sera respecté, quiconque veut nous bafouer, sera bafoué par nous, il
faut que cela soit clair et net »). Dans ce climat belliqueux, des jeunes gens, étudiants ou
encore faisant partie de groupuscules patriotes, nationalistes tels les « Sorbonnards »,
organisèrent les jours suivants des manifestations hostiles aux étrangers. Cette chasse à
l’étranger africain de l’Ouest et musulman se propagea dans toutes les communes
d’Abidjan ainsi que dans les villes de l’intérieur. Sur de nombreux marchés, des boutiques
tenues par des étrangers furent saccagées aux cris de « Étrangers rentrez chez vous, Ivoiriens
le commerce pour nous maintenant ». Étudiants nigériens, commerçants nigérians,
mauritaniens, guinéens, sénégalais, citoyens burkinabè persécutés, brutalisés se
réfugièrent dans leurs ambassades respectives. En dépit de l’appel timide au calme lancé
par le gouvernement (cesser de « vous attaquer aux innocents ») sous la pression des
ambassadeurs de la CEDEAO inquiets du sort réservé à leurs ressortissants, les exactions
continuèrent conduisant de nombreux ressortissants étrangers dans les jours suivants à
regagner leur pays d’origine et obligeant le président du Mali et président en exercice de
la CEDEAO (Alpha Oumar Konaré) à abandonner le langage diplomatique. « Nous ne sommes
pas certes pas Ivoiriens ; mais nous ne sommes pas des étrangers en Côte d’Ivoire. Nous n’avons
jamais connu une Côte d’Ivoire d’hostilité vis-à-vis des étrangers. Et cette image nous la refusons.
Cette Côte d’Ivoire n’est pas celle que nous connaissons, ni celle à laquelle nous avons été habitués.
Et pour nous ce n’est pas la Côte d’Ivoire »(30/12/2001). Plus maladroitement le président
sénégalais, Abdoulaye Wade, à Dakar, lors d’une conférence internationale sur le racisme
et la discrimination raciale prit en exemple la Côte d’Ivoire pour sa démonstration : « au
moment où je vous parle, un Burkinabè subit en Côte d’Ivoire ce qu’aucun noir ne subit en Europe
». (22/01/2001). Cette déclaration fut suivie de représailles contre les commerçants
sénégalais et par extension contre les populations allogènes notamment à Divo et Lakota.
6 Quelques jours avant que le président Gbagbo ne rencontrât le président Eyadema, les
autorités ivoiriennes introduisirent de nouvelles catégories avec d’un côté, les « bons
étrangers » (les Ghanéens, Béninois et Togolais), chrétiens de surcroît, ne s’occupant pas
de politique en Côte d’Ivoire, et de l’autre « les mauvais étrangers », ces musulmans,
militants du RDR, poussés par leurs chefs d’État à prendre position, à entrer dans le débat
politique ivoirien (Maliens, Burkinabè, Nigérians, Sénégalais et par extension Guinéens et
Nigériens).
7 Toujours en janvier 2001, défiant à la fois le pouvoir royal et les instances centrales et
municipales de l’État, des jeunes autochtones de la petite bourgade de Bonoua, située à
une cinquantaine de kilomètres d’Abidjan, taillèrent sur mesure une constitution à
l’encontre des étrangers et « allogènes »3, leur enlevant le droit de travailler, de vivre,
d’aimer et de prospérer à Bonoua. Si cette loi était appliquée, elle ne leur reconnaîtrait
que le droit d’être des manœuvres dans les champs d’ananas des Abouré….
8 Au-delà de cette brève chronique illustrant, la forte dérive identitaire en marche,
comment cette chasse à l’étranger africain a pu se déployer dans un pays réputé pour « sa
longue tradition d’hospitalité », pour sa politique d’ouverture et d’accueil et ayant bâti
son développement en s’appuyant précisément sur une main-d’œuvre étrangère ?
Comment l’étranger qui participait hier au développement de la Côte d’Ivoire devient
aujourd’hui celui qui met en péril l’avenir de la Côte d’Ivoire ? En réaction à ces nouvelles
formes d’exclusion, quelles stratégies identitaires déploient les différentes communautés
ouest africaines sur le sol ivoirien4 ?
9 Notion floue par excellence, le terme étranger a acquis une dimension institutionnelle en
Côte d’Ivoire, renvoyant à la fois à un critère juridique qui a lui-même évolué dans le
temps, à une catégorie statistique utilisée par les instances économiques et politiques du
pays et à des pratiques sociales.
naturalisation ou par mariage6. Seuls peuvent être naturalisés sans conditions, l’enfant
mineur de l’étranger acquérant la nationalité ivoirienne, la femme et l’enfant majeur de
l’étranger acquérant la nationalité ivoirienne et l’étranger qui a rendu des services
exceptionnels à la Côte d’Ivoire. Les autres naturalisés ivoiriens sont soumis à une période
probatoire de cinq ans pour l’exercice des droits civiques. Selon l’article 26, la
naturalisation ne peut être accordée qu’à l’étranger justifiant de sa résidence habituelle
en Côte d’Ivoire pendant les cinq années qui précèdent le dépôt de sa demande.
11 La loi du 14/12/1961 prévoyait, de surcroît, la possibilité, pour les personnes nées en Côte
d’Ivoire de parents étrangers, de solliciter la nationalité ivoirienne par déclaration. Si
bien que pendant une décennie, bon nombre de naissances d’enfants nés en Côte d’Ivoire
de parents étrangers, (à l’égard desquels la nationalité était établie postérieurement à la
naissance), ont été déclarées dans les mêmes registres de l’état civil que les naissances
d’enfants nés de parents ivoiriens. Mais la loi du 21/12/72 a abrogé toutes les dispositions
du code de la nationalité relatives à l’acquisition de la nationalité ivoirienne par
déclaration, abandonnant la nationalité par le droit du sol au profit de la nationalité par
le droit du sang. Dorénavant, la nationalité ivoirienne s’acquiert à l’origine par la
naissance qui devient l’expression du lien du sang contrairement au lieu de naissance.
D’après l’article 1 du Code de la Nationalité : « La Loi détermine quels individus ont à leur
naissance la nationalité ivoirienne à titre de nationalité d’origine. La nationalité ivoirienne
s’acquiert ou se perd après la naissance par l’effet de la loi ou par une décision de l’autorité
publique prise dans les conditions fixées par la loi ». Selon le principe du droit du sang, qui
prévaut d’ailleurs largement dans la plupart des pays africains francophones, la
nationalité est subie dans le sens où elle n’implique pas l’accomplissement de formalité de
la part du bénéficiaire. C’est une différence fondamentale avec la nationalité ivoirienne
par acquisition qui peut résulter d’un acte juridique en cas de mariage, d’adoption d’un
enfant ou d’une requête introduite auprès de l’administration aux fins de naturalisation.
Enfin, dans le code ivoirien, la nationalité est prouvée par le certificat de nationalité 7.
12 On peut, néanmoins, s’interroger sur les critères juridiques mis en œuvre par le
législateur, au lendemain de l’Indépendance du pays, en 1961, pour établir la nationalité
ivoirienne au titre de la nationalité d’origine. Quelle peut être la nationalité d’origine de
personnes installées sur le territoire avant qu’il ne devienne État ivoirien. Aucune
disposition ne semble avoir été prise explicitement à ce sujet. Pourtant, les distinctions
implicites établies au sein des populations nées ou résidant sur le territoire avant
l’indépendance nationale laissent accroire que certaines plus que d’autres auraient une
légitimité juridique parce que appartenant à des « tribus fondatrices ». Le professeur
Niangoran-Bouah8 emploie d’ailleurs le terme de « pré-ivoiriens » pour désigner les
habitants qui occupaient les royaumes du Kabadougou, du Worodougou, du Sénoufo, du
Koulango, de l’Abron, de l’Indénié et du Baoulé avant la constitution du territoire en Côte
d’Ivoire en 1893. Ces populations seraient des « Ivoiriens de souche parce que déjà en place
avant la naissance juridique de la colonie ». Rien n’est dit, en revanche, sur la fluidité
identitaire de ces populations ni sur leurs dispositions à transcender les frontières
géographiques et sociales. Bref, ce flou juridique a laissé la porte ouverte à moult
interprétations et dérives où le fantasme de la pureté identitaire est toujours bien
présent.
19 La Côte d’Ivoire rassemble des populations qui proviennent toutes d’ailleurs ce qui permit
à Houphouët-Boigny un temps d’affirmer : « dans ce pays, nous sommes tous des étrangers ».
Même les populations du sud-ouest forestier, qui se considèrent comme les autochtones,
viennent du Libéria. Ensuite, à l’instar des Bété, certaines ethnies n’ont pas constitué de
groupes réels avant la période coloniale (Amselle, M’Bokolo, 1985 ; Chauveau, Dozon,
1987 ; Chrétien, Prunier, 1989).
20 La Côte d’Ivoire fut considérée comme un territoire à mettre en valeur et les régions
forestières du Sud appréhendées comme le centre de gravité de la colonie. Mais le pays
était alors sous-peuplé et les populations installées au Sud se révélèrent les plus
résistantes à la colonisation. Pour corriger ces déséquilibres, les colons firent venir, aux
côtés des Européens, des auxiliaires africains non-ivoiriens. Ainsi, des Sénégalais —
appelés de Dakar alors capitale de l’A.O.F. (Blion, Bredeloup, 1997) — et des Dahoméens
occupèrent les postes de commis dans l’administration. Ils étaient également maçons,
mécaniciens, commerçants, infirmiers, instituteurs. Le territoire de la Haute-Volta (créé
en 1919) en revanche, fut considéré par les autorités françaises davantage comme un
réservoir de main-d’œuvre pour la colonie ivoirienne sous-peuplée que comme un
« réservoir de cadres ». Avec 3 millions d’habitants, cette population représentait plus du
quart de la population de l’A.O.F. (Coulibaly, 1986) et pouvait donc fournir une force de
travail intéressante à la fois pour développer des cultures de rente (café, cacao et
arachide) et construire les infrastructures indispensables à leur écoulement. Les
ressortissants du Soudan français qui, pour un certain nombre d’entre eux, étaient à
l’origine de commerces de longues distances entre la zone soudanaise et le Sud forestier
(Malinké et Mandé du Sud déjà au temps de Samory au XVème siècle), furent aussi commis
aux emplois de manœuvres sur les grands chantiers, réquisitionnés par la colonie. Des
mesures de coercition furent utilisées comme l’impôt de capitation puis le travail forcé
pour y parvenir.
21 Parallèlement, les gens du Nord du territoire ivoirien, appartenant au monde malinké,
qu’on nomme sous le terme générique de dioula, quittèrent leur région de savane peu
propice à l’agriculture commerciale pour aller s’installer massivement dans le Sud
forestier. Ces mouvements furent fortement encouragés par l’administration coloniale
qui entendait bien mettre en valeur rapidement le pays. Et ces populations contribuèrent
activement à la fois au développement de l’économie de plantation et du commerce. Mais,
d’emblée, les gens du Sud les considérèrent comme des allogènes venant s’accaparer leur
territoire et rapidement les assimilèrent aux populations islamisées du Nord (Mali,
Guinée, Burkina) « comme (si elles) étaient bien plus lié(e)s à cet univers «supranational» qu’à
une Côte d’Ivoire dont l’identité (aurait été) davantage ancrée dans les parties forestières »
(Dozon, 2000a). Le monde des marchands était perçu par les autochtones comme un
monde instable où, les valeurs traditionnelles pouvaient être remises en cause et où des
innovations religieuses pouvaient émerger. C’est donc à partir de cette époque que s’est
construite pour bon nombre de gens du Sud une perception ambivalente du monde
dioula, tout à la fois ivoirien et étranger, collaborateur et menaçant, en raison de sa
tendance à l’expansionnisme14 et de ses caractéristiques religieuses. Assurément, le
colonisateur contribua à cette construction : il se servit notamment des Dioula pour lutter
contre l’animisme tout en les valorisant au détriment des « indigènes», agni comme bété.
22 Des Agni issus des milieux dits « évolués », rassemblés notamment au sein de l’Association
de Défense des Intérêts des Autochtones de Côte d’Ivoire (ADIACI), essayèrent à la fin des
années 193015 de remettre en question cette partition créée par le colonisateur. Ils
souhaitaient non seulement le départ des auxiliaires et fonctionnaires africains (Tirefort,
1999) mais aussi revendiquaient les terres agricoles que s’étaient approprié des Dioula et
des Baoulé (Dozon, 1997). Premiers signes tangibles d’une conscience nationale, ces
protestations débouchèrent, deux décennies plus tard, sur des mouvements d’une autre
envergure mais toujours initiés par des couches urbaines et bureaucratiques. Alors que la
Côte d’Ivoire devenait juridiquement autonome, en application de la Loi-cadre de 1956,
achevant de consolider ainsi l’idée d’appartenance nationale et que les flux migratoires
en direction de la Côte d’Ivoire persistaient, une vague de xénophobie à l’encontre des
Dahoméens et Togolais balaya Abidjan en octobre 1958. Des rumeurs orchestrées par la
Ligue des Originaires de Côte d’Ivoire16, instance créée illégalement par de jeunes
chômeurs ivoiriens, laissaient sous-entendre à l’expulsion imminente des travailleurs
étrangers. Les altercations violentes, qui s’ensuivirent, provoquèrent le rapatriement de
17 000 personnes. Ces collaborateurs des colons, qui se présentaient comme « les porteurs
de la lumière civilisatrice » devinrent les boucs émissaires sur lesquels les Ivoiriens
reportèrent leurs sentiments anti-coloniaux non exprimés lors du referendum de
septembre 1958 (Bonzon, 1967). Mais ces revendications d’autochtonie — « Une Côte
d’Ivoire aux Ivoiriens » — furent très limitées dans les campagnes ivoiriennes qui ne
pouvaient se passer d’une main-d’œuvre étrangère bon marché et déjà abondante.
23 Dès les années 1950, majoritaires au plan démographique, les Baoulé avaient acquis une
position centrale et ambivalente, à la fois autochtones installés dans le Sud de la colonie
pour y cultiver le café et allogènes essaimant en compagnie des Dioula puis des Voltaïques
dans toute la zone forestière, à la recherche de nouvelles terres (Chauveau, 1977). Et c’est
sur ces planteurs allogènes que s’appuyèrent successivement le Syndicat Agricole Africain
(SAA) dirigé, dès sa création en 1944, par F. Houphouët-Boigny puis le Parti Démocratique
de Côte d’Ivoire (PDCI) pour remettre en question le régime colonial17 ; ces deux
structures « incarnant toutes deux le mouvement de l’allochtonie contre l’autochtonie » (Dozon,
2000).
24 L’Indépendance de la Côte d’Ivoire ne constitua pas une rupture véritable dans l’histoire
du pays dans la mesure où les allochtones conservèrent une place privilégiée dans la
construction de l’économie et de la société ivoirienne fondée résolument sur l’expansion
de l’économie de plantation. Le modèle extraverti de développement retenu par les
autorités ivoiriennes ne pouvait, en effet, se passer d’une politique migratoire libérale et
supposait l’emploi d’une main-d’œuvre importante, impossible à recruter parmi les seuls
Ivoiriens, trop peu nombreux. Baoulé, Dioula mais aussi Burkinabè et Maliens s’installèrent
dans la forêt ivoirienne, répondant au mot d’ordre lancé par Houphouët-Boigny : « la terre
appartient à celui qui la cultive ». Au-delà de ces recrutements, l’instauration d’un code des
investissements très libéral, particulièrement attractif (réductions fiscales importantes,
garantie de fixité des charges fiscales sur 25 ans, totale liberté en matière de
rapatriement des capitaux et des profits) contribua largement à mobiliser les capitaux
extérieurs. Et J.-F. Médard18 d’en conclure : « la croissance économique exceptionnelle de la
Côte d’Ivoire repose sur l’association d’une main-d’œuvre étrangère africaine et du capital et
surtout de l’expertise étrangère (occidentale) », rappelant, de surcroît, le caractère dual de
l’immigration ivoirienne.
25 Par ailleurs, Houphouët-Boigny renforça les alliances entre Baoulé et gens du Nord, au
prix de savants dosages au sein des instances administratives et au détriment des
populations autochtones de l’Ouest. Par cette technique de « panachage ethnique »
développée à tous les échelons politiques, il entendait éviter toute tentative de
déstabilisation, intégrant au sein de son gouvernement les éléments contestataires tout
en les laissant minoritaires. Pour gouverner, il devait compter avec les Dioula qui
représentaient une force vive du pays. Ce jeu politique lui permit de concilier avant
l’heure ivoirité et allochtonie, en structurant sa légitimité autour de l’univers baoulé. En
cette période de décollage économique, à la fois chef d’État, chef d’un parti unique et
personnalité de sang royal (baoulé), il essaya de créer un peuple à sa manière et à sa
mesure, croyant à la nécessité d’un certain cosmopolitisme tout en rejetant,
paradoxalement, avec force, l’idée de fédération africaine19 (Dozon, 2000). La Côte d’Ivoire
devait accueillir les populations africaines voisines en vue d’une exploitation plus efficace
des terres riches en produits de rente. À l’intérieur du territoire ivoirien, la partition
entre nationaux et étrangers n’avait alors plus de sens : devenant un collaborateur,
l’Autre ne pouvait plus être perçu comme un étranger. Poursuivant ce raisonnement,
Houphouët-Boigny proposa en 1965 au Parlement ivoirien le principe de double
nationalité pour les ressortissants des pays du Conseil de l’Entente (Côte d’Ivoire,
Dahomey, Haute-Volta et Niger). Par son refus, le Parlement réintroduisit une dimension
nationale à la politique d’immigration. Reflétant la crainte d’un retour des cadres
béninois sur la scène administrative ivoirienne (Faure, Médard, 1982), ce rejet a eu pour
effet de maintenir, pendant plus de trois décennies, un décalage entre une juridiction et
des pratiques migratoires. Ce hiatus s’est traduit tout à la fois par une absence de contrôle
des flux, une absence de droits politiques ou sociaux réels pour les immigrés et une
absence de politique d’intégration. L’étranger s’est donc retrouvé en situation de fait et
non de droit, n’ayant d’autres garanties que la seule protection des gouvernants. Ces
derniers continuèrent de prôner l’ouverture et l’hospitalité, la « culture de la paix »,
accordant une attention particulière aux ressortissants des pays en guerre. C’est ainsi que
la Côte d’Ivoire a accueilli des Nigérians lors du conflit du Biafra, des Guinéens sous le
régime de Sékou Touré, des Libanais pendant la guerre civile du Liban et depuis 1990, des
Libériens. Mais, les accords de coopération bilatéraux contractés par la Côte d’Ivoire se
sont limités, en définitive, à la convention de mars 1960 signée avec la Haute-Volta et à
l’accord de coopération franco-ivoirien de 1961. Le premier favorisa par l’entremise de
l’OMOCI (Office de main-d’œuvre de Côte d’Ivoire) l’arrivée des ouvriers agricoles
voltaïques sur les plantations ivoiriennes alors que le second permis à la Côte d’Ivoire de
solliciter le concours de la France dans l’obtention d’une main-d’œuvre qualifiée.
26 Comment donc au fur et à mesure que la situation économique de la Côte d’Ivoire se
détériore, des mesures sont-elles prises rendant plus difficile la vie des étrangers et plus
précaire leur installation en Côte d’Ivoire ? De quelle façon des Ivoiriens d’hier
deviennent à leur tour des étrangers ? Comment la société ivoirienne se déstructure-t-
elle alors que se renforce l’idéologie de l’autochtonie ?
27 L’épuisement progressif des réserves forestières provoqué par l’avancée des fronts
pionniers ainsi que la chute des cours mondiaux du café et du cacao, répercutée sur les
prix d’achats garantis aux producteurs ivoiriens, compromettent sérieusement l’avenir
du modèle de développement extensif adopté par la Côte d’Ivoire et participent à la
réduction drastique des ressources extérieures, nécessaires au financement de l’activité
économique. Les premières répercussions de cette crise se font sentir sur le marché de
l’emploi urbain, précisément au moment d’une explosion démographique caractérisée
par l’arrivée massive d’étrangers africains. Dans les secteurs privés secondaires et
tertiaires, les licenciements augmentent et les revenus se réduisent à compter des années
1980. Lancée à partir de 1975 dans la sphère administrative et excluant d’abord les
étrangers africains de l’accès à l’office de la main-d’œuvre, la politique d’ivoirisation s’est
systématisée dix ans plus tard à l’ensemble des secteurs de l’activité économique et des
catégories socioprofessionnelles. Elle accentue la pression sur les étrangers en leur
interdisant, de fait, de pouvoir obtenir un emploi dans le secteur « moderne » de
l’économie. Parallèlement, l’État ivoirien cesse d’octroyer des bourses d’études aux
enfants d’immigrés.
28 Seul secteur ouvert encore sans restriction aux étrangers : l’économie informelle. Mais là
encore, la crise économique et les politiques d’ajustement structurel successives ont
ébranlé les représentations du monde social. Le « réalisme économique » tend à
remplacer les investissements statutaires dans les projets de vie des Ivoiriens (Vidal,
1997). L’institution scolaire n’est plus considérée comme l’instrument le plus efficace
pour assurer la mobilité sociale (Proteau, 1997) et les jeunes déscolarisés d’Abidjan
notamment en viennent à accepter des emplois salariés peu qualifiés, des activités
artisanales exercées majoritairement par des étrangers et des femmes20. Les uns après les
autres, les Ministres ivoiriens de l’emploi ont lancé des programmes de création
d’emplois et de micro entreprises dans le secteur informel visant à combattre le chômage
de leurs compatriotes. En mai 2000, Laurent Dona Fologo, ex-ministre chargé de
l’intégration nationale sous Bédié et secrétaire général du PDCI, parrainant une
promotion d’un centre de formation professionnelle, a exhorté ses filleuls à investir
davantage les secteurs porteurs de l’artisanat, stigmatisant l’étranger : « Il n’y a plus de
place à la fonction publique, le mot «commis» a disparu de notre vocabulaire ivoirien… Nous en
avons assez de ces artisans qui ne sont tous qu’étrangers »21. Sur les nouveaux marchés
reconstruits d’Abidjan, des quotas d’étrangers sont institués pour favoriser la conversion
au petit commerce des Ivoiriens (Bertoncello, Bredeloup, 2002).
29 Le14 octobre 1991, prenant pour prétexte la lutte contre l’insécurité, le gouvernement
ivoirien impose la carte de séjour à tous les étrangers de plus de 16 ans installés sur son
territoire, même citoyens de la CEDEAO, violant les accords de libre circulation établis
entre les pays signataires et montrant le caractère inopérant de cette supra citoyenneté 22
.
30 Pour la première fois en Côte d’Ivoire, le principe du séjour n’est plus reconnu comme un
droit. Cette mesure a pourtant longtemps été différée. Envisagée dès 1985, précisément au
moment où les pays membres de la CEDEAO et, parmi eux la Côte d’Ivoire, s’étaient mis
d’accord pour reconnaître à tout citoyen de la communauté, outre le droit de circuler
d’un pays à l’autre sans visa, le droit de résider, elle prit effet un an après que les
Africains non-Ivoiriens furent conviés aux premières élections présidentielles
multipartites. Délivrée pour un an renouvelable et exigée systématiquement pour toute
formalité administrative, la carte de séjour a introduit une nouvelle discrimination entre
les étrangers : les ressortissants de la CEDEAO, les autres Africains et les étrangers non-
Africains payant un droit de séjour différent sur le territoire ivoirien. En 2002, les
ressortissants de la CEDEAO sont priés de débourser 35 000 francs CFA en une seule fois
contre la délivrance d’une carte valable 5 ans (Loi n°2002-03 du 03/01/2002).
34 En 1994, la controverse rebondit alors sur les conditions d’éligibilité et sur le contenu de
l’article 49 du nouveau code électoral : « Nul ne peut être président de la République s’il n’est
âgé d’au moins 40 ans révolus et s’il n’est Ivoirien de naissance, né de père et de mère eux-mêmes
Ivoiriens de naissance. Il doit n’avoir jamais renoncé à la nationalité ivoirienne. Il doit en outre
avoir résidé de façon continue en Côte d’Ivoire pendant les cinq années qui précèdent la date des
élections ». On peut d’abord se demander comment un candidat à la magistrature suprême
peut à la fois être né Ivoirien et avoir 40 ans ou plus alors que c’est seulement à partir de
1960 et donc de la proclamation de l’indépendance du pays que la nationalité ivoirienne
est devenue une réalité. On peut également être circonspect quant à l’applicabilité de
telles clauses compte tenu de l’absence quasi généralisée de registres de l’état civil avant
1960.
35 L’adoption de ces nouvelles conditions d’éligibilité, fondées sur le fantasme de la pureté
ethnique, déchaîna des critiques véhémentes et provoqua des dérapages xénophobes. Les
propres enfants d’Houphouët-Boigny mais aussi du président de l’Assemblée nationale,
du vice-président de la Cour suprême, du Premier ministre et d’autres ministres d’État —
parce que de mère non-ivoirienne — ne pouvaient être éligibles. Une fracture évidente,
travaillée allègrement pas les media, s’installa entre « Vrais Ivoiriens, authentiques »,
« Ivoiriens de souche », « Ivoiriens pur sang, de première classe ou 100% », « Ivoiriens de
fibres multiséculaires » et « demi ivoiriens, faux Ivoiriens », « Ivoiriens de circonstance »,
« Ivoiriens de seconde zone »27. La confusion entre origine et nationalité fut largement
entretenue. À l’égard de métis, des délits de faciès furent enregistrés rappelant d’autres
exclusions des « sang-mêlé » dans la Grèce antique où l’accusation de bâtardise était
devenue une arme politique courante. L’habitude se prenait de désigner aussi des
hommes politiques en remettant en cause la légitimité de leur naissance et de leur
citoyenneté (Baslez, 1984).
36 Au-delà de la dérive nationaliste qu’elles suscitèrent, ces nouvelles clauses d’éligibilité
mettaient hors-jeu le principal concurrent d’Henri Konan Bédié à la présidence de la
République, l’ex-premier Ministre, A. D. Ouattara, président du RDR et directeur général
adjoint du Fonds Monétaire International (FMI) à Washington qui ne pouvait justifier de
cinq années de résidence ininterrompue en Côte d’Ivoire et dont le père était né en
Haute-Volta. Le 8 décembre 1994, l’Assemblée nationale adopta donc ce nouveau code
électoral excluant l’étranger, à la fois comme électeur et candidat à la présidence de la
République et laissant entrevoir les premiers contours de l’ivoirité. Le 22 octobre 1995 eut
lieu, dans un climat agité, la première consultation électorale présidentielle depuis la
disparition de Félix Houphouët-Boigny. Boycottée par les principaux partis de
l’opposition28 qui réclamaient la révision du code, elle porta à la magistrature suprême
Henri Konan Bédié.
37 Interprétés par les uns comme une nécessité pour renforcer voire sauvegarder « la
conscience nationale ivoirienne », par les autres comme le signe d’une rupture définitive
avec un passé où l’ethnocentrisme, le tribalisme et l’exclusion avaient été soigneusement
évités, tous ces remaniements juridiques firent naître une large polémique sur la place
des étrangers dans la société ivoirienne, créant au sein d’une même nationalité plusieurs
catégories d’Ivoiriens et se faisant l’écho d’un malaise identitaire. L’ivoirité, « ce
nationalisme à l’ivoirienne », venait d’être érigé en concept pour servir de fondement
théorique aux pratiques d’exclusion déployées par le nouvel homme fort de Côte d’Ivoire.
Et des intellectuels rassemblés au sein du CURDIPHE organisèrent des conférences « pour
mettre en mouvement tout le corps social ivoirien autour du thème de l’ivoirité pour que chacun
s’en imprègne, s’en convainque et en soit l’ardent défenseur »29.
38 Cinq ans plus tard, cette constitution est suspendue par le Général Gueï aux motifs qu’elle
contribue à diviser le pays et qu’elle est dirigée à l’encontre d’Alassane Ouattara. C’est
alors que s’engage le débat autour des conjonctions « OU » ou « ET » : le candidat à
l’élection présidentielle doit-il être né de père et/ou de mère eux-mêmes ivoiriens ? Après
avoir d’autorité réintroduit le « ou » dans le projet que lui a soumis la Commission
• Les étrangers ne peuvent plus être propriétaires fonciers sur des terres du domaine
coutumier
40 Pendant plusieurs décennies, des populations originaires des pays limitrophes ou des
régions Nord et Est de Côte d’Ivoire sont venues exploiter les terres des planteurs
autochtones pour y faire pousser le café, le cacao, l’hévéa, l’ananas. Cette main-d’œuvre
étrangère ou allogène était généralement rémunérée sous forme de cession de droits de
culture. En effet, à une époque où la terre était abondante, plutôt que de lui verser un
salaire, le planteur lui permettait d’exploiter à son profit une partie des surfaces
défrichées. Des étrangers sont donc devenus propriétaires terriens au côté des
autochtones, souvent moins nombreux et qui avaient pris d’autres options
professionnelles à l’instar des Kroumen préférant la navigation au long cours (Schwartz,
2000).
41 La politique foncière conduite par Houphouët-Boigny reposait sur de nombreuses
ambiguïtés. Le dispositif devait permettre une valorisation rapide des ressources
agricoles tout en faisant adopter en zone rurale le système de pouvoir testé en zone
urbaine et fondé sur le clientélisme (Chauveau, 2000). Qu’ils soient ivoiriens ou étrangers,
les colons ont pu bénéficier d’une protection administrative pour accéder à la terre.
L’ambiguïté était également entretenue par rapport au statut juridique des terres
occupées. Le principe retenu dès 1963 selon lequel la terre appartenait à celui qui la
mettait en valeur était en totale contradiction avec les dispositions de droit officiel
héritées de la colonisation pour lesquelles la terre appartenait à l’État, seul habilité à
l’attribuer. D’autre part, l’État ivoirien est resté extrêmement laxiste quant à l’application
de la procédure réglementaire à suivre par les allochtones (nationaux comme étrangers)
pour faire valider les droits d’usage acquis et les transformer en droits de propriétés.
42 En période de récession économique et de forte saturation foncière où s’accentue le reflux
des populations déscolarisées ou au chômage vers les campagnes et où s’exacerbent les
tensions intercommunautaires, le législateur a tranché et la terre a changé de
propriétaire. Dorénavant est propriétaire d’une portion de terre tout Ivoirien détenteur à
ce jour d’un titre foncier après immatriculation de sa terre. Pour obtenir un certificat
foncier rural, il faut être propriétaire coutumier. Personne ne peut être propriétaire
d’une terre qui n’appartient pas à ses ancêtres. Autrement dit, promulguée en décembre
1998 (décrets d’application signés en octobre 1999), la loi sur le domaine rural, qui avait
été réclamée par les partis d’opposition (FPI) et par le gouvernement Bédié, réserve la
propriété foncière rurale aux seuls Ivoiriens et exclut donc les étrangers sur les terres du
domaine coutumier. Concrètement, les exploitants non-Ivoiriens perdent les terres qu’ils
exploitaient ; ils ne peuvent aspirer qu’à une promesse de bail emphytéotique auprès de
titulaires autochtones de certificats fonciers ou auprès de l’État si la terre relève de sa
propriété. S’ils sont Ivoiriens, les allogènes peuvent devenir propriétaires à la seule
condition que les propriétaires coutumiers veuillent bien leur céder leur certificat
foncier.
46 Dans les années 1995, à l’orée de l’ivoirité, des étrangers avaient envisagé la
naturalisation comme une alternative possible. Aujourd’hui, cette solution s’avère
beaucoup plus risquée : la frontière entre étranger de l’intérieur et étranger de l’extérieur
a basculé et les délits de patronymie sont de plus en plus fréquents. Déjà ceux qui
présentent un nom d’origine étrangère doivent sur les routes comme au tribunal
s’évertuer à justifier leur nationalité bien que la nationalité n’ait rien à voir avec le nom.
Dans les mairies, les agents ne veulent prendre la responsabilité de signer un certificat de
nationalité portant un nom de famille d’origine étrangère et, de suite, l’authenticité du
dossier fourni est automatiquement remise en question. Si bien que le gendarme qui
opère des contrôles de routine sera encore moins indulgent à l’endroit d’un étranger qui
a obtenu la naturalisation ivoirienne que face à celui qui demeure un étranger même s’il
est né à Abidjan. La naturalisation demeure de toute façon une procédure exceptionnelle
(en 1998, on comptait 1% de naturalisés). Les dossiers traînent sur des bureaux depuis des
années ; ivoirité et naturalisation ne faisant pas bon ménage.
47 D’autres voies moins légalistes existent permettant à des étrangers d’obtenir des vraies
cartes d’identités à partir de fausses déclarations ou encore de fausses cartes d’identité et
une nouvelle identité, un patronyme moins stigmatisant. Les partis politiques en ont
beaucoup parlé relayés par les médias, arguant de ces impostures pour imposer la carte
d’identité sécurisée, non falsifiable. Assurément, cette pratique plus rapide et plus
efficace que la première fut largement exercée grâce aussi à la complicité des Ivoiriens.
Par ailleurs, Houphouët-Boigny prit, à plusieurs reprises, des décrets pour nationaliser les
populations de villages entiers en récompense de services rendus à la nation.
48 Outre la naturalisation qui demeure la tactique d’assimilation à l’Autre la plus
symbolique, la coupure radicale avec le pays d’origine, l’acquisition d’un nouveau capital
culturel ivoirien (culture scolaire mais aussi goûts et bonnes manières) sont autant de
postures qui peuvent être prises pour se débarrasser d’une identité infériorisée et qu’ont
adopté pendant longtemps certains Burkinabè. Ces derniers avaient oublié le pays de
leurs ancêtres allant jusqu’à s’identifier culturellement et politiquement au pays hôte.
Sans chercher totalement l’assimilation au majoritaire, des migrants africains et leurs
descendants ont eu tendance à privilégier certaines stratégies individuelles consistant à
intérioriser le jugement dépréciatif que leur portaient les autochtones. C’est ainsi que
pour vivre en toute tranquillité, nombre d’entre eux ont décidé de « faire profil bas », de
limiter les interactions pour éviter toute altercation, acceptant l’identité qui leur était
prescrite. De nombreux Burkinabè ont endossé le statut de paysans illettrés, soumis,
acceptant les « arrangements » qu’on leur proposait à chaque contrôle d’identité,
s’exposant au racket plutôt que de se conformer à la loi pour faire ensuite respecter son
droit. Ils ont opté pour une démarche défensive s’efforçant par la discrétion ou la réserve
de se rendre encore plus invisibles. Quand en 2000, dans les plantations du Sud, des Lobi
de Côte d’Ivoire et du Burkina ont été accusés par des autochtones d’avoir attaqué les
leurs, les Mossi, installés aux alentours, restèrent silencieux, ne prenant surtout pas
position en tant que Burkinabè de Côte d’Ivoire. Cette posture visait à se désolidariser de
son groupe d’appartenance pour se protéger. Si ce refus d’entrer en rivalité peut être
interprété comme moyen de défense pour préserver son identité des attaques d’autrui, à
terme, ce retrait peut entraîner un sentiment de frustration insupportable.
49 De la même manière, si nombre de Nigérians perçoivent l’insulte derrière la désignation
d’ « Anango »38 à laquelle recourent régulièrement les Ivoiriens pour les nommer, seules
les plus jeunes générations, qui ne se reconnaissent pas dans l’identité qu’on leur
attribue, dénient à l’Autre le pouvoir de décider qui ils sont. Les plus vieux affirment ne
pas percevoir la stigmatisation dépréciative ou encore évacuent l’identité négative
transférant l’injonction dévalorisante sur les autres membres de leur communauté, les Ibo
, avec lesquels, au pays, ils entretiennent des relations tendues et dont ils tentent par
cette tactique de se séparer.
50 De leur côté, les Sénégalais qui sont perçus par la société ivoirienne comme un groupe
homogène, solidaire et centré sur l’activité de négoce, travaillent à taire leurs
dissensions, s’essayant à la fluidité identitaire maximale. Ils entendent également
échapper aux assignations d’escroc et de parasite préoccupés essentiellement par le
rapatriement de ses fonds au pays qu’ils imaginent pouvoir renvoyer en tant qu’émigrés
de passage. Ils travaillent à se débarrasser de l’image de commerçant roublard et
harangueur, associée au « goor gi » (terme wolof signifiant monsieur) — qui leur est
attribuée sur les marchés. Pour y parer, les uns valorisent leurs savoir-faire artisanaux et
mettent en avant, dans leurs discours, leurs compétences « d’homme de métier », traits
stigmatisés par les Ivoiriens mais qui font ainsi l’objet d’un renversement sémantique.
D’autres encore essaient de monnayer une protection auprès de la population autochtone
54 Si la peur domine au sein des communautés étrangères et conduit à un repli sur soi,
cependant, une nouvelle tendance — certes minoritaire — consiste à revendiquer sa
nationalité étrangère, à affirmer sa singularité. En 1995, les Sénégalais de Côte d’Ivoire,
qui avaient bénéficié de la nationalité ivoirienne ou faisaient figure de notables, se
décidaient à prendre la nationalité sénégalaise et commençaient à s’intéresser aux
possibilités de réinvestir politiquement et économiquement au Sénégal au grand dam de
leurs compatriotes (Bredeloup, 1996). Ce même phénomène est apparu plus récemment
chez les Maliens et Guinéens de Côte d’Ivoire. Ils sont de plus en plus nombreux à oser
revendiquer leur identité nationale délaissant leurs cartes d’identité ivoirienne, les
déchirant même par dépit ou sous la pression de leurs compatriotes ou encore sollicitant
leurs conseils supérieurs pour recouvrer leur identité originelle. Ces ressortissants
africains sont disposés à endosser le statut d’étranger en Côte d’Ivoire et donc à affronter
les difficultés ou encore sont fermement résolus à orienter leur avenir vers le pays de
leurs ancêtres, réinvestissant les organes associatifs, économiques et politiques 39.
55 Cette affirmation identitaire passe aussi par un dénigrement de l’Autre pouvant être
énoncé directement ou encore se révéler en creux :
« Pour l’Ivoirien, l’étranger c’est celui qui n’a rien chez lui et qui vient prendre ici.
Le Guinéen est fier, notre pays est très riche, c’est un scandale géologique, c’est un
pays qui était assez civilisé avant les Indépendances. Nous sommes égaux aux
Français, nous nous considérons par rapport aux autres Africains au-dessus des
autres. La Guinée, ce n’est pas un pays du Sahel, on a l’eau, la mer, les forêts. Ce
n’est pas parce qu’on est pauvre qu’on a quitté la Guinée mais à cause de problèmes
politiques. C’est ce qui fait notre fierté ». (Guinéen arrivé en Côte d’Ivoire en 1963)
« Les Ivoiriens ne s’aiment plus comme avant ; c’est pour cela qu’ils arrivent à se
distinguer ». (Togolais arrivé en Côte d’Ivoire en 1993)
« Nous sommes beaucoup plus avancés qu’eux et ça leur plaît pas ; ça leur fait trop
mal. Nous avons reçu le soleil avant eux, nous sommes plus à l’Est ; c’est
l’intelligence. Eux-mêmes, ils n’aiment pas voyager. Même s’il est fou le Ghanéen, il
a un métier ; c’est un homme de métier ». (Ghanéen arrivé en Côte d’Ivoire en 1975)
« Les Ivoiriens nous respectent, les Sénégalais, parce qu’on mange bien, on est bien
logé, on arrange bien notre maison avec la télé, le climatiseur… Au Sénégal, les gens
dépensent plus pour la nourriture et l’habillement ; les Ivoiriens dépensent
beaucoup pour les enterrements… L’Ivoirien il peut aller manger tout seul au
maquis pendant que sa femme et ses enfants restent sans manger à la maison ».
(Sénégalais arrivé en Côte d’Ivoire en 1990)
« Avant les Ivoiriens nous prenaient pour des gens sans pays. C’est maintenant
qu’ils se rendent compte que nous avons un grand pays et que nous sommes là pour
faire notre commerce… Les Ivoiriens sont gentils mais ils ne sortent pas. Donc ils ne
comprennent pas bien pour relativiser les choses. Il ne faut pas qu’ils aient peur de
sortir ». (Nigérian arrivé en Côte d’Ivoire en 1959, à l’âge de 9 ans)
56 Mais le travail identitaire semble plus difficile à conduire pour les étrangers qui se sont
massivement et durablement implantés en Côte d’Ivoire. Ils ont pris conscience de leur
singularité à l’occasion même du refus des autochtones de les considérer comme des
frères, comme les leurs.
« Aujourd’hui le mariage des hommes et des femmes ivoiriens avec des non-
nationaux est vu comme un sacrilège. Avant j’ignorais ma nationalité d’origine ;
maintenant je sais que je ne suis pas chez moi ». (Béninois né en Côte d’Ivoire d’un
père béninois et d’une mère togolaise et lui-même marié à une ivoirienne)
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NOTES
1. Cet article a été déposé au comité de lecture de la REMI, au printemps 2002, quelques mois
après la fin du forum pour la réconciliation nationale, alors que les cours du cacao — au plus haut
depuis 30 ans — redonnaient, aux Ivoiriens, l’espoir d’une relance économique. Il est donc à lire
comme un document daté, contribuant à la compréhension de processus identitaires en
reconstruction. Les enquêtes de terrain ont été réalisées entre 1999 et 2001.
Depuis, à l’issue d’une insurrection militaire le 19 septembre 2002, la Côte d’Ivoire a plongé dans
une guerre civile, coupée en deux entre la zone sud intégrant Abidjan contrôlée par le
gouvernement de Laurent Gbagbo et la zone nord assiégée progressivement par trois
mouvements rebelles (MPCI, MPIGO, MPJ). Outre le massacre de centaines de civils, ces
affrontements ont provoqué le déplacement de milliers de personnes sans compter la fuite des
réfugiés et des étrangers dans les pays frontaliers. Pourtant, un cessez-le-feu avait été signé par
les différentes parties dès octobre 2002. Après plusieurs semaines de tractations, un
gouvernement de réconciliation nationale a été mis en place en mars dernier, reprenant en
partie l’accord de paix conclu laborieusement à Marcoussis, le 24 janvier 2003. Après six mois de
conflit armé, un premier conseil des ministres s’est tenu à Yamoussoukro, début avril,
regroupant autour de la même table, rebelles, opposants et responsables du parti du président
ivoirien. Pourtant, sur la ligne de cessez-le-feu contrôlée depuis le 30 mars par la Force de paix de
la CEDEAO et sur les fronts de l’Ouest et du centre, des accrochages se poursuivent encore entre
les rebelles et les forces armées nationales et le recrutement de mercenaires comme de groupes
paramilitaires reste d’actualité, hypothéquant un avenir pacifié.
L’annexe de l’accord de Marcoussis prévoyait notamment une révision quant à l’application de la
loi portant sur le code de la nationalité ivoirienne et la relance des procédures de naturalisation
existantes en attendant le dépôt d’un projet de loi de naturalisation. Par ailleurs, le
gouvernement de réconciliation nationale devait supprimer immédiatement les cartes de séjour
pour les étrangers ressortissants de la CEDEAO et mettre en place de nouvelles dispositions en
matière d’état civil et d’identification. La table ronde avait également considéré que l’article 35
de la Constitution, relatif à l’élection du président de la République, devait éviter de se référer à
des concepts dépourvus de valeur juridique.
Dans le contexte actuel, il est encore plus difficile d’entrevoir les modalités de la reconstruction
d’un espace civique ivoirien ainsi que l’avenir en Côte d’Ivoire des étrangers africains.
2. Diminutif donné à Alassane Drame Ouattara.
3. « Les Abourés créent la république autonome de Bonoua », Le Patriote, n°456, 30/01/2001 ;
« Bonoua applique ses lois xénophobes. Les Abourés interdisent aux allogènes de planter des
ananas », Le Patriote, n°510, 04/04/2001.
4. Travaux de recherche conduits depuis une quinzaine d’années sur l’étranger dans la ville, sur
les articulations entre mobilité, identité et territoire urbain. Installation en Côte d’Ivoire de 1982
à 1986 et de 1999 à 2001 ; missions courtes en 1992, 1995, 1998 et 2002. Entretiens approfondis
réalisés entre 1999 et 2001, avec l’aide de C.T. Botti Bi, auprès de 90 ressortissants de l’Afrique de
l’Ouest, installés à Abidjan.
5. Loi n°61-415 du 14/12/61 modifiée par la loi n°64-381 au 7/10/64 puis par la loi n°72-852 du
21/12/72.
6. Si la femme étrangère épousant un Ivoirien prend la nationalité ivoirienne, en revanche, le
mari étranger d’une Ivoirienne doit recourir à la naturalisation pour acquérir la nationalité
ivoirienne.
7. Ce certificat est délivré par le Président du tribunal ou le Juge de section de la résidence du
demandeur à partir d’un extrait de naissance du requérant, un extrait de naissance ou de
mariage de ses parents, un certificat de nationalité ivoirienne du père ou de la mère. L’obtention
de ce dernier document peut-être impossible à obtenir quand ce parent est décédé sans s’être fait
délivrer un certificat de nationalité.
8. In « Les fondements socioculturels de l’ivoirité » , Actes du forum du CURDIPHE, p. 45-51.
9. Recensement Général de Population et de l’Habitat.
10. Ces résultats proviennent des Recensements Généraux de Population et de l’Habitat réalisés
par la statistique ivoirienne en 1975, 1988 et 1998. Les premiers résultats définitifs du dernier
recensement sont en cours de publication. Entre les deux recensements, la population étrangère
s’est accrue de 30% alors que la population ivoirienne faisait un bond de 46%, passant de 7, 8
millions à 11, 4 millions d’habitants.
11. Le renversement de tendance de la migration internationale durant les années 1988-1992 est
l’un des résultats principaux de l’enquête REMUAO ; le taux de migration nette pour l’ensemble
du pays est devenu légèrement négatif entre 1988 et 1993 alors qu’il était de +1, 3% entre 1965 et
1975 et de +0,5% entre 1975 et 1988. Si l’intensité des mouvements migratoires avec les pays de la
sous-région n’a pas baissé, les échanges dorénavant ne se font plus à l’avantage de la Côte
d’Ivoire.
12. Établie en 1975, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest regroupe 16
pays africains : Bénin, Burkina Faso, Cap-Vert, Côte-d’Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée
Bissau, Liberia, Mali, Mauritanie, Niger, Nigeria, Sénégal, Sierra Leone et Togo) ainsi que la
C.E.A.O., membre international.
13. Cellule Universitaire de Recherche, d’Enseignement et de Diffusion des Idées et Actions
Politiques du Président Henri Konan Bédié, p. 20.
14. On a parlé de malinkisation des Senoufo pour désigner ce processus d’expansion engagé par
les Dioula dès le XIXème siècle à l’encontre des Sénoufo et qui s’est poursuivi à l’heure où les
activités de commerce étaient abandonnées par les sociétés européennes (se reporter notamment
aux travaux de P. Labazée). Dans les manuels scolaires ivoiriens, les Malinké sont présentés
comme des envahisseurs.
15. Se reporter aux travaux de A. Tirefort. Perçu par les autorités coloniales comme « un
syndicat d’indigènes », l’ADIACI rassemblait dès sa création près de 200 adhérents,
principalement fonctionnaires et employés de commerce, issus pour bon nombre d’entre eux de
l’Union Fraternelle des Originaires de Côte d’Ivoire.
16. Pépé Paul, l’un des initiateurs de la LOCI est aujourd’hui responsable d’un parti politique
ultra nationaliste, le parti National Ivoirien (PNI).
17. Fondé en 1946 par Houphouët-Boigny, ce parti devint parti unique pendant trois décennies
(de 1960 date de l’Indépendance du pays à 1990).
18. 1982 : 84.
19. « La Côte d’Ivoire ne veut pas être la vache à lait de l’Afrique Occidentale », tels sont les propos que
tenait Houphouët-Boigny s’opposant au projet de mise en place d’une fédération africaine.
20. Lors d’une conférence sur « la refondation de l’emploi au-delà de la transition », à Abidjan,
en octobre 2000, le Ministre de l’emploi et de la fonction publique, Hubert Oulaye, rappelait que
le secteur informel comptait 1, 8 million de personnes actives et préconisait par ailleurs l’auto-
emploi en vue de la réduction du nombre de chômeurs. « Il s’agit de faire en sorte que l’Ivoirien
devienne un entrepreneur et apprenne à créer sa propre affaire », Le Jour, 14 et 15/10/2000.
21. Le Jour des 20 et 21/05/2000.
22. En 1979, un protocole a été signé sur la libre circulation des personnes, le droit de résidence
et d’établissement, complété en 1986. Un code de citoyenneté de la CEDEAO a été ratifié par la
Côte d’Ivoire en octobre 1990.
23. « Sont électeurs dans les conditions déterminées par la loi tous les nationaux majeurs des deux sexes
jouissant de leurs droits civils et politiques » (article 5).
24. Fraternité Matin du 30/05/94.
25. « Les communautés africaines vivant en Côte d’Ivoire depuis vingt, trente, quarante ans, veulent-elles
intégrer la nation ivoirienne ou veulent-elles rester toujours communautés étrangères ?» Dona Fologo,
ministre d’État chargé de l’intégration nationale, (Fraternité Matin du 27/12/93).
26. « Sont électeurs les nationaux des deux sexes et les personnes ayant acquis la nationalité ivoirienne
soit par naturalisation soit par mariage » (art.3 du nouveau code électoral). Celui qui a acquis la
nationalité ivoirienne par naturalisation ne peut pendant un délai de dix ans à partir du décret
de naturalisation être investi de fonctions ou de mandats électifs et ne peut pendant un délai de
cinq ans être électeur ou nommé à des fonctions publiques rétribuées par l’État.
27. L’un des acteurs les plus virulents fut P. Kipre, professeur d’histoire devenu ministre de
l’Éducation qui mit au goût du jour l’expression « Ivoiriens de fibres multiséculaires » qu’il opposa
aux autres, les originaires du Nord, ceux « qui veulent diriger un pays qui n’est pas le leur ». Le
professeur G Niangoran-Bouah parle quant à lui des « pré-Ivoiriens, c’est-à-dire des Ivoiriens de
souche parce que déjà en place avant la naissance juridique de la colonie ».
28. Le FPI et le RDR (détaché de l’ex-parti unique en avril 1994) qui s’étaient alliés
provisoirement pour former le Front Républicain n’ont pas présenté de candidats à l’élection
présidentielle pour des raisons différentes. Si le RDR ne pouvait que remettre en question les
conditions d’éligibilité et souhaiter le retrait du code électoral, le FPI, qui s’est toujours prononcé
contre le vote des étrangers, réclamait avant tout la constitution d’une commission électorale
indépendante pour garantir le bon déroulement et la transparence des opérations électorales. En
définitive, seul Francis Wodié du Parti Ivoirien des Travailleurs (PIT) a participé aux élections,
recueillant 3,75% des suffrages exprimés.
29. Préface des actes du forum CURDIPHE, du 20 au 23 mars 1996, signée par le Professeur
S. Toure, Ministre de l’Enseignement Supérieur, de la recherche et de l’Innovation
Technologique.
30. Composée de 27 personnalités, cette commission avait en charge de proposer au Comité
National de Salut Public (CNSP) la réforme de la Constitution et du code électoral sur la base de
débats qu’elle avait animés au sein de sous-commissions avec les représentants de partis
politiques, de syndicats, d’associations et de la société civile.
31. « Les Ivoiriens du nord en général ont une ivoirité réduite par rapport à celle des Ivoiriens des autres
régions.» (L’essentiel du 2/12/94, organe de presse proche du RDR).
32. « Quand la Côte d’Ivoire fait des apatrides », Notre Voie du 07/12/1999.
RÉSUMÉS
La coexistence entre autochtones, allochtones, immigrés correspond à l’ordinaire, au quotidien
de la vie urbaine ou rurale mais quand elle fait irruption sur la scène politico-médiatique, elle
peut revêtir la forme du drame social. En Côte d’Ivoire, si la question de l’immigration n’est pas
nouvelle, son instrumentalisation politique est récente ; elle n’a jamais cessé d’alimenter le débat
public sans jamais pour autant déboucher sur une véritable politique d’immigration et de
restructuration de la communauté nationale.
Après avoir adopté pendant plus de trois décennies une attitude très libérale en matière
d’immigration, donnant « droit » aux immigrants d’accéder à la terre, à des emplois publics et de
participer aux différentes élections, le gouvernement ivoirien a notablement révisé ses
dispositions réglementaires, réformant le système au profit des « Ivoiriens de souche ». Dans ce
climat particulièrement tendu et de stigmatisation de l’Autre, les « frères » d’Afrique de l’Ouest
découvrent leur étrangeté. Devenus les étrangers voire les ennemis de la Côte d’Ivoire, ils sont
conduits à contester, accepter ou se réapproprier ces nouvelles assignations. Naturalisation,
assimilation au majoritaire, repli sur soi, reconfiguration de ses relations de voisinage et de
travail, revalorisation de sa singularité, semblent autant de postures déclinées, tour à tour, par
les ressortissants africains installés en Côte d’Ivoire pour affronter l’exclusion.
Ivory Coast or the Strange Fate of the Foreigner. Coexistence among natives, outsiders and
immigrants is part of ordinary daily life in urban or rural environments, but when it enters the
political sphere and the mass media, it can become a social drama. While immigration is not a
new issue In Ivory Coast, its utilization for political purposes is of recent date. While always
present in public debate, immigration was never the basis of a real government policy nor did it
lead to restructuring the national community.
After more than three centuries of a very liberal attitude toward immigration, where immigrants
were given the « right » to hold land and access to public employment, and allowed to participate
in various elections, the Ivorian government has made marked changes in its regulations and has
reformed the system so as to favour « real » Ivorians ; i.e., those of « native stock ». In this
particularly tense climate where the Other is stigmatized, West African « brothers » are
discovering their foreignness. Having become foreigners, and even enemies of Ivory Coast, they
are led to contest, accept or reappropriate their new status. Naturalization, assimilation to the
majority, retreating inward upon themselves, reconfiguring their relations with neighbours and
work colleagues, valuing their uniqueness : all these figure among the responses to exclusion by
Africans living in Ivory Coast.
AUTEUR
SYLVIE BREDELOUP
Chargée de recherche IRD (UR 013), [email protected]