Crise et demande d'éducation en Afrique
Crise et demande d'éducation en Afrique
ßémi C/ignet*
I
I
‘ de la demande el’éducation
L’analyse de la demande d‘éducation a longtemps souffert de deux faiblesses. Tout
d’abord, les auteurs n‘ont tenu aucun compte des variations de programmes et de
styles d’enseignement, comme si la demande d’éducation était indépendante de la
qualité des services offerts. Par ailleurs, en entreprenant implicitement des comparai-
sons exclusivement inter-familles, ils ont agi arbitrairement comme si les élèves
étaient des enfants uniques et/ou prenaient par eux-mêmes la décision d’entrer à
l’école et de continuer leurs études (1).
Indépendamment de ces faiblesses, la demande d’éducation
résulte à la fois de facteurs économiques et de facteurs culturels. D’un côté, elle est
déterminée par les ressources que les familles peuvent allouer à la scolarisation de
leurs enfants et par les coûts directs et indirects que l’expérience implique. Elle
dépend donc des droits d’inscription exiges par les écoles, des dépenses vestimen-
taires et des achats de livres ou de matériel pédagogique. Mais elle est aussi influen-
cée par le manque à gagner que la fréquentation de l’école represente pour les
familles. Les groupes domestiques ruraux doivent financer le remplacement de la
main-d’œuvre dont ils ont besoin pour le travail de leurs champs ou le gardiennage
de leurs troupeaux. Les groupes urbains doivent, quant à eux, se passer des revenus
engendrés par l’emploi de leurs fils ou de leurs filles. Inversement, les milieux les
plus développés économiquement n’ont pas seulement les moyens financiers d’inves-
tir en faveur de leurs enfants. Leur participation à des transactions qui engagent des
partenaires lointains et des intérêts à long terme leur fait embrasser une vision
modemiste B du monde qui permet d’imaginer une autre vie et incite les enfants 9
acquérir les connaissances et les pratiques propres à y donner. accès.
De l’autre côté, ces familles ne répondent pas de la même
manière aux dilemmes engendrés par les frais ou le manque à gagner associés ?lai
( I ) L’individualisme méthodologique amtricain a donc des consiquences néfastes inattendues puisque son
emprise amoindrit la qualité des &des concemant la dcmande d’éducation dans les pays du Sud. Cet individua-
t
lisme ebt d’autant plus regrettable que certains économistes amtricains ont souligné depuis Ton longtemps le
caractire collectif des dtcisions scolaires prises par les familles (cf. L.Kotlikoff et A, Spivak. The Family as a
Q
Incomplete Annuities hlarket )>, Jouninl of Poliricd Economy, 89.1981, pp. 372-391 ).
scolarisation. Leur situation dans la structure sociale fait que les bénéfices écono-
miques ou symboliques distincts qu’elles espèrent tirer de la scolarisation de certains
ou de la totalité de leurs enfants different les uns des autres. En outre, les modes de
transfert du capital humain que représente l’acquisition d’un diplôme varient selon
les cultures. Pour certaines familles, ce transfert constitue un héritage soumis aux
mêmes règles que les autres biens constitutifs d’un patrimoine. Pour d’autres, les
décisions concernant la poursuite des études des enfants obéissent 5 des logiques
autonomes.
En Afrique comme ailleurs, la demande d’éducation dépend
aussi du contexte institutionnel de l’offre. La nature << privée B des structures sco-
laires des pays africains‘soumis à la colonisation anglaise diffère du climat à la fois
égalitaire et élitiste des systèmes scolaires publics centralisateurs que le colonisateur
français a introduit dans ses dépendances africaines. Dans la mesure où l’histoire
devient une tradition intériorisée, les familles ghanéennes et ivoiriennes ou encore
celles du Cameroun originellement anglophone et du Cameroun originellement fran-
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cophone réagissent différemment aux réformes ou aux révolutions concemant ce que
L . Afriaue l’éCole attend de leurs enfants (2).
7’ contemporaine
En outre, les dilemmes familiaux changent en fonction de
I, Numéro special
i 4e trimestre 1994 I’évolution des relations des institutions scolaires avec les autres structures de la
société globale. Quand la crise économique et les programmes d’ajustement structu-
rel se soldent par la création de droits d’écolage que les familles doivent verser pour
assurer la scolarité primaire et secondaire de leur descendance, les termes de l’équa-
tion entre les coûts et les bénéfices privés de la scolarisation s’en trouvent modifiés
d’autant. II en résulte une différenciation des stratégies éducatives des familles afri-
caines et cela d’autant plus que selon les phases du cycle, mais toujours avec un cer-
tain retard, les systèmes scolaires ajustent tant la sévérité des examens que les béné-
fices des diplômes que les élèves voudraient obtenir. Les attitudes parentales à
l’égard de la qualité de l’enseignement different donc selon les pays et les époques.
Si, en Guinée, on pense que l’école s’est améliorée à la fin de I’épisode marxiste (3),
les effets de la transition d’un régime à l’autre sur la scolarisation et sur I’économie
ont été perçus comme plus problématiques au Bénin et à Madagascar.
L’analyse de la demande d’éducation ne peut donc se faire
dans le vide. La prise en compte de dimensions temporelles devrait permettre d’inté-
grer la complexité croissante du monde éducatif, ses réponses immédiates aux phases
successives du cycle économique, et I’évolution des comportements familiaux à
l’égard du monde scoIaire.
Disparités régionales
Dans les pays de l’Afrique de l’Ouest, les régions côtières - dont les contacts com-
merciaux avec l’étranger, et surtout avec les pays industriels, sont les plus anciens et
les plus riches - sont mieux représentées dans les différents secteurs du système sco-
laire que les zones géographiques de l’intérieur les plus enclavées. En Côte-d’Ivoire
à la veille de l’indépendance, 38 % des élèves du primaire étaient originaires du Sud-
Est le plus riche, bien que les habitants de cette région ne représentaient que 19 % de
(2) R. Clignet et P. Foster, << Convergences and Divergences in Educational Developments in Ghana and the
Ivory Coast n, in A. Zolberg et P. Foster (eds), Ghana and the Ivory Coast :Perspectives on Modernization,
University of Chicago Press, Chicago, 1971 ;G.Courade et C.Courade, u L‘6cole au Cameroun anglophone n,
in R. Santerre et C. Mercier-Tremblay (sous la direction de), Lo quête du savoir, Presses de l’Université de
Montréal, Montréal. 1982, pp. 505-544.
(3) G. Carron et Ta Ngoc Chau, La qualite de I’kole priniaire dans differrents contextes de dheloppement.
Unesco, Paris,1992.
la population totale. Inversement, 10 % seulement de ces élèves venaient d’un Nord
encore économiquement marginal alors que les résidents de cette zone constituaient
un peu plus du quart de l’ensemble de la population. En d’autres termes, les élèves
du Sud-Est étaient deux fois plus nombreux dans les établissements primaires qu’ils
ne l’étaient dans la population globale, alors que leurs condisciples du Nord étaient
presque quatre fois moins nombreux que leur nombre dans la population totale le
laissait imaginer.
En 1969 au Cameroun, I’écart correspondant entre les régions
les plus favorisées et les plus marginales était légèrement plus modeste. Les écoliers
de la région de Douala étaient sur-représentés dans le système primaire avec un taux
de sélectivité de 1,5 (4). leurs condisciples du Nord étant sous-représentés avec un
taux de 0,3. De même, les taux de redoublement et leur relation avec les abandons
étaient moindres dans la première que dans la deuxième région.
Dix ans plus tard, les disparités régionales persistent, même si
leur intensité dramatique varie en fonction du développement scolaire relatif du pays
considéré. Ainsi au Niger en 1980, le taux brut de scolarisation oscille entre 65 pour
la région la plus scolarisée et 1 pour la plus défavorisée. Par contre, au Sénégal, la
même année, le même taux varie d’un maximum de 86 à un minimum de 24 (5).
Ces disparités persistant, il convient de distinguer leurs compo-
santes géographiques, sociales, et économiques, notamment pour apprécier la flexibi-
lité de la demande d’éducation, c’est-&-dire pour identifier les limites à l’intérieur
desquelles celle-ci répond à l’ouverture et à l’emplacement de nouvelles écoles. En
effet, la distance entre 1’Ccole et le domicile freine la fréquentation scolaire, surtout
au sein du système primaire (6).
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condisciples de l’enseignement primaire, mais la proportion des citadins dans le pre-
mier milieu était quatre fois supérieure à celle qu’elle est pour l’ensemble de la popu-
lation (8).
L’effet positif qu’exerce l’urbanisation sur la demande d’édu-
cation peut prendre des formes diverses. Elle stimule la représentation globale des
familles dans l’ensemble des institutions scolaires, mais elle inhibe les taux d’aban-
don (les enfants ruraux sont supposés donner la priorité aux tâches agricoles). Toute-
fois, la nature positive de cet effet dépend de la distribution de la population citadi-
ne parmi les villes de différentes tailles. Plus la population urbaine est concentrée en
une seule métropole, plus les avantages culturels qu’elle offre varient selon les
couches sociales. L’écart entre les trajectoires des élèves urbains et ruraux s’en trou-
ve réduit d’autant (9).
(10) Le niveau d‘instruction des parents agit davantage sur les trajectoires des fils que des filles, parce que
l’emploi de la langue d’enseignement reste un privilège masculin.
(11) I1 s’agit donc d’un autre aspect de la notion de reproduction, les parents revivant leur propre expérience
travers celle de leur descendance.
(12) N’Dd Thérèse Assié-Lumumba, << Social Inequality and Access to Schooling in the Third World : an Afri-
can Case >>, Houston Institute for Higher Education and Law University of Houston, Monograph 83-4,1983.
(13) En 1963, la prééminence des sections de lycée enseignant le latin était déjà visible au niveau de la sélectivi-
fé des élèves attirés vers ce type d’études (cf. R. Clignet et P.Foster, a La prééminence de l’enseignement clas-
sique en Côte-d’Ivoire : un exemple d’assimilation n, Revue française de sociologie, VII, 1966. pp. 32-47).
Cette prééminence devrait être encore plus marquée douze ans plus tard puisque les autorités scolaires de Côte-
d’Ivoire, comme celles de France, se servaient et se servent encore aujourd’hui de la section choisie comme des
résultats obtenus pour limiter l’accès aux études universitaires.
L’analyse de l’effet de l’éducation parentale sur la demande de
scolarisation pose deux problèmes importants. Au niveau macroscopique, on peut se
demander si l’intensité de cet effet varie en fonction de la nature de l’institution fré-
quentée et de ses rapports avec le système officiel. Ainsi, la participation parentale à
un enseignement coranique, notamment au Cameroun, n’a pas nécessairement le
m@meeffet qu’une scolarité dans une institution publique (14). De même, à Mada-
gascar, ia fréquentation d‘une ecole protestante, catholique ou publique a sans doute
des effets distincts au cours de l‘histoire. Le statut politique de ces écoles s’est modi-
fié plusieurs fois, changeant d’autant les bénéfices susceptibles d’accompagner leur
fréquentation. En termes socio-psychologiques, les valeurs pédagogiques de chaque
ordre missionnaire ont sans doute influé sur les aspirations scolaires (15).
Au niveau microscopique, il est indispensable de distinguer les
effets de l‘éducation du père de ceux de la mère, ces derniers dépendant à la fois de
la rareté des femmes adultes instruites, du type de mariage endogamique qu’elles ont
éventuellement contracté, et des fonctions de socialisation qui leur sont imparties.
Le milieu socio-économique
La profession des parents exerce des effets analogues sur la scolarisation. Tout
d‘abord, elle induit le volume des moyens financiers mobilisables en faveur de la
descendance. Ensuite, elle symbolise, bien sûr, les bénéfices immédiats et B long
terme que l’on peut escompter tirer de la scolarisation, mais aussi la concordance
relative des pratiques et des valeurs du milieu familial et de celles de I’école. Dans
tous les paps africains, les chances d’accéder i I’école et surtout B ses institutions les
plus prestigieuses dépendent du niveau de qualification des parents et de la moder- ((
plus. En 1988, un tiers seulement des enfants appartenant aux vingt pour cent des
Afrioue familles les plus pauvres fréquentaient l’école contre presque deux tiers de la descen-
*: contemporaine dance des vingt pour cent des familles les plus aisées (18). Par contre, la sécheresse
1 Numero spécial
4‘ trimestre 1994
sévissant parmi les sociétés pastorales du Kenya au cours des années ,soixante-dix
i semble avoir eu pour effet d’inverser la relation entre la demande d’éducation et
P La demande
déducation
l’importance des troupeaux. Les petits éleveurs ayant perdu leur cheptel les premiers,
,
!&.-:‘
114
ils ont été les premiers à préparer leurs enfants à entreprendre des études plus poussées.
f.
f a
e Capital culturel, famille
t ,
.Ex et demande d’éducation
En soulignant l’impact du milieu économique ou socio-culturel global sur la deman-
de d’éducation, on oublie indûment les variations intra-familiales. Quelles que soient
l’origine et l’importance des ressources des groupes domestiques, leurs chefs adop-
tent des stratégies éducatives distinctes influencées à la fois par les liens de parenté
qui les lient aux enfants dont ils ont la garde, le sexe et l’ordre de naissance de leurs
propres enfants et les bénéfices qu’ils attendent de la scolarisation.
(17) L. Weis, (( Education and the Reproduction of Inequality : the Case of Ghana X, Compararive Educariojz
Review, XXIII, 1979,pp. 41-51.
(18) P.Glewwe, citi par M. Lockheed et A. Verspoor. op. cit.
La scolarisation dépend alors à la fois du statut familial des
enfants, de leur sexe et de leur résidence. A Cotonou, presque neuf dixièmes des fils,
filles, ou frères et seurs mineurs des chefs de ménage vulnérables fréquentent une
école contre seulement moins de la moitié des autres enfants placés sous leur garde.
Etre fille et étrangère à la famille représente deux handicaps dont les effets se com-
binent. Pas moins de 83 % des fils et des frères de ces chefs de ménage vont à l’école
contre 70 % des garçons ayant un statut familial autre. Chez les filles, les proportions
cmrespendantes ne sont plus que de trois quarts et d u n tiers, respectivement.
Par ailleurs, les effets de la crise semblent s’être uniformément
aggravés. Au cours des deux demières années, le coût de l’école et le bénéfice d’un
emploi sont de plus en plus invoqués comme raisons justifiant aussi bien la non-
scolarisation que la déscolarisation (19).
(19) Institut national de la statistique et de l’analyse économique (République du Bénin), Suivi des caractéris-
tiques et comportemmts des menages et des groupes vulnt‘rables en situation d’ajusremenr structurel, 1990-
1992. projet Ben-0087, 1993, pp. 56-57.
(20) Les différences entre taux masculins et féminins viennent de différences dans les décisions prises par les
memes chefs de famille. II est vain en effet de penser que garçons et filles viennent de groupes domestiques dis-
tincts. Pour une vue d’ensemble de l’inégalité des chances entre filles et fils des familles africaines. voir T.Hartnett
et W. Henneveld, Statistical Indicators of Femule Participation in Education in Subsoharan .4frica. Banque mon-
diale, 1993 ; de même que M.Eliou, Scolariti et promotion féminine en Afrique Revue Tiers Monde, Xlil.
(I >),
1972.
(21) G.Jahoda. 4 Love hlarriage and Social Change >>, Afn‘ca. XXIX, 1959, pp. 177-190. P. Omari, G( Role
Expectation in the Courtship Situation in Ghana a, Social Forces, 42, 1963, pp. 147-155.
(22) Cette persistance de pratiques apparemment égalitaires dans un contexte économique défaorable n’est pas
néceshairement exceptionnelle et a caractérisé l’histoire de la scolarité féminine en France au XIX‘ siècle (cf.
A. Darbel, 4 Inégalités régionales ou inégalités sociales ? >>, Rewe francaise de sociologie. VIII. 1967, pp. 140-
167 ;J. DonLelot. The PolicinserfFomiliPs, Pantheon, New York, 1979).
mer économique, milles dé vorisées pensent universellement que les chances
de survie de leurs filles sont plus grandes à l’extérieur du milieu immédiat et que
l’actualisation de ces chances passe par la scolarisation et l’obtention d’un diplôme.
I1 ne faudrait pas cependant exagérer la portée des gains fémi-
nins. Dans des pays comme le Niger, le Mali, ou le Burkina, I’écart entre les taux de
scolarisation primaires masculins et féminins s’est sans doute creusé depuis I’avant-
dernière décennie. Par ailleurs, dans ces pays comme en Guinée, les taux d’abandon
restent plus élevés chez les filles que chez les garçons (23). En outre, ces abandons
sont associés plus Etroitement 5 I’âge chez les premières que chez les seconds, du fait
de leur plus grande vulnérabilité aux demandes du milieu familial, mais aussi de
l’inconduite sexuelle du corps enseignant. Les parents béninois ne sont certainement
pas les seuls à estimer qu’un accroissement de la fréquentation scolaire des filles
requiert l’ouverture d’établissements au sein desquels enseignants et enseignés
seraient séparés selon leur sexe (24). En dernier lieu, même si la croissance de
l’ensemble du système scolaire se traduit par une représentation globale plus équi-
table des deux sexes, les filles n’en sont pas moins sous-représentées dans les
Afrique branches les plus nobles B de l’enseignement postprimaire (25). De plus, celles
contemporaine d’entre elles qui ont acc& à de telles branches continuent de venir de milieux cultu-
Numéro spécial
1. 4etrimestre 1994 rellement privilégiés. Le taux de sélectivité des élkves des institutions secondaires
ivoiriennes ayant des parents lettrés a ainsi diminué de 3,2 en 1963 ? i en 1975
2,9
#+-
J.’- La demande pour les garçons, mais il n’est passé que de 8,6 à 5,O pour les filles.
d’éducation
116
i’ L‘ordre de naissance
En Afrique comme ailleurs, les parents utilisent des critères d’autant plus variés pour
choisir celui ou celle des enfants à scolariser que leurs ressources sont limitées et que
les bénéfices qu’ils peuvent espérer tirer de la mobilité géographique et sociale de
leur descendance sont problématiques. Contrairement à l’Europe où l’idéologie
dominante enseigne aux parents que la chance pour un enfant de progresser dans la
hiérarchie sociale est d’autant plus grande qu’il a moins de frères et sœurs et reçoit
davantage d’attention, la plupart des adultes africains considèrent que la mobilité
sociale est une affaire de chance et que les enfants jouent un rôle équivalent à celui
des billets de loterie.
De Ià, l’importance d’identifier les critères sur lesquels les
parents s’appuient pour choisir celui, celle ou ceux de leurs enfants auxquels ils vont
assurer une scolarité optimale. Au Mali, certaines familles continuent de percevoir
cette scolarité comme une obligation imposée de l’extérieur et dont les bénéfices sont
loin d’être évidents (26). Elles partagent donc le nombre d’années de scolarité pri-
maire obligatoire selon le nombre de leurs enfants, chacun d’entre eux recevant la
même instruction primaire incomplète. En dépit de la modicité de leurs moyens,
d’autres restent attachés aux bénéfices matériels que l’école est supposée apporter. Si
les parents envoient certains de leurs enfants à l’école publique pour éviter des
ennuis politiques, ils en envoient d’autres dans les écoles privées supposées faciliter
le succès aux examens. Mais ce n’est pas tout. D’autres familles soulignent le rôle
démoralisateur de l’école publique et sont d’autant plus disposées à envoyer une par-
j j
tie de leurs enfants dans une institution religieuse de type coranique qu'elles attri-
buent la crise économique à l'indifférence dont elles ont fait preuve elles-mêmes
envers l'ordre moral traditionnel. En bref, le manque de résultats imputables à I'école
n'a pas que des retombées économiques. En Afrique comme ailleurs, le profil de la
demande d'éducation relève aussi de la quête de légitimité. Une situation d'échec y
entraîne des réactions morales indépendantes des moyens matériels familiaux (27).
I1 reste à identifier les critères sur lesquels les parents africains
basent leur sélection du ou des enfants qu'ils envoient à l'école et notamment 2
déterminer les conditions dans lesquelles ils généralisent à la transmission du capital
humain les rkgles traditionnelles qui régissent le transfert des biens classiques,
notamment des terres et des cultures.
Les solutions adoptées en Ia matière varient selon les pays et
les groupes ethniques. Parmi les Gurmas du Togo septentrional, le modèle tradition-
nel de partage équitable entre les terres semble s'appliquer au partage du << capital
humain >>.I1 ne semble pas y avoir de différences dans la scolarisation des enfants,
surtout des garçons, en fonction de leur ordre de naissance (28).
Par contre, au Nigeria, il semble y avoir une division des inves-
tissements parentaux, celui des enfants auquel les parents donnent les meilleurs
4e trimestre 1994
moyens de réussite scolaire n'étant pas toujours celui dont ils disent attendre le plus
au cours de leur vieillesse (29). De même, en Côte-d'Ivoire, les tours joués par la Outils d'analyse
conjoncture ont amené les chefs de certaines dynasties d'exploitants forestiers B doter
leurs héritiers de l'instruction nécessaire pour entrer dans un métier moins risqué que
le commerce du bois (30). Dans d'autres contextes, les enfants scolarisés sont ceux
exclus de l'héritage foncier traditionnel. Chez les Bamilékés (sud-ouest du Came-
roun), les familles consentent ainsi des efforts particuliers pour permettre à ces
<( marginaux >> d'entreprendre les études susceptibles de réussir et de créer leur
propre dynastie dans la communaute d'origine (3 1). De même, chez les hlataliams du
nord du Cameroun (32), dans la mesure oÙ ce sont les cadets qui héritent de la terre,
ce sont les aînés qui vont B l'école (33).
Dans tous les cas oh il y a une sélection de l'enfant effective-
ment scolarisé, il reste à identifier la définition opératoire du statut familial invoqué
pour justifier le choix du bénéficiaire. Ce statut peut étre personnel, mais il peut aussi
refléter la situation de ses ascendants. Dans les familles polygames de Lome, 91 %
des enfants des premières femmes fréquentent I'école contre 85 8 de ceux des
épouses suivantes (33). La différence va dans le même sens en ce qui concerne les
écoles secondaires du Cameroun (35). Par contre, on ne connaît pas les règles
concernant le traitement des enfants de lits successifs, en particulier dans les societés
matrilinéaires (les Agnis de CGte-d'Ivoire, les Ashantis du Ghana) et patrilinéaires.
La définition traditionnelle des gardiens des enfants d'une femme divorcée n'étant
(27) II est en effet B noter que les dirigeants africains sont d'autant plus tentés de revendiquer une politique
identitaire. notamment en ce qui concerne le choix d'une langue d'enseignement. que leurs mo)ens financiers
sont amoindris.
(28) M. Pilon, <' Scolarisation et stratégies familiales - possibilités d'anill\se à partir des données d'enquêtes
dimognphiques I>, IV'journées démographiques de I'ORSTOM, 1991.
(29) J. Caldwell, A T b e n o~f ~The Decline in Ferrility. Academic Press, New York, 1982.
(30) F. Verdeaux, Q Tradition entrepreneuride en CBte-d'Ivoire ,\,Chroniques du Sud. VI, 1991. pp. 169-176.
2 3 1 ) J.-P. Wamier et D. Miaffo. Accumulation cf Ethos de la norabilifd chez les Bamilékés, Centre d'études et
de recherches internationales, Université de Paris V, Paris, 1990.
(32) J.-Y. Martin, Les ,Ifutakamdu Nird Cumrmuii, ORSTOM, Paris. 197 I .
(33) Dans cette perspective, on retrouve donc en Afrique ler m2mes contrastes que ceux obsewés en Bohème-
Moravie, d'une pan, et en Slovaquie, de l'autre, au déhut de l'industrialisation.
(3.1) XI. Pilon, op. cir.
(35) R. Clignet, (C The Contributions of Schods to Camerounian National Tntegration o. Edururion atid Urban
sncicry, 10, 1978, pp. 177-202.
pas la même dans chacun des deux contextes, les uns et les autres jouent sans doute
d~fféremmentdu droit moderne ou traditionnel pour satisfaire leurs obligations (36).
Enfin, les privilèges du droit d’aînesse peuvent dépendre du
sexe des enfants. Dans certaines sociétés patrilinéaires asiatiques, la fille aînée est
supposée entrer sur le marché du travail le plus tôt possible pour financer la scolari-
té de ses frères cadets (37). En va-t-il de même en Afrique ?
Bíblliographie complémentaire