QUEEN MARY COLLEGE
(University of London)
LIBRARY
AUTHOR
BATISSE, F.
TITLE
Montaigne et la médecine.
CLASSIFICATION AND LOCATION STOCK No.
PQ 1645 (70694)
QM Ww Library
23 ¥T9 4890 8
“PATE DUE FOR RETURN
(Undergraduate Students only)
QMUL LIBRARY
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_ in 2023 with funding from
Kahle/Austin Foundation
[Link]
MONTAIGNE
Ete LA
MEDECINE
@ Les Belles Lettres 1962.
Frangois BATISSE
MONTAIGNE
bb bal
MEDECINE
SOCIETE D’EDITIONS « LES BELLES LETTRES »
95, BOULEVARD RASPAIL, 95
PARIS
NPS
OD CLOWN:
IEN que Montaigne soit, comme le dit Sainte-Beuve,
«un de ces sujets perpétuellement a Vordre du jour
en France »', et que, grace aux lumiéres qwil nous fournit
dans son cuvre, on arrive a reconstruire sa figure, son
caractére, son tempérament, il peut paraitre vain daller
chercher des lecons spécifiquement médicales dans sa vie
et dans ses ouvrages.
N’a-t-il pas écrit: « Je voy, mieux que tout autre, que ce
me sont icy [1] que resveries dhomme qui n’a gousté des
sciences que la crouste premiere, en son enfance, et n’en a
retenu quun general et informe visage: un peu de chaque
chose, et rien du tout [2], d la Francoise. Car, en somme, je
scay quwil y a une Medecine, une Jurisprudence, quatre
parties en la Mathematique [3], et grossierement ce a quoy
elles visent. Et a l’adventure encore scay-je la pretention
des sciences en general au service de nostre vie. Mais, dy
enfoncer plus avant, de m’estre rongé les ongles a lVestude
d’ Aristote, ...ou opiniatré aprés quelque science, je ne Vay
jamais faict»?,
Et pourtant, lorsqu’on suit chez lui cette curieuse peinture
des choses de la médecine, ces observations faites au gré
du jour et de V’heure, et toujours avec une clarté, une preé-
cision, une solidité, une couleur saisissantes, on se rend
rapidement compte qu’on peut en tirer Wutiles enseigne-
ments.
Il est, dit H. Gouhier, «des hommes et des pensées qui
1. Dans son « Lundi», du 22 Pe JD, ly PAs, Go We MG OTetS
octobre 1849. Plattard).
8 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
s'imposent par leur format». L’euvre et la personne de
Montaigne sont de cet ordre. Peu @hommes sont capables,
comme lui, de faire connaitre aux autres ce qwils sont et
quels sont leurs pouvoirs. Esprit libre, curieux, observateur,
perspicace, il est a tout instant tourné vers le singulier
saisissable ; et, comme il le dit d’Aristote, il « remue toutes
choses ». Dans ses rencontres, il regarde, il écoute, avec cette
attention qui luc fera retenir tout ce qui est susceptible de
Vinstruire, ramenant toujours ceux avec qui il confére « aux
propos des choses qwils scavent le mieux »4. Et, ad la science
recueillie dans ses lectures, dans son contact avec le monde
extérieur, tl ajoute son expérience personnelle, apportant a
Veuercer sur sa vie et sur ses vicissitudes, le méme souct, la
méme régularité, le méme zéle ; puis, ce quail a lu, ce quwil
a entendu, ce qu'il a découvert : autant de prétextes — dans
un relief pittoresque et sous une franche et libre allure —
a des considérations sur tous sujets, notamment (il souffre
dune maladie héritée de son pére) sur la médecine. Ses écrits
se doublent @un «journal médical » plein de notes scrupu-
leuses au courant de la plume: il s’examine, s’ausculte,
«s’anatomise »°, nous fait pénétrer dans son intimité et nous
soumet ses réflexions.
Il ne dogmatise pas, il n’enseigne pas, il observe et
rapporte: «Je dy librement mon advis de toutes choses,
vowre et de celles qui surpassent a adventure ma suffisance,
et que je ne tiens aucunement estre de ma jurisdiction.
Ce que j’en opine, c’est ausst pour declarer la mesure de ma
veué, non la mesure des choses »®.
Il relatera fidélement ses réactions: « C’est un’humeur
couarde et servile de s’aller desguiser et cacher sous un
masque, et de n’oser se faire veotr tel qu’on est »7. Et comme,
selon sa juste remarque, «celuy qui dit ce quil pense
Vassene bien plus vivement que celuy qui se contrefait »8,
cette sincérité totale donne une importance particuliére et
3. H. GountErR, L’ Histoire et 6. Ibid., p. 1138.
sa Philosophie, p. 47. Ue adh, AGS MEP os, Gis
AH ws i peo Ge Sy Oh WHE, Bile jo, GG,
Ay dd 1G NOs Fey Ale),
INTRODUCTION 9
une haute significaiion aux commentaires originaux qwil
nous lvwre.
Certains tournent a leur guise cet auteur plein de verve
et de parfaite liberté d’esprit, le présentent sous Vangle
quils ont choisi; d autres ne le considérent que sous la
perspective qwon leur a plus ou moins directement im-
posée [4]; et, pour ce qui nous occupe, la plupart des gens
s’en tiennent au Montaigne adversaire de la médecine:
al faut aller plus avant; et nous reléverons qu'il a tout de
méme apporté a cet art quelques vérités solides auaxquelles
on se préte a accorder awjourd’hui encore une certaine
valeur.
«Chu tout ad coup dune trés douce condition, et trés
heureuse, a la plus douloureuse et penible qui se putsse
imaginer », il ett désiré recueillir sur les tares physiques
comme sur tous les faits et gestes de son pére, nombre din-
formations : « Quel contentement me seroit ce douir ainsi
quelqwun qui me recitast les meurs, le visage, la contenance,
les parolles communes et les fortunes de mes ancestres !
Combien 7’y serois attentif! »9. Aussi, lui qui, nous dit-2l',
s’épie de plus prés, qui a les yeux incessamment tendus sur
lui, et qui, ainsi, s’est vu jusqu’a Vintime profondeur de son
étre, traduira-t-il sans artifice ses humeurs et ses conditions ;
et nous verrons qu il convient de reconnaitre a ses descriptions
«des qualités @exactitude conformes a la bonne et saine
analyse clinique »'!.
Il consigne soigneusement ses remarques dans le dessein
de servir d’exemple et de justifier son attitude!?: « A faute
de memoire naturelle 7’en forge de papier, et comme quelque
nouveau symptome survient a mon mal, je Vescris. D’ot
il advient qu’a cette heure, estant quasi passé par toute sorte
@exemples, si quelque estonnement me menace, feuilletant
ces petits brevets [5] descousus comme des feualles Sybil-
lines [6], je ne faux plus de trowver ou me consoler de
quelque prognostique favorable en mon experience passée ».
OP Ea lie 18, p. 93. 11. Maurice CREyx, Montaigne
105 EB, Il, 12, “p. 346. malade, médecin, hydrologue,
TIL, p. 238.
12. E, III, 13, p. 220.
10 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
S’adressant, dautre part, @ Madame de Duras [7], il
écrit : « J’ay pris la peine de plaider cette cause (la médecine),
que j’entens assez mal, pour appuyer un peu et conforter la
propension naturelle contre les drogues et pratique de nostre
medecine, qui s’est derivée en moy par mes ancestres, afin
que ce ne fust pas seulement une inclination stupide et
temeraire, et quelle eust un peu plus de forme; et aussi
que ceux qui me voyent si ferme contre les enhortemens [8]
et menaces qu’on me fait quand mes maladies me pressent,
ne pensent pas que ce soit simple opiniastreté, ou qual y
ait quelqwun si facheux qui juge encore que ce soit quelque
esguillon de glotre »'3,
A propos des bains della Villa: « Comme je me suis
autrefois repentt de n’avoir pas écrit particulerement sur
les autres bains ce qui auroit pu me servir de regle et d’exem-
ple pour tous ceux que j’aurois vus dans la suite, je veux
cette fois m’étendre et me mettre au large sur cette matiere»'4.
Ainsi, selon son expression pittoresque, il empéchera
« peut-estre que quelque coin de beurre ne se fonde au
marché »15,
Rien nest a négliger dans la « fricassée »'® barbouillée
de cet homme de bonne foi qui « avec cette longue attention »
qwil emploie a se considérer'’, aborde les plus grands
problémes, les plus brilants, et, souvent, les plus utiles.
Nous Vavons suivi dans sa marche, nous efforcant de
glaner quelques épis ayant trait ad la médecine. Nous
considérerons dabord « le prescheur »'8, puis nous étudierons
«le presche»'® en distinguant les sentences de diverses
«cuvées » @emprunt des observations personnelles.
De trés nombreux commentateurs se sont attachés a
expliquer les détours des « songes » de Montaigne et de ses
conversations avec lui-méme, ad en éclairer utilement jus-
qwaux moindres recoins. Dans le sujet particulier qui nous
intéresse, nous nous sommes appliqué, a travers les confi-
IBY Dp JOS SiS. ish wale 16. EH, IIL, 13, p. 200.
14, J.V.. p. 312. els TET, 05 JOG
LOS Eel LS sp eo4. LSS eis 265 pel Oo.
INTRODUCTION 11
dences qu'il accumule, ad suivre sa vue ow il Va « repliée '9
et « plantée »'9; et nous nous sommes efforcé de présenter
«au naturel » celur qui n’a pas voulu se dresser « une statue
a planter au carrefour dune ville, ou dans une Eglise, ou
place publique »2°, et qui ne cherchait aucunement a étre
aimé et estimé « mieux mort que vivant »2!, Et, pour échapper
au péril des reconstructions fantaisistes, nous avons eu
toujours en Vesprit son admonition : « Je reviendrois volon-
tiers de autre monde pour dementir celuy qui me formeroit
autre que jé nestois, fut-ce pour mhonorer »22,
HOW ELLs Li pase. Pile UB, UNG Gilly GOs ZABBt
PAY, IBY, II, ISS ish WEI 22) Hy Ln 9s ps 62.
L’HOMME
UCUN homme, semble-t-il, n’a cherché comme
Montaigne, & s’instruire sur soi; aucun ne s’est
révélé comme lui d’une facon aussi complete, aussi juste;
aucun n’a laissé une ceuvre d’une présence humaine aussi
saisissante.
Né «entre unze heures et midy le dernier jour de
febvrier mil cing cens trente trois »!, au chateau de
Montaigne [9], il était le troisiéme enfant de Pierre
EKyquem, seigneur de Montaigne, et d’Anthony de Louppes
de Villeneuve ou Lopez de Villanuova, mariés le 15 jan-
vier 1528: Pierre avait trente-deux ans, et sa femme
devait étre trés jeune puisqu’elle eut un dernier fils
trente-deux ans plus tard.
Montaigne a parlé souvent de ses parents paternels, et
chaque fois avec fierté, gratitude et tendresse.
D’ot vient le nom d’Eyquem ? Est-il — question tou-
jours débattue — d’origine celtique, écossaise, portu-
gaise ? En tout cas, cette famille jouissait d’une fort bonne
réputation en Guyenne depuis deux siécles. L’arriére-
grand-pére de Montaigne, Ramon Eyquem, né en 1402 a
Blanquefort, assez gros bourg du Médoc, succéda a un
de ses oncles — le sieur de Gaujac — &@ la téte d’une
importante maison de commerce a Bordeaux, dans le
quartier de la Rousselle. Il devint un puissant armateur
qui frétait des vaisseaux, les chargeait de vins, de pastels,
de poissons salés, et les envoyait & Londres, & Rouen, a
Anvers, peut-étre aux Indes, Trés pieux, il fait & 70 ans,
le pélerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle ; et & 75 ans,
il acheta la maison noble de Montaigne.
De génération en génération, les Eyquem devinrent
thy 28%) 1 FAD, Gop INE
s
14 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
parmi les premiers dans la ville et la province. On trouve
dans cette famille «fameuse en preud’homie »? une trés
grande variété de figures, de personnages distingués
— et, méme, une sainte, Jeanne de Lestonnac, marquise
de Montferrand, niéce de Montaigne, fondatrice de la
Congrégation des Religieuses de Notre-Dame.
Nous ne connaissons guére la mére de Montaigne que
par son testament postérieur 4 la mort de son fils [10].
On a reproché 4 ce dernier d’avoir voulu cacher qu’il
avait pour mére une Lopez. Mais, alors qu’il a commencé
a faire l’éloge de son pere — personnage public de grande
notoriété — douze ans aprés la mort de celui-ci, et qu’il
a complété le panégyrique vingt-deux ans plus tard, sa
mére vivait quand il écrivait. Elle demeurait prés de lui,
partageait son existence quotidienne, et, personne privée
enfermée dans son foyer, échappait ainsi au jugement
public. D’ailleurs, par son origine et par sa vie, elle avait
de quoi lui faire honneur.
La famille des Lopez égalait bien celle des Eyquem. A
Calatayud, entre Madrid et Saragosse, vivait de temps
immémorial la famille juive des Pacagon. A la fin du XVe
siécle, au temps ot un Eyquem vint de Blanquefort
s’installer & Bordeaux, Moise Pacagon, riche chiffonnier,
se convertit au catholicisme et s’établit a Saragosse.
Il prit le nom de Garcia Lopez, auquel il ajouta le nom
d’une terre, et devint Lopez de Villanuova, comme les
Kyquem, Eyquem de Montaigne.
La plupart des siens suivirent son exemple ; et, chrétiens,
essaimérent dans l’EKurope. Deux branches sont bien
connues par rapport & Montaigne: celle des Pays-Bas,
issue d’un Martin Lopez de Villanuova, et celle de France.
En particulier, dans la premiére, le jésuite Martin del
Rio qui a publié de nombreux livres d’histoire, de philo-
logie et de belles-lettres, et qui vint &4 Bordeaux en 1585-
1586, séjourna au collége ot le neveu de Montaigne,
Roger de Lestonnac, y terminait ses études avant de
devenir lui-méme jésuite. Martin del Rio fréquenta
certainement Montaigne, son cousin issu de germain.
Un frére des Martin Lopez d’Anvers, Antoine Lopez de
Villanuova, s’installa 4 Bordeaux : un de ses fils fut avocat,
2.18, 11) -p. 18%:
L’HOMME 15
ses filles épousérent des conseillers au Parlement. Un autre
Lopez s’était déja établi 4 Toulouse : en 1492, il fit venir
son neveu Pierre — sans doute frére d’Antoine — qui eut
plusieurs fils, dont Vainé fut capitoul en 1542, et trois
filles, dont Anthony qui épousa Pierre Eyquem de
Montaigne.
Nous ignorons quelle part cette derniére eut dans
Péducation de son fils et dans la formation de sa person-
nalité ; mais le fait que ce fils, petit-fils et arri¢re-petit-fils
de Gascons, appartient par elle 4 la famille des Pacagon,
vaut, certes, d’étre retenu.
Nous suivrons Montaigne de son pas « naturel et
ordinaire »3; et sous le charme d’une libre conversation
et les graces d’une vive fantaisie, nous découvrirons une
personne qui vit et qui imprime & son image sa vie méme.
Il expose, s’évade, reprend le fil qu’il a coupé, s’*échappe
de nouveau sans sortir de lui-méme, sans jamais brider
ses «humeurs et opinions »4, ni abdiquer de sa nature.
Se montrant et s’analysant, il ne se contente pas d’un
role passif : mais au-dela de l’analyse il reste actif de cent
maniéres. Et dans ce libre cheminement d’ot toute re-
cherche est bannie, il ne donne, & aucun moment, l’impres-
sion de feindre, ni, comme Jean-Jacques Rousseau, celle
de se confesser sur la place publique.
Pourtant, s’inscrivant en faux contre ses mots: «I
me plaist d’estre moins loué, pourveu que je soy mieux
conneu »5, et® «ma conscience ne falsifie pas un iota,
mon inscience je ne scay », les auteurs de la Logique de
Port-Royal [11], Malebranche [12], ont accusé de manque
de sincérité. D’autres, l’ont blamé d’avoir, trop libre a
se montrer « jusques aux entrailles »7, multiplié les confi-
dences inutiles ou bizarres ; d’autres, se déclarent froissés
de ses relations sans fard, de sa naiveté «souvent indé-
cente ». Mais nous verrons qu’il ne mérite pas tant de
reproches.
Son pére, 4 37 ans, avait perdu deux enfants en bas-age :
il reporta sa tendresse et les espérances de sa race sur ce
rejeton. Au lieu de le garder chez lui, sous les yeux
indulgents de la mére et de toute la famille, il résolut de
Suelo Os pant 2s Gy 18, tes Pals joe ey
AaB 205 -Dael l. Uc, 1Dy, IME, ip, jos NUE
fy Wis WN, G55 Te Os
16 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
lui assurer une premiére éducation qui le dresserait «a
la frugalité et & l’austerité »8; et il l’envoya en nourrice
dans «un pauvre village des siens »8, un hameau de
bicherons, qui dépendait de sa seigneurie. Ce « bon pére »®
visait aussi une autre fin : le « ralier avec le peuple et cette
condition d’hommes qui a besoin de nostre ayde »°.
Il désirait, en effet, l’amener 4 regarder plutét vers celui
qui tend les bras que vers celui qui tourne le dos?.
Montaigne nous dit qu’il acquit la une « particuliere et
obstinée affection au pain bis et au lart, ou a J’ail »!°
qu'il préférait aux confitures et aux patisseries. Et il se
félicite de la sagesse de son pére, 4 qui il attribue le
développement de sa vigoureuse complexion et la santé
« alaigre et entiere » dont il jouit jusqu’& quarante ans.
Lorsque, sorti des langes, il eut revétu l’aspect d’un
robuste petit paysan, son pére le reprit & Montaigne et
changea compléetement de méthode d’éducation : plus de
rudesse, d’austérité, de «loix populaires et naturelles »!! ;
mais la résolution de lui «faire gouster la science et le
devoir par une volonté non forcée» et de son propre
désir!2, Ainsi, il décida d’élever son 4me « en toute douceur
et liberté, sans rigueur et contrainte... jusques 4 telle
superstition que, par ce que aucuns tiennent que cela
trouble la cervelle tendre des enfans de les esveiller le
matin en sursaut, et de les arracher du sommeil... tout 4
coup et par violence », il le faisait éveiller « par le son de
quelque instrument »!2,
A six ans, cette vie de paradis prit fin, et Michel fut
mis au collége de Guyenne — « le meilleur de France »13 —,
Levé té6t, couché tard, l’enfant devait consacrer & sa tache
sa journée tout entiére. Sortant d’une condition déli-
cieuse, Montaigne souffrit particuliérement de cet affreux
état. I] se roula en boule, comme le hérisson : « car, quoy
que j’eusse la santé ferme et entiere, et quant a quant un
naturel doux et traitable, j’estois parmy cela si poisant,
mol et endormi, qu’on ne me pouvoit arracher de l’oisiveté,
non pas pour me faire jouer. Ce que je voyois, je le voyois
bien et, soubs cette complexion lourde, nourrissois des
S.) He Lliwto repo. iil 1B. IO, Gs, Foy PBile
9. Ibid., p. 231-232. 12. EH, I, 26, p. 49-50.
10. Ibid., p. 230. 13. [bid., p. 51.
L’HOMME We
imaginations hardies et des opinions au dessus de mon
aage. L’esprit, je l’avois lent, et qui n’alloit qu’autant
qu’on le menoit; l’apprehension, tardive; l’invention
lasche ; et aprés tout, un incroiable defaut de memoire »!4,
Ul fut arraché @ cet isolement par la clairvoyance d’un
x
de ses précepteurs, «homme d’entendement »!5, qui, pour
Véveiller et pour «aiguiser» sa faim!6, V’intéressa aux
pieces de thédtre jouées au coilége. Aussi, Montaigne,
entre les réussites de son éducation, met-il «en compte
cette faculté de mon enfance : une asseurance de visage,
et soupplesse de voix et de geste, & m’appliquer aux rolles
que j’entreprenois »!7,
Il sortit du collége & treize ans. Que fit-il ? Nous en
sommes réduits aux suppositions. Sans doute — comme
telle était encore la coutume de ces pays au siécle dernier —
passa-t-il un an ou deux & Montaigne, montant 4 cheval,
courant les chateaux des environs, chassant, avec les
gardes de son pére, le cerf, le sanglier ou méme simple-
ment le hevre.
Aprés une ou deux autres années passées 4 Bordeaux,
Vadolescent, devenu un vigoureux jeune homme, dut
étre envoyé par son pére, l’ancien soldat des guerres
d’lialie, dans une de ces académies ot se formaient les
fils de bonne famille, ot on pratiquait & fond les exercices
physiques, ot l’on apprenait 4 nee monter & cheval,
& jouer son réle dans un tournoi ou dans un carrousel,
ou Von s’exercait & Pescrime. Il ne dut, pourtant, y rester
que peu de temps, car il était définitivement destiné a
la robe longue et au Parlement, plut6t qu’aux armes.
C’est de 1a, semble-t-il, qwil est parti quand il s’est
senti maitre de sa vie; et c’est, vraisemblablement, le
terrain sur lequel son génie a fondé sa sagesse.
Ses premiers portraits [13] nous le montrent: grande
figure allongée par la barbe en pointe, et sortant de la
collerette, front large et bien modelé, nez assez fort,
regard doux, & la fois observateur et méditatif, bouche et
oreilles petites, dents blanches, physionomie expressive.
Mais celui de Thomas de Leu [14] — le dernier sans
JAS Lbtd..) p.. 00. Gs Wodeha 1 14,
Isp, ROME, ery (le Wis 1D Ue hem Tey ae
18 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
doute — le représente aprés l’atteinte de sa maladie,
vieilli avant l’Age, front chauve, visage émacié, rides sous
les yeux, pli a part du nez pour rejoindre le coin de la
bouche, sourciliers contractés.
Issu d’une famille ot l’on se transmettait de génération
en, génération, « un trés bon sang » que nulle tare ne semble
avoir gAté, il est, nous dit-il, «nay de tous les sens entiers
quasi a la perfection »!8.
Il revient souvent sur le bon état de sa santé: « J’ay
passé une bonne partie de mon aage en une parfaite et
entiere santé: je dy non seulement entiere, mais encore
allegre et bouillante. Cet estat, plein de verdeur et de
feste, me faisoit trouver si horrible la consideration des
maladies, que, quand je suis venu 4 les experimenter,
j’ay trouvé leurs pointures molles et laches au pris de
ma crainte »!9, Plus tard, il parle d’une « santé bouillante,
vigoureuse, pleine, oisifve, telle qu’autrefois la verdeur
des ans et la securité me la fournissoient par venués »?9,
Plus tard encore : « Quant & la santé corporelle, personne
ne peut fournir d’experience plus utile que moy, qui la
presente pure, nullement corrompue et alterée par art
et par opination »?!,
Cet heureux état a été rarement troublé par des
maladies ; ces derniéres, d’ailleurs, quoique quasi de
toutes sortes, ont été sans gravité. Aussi, sans le secours
des médecins, et sans y méler «l’amertume de leurs
ordonnances », il les a trouvées courtes et douces &
supporter.
Il est, nous apprend-il, «fort et ramassé »?2 — nous
dirions un peu rond et trapu. II le regrette: sa taille au
dessous de la moyenne «n’a pas seulement de la laideur,
mais encore de l’incommodité, & ceux mesmement qui
ont des commandements et des charges ; car |’authorité
que donne une belle presence [15] et majesté corporelle
en est a dire »23, tant le corps*4 «a une grand’part 4 nostre
estre, il y tient un grand rang»: «c’est un grand despit
qu’on s’adresse & vous parmy vos gens, pour vous de-
es 18g: OUI, US ios BR Per A AGL, ANS a5 Bile.
os Bis Li Le, 105, ile MB Woah, Ws TIM
PADS 105 itis By Th E355 24.) lbid., Pp. 5S.
2 BLS pe 200:
L’HOMME 19
mander: «Ou est monsieur ?» et que vous n’ayez que
le reste de la bonnetade qu’on, fait & vostre barbier ou
& vostre secretaire »25,
Son visage est «non pas gras, mais plein »26. Son port
«favorable et en forme et en interpretation »?7. Sa
«naturelle inclination » se révélait dans son aspect phy-
sique ouvert et riant; il avait un grand air de franchise
et de sincérité. Visage et yeux le découvraient incontinent :
« tous mes changemens commencent par 1a, et un peu plus
aigres quils ne sont en, effect »28. Une bonne santé physique
et morale y éclatait et réjouissait ceux qui le regar-
daient: «Il m’est souvant advenu que, sur le simple
credit de ma presence et de mon air, des personnes qui
navoyent aucune cognoissance de moy s’y sont grande-
ment fiées, soit pour leurs propres affaires, soit pour les
miennes »?9, Et c’est & ce visage qui répondait pour ]ui°°,
& ses yeux et a sa voix qui disaient «la simplicité de son
intention » 3! qwil dut d’avoir, & deux reprises, la vie
sauve.
Sa complexion est «entre le jovial et le melancholique,
moiennement sanguine et chaude »°?2,
Alors qu’il a « outrepassé tantost de six ans le cinquan-
tiesme »33, il a ’estomac « commodéement bon, comme sa
teste, et le plus souvent se maintiennent au travers de ses
fiévres, et aussi de son haleine »34. I] a la respiration
«libre et aisée »35; et ses rhumes de cerveau se passent
le plus habituellement «sans offence du poulmon, et
sans toux »%,
I] jouissait d’abord d’une « veué longue, saine et entiere,
mais qui se lasse aiséement au travail et se charge; a
cette occasion, je ne puis avoir long commerce avec les
livres que par le moyen du service d’autruy »3® Plus tard
— & cinquante-quatre ans — il est devenu trés sensible
& la Iumiére : ses yeux «s’offencent de toute lueur escla-
tante »37; il en est arrivé & ne pouvoir diner vis-a-vis
25, BH; 11, 6, ‘p. 60: Soh inl iaeps 61.
26. Ibid., p. 61. SSeS ape 7.
27,08, IIL, 12, p. 172. 34. Ibid.
Dio 2 ealWie ee Cae meee 35. Ibid., p. 238.
29. BH, III, 12, p. 173. 36. E, Il, 17, p.. 76.
30. Ibid, p. 177. 57. H,ellls 13) p. 239.
31. Ibid.,
20 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
d’un feu ardent. Pour amortir la blancheur du papier au
temps ou il avait davantage accoutumé de lire, 11 couche
sur son livre une plaque de verre, et il se trouve soulagé
par cette espéce de loupe. S’il n’est pas obligé de porter
des lunettes, ef s’il voit aussi loi que jamais et que tout
autre, la lecture a toujours travaillé ses yeux, surtout la
nuit, et maintenant, sur le déclin du jour, sa vue, quand
il lit, commence & se fatiguer et a se troubler°8.
A la méme époque, son ouie devient moins fine: elle
«marchande & s’espaissir »39, et, dit-il, «verrez que je
Yauray demy perdue que je m’en prandray encore a la
voix de ceux qui parlent & moy »39,
Tl a Vodorat délicat, et il aime fortement les bonnes
« senteurs »49, surtout les plus simples et les plus naturelles.
Par contre, il hait particuliérement les mauvaises qu il
« tire de plus loing que tout autre ». Toute odeur «s’atta-
che » & lui, tant il a «la peau propre 4 s’en abreuver »4! ;
de plus, ses moustaches bien fournies portent ces senteurs
au nez. Il devrait, dés lors, étre plus sujet que le commun
«aux maladies populaires, qui se chargent par la conver-
sation et qui naissent de la contagion de l’air »42; au
contraire, il s’est sauvé de celles de son temps”.
Ses dents ont toujours été «bonnes jusques & V’excel-
~s
lence »48, et Page ne commence que maintenant a les
menacer : c’est que, depuis son enfance, 11 a toujours eu
soin de les frotter avec sa serviette le matin ainsi qu’au
début et & la fin du repas.
fH] n’a point souvenir de s’étre «jamais veu galleux »“,
Toutefois, il a de l’eczéma chronique localisé aux oreilles,
«au dedans pruantes par saisons »4, UH s’en console en
disant que les démangeaisons deviennent une sensation
agréable quand il se graitte.
Toute saison lui plait, sauf «le chaut aspre d’un Soleil
poignant »45; car, imdépendamment de l’incommodité
de la chaleur, moins remédiable que celle du froid, et
outre «le coup que les rayons du soleil donnent A la
38. Ibid., p. 239. 42. Ibid., p. 244.
39. Ibid., p. 239. 43. B, Il, 13, p. 283.
40> Hyat, 5o5) p. 243. CUI MOMS MBS Gos 2746
41. Ibid., p. 243. 45. HW, III, 9, p. 48.
L’HOMME 2
teste »46, ses yeux, nous ]’avons vu, s’offensent de toute
lueur éclatante. De plus, les ombrelles utilisées en Italie
depuis les Romains «chargent plus les bras quwils ne
deschargent la teste »47 [16]. Dans ses voyages, le change-
ment d’air et de climat ne le touche pas : « tout Ciel m’est
un »48, dit-il.
Son marcher est prompt et ferme?9. Dans sa jeunesse,
agité et turbulent, il ne pouvait rester assis sans remuer;
et Von disait qwil avait «de la follie aux pieds, ou de
Vargent vif »5°, tant ses jambes étaient impatientes. A
pied, il se «crotte jusques aux fesses»; pourtant, il
«ayme les pluyes et les crotes, comme les canes »5!.
I] a la téte «lisse 52: cette calvitie, survenue vers
sa quaranti¢éme année, a été due, vraisemblablement, &
son tempérament arthritique. C’est & cause de cela, sans
doute, qu’il parle du nez et qu’il s’enrhume facilement.
Aussi, tout en demeurant d’une politesse parfaite, il en
est arrivé & étre «menager de bonnettades »53, alors que,
dans sa jeunesse, il en était assez prodigue, et qu’il n’en
recevait jamais «sans revenche, de quelque qualité
d’homme que ce soit », si ce n’est de ses gens®,
tl a pris Vhabitude de s’aguerrir contre les intempéries.
Ses jambes et ses cuisses ne sont pas plus couvertes en
hiver qu’en été: «un bas de soye tout simple »54. Mais,
en raison de ses rhumes et de sa colique, il s’est laissé aller
a tenir sa téte et son ventre plus chauds. Et il nous fait
connaitre la legon & tirer de son expérience® : « Mes maux
s’y habituarent en peu de jours et desdaignarent mes
ordinaires provisions. J’estois monté d’une coife & un
couvrechef, et d’un bonnet & un chapeau double. Les
embourreures de mon pourpoint ne me servent plus que
de garbe : ce n’est rien, si je n’y adjoute une peau de lievre
ou de vautour, une calote a ma teste. Suyvez cette grada-
tion, vous irez beau train. Je n’en feray rien, et me
desdirois volontiers du commencement que j’y ay donné,
Si j’osois »59,
Il nous confie qu’il est malaisé & ébranler5’, et qu’il est
46. EB, III, 18, p. 239. 52. J.V., p. 314.
47, E, III, 9, p. 48. 53. H, Il, 17, p. 49.
48. Ibid., p. 48. 64. Hy i 135 pa 23,7.
49, WH, Ill, 13, p. 239. sis, IMM WO, ZBI
50. Ibid., p. 240. 56. Ibid., p. 237.
Sika 18,5 INDI, Gh joe Uksks 57. H. Ill, 9; p. 48.
22 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
«tardif par tout »58: & se lever, & se coucher, & prendre
ses repas. «C’est matin pour moy que sept heures, et ou
je gouverne, je ne disne ny avant onze, ny ne soupe
qu’aprés six heures »58, Mais, étant « avoyé »59, il va tant
qu’on veut.
Quoique fils d’un pére « trés dispost »6° et d’une allé-
gresse qui lui dura jusqu’& son extréme vieillesse®, et
qui ne trouva guére homme de sa condition qui s’égalat
& lui en tout exercice du corps®!, il n’a pas eu d’adiesse
et de « disposition »®2 : médiocre au courir, & la danse, a la
paume, a la lutte, il n’a pu, dit-il, « acquerir qu’une bien
fort legere et vulgaire suffisance ; 4 nager, & escrimer, 4
voltiger et A sauter, nulle du tout »6. Il a les mains si
gourdes qu’il ne sait pas écrire, méme pour lui. II ne sait
pas «clorre & droit » une lettre; et il ne sut jamais «tailler
plume, ny trancher 4 table, qui vaille »®, ni équiper un
cheval de son harnais, ni « porter & poinct un oiseau et
le lascher »63.
Pourtant, il ne voit personne qui s’exerce plus constam-
ment ni & qui les corvées pésent moins. Son corps est
capable d’une agitation ferme, mais non pas « vehemente
et soudaine »®, Il fuit désormais les exercices violents qui
le ménent 4 la sueur, car ses membres se lassent avant
qu’ils ne s’échauffent™. I] se tient debout « tout le long
d’un jour »®, et ne s’ennuie point & se promener ; mais,
depuis son plus jeune age, il n’a aimé « d’aller qu’a
cheval »® : e’est l’assiette ot, sain ou malade®, il se trouve
le mieux ; et, malgré sa colique, il y reste huit et dix heures
sans descendre et sans s’y ennuyer®’.
Au cours de son voyage en Suisse et en Italie, il se
plaisait & faire ses journées « & l’Espagnole, d’une traicte :
grandes et raisonnables »68; et, aux extrémes chaleurs, il
voyageait de nuit, du soleil couchant au soleil levant, car
«Vautre fagon de repaistre en chemin, en tumulte et
haste, pour la disnée, notamment aux jours cours, est
incommode »68, Aprés son retour, il en a quitté «le
582 HW, TIL, 135 ps 226. 64. Hy ELt, £3, p. 225.
59. H, ITI, 9, p. 48. 65. Ibid., p. 226.
(ADs 18h 1G, TS. toh: Gl, 66. EH, I, 48, p. 206.
61. Lbid., p. 62. 67. Hy EL os p. 48;
62. Ibid., p. 62. 68. Ibid., p. 48.
GBH 1d, AIS Ile os OH
L’HOMME 23
mestier », car, dit-il, cet exercice «nous essaye trop pour
y durer longtemps »®9,
I] hait toute «autre voiture que de cheval »7°, et ne
peut supporter longuement ni bateau, ni coche, ni litiére,
et encore moins la litiére que le coche, et le mouvement qui
se sent en temps calme que l’agitation rude sur l’eau:
ar la légére secousse que donnent les avirons, « desrobant
e€ yvaisseau soubs nous »7!, il se sent brouiller la téte et
Vestomac, de méme qu'il ne peut souffrir sous lui un
siége tremblant. « Quand la voile ou le cours de |’eau nous
emporte esgalement ou qu’on nous toué, cette agitation
unie ne me blesse aucunement: c’est un remuement
interrompu qui m/’offence, et plus quand il est languis-
sant »72,
Il est sujet au vertige, et il a bien décrit les effets de ce
malaise : « J’ay souvent essayé cela en nos montaignes de
deca (et si suis de ceux qui ne s’effrayent que mediocre-
ment de telles choses) que je ne pouvoy souffrir la veué
de cette profondeur infinie sans horreur et tramblement
de jarrets et de cuisses, encores qu’il s’en fallut bien ma
longueur que je ne fusse du tout au bort, et n’eusse
sceu choir si je ne me fusse porté 4 escient au dangier. J’y
remerquay aussi, quelque hauteur qu’il y eust, pourveu
qu’en cette pente il s’y presentast un arbre ou bosse de
rochier pour soustenir un peu la veué et la diviser, que
cela nous allege et donne asseurance, comme si c’estoit
chose dequoy 4 la cheute nous peussions recevoir secours ;
mais que les precipices coupez et uniz, nous ne les pou-
vons pas seulement regarder sans tournoyement de teste »73,
Le dormir a occupé une grande partie de sa vie, et il
dort encore huit ou neuf heures d’une haleine’™ : « quand
je dance, je dance ; quand je dors, je dors »75, Mais, parce
qu’il avait, autrefois, attribué la cause de ses fiévres et
de ses maladies 4 la pesanteur et 4 l’assoupissement que
le long sommeil lui avait apportés, il s’est toujours repenti
de se rendormir le matin ; aussi, il se retire de cette pro-
pension paresseuse, et, dit-il «en vauts evidemment
mieux »76,
GD 1p, IN, 7 ae hills, 73. EH, II, 12, p. 389-390.
70> 18, INNS (5 Go, Wesrl (4) Be uel Looe pao.
iden L020: Den LOT. 75. Ibid., p. 248.
4, \Be MINIS Gl, Te abil 716. Lbid., Pp. 220.
24, MONTAIGNE ET LA MEDECINE
Tl aime & coucher dur et seul, « voire sans femme, & la
royalle, un peu bien couvert »77. On ne bassine jamais son
lit ; mais depuis la « vieillesse », on lui donne, quand il en
a besoin, des draps pour réchauffer les pieds et lesto-
mac”,
Il a été dressé « autant qu’on a peu » & la liberté et a
Vindifférence ; mais, en vieillissant, il s’est, par non-
chalance, arrété 4 certaines habitudes, de sorte que la
coutume a imprimé en lui son caractére, et il ne peut
«sans s’essaier »78, ni dormir le jour, ni faire collation
entre les repas, ni aller se coucher & moins de trois bonnes
heures aprés le souper, ni porter sa sueur, ni rester nu-téte
longtemps, ni se faire couper les chevcux apres diner ; et
il se passerait aussi malaisément de ses gants que de sa
chemise, et de se laver au sortir de table, et de ciel et
rideaux 4 son lit, «comme de choses bien necessaires »78,
Pour résumer, il définit ainsi ses «conditions corpo-
relles »79: «Il n’y a rien d’allegre: il y a seulement une
vigueur pleine et ferme. Je dure bien & la peine ; mais j’y
dure, si je m’y porte moy-mesme, et autant que mon
desir m’y conduit. Autrement, si je n’y suis alleché par
quelque plaisir, et si j’ay autre guide que ma pure et
libre yelonté, je n’y vaux rien »8°. Et ces « conditions »
s’accordent, en somme, trés bien & celles de ]’Ame®!,
car, la santé et la vie mises 4 part, il ne connait rien pour
quoi il veuille ronger ses ongles, ni acheter au prix du
tourment d’esprit et de la contrainte: « extremement
oisif, extremement libre, et par nature et par art», il
préterait aussi volontiers son sang que son soin®2.
L’appétit lui vient en mangeant et point autrement :
«Je n’ay point de faim qu’& table »83, Les longues tables
Vimportunent et lui nuisent ; car, pour s’y étre accoutumé
enfant, «a faute de meilleure contenance », il mange
autant qu'il y est®&. Chez lui, et bien que la table « soit
des courtes »8, il s’y met volontiers un peu aprés les
autres, mais n’en sort pas avant eux.
Laissant & ses hétes leur liberté, il conservait la sienne,
Ul ORS Ve PAS 82. Ibid., p. 63.
USB Lil e33) pe 20M. 83. HE, Ill, 9, p. 49.
Ce Bi MS eee es PAS 84, EH, III, 13, p. 232.
80. Ibid., p. 62. 85. Ibid., p. 232.
81. Ibid., p. 62.
L’HOMME 205
restant muet, réveur et enfermé quand il lui en prenait
fantaisie. Mais la discussion et la contradiction lui plai-
salient a titre d’exercice d’hygiéne : « J’ayme & me reposer
long temps aprés et en ouyr conter, pourveu que je ne
m’y mesle point, car je me lasse et me blesse de parler
VPestomac plain, autant comme je trouve l’exercice de
crier et contester avant le repas trés salubre et plaisant ».
Ht il pense, avec Epicure, « qu’il ne faut pas tant regarder
ce qu’on mange qu’avec qui on mange »86 [17].
I] doit & la mollesse apportée par l’Age de ne pouvoir
supporter plus de deux «plains» repas par jour sans
surcharger son estomac, ni se priver entiérement de l’un
d’eux sans, dit-il, « me remplir de vents, assecher ma bouche,
estonner mon appetit »87, Jeune, il se plaisait, comme les
anciens, & « perdre le disner et remettre a faire bonne chere
a Vheure de la retraicte et du repos, sans rompre le jour »88,
Mais l’expérience lui a appris qu'il vaut mieux diner et
que la digestion se fait mieux en veillant 88.
De méme, il croit plus sain de manger « plus bellement
et moins »89, mais plus souvent. Pourtant, il n’éprouverait
aucun plaisir «a trainer, 4 la medicinale, trois ou quattre
chetifs repas par jour ainsi contrains »89. Qui lui assu-
rerait que le gott ouvert le matin, il pit le ~« trouver
encore & souper ?89
A table, il ne choisit guére : il prend 4 la premiére chose
et la plus voisine, et il «remue mal volontiers d’un goust
& un autre »9°, La presse des plats et des services lui
déplait autant que toute autre presse. Il se contente
aisément de peu de mets, et i] hait que, dans un festin,
on vous dérobe la viande oti vous prenez appétit, et qu’on
vous en substitue toujours une nouvelle9!.
Il mange « gouluement »9?, et avec une si grande hate
qu’il se mord souvent la langue et parfois méme les
doigts ; et il reconnaft que cette mauvaise habitude nuit
& la santé et au plaisir. De plus, il y perd le loisir de
parler, «qui est un si doux assaisonnement des tables,
pourveu que ce soyent des propos de mesme, plaisans et
courts »92,
86. E, ITI, 13, p. 236. 90. Ibid., p. 230.
87. Ibid., p. 208. OI, By Ii 18, p. 280.
88. Ibid., p. 237. 92. Ibid., p. 240.
89. Ibid., p. 236.
26 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
Si le « trop manger »% le géne, il n’a pas « cognoissance
bien certaine »93 qu’aucune viande lui nuise. L’acreté et
la pointe des sauces lui plaisaient dans sa jeunesse ; son
estomac s’en «ennuyant »% depuis, le goat l’a aussitét
suivi. I] continue pourtant & les aimer toutes%. II] préfére
le pain sans sel96; et, chez lui, contre l’usage du pays, son
boulanger n’en sert pas d’autre sur la table. Mais il
«use familierement »97 de viandes salées qu’il aime peu
cuites et trés mortifiées, et méme « jusques & l’alteration
de la senteur en plusieurs »98.
Il est friand de poissons qu’il croit plus faciles 4 digérer
que la « chair »99 ; et comme la dureté le fache générale-
ment, il lui arrive, contre l’humeur commune, d’en
trouver et de trop frais et de trop fermes!°°, I] prise peu
les salades et les fruits, sauf les melons!®!,
Parfois, il jetinait pour «esguiser son appetit au
lendemain », pour dresser sa « volupté 4 faire mieux son
profit et se servir plus alaigrement de |’abondance »!%,
ou pour conserver sa vigueur au service de quelque action
du corps ou de lesprit, car, dit-il, une et l’autre « s’appa-
resse cruellement en moy par la repletion »!°, Mainte-
nant, s’il veut jetiner, il se fait mettre a part des soupeurs,
et ordonne qu’on ne lui présente que ce qui est nécessaire
a «une reglée collation », car, s’il se met a table, il oublie
sa résolution 193,
Sain ou malade, il n’est, dit-il, guére sujet a étre altéré :
«jay bien volontiers lors la bouche seche, mais sans
soif!%, Son gotit et sa complexion le portent a hair livro-
gnerie: il ne peut comprendre comment on en vienne
«a allonger le plaisir de boire outre la soif »!%, et A se
forger, en imagination, un appétit artificiel et contre
nature!%,
I] ne fait cas du boire que « pour la suitte du manger »!% ;
et sil boit assez bien pour un homme « de commune
facon »!%, ce n’est que du désir qui lui en vient en man-
geant, et bien avant dans le repas!%®, Et il boit «a cette
93. Ibid., p. 235. 100. Ibid., p. 233.
94. Ibid., p. 210-211. 101. Ibid., p. 235.
95. Ibid., p. 235. 102. Ibid., p. 236.
96. Ibid., p. 230. 1035 Ee Iih, 132.2233.
97. Ibid., p. 230. 104. I[bid., p. 237.
98. Ibid., p. 233. 105. E, 11,02, p. 24.
99. Ibid., p. 235-236. 106. E, 11I, 13, p. 238.
L’HOMME are
cause le dernier coup quasi tousjours le plus grand »!07,
En été, et dans un repas appétissant, il n’outrepasse pas
trois fois; mais pour ne pas offenser la régle de Démo-
crite [18] qui défendait de s’arréter & quatre comme &
un nombre «mal fortuné »!°8, j] «coule »!° au besoin
jusqu’a cing, trois demi-setiers environ; car, dit-il, «les
petis verres sont les miens favoris, et me plaict de les
vuider, ce que d’autres evitent comme chose mal
seante »!08, I] craint les vins «au_ bas »!09, Et dans sa
vieillesse — sans doute parce que le vin nuit aux mala-
des!10 — ¢’est la premiére chose dont sa bouche se dégotite,
et «d’un degoust invincible »!!9,
Il a, au cours des ans, « rechangé »!!1 du blanc au clairet,
puis du clairet au blanc. I] ne peut «s’abreuver »!!2 d’eau
pure ou de vin pur; aussi, trempe-t-il son vin le plus
souvent & moitié, parfois au tiers d’eau. Et quand il est
chez lui, — « d’un antien usage que son medecin ordonnoit
a mon pere et & soy »!!3 — le mélange est fait & la som-
mellerie deux ou trois heures avant que ]’on serve!!3 [19].
Nous avons ainsi la maniére de vivre de Montaigne
lorsqu’il était dans son chateau. Mais son Journal de
Voyage nous fait part de repas plantureux qui ne con-
viennent guére & un graveleux. Partout il recherche les
occasions de s’instruire sur les usages culinaires, attentif
méme & la facon dont on tourne la broche : « par ressors ou
par moyen des poids comme les horologes, ou bien par
certenes voiles de bois de sapin larges et legieres qu’ils
logent dans le tuiau de leurs cheminées qui roulent d’une
grande vitesse au vent de la fumée et de la vapeur du feu,
et font aler mollement et longuement »!!4, ce qui, note-t-il,
asséche un peu trop leur viande.
A «Linde » (Lindau), on le régale de foies de truites, de
«force gibier, becasses, levreaux... avec diverses sortes
d’épisseries pilées »!!5, et de pain ot a été mélé du cumin
ou «un grain semblable, qui est piquant et chaut »!15,
A Kempten, on lui sert des li¢vres blancs!!6. A « Rovere »
(Rovereto), ce sont des escargots beaucoup plus grands et
107% By Il, 2, pe 24. 112. Lbid., ps 207,
108 9B LIE, 12, pales. 113. Ibid., p. 238.
109. Ibid., p. 203. 1d V5 palo:
110. Ibid., p. 211. 115. Ibid., p. 124.
111. Ibid., p. 235. 116. Ibid., p. 130.
28 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
gras qu’en France, des truffes, force oranges, citrons et
olives!!7, A Rome, « force volaille rotie, revetue de sa plume
naturelle comme vifve; des chappons cuits entiers dans
des bouteilles [20] de verres; force lievres, connils [21]
et oiseaus vif en paste » [22] 118.
Sa puberté fut précoce, et ses sens se sont éveillés de
bonne heure, longtemps avant lage de choix et de
connaissance: «Il ne me souvient point de moy de si
loing, dit-il. Et peut on marier ma fortune & celle de Quar-
tilla, qui n’avoit point memoire de son fillage »!!9 [23].
Dans sa jeunesse, les ardeurs de son tempérament
étaient vives, et la continence fut loin d’étre une regle chez
lui: «et me suis jeune presté autant licentieusement et
inconsideréement qu’autre au desir qui me tenoit saisi »!!9,
Mais les « accointances venales et publiques »!20 avaient
pour lui peu de prix, et il fuyait les rencontres faciles,
redoutant les suites facheuses. I] avoue pourtant quwil ne
sut si bien faire qu’il n’ait eu deux atteites de blennor-
ragie « legeres toutesfois et preambulaires »!2!, Mais,
marié le 23 septembre 1565 & Francoise de la Chassaigne,
tout licencieux qu’on le tint, il observa, dit-il, plus,
sévérement les lois du mariage qu’il ne lavait promis ni
espéré!22 [24].
Pourquoi s’abstiendrait-il de traiter de certaines
fonctions naturelles ? De toutes, nous apprend-il, «¢’est
celle que je souffre plus mal volontiers m/’estre inter-
rompue »!23, I] a vu beaucoup de gens de guerre incom-
modés du déréglement de leur ventre; mais «le mien
et moy ne nous faillons jamais au poinct de nostre assi-
gnation, qui est au saut du lict, si quelque violente
occupation ou maladie ne nous trouble »!23,
Ainsi, cette «complaisance » que certains ont trouvé
indiseréte, & ne laisser rien A désirer et deviner de lui, &
nous montrer ses gotits, ses habitudes, ses manies, nous
vaut une image présente et vivante, ott le médecin peut
puiser des renseignements précieux sur le tempérament
et les réactions ; car, cet homme de la commune sorte, sous
un dispositif ol semblent dominer les nerfs, se découvre
Wye oid.) pa L63. 121. WLbid., p. 759:
118. Loid.,, p. 219: 122, 2Ee eon Des.
HIG ESIB, VOW, G18 jek Palit, 123. H, IIL, 13, p. 209.
1200 2h SLL 3;) pa 69s
L’HOMME 29
avec une rare clairvoyance et s’avoue avec une abondance
encore plus rare, et telles que le praticien voudrait les
rencontrer dans son, contact avec le patient, et plus parti-
culiérement aujourd’hui ot l’on tend a restaurer V’im-
portance des facteurs psychiques dans le déterminisme des
processus somatiques.
Alors que les confidences de Montaigne permettent de
définir d’une manieére relativement aisée son état physique,
les souples contradictions, les libres simuosités rendent plus
délicate la connaissance de sa vie profonde. Pourtant, JA
aussi, la tache est facilitée par la préoccupation, constante
qu'il a d’étre vrai sur sa personne, et de représenter les
choses dans toute leur évidence.
Il a, nous dit-il, une Ame « toute sienne »!24, accoutumée
& se conduire & sa mode : « N’ayant eu jusques & cett’heure
ny commandant ny maistre forcé, j’ay marché aussi
avant et le pas qu'il m’a pleu. Cela m’a amolli et rendu
inutile au service d’autruy, et ne m’a faict bon qu’A moy.
Ht pour moy, il n’a esté besoin de forcer ce naturel
poisant, paresseux et fay neant»!24, Plus loin, il nous
avoue que son enfance méme a été conduite dune facon
«molle et libre », exempte de « subjection rigoureuse »!25 ;
et que tout cela lui a formé une complexion délicate et
incapable de sollicitude. Il a été, ainsi, amené 4 fuir le
nN
commandement, l’obligation, la contrainte, et & se trouver
heureux de voir ses pas « trassez par les autres »!26,
Ii avait, nous apprend-il, l’esprit lent et qui n/’allait
qu’autant qu’on le menait; lappréhension tardive, l’in-
vention lache!27, I] y revient!28: «J’ay Vesprit tardif et
mousse ; le moindre nuage luy arreste sa pointe ». Aussi,
est-il peu brillant en société ; il ne sait ni plaire, ni réjouir,
ni chatouiller: le moindre conte du monde «se seche
entre ses mains »l129 et se ternit. I] ne sait parler qu’&
bon escient, et il est complétement dénué de cette facilité
qu’il voit en plusieurs de ses compagnons: « entretenir
les premiers venus et tenir en haleine toute une trouppe,
ou amuser sans se lasser, l’oreille d’un prince de toute
sorte de propos »!29,
124. BH, Li, 17, p. 63. WAT 1D), thy AD, 705. GO:
125. Loid., p. 64: AGS 135 Win ING 1 WOE
126. Ibid., p. 64. 129) Lotds,) pa DOs
30 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
Son appréhension qu’il qualifie plus haut de « tardive »,
puis de «lente et embrouillée »!3° a par contre l’avantage
de tenir et d’embrasser universellement, étroitement et
profondément ce qu’elle tient, et « pour le temps qu’elle
le tient »!3!,
Peu de passions ont agité son sommeil; par contre, la
moindre des délibérations le trouble. Ilnous confie souvent
son irrésolution: «La plus penible assiete pour moy,
c’est estre suspens és choses qui pressent, et agité entre la
crainte et l’esperance »!32, Délibérer, méme dans les choses
les plus légéres, l’importune ; et il sent son esprit « plus
empesché a souffrir le branle et les secousses diverses du
doute et de la consultation, qu’& se rassoir et resoudre &
quelque party que ce soit, aprés que la chance est livrée »!32,
Plus loin, il nous parle de « cette cicatrice, bien mal propre
a produire en public »!33; Virrésolution, défaut trés
incommode 4 la négociation des affaires du monde. Il
sait bien soutenir une opinion, mais non pas la choisir.
Aussi, il arréte chez lui le doute et la liberté du choix
jusqu’a ce que l’occasion le presse!33,
Dans sa jeunesse, sa nature était enthousiaste, ses
réactions promptes ; et il prenait aisément feu. Sa nervosité
et sa turbulence éclataient dans ses paroles. I] lui est
arrivé plus d’une fois, méme en public et au cours de
délibérations officielles, de perdre son sang-froid et de
prononcer des mots excessifs qu’il a di retirer.
Son ami la Boétie admirait et redoutait a la fois la
violence et la flamme de son esprit: « Vis amicat ignea
mentis » lui écrivait-il. Mais lui qui, parlant de la tristesse,
disait d’abord : « je suis des plus exempts de cette passion,
et ne l’ayme ny l’estime »!34, en arrive & nous confier que
de l’excés de gaieté il est tombé en celui de sévérité, plus
facheux : « Les ans me font lecon, tous les jours, de froideur
et de temperance. Ce corps fuyt le desreiglement et le
craint »135,
Pourtant, méme a cette période de sa vie, il s’écartait
des gens tristes, austéres et hargneux, comme de pesti-
férés!36, Déja, d’ailleurs, il avait dit: «Je hay un esprit
130. Ibid., p. 76. Gy De, tis 48 oe Oh
UG isi Its UR Fon Ua UG 20, THMY SS LOE
132. Ibid., p. 65. UGK 1, LANES OS Foes If
133. L6td., p. 79.
L’HOMME 31
hargneux et triste qui glisse par dessus les plaisirs de sa
vie et s’empoigne et paist aux malheurs »!37,
Jeune, il aimait les jeux hasardeux des cartes et des
dés!38, Mais il s’en défit vite; car, quelque bonne mine
quil fit en perdant, il ne laissait, cependant, d’en avoir
au dedans «de la piqueure »!38 Cette désaffection vint,
peut-étre aussi, de ce qu’il était peu habile aux jeux ou
Vesprit a sa part: «des échets, des cartes, des dames et
autres, je n’y comprens que les plus grossiers traicts »!39,
L’ambition faillit étre sa passion dominante. Dés sa
jeunesse, il en écarte les premiers appels. Il nous confie,
en effet, qu’il a tiré de son défaut de mémoire la raison de
corriger un mal pire qui se fat facilement déclaré en lui:
Vambition. Plus tard, il ajoutera: « Quant 4 l’ambition,
qui est voisine de la presumption, ou fille plustost, il eut
fallu, pour m’advancer, que la fortune me fut venu
querir par le poing. Car, de me mettre en peine pour
un’esperance incertaine et me soubmettre & toutes les
difficultez qui accompaignent ceux qui cerchent 4 se
pousser en credit sur le commencement de leur progrez,
je ne l’eusse sceu faire ; je m’atache & ce que je voy et que
je tiens, et ne m’eslongne guiere du port »!4°,
Lorsque «excédé (pertaesus) depuis longtemps de
Vesclavage des cours et des fonctions publiques »!4!, il
est venu passer les jours qui lui restent 4 vivre dans le
« doux asile paternel consacré & son indépendance, a sa
tranquillité et a ses loisirs »'4!1, et quil y aura gotté les
douceurs d’une existence retirée et libre, il nous confie
& nouveau qu’il ne lui est jamais venu de souhaiter ni
empire ni royauté, ni «l’eminence de ces hautes fortunes
et commenderesses »!42, I] ne vise pas de ce cété-la, car
il s’aime trop. I] se dit méme « desgousté de maistrise et
active et passive »!48, C’est que Ja solitude dans sa tour ne
l’a pas seulement conduit & ramener & lui ses affections
et ses pensées, a restreindre et resserrer ses pas, mais
surtout, & resserrer et restreindre ses désirs et son souci,
a résigner la sollicitude étrangére, & fuir mortellement la
UB, Jy IMS Bi5 Jou lee 141. Inscription latine de sa
WSS ee LOS ep OG: bibliothéque.
UB Oy JOG, al, ey Wil NAA, 1B) Eby. Wey fou, Ile
140. Ibid., p. 66. 143. Ibid., p. 192.
ou MONTAIGNE ET LA MEDECINE
servitude et l’obligation, « et non tant la foule des hommes
que la foule des affaires »4.
Il a été aussi ancré dans ce dégotit par son esprit libre
qui rejette les Lens d’une obligation queleconque, méme
envers les princes: « Au demeurant, je ne suis pressé de
passion ou hayneuse ou amoureuse envers les grands;
ny nay ma volonté garrotée d’offence ou obligation
particuliere 145, Et il estime que les princes lui donnent
assez s’ils ne lui étent rien, et qu’ils lui font assez de bien
quand ils ne lui font point de mal. Aussi, ne leur de-
mande-t-il pas davantage!46,
Convaincu que les occupations publiques n’étaient
«aucunement de son gibier», il les avait, pourtant, en
trés haute estime : « Je suis de cet avis, que la plus honno-
rable vacation est de servir au publiq et estre utile &
beaucoup »!47, S’il ne recherche pas ces fonctions, c’est
surtout par conscience ; car, en méme temps qu’il sent
le poids de telles « vacations »!48, il voit le peu de moyens
qu'il a «d’y fournir »!48, Et il juge que ceux qui se déro-
bent & la tache de répondre et de satisfaire loyalement &
toutes les obligations de leur charge peuvent faire « une
belle espargne »!49, mais qu’ils n’ont pas le prix de la
difficulté.
Aussi, accepta-t-il la Mairie de Bordeaux ; et, dans ses
fonctions délicates, il s’inspira de cette pensée que «la
jurisdiction ne se donne point en faveur du juridiciant »150,
mais en faveur du « juridicié 15° ; qu’on fait un supérieur,
nen pour son profit, mais pour le profit de linférieur;
car «toute magistrature, comme tout art jette sa fin
hors d’elle »!51,
Toutefois, en remplissant consciencicusement les de-
voirs de sa charge, il ne se laisse pas absorber jusqu’a ce
degré de pénétration time ot Vhomme ne se distingue
plus du magistrat ; ot: il n’a d’autres soins, d’autres pen-
sées, d’autres vertus ni d’autres talents que ceux de la
fonction qwil assume: «Je ne scay m’engager si pro-
fondement et si entier. Quand ma volonté me donne & un
party, ce n’est pas dune si violente obligation que mon
144, BH, Ill, 3, p. Bd. 148. Ibid., p. 17.
145, Bi LL dpe, 10: 149, Btls 10 pat 12.
146. B, III, 9, p. 40. 150. EL AIL 6.2. 1a,
LOU sem mting ssl, JOT SM, INGIi Ast
L’HOMME 33
entendement s’en infecte »!52, Et : « Le Maire et Montaigne
ont tousjours esté deux, d’une separation bien claire »!53,
Jeune, il aimait A se parer, et il se montre A nous
nN
«un manteau en escharpe, la cape sur une espaule, un
bas mal tendu »!54, Plus tard, en se retournant vers son
adolescence, il nous confirme ce godt d’alors : « J’aymois
& me parer quand j’estois cabdet, a faute d’autre parure,
et me sioit bien »!55, Cette préoccupation ne peut nous
étonner, puisque la passion de l’amour fut le tourment
de ces années. I] connut, en effet, «les estroits baisers de
la jeunesse, savoureux, gloutons et gluans »156, la volupté
«active, mouvante, et, je ne scay comment, cuisante et
mordante »157,
Il éprouva méme «le desir ardent et furieux »158,
et les secousses et ébranlements de |’Ame!59, cette folie
qui déforme toutes choses, et qu’il nous décrit: «Je la
sentois (la passion) naistre, croistre, et s’augmenter en
despit de ma resistance, et en fin, tout voyant et vivant,
me saisir et posseder de facon que, comme d’une yvresse,
Vimage des choses me commencoit 4 paroistre autre que
de coustume ; je voyois evidemment grossir et croistre
les avantages du subjet que j’allois desirant, et agrandir
et enfler par le vent de mon imagination; les difficultez
de mon entreprinse s’aiser et se planir, mon discours et
ma conscience se tirer arriere »160,
Toutefois, se remémorant dans la retraite de sa tour
les débordements ot il fut ainsi engagé, il trouve qu'il
les a «communement conduits avec ordre »!6!, et quwils
ne furent pas « Dieu mercy, des pires »!62, D’ailleurs, il
ajoute qu’il les a condamnés selon leur valeur, car son
jugement ne s’est pas trouvé infecté par eux. Mais, en
dépit de ces affirmations, on peut se demander s’il ne
s’est pas laissé aller «sans ordre et sans mesure »!63,
puisque, dans l’édition de 1588, il nous confie quwil a
connu l’impuissance provoquée «en la vive et plus
152. E, III, 10, p. 102. 158. Ibid., p. 234.
153. Ibid., p. 102. 159. Ibid., p. 347.
154, E, I, 26, p. 46. 160. E, II, 12, p. 350.
155. E, Ill, 6, p. 169. fel ee ihe? pedi.
156. E, I, 55, p. 243. 1629 MU, elle p. 189.
157. EB, Il, 12, p. 234. 163) E, 1, 2,. p. 207.
84 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
cuysante chaleur de l’accés »!64, cette « defaillance fortuite,
qui surprent les amoureux si hors de saison, et cette glace
qui les saisit par la force d’une ardeur extreme au giron
mesme de la jotiyssance »!64,
L’ouverture et la franchise étaient, nous dit-il, le
caractére dominant de sa physionomie: « Bienheureuse
franchise, qui m’a conduit si loing. Qu’elle acheve ! »16,
La malice qui «hume la plus part de son propre venin et
s’en, empoisonne »!66 était «ennemye »!67 de son humeur.
Tout d’abord, il ne fut pas exempt de présomption:
il se souvient que, dans sa plus tendre enfance, on remar-
quait en lui un port de corps et des gestes qui témoi-
gnaient de quelque vaine et sotte fierté. Mais il se guérit
de cette affection inconsidérée, et il juge qu’on trouverait
difficilement quelqu’un qui s’estime moins, et méme
quelqu’un, qui l’estime moins qu’il ne le fait!68,
Il détestait de tout cceur le mensonge, ce « maudit
vice »169, et il ne l’admettait nulle part: «Il n’y a point
dutilité pour laquelle je me permette de mentir »!7°,
Homme de bonne foi, sincére par méthode, autant que
par tempérament, il réprouvait le mensonge méme sous
la forme d’innocente tricherie dans les jeux: «il n’est
passe temps si leger ot je n’apporte du dedans, d’une
propension, naturelle et sans estude, une extreme contra-
diction & tromper »!7!,
Ennemi juré de toute espéce de falsification, il avait en
horreur Vhypocrisie et la déloyauté. I] ne disait rien a
Yun qu’il ne pat dire 4 l’autre!72 ; et il edt préféré, affir-
me-t-il, «rompre la prison d’une muraille et des loix que
de ma parole »!73, Aussi, délicat jusqu’a la superstition &
observer ses promesses, les fait-il volontiers, et en tous
sujets, incertaines et conditionnelles.
Jamais homme ne s’enquit moins que lui, et ne fureta
moins dans les affaires des autres!74. Confiant, il inter-
prétait toutes choses a bien ; peu défiant et soupconneux
de sa nature, il penche volontiers vers ]’excuse et |’inter-
164. Ibid., p. 12. 170. BS libet pate.
165. E, III, 9, p. 40. 171. E, I, 23, p. 152.
1662. By T1182, ps6 172, BW, E1d; 0,5 ps18,
167. E, I, 9, p. 42. 173. E, III, 9, p. 38.
168. E, II, 17, p. 51. 174. E, Il, 4, p. 50.
169. E, I, 9, p. 44.
L’HOMME 35
prétation plus douce: «Je prens les hommes selon le
commun ordre, et ne croy pas ces inclinations perverses et
desnaturées si je n’y suis forcé par grand tesmoignage »!75,
Admettant aisément la droiture d’autrui, il laisse « pure et
sans contre-role »!76 la garde de sa bourse & qui en a la
charge, quand il voyage: «aussi bien me tromperoit il
en contant; et, si ce n’est un diable, je l’oblige & bien
faire par une si abandonnée confiance »!76,
I] avait 4 la fois une grande clairvoyance et une grande
finesse ;mais sa candeur, quoique trés consciente et trés
avertie, |’amenait 4 se laisser piper par la malice d’autrui,
satisfait de se connaitre assez pour savoir quwil était
«pipable », et ainsi ne pas se «piper» lui-méme: « Ne
hay pas seulement 4 piper, mais je hay aussi qu’on se
pipe en moy »!77, J] ne veut done pas fournir de matiére et
d’occasion : « Au cas que cette piperie m’eschappe & voir,
au moins ne m’eschappe-il pas que je suis trés pipable...
Si les autres me pippent, au moins ne me pipe-je pas
moy mesmes & m’estimer capable de m’en garder, ny a
me ronger la cervelle pour m’en rendre »!78,
I] s’offre par ses opinions les plus vives et par la forme
« toute sienne »: il a une facon ouverte, « aisée & s’insinuer
et & se donner credit aux premieres accointances »!79,
Ne voulant tromper personne, et n’ayant pas l’air d’un
trompeur — puisqu’il était « tout en dehors et evidence » —
il dédaignait de se justifier de toute accusation fausse et
de s’excuser!89, Ou il se taisait «tout a plat »!8!, ou il
renchérissait sur l’accusation par une confession ironique
et moqueuse, car il lui semblait qu’on devait lire dans son
coeur.
Sur cette haine du mensonge, s’en est greffée une autre,
semblable, celle de paraitre flatteur : « Je hay & mort de
sentir au flateur ; qui faict que je me jette naturellement
& un parler sec, rond et cru qui tire, 4 qui ne me cognoit
d’ailleurs, un peu vers le dedaigneux »!82, Plus loin, il
nous dit qu’il préfére étre importun et indiscret que
flatteur et dissimulé!83,
Ilyesy, 1B}5, TM, 145 os ee IfeKU, 1B, MOG, be sro key
Iys 1D, INNES Wh yoy SI
Koe 181. Ibid., p. 149.
ig 1h LOI Ais jem 8h 182. E, I, 40, p. 156.
igs 1H, TNS. Sh 1 Tey TH, TAN, J oR. WP
U7@s 1B, UN lp joe Oe
36 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
Son esprit est incapable de gauchir et de s’échapper
par quelque détour; aussi, nous confie-t-il que «a
beinveigner, & prendre congé, 4 remercier, 4 saliier, &
presenter mon, service, et tels complimens verbeux des
loix ceremonieuses de nostre civilité, je ne cognois per-
sonne si sottement sterile de langage que moy »!84,
C’est pourquoi, 4 l’encontre de Pusage de son temps ot
sévit une «abjecte et servile prostitution de presenta-
tions »!85, i] déteste les lettres « ceremonieuses » qui ne
sont qu’une «belle enfileure de paroles courtoises »!86,
C’est, sans doute aussi, & cause de cela qu’il n’aime pas
solliciter, méme pour ses amis: il nous avoue que ceux-ci
Vimportunent, méme, fortement quand ils lui demandent
d’intervenir auprés d’un tiers!87,
Seul, un commerce libre et ingénu permet de bien
connaitre les hommes, de se tdter, de se déméler, de se
mesurer avec eux : aussi, il aime 4 contester et 4 discourir,
mais, toutefois avec peu de gens, et pour lui!88, Nulles
propositions ne l’étonnent, nulle créance ne le blesse,
quelque opposées qu’elles soient & ses sentiments; et il
admet qu’on discute ses idées, qu’on les contredise :
« J’entre en conference et en dispute avec grande liberté
et facilité, d’autant que l’opinion trouve en moy le terrein
mal propre & y penetrer et y pousser de hautes racines »!89,
Les contradictions des jugements, ajoute-t-il, ne l’offen-
sent ni ne l’altérent, car, en l’éveillant et en l’exercant!99,
elles lui permettent de voir ’humanité avec ses faiblesses
et avec ses forces. Aussi, quand on le contrarie, on suscite
son attention, mais non sa coleére ; et il s’avance vers celui
qui le contredit et qui l’instruit.
Mais il détestait les gens bornés et tétus qui s’agrippent
& leurs propres idées avec une 4preté et une raideur
stériles. Pour lui, Vaffirmation et l’opiniatreté sont signes
expres de bétise!9!1; de méme, l’obstination et l’ardeur
d’opinion: «est il rien de certain, absolu, desdaigneux,
contemplatif, grave et serieux comme I’ane ? ».
Dans ces temps durs ot les partis s’affrontaient avec la
plus grande vigueur ; ot les souffrances, le sang répandu
184. E, I, 40, p. 156-157. IRXSS BD LUNES fh oh alles)
185. Ibid., p. 156. 189, Lbid., p. 199.
186. Ibid., p. 156. 190. Lbid., p. 200-201.
187. E, III, 9, p. 42° 191, EB, (Ite, 19; pa tom
L7 HOMME 37
ne comptaient plus ; ou, partout, les tortures, les massacres,
les pillages, les incendies, les forfaits s’étaient généralisés,
il se prononce nettement pour la tolérance. Le juste
milieu est, pour lui, le sol ferme, et la modération, l’idéal.
Il se tient, non par prudence, mais par choix, au parti
qu’il juge le plus sain; mais il ne veut pas qu’on le
«remarque specialement ennemy des autres, et outre la
raison generalle »!92, I] aime les natures tempérées et
moyennes, et l’immodération vers le bien méme, non
seulement loffense, mais elle «lestonne et le met en
peine de la baptizer »!93,
Ses humeurs sont «contradictoires aux humeurs
bruyantes »!94, Et, s’il se met en colére, c’est le plus vive-
ment, mais aussi, le plus briévement et secrétement
qu'il peut : « Je me pers bien en vitesse et en violence,
mais non pas en trouble, si que j’aille jettant 4 l’abandon
et sans chois toute sorte de parolles injurieuses, et que
je ne regarde d’assoir pertinemment mes pointes ot
jestime qu’elles blessent le plus: car je n’y employe
communément que la langue »!%,
Bon par nature, il compatit tendrement aux afflictions
d’autrui: les images du malheur des hommes réveillent
la pitié de son Ame, contristent son cceur, plongent son
esprit dans une réverie attendrissante. Et il pleurerait
aisément en compagnie si, pour quelque occasion que ce
soit, il savait pleurer!96°, La nuit, est-il chaudement
couvert dans une bonne chambre, alors qu’au dehors la
tempéte et l’orage sévissent, il s’afflige pour ceux qui
sont dans la campagne ; y est-il lui-méme, il ne désire pas
étre ailleurs. C’est pourquoi il hait «cruellement la
cruauté, et par nature et par jugement, comme |’extreme
de tous les vices »!97, Ainsi, il stigmatise les Ames « mons-
trueuses »!98 qui, pour le seul plaisir du meurtre, se livrent
& des atrocités qu’il n’aurait pas crues possibles avant
de les avoir vues, comme de «hacher et detrencher les
membres d’autruy »!98, d’aiguiser leur esprit & inventer
des tourments inusités et des morts nouvelles, et cela,
sans inimitié ni profit, mais dans le seul dessein de
192. E, III, 10, p. 103. 196.8: XT. 11, p, 142:
198. B11, 30, p. 81. POT Py Mite 1p. 140)
194, E, III, 10, p. 116. 198. Ibid., p. 145.
1950 BH, Diy 81, p. 171-172:
88 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
jouir du « plaisant spectacle »!98 des gestes et mouvements
pitoyables, des gémissements et des voix lamentables d’un
homme «mourant en angoisse »!98, Sa compassion, d’ail-
leurs, ne s’étend pas seulement aux hommes, mais aussi,
aux animaux, & la nature: il ne peut voir, sans déplaisir,
égorger un poulet et gémir un liévre sous les dents de ses
chiens!99, ni voir poursuivre et tuer une béte innocente
qui est sans défense et de qui nous ne recevons « aucune
offence »290,
La beauté humaine de son cceur se découvre encore
dans les accents ot, s’élevant au-dessus des préjugés
de son temps, il proteste contre certaines peines judi-
ciaires: dans la justice méme, tout ce qui est au-dela
de la mort simple lui semble pure cruauté, d’autant que
«nous devrions avoir respect d’en envoyer les ames en
bon estat ; ce qui ne se peut, les ayant agitées et desesperées
par tourmens insupportables »?o!. Comment notre justice
peut-elle espérer que celui que la crainte de mourir et
d’étre décapité ou pendu ne gardera de faillir, en soit
empéché par Vimagination d’un feu languissant, des
tenailles, de la roue 7202, Et Montaigne prend nettement
position contre la torture employée pour arracher des
aveux: «Et celuy qui les peut souffrir cache la verité,
et celuy qui ne les peut souffrir. Car pourquoy la douleur
me fera elle plustost confesser ce qui en est, qu’elle ne me
forcera de dire ce qui n’en est pas ? Et, au rebours, si
celuy qui n’a pas fait ce dequoy on l’accuse, est assez
patient pour supporter ces tourments, pourquoy ne le
sera celuy qui l’a fait, un si beau guerdon que de la vie
luy estant proposé ? »203, Cette invention « dangereuse »20
lui parait donc plutét un essai de patience que de vérité.
Que de réformes, poursuivies depuis, contiennent ses
paroles !
Nullement misanthrope, mais, au contraire, trés
hospitalier, il tenait sa porte ouverte 4 tout venant;
méme, au milieu des troubles, & ses ennemis. I] bannis-
sait de chez lui toute cérémonie2%, laissant, comme nous
avons vu, toute liberté a ses hdtes, mais entendant
conserver la sienne, volontiers trés animé ou renfermé.
199. Ibid., p. 140. 202. E, Il, 27, p. 143.
200. Ibid., p. 145. 203. E, Il, 5, p. 55-56.
201. Ibid., p. 143. 204, Batis, pe Gl.
L’HOMME 39
Il fut toujours sociable «jusques 4 excez »2%, Kt,
dans sa vieillesse, jugeant que la décrépitude est qualité
solitaire, 11 estime raisonnable de soustraire son impor-
tunité & la vue du monde, et de la couver en se recueillant
dans sa coquille, comme les tortues26, Revenant sur cette
disposition innée & vivre en société, il dit: « Mes moeurs
mesmes, qui ne disconviennent de celles qui courent &
peine de la largeur d’un poulce, me rendent pourtant
aucunement farouche 4 mon aage, et inassociable »207,
A ce « paresseux », & cet «goiste», rien ne semblait plus
beau que la vie militaire, « et noble en execution, et noble
en sa cause ».208 Sa conscience ne lui permettait pas de
rester paisible & l’écart pendant que son pays était
bouleversé : « I] n’est point d’utilité ny plus juste, ny plus
universelle que la protection du repos et grandeur de son
pays »209, I] n’est pas, aussi, occupation plus plaisante,
car on y trouve la compagnie d’hommes nobles, jeunes,
actifs, la liberté d’une conversation sans art, une vie
male et sans cérémonie, la variété de mille actions diverses,
et « cette courageuse harmonie de la musique guerriere qui
vous entretient et eschauffe et les oreilles et l’ame »?!0,
Certains faits qu’il nous livre le représentent comme un
émotif : ainsi, convié 4 boire dans une société ot il ett
été discourtois de ne pas répondre, il essaie de faire le
bon compagnon en faveur des dames qui étaient de la
partie?!!, Mais, dit-il, «cette menasse et preparation
d’avoir 4 m/’efforcer outre ma coustume et mon naturel,
m’estoupa de maniere le gosier, que je ne sceuz avaller
une seule goute, et fus privé de boire pour le besoing
mesme de mon repas. Je me trouvay saoul et desalteré
par tant de breuvage que mon imagination avoit preoc-
cupé »?!2,
Jeune, il avait été «non melancholique, mais songe-
creux »?!13, Au début de sa «solitude », il se jeta a corps
perdu dans la tranquille monotonie d’une vie oisive et
toute quiéte. Son esprit vif et infatigable se met-il en
branle, il le suit, amusé ; a-t-il des songes, il les regarde
ZU ULL On Den OUs 210 ee lll 135 ps 226.
206. Ibid., p. 60. Puls 18h, Oh, Alia oS WEE
207. Lbid., p. 73. 212. Ibid., p. 73-74.
208. E, II], 13, p. 226. PAS By Its 7A, foe, liye
209. Ibid., p. 226.
40 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
dans un réve A demi é€veillé, car, nous avoue-t-il, «j’ay
une fagon resveuse qui me retire 4 moy »#!4, I] lit pour
aiguiser son esprit a se tourner vers toutes les faces d’une
idée ; il écoute, il entend ses voix intérieures « embe-
songner »245 son jugement, mais non sa mémoire. I]
médite, car de mediter est un puissant estude et plein, a
qui sgait se taster et employer vigoureusement »?!6,
Plus tard, il rechercha davantage Visolement: au
Louvre et dans la foule, il se resserre et contraint en sa
« peau »2!7; la presse le repousse & lui. Par nature, il n’est
pas ennemi de l’agitation des cours, mais sa mollesse de
jugement, dit-il, «m/’attache par force a la solitude;
voire chez moy, au milieu d’une famille peuplée et maison
des plus frequentées ». « Miserable & mon gré, qui n’a chez
soy ou estre 4 soy, ...ou se cacher ! ». Cette solitude a ses
dangers, mais il en est garanti par «le riche et libre
prospect »?!8 de sa tour, les ouvrages de sa « librairie »,
et son refuge, les Essais, ol, pour éviter que sa fantaisie
ne se perde et n’extravague au vent?!9, 1] met en « registrey2!9
toutes les menues pensées qui se présentent a elle.
“Son désir de fuir les tracas de l’existence, les passions
violentes, les appréhensions qui troublent l’esprit, lui ont
fait reprocher par Pascal de «mourir laéchement et
mollement dans tout son livre ». Certes, il a écrit que sa
principale profession en cette vie était «de la vivre
molement et plustost laschement qu’affaireusement »,
et ce «laschement » nous heurte dés l’abord. Mais, sous sa
plume, «lache » est simplement le contraire de « serré »:
vivre «laschement », c’est, pour lui, vivre l’esprit détendu.
Et, nous le verrons plus loin, toute idée de peur, de manque
ug courage, de «lacheté » dans le sens moderne, doit étre
annie.
Les voyages avaient été une de ses passions. Les dé-
placements en équipage modeste mais commode, ne
cotitaient rien & son humeur. I] a voyagé pour sa santé,
mais aussi — son Journal nous l’apprend — pour son
plaisir et pour son profit: «Parmy les conditions humaines,
cette cy est assez commune : de nous plaire plus des choses
214. E, III, 3, p. 50. AT LO. DemDOw
215. Ibid., p. 49. MAUS 1D, WGA BY jo4 GEL
216. Ibid., p. 49. 219. H, II, 18, p. 95.
L’HOMME 41
estrangeres que des nostres et d’aymer le remuement et
le changement »?20,
Cette avidité des choses nouvelles et inconnues l’aide &
nourrir en lui le goat de voyager ; mais une autre cause le
convie aux « promenades »?2!, le désir de s’instruire en
étudiant « la disconvenance aux meurs presentes de nostre
estat 222, L’Ame, dit-il, «y a une continuelle exercitation
a remarquer les choses incogneués et nouvelles, et je ne
scache point meilleure escolle... & former la vie que de
luy proposer incessamment la diversité de tant d’autres
vies »?23,
Curieux de tout, il se plait aux visages nouveaux, et,
se « prestant »224 et «s’employant »?24 & connaitre la facon
de vivre, les goats, les coutumes, il s’applique a faire parler
les gens qu’il rencontre. Il ne se trace aucune ligne
certaine, «ny droicte ny courbe »225, Toujours en haleine
et aux écoutes, sans systeme autre que le désir de s’en-
richir d’images imprévues, pittoresques, il va: a-t-il
laissé quelque chose & voir derricre lui, il y retourne:
e’est toujours son chemin. En méme temps, il se dépouille
des pensées de sa maison et de la gestion de ses biens:
une réne de travers & son cheval, un bout d’étriviere qui
bat sa jambe, le tiennent tout un jour «en humeur »?26,
I] lui en codtait pourtant de se séparer des siens : nul
d’entre nous ne se peut vanter, quelque voyage qu’il
entreprenne 4 son souhait, qu’en quittant sa famille et
ses amis, il ne se sente « frissonner le courage»; et si les
larmes ne lui échappent pas tout & fait, au moins met-il
le pied & l’étrier d’un visage « morne et contristé ». Mais
Montaigne ajoute que ces interruptions le remplissent
d’un amour récent envers les siens et lui font trouver plus
doux son séjour 4 la maison: «la vicissitude eschauffe
mon appetit vers l’un et puis vers l’autre party »227,
Dans sa propension au déplacement, Landouzy a vu
un stigmate d’hypocondrie, et le Professeur Cruchet a
posé le diagnostic « d’obsession », Montaigne, lui-méme,
sent bien que ce plaisir de voyager est un témoignage
290 i. 111.89, .p.. 10. 224, Ibid., p. 66.
DOT Lotds pie ae 225, Ibid., p. 65.
223 PTL 9p. 22) 226. Ibid., p. 20.
223. Ibid., p. 47-48. 227. Ibid., p. 50.
42 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
d’inquiétude et d’irrésolution?28: «Ouy, je le confesse,
je ne vois rien, seulement en songe et par souhait, ou Je me
puisse tenir; la seule varieté me paye ».
Cependant, il semble bien que, en particulier dans
l’entreprise qui l’emporte sur les routes de France, de
Suisse et d’Italie, il faut voir «le dessein d’un malade qui
désire se traiter, colligeant des observations scientifiques
ou autres, et jouir & l’occasion des douceurs de la vie »2?9.
Sa mémoire — cet « outil de merveilleux service et sans
lequel le jugement faict bien a peine son office »?809 — a
toujours été faible. Jeune, il s’en plaignait déja : « I] n’est
homme 4 qui il siese si mal de se mesler de parler de me-
moire. Car je n’en reconnoy quasi trasse en moy, et ne
pense qu’il y en aye au monde une autre si monstrueuse
en defaillance »23!, I] revient souvent sur cet « incroiable
defaut »232, « Elle (la mémoire) me manque du tout... Je
ne scaurois recevoir une charge sans tablettes. Et quand
j’ay un propos de consequence & tenir, s’il est de longue
haleine, je suis reduit & cette vile et miserable necessité
d’apprendre par cceur mot & mot ce que j’ay a dire »?33,
Pour retenir trois vers, il lui faut trois heures?54; il lui
est trés difficile de se rappeler les noms2%5; il lui est
arrivé, plus d’une fois, d’oublier le mot du guet qu’il avait
donné ou recu trois heures auparavant?36, I] est méme,
assure-t-il, «si excellent en loubliance, que mes escrits
mesmes et compositions, je ne les oublie pas moins
que le reste »236, Plus il se défie de sa mémoire, plus elle
se trouble ; plus il la sonde, plus elle s’empétre et s’em-
barrasse?37, Avec les ans, elle «s’empire cruellement tous
les jours »238, I] appréhende qu’elle ne le trahisse: « Je
pends si fort sur elle que je l’accable: elle s’effraye de sa
charge »239,
Connaissant cette fragilité, il se prémunit contre elle:
«Les faux pas que ma memoire m’a fait si souvant, lors
mesme qu'elle s’asseure le plus de soy, ne sont pas inutile-
ment perduz; elle a beau me jurer & cette heure et
228. Ibid., p. 69. 234. Ibid., p. 73.
229. M. CrEYx, loc. cit., p. 219 285. Ibid., p. 74.
et 229. 236. Lbid., p. Td.
PADS DD AI I jon, We PMG LOG 9 SE
CRM AB he MOS joe, Zale Pexery 105 Willie Oh joe ple
232. EH, I, 26, p. 50. 239. Lbid.,. p. 32.
288, -B, D1,-17,.p. 72-738.
L’HOMME 43
m/’asseurer, je secoiie les oreilles ; la premiere opposition
qu’on faict & son tesmoignage me met en suspens, et
n’oserois me fier d’elle en chose de poix, ny la garentir
sur le faict d’autruy »*4°. I] se console: « Le magasin de
la memoire est volontiers plus fourny de matiere que n’est
celuy de l’invention; si elle m’eust tenu bon, j’eusse
assourdi tous mes amys de babil, les subjects esveillans
cette telle quelle faculté que j’ay de les manier et emploier,
eschauffant et attirant mes discours”4!, Et puis, dit-il,
les mémoires excellentes ne se joignent-elles pas aux
jugements débiles ?242 Tandis que, chez lui, «le jugement
tient un siege magistral, au moins il s’en efforce soingneu-
sement »?43, Cela ne |’empéche pas, il est vrai, d’écrire
ailleurs que son jugement « marche a tastons, chancelant,
bronchant, et chopant »?44,
Certains, admettant comme réelle cette défectuosité,
et s’appuyant sur les faits relatés plus haut, ont voulu
voir en elle la raison du manque d’unité des Essais ; par
contre, d’autres ont douté de cette faiblesse, et ont pré-
tendu que Montaigne se flattait par coquetterie.
Pourtant, on trouve dans ses écrits des preuves de la
véracité de son assertion. Dans les Essais, 11 dit que son
péere mourut 4 soixante-quatorze ans, alors qu’une note
de sa main sur l’exemplaire des Ephémérides de Beuther
qui lui a appartenu spécifie, page 177 recto :45 « Tunius
18 ce ioud’hui lan 1568 mourut pierre de motaigne mon
pere eage de 72 ans 3 moés, apres auoir été lotams
tourmaté d’une pierre & la uessie ». Dans les mémes
Ephémérides, & la date de son retour de voyage (30
novembre 1581), il relate%46 qu’il était parti «le 22 de juin
1579 », alors que c’était en 1580. D’autre part, dédiant a
« Mademoiselle de Montaigne » la traduction par la Boétie
de la lettre consolatoire que Plutarque avait écrite 4 sa
femme aprés la mort d’un enfant, il parle de leur fille
(Thoinette) qu’ils venaient de perdre «dans la deuxiéme
année de sa vie »; or, il aurait da écrire le deuxiéme mois
PANO) 1p IRE, Shs. am GEOR} Montaigne, recueillis et publiés
24ers 59 ep. 42; par le Dr J.F. PAYEN, n° 3, p. 12
242. Ibid., p. 41. et 27. (En réalité, son pére, né le
VAST OH eel see pan loss 29 septembre 1495, mourut a lage
244, H, I, 26, p. 8. de 72 ans et 9 mois).
245. Documents inédits sur 246. Dr PayvEn, loc. cit., p. 349
recto.
44, MONTAIGNE ET LA MEDECINE
(on pourrait dire, il est vrai, qu’il s’agit simplement d’une
erreur d’impression).
Tres tot, il est hanté par lidée de la maladie: « Moy
qui ay tousjours pensé estre en bute 4 tous les accidens
qui peuvent toucher tout autre homme... »%47. Kt,
«J’avoy pensé mainte-fois &4 part moy que j’alloy trop
avant, et qu’a faire un si long chemin, je ne faudroy pas de
m’engager en fin en quelque malplaisant rencontre »48.
Dans ses premiers Essais, il s’accommode assez bien
de la souffrance morale, et il ne parle qu’avec effroi de la
douleur physique, «avant-coureuse coustumiere de la
mort »%49, qui fait trembler tout ce qui est vivant sous le
ciel, puisque «les arbres mesmes semblent gemir aux
offences qu’on leur faict »25°, Et il avoue que, « en quelque
manjiere qu’on se puisse mettre a l’abri des coups, fut ce
soubs la peau d’un veau, je ne suis pas homme qui y
reculasse »25!,
Son caractére se modifia-t-il aux premiers accés de
colique néphrétique ? On peut l’admettre, puisque, alors,
Vorganisme est comme imprégné par la goutte. La « fagon
resveuse » fit place 4 une humeur plus sombre, trés
éloignée de sa complexion naturelle: « Nostre extreme
volupté a quelque air de gemissement et de plainte.
Diriez vous pas qu’elle se meurt d’angoisse ? Voire quand
nous en forgeons image en son excellence, nous la
fardons d’epithetes et qualitez maladifves et douloureuses :
langueur, mollesse, foiblesse, deffaillance, morbidezza »252,
Kt, «Il y a quelque ombre de friandise et delicatesse qui
nous rit et qui nous flatte au giron mesme de la melan-
cholie »253,
La maladie installée, et le saisissant chaque jour de
plus prés, sa mélancolie, d’abord tempérée par sa malice
et par sa bonne humeur, se change en hypocondrie sous
les douleurs répétées — et courageusement supportées :
«Je merquois autresfois les jours poisans et tenebreux
comme extraordinaires : ceux-la sont tantost les miens
ordinaires ; les extraordinaires sont les beaux et serains.
PEN Vy ME Bi jos, PS/- PASE Why hs PAD 15 Ns
248. Ibid., p. 228. 252. E, II, 20, p. 105-106.
249. EH, I, 14, p. 71. 253. Ibid., p. 106.
250. Ibid., p. 71.
L’HOMME 45
Je m’en vay au train de tressaillir comme d’une nouvelle
faveur quand aucune chose ne me deult [25]. Que je me
chatouille, je ne puis tantost plus arracher un pauvre
rire de ce meschant corps. Je ne m’esgaye qu’en fantasie
et en songe, pour destourner par ruse le chagrin de la
vieillesse »254,
Il est devenu sujet au découragement et incapable de
se défendre contre la mauvaise fortune. Quand il est en
mauvais état, il s’acharne au mal; il s’abandonne par
désespoir et se laisse aller vers la chute: « Je m’obstine
& V’empirement et ne m’estime plus digne de mon soing:
ou tout bien, ou tout mal »255,
Il s’irrite facilement, la tourbe des menus maux
l’« offence »256, « Depuis que j’ay le visage tourné vers le
chagrin... pour sotte cause qui m’y aye porté j’irrite
Vhumeur de ce costé 14, qui se nourrit apres et s’exaspere
de son propre branle; attirant et emmoncellant une
matiere sur autre, dequoy se paistre
Stillicidi casus lapidem cavat [26].
Ces ordinaires goutieres me mangent »256,
Tout l’agace, il devient hargneux ; il fuit les plus légéres
« pointures »257; et celles qui ne l’eussent pas autrefois
égratigné, le transpercent maintenant. Les soins des siens,
méme, l’importunent.
Pour bien comprendre le comportement général de
Montaigne, il est nécessaire d’examiner ses rapports avec
ses amis, avec ses serviteurs, avec sa famille.
Le grand épisode de sa vie morale — son amitié pour la
Boétie — est célébre; et l’on a pu dire que «les seules
vraies tendresses & ses yeux étaient celles oti la raison a
sa part »258, et que « chose admirable et touchante, |’amitié
fut la vraie religion de ce sage »?59.
Durant leur vie commune — trop courte —, ils ont
marché fraternellement la main dans la main. Nous avons
vu plus haut l’influence heureuse que la Boétie eut sur
son ami. I] sut le prendre tel quwil était; et, grace 4 la
PAN. AY, JU Uap, toy tera 258. Paul SraprerR, Montaigne,
PAN IDs INI Oy 196 Be jy “le
256. Ibid., p. 14. 259. Ibid., p. 101.
257. E, III, 5, p. 84.
46 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
profondeur et & la sincérité de l’affection qui les liait,
atteindre chez Montaigne le fond le plus sensible de son
étre, non pour le violenter, mais pour l’amener 4 se purger
lui-méme.
Montaigne ne pouvait comprendre les transports avec
lesquels beaucoup de parents embrassent leurs enfants
«& peine encore nez, n’ayant ny mouvement en l|’ame, ny
forme reconnoissable au corps, par ou ils se puissent
rendre aimables »26°, Parce que, a cette affection, manquent
le choix et la liberté volontaire, notre moraliste la place
au-dessous de l’amitié qu’il assimile & la vertu parfaite, et
dont il a montré & la fois le caractére intellectuel, moral,
esthétique.
Personne n’a parlé mieux que lui de cette abnégation
du moi s’oubliant et s’anéantissant lui-méme dans tous
les bonheurs de l’ami: « Lors naissoit en l’aymé le desir
d’une conception spirituelle par l’entremise d’une spiri-
tuelle beauté. Cette cy estoit icy principale ; la corporelle,
accidentale et seconde: tout le rebours de l’amant »?6!,
I] revient sur cette intime fusion ot les Ames se mélent et
se confondent |’une en l’autre « d’un melange si universel,
qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les
a jointes »262,
Il met en évidence la sympathie préétablie, la force
«inexplicable et fatale, mediatrice de cette union »?63,
qui pousse les deux amis dans les bras l’un de l’autre
«dune faim, d’une concurrence pareille »?63, et qui, a
cette question: « Pourquoi |’aimiez-vous ?» ne lui font
trouver d’autre réponse que ces mots immortels: « Par
ce que c’estoit luy ; par ce que c’estoit moy »64,
A la Boétie, lui disant que la maladie — qui devait
lemporter peu apres — était contagieuse, et le priant de
ne rester avec lui que «par boutées», il répondit en
n’abandonnant plus son ami. Plus tard, il écrira: « En la
vraye amitié, de laquelle je suis expert, je me donne &
mon amy plus que je ne le tire & moy. Je n’ayme pas
seulement mieux luy faire bien que s’il m’en faisoit, mais
encore qu’il s’en face qu’& moy : il m’en faict lors le plus
2605) BL lmS pass 263. Ibid., p. 69.
26TH el 2Snpe Gite 264. Ibid., p. 68.
262, Ibid., p. 68.
L’HOMME 47
quand il s’en faict »265, « Ceux qui ont merité de moy de
Pamitié... ne ont jamais perdue pour n’y estre plus:
je les ay mieux payez et plus soigneusement absens et
ignorans »266,
D’aucuns se sont demandé s’il n’y avait pas dans les
paroles de Montaigne « une prédication de l’amitié autant
qu’une amitié ». Mais tous les jours qui suivirent la mort
de ’ homme « le mieux né »?67 (18 aotit 1563) attestent que
leur amitié fut vraiment « parfaicte »268 et « indivisi-
ble»68, qu’elle fut «si entiere et siparfaite que certainement
il ne s’en lit guiere de pareilles, et, entre nos hommes, il
ne s’en voit aucune trace en usage »269, et qu’elle demeura
intimement ancrée au coeur du survivant.
En effet, en se retirant dans sa tour, Montaigne voue?7°
«tout ce savant appareil d’études qui fait ses délices »
a la mémoire de cet «ami le plus tendre, le plus cher, le
lus intime », 4 ce compagnon « le meilleur, le plus savant,
e plus agréable et le plus parfait qu’ait vu noire siécle ».
Plus tard, il nous confie sa constance : « Depuis le jour
que je le perdy, je ne fay que trainer languissant; et les
plaisirs mesmes qui s’offrent 4 moy, au lieu de me con-
soler, me redoublent le regret de sa perte. Nous estions 4
moitié de tout; il me semble que je luy desrobe sa
part »271, Il nous communique son émotion: « C’estoit
vrayement un’ame pleine et qui montroit un beau visage
a tout sens ; un’ame 8 la vieille marque et qui eut produit
de grands effects, si sa fortune l’eust voulu, ayant beau-
coup adjousté & ce riche naturel par science et estude »?72,
«Luy seul jouissoit de ma vraye image, et l’emporta ».
Plus tard encore : « Nous remplissions mieux et estandions
la possession de la vie en nous separant; il vivoit, il
jouissoit, 11 voyoit pour moy, et moy pour luy, autant
plainement que s’il eust esté. L’une partie demeuroit
oisifve quand nous estions ensemble : nous nous confon-
dions »273,
Il se demande s’il est & louer ou & blamer d’entretenir
265. EH, III, 9, p. 52. 270. Par une inscription latine
266. Ibid., p. 81. sur la frise de sa _ bibliothéque,
PAM AE Mls hy TOR Xeithp inscription aujourd’hui effacée.
ZOS i, alsa Spee lios Patil, Uy Uy Pe Joa WMO
PAGS 1B Uh Psy ay CPA, MPs LB, ily 5 Yas SiG
278. E, Ill, 9, p. 52-53.
48 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
ainsi de l’ami perdu un deuil sans fin, et il répond : « J’en
veux certes bien mieux. Son regret me console et m’honore.
Est-ce pas un pieux et plaisant office de ma vie, d’en faire
& tout jamais les obséques ? Est-il jouyssance qui vaille
cette privation ? »274,
Ces émotions, ces regrets, on pourrait avancer qu’ils
étaient destinés & étre communiqués ; mais que dire des
lignes qu’il a consignées en toute sincérité, dans le secret
de son Journal de Voyage ? Le jeudi 11 mai 1581, c’est-a-
dire non loin de dix-huit ans aprés la mort de son ami,
pendant sa premiére cure aux bains della Villa, il note?% :
«Ce mesme matin, escrivant & M. Ossat, je tumbé en un
pansement si penible de M. de la Boétie, et fus si longtamps,
sans me raviser, que cela me fit grand mal ». Il a bien fallu
que l’amitié qu’il avait scellée sous le « beau nom et plein
de delection... de frere», fit d’une qualité exquise et
rare. Et le temps, guérisseur souverain des blessures de la
sensibilité, n’est pas parvenu & consoler Montaigne de la
perte de son grand ami.
Son pére, par testament, l’avait institué héritier uni-
versel, Il gardait la maison noble de Montaigne et le
privilege d’en porter le nom, moyennant avantages
spécifiés pour sa mere, ses fréres et ses sceurs. Tout fut
arrété d’une facon stricte et en bons contrats bien établis,
ce qui contribua 4 éviter les procés & une époque ot ils
étaient trés nombreux. (En fait, durant toute sa vie,
Montaigne n’en soutint aucun).
Il se plaint souvent de ne rien connaitre a la vie rurale,
et son gotit particulier ne s’accommodait nullement de
Vadministration des biens. S’il fut, tout d’abord, enclin &
thésauriser, il se guérit de cette propension: «Je fus
quelques années en ce point. Je ne scay quel bon daemon,
m’en jetta hors trés-utilement, ...ect m’envoya toute cette
conserve & labandon »276, I] régle alors ses dépenses sur
ses recettes, de telle sorte que «c’est de peu qu’elles
s’abandonnent »277, Et, dans un, Age « naturellement enclin
& Vavarice »278, il se trouva hors de cette maladie278 « si
274. BE (édition de 1595, II, 8, 276. EB, I, 14, p. 86-87.
p. 414). 277. Ibid., p. 87.
275. J.V., p. 288. 278. Ibid., p. 87.
L’HOMME 49
commune aux vieux, et la plus ridicule de toutes les
humaines folies ».
Envers ses serviteurs, et a l’encontre des reeommanda-
tions de auteur des « Lois »279, il n’usait pas de sévérité,
et méme, libéral, il agissait de telle sorte que tout ce qui
Venvironnait lui montrat un visage content: «Et le
conseil de Platon ne me plaist pas, de parler tousjours
d’un langage maistral & ses serviteurs, sans jeu, sans
familiarité, soit envers les masles, soit envers les femelles.
Car, outre ma raison, il est inhumain et injuste de faire
tant valoir cette telle quelle prerogative de la fortune ; et
les polices oti il se souffre moins de disparité envers les
valets et les maistres, me semblent les plus equitables »289,
Réprimande-t-il un de ses gens, il le tance du meilleur
courage, qu’il ait ;:ce sont des imprécations vraies et non
feintes ; mais, «cette fumée passée, qu'il ayt besoing de
moy, je luy bien feray volontiers ; je tourne & l’instant le
fueillet »?8!. De plus, il fait confiance & ceux qui le servent :
« La plus commune seureté que je prens de mes gens, c’est
la mesconnoissance. Je ne presume les vices qu’aprés les
avoir veux »282,
I] nous dit qu’on le «mena »283 au mariage —cette « reli-
gieuse liaison et devote »284 —, mais marché plein d’épi-
neuses circonstances, «qui n’a que l’entrée libre », 28, et
qwil y fut porté par des occasions étrangéres, et, certes,
plus mal préparé alors et plus «rebours »?86 qu’il ne le
devint « aprés l’avoir essayé »286, I] estimait que le mariage
est l’action la plus nécessaire et la plus utile de la société
humaine287, car «on ne se marie pas pour soy, quoi qu’on
die ; on se marie autant ou plus pour sa posterité, pour sa
famille. L’usage et interest du mariage touche nostre
race bien loing par dela nous »288,
Un bon mariage, pour lui, est une douce société de vie
«pleine de constance, de fiance, et d’un nombre infiny
d’utiles et solides offices et obligations mutuelles »289,
qui réunit lutilité, la justice, Vhonneur et la constance?29,
279. Lois, 777e, 778a. PAT 10h ds PAS job OR
PO, AD IMIS, G6 fay P4 PAT, JO, WUD Bye Teh WEE
PASI 195 ly Bie, Oy BPE Phot 1D AON, We Toye Pare
2820 Ee tlt. 9 ps 1s. 288. E, III, 5, p. 93.
PAS Ade IMME a Gon ee 2395 Heit, 5.) De 96.
PAsyt, TD ily BOS jo teh 290. Ibid., p. 100.
50 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
et ot le plaisir retiré doit étre retenu, sérieux et mélé de
quelque sévérité. Aussi, déclare-t-i] aux maris «que les
plaisirs mesmes qu’ils ont & Pacointance de leurs femmes
sont reprouvez, si la moderation n’y est observée ; et qu'il
y a dequoy faillir en licence et desbordement, comme en
un subjet illegitime. Ces encheriments deshontez que la
chaleur premiere nous suggere en ce jeu, sont, non
indecemment seulement, mais dommageablement em-
ployez envers noz femmes »?9!, I] y revient: « Aussi est
ce une espece d’inceste d’aller employer 4 ce parentage
venerable et sacré les efforts et les extravagances de la
licence amoureuse »?92, C’est pourquoi, s’appuyant mora-
lement sur Aristote, et biologiquement sur les médecins
de son temps, il expose que toute lasciveté doit étre
interdite dans le mariage, et que la conception nécessite
le calme jusqu’a un certain point29.
On peut, certes, conjecturer qu’en dépit du choix
éclairé qu’avaient fait pour lui ses parents, et du bonheur
réel qu’il trouva dans cette union, Montaigne eut quel-
ques occasions de se rappeler «le soulier neuf et bien
formé »?94 qui chausse le pied & la perfection, mais qui,
pourtant, « vous blesse »?%, et les criailleries qui durent un
siécle aprés que le serviteur est parti296, Mais ce qui est
beaucoup plus digne de remarque, c’est l’insignifiance
méme de ces vagues et rares confidences, et l’impression
trés nette que les Essais nous laissent, en somme, d’une
femme estimée et d’un ménage heureux.
Frangoise de la Chassagne, de bonne famille parle-
mentaire, fort belle, assure-t-on, fut pour Montaigne une
compagne de grand sens, discréte et dévouée. Instruite
et desprit ouvert, elle possédait les qualités qui man-
quaient & son mari pour la conduite des affaires domes-
tiques, la direction de la maison et des biens. Elle le déchar-
gea de tous les soucis matériels qui le rebutaient, et sut
lui ménager la retraite et le repos qui convenaient 4 sa
nature. Ne dit-il pas : « La plus utile et honnorable science
et occupation & une femme, c’est la science du mesnage...
C’est sa maistresse qualité, et qu’on doibt chercher avant
tout autre, comme le seul doire qui sert & ruyner ou sauver
201. E, I, 30, p. 83. 204, Hi, ITINO; p. 11.
292. H, III, 5, p. 93. PADS INOor, it, TNT
293. Ibid., p. 93-94. ANG 1G Wis NES joy Meal
L’HOMME 51
nos maisons... Selon que l’experience m’en a apprins, je
requiers d’une femme mariée, au dessus de toute autre
vertu, la vertu ceconomique. Je l’en mets au propre [27],
luy laissant par mon absence tout le gouvernement en
main »297, Ht non seulement lorsqu’il voyage, mais bien,
constamment. Kt la gestion de Madame de Montaigne
fut si efficace que son mari nous dit: «Celuy qui me
laissa ma maison en charge prognostiquoit que je la
deusse ruyner, regardant & mon humeur si peu casaniere.
Il se trompa ; me voicy comme j’y entray, sinon un peu
mieux »298,
D’autre part, lorsqu’un visiteur d’importance deman-
dait l’hospitalité, et que le maitre était absent, Madame de
Montaigne remplagait ce dernier 4 merveille. Schomberg
et de Thou, accompagnés de Geoffroy de la Chassagne
(seigneur de Pressac) furent si satisfaits de l’accueil qu’elle
leur avait réservé qu’ils s’en félicitaient plusieurs années
apres ; et nul doute que Montaigne n’y fit trés sensible.
Aupres de Jui, nous l’avons vu, vivait sa mére, Antoi-
nette de Louppes, qui avait gouverné avec autorité
pendant quarante ans, de telle sorte, dira-t-elle dans son
testament du 19 avril 1597 (cing années aprés la mort de
son fils) que « par mon travail, soin et ménagerie, ladite
maison a été grandement évaluée, bonifiée et augmentée ».
Par acte notarié, elle devait étre «nourrie et entretenue
sur les biens de Montaigne, avec méme autorité et tout
ainsi qu’elle avait été pendant la vie de son époux»,
n’exercant toutefois qu’une «surintendance et maitrise
honorable et maternelle, avec tout honneur, respect et
service filial»; et elle se réservait en cas de brouille et
d’incompatibilité d’humeur, ou si elle ne pouvait rester &
Montaigne, le droit d’exiger un logement meublé. Or, elle
demeura toute sa vie au chateau; et, comme elle ne
parait pas avoir été de complexion molle et faible, il est
certain qu’en méme temps qu’épouse excellente, Frangoise
de la Chassagne fut une bru de bon caractére et une
adroite maitresse de maison qui fit rayonner autour d’elle
une sécurité sage et une sérénité tendre, dissolvantes
précieuses de la solitude.
Les deux époux attendirent plus de quatre ans leur
297. EH, III, 9, p. 49. 298. Ibid., p. 85.
52 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
premier enfant. Ce fut une fille. Cinq autres enfants
suivirent — cing filles [28] —. Les cinq premiéres naquirent
de 15704 1577 ; la sixiéme vint au monde en 1583 (quatorze
mois aprés le retour d’Italie de son pére). Seule, la seconde,
Leonor, vécut (jusqu’A sa quarante-cinquiéme année);
toutes les autres moururent trés tdt. Ainsi, alors que ses
ancétres eurent de nombreux enfants qui, en général,
moururent trés vieux, et que sa femme ne s’éteignit qu’a
l’Age de quatre-vingt-trois ans [29], on observe dans sa
descendance une polylétalité dont on ignore les causes.
Certains confidences de Montaigne lui ont attiré le
reproche d’avoir «trés philosophiquement» pris son
arti de ne point avoir d’enfants : «La plus commune et
a plus saine part des hommes tient 4 grand heur |’abon-
dance des enfans ; moy et quelques autres 4 pareil heur le
defaut »299, Et, « Aussi n’ay-je poinct cette forte liaison
qu’on dict attacher les hommes & l’advenir par les enfans
qui portent leur nom et leur honneur, et en doibs desirer
a Vavanture d’autant moins, s’ils sont si desirables. Je
ne tiens que trop au monde, et a cette vie par moy-
mesme..., et n’ay jamais estimé qu’estre sans enfans fut
un, defaut qui deut rendre la vie moins complete et moins
contente. La vacation sterile a bien aussi ses commo-
ditez »300, « J’en ay perdu, mais en nourrice, deux ou trois,
sinon sans regret, au moins sans fascherie. Si n’est il
guere accident qui touche plus au vif les hommes »3°!,
Certes, Montaigne nous avoue ainsi son insensibilité
et sa faculté d’oubli; mais devons-nous y croire sans
correction, ? Bon et simple dans sa famille, il jouait a
divers jeux avec sa femme et sa fille3°2. Au cours de son
voyage en Baviére, dans sa traite de « Brixe » (Brixen) a
« Colman,» (Kolmann), l’aspect général du pays le raméne
vers sa fille Leonor quw’il a beaucoup aimée et qui a eu,
semble-t-il, un coeur charmant: «Les montaignes d’au-
tour... s’étandent si mollemant qu’elles se laissent testonner
et peigner jusques aus oreilles. Tout se voit ramply de
clochiers et de villages bien haut dans la montaigne, et
pres de la ville, plusieurs belles maisons tres plesammant
basties et assises. M. de Montaigne disoit: ...Quant &
299. BH, I, 24, ps Si: 301. E, I, 14, p. 80.
300. E, III, 9, p. 84. 302. BE, I, 23, p. 152.
L’HOMME 53
Yair, il remercioit Dieu de l’avoir trouvé si dous, ...du
demourant s’i] avoit 4 promener sa fille, qui n’a que huit
ans, il ’aimeroit autant en ce chemin qu’en une allée de
son jardin, 393,
Quand on se reporte aux Ephémérides que, certaine-
ment, il feuilletait souvent, et lorsqu’on y lit la longue
liste close si tard, on peut douter que Montaigne se soit
empressé d’oublier ceux qu’il avait eu la douleur de
perdre, douleur qui lui a fait écrire dans la dédicace & sa
femme de la traduction par la Boétie de la lettre dont il
a été question plus haut: « Vivons, ma femme, vous et
moy, @ la vieille frangoise... bien marri dequoy la fortune
vous a rendu ce present (la lettre de Plutarque) si propre,
et que, n’ayant qu’une fille, longuement attendue, au
bout de quatre ans de nostre mariage, il a fallu que vous
Vayez perdue dans le deuxiéme an de sa vie ».
N’y a-t-il pas un profond accent de sincérité dans
V’émotion avec laquelle il raconte comment il éléve sa
fille Leonor ? Apres avoir rappelé que lui-méme le fut
sans violence, et que, dans son enfance, il n’a « tasté des
verges qu’a deux coups »3%4, il ajoute: « J’ay deu la pa-
reille aux enfans que j’ay eu; ils me meurent tous en
nourrisse ; mais Leonor, une seule fille qui est eschappée
a cette infortune, a attaint six ans et plus sans qu’on ait
emploié & sa conduicte et pour le chastiement de ses
fautes pueriles, l’indulgence de sa mere s’y appliquant
ayséement, autre chose que parolles, et bien douces?%,
Ne doit-on pas penser & ces « parolles, et bien douces »,
et & ce mot «infortune », quand on parle des sentiments
paternels de Montaigne ? Et ce qu’1l ajoute n’est-il pas
aussi significatif ? « J’eusse esté beaucoup plus religieux
encores en cela envers des masles, moins nais 4 servir et
de condition plus libre: j’eusse aymé & leur grossir le
coeur d’ingénuité et de franchise »3%, Hts, « J’essayeroy,
par une douce conversation, de nourrir en mes enfans une
vive amitié et bienveillance non feinte en mon endroict,
ce qu’on gaigne aiséement en une nature bien née...
Je veux mal a cette coustume d’interdire aux enfans
303. J.V., p. 155-156. 305. Ibid., p. 84.
304, H, Il, 8, p. 84- 306. Ibid., p. 89-90.
54 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
Vappellation paternelle et de leur en enjoindre une
estrangere, comme plus reverantiale... Quand je pourroy
me faire craindre, j’aimeroy encore mieux me faire
aymer ».
S’il en était besoin, nous trouverions une autre preuve
des sentiments paternels de Montaigne dans la relation
de la confidence que lui fit le Maréchal Blaise de Montluc
dont le fils Pierre-Bertrand (le Capitaine Peyrot) avait
été blessé & mort & l’assaut de Funchal: «Il me faisoit
fort valoir, entre ses autres regrets, le desplaisir et creve-
coeur qu’il sentoit de ne s’estre jamais communiqué &
luy; et, sur cette humeur d’une gravité et grimace
paternelle, avoir perdu la commodité de gouster et bien
connoistre son fils, et aussi de luy declarer l’extreme amitié
qu’il luy portoit et le digne jugement qu’il faisoit de sa
vertu... Je trouve que cette plainte estoit bien prise et
raisonnable »307,
Pour lu, il réussit si bien & se «faire aymer», que sa
fille Leonor demanda par son testament que son cceur
fit mis dans le tombeau de son pére en l’église des Feuil-
lants & Bordeaux, et que Madame de Montaigne qui
avait fait ériger ce tombeau voulut, en 1627, que son corps
vint les y rejoindre.
Montaigne mourut chez lui le 13 septembre 1592, 4
lage de cinquante-neuf ans, sept mois et onze jours.
Depuis quelque temps, il se plaignait de la gorge autant
que des reins. I] suecomba 4 une « esquinancie ». On a peu
de détails sur sa maladie. Etienne Pasquier rapporte que
le patient, ne pouvant plus parler, pria sa femme « par
un petit bulletin », de convoquer quelques gentilshommes
du voisinage afin qu’il put prendre congé d’eux. Quand ils
furent arrivés, il fit dire la messe dans sa chambre, « et
comme le prétre était sur |’élévation du Corpus Domini,
ce pauvre gentilhomme s’élance du moins mal qu’il put,
comme a corps perdu, sur son lit les mains jointes : et en
ce dernier acte rendit son esprit & Dieu, qui fut un beau
miroir de son Ame »398,
Pierre de Brach, qui était absent, écrit & ce sujet le 10
octobre 1592 4 Antony Bacon: « I] m’a fait cet honneur
307. E, II, 8, p. 93-94 308. Lettres, L. XVIII, Lettre
a M. Pelgé.
L’HOMMBE 55
d’avoir fait mention de moi jusques a ses derniéres paroles,
ce qui me donne plus de regret de n’y avoir été, comme il
disait avoir regret de n’avoir personne prés de lui & qui il
pee déployer les derniéres conceptions de son Ame».
t il ajoute: «...J’ai perdu le meilleur de mes amis, la
France le plus entier et le plus vif esprit qu’elle eut
oncques, tout le monde le vrai patron et miroir de la pure
philosophie qu’il a témoignée aux coups de sa mort comme
aux escrits de sa vie, et & ce que j’ai entendu, ce grand
effet n’a pu en lui faire démentir ses hautes paroles »309,
Il est difficile, avec les éléments qui nous sont parvenus,
de faire un diagnostic sur la cause de cette mort. On peut,
toutefois, se demander si cette « esquinancie » n’était pas
une amygdalite phlegmoneuse.
Le coeur de Montaigne fut déposé dans |’église de Saint-
Michel de Montaigne. Et, comme nous |’avons vu, Fran-
coise de la Chassagne «sa vefve fit porter son corps 4
Bourdeaus et le fit enterrer an l’eglise des Foeuillans ou
elle luy fit faire un tombeau esleve et acheta pour cela
la fondation de l’esglise »3!°,
“
*
« Pour juger d’un homme, il faut suivre longuement et
curieusement sa trace »3!11, Cherchant 4 découvrir, sous les
traits essentiels qu’il nous livre, l’unité vivante et orga-
nique de Montaigne, nous avons suivi son conseil comme
sous l’inspection, de sa grande ombre.
Certes, dans sa retraite, il a consacré beaucoup de temps
a s’étudier et & se contrdler, et il a été servi par une
curiosité aiguisée et une sagacité pénétrante. Il n’avait,
dit-il, que lui pour visée & ses pensées?!2 : si] étudiait autre
chose, ¢’était pour, soudain, le coucher sur lui, ou en lui,
pour mieux dire3!3, Et, ajoute-t-il plus tard, « moulant
sur moy cette figure, il m’a fallu si souvent dresser et
composer pour m’extraire, que le patron s’en est fermy
et aucunement formé soy-mesmes. Me peignant pour
autruy, je me suis peint en moy de couleurs plus nettes
que n’estoyent les miennes premieres »3!4,
809. Bulletin des Amis de Mon- 312. EH, II, 6, p. 69.
taigne, 1¢™ juin 1937. 313. Ibid., p. 69.
810. Ephémérides, p. 268. olay i, il, 18, py 94.
Bibi, 18 US ly jos alse
56 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
Mais, dans ces témoignages publics, libres, abondants et
divers, s’est-il mis tout entier — ombres et lumicres — ?
Sa personnalité s’étale ; mais le portrait quw’il nous présente
est-il bien son « moy »3!5 et son « essence » 7315,
Au sujet de ce probléme qui ressortit & la psychologie
et A la compréhension humaines, |’attaque s’est sou. ent
renouvelée depuis qu’on a commencé d’écrire sur les
Essais; attaque variable en poids et en autorité.
En vérité dans toute entreprise semblable 4 celle de
Montaigne, l’objectivité parfaite est impossible. I] nous
en avertit luicméme: «Il n’est description pareille en
difficulté 4 la description de soy-mesmes »3!6, Franc et
hardi, on peut, aprés s’étre observé sans artifice ni com-
plaisance, pousser les aveux jusqu’au point d’avancer,
comme lui: «la pire de mes actions et conditions ne me
semble pas si laide comme je trouve laid et lache de ne
Voser avouer »3!7, Mais, fiit-on manifestement libre, on
se voit toujours obligé de s’arréter et de choisir. Et puis,
— on l’a signalé de tout temps — peut-on livrer |’intérieur
de son 4me sans lui faire « un brin de toilette » ? Et, par 1a,
construire et offrir ce qu’on se flatte d’étre au lieu de ce
qu’on est vraiment ? Montaigne s’en rendait parfaitement
compte: «Encore se faut-il testoner, encore se faut-il
ordonner et renger pour sortir en place. Or je me pare
sans cesse, car je me descris sans cesse »3!8,
Du moins, par ses notations directes, au jour le jour,
il évite le reproche de nous promener dans le monde de la
mémoire et du réve, et d’interpréter son passé sous le
regard de l’homme mar, intelligence et coeur.
Ainsi, on doit admettre qu’il nous présente, autant que
cela est possible, un «skeletos ot, d’une veué, les veines,
les muscles, les tendons paroissent, chaque piece en son
slege »319,
D’autre part, il se gare avec habilité du reproche de
contradiction, en présentant son livre comme «con-
substantiel & son autheur »320; et, dés lors, comme sujet
a toutes les oscillations de létre «ondoyant et divers »
quest homme et qu’est chacun de nous.
SUS, 1 lls ls os, Ale SIS Ey LO paei0:
316. [bid., p. 70. 319. Lbtd., p. 71.
Sulit, 105 INNS Gy Gos tit 320. E, II, 18, p. 94.
L’HOMME 57
En méme temps, il signale ce que le souci de l’analyse
intérieure lui a fait clairement discerner en lui: le change-
ment dans ie temps, ce caractére essentiel de homme :
«Je ne peins pas l’estre, je peins le passage »32!, Si donc,
ainsi que nous l’avons constaté, il est mélancolique et gai,
réveur et sociable, taciturne et bavard, s’il chérit la
solitude et aime les joyeuses compagnies, n’est-ce pas qu’il
présente et laisse couler & l’abandon cette diversité
d’humeurs qui est homme méme, et ot réside le profond
secret de son charme ? «Non seulement le vent des
accidens me remue selon son inclination, mais en outre, je
me remue et trouble moy mesme par l’instabilité de ma
posture ; et qui y regarde primement, ne se trouve guere
deux fois en mesme estat. Je donne & mon ame tantost
un visage, tantost un autre, selon le costé oti je la couche.
Si je parle diversement de moy, c’est que je me regarde
diversement. Toutes les contrarietez s’y trouvent selon
quelque tour et en quelque fagon »322,
Quoi qu’il en soit, son tempérament nous est connu, et,
peut-on dire aussi, son caractére. Et l’on est en droit
d’ajouter que, contrairement 4 ce que certains ont pré-
tendu, sa sagesse se révéle, non comme l’effet d’un
nonchaloir congénital, mais comme une conquéte de la
volonté et de l’esprit sur le tourment de l’inquiétude et
sur la violence du caractére.
Quelques-uns ont cherché a déterminer, dans le mariage
des hérédités chez Montaigne, la part qui vient des Eyquem
et celle qui vient des Lopez. I] est certain qu’on ne voit
dominer en lui ni le goat de l’entreprise et du risque, ni la
prudence marchande « appuyée sur des bilans », ni l’excel-
lence 4 tenir la maison ; et que, d’autre part, on reléve dans
cette individualité profonde. aimable par ses contradictions
mémes, une gaité malicieuse et narquoise.
Mais, si le génie de Montaigne est & un confluent, vouloir
délimiter avec précision ce que tous ses germes si brillants
ont da au sang gascon et au sang juif qui se sont mélés
dans ses veines, nous parait surtout un jeu ingénieux et
qui peut préter a illusion. En particulier, certains ont
voulu voir dans ce génie un élément d’instabilité, d’in-
Gyals Db UM Ab, yoy zak Gy, 1, Ih, ly jos bailey,
58 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
quiétude, de scepticisme, spécifiquement juif. Toutefois,
cet élément n’est-il pas le partage d’un nombre important
d’hommes, et de toute race ? Et Pascal, de vieille souche
chrétienne, n’a-t-il pas dit: «condition de Vhomme:
inconstance, ennui, inquiétude»? Aussi, pour ne pas
risquer de nous égarer, nous n’essaierons pas d’établir une
telle discrimination.
SON ANTIPATHIE
POUR LA MEDECINE
iB: cortége des détracteurs de Ja médecine dans lequel
est entré Montaigne s’est formé de bonne heure
et il grossit avec les siécles : le médecin Laurent Joubert
(1529-1583) [80] constatait «qu’il n’y a aucun art tant
sujet 4 calomnie que l’art militaire et la médecine »!.
Plus tard, Renan écrira: « I] semble qu’en tout temps la
médecine ait eu le privilége d’ameuter contre elle les
humoristes et une certaine classe d’esprits honnétes »2,
Martial, par exemple, avait consacré aux praticiens plu-
sieurs de ses épigrammes: « Naguére médecin, Diaulus
est & présent croque-mort ; ce que fait le croque-mort,
le médecin le faisait déja »3 [31]. — « Te voila gladiateur:
tu étais oculiste auparavant. Tu as fait comme médecin
ce que tu fais comme gladiateur »4 [32]. Au méme moment,
Juvenal prend souvent a partie les médecins et leurs
traitements: ainsi, il écrit sur Themison de Laodicée,
praticien trés apprécié de son temps : « Toutes les maladies
viennent danser en rond autour de lui. Ne m’en demandez
pas les noms: j’aurais plutét fait de dénombrer les
malades que Themison a assassinés en un seul au-
tomne »> [83]. Pétrarque (1304-1374), avec une verve
cruelle, avait fait le procés des médecins d’alors dans sa
fameuse lettre au pape Clément VIS: «Il suffit qu’un
individu se déclare médecin pour qu’on lui préte foi
aveuglément, bien qu’il n’y ait aucun art ot l’imposture
soit aussi périlleuse... Ils apprennent & nos dépens ; ils
1. Laurent JousBERT, Lrreurs 3. MARTIAL, Hpigrammes, I,
populaires au fait de la médecine 47,
et régime de santé. ARE DiGen my UL i As
2. Ernest RENAN, Averroés et 5. JUVENAL, Satires, X.
V Averroisme, p. 331. 6. PETRARQUE, L. VI, let. 19.
60 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
deviennent experts A force de tuer. I] n’y a qu’au médecin
qu’il soit permis de donner la mort impunément... Is
s’assemblent autour du lit des malheureux pour caqueter,
et faire entendre de grands mots, si bien que pendant que
les malheureux expirent, ils mélent les théories hippo-
cratiques aux élégances cicéroniennes et trouvent le moyen
de tirer vanité de tous les éléments, pour sinistres qu’ils
soient. Ce n’est pas du résultat de leurs soins quwils sont
orgueilleux et flattés, mais de l’élégance vide de leurs
paroles... ». Boileau, asthmatique mécontent de constater
que la saignée opérée 4 son pied par Claude Perrault
n’a pas apporté le soulagement escompté, é€crira’ :
Dans Florence, jadis vivait un médecin
Savant hableur, dit-on, et célébre assassin...
Cervantés et Quevedo prépareront des modéles 4 Moliére,
a Le Sage, a Jules Romains.
Dans leurs querelles, les médecins ne sont pas moins
vifs. Au cours de la fameuse polémique qui opposa en
1651 Gui Patin, doyen de la Faculté de Médecine de Paris
et Jean Chartier, médecin ordinaire du roi et professeur
au College royal de France, au sujet du vomitif purgatif,
le vin d’émétique — question qui mettait « toute la gent
médicale » & l’envers — Virascible doyen fit imprimer
sous le nom d’un de ses amis, le docteur Jean Riolan, une
attaque contre les confréres qui prescrivaient ce médica-
ment inscrit en 1637 au Codex medicamentarius. Et,
dans cet opuscule, il déversait sur eux des charretées
d’aimables épithétes : empoisonneurs, ignorants, menteurs,
perfides, bois pourris, avortons, charlatans...
Mais, en y regardant de prés, on s’apercoit que ces
opinions n’ont subsisté que dans des disputes et dans des
écrits, et que ceux qui les ont avancées n’en ont pas été
persuadés tout de bon. On y discerne la part du jeu, le
gout de la satire.
Sa « haine » et son « mespris » de la médecine, Montaigne
les a, dit-il, regus de ses parents®, et il les étaye par ce
qwil a vu dans sa famille et autour de lui et par ce qwil a
puisé chez ses auteurs favoris.
«La medecine se forme par exemples et experience;
7. Art Poétique, chant IV. 8. HE, II, 37, p. 235-236.
SON ANTIPATHIE POUR LA MEDECINE 61
aussi fait mon opinion »®. Son pére a vécu soixante-
quatorze ans [34], son aieul soixante-neuf, son bisaieul
pres de quatre-vingts «sans avoir gousté aucune sorte de
medecine, et, entre eux, tout ce qui n’estoit de l’usage
ordinaire tenoit lieu de drogue...2. La veué mesme des
drogues faisoit horreur & mon pére »!9 Seul, le dernier
de ses oncles, le sieur de Bussaguet, se soumit & cet art,
et cette décision lui fut fatale, car, bien « qu’estant par
apparence de plus forte complexion, il mourut pourtant
long temps avant les autres, sauf un, le sieur de Sainct
Michel »!9,
Il en déduit : « Voyla pas une bien expresse experience
et bien advantageuse ? ...I] y a deux cens ans, il ne s’en
faut que dix-huict, que cet essay nous dure... Je ne scay
s’ils m’en trouveront trois en, leurs registres, nais, nourris
et trespassez en mesme fouier, mesme toict [35], ayans
autant vescu soubs leurs regles. I] faut qu’ils m’advouent
en cela que, si ce n’est la raison, aumoins que la fortune
est de mon party »!!. Nous ne reprocherons pas, ici, a
Montaigne «la vanité qu il avait de faire paraitre partout
une humeur de gentilhomme et de cavalier »!2 en relevant,
apres d’autres, que seul de ses ancétres, son pére avait vu
le jour dans le chateau acheté le 10 octobre 1477 par son
arricre-grand-pére Ramon [86], car nous croyons, avec
Gonzague Truc, qu’il faut y voir le «simple souci de
garantir un rang honnétement et laborieusement acquis! »,
Nous suivrons Montaigne sur les faits qu’il rapporte.
Mais lui qui parle, nous l’avons vu, du médecin de son
peére, et qui, plus d’une fois, a eu recours & des praticiens
et 4 des apothicaires, sent bien sur le fond la fragilité
de sa conclusion, puisqu’il ajoute : « Qu’ils ne me reprochent
point les maux qui me tiennent asteure a la gorge ; d’avoir
vescu sain quarante sept ans [387] pour ma part, n’est ce
pas assez? Quand ce sera le bout de ma carriere, elle est
des plus longues »!4, Persisterait-il & mettre en avant ce
dernier argument devant |’allongement de la vie moyenne
sous l’influence des progrés continus de la médecine, qui
Os 1d AN, Bi iy MB h 12. Logique de Port-Royal,
10. Ibid., p. 236. p. 243.
Ils Uheytihe 10, PBX, 13. MONTAIGNE, p. 7.
HAE Jah IM, Sy ios Bie,
62 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
ont permis de diminuer l’empire des puissances morbides
assaillant homme de toutes parts ?
En tout cas, il reconnait qu’il lui faut fonder son aversion
sur d’autres raisons, car il écrit : « I] est possible que j’ay
receu d’eux (ses ancétres) cette dispathie naturelle a la
medecine ; mais s’il n’y eut eu que cette consideration,
j’eusse essayé de la forcer. Car toutes ces conditions qui
naissent en nous sans raison, elles sont vitieuses, c’est une
espece de maladie qu’il faut combatre »!5,
De plus, il trouve la santé digne d’étre rachetée par
tous les cautéres et incisions les plus pénibles. I] nous
avertit done qu’il a appuyé et fortifié sa propension par
des réflexions qui lui « en ont estably Vopinion »!6 qu’il a,
opinion qu’il se dit prét & abandonner sur des preuves
personnelles : « Pour Dieu, que la medecine me face un
jour quelque bon et perceptible secours, voir comme je
crieray de bonne foy:
Tandem efficaci do manus scientiae ! »!7 [88].
Ici encore, le Montaigne prodigue de confidences comme
personne ne fut, nous fera part de son expérience ; mais son,
long monologue est émaillé de références & son milieu
spirituel d’élection.
Dans ses attaques contre la médecine il ne se lasse pas
d’accumuler les singularités de ses sources qui sont surtout
Pline l’Ancien, Suétone et Cornélius Agrippa. Dans cette
science de seconde main, il ne suffit pas, pour juger de la
valeur des arguments avancés, de dire que Montaigne ne
fait que reproduire ces auteurs tenus pour « généralement
bien informés ». Un fait de l’ordre de ceux que nous
rencontrerons n’existe, n’est posé dans |’existence comme
fait, que par sa confrontation avec une conscience, celle
du personnage qui le rapporte. Montaigne, lui-méme, ne
dit-il pas : « Il ne faut pas croire & chacun, dict le precepte,
par ce que chacun peut dire toutes choses »!8,
Or, Pline l’Ancien, dans son Histoire Naturelle, nous a
par labondance des fragments divers qu’il a rassemblés,
par les renseignements variés qu’il nous fournit sur la
vie et les idées antiques, laissé de précieux documents;
15. Ibid., p. 236. ile Why MUA SIS), jo, PADIS
16. Ibid., p. 236. 16s Mi AM emily, toh Bis
SON ANTIPATHIE POUR LA MEDECINE 63
mais son ouvrage est complétement dépourvu de valeur
scientifique. Pline n’est d’ailleurs, quoi qu’en dise Mon-
taigne, ni un médecin, ni un savant; mais bien un fonc-
tionnaire opulent qui a abondamment compilé, et qui est
dépourvu de tout sens critique. Nulle trace chez lui
d’observations originales ; par contre, les récits les plus
invraisemblables recueillis avec une préférence marquée.
Suétone, lui aussi, est un compilateur d’anecdotes qu’il
glane sans esprit critique, et plus curieux de pittoresque,
de piquant ou méme de scandaleux, que de vérité.
D’autre part, dans les paradoxes de Cornélius Agrippa,
ou sont amassées impitoyablement les absurdités de
Vespéece humaine, on est choqué par cette sorte de
scepticisme « grossier et plébéien » a l’égard des sciences
naturelles. D’ailleurs, comme le signale Pierre Villey,
Montaigne «y prend surtout des faits et des citations pour
appuyer et illustrer ses développements, et plutét des faits
et des citations que des arguments »!9,
C’est donc sous ces réserves expresses qu’il faut examiner
les faits puisés par Montaigne dans des auteurs d’autorité
contestable, du moins en la matiére, faits qui ressemblent
a tant d’autres imaginés pour servir une these.
La médecine serait inutile, car on ne voit «nulle race
de gens, si tost malade et si tard guerie que celle qui est
sous la jurisdiction »2° de cet art. Les premiers siécles,
les meilleurs et les plus heureux ne l’ont point connue,
ajoute le contempteur. N’est-ce pas 1a l’idée de l’Age d’or
«qui suit ’humanité dans sa marche, comme un lutin,
pour la faire douter de son chemin ? ». Et Montaigne ne
devait-il pas l’accueillir, lui qui faisait peu de cas de tout
le vain savoir qu’on va chercher si loin ?
I] poursuit : « Infinies nations ne la cognoissent pas, ou
Von vit et plus sainement et plus longuement qu’on ne
fait icy».2!1 Les Romains furent six cents ans avant de la
recevoir, et aprés l’avoir essayée, ils la chassérent de leur
ville [89] « par l’entremise de Caton le Censeur, qui montra
combien aysément il s’en pouvoit passer, ayant vescu
quatre vingts et cinq ans, et fait vivre sa femme jusqu’a
19. P. Vittny, Les Sources et 20. HB, II, 37, p. 238.
V Evolution des Essais de Mon- 21. Ibid., p. 239.
taigne, 1° vol., p. 61.
64 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
l’extreme vieillesse, non pas sans medecine, mais ouy bien
sans medecin: car toute chose qui se trouve salubre &
nostre vie, se peut nommer medecine »?2 [40]. Plus loin:
«On demandoit & un Lacedemonien qui l’avoit fait vivre
sain si long temps: « L’ignorance de la medecine », res-
pondit il. Et Adrian |’Empereur crioit sans cesse, en
mourant, que la presse des medecins l’avoit tué »?5 [41].
I] n’est pas nécessaire d’insister pour faire justice de
ces légendes qui se sont glissées dans l’opinion — et
qu’ont recueillies et entretenues Pline et Agrippa: qui,
aujourd’hui, en lisant les anecdotes étranges et douteuses
qu’ils accumulent, ne songe au changement radical de
l’état sanitaire dans les régions arriérées ot. les médecins
ont installé hépitaux et dispensaires ?
L’art de la médecine est fragile et vain, ajoute Mon-
taigne. I] en voit la preuve dans le « perpetuel desaccord
qui se trouve és opinions des principaux maistres et
autheurs anciens de cette science »*4. Quelles divergences
dans les réponses & cette question : «de quelle matiere les
hommes se produisent les uns des autres » !25, Et que
d’opinions contraires sur la maniére de «mener a effect
cette semence » !25,
Il revient sur cette fragilité : sur la cause originelle des
maladies, dit-il26, les théories, depuis Hippocrate, se
succédent, se contredisent, se remplacent ; et voici qu’un
nouveau venu, «qu’on nomme Paracelse [42], change et
renverse tout lordre des regles anciennes, et maintient
que jusques a cette heure elle n’a servy qu’a faire mourir
les hommes »?7, Et, s’appuyant sur Pline, Montaigne
conclut que la science la plus importante qui soit en notre
usage, et qui a charge de notre conservation et santé, est
«de mal’heur, la plus incertaine, la plus trouble et agitée
de plus de changemens »28,
On voit que le grand reproche que Montaigne fait & la
médecine n’est pas particulier & cette branche de l’activité
humaine. Comme toutes les sciences, elle chemine vers une
vérité sans cesse en devenir. Et il est fatal qu’au regard
22. Ibid., p. 239. PAG Bi AB BY Fon PE NSy,
23. Ibid., p. 241. ites diy LNG UPA y tas BUS}.
24. HE, II, 37, p. 245. 28.0, Limos) Dp. 245;
25. EB, Il, 12, p. 331-332.
SON ANTIPATHIE POUR LA MEDECINE 65
d’un savant, l’un de ceux qui l’ont précédé, fait-il parmi
les plus éminents, ait affirmé beaucoup de choses contesta-
bles. Dans les sciences physiques méme, qu’un Montaigne
ne pourrait-il écrire aujourd’hui, par exemple, au sujet
des diverses hypothéses sur le mécanisme de la propagation
de la lumiére, qui vont se succédant rapidement! Et en
dynamique, sur le phénoméne qui, a présent, nous semble
si simple, de la fleche qui vole dans l’air! Probléme sur
lequel se sont penchés bien des chercheurs & la suite de
Zénon d’Hlée, et qui ne fut résolu que par Leibniz (1646-
1716).
Si, en médecine, les progrés ont été trop lents au gré
de Montaigne, c’est qu ils sont plus pénibles en raison de
Vobjet de cette science. Dans la réalité physique, un effet
mest pas produit par une seule cause, mais par plusieurs,
et souvent par de nombreuses, sans qu’on ait Je moyen
de discerner la part de chacune d’elles. Au XVIE siécle, le
chercheur n’avait & sa disposition, en médecine, que des
moyens d’investigations rudimentaires, et ses sens n’étaient
pas assez subtils pour lui permettre de découvrir tous les
détails et de faire la distinction nécessaire des causes.
Mais méme avec des moyens d’enquéte plus nombreux
et plus précis, l’expérience n’est toujours qu’approchée,
car elle s’accomplit dans des conditions trés complexes ;
et, en dépit de tous les progrés de l’analyse, la distinction
en question, ne se fera qu’a peu prés.
D’autre part, Montaigne nous présente les diverses
théories qu’il passe en revue, comme des édifices vieillis,
impitoyablement jetés & bas pour faire place aux construc-
tions nouvelles. En réalité, toute création vivante suppose
un gaspillage, et, comme l’a dit Henri Poincaré?9 de la
marche générale de la science, le cheminement de la
médecine doit étre comparé a l’évolution continue des
types zoologiques qui se développent sans cesse et ol un
ceil exercé retrouve les traces du travail antérieur des
siécles passés. Nous verrons, d’ailleurs, que c’est une erreur
de croire que les théories démodées ont été stériles et
vaines.
Montaigne reconnait pourtant l’apport continuel des
pierres & l’édifice : « Les sciences et les arts ne se jettent
29. Henri Porncarh, La Valeur de la Science, p. 6. ;
66 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
pas en moule, ains se forment et figurent peu a peu en les
maniant et pollissant & plusieurs fois, comme les ours
fagonnent leurs petits en les lechant 4 loisir »3°. Notre
esprit curieux et avide, et 4 qui il est malaisé de donner
des bornes, n’a pas de motif pour s’arréter plutét 4 mille
pas qu’A cinquante. Aussi, chaque savant peut dire:
« Ce que ma force ne peut descouvrir, je ne laisse pas de le
sonder et essayer; et, en retastant et petrissant cette
nouvelle matiere, la remuant et l’eschaufant, j’ouvre &
celuy qui me suit quelque facilité pour en jouir plus 4 son
ayse, et la luy rends plus soupple et plus maniable »3!.
Dés lors, & quoi l’un a failli, Vautre l’éclaircira. Nous
verrons la contribution, que les praticiens de son temps ont
apportée a la science médicale; et ce sera le meilleur
moyen de répondre 4 ses atiaques.
.
Pourtant, cette médecine, présentée comme fragile,
s’impose. C’est, dit Montaigne, parce qu’on la recoit de
usage : « Mais & présent que les hommes vont tous un
train, et que nous recevons les arts par civile authorité et
ordonnance, si que les escholes n’ont qu’un patron et
pareille institution et discipline circonscrite, on ne regarde
plus ce que les monnoyes poisent [43] et valent, mais
chacun & son, tour les recoit selon le pris que l’approbation
commune et le cours leur donne. On ne plaide pas de
Valloy [44], mais de l’usage : ainsi se mettent égallement
toutes choses. On recoit la medecine comme la Geometrie ;
et les batelages, les enchantemens, les liaisons, [45] le
commerce des esprits des trespassez, les prognostications,
les domifications [46], et jusques & cette ridicule pour-
suitte de la pierre philosophale, tout se met sans contre-
dict »32, Kt aujourd’hui, malgré les progrés de la science
et la diffusion de l’instruction, que de gens ne recoivent-ils
pas les affirmations brillamment orchestrées et les mirages
des charlatans, tant les superstitions sont tenaces, res-
pectées, redoutées !
Aprés la médecine, les médecins. Nous verrons que si,
parmi les attaques et les sarcasmes, certains visent spécifi-
quement les praticiens dans l’exercice de leur art, un trés
grand nombre s’appliquent aussi bien & des hommes de
30. HE, Il, 12, p. 337. 32. Ibid., p. 336.
31. Ibid., p. 337.
SON ANTIPATHIE POUR LA MEDECINE 67
toute profession. Quelle que soit la science particuliére,
il est triste d’observer ce qu’elle devient «tournée en
métier » [47] ; et toutes les occupations s’altérent lorsqu’elles
deviennent « marchandises », Aussi, il n’est pas paradoxal
d’avancer que Montaigne, en stigmatisant les praticiens
qui ne respectent pas les régles de déontologie déja
formulées par Hippocrate, sert la cause de la médecine et
celle des médecins qui exercent noblement leur art, et
qu’il contribue 4 éviter certains glissements moraux.
Ces régles, le grand Arnauld de Villeneuve [48], les avait
exposées trois siécles auparavant dans son « De cautelis
medicorum » qui est le premier traité de déontologie
écrit par un médecin chrétien et qui se résume en ce
passage assez plaisant: « Medicus debet esse in cognos-
cendo studiosus, in praecipiendo cautus, in respondendo
circumspectus ;. sit in visitando discretus, in prognosti-
cando ambiguus, in promittendo fidelis, diligens et praecisus
in sermone, modestus in affectione, benevolus patienti;
sit in curatione fidelis, ne per negligentiam vulneret vel
dolosis fraudibus imprudenter occidat. Sit in silendo
cautus, ut taceat quae revelare non debeat: occulta,
quae colliget, in pectore sub sigillo claudat ; nec uxorem,
nec filiam, nec ancillam aegroti turpi oculo et libidinis
facie conspiciat. Ad finalia remedia non declinet protinus :
vulnera ferro non curet, quae possunt blanditiis accipere
sanitatem. Nova experimenta imprudenter medicus non
praescribat, quia solent novitates pericula inducere.
Quis talia faciat, perfectus medicus est... »83.
Insensé, qui a recours aux médecins: « Pauvre fol que
tu es, qui t’a estably les termes de ta vie ? Tu te fondes
sur les contes des Medecins. Regarde plustost l’effect et
V’experience »*4 [49].
Leur arrivée dans un pays est un cataclysme. Platon
avait dit [50] que «c’est une mauvaise provision, de pays
que jurisconsultes et medecins »35, A Pappui de l’assertion
du philosophe, Montaigne apporte un exemple personnel.
En Chalosse [51], il a, avec le baron de Caupene, le droit de
patronage d’un bénéfice de grande étendue du nom de
83. Cf. Maurice Dusourrr, 34. EH, I, 20, p. 113-114.
Apercu historique sur la médecine 35. EH, III, 13, p. 181.
en Espagne et plus particuliére-
ment au XVI® siécle, p. 31-32.
68 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
Lahontan [52]. Les habitants, gouvernés par des polices
et des coutumes particuliéres regues de pére en fils, vivaient
heureux dans une pureté de mceurs patriarcale et une santé
parfaite. Un avocat vint s’installer parmi eux; alors
commencérent les procés. Mais une corruption pire surgit
quand il prit envie & un médecin d’épouser une de leurs
filles et de se fixer au milieu d’eux : « Cettuy-cy commenca
& leur apprendre premierement le nom des fiebvres, des
reumes et des apostumes, la situation du cceur, du foye
et des intestins, qui estoit une science jusques lors trés
esloignée de leur connoissance ; et, au lieu de l’ail, dequoy
ils avoyent apris & chasser toutes sortes de maux, pour
aspres et extremes qu’ils fussent, il les accoustuma, pour
une tous ou pour un morfondement, 4 prendre les mixtions
estrangeres, et commenca 4 faire trafique, non de leur
santé seulement, mais aussi de leur mort. Ils jurent que...
dépuis l’usage de cette medecine, ils se trouvent accablez
d’une legion de maladies inaccoustumées, et leurs vies de
moitié raccourcies »36, Nous retrouvons 1a Vidée de
«Vaage doré» qui le séduit, et le rappel de la boite de
Pandore.
Les médecins promettent beaucoup mais ne tiennent pas.
«En nostre temps, ceux qui font profession de ces arts
entre nous en montrent moins les effects que tous autres
hommes. On peut dire d’eus pour le plus, qwils vendent
les drogues medecinales [53]; mais quwils soient medecins,
cela ne peut on dire »37,
Bien, plus, les médecins nous jettent dans la maladie
ou du moins ils nous y entretiennent : « Nul medecin ne
prent plaisir & la santé de ses amis mesmes, dit l’ancien
Comique Gree» [54].38 Et: «Les medecins ne se con-
tentent point d’avoir la maladie en gouvernement, ils
rendent la santé malade, pour garder qu’on ne puisse
en aucune saison eschapper leur authorité. D’une santé
constante et entiere, n’en tirent ils pas argument d’une
grande maladie future ? »39. Dans ces derniers mots, ne
reconnait-on pas adage cher au docteur Knock : « Tout
bien portant est un malade qui s’ignore » ?
Il y revient, au hasard de ses réflexions sur tous sujets :
36. H, II, 37, p. 256-257. Shon IA dls 5 Ges GM
Siig 185 MIMkS et, qa PAD. SO LL ST) De 2a8.
SON ANTIPATHIE POUR LA MEDECINE 69
« Quand les medecins ne peuvent purger le catarre, ils le
divertissent et le desvoyent & une autre partie moins
dangereuse »4°, « Ainsi font les medecins qui nous jettent
aux maladies, affin qu’ils ayent ot employer leurs drogues
et leur art »4!,
Mais il se rend compte que ses généralisations sont
injustes et que la conscience est vivace en nombre de
praticiens dont le souci n’est pas de happer le malade :
« Faudroit-il pas foyter le medecin qui nous desireroit
la peste pour mettre son art en praticque ? »42.
Les médecins, dit-il, prennent une autorité tyrannique
sur les « pauvres ames affoiblies et abatues par le mal et
la crainte »43, Nous croyons qu’il faut voir dans cet
empire que les praticiens exerceraient d’une maniére
générale sur leurs patients, une des causes dominantes de
Vantipathie de Montaigne pour les médecins: c’est son
exigence de liberté, son besoin d’indépendance dans la vie
quotidienne, qui, pour beaucoup, ont di le mener a cette
attitude de critique et de refus.
Pour gagner cette autorité, les praticiens usent d’audace.
I] n’est « gens si asseurez que ceux qui nous content des
fables, comme Alchimistes, Prognostiqueurs Judi-
ciaires [55], Chiromantiens, Medecins, id genus omne »“ [56].
Plus loin, il s’appuie sur une fable d’Esope* : « Un malade,
estant interrogé par son medecin quelle operation il
sentoit des medicamens qu’il luy avoit donnez: « J’ay
fort sué, respondit-il. — Cela est bon», dit le medecin.
A une autre fois, il luy demanda encore comme il s’estoit
porté dépuis: «J’ay eu un froid extreme », fit-il, et ay
fort tremblé. — Cela est bon», suyvit le medecin. A la
troisiesme fois, il luy demanda de rechef comment il se
portoit: «Je me sens, dit-il, enfler et bouffir comme
d’ydropisie. — Voyla qui va bien », adjouta le medecin.
L’un de ses domestiques venant aprés a s’enquerir a luy
de son estat : « Certes, mon amy, respond-il, a force de
bien estre, je me meurs »46, N’est-ce pas la, de la part
d’Esope, une satire comme on peut en faire en série ?
Les médecins exploitent la crédulité de la foule pour
400 Bae bel. 4p. OS. AVIAD 1s Bey Go, TONG
Alnor ellie 2.p OO. [Link] Malade et le Médecin,
Age He Lite LO; ap. aL2 0). Fabie XIII.
ABS Je. Luly Bitl5 ab. Pe AMa\, 1Bey Mb, hy Gos PE
70 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
tout ce qui est étrange: «Comme dict un trés grand
medecin, nous ne recevons pas aiséement la medecine que
nous entendons, non plus que la drogue que nous cueil-
lons »47, Nous croyons aux vertus du gaiac, de la salse-
pareille, du « bois desquine » [57] des médecins parce que
ces plantes vivent dans des contrées lointaines ; qu’elles
sont rares et chéres. Mais les habitants de ces régions
exotiques n’en font-ils pas de méme de nos choux et de
notre persil? «Car qui oseroit mespriser les choses
recherchées de si loing, au hazard d’une si longue pere-
grination et si perilleuse ? »48. I1 semble bien pourtant
que la raison subtile de Montaigne, qui s’amuse mais qui
n’exclut rien, le conduisait & reconnaitre que —- comme
nous le verrons plus loin — ces plantes apportées des pays
nouvellement découverts, ont des vertus curatives
certaines. Mais l’on comprendra mieux ot conduit l’esprit
de systéme, en se reportant aux lignes ot: Michelet, avec son
lyrisme accoutumé, célébre, au contraire, les qualités
éminentes des plantes indigénes: «En elles est notre
esprit, en elles nos charmants souvenirs. Elles eurent
toutes nos confidences. Elles sont bien plus en rapport
avec notre sang, notre coeur, bien plus dans la mesure de
nos tempéraments. Hommes des zones moyennes et
modérées, nous profitons bien mieux de celles-ci que de
leurs analogues, de leurs brilantes sceurs... Elles (ces
derniéres) guérissent des noirs, des jaunes, des hommes de
climats différents, de santé différente, des hommes de
régime, d’habitudes opposés, partant, des maladies tout
autres. Que conclurai-je ? que si elles les sauvent, ici elles
me tueront, leur violence me le garantit »*9.
Les hommes aiment qu’on les dupe par les oripeaux
extérieurs d’un beau masque. Forts de cette connaissance,
les médecins, dit Montaigne, l’exploitent par leur maintien
et par le mystére : « cette grimace rebarbative et prudente
de leur port et contenance, dequoy Pline [58] mesme se
moque »°, Et il ironise: «Au demeurant, si j’eusse
esté de leur conseil, j’eusse rendu ma discipline [59] plus
sacrée et mysterieuse... C’estoit un bon commencement
d’avoir fait des dieux et des demons autheurs de leur
47. Ibid., p. 246-247. 49. Jules MIcHELET, La Mon-
ASsoH,) is Ove Peete tagne, Il, 1, p. 187-188.
50. HE, Li5+37, p.8 244.
SON ANTIPATHIE POUR LA MEDECINE 71
science, d’avoir pris un langage 4 part, une escriture a
part... Mais ils ont failly... de ce qu’&A ce beau comman-
cement ils n’ont adjousté cecy, de rendre leurs assemblées
et consultations plus religieuses et secretes : aucun
homme profane n’y devoit avoir accez non plus qu’aux
secretes ceremonies d’Aesculape »5!. Ces conseils railleurs
contiennent cependant une part de vérité que l’on mesure
mieux aujourd’hui ot, la médecine n’étant plus défendue
contre les indiserétions exotériques, nous constatons 4 tout
instant son emploi dangereux aux mains des profanes. Et
Taine, ce champion de la science, partageait cette opinion
quand il écrivait : « I] est possible que la vérité scientifique
soit au fond malsaine pour l’animal humain tel qu’il est
fait... La seule conclusion que j’en tire, c’est que la vérité
scientifique n’est supportable que pour quelques gens;
il vaudrait mieux qu’on ne ptt l’écrire qu’en latin »52,
Les erreurs de diagnostic ne se comptent pas : « derniere-
ment, 4 Paris, un gentil-homme fust taillé par l’ordon-
nance des medecins, auquel on ne trouva de pierre non plus
a la vessie qu’a la main ». De méme, un €évéque est opéré
pour un calcul vésical, et son mal était aux reins°3,
La diversité des opinions des praticiens est sans bornes ;
autant de médecins, autant d’avis : cet art « change selon
les climats et selon les Lunes, selon Farnel [60] et selon
V’Escale »54 [61]. Et aussi, selon Donati [62] et selon
Franchiotti [63], puisqu’on lit dans le Journal de Voyage:
«je vien de voir un Medecin imprimé parlant de ces eaus,
nomé Donati qui dit qu’il conseille de peu disner et
mieus souper... Son compaignon Franchiotti est au
contrere, come en plusieurs autres choses »55, Si done, un
d’eux trouve mauvais que vous dormiez ou que vous
usiez de tel vin ou de telle viande, n’en ayez cure: « Je
vous en trouveray un autre qui ne sera pas de son advis...
Il est mort freschement de la pierre un homme de ce
mestier, qui s’estoit servy d’extreme abstinence & com-
batre son mal; ses compagnons disent qu’au rebours ce
jeusne Vavoit asseché et luy avoit cuit le sable dans les
roignons »56, Quelques années auparavant, une maladie
51. BE, II, 87, p. 248-244. y's JOR TMNT, ay oy, Ee
52. Cf. Dr. Pierre MAURIAC, Sis Doon igh Mister
La Médecine et l’ Intelligence, p. 95. fo}, OL, GOL, 18%, ja, PHA,
BGs 13, II Bue os ARS
72 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
trés dangereuse avait sévi dans son voisinage et avait
emporté «un nombre infini d’hommes; l’un des plus
fameux medecins de toute la contrée vint & publier un
livret touchant cette matiere, par lequel il se ravise de ce
qu’ils avoient usé de la seignée, et confesse que c’est l’une
des causes principales du dommage qui en estoit adve-
nu »°7, I] serait juste de reconnaitre que dans cette branche,
une des plus importantes et des plus essentielles du savoir
humain, et alors qu’il s’agit d’états particuliers 4 chaque
malade, & chaque tempérament, & chaque phase de la vie
humorale, les désaccords sont parfois le fait de praticiens
scrupuleux et soucieux d’examen et de diagnostic per-
sonnels.
Montaigne poursuit son réquisitoire: les médecins
s’attribuent tous les succés et se dégagent de tout échec.
«Les occasions qui m’ont guery, moy, et qui guerissent
mille autres qui n’appellent point les medecins 4 leurs
secours, ils les usurpent en leurs subjects»; quant aux
mauvais accidents, ils les mettent au compte du patient,
et «par des raisons si vaines quwils n’ont garde de faillir
d’en trouver tousjours assez bon nombre de telles: «Il a
descouvert son bras, il a ouy le bruit d’un coche; on a
entrouvert sa fenestre ; il s’est couché sur le costé gauche,
ou il a passé par sa teste quelque pensement penible ».
Somme [64], une parolle, un songe, une ceuillade leur
semble suffisante excuse pour se descharger de faute »58 [65].
La maladie se trouve-t-elle «rechaufée par leurs applica-
tions », elle aurait, ripostent-ils, autrement empiré sans
leurs remédes ; «celuy quwils ont jetté d’un morfonde-
ment [66] en une fievre quotidienne, il eust eu sans eux la
continue ». Ainsi, tout leur revient & profitS9.
Les médecins, ajoute Montaigne, subordonnent |’intérét
du patient 4 leur réputation : vit-on jamais un praticien
se servir de la « recepte » d’un confrére sans en retrancher
ou y ajouter quelque chose ? N’est-ce point Ja trahir son
art et faire voir que l’on considére beaucoup plus sa
renommeée, et, par conséquent, son profit, que le bien
du malade ?60,
Ils se gardent bien, d’ailleurs, d’appliquer sur eux leurs
57. H, II, 37, p. 247-248. 59. H LIGS3si sp. 242.
58. Ibid., p. 241. 60. Ibid., p. 244-245,
SON ANTIPATHIE POUR LA MEDECINE 73
prescriptions: «Combien en voyons nous d’entr’eux
estre de mon humeur ? desdaigner la medecine pour leur
service, et prendre une forme de vie libre et toute contraire
a celle qwils ordonnent & autruy ? Qu’est-ce cela, si ce
nest abuser tout destroussément de nostre simplicité ?
Car ils n’ont pas leur vie et leur santé moins chére que nous,
et accommoderoyent leurs effets & leur doctrine, s’ils n’en
cognoissoyent eux-mesmes la fauceté »6!, C’est ainsi qu’ils
«mangent le melon et boivent le vin fraiz, ce pendant
qu’ils tiennent leur patient obligé au sirop et a la
panade »62,
Tout cela serait peu, conclut-il, si leurs erreurs ne nous
étaient pas préjudiciables : « Si encor nous estions asseurez,
quand ils se mescontent, qu’il ne nous nuisist pas s’il ne
nous profite, ce seroit une bien raisonnable composition
de se hazarder d’acquerir du bien sans se mettre en
danger de perte »®.
Il est & remarquer que Montaigne n’a pas pour la
chirurgie la haine qu’il professe pour la médecine. Est-ce
dai au fait que, dans la confrérie des barbiers-chirurgiens
de Bordeaux, les examens de maitrise se passaient &
Vhétel-de-ville en présence du maire, du sous-maire, des
jurats et du procureur de la ville, et que, ainsi, Montaigne
et son pére avaient peut-étre présidé de telles épreuves ?
Quoi qu’il en soit, il «oppose l’objectivité, la précision
du diagnostic chirurgical, a l’aléa, au flou du diagnostic
médical »64, La chirurgie, dit-il, «mesemble beaucoup plus
certaine, par ce qu’elle voit et manie ce quelle fait;
il y a moins & conjecturer et a deviner, 14 ot: les medecins
n’ont point de speculum matricis qui leur decouvre nostre
cerveau, nostre poulmon et nostre foye »®%. Et méme,
d’aprés Plutarque, certains chirurgiens grecs « faisoyent
les operations de leur art sur des eschauffaux 4 la veué des
passans, pour en acquerir plus de practique et de chalan-
dise »66, Mais il signale que le chirurgien ne vaut que
par les legons qu’il tire de l’expérience : « Le fruict de
lexperience d’un chirurgien n’est pas [histoire de ses
practiques, et se souvenir qu’il a guery quatre empestez
61. Ibid., p. 259. 64. M. Creyx, loc. cit., p. 222.
GW 1D DME 498 hos ee Or Holy JU, Givi, toy APOE
68001687, p. 247; GOlaH etl 10," p.) 116-117.
TA MONTAIGNE ET LA MEDECINE
et trois gouteux, s’il ne scait faire sentir qu’il en soit
devenu plus sage 4 l’usage de son art »67,
Sans doute, les médecins, au dire de Montaigne, sont
ignorants, menteurs, homicides, divisés; mais quand il
est malade, il les appelle en sa «compagnie... s’ils se
rentrent & propos; et demande & en estre entretenu, et
les paye comme les autres». Méme, «aussi réservé et
précautionné que Renan, il n’oserait point jurer, hélas!
de ce qu’on le verra faire & son lit de mort; peut-étre
tombera-t-il dans cette « resverie »68, de consulter sérieuse-
ment les médecins comme l’autre des prétres 69: « Je
ne dy pas que je ne puisse estre emporté un jour & cette
opinion ridicule de remettre ma vie et ma santé & la mercy
et gouvernement des medecins ; ...je ne me puis respondre
de ma fermeté future »7°,
Dans son réquisitoire contre la médecine et les médecins,
son jeu emporte Montaigne. Le regard s’égare & persister
dans une seule direction; si la défiance peut étre sage,
seule la confiance permet d’avancer, et il n’y a de réflexion
valable sur une situation qu’en vue d’une action, sinon
elle est stérile.
Certes, il y avait — et il y aura toujours — dans le monde
médical, des rivalités sans grandeur; ce n’est pas les
excuser que de signaler qu’elles ne sont pas plus Apres
que dans les autres milieux. Montaigne savait d’ailleurs
— bien qu'il n’y fasse pas allusion — que les grands
principes de la déontologie médicale ont été de trés
bonne heure formulés avec précision et rigueur ; et que,
en particulier, Hippocrate7! ordonne au praticien d’étre
«pour tous grave et humain ; car se mettre en avant et se
prodiguer excite le mépris, quand méme ce serait utile ».
Toujours a l’affGt de cas singuliers, il a accueilli trop
d’anecdotes étranges et douteuses, «il a trop aimé
Vextréme, en ces choses, jusqu’&A aimer un peu l’excen-
trique ». Sans doute faut-il y voir, avec un de ceux qui
Pont le mieux pénétré?2, le fait qu’il était convaincu qu’il
nest pas d’étrangeté qui ne soit humaine pour ne pas
Oia MOR AUMIA Sy, je are 70. EH, Il, 37, p. 265-266.
Gish ISIN GWE fos Zeist, 71. Médecin, I,
69. Paul STAPFER, Montaigne, 72. Emile FaaueEt, loc. cit.,
p. 42. p. 374-375.
SON ANTIPATHIE POUR LA MEDECINE 75
accepter «les bizarreries comme certaines, A force de les
croire possibles, et comme prouvées, & force de les estimer
naturelles ».
I] savait pourtant que nos certitudes sont d’un temps ;
et que, a cdté des causes d’indécision et d’erreur qu’il s’est
plu a étaler, il y a, en compensation et en contrepoids,
cette «lumiére d’invention » et ce courant de recherches
qui, dans le domaine médical, se manifestaient autour de lui.
Beaucoup de praticiens de son temps avaient, en effet,
Vinquiétude de leurs ignorances et cherchaient — nous
le verrons — en suivant la bonne voie.
D’autre part, le ridicule dont il couvre les médecins et
celui dont, aprés lui, les couvrira le génie comique de
Moliére, ont fait un tort injuste aux yeux de la postérité
aux praticiens des XVI¢ et XVII¢ siécles. A les considérer
de prés, ils sont. nombreux & cette époque les hommes de
vrai mérite ; et l’on trouve dans ce milieu de trés belles
figures qui, avec une ardente conviction et un admirable
désintéressement, se sont consacrées & la conservation
de la santé chez homme sain, et au soulagement des
patients. Leurs honoraires étaient modestes au regard
des exigences des avocats et des tarifs auxquels apothicaires
et alchimistes débitaient leurs drogues.
On a dit que Montaigne fut un grand donneur de conseils,
qu’il prit & coeur son réle de moraliste et de directeur
d’esprits ; que son scepticisme — pour lequel certains,
aprés Pascal, l’ont livré au mépris du monde — n’est
qu’une apparence, et, tout compte fait, un rappel a
Vhumilité. Il serait absurde de prétendre qu’en fusti-
geant les médecins, Montaigne a eu pour souci et préoccu-
pation de les amener 4 se connaitre pour se posséder.
Mais la peinture qu’il trace renferme une lecon, lecon
négative, mais lecon toutefois, et qui mérite réflexion. Au
spectacle des ilotes ivres, les Spartiates prenaient l’ivresse
en dégotit ; compte tenu des exagérations ou notre auteur
se laisse entrainer, les traits qu’il lance, en faisant porter
la lumiére sur certains détails, ameénent les praticiens 4
réfléchir et, si nécessaire, 4 s’amender.
*
+f ok
Ces attaques contre la médecine et contre les médecins se
justifient-elles par l’ignorance des uns et la stagnation de
76 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
Vautre ? On est ainsi conduit 4 examiner rapidement |’évo-
lution de la science médicale et son état au XVI siécle.
Montaigne, d’ailleurs, nous y invite en brossant un
tableau de la médecine ou plutét des variations de la
médecine dans l’antiquité, et en accordant une confiance
exagérée aux assertions de ses auteurs de chevet. Non
seulement il s’abstient de rechercher si la documentation
qwil utilise est impartiale et éprouvée — il est vrai, 4
sa décharge, que cette conception de |’Histoire n’est pas
de son temps — mais il présente cet historique d’une
maniére assez tendancieuse.
« Avant la guerre Peloponesiaque, il n’y avoit pas grands
nouvelles de cette science ;Hippocrates ]la mit en credit.
Tout ce que cettuy-cy avoit estably, Chrysippus le ren-
versa ; dépuis, Erasistratus, petit fils d’Aristote, tout ce que
Chrysippus en avoit escrit. Aprés ceux cy survindrent les
Empiriques, qui prindrent une voye toute diverse des
anciens au maniement de cet art. Quand le credit de ces
derniers commenca a s’envieillir, Herophilus mit en
usage une autre sorte de medecine, que Asclepiades vint &
combattre et aneantir. A leur reng vindrent aussi en
authorité les opinions de Themison, et dépuis de Musa,
et, encore aprés, celles de Vexius Valens, ...L’Empire de la
medecine tomba du temps de Neron a Tessalus, qui
abolit et condamna tout ce qui en avoit esté jusques a luy.
La doctrine de cettuy-cy fut abatue par Crinas de Marseille,
qui apporta de nouveau de regler toutes les operations
medecinales aux ephemerides et mouvemens des astres,
...9on auctorité feut bien tost aprés supplantée par Charinus,
medecin de cette mesme ville de Marseille. Cettuy-cy
combattoit non seulement la medecine ancienne, mais
encore le publique et, tant de siecles auparavant, accous-
tumé usage des bains chauds... Jusques au temps de
Pline, aucun Romain n’avoit encore daigné exercer la
medecine ; elle se faisoit par des estrangers et Grecs,
comme elle se fait entre nous, Francois, par des Lati-
neurs »73,
Certes, quand on suit l’histoire de la pensée médicale,
on ne trouve pas — comme certains l’ont affirmé — une
marche constamment ascendante ; et, selon la remarque
73. E, II, 37, p. 246.
SON ANTIPATHIB POUR LA MEDECINE WG
de Castiglioni, «c’est avec les plus étranges interférences
et les plus extraordinaires retours que cette pensée va du
démonisme des anciens a la thérapeutique suggestive des
modernes, de l’organothérapie biblique 4 l’opothérapie,
de la pathologie humorale d’Hippocrate 4 l’endocrinolo-
gie »74,
Mais au cours des siécles anciens, y a-t-il eu ces « ren-
versements » et ces anéantissements dont parle Mon-
taigne ? Les recherches historiques récentes ont démontré
ane la médecine a progressé par une lente, mais continuelle
alternance et succession de connaissances et de faits qui,
lors méme qu’ils semblent ou sont effectivement oubliés
pendant de longues années, ont toujours exercé une
action ultérieure. On suit cette évolution dans les docu-
ments des temps préhistoriques, dans ceux laissés par les
Sumeériens, les Babyloniens, les Assyriens, les Egyptiens,
les Israélites. Nous ne remonterons pas plus loin que ne le
fait Montaigne, dans cette médecine grecque ot est venu
se fondre tout ce que la médecine orientale avait amassé
d’études et d’expérience.
Hippocrate rassemble les matériaux accumulés par ses
prédécesseurs et passe 4 de nouvelles recherches et 4 de
nouvelles conceptions. Sa doctrine bien connue a pour
caractére essentiel d’étre fondée sur l’observation rai-
sonnée. Elle est construite sur des connaissances assez
vastes dans le champ de la médecine pratique, sur un
raisonnement lucide et ferme en ce qui concerne les rela-
tions de cause & effet, et sur une pensée éthique dérivant
d’une loi morale supérieure. Ainsi, la santé dépend d’un
certain équilibre entre les humeurs, ce qui constitue la
erase : Vidiosynerasie est le caractére propre de chaque
individu. Dans les maladies, les humeurs sont altérées,
Véquilibre est rompu. La santé ne se rétablit que grace a
une transformation graduelle des humeurs. Et la médecine
doit surtout aider la nature 4 réaliser cette évolution.
Pendant que cette doctrine se répand, fleurit, avec
Dioclés et avec Chrysippe, l’école de Cnide ou l’on retrouve
Vinfluence de la culture mésopotamienne et égyptienne.
Ces praticiens se distinguent par des connaissances aussi
étendues qu’importantes en mati¢re de médecine pratique
et de gynécologie.
74, A. CASTIGLIONI, Histoire de la Médecine, p. 11.
78 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
En particulier, Dioclés® — né & Caryste (fle d’Eubée)
au III¢ siécle —, le plus important des successeurs immeé-
diats d’Hippocrate, a écrit sur l’anatomie, la diététique,
la séméiotique, la pathologie (il considérait la fiévre comme
un simple symptéme, il distinguala pleurésie de la péri-
pneumonie), la thérapeutique, la chirurgie (il a inventé
le bisulque ou diocleum graphiscum, destiné 4 pratiquer
V’extraction des fléches), sur la gynécologie (il a bien
étudié le développement de l’embryon). I] employait de
préférence des remédes tirés du régne végétal.
Chrysippe qu’ont attaqué Galien et Pline avait, lui aussi,
beaucoup écrit sur les vertus des plantes.
A l’époque alexandrine ot les écrits hippocratiques sont
rassemblés, codifiés et font l’objet d’une étude attentive,
continuelle, religieuse, la médecine, avec Erasistrate
— et avec Hérophile et leurs disciples, comme Apollo-
phane que nous trouverons plus loin — donne impression
d’un grand élan vers |’expérience.
Erasistrate, éléve de Chrysippe, né a Julis (ile de Céos)
et mort, d’aprés certains auteurs, vers 280 av. J.-C.,
était, comme lindique Montaigne, petit-fils d’Aristote
par sa mére Pythias. Aprés avoir exercé la médecine & la
cour de Selecus Nicator, roi de Syrie, il vint & Alexandrie,
dont l’école de médecine était déja florissante.
Il contribua puissamment aux progrés de l’anatomie.
I] fut le premier, avec Hérophile, 4 disséquer des cadavres
humains. Tertullien les a méme accusés d’avoir pratiqué la
vivisection, des criminels.
I] donna une description du cerveau et des nerfs beau-
coup plus exacte que celle qu’avaient fournie ses prédé-
cesseurs. I] divisa les nerfs en nerfs de sensation et nerfs de
locomotion. Mais il croyait que les premiers sortaient des
membranes du cerveau, et que les seconds avaient leur
origine dans la substance méme du cerveau et du cer-
velet.
Ses ouvrages sont perdus’6 : ils traitaient de la médecine
en général, des fiévres, de l’anatomie, de lhygiéne, de la
75. Fraenkel a publiéune édition de ses fragments: Dioclis
Carysti fragmenta quae supersunt. (Berlin, 1840, in-8°),
76. On n’en connait que les titres et de courts fragments
conservés par Galien, Caelius Aurelianus et autres.
SON ANTIPATHIE POUR LA MEDECINE 79
circulation du sang, des paralysies, des médicaments et
des poisons, de l’art de la cuisine.
Comme praticien, il rejetait les purgatifs, les médicaments
complexes, les antidotes, l’abus de la saignée, et recom-
mandait, comme le fera Montaigne, les prescriptions de
Vhygiéne, la diéte, le régime, les bains, l’exercice, les
frictions.
I] a approché de la découverte de la circulation du sang :
il avait reconnu que le cceur est l’origine des artéres et
des veines ; malheureusement, il croyait que les artéres
renfermaient de l’air; le pouls était di aux mouvements
du pneuma.
Hérophile, éléve de Praxagoras et de Chrysippe, par-
tage avec son rival Erasistrate, la gloire d’avoir, en
quelque sorte, fondé l’anatomie. Comme lui, ce dernier,
il disséqua des cadavres humains et aurait, méme,
pratiqué la vivisection sur des hommes vivants.
Ses ouvrages ne nous sont pas parvenus” : ils traitaient
de l’anatomie, de la physiologie, de la thérapeutique, de la
diététique... Un commentaire de lui sur les Pronostics
d’Hippocrate existait encore, parait-il, au VII¢ siécle.
La vie, d’aprés Hérophile, est gouvernée par quatre
forces : la nutritive, la calorique, la pensante et la sensitive,
auxquelles correspondent le foie, le coeur, le cerveau et
les nerfs.
Il a bien décrit quelques parties du cerveau et ses
enveloppes, entre autres, les ventricules et notamment le
quatriéme ou il placait le siége de l’Ame. I] a découvert les
chyliféres et décrit exactement les membranes de l’ceil
et le corps vitré, le foie, les trompes, |’épididyme, le
duodénum, |’os hyoide, les veines pulmonaires.
La respiration, selon lui, était un phénoméne purement
mécanique, résultant de la systole et de la diastole du
poumon. Les maladies provenaient de l’altération des
humeurs ; la paralysie était due & un défaut d’innervation ;
la mort subite, 4 une paralysie du cceur.
Sa thérapeutique était la thérapeutique hippocratique.
En chirurgie, il avait acquis une grande réputation pour
77. On en trouve les titres et quelques fragments dans Marx :
Hérophilus ein Betrag, etc. (Karlsruhe, 1838, in-8°) et de
Herophili vita, scripti, etc. (Goettingue, 1840, in-8°).
80 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
sa cure des ulcéres. En obstétrique, il décrivit les causes de
dystocie, et il connaissait les modifications du col dans la
grossesse,
Le role joué dans l’histoire de la médecine par Asclé-
piade de Pruse, le « prince des médecins », est diversement
jugé. Pline, & qui se référe Montaigne, le tient pour un
charlatan. Des études récentes établissent, au contraire,
que ce disciple de Cléophante d’Alexandrie possédait une
grande finesse d’observation. I] fonda & Rome une école
fameuse. I] a décrit trés exactement les fiévres paludéennes,
distingué les maladies aigués des maladies chroniques,
observé le réle évolutif de certaines maladies. I] ne croyait
pas 4 l’action curative de la nature, et préconisait une
thérapeutique physico-mécanique (promenades, courses,
équitation, gymnastique, massages) et hygiénico-diété-
tique (jetines, régime non carné, hydrothérapie). C’est
lui qui a donné pour principe fondamental de art médical,
le « cito, tute, jucundi ».
Thémison de Laodicée, disciple d’Asclépiade, fut tout
d’abord l’un des sectateurs de son école. Mais, plus tard,
il jeta les bases de la doctrine méthodique. Convaincu de la
futilité des théories corpusculaires de son maitre, i] voulut
ramener la médecine a la méthode expérimentale, proscrire
la recherche des causes premiéres et trouver dans |’orga-
nisme méme la raison des maladies et la véritable source
des indications thérapeutiques.
I] fut ainsi conduit 4 ranger les altérations morbides en
deux groupes fondamentaux relatifs 4 la condition impri-
mée a la fibre organique élémentaire. Dans le premier, se
manifestait le resserrement, la tension de la fibre (struc-
tum) ; dans le second, la flaccidité, le relachement (laxum).
La thérapeutique consistait alors dans l’emploi des
médicaments et des moyens relachants pour le premier
groupe, toniques pour le second.
La doctrine de Thémison compte plusieurs médecins
remarquables, au nombre desquels on peut citer, avec
Montaigne, Antonius Musa, médecin d’Auguste — qu’il
guérit d’une maladie de foie presque désespérée en la
traitant par les bains froids et les boissons rafraichis-
santes — et d’Horace. I] convient d’y joindre Soranus
que nous rencontrerons plus loin.
Vettius Valens, originaire d’Antioche, méthodiste lui
SON ANTIPATHIE POUR LA MEDECINE 81
aussi, a écrit plusieurs ouvrages ;mais il ne nous en est
parvenu que deux, demeurés manuscrits. Un fragment
a été inserré dans les « Anthologica ex Hephaestione
Vettio Valente et allis» de Camerarius l’ainé. (Nurem-
berg, 1532, in-4°),
Crinas, né & Marseille, y exerca tout d’abord ; puis il se
rendit & Rome sous Néron (64), et y acquit une grande
célébrité et une immense fortune. Appelant 4 son aide
le charlatanisme, il ne donnait aucun reméde sans avoir
préalablement consulté — ou feint de consulter — les
astres.
Thessalus et Charinus dont parle Montaigne n’ont rien
laissé de remarquable.
Nous rencontrons les plus célébres des praticiens pré-
cédents dans un ouvrage que Montaigne, grand lecteur,
dut connaitre, car il traitait d’une question qui |’intéres-
sait au plus haut point.
Dans son «de Anima», qui a pour objet, non pas tant
Vorigine de l’Ame que sa nature véritable — probléme
insoluble que l’antiquité avait déja retourné de mille
facons —, Tertullien a recours 4 cété de la Philosophie, &
la Médecine, «sa soeur »78; et il Iwi demande de l’aider a
mieux pénétrer les vérités chrétiennes.
Certes, comme Montaigne, il lui décoche quelques
épigrammes ; mais il s’incline devant l’entiére autorité
qu’elle garde en son domaine. Et il fait appel au témoi-
gnage de praticiens spécialement compétents en leur art,
puisant chez eux des constatations physiologiques ou des
références pour étudier l’Ame dans tous les symptémes
de sa vitalité et dans toutes les manifestations de son
énergie.
Et ces praticiens dont le crédit s’impose au célébre
Africain sont ceux que nous avons trouvé dans les Essais :
Hippocrate, Dioclés, Erasistrate, Hérophile — «ce
médecin, disons ce boucher fameux qui disséqua des
centaines de corps pour interroger les secrets de la nature,
inhumain & l’égard de homme pour le mieux connaitre ».
78. «Sed et medicam inspexi, sororem, ut aiunt, philosophiae »-
(Liber de Anima, ch. II, p. 650, in Migne, Patrologiae cursus comple,
tus. — Parissis excudebat Migne, 1844). — Cf. Pierre DE LABRIOLLE.
Archives Générales de Médecine, 1906, p. 13817-1328.
82 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
— Asclépiade, Andréas. Et, de plus, Soranus d’Ephése
qui vint 4 Rome du temps de Trajan et d’Antonin, et
qui fut le chef des méthodistes. I] définit les régles d’aprés
lesquelles on devait classer les troubles pathologiques. Il
a laissé la réputation d’un gynécologue renommeé.
Cette revue rapide montre que, aprés sa floraison, la
médecine hippocratique a subi une lente décadence, avec
— et c’est une loi générale— de période en période, des
reprises et des rebondissements ; et que, de cette grande
école, selon une autre loi, sont nées de petites sectes.
On voit de plus que, parmi les écoles nouvelles, les unes
se sont orientées vers des recherches et des études propres
a compléter le systeme hippocratique et 4 lui donner une
base solide ; que d’autres eurent conscience de la nécessité
d’en combler les lacunes par l’étude de l’anatomie, de la
physiologie, de la pathologie expérimentale. Mais on
comprend, bien que, aussi longtemps que ces sciences n’ont
pas été pleinement constituées, il soit resté des espaces
vides par ot les hypothéses pouvaient se faire jour.
Comme l’indique Montaigne, la médecine fut d’abord
considérée & Rome comme une profession indigne
d’un citoyen romain ; et, malgré les succés qu’y obtinrent
les premiers médecins grecs, la tradition continua longtemps
a défendre aux patriciens l’exercice de cet art, réputé
bon pour des esclaves, des affranchis, des étrangers. Le
premier des grands praticiens dont nous possédions les
ceuvres est Aulus Cornelius Celse, né de la famille patri-
cienne des Cornelii, et qui, dans un livre clair, élégant et
rapide, donne un apercu des connaissances médicales au
commencement de notre ére.
Aprés ses réflexions sur la médecine grecque et romaine,
Montaigne, passant d’un bond a son époque, écrit : «Depuis
ces anciennes mutations de la medecine, il y en a eu
infinies autres jusques 4 nous, et le plus souvent mutations
entieres et universelles, comme celles que produisent de
nostre temps Paracelse [67], Fioravanti [68] et Argen-
terius [69] ; car ils ne changent pas seulement une recepte,
mais, & ce qu’on me dict, toute la contexture et police de
la medecine, accusant d’ignorance et de piperie ceux qui
ont faict profession jusques &x eux »79,
79. HK, II, 37, p. 247%
SON ANTIPATHIE POUR LA MEDECINE 83
La réaction la plus violente dans le domaine médical, au
XVIEe siécle, a eu, en effet, pour chef Paracelse. Celui-ci
a été jugé de facons trés différentes selon les temps et les
auteurs. Abstraction faite des propriétés occultes qu’il
prétait & certaines substances, on peut dire qu’il a pour
ainsi dire eréé la doctrine moderne des spécifiques. De
méme, il préluda aux théories humorales de l’avenir;
ibe somme, il a ouvert 4 la médecine des voies nou-
velles.
Ses idées, & cause de certaines extravagances, eurent
peu de succés en France. Ses admirateurs lui attribuent
des inventions scientifiques considérables, l’introduction
dans la pharmacopée du soufre, Gu mercure, du sel; ce
qui revient & prétendre que nul ouvrage ne recommandait
avant lui usage de ces produits, ou, du moins, nul
ouvrage connu .en Occident. Or, M. A. Mazaheri fait
remarquer que les Chinois disposent, depuis la plus haute
antiquité, d’une pharmacopée, le Pen-Tsao, ott ces corps
sont pronés & divers titres ; et Paracelse aurait pratiqué
quelque temps la médecine chez les Turcs®°,
I] n’était pas aussi charlatan que l’ont dit ses ennemis ;
mais, «rebelle 4 toute autorité, plein d’une haute opinion
de sa personnalité, il n’y a pas de frein pour arréter sa
critique destructive ; et souvent, il se refuse & s’arréter
devant ce que les anciens ont laissé de réellement bon et
digne d’étre étudié »8!. I] eut la claire vision de la nécessité
de recommencer et d’avancer en s’aidant de l’expérience
et de la raison : experimentum ac ratio.
Fioravanti acquit une réputation d’habile praticien;
mais il était doué de plus d’aplomb que de savoir. Et ses
ouvrages, maleré leurs éditions et traductions nombreuses,
n’ont aucune valeur scientifique. On sait qu’il inventa le
baume célébre qui porte son nom, et auquel, en véritable
charlatan, il attribuait toutes sortes de propriétés mira-
culeuses.
Argenterius mit une grande ardeur & combattre Galien® ;
80. A. Mazaunrri, Paracelse 81. A. CASTIGLIONI, loc. cit.,
alchimiste, Annales (Hconomies, p: 362.
Sociétés, Civilisations), III* année, 82. De Erroribus veterum me-
n° 2, dicorum, Florence, 1555,
in-fol.
84 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
mais il eut le tort de faire plus de fonds sur le raisonne-
ment que sur l’expérience acquise.
C’est, en partie, a l’esprit révolutionnaire de Paracelse
que l’on doit le cours nouveau des études médicales qu’il
veut fondées sur le contact avec la nature dans ses lois
physiques, telluriques et cosmiques, sur la compréhension
des phénoménes biologiques, et sur la « virtus », c’est-a-
dire l’esprit de sacrifice qui fait qu’un médecin se
donne tout entier a ses malades.
C’est dans lorganisation de ces études 4 son époque
qu’il convient de s’enquérir de ce qu’il faut penser des
opinions de Montaigne sur la médecine et sur les méde-
cins.
Dans ce domaine, le probléme des recherches et de
Venseignement ne peut étre résolu qu’en exigeant des
garanties de méthode et de qualité. Aujourd’hui, ensei-
gnement et recherches sont départis par la Faculté et par
Vhépital. Ainsi, un débutant peut étre intégré dans une
équipe constituée sans jamais courir le risque réel de voir
les possibilités d’initiation déborder sa _ préparation
intellectuelle. Qu’en était-il au temps de Montaigne ?
Avant le XIII® siécle, il n’existait guére d’autre enseigne-
ment médical que celui d’un empirisme transmis indivi-
duellement par un praticien & quelque aide qui le secondait
dans sa profession avant de lui succéder. Mais, de l’an 1200
a la fin du Moyen Age, quatre-vingts Universités ou Facultés
médicales furent fondées en Europe, dont vingt en Italie
et dix-neuf en France.
Tout d’abord, les écoles médicales eurent, dans notre
pays, un caractére strictement monastique : les professeurs
y avaient rang de chanoines. Nul n’y pouvait entrer qui
ne fait tonsuré ou ne prononeat le voeu de chasteté, comme
s'il se fat agi d’une ordination véritable. Cette confusion
ne causait pas moins de tort au sacerdoce qu’a la médecine ;
et elle devint objet d’une désapprobation trés vive de la
part des Péres, des papes, des conciles, de toute l’Eglise.
«Lacrymabile scandalum!» s’écriait & ce propos saint
Bernard. Et, en 1452. lors de sa réforme universitaire, le
cardinal d’Estouteville jugea «chose impie et deraison-
nable » la régle imposée aux médecins qui n’étaient pas
prétres et accorda aux praticiens de Paris la permission
de se marier.
SON ANTIPATHIE POUR LA MEDECINE 85
Un grand médecin, & cette époque, n’était pas ce que
nous entendons par 1a aujourd’hui, un spécialiste, mais
bien son contraire, le « physicus », c’est-a-dire homme
qui étudie la nature, univers, et qui, comme Pic de la
Mirandole, aspire & pouvoir discourir «de omni re
scibili », Regardant la nature sous l’angle philosophique,
il la voit fagonnée suivant un plan d’ensemble qui déter-
mine les moindres détails en fonction du type général
— les parties et le tout partageant les mémes vicissitudes
et poursuivant la méme destinée, marqués des mémes
stigmates et des mémes présages —. I] croit qu’il y a un
rapport intime entre le corps humain et Vunivers — le
microcosme et le macrocosme —, et que chaque maladie
a sa cause et son reméde en un lieu du monde]70J. Il est
ainsi, tout ensemble, mathématicien, astrologue, botaniste,
théologien et médecin. En un temps voisin de celui ot
vivait Montaigne — pour ne citer qu’un exemple —
Villustre Copernic (1473-1548) qui démontra le double
mouvement des planétes sur elles-mémes et autour du
soleil, partageait ses heures entre les devoirs strictement
remplis de sa charge de chanoine, les soins médicaux donnés
aux malades et lastronomie.
Ainsi, le médecin fut longtemps le « physicien ». Mais
les résultats de l’expérience, en accroissant considérable-
ment le nombre de données précises dans les sciences, et
en faisant de chacune d’elles un répertoire plus que suffi-
sant pour remplir et surcharger la mémoire d’un seul
homme, rendirent nécessaire la spécialisation ; dés lors,
le champ de conscience de chaque travailleur fut rétréci
au profit de la netteté de sa vision partielle.
A ‘cette époque, ‘la médecine ‘arabe jouit d’un grand
prestige. Pourtant, elle n’est guére originale; elle procéde,
en effet, d’Hippocrate, et surtout d’Aristote et de Galien.
Nulle découverte anatomique, aucun progrés en physio-
logie ; quelques observations neuves sur le pouls, les
urines, la génération, les fiévres éruptives (inconnues des
Grecs), les affections chroniques de la peau (lépre, éléphan-
tiasis), les suppurations de la plévre et des médiastins, les
paralysies partielles, l’invention ou le perfectionnement de
quelques opérations (paracentése, trépanation, cataracte),
Vemploi d’une pharmacopée nouvelle et surtout chimique ;
tel est, & peu prés le bilan médical de la science arabe.
86 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
La fin du XIITe siécle et le début du XIV® sont dominés
ar l’imposante figure du médecin philosophe Arnaud de
illeneuve (Arnaldo de Vilanova), l’un des plus illustres
représentants de l’école de Montpellier. Parmi ses ceuvres
médicales, la plus importante, le «Breviarum Prac-
ticae »83 embrasse toutes les parties de la médecine et
donne mieux que tout autre une idée de ce qu’était alors
cette science. Par ses ouvrages, dont la premiere édition
compléte fut publiée & Lyon en 1504, et qui ont trait, en
ce qui nous concerne, & la médecine, & la botanique et a la
chimie, il a fait faire de réels progrés & ’hygiéne et a la
thérapeutique.
On retrouve dans sa doctrine tous les courants médicaux
de son temps: hippocratisme et galénisme, arabisme et
école de Salerne. Mais on sent, par-dessus toutes les
doctrines scolastiques, son amour de la vérité et sa grande
expérience ; et il est du petit nombre de ceux qui n’hésitent
pas & polémiquer méme avec des autorités telles qu’Avi-
cenne et Galien. I] a fourni d’intéressants détails sur les
ligatures ; et certains le considérent comme |’inventeur,
avant Anel et avant Paré, de la ligature des vaisseaux.
Notons, en passant, qu'il soigna le pape Boniface VIII
d’une lithiase rénale.
Le XV¢® siécle oti se termine le Moyen Age (1453) est
marqué par d’importants progres. La tradition purement
et directement hippocratique, c’est-a-dire le gott de
Vobservation précise et pratique, va peu a peu remplacer
le verbalisme ot avait fini par se complaire et s’égarer
la subtilité arabe.
Les institutions sanitaires et philanthropiques se multi-
plient. Des asiles d’aliénés s’ouvrent dés 1409 en Espagne,
et, plus tard, en France, en Angleterre, en Allemagne. La
République de Raguse établit en 1377 un barrage contre
la peste: 4 cet effet, elle impose un point de débarque-
ment éloigné de la ville et du port ot tous ceux qui sont
suspects — et aussi tous ceux qui entrent en contact
avec eux — doivent passer un mois & l’air et au soleil.
Et comme il est bient6t avéré que cet isolement de trente
jours n’est pas suffisant, le délai est fixé & quarante. C’est-
la premiére institution de « quarantaine », et Raguse est
83. Publié a Milan, 1483, in-fol.
SON ANTIPATHIE POUR LA MEDECINE 87
trés vite suivie par Marseille (1883), Venise... Les lépro-
series deviennent plus nombreuses; la forme de lépre
la plus commune était la lépre noueuse (éléphantiasis)
que suivait bientét la lépre mutilante. Les descriptions
ue nous possédons nous montrent que les symptémes
cliniques étaient exactement connus. Grace aux mesures
prises, la lépre amorca vers la fin du XVI° siécle une
décroissance qui alla en s’accentuant, et elle disparut plus
tard presque complétement d’Europe.
La police et le régime sanitaire des maisons de prosti-
tution furent organisés, tout d’abord en Espagne. Les
« Mancebias » y étaient en effet, soumises, dés 1486, 4
des réglements précis. La surveillance y était assurée
avec un soin qui étonnait les étrangers. Ces excellentes
mesures de police et de salubrité y restérent en vigueur
pendant tout le XVI¢ siécle. Elles furent supprimées par
Philippe IV qui, par une pragmatique de 1623, interdit
la prostitution en Espagne. En France, une ordonnance
de Charles IX destinée 4 réprimer la prostitution clan-
destine (1561) ordonna la fermeture des lieux de débauche.
Mais les maisons publiques pouvant établir qu’elles
existaient depuis 1256 (date a laquelle saint Louis avait
institué une réglementation) furent tolérées par la police,
d’oti le nom de maisons de tolérance qu’elles ont conservé.
Au sujet de la fermeture de ces maisons, Montaigne dit
que c’est pour « aucuns... non seulement espandre par tout
la paillardise qui estoit assignée & ce lieu l4, mais encore
esguillonner les hommes a ce vice par la malaisance »*,
Les connaissances théoriques des médecins du XV®&
siécle n’ont pas beaucoup dépassé, en fait, la médecine de
Galien. En physiologie, les acquisitions sont encore
élémentaires; mais des connaissances relatives aux
organes des sens commencent & se faire jour. Sur les fonc-
tions du cceur, les théories d’Aristote sont encore adoptées,
et, d’une facon générale, la théorie humorale régne partout
en souveraine indiscutable. Chez la plupart des praticiens,
les connaissances anatomiques sont toujours primitives:
on demeure fidéle aux traditions de Galien et de Mondino
de Luzzi (1270-1326) dont l’Anathomia (écrite vers 1316)
84. EH, II, 12, p. 373.
88 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
doit étre considérée comme le premier traité d’anatomie
vraiment digne de ce nom.
Mais les dissections deviennent plus fréquentes, pré-
parant ainsi, par l’étude et par l’observation, la prochaine
renaissance de cette science, qui marquera l’avénement de
la médecine nouvelle. On sait, & ce sujet, que la dissection
fut longtemps prohibée ; les médecins arabes ne dissé-
quaient pas, car l’ouverture des cadavres est défendue par
le Coran ; |’Eglise, de son cété, a horreur du sang.
Cependant, dés le XIII°¢ siécle, on exécuta des dissec-
tions ; et, d’abord, pour plus de prudence et de commodité,
dans un terrain de sépultures. Mais au XV¢® siécle, des
facilités furent accordées ; et vers la fin du siécle, l’étude
de l’anatomie sur le cadavre fut officiellement autorisée
par une bulle de Sixte IV (1471-1484) qui avait été étu-
diant 4 Padoue et 4 Bologne. Cette permission fut con-
firmée par Clément VII (1523-1534). De leur cété, non
seulement les Rois Catholiques autorisérent la dissection,
mais bien plus, par décret de 1488, ils édictérent la peine
de mille soldos contre quiconque mettrait empéchement &
une anatomisation.
Un remarquable travail de préparation a done été
opéré. Pourtant, de nombreux praticiens demeuraient
aveuglément respectueux du principe d’autorité et
inféodés a la littérature du passé. I faudra lutter longtemps;
et ce n’est qu’en 1557 qu’Avicenne sera rayé du pro-
gramme 4 |’Université de Montpellier.
Jean Fernel (1497-1558), professeur & Paris, et qui,
avant de se consacrer 4 la médecine avait enseigné la
philosophie 4 Sainte-Barbe, a cherché 4 réunir dans sa
«Universa Medicina »8 tout ce qu’il y avait de bon
dans les auteurs grecs, latins et arabes en physiologie,
en pathologie et en thérapeutique. Ses écrits n’ont plus
guére qu’une importance historique ; mais il a, cependant,
joué un réle considérable. Restaurateur d’esprit judicieux
et suffisamment hardi, il remanie la classification scolas-
tique périmée qui subdivisait l’étude des sciences en
trivium [71] et quadrivium [72]. Toutefois, la médecine est
encore, & ses yeux, non point une science différenciée,
mais une branche d’une philosophie générale, d’une
85. Paris, 1554, in-fol.
SON ANTIPATHIE POUR LA MEDECINE 89
synthése pratique englobant tous les arts de la vie et
rattachée & Vuniversalisme médiéval.
Mais une voix se fait entendre: Pierre Ramus [73],
lecteur au Collége Royal, homme d’un génie ardent et
audacieux, proclame au nom de I|’antiquité, la déchéance
de la philosophie du Moyen Age. I] affranchit, non pas la
pensée, mais ses procédés. La méthode n’est pas encore
trouvée, mais les entraves sont brisées. Le guide qu’on
suivra dés lors, ce n’est plus l’autorité, mais la raison:
« Nulla auctoritas rationis, sed ratio auctoritatis regina
dominaque esse debet ».
Et, en ce qui concerne la médecine, dans son discours
au roi Charles [IX en 1565, — discours que Montaigne a
certainement connu — il dénonce les méthodes encore en
usage, spécialement & Paris, et il réclame une organisation
qui y ferait des médecins comme elle en fait & Montpellier
et dans les Ecoles de Médecine d’Iialie. La dispute scolas-
tique, dit-il, peut seulement produire des scolastiques,
non des hommes guérissant les maladies. Et il demande
‘qu’une partie de l’année soit consacrée & l’étude des
herbes sur le terrain, une autre a la dissection, une autre
aux consultations et aux traitements des malades.
La renaissance de la médecine se prépare par |’anatomie.
Quelques anatomistes tentérent des voies nouvelles. Parmi
eux Bérenger de Carpi (Berengario de Carpi), (1470-1530),
professeur & Bologne de 1502 & 1527. Chercheur patient et
observateur précis, il était regardé par Eustache et par
Fallope comme l’un des premiers restaurateurs de ]’ana-
tomie. I] ne se contente pas, comme ses prédécesseurs et
méme ses contemporains, de commenter Aristote et
Galien : il veut qu’on vérifie les assertions des auteurs,
que |’on disséque des animaux d’espéce différente, de sexe
différent, qu’on ne se borne pas a étude de l’animal a l’état
adulte, mais qu’on l|’examine 4 |’état foetal, parce que, a
cette période, on voit certains organes simples dont on ne
trouve plus que des vestiges & l’époque de complet
développement. C’est, en somme, une premicre tentative
d’anatomie comparée et d’embryologie. Dans son « Isagogae
breves perlucidae ac uberrimae in anatomiam humani
corporis a communi medicorum academia usitatae »86, il
86. Bologne, 1522 et 1523, in-4°; Venise, 1535, in-4°.
90 MONTAIGNE ET LA MBDECINE
se vante d’avoir disséqué plusieurs centaines de cadavres.
Entre autres découvertes, il a vu que la moelle épiniére
s’arréte & la deuxiéme vertébre lombaire, i] a reconnu les
deux cartilages aryténoides, il a décrit les sinus frontaux
et les signes des fractures du crane.
André Vésale (1514-1564), professeur d’anatomie a
Padoue en 1589, puis 4 Bale en 1546, premier médecin de
Charles-Quint, et de Philippe II, entreprit de soumettre
4 la plus impartiale des critiques toutes les connaissances
anatomiques alors courantes. I] démontra ques les travaux
de Galien s’appliquaient uniquement aux animaux;
et que, en réalité tout ce qui concernait le corps humain
était peu ou mal observé. Son ouvrage monumental « de
Humani Corporis fabrica libri septem »87 et l’abrégé quwil
en fit suscitérent des tempétes d’une extréme violence
parmi les savants.
En dépit de quelques erreurs d’observations, et bien,
qu'il n’ait compris, ni deviné le mécanisme de la circu-
lation, son ceuvre est tout a fait remarquable, parce qu’il
« pénétre dans toutes les parties de l’anatomie avec la
sireté d’un dominateur, et quwil y apporte le trésor d’une
observation indépendante et d’une pratique éclairée »88 [74].
A cdété de lui, on doit ranger Gabriel Fallope (Gabriele
Fallopio) (1523-1562). D’abord chanoine de la cathédrale
de Modene, il enseigna |’anatomie 4 Ferrare (1548) et a
Pise, puis, 4 partir de 1551, l’anatomie et la botanique &
Padoue. I] s’écarte encore plus de Galien. Quoique sa
renommeée soit moins grande que celle de Vésale, c’est
lui qui, dans leurs polémiques, eut presque toujours
raison. Aussi, certains historiens de la Médecine les
déclarent égaux, et méme, Daremberg qualifie Fallope
de « génial » et Vésale de « trés savant » [75].
Fabrice d’Acquapendente (Girolamo Fabrizio) (1537-
1619), éléve de Fallope, titulaire, en 1565, de la chaire de
chirurgie & Venise, a décrit une disposition de l’intérieur
des veines, qui n’avait pas été remarquée avant lui, et
qui pouvait le conduire 4 la découverte de la circulation du
sang. I] avait observé que les valvules des veines, dont
Sylvius avait révélé existence, sont toutes dirigées vers
87. Bale, 1543, in-fol. 88. A. CASTIGLIONI, loc. cit.,
p. 344,
SON ANTIPATHIE POUR LA MEDECINE Sil
le coeur. Mais il s’arréte 1a, et ne recherche pas l’usage
de ces valvules. I a laissé dans l’étude anatomico-phy-
siologique de Vutérus et du fcetus le résultat de re-
cherches extrémement poussées.
Jules-César Aranzio (1530-1589) s’est consacré tout
particulicrement & l’anatomie du foetus: il a étudié
Vutérus pendant la grossesse, la structure du _ fcetus,
celle du placenta8®. I] a découvert le canal artériel entre
lartére pulmonaire et l’aorte (qui a pris le nom de Léonard
Botal). Ils’est prononcé avec Colombo contre Vésale pour
Vimperméabilité de la paroi interventriculaire du coeur.
Il a décrit, entre autres, une pince pour extraire les polypes
du nez.
Kustache (Bartholomeo Eustacchio) (1520-1574), pro-
fesseur d’anatomie & la Sapience, quoique partisan de
Galien dont il prit la défense contre Vésale, fit néanmoins
progresser l’anatomie. I] a découvert la trompe et la
valvule (veine cave) qui portent son nom. On trouve dans
ses « Opuscula anatomica »9° le résultat de ses recherches
sur l’oreille, la veine azygos, le canal thoracique, la veine
cave inférieure, les valvules des veines coronaires du
coeur.
Varole (Constanzo Varolio) (1548-1575), professeur
d’anatomie et de chirurgie 4 Bologne, puis 4 la Sapience,
s’est rendu célébre par ses études sur l’anatomie du
cerveau et par la description du pont qui porte son
nom.
André Cesalpin (Andrea Cesalpino) (1519-1603), égale-
ment professeur 4 la Sapience, attaqua 4 la base méme
Verreur fondamentale du systéme galénique en démontrant
que Ja veine cave est plus grosse prés du cceur que prés
du foie, ce qui ne pourrait étre, si, comme le supposait
Galien, les veines prenaient naissance dans le foie. Doué
d’une puissante originalité, il a, parmi ses titres de gloire
celui d’avoir connu et décrit la petite circulation.
En France, Charles Estienne (1504-1564), auteur
avant tout et écrivain initiateur, a laissé une série d’ou-
vrages intéressants, entre autres, «de Dissectione partium
89. De Humano Foetu, Bo- 90. Venise, 1564, in-4°.
logne, 1564, in-8.
92 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
corporis humani »%! qu’il traduisit en frangais [76]. Certains
lui attribuent la découverte des valvules des veines, alors
que d’autres historiens, avec plus de raison, semble-t-il, en
réservent le mérite & Amato Lusitano, et le plus grand
nombre d’entre eux & Fabrice d’Acquapendente.
A cété de lui, Jacques Dubois (Sylvius), remarquable
anatomiste, mais galéniste acharné [77], Fernel, Ambroise
Paré.
En Espagne, Jean Valverde (Juan Valverde de Amusco),
éléve de Realdo Colombo vulgarisa et clarifia ?ceuvre de
Vésale. Son ouvrage «Historia de la composicion del
cuerpo humano» publié en 1556 en espagnol, puis en
italien (Rome, 1560) et en latin (Venise, 1589), fut un des
plus lus et des plus étudiés de la Renaissance, et exerca
une influence avantageuse sur les études anatomiques.
Valverde serait le premier 4 avoir, par exemple, décrit
deux petites apophyses descendantes des vertébres
lombaires, ‘et & ‘avoir ‘signalé les synoviales intermus-
culaires. \
Andrés Laguna (1499-1560) [78], médecin plein de savoir
et d’érudition, et critique judicieux, outre de savants
commentaires sur Hippocrate et Galien, a laissé plusieurs
ouvrages dont |’« Anatomica Methodus »92. Il a donné la
premiere bonne description de la valvule iléo-caecale
(que le Bolonais Alexandre Achillini (1463-1512) aurait
auparavant signalée)9,
Ce sont ces progrés de l’anatomie — et aussi, l’ardeur
passionnée des controverses auxquelles donna lieu la
pratique de la saignée dans les pleurésies — qui déter-
minérent les premiers progrés de la physiologie dans son
chapitre le plus intéressant, celui de la circulation du sang.
Sauf de rares exceptions, les historiens de la médecine
s’accordent pour en attribuer le mérite 4 Harvey qui
a réuni sous une forme claire et bien déterminée des
idées qu’on, avait exposées antérieurement, mais sans leur
donner pleine et entiére confirmation par des expériences
concluantes, et qui a construit sur ces idées tout un
systéme organique. ayzi
91. Simon de Colines, Paris, 93. Cervantés parle de lui
1545, gr. in-fol., fig. dans son don Quichotte (ch.
92. Paris, 1535, in-8°. XVI).
SON ANTIPATHIE POUR LA MEDECINE 93
Le Portugais Jean Rodriguez de Castello-Bianco (plus
connu sous le nom d’Amato Lusitano) (151l-vers 1568)
parait bien avoir le premier décrit en 1547 — donc avant
Fabrice d’Acquapendente — les valvules des veines.
Bien comprise, cette découverte, précisée par l’ouverture
de douze cadavres, eit di alors révolutionner les idées.
Mais Amato ne soupgonna pas que les valvules qui
garnissent l’orifice de la veine azygos favorisaient l’arrivée
du sang de l’azygos dans la veine cave, empéchant qu’il
ne coulat en sens inverse. Comme il avait adopté l’opinion
que le sang suivait un cours centrifuge dans les veines, il
interpréta le réle des valvules exactement & contre-sens.
I] prétendit méme avoir démontié par des expériences
décisives qu’il est impossible d’introduire de l’eau par
Vazygos dans la veine cave, — donnant ainsi la mesure
des erreurs grossi€res auxquelles on peut étre conduit,
méme dans le domaine de l’expérience, par une idée
préconcue. — Vésale, Faloppe, niérent |’existence de ces
valvules, et il fallut attendre trente ans, pour que Fabrice
d’Acquapendente la mit en évidence.
Cependant, dans son traité «de Trinitatis erroribus
libri VII »94. Michel Servet [79] soutenait, mélées & l’exposé
de théories antitrinitaires, plusieurs idées justes et
nouvelles sur l’anatomie et la médecine. I] affirmait que
je septum cardiaque n’est pas perforé comme on l’avait
considéré jusqu’alors. D’aprés lui, puisque le sang ne
peut passer de l’oreillette droite a la gauche, il faut qu’en
traversant les poumons il se charge de «J’esprit vital »
contenu dans l’air atmosphérique et revienne au cceur.
Kt, en observant que l’artére pulmonaire est extrémement
volumineuse en proportion des veines pulmonaires et que
toujours elle est accompagnée de celles-ci, il en vient a
inférer que l’artére pulmonaire ne sert pas uniquement
a la nutrition du poumon.
Cing ans aprés la mort de Michel Servet, Realdo Co-
lombo (mort en 1559), prosecteur et successeur de Vésale
& Padoue, décrit la petite circulation comme s’il se fat
agi d’une découverte lui appartenant en propre (il est,
d’ailleurs, peu probable que Colombo ait eu connaissance
de ce qu’avait écrit Michel Servet, et il est certain qu’il
94, Haguenau, 1531.
94, MONTAIGNE ET LA MEDECINE
avait étudié la petite circulation, surtout dans ses vivi-
sections).
André Césalpin, dont il a été question plus haut, explique,
ensuite, trés clairement la circulation pulmonaire. I] sait
que le sang qui, du cceur, va dans les poumons, se répartit
dans les capillaires, arrivant ainsi au contact de lair qui
baigne l’extrémité des bronches, et que cet air diminue la
chaleur du sang et le tempére par la proximité ot il se
trouve avec les vaisseaux.
Le probléme de la grande circulation ne sera résolu
qu’aprés la mort de Montaigne, par |’Anglais William
Harvey (1578-1657) qui poursuivit durant pres de vingt ans
des expériences sur l’anatomie et la physiologie des
valvules [80].
Dans la pathologie générale se révéle la géniale prescience
de Fracastor (Girolamo Fracastoro) de Vérone (1479-
1553) que nous retrouverons 4 propos de la pathologie
des maladies contagieuses.
En ce qui concerne la pierre, Julien Gutierrez, dans son
«de potu in lapidis preservatione » (1498) [81], étudie les
signes cliniques et la thérapeutique de la gravelle et des
coliques néphrétiques; il distingue bien la lithiase rénale
de la lithiase biliaire; il note judicieusement certains
détails: par exemple, la douleur réflexe 4 l’extrémité
de la verge, il insiste sur les indications diététiques.
Un autre Espagnol, Huarte (Juan de Dios Huarte y
Navarro), dans son «Examen de Ingenios para las
Ciencias », achevé en 1557, mais publié seulement en
1578%, et traduit en francais par Gabriel Chappuys en
1580, congoit fortement les rapports du moral et du
physique.
I] examine comment la structure du cerveau peut
influer sur la mentalité du sujet. Initiateur de la phréno-
logie, il entrevoit la craéniologie comparée. I] émet méme
Vhypothése que, si l’on pouvait la considérer et l’étudier
par des procédés plus parfaits, la structure intime du
cerveau expliquerait la variété de nos opérations mentales
et de nos impressions et sentiments.
Il] ajoute : « Bien que, la téte étant ouverte et le cerveau
95. Pampelune, 1578, in-8°.
SON ANTIPATHIE POUR LA MEDECINE 95
anatomisé, tout y paraisse composé d’une méme sorte de
substance homogeéne et semblable, sans variété de parties
dune nature différente, il semble bien que la nature a fait
beaucoup de choses dans le corps humain que nos sens ne
jugent simples qu’a cause de la délicatesse de leur compo-
sition, et il se pourrait bien qu’il en fat ainsi dans le
cerveau humain, quoique, & la vue, cela ne parit tel ».
Surprenante prophétie de cette histologie des centres
nerveux, ol devait exceller, trois siécles plus tard, Ramon
y Cajal!
Sous l’action des mesures hygiéniques et prophylactiques,
le XVI¢ siécle est marqué par la diminution notable de la
peste qui, sans cesser d’étre pour l’Occident un péril
effroyable, reste dorénavant plus particuliérement can-
tonnée en Orient. De méme, dans nos régions, la lépre ne
se manifeste plus que par des foyers isolés. Des épidémies
mentales collectives comme celles de «la danse de Saint
Guy » et autres formes analogues qui sévissaient au Moyen
Age, disparaissent.
Par contre, ce siécle voit se diffuser en Europe des
maladies inconnues ou peu connues, telle la syphilis [82]
(dont, sous son nom commun, parle souvent Montaigne)
qui fit un nombre trés élevé de victimes.
La discussion demeure toujours ouverte sur la date de
son apparition en Europe: son importation du Nouveau
Monde en passant par l’Espagne, ou son existence plus
ancienne. I] semble bien, toutefois, que cette maladie a été
connue en Europe avant la fin du XV® siécle, mais que
e’est surtout aprés 1490, et en raison des grands mouve-
ments de troupes, qu’elle se répandit énormément, et
peut-étre sous une forme plus grave apportée d’Amérique.
Toute une série de médecins s’occupérent de ses origines,
de ses manifestations, de son traitement: Fracastor,
Fallope — qui eut conscience de la prédisposition néces-
saire —, Massa, Ruiz de Isla... [83].
Pour combattre ce fléau, on eut d’abord recours 4 des
cures purgatives ou 4 |’absorption de médicaments consi-
dérés comme antitoxiques : thériaque, mithridate... Puis,
comme l’attention des praticiens était surtout attirée
par les manifestations cutanées, on pensa au mercure [84]
que les anciens indiquaient comme extraordinairement
efficace pour toutes les maladies de la peau. Enfin, ainsi
96 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
que nous le verrons, au bois de gaiac. Mais, dés 1520,
Porigine de la maladie, le danger de la contagion, les
différentes manifestations et les traitements 4 conseiller
de préférence, étaient choses connues de n’importe quel
médecin.
Indépendamment de cette épidémie syphilitique qu’on
considére comme «l’épreuve du feu» de la médecine
d’alors, le XV® siécle a vu apparaitre en Angleterre une
maladie dont on ne trouve antérieurement aucune trace
dans Vhistoire médicale: la «suette anglaise» qui fit
un trés grand nombre de victimes. Il semble, d’aprés
Vidée que nous en donnent les auteurs de l’époque, qu’il
s’agissait d’une forme analogue & influenza dont elle se
rapproche par la rapidité de la diffusion et l’énorme
proportion de personnes atteintes. La thérapeutique
consista surtout en moyens diaphorétiques. Aprés |’épi-
démie de 1557, on n’en constata plus d’autre ni en
Angleterre ni en Europe.
Une autre maladie qu’on commence a4 étudier avec
précision est le typhus exanthématique ou pustuleux.
C’est Jérdéme Fracastor, le «pére de l’épidémiologie
moderne », qui, dans son livre classique «de contagione
et contagiosis morbis »97, a décrit en 1546, d’une maniére
nette cette maladie qu’on confondait jusque la avec la
peste et avec le typhus abdominal. Apparue en 1557 en
Espagne (tabardilio des nosographes espagnols), elle y
fut soigneusement observée et décrite par Lopez de
Corella, Mercado, Luis de Toro, Vallés.
Les théories médicales du XVI¢ siecle sur la contagion
sont résumées avec précision par Fracastor qui divise les
maladies contagieuses en trois classes : les unes, se trans-
mettant par contact direct, comme la syphilis; d’autres,
comme la lépre, pour la transmission desquelles le
contact indirect est suffisant ; d’autres enfin, comme la
peste et la phtisie pulmonaire, qui peuvent se propager
par l’atmosphére.
Fracastor émet, en outre, une hypothése qui n’a été vérifiée
que de nos jours: «ce qui caractérise les fiévres pestilen-
tielles, ce n’est pas la putridité plus grande ni la locali-
sation autour du cceur, c’est quelque chose de spécial:
97. Venise, 1546, in-49,
SON ANTIPATHIE POUR LA MEDECINE 97
ce sont des infiniment petits qui ne tombent pas sous nos
sens, qui, ou naissent dans notre corps, ou y sont apportés
du dehors et l’infectent et vont reproduire — germes de
la contagion — une maladie absolument semblable chez
un, autre». Fracastor compare les maladies contagieuses
& la transformation du vin en, vinaigre : il assimile donc,
sans le savoir, les germes des contagions aux ferments [85].
Ce chercheur éminent s’est aussi occupé de la tuber-
culose dont il mit en évidence le caractére contagieux. Sa
thérapeutique tend a la destruction des germes, a la
prescription d’infusions favorisant |’expectoration et a
linterdiction des substances échauffantes et astringentes
qui s’y opposent, & l’indication d’une cure arsenicale.
Si ses idées avaient été aussi répandues qu’elles le méri-
taient, beaucoup d’erreurs et de souffrances eussent été,
sans nul doute, évitées.
Dans le méme domaine de ]’épidémiologic, la malaria
fut reconnue, mais 4 la fin du siécle seulement. La coque-
luche fut décrite pour la premiére fois par Guillaume de
Eaillon (1538-1616).
Au cours du XVI° siécle, la chirurgie commence &
prendre une haute dignité. Abandonnée d’abord aux
barbiers et aux chirurgiens, elle est, maintenant, consi-
dérée comme un art digne des médecins; et certains
d’entre eux se mettent a la pratiquer. L’histoire de son
magnifique développement est dominée par le nom
fameux d’Ambroise Paré (1510-1590), un des plus remar-
quables chirurgiens de tous les temps. I] publia en 1573
ses deux livres de chirurgie. On lui doit l’abolition de
Vemploi du fer chaud et de l’huile bouillante sur les bles-
sures, et leur remplacement par un simple pansement.
Il introduisit en chirurgie le trépan & couronne et |’appli-
cation des bandages ; il ramena dans la pratique l’opération
du bec-de-liévre oubliée depuis les Arabes ; il donna des
indications exactes et judicieuses pour le traitement
des fractures.
A cété de lui, on peut placer ses disciples Adrien et
Jacques Ambroise, et surtout Bartholomé Cabrol et
Pierre Franco. Le premier a laissé un ouvrage trés inté-
98 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
ressant, composé de 91 tables synoptiques d’anatomie%,
Et le second, un traité de chirurgie (1561)99 qui est une
ceuvre des plus complétes de cette époque. I] s’occupa de
toutes les parties alors connues de la chirurgie, y compris
Vophtalmologie et l’obstétrique, et il pratiqua la lithoto-
mie avec beaucoup d’habileté. I] avait imaginé une sorte
de spéculum & trois valves destiné & saisir la téte du
foetus et 4 en faire l’extraction.
Léonard Botal, dont il a déja été question, jouit, lui
aussi, d’une grande répuiation comme anatomiste et
chirurgien. Dans son ouvrage le plus important, « De
curandis vulneribus sclopetorum »!90, il combat résolu-
ment l’affirmation accréditée jusqu’alors que les blessures
produites par des armes a feu étaient empoisonnées. Son
chapitre sur la trépanation mérite d’étre encore étudié.
En Italie, Bartolomeo Maggi (1516-1592) a laissé sur
les blessures par armes 4 feu un traité qui est un des meil-
leurs ouvrages publiés au cours de son siécle. Guido
Guidi (Vidius), est l’auteur d’une chirurgie qui fut tra-
duite en francais en 1569. Son nom est resté dans la
terminologie anatomique relative au nerf vidien et au
canal qu’il a été le premier & décrire [86]. On lui attribue
la priorité de la réforme du trépan ; mais il semble bien
que le mérite en revient & l’Espagnol Andrés Alcazar de
Guadalajara qui a rédigé un traité de chirurgie « Chi-
rurgicae facultatis libri sex » imprimé en, 1575.
Les progrés de l’anatomie et de la chirurgie ont exercé
sur l’obstétrique une influence notable. Presque tous les
grands anatomistes du temps (Vésale, Fallope, Realdo
Colombo, et Fabrice d’Acquependente en téte) s’occupent
des vices de conformation du bassin et du mécanisme de
l’accouchement. En France, Ambroise Paré peut étre
considéré comme un des fondateurs de la science obsté-
tricale moderne. En particulier, dans son ouvrage sur la
génération de l’homme (1563), il se révéle un innovateur
heureux en conseillant la version podalique dans tous les
cas ow il est nécessaire de terminer rapidement l’accouche-
ment, et en décrivant exactement le retournement. Son
98. Alphabet anatomique, auquel est contenue 1l’explication
exacte des parties du corps humain, et réduites en tables selon
ordre de dissection ordinaire, Tournon, 1594, in-4°,
99. Lyon, in-8°. 100. Lyon, 1560, in-8°.
SON ANTIPATHIE POUR LA MEDECINE 99
éleve et émule, Jacques Guillemeau (1550-1613), anato-
miste et accoucheur, a laissé un traité, « L’heureux
accouchement des femmes »!°1, qui montre l’expérience et
Vesprit d’observation de son auteur.
Dans «la Comare» (La Commére ou |’Accoucheuse »)
de Scipion Mercurio, apparait pour la premiére fois
Vaffirmation que le bassin fermé constitue une indica-
tion pour lopération césarienne. Francois Rousset fait
paraitre en 1585 son « Hysterotomotokie » [87], premier
livre classique relatif & cette opération ; mais ses conseils
n’eurent aucun succés, et la césarienne ne fut pas bien
accueillie par les praticiens.
C’est aussi le XVI¢ siécle qui a donné le premier livre
de chirurgie oculaire, de Georges Bartisch (1535-1607)!0;
opérateur tres habile, il a mis en honneur la chirurgie
oculaire jusqu’alors dédaignée et laissée aux mains des
charlatans: il a en quelque sorte créé la chirurgie des
paupieres, il opérait avee succés le symblépharon, l’exci-
sion des cils, il a, le premier, fait l’énucléation du globe
oculaire (1583).
Parallélement & ces recherches, se développe une étude
plus exacte des plantes et de leurs qualités, qui conduit
a un renouvellement de la pharmacopée. Le premier
jardin botanique fut fondé a Padoue (1540), par Francesco
Bonafede (1474-1558) professeur de botanique des
1533103, Parmi les autres botanistes et pharmacologistes,
on doit citer Jean dela Ruelle (Ruellius) (1474-1537),
médecin de Francois [et et auteur d’un ouvrage remar-
quable «de natura stirpium »!%, et Giovanni Menardi de
Ferrare (1462-1536) qui fut commenté par Rabelais.
De riches herbiers sont constitués. Au cours de son
voyage a Bale, ot: il a séjourné du 2 au 7 octobre 1580,
Montaigne s’émerveille devant celui de Félix Platter:
«Nous y vismes de singulier la maison d’un, medecin
nommé Foelix Platerus... Entre autres choses, il dresse
un livre de simples qui est des-ja fort avancé ; et au lieu
que les autres font pindre les herbes selon, leurs coleurs,
101. Paris, 1585, in-8°. 103. Ses ouvrages ont été réunis
102. Ophtalmodouleia, Dresde, et publiés & Padoue, 1550,
1583, gr. in-fol. 3 vol., in-4°.
104. Paris, 1536.
100 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
lui a trouvé l’art de les coler toutes naturelles si pro-
premant sur le papier, que les moindres feuilles et fibres y
apparoissent, come elles sont, et il feuillette son. livre, sans
que rien en eschappe ; et monstra des simples qui y estoient
collés, y avoit plus de vint ans »!% [88]. A cdté de cet
herbier, on peut citer ceux de Césalpin que l’on conserve
2% Florence et d’Aldovrandi (1522-1605) qu’on garde a
Bologne.
La matiére médicale s’enrichit d’un grand nombre de
végétaux rapportés d’Amérique et des Indes orientales,
et dont quelques espéces ont pris une place importante
dans la thérapeutique. Avec le tabac et le cacao — qui
n’ont qu’un lointain rapport avec elle — et d’innombrables
racines, graines, «féves », baumes, les deux grandes nou-
veautés de la pharmacopée du temps sont les bois sudori-
fiques dont parle Montaigne!%, et, un peu plus tard, le
quinquina. Le gaiac — palo santo — parait avoir été
introduit en Espagne dés 1508 par un certain Gonzalo;
Brassabolo le fit connaitre en Italie en 1517. La squine (le
bois d’esquine de Montaigne) fut importée de Goa par les
Portugais, et elle dut sa vogue 4 l’emploi heureux qui en fut
fait contre un accés de goutte de Charles-Quint. Le
sassafras (auquel Montaigne ne fait pas allusion) fut,
d’apres Nicolas Monardes, recu dans la pharmacopée
vers 1540.
« Gayac, salseperille, bois d’esquine» et sassafras firent
quelque temps une concurrence victorieuse au mercure
qui avait joué un grand réle 4 la fin du XV¢ siécle dans le
traitement de la «peste vénérienne », et dont les succés
avaient entrainé des abus. On put croire un moment que
c’était le premier triomphe d’une réaction de la théra-
peutique végétale contre la thérapeutique chimique.
Mais ces produits ne tardérent pas a désillusionner les
praticiens, et il fallut en revenir au mercure.
Cette magnifique floraison de chercheurs, cet élan vers
la science, cette émulation dans les études médicales, cette
ardeur dans la lutte contre la maladie, qui, en 1560, alors
que la peste sévissait 4 Saragosse, pousse un Thomas
Porcel 4 pratiquer l’autopsie des pestiférés, — prouvant
ainsi que les médecins savaient répondre au défi des
105. J.V., p. 100. 106. EH, II, 37, p. 247.
SON ANTIPATHIE POUR LA MEDECINE 101
conditions extérieures par une réaction de salut et non par
le découragement — tout cet ensemble, Montaigne qui a
Pceil bon et l’oreille fine, l’a connu. Mais, trop penché sur
ses auteurs favoris, il n’y fait pas allusion.
Il met & part la chirurgie ; pourtant, il ne peut douter
que les progrés remarquables dans ce domaine sont en
connexion étroite avec les découvertes anatomiques. S’il
a rencontré des empiriques et des charlatans, il a vu,
entre autres exemples, par les études faites sur la syphillis
— maladie alors redoutable — la démonstration con-
vaincante que le médecin était en mesure d’affronter les
problemes les plus ardus et les plus complexes qui se
présentaient. Il a vu les géniales affirmations de Fra-
castor ouvrir la voie 4 des conceptions nouvelles dans le
domaine des maladies épidémiques. I] a méme été lié,
aprés son pére,a la lutte pour la protection de la santé
publique: Bordeaux, en effet, a Vhonneur de s’étre,
trés tét, occupée de cette grave question. Elle possédait,
dés 1414, deux médecins municipaux nommés par la
jurade pour l’éclairer sur tous les points d’hygiéne admi-
nistrative. Ils recevaient de forts émoluements, car
leur tache était laborieuse. Ils ne pouvaient sortir de la
Ville sans l’autorisation du sous-maire, du prévdt ou des
quatre jurats. Ils étaient consultés sur les questions rela-
tives aux eaux potables, au nettolement des rues, aux
ateliers insalubres; ils étaient chargés d’inspecter le
droguier des apothicaires, d’indiquer les précautions a
prendre contre les invasions périodiques des épidémies,
les soins & donner & ceux qu’elles atteignaient. Sur réqui-
sitoire, ils devaient soigner gratuitement les pauvres.
Il semble done que toutes ces manifestations auraient
di frapper ce grand homme de raison pratique et de sagesse,
et le convaincre que la médecine de son temps n’était pas
seulement mystéres, airs de cabale, mines et simagrées
de magie, et que s’il y avait autour de lui beaucoup de
sorcellerie ridicule, i] y avait aussi un ensemble de connais-
sances réelles et une promesse de leur accroissement,
puisque se profilait & l’horizon la silhouette de la science
nouvelle fondée sur la libre opinion, essentiellement
critique et individualiste, et alimentée par des recherches
persévérantes et des observations précises.
Montaigne savait aussi que, s’il existait des médecins
102 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
de maigre savoir et de pauvre culture, il'en était beaucoup
d’autres qui avaient acquis une grande réputation dans
leur art, et qui étaient profondément versés dans les
sciences et dans les belles-lettres. Pour n’en citer que
quelques-uns connus de lui, Sylvius — nous l’avons vu
— fut le premier en date de nos grammairiens ; Rondelet
a laissé un nom par ses travaux d’histoire naturelle ; Jean
Fernel était & la fois mathématicien remarquable, philo-
sophe des plus réputés, astronome, astrologue ; Jacques
Peletier traduisit en vers francais deux livres de l’Odyssée,
s’essaya — & l’exemple de Lucréce — & la poésie scien-
tifique, commenta Euclide, fut un des ecréateurs du
langage algébrique.
Au sein de ce climat de recherches, face & cette foule de
savants et de leurs découvertes, comment les étudiants
étaient-ils préparés & l’exercice de la médecine ? Le peu
de cas que Montaigne fait du médecin nous oblige & poser
la question.
A le considérer de l’extérieur, l’enseignement de la
médecine au XVI siécle offre un programme classique.
Avec Hippocrate (De temperamentis), on commente
Galien (De morbo symptomate, De pulsibus, De diffe-
rentiis febrium), et l’anatomie est presque toujours
enseignée d’aprés le méme Galien (parfois aussi d’aprés
Mondino de Luzzi). Beaucoup de _ professeurs ont
Vesprit conservateur ; pourtant, en dépit des difficultés, la
nouvelle orientation des études se dessine. Partout,
Vanatomie commence 4 trouver place. Les dissections de
cadavres humains sont prescrites comme une partie de
Penseignement régulier et indispensable. D’abord, le
professeur d’anatomie décrivait chaque partie du corps,
et les démonstrations étaient préparées par des étudiants
choisis parmi les plus habiles. Mais ensuite ¢’est le pro-
fesseur lui-méme qui fait les dissections. De plus, on voit
commencer lenseignement de la pathologie. Ainsi,
Vétude de la nature de l’organisme humain, de ses mani-
festations et de ses maladies entre dans le programme de
la formation du médecin qui abandonne l|’étude du texte
pour celle du malade.
L’expérience a done commencé & se mettre en évidence ;
& ce sujet, Montaigne indique les legons que fournit
Pobservation : « I] n’est desir plus naturel que le desir de
SON ANTIPATHIE POUR LA MEDECINE 103
connoissance. Nous essayons tous les moyens qui nous y
peuvent mener. Quand la raison nous faut, nous y
employons l’experience qui est un moyen plus foible et
moins digne ; mais la verité est chose si grande, que nous
ne devons desdaigner aucune entremise qui nous y
conduise. La raison a tant de formes, que nous ne scavons
& laquelle nous prendre ; l’experience n’en a pas moins »!07,
Plus loin, Montaigne définit bien V’esprit qui anime
le savant: «Ce n’est rien que foiblesse particuliere qui
nous faict contenter de ce que d’autres ou que nous
mesmes avons trouvé en cette chasse de cognoissance;
un plus habile ne s’en contentera pas. Il y a tousjours
place pour un, suyvant, ouy et pour nous mesmes, et route
par ailleurs. I] n’y a point de fin en nos inquisitions;
nostre fin est en V’autre monde. C’est signe de racourci-
ment d’esprit quand il se contente, ou de lasseté. Nul
esprit genereux ne s’arreste en soy: il pretend tousjours
et va outre ses forces ; il a des eslans au dela de ses effects ;
sil ne s’avance et ne se presse et ne s’accule et ne se choque,
il n’est vif qu’&a demy ; ses poursuites sont sans terme, et
sans forme; son aliment c’est admiration, chasse, ambi-
guité... C’est un mouvement irregulier, perpetuel, sans
patron, et sans but. Ses inventions s’eschauffent, se
suyvent, et s’entreproduisent Pune l’autre »!°8,
Montaigne a bien discerné que la médecine doit étre
fondée sur l’expérience: «L’experience est proprement
sur son fumier au subject de la medecine, ot: la raison luy
quite toute la place... Si faict la medecine profession
d’avoir tousjours experience pour touche de son ope-
ration »109,
Et il poursuit, souriant, certes, de son paradoxe:
« Platon avoit raison de dire que pour estre vray medecin,
il seroit necessaire que celuy qui |’entreprendroit eust
passé par toutes les maladies qu’1l veut guarir et par tous
les accidens et circonstances dequoy il doit juger [89].
C’est raison qu’ils prennent la verole s’ils la veulent
scavoir penser. Vrayement je m’en fierois & celuy 1a.
Car les autres nous guident comme celuy qui peint les
mers, les escueils et les ports, estant assis sur sa table et
TWO, 2a; WUE, Ness oy GA 109. H, III, 13, p. 200.
108. Lbid., p. 184-185.
104 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
y faict promener le modele d’un navire en toute seureté.
Jettez-le & l’effect, il ne scait par ot s’y prendre »!10,
Montaigne, par 1a, sous-entend la nécessité des stages
hospitaliers et des lecons cliniques.
Les régles de la méthode qui fera faire de grands progrés
3 la médecine ne seront formulées qu’un siécle aprés
Montaigne, par Descartes (1596-1650); mais, déja, le
principe d’autorité est infirmé et le critére de vérité est
placé dans le rapport avec les faits. Ainsi, nous lisons dans
les Essais : « Qui suit ua autre, il ne suit rien. I] ne trouve
rien, voire il ne cerche rien. Non sumus sub rege; sibi
quisque se vindicet »!!! [90].
Sprengel souligne l’influence de la philosophie de
Ramus sur la médecine!!2 ; « C’est en Italie et en France,
que naquit le goat de la critique et de la se répandit,
avec l’esprit d’observation, en Allemagne, en Angleterre,
en Espagne ». La pensée libre se substitue au conformisme.
C’est ainsi que Francisco Valles, avant Bacon, proclame
dans ses «Controversiae medicae et philosophicae »
(1564) Vexcellence de Jlobjectivité. Gomez Pereira
«ennemi né du principe d’autorité dans toutes les sphéres
de la science » soutient dans son ouvrage « Nova veraque
medicina experimentis et evidentibus rationibus com-
probata... Metymnae Duelli» (1558) quwil n’y a, dans les
choses physiques, d’autre autorité que l’expérience. Un
médecin, Francisco Sanchez (1552-1682), allié des Lopez,
dont le pére, médecin lui-méme, vint s’installer 4 Bordeaux
ou il exerca avec succés, et que, certainement, connut
Montaigne, confesse, dans le prologue de son « De multum
nobili et prima, universali scientia, quod nihil scitur »,
écrit dés 1576 (mais publié en 1618) que son désir de savoir
n’avait jamais été satisfait par aucun des systémes
existants : «Je m’enfermai, dit-il, en moi-méme et com-
mencai & mettre en doute toutes les choses, comme si
personne ne m’ett rien enseigné, et j’entrepris de les
examiner en elles-mémes, ce qui est |’unique maniére de
savoir quoi que ce soit. Je m’élevai jusqu’aux premiers
prineipes, et plus je pensais, plus je doutais ».
Daniel Huet, le docte évéque d’Avranches (1630-1721),
110. Ibid., p. 200-201. 112. Histoire de la Médectne,
JW ABS lig Gs Fay INGE Th epee 0s
SON ANTIPATHIE POUR LA MEDECINE 105
a signalé dans sa «Censura philosophiae cartesianae »!!2
— vive attaque contre une doctrine dont il avait été dans
sa jeunesse le trés fervent disciple — ce que, d’aprés lui,
Descartes doit & Pereira et 4 Vallés, et Bayle le reproduit
dans «Les Nouvelles de la République des Lettres »113,
puis dans son « Dictionnaire ». Nous n’entrerons pas dans
la discussion engagée entre partisans et adversaires de
Descartes sur le point de savoir si notre grand philosophe
a réellement ou non connu les ceuvres de ces deux savants,
question, qui nous éloigne de notre sujet. Il demeure
— et c’est ce que nous avons voulu mettre en évidence —
que, au temps de Montaigne, il existait dans le milieu
médical un courant « précartésien », et que, dans l’ceuvre
toujours inachevée de ja lutte contre la maladie, ce milieu
a apporté une contribution puissante et riche.
Les facultés. qui constituent l’esprit scientifique:
Vebservation (faite de perspicacité, de sagacité, de pa-
tience), Vimagination (tournée vers les idées générales),
la critique (fondée sur le doute méthodique des théories
et des raisonnements), la curiosité vraie (ou, si l’on veut,
cette forme, cette orientation de la curiosité qui lui
donne toute sa force et toute sa vertu), Montaigne, lui
aussi, les possédait. Et c’est ce qui donne une grande
valeur aux remarquables observations cliniques quw il
fait sur lui, et que nous trouverons plus loin.
Il ne suffit pas que la science progresse, il faut encore
qu’elle pénétre intimement chez ceux qui étudient, et
quelle y porte tous ses fruits. Montaigne signale les vices
d’un certain enseignement, et donne des conseils utiles en
tous temps. On a écrit — et on écrira encore — longuement
sur Montaigne éducateur, et tous connaissent son « plus-
tost la teste bien faicte que bien pleine». Nous nous
contenterons de rappeler quelques préceptes toujours
vrais, semés dans les Essais et qui se rapportent 4 notre
sujet.
Tout enseignement est faussé s’il n’est dirigé de telle
sorte que l’éléve, |’étudiant, en retire la « substantifique
moelle ». « A quoy faire la science, si l’entendement n’y
est ? 14, Et, « Quel dommage, si elles (les sciences) ne
112. Paris, 1689 et 1694. 114, H, I, 25, p. 196.
113. Oct. 1684.
106 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
nous aprenent ny & bien penser, ny & bien faire ! »!!5,
Le plus souvent, les savants qui découvrent et ceux qui
«retiennent » ne sont pas les mémes ; il ne faut pas que,
moins compréhensifs que les premiers, les seconds s’atta-
chent de préférence 4 certaines idées et laissent dans ’ombre
celles qui les touchent le moins, faisant ainsi perdre aux
idées fondamentales leur précision et leur vigueur.
Montaigne ne veut pas que l’enseignement substitue
la formule & la vie, et que le verbalisme triomphe de la
réalité concréte. « Je croy qu’il vaut mieux dire que ce mal
(se payer de basse et necessiteuse fortune) vienne de leur
mauvaise fagon que de se prendre aux sciences ; et qu’a la
mode dequoy nous sommes instruicts, il n’est pas mer-
veille si ny les escholiers, ny les maistres n’en deviennent
pas plus habiles, quoy quwils s’y facent plus doctes »!!6,
Le réle du maitre n’est pas de verser «comme dans un
antonnoir »!!7, mais d’engendrer chez les éléves l’ouverture
d’esprit fondamentale, de leur apprendre a discerner le
particulier et lVuniversel, et, par l’enseignement de la
prudence et des nuances nécessaires, de les maintenir en,
contact avec le dehors. Montaigne s’en prend, dés lors,
& ceux qui ne s’inspirent pas de ces principes : « Tout ainsi
que les oyseaux vont quelquefois & la queste du grein et
le portent au bec sans le taster [91], pour en faire bechée
a leurs petits, ainsi nos pedantes vont pillotant [92] la
science dans les livres, et ne la logent qu’au bout de leurs
lévres, pour la dégorger seulement et mettre au vent »!18,
La science est, trop souvent, remplacée par des défini-
tions, la pensée par la mémoire ; et la science livresque et
sans contrdle ne donne aucune idée de la complexité des
contingences, ni des difficultés de l’action. Aussi, Montaigne
insiste sur son caractére d’étre quantitative, mais jamais
qualitative: «Sgavoir par cceur!!9 n’est pas scavoir:
c’est tenir ce qu’on a donné en garde & sa mémoire. Ce
qu’on scait droittement, on en dispose, sans regarder au
patron, sans tourner les yeux vers son livre. facheuse
suffisance qu’une suffisance pure livresque ! »!29,
Pour la médecine, en particulier, Montaigne proteste
115. Ibid., p. 197. LS Bile 2 OsaspaeOO.
TVG eros ee LOO HAO), IDS Teli 1 Ilr
Une bey is AG, oR kes WAV By Uy PAGS YD5 ills
SON ANTIPATHIE POUR LA MEDECINE 107
contre une telle voie, et il marque la nécessité des lecons
cliniques : « I] leur eschappe de belles parolles, mais qu’un
autre les accommode. Ils cognoissent bien Galien, mais
nullement le malade»!21. «Nous ne travaillons qu’a
remplir la memoire, et laissons l’entendement vuide »!22.
Aussi, faut-il «s’enquerir qui est mieux scavant, non qui
est plus scavant »!23,
Aprés cela, notre philosophe souligne que l’enseigne-
ment — & moins d’étre frappé de nullité en tant que
directeur de l’action — doit introduire la méthode dans
Veffort, apprendre 4 ordonner les moyens au but, tendre a
procurer de la décision, du doigté, de l’esprit d’initiative :
« Que nous sert-il d’avoir la panse pleine de viande, si elle
ne se digere ? si elle ne se trans-forme en nous ? si elle ne
nous augmente et fortifie ? »!24,. I] n’est done pas étonnant
que, dans de telles conditions, «l’escolier aprés quinze ou
seze ans employez »!25, au lieu d’en « rapporter l’ame pleine,
ne l’en rapporte que bouffie ; et l’a seulement enflée au
lieu de la grossir »!26,
Aussi, pour que cet «escolier» s’empare de ce qu'il
étudie, et qu’il pénétre dans la réalité concréte, vivante et
complexe, Montaigne demande «qu’on luy mette en
fantasie une honeste curiosité de s’enquerir de toutes
choses »!27, qu’on «luy face tout passer par |’estamine et
ne loge rien en sa teste par simple authorité et a credit »!28,
«il faut qwil emboive leurs humeurs (des maitres), non
qu’il aprenne leurs preceptes. Et qu’il oublie hardiment,
s’il veut, d’ow il les tient, mais qu’il se les sgache appro-
prier. La verité et la raison sont communes & un chacun,
et ne sont non plus a qui les a dites premierement, qu’a
qui les dict aprés... Les abeilles pillotent deca dela les
fleurs, mais elles en font aprés le miel, qui est tout leur;
ce nest plus thin ny marjolaine: ainsi les pieces em-
pruntées d’autruy; il les transformera et confondera,
pour en faire un ouvrage tout sien, 4 scavoir son jugement.
Son institution, son travail et estude ne vise qu’a le
former »!29,
(Pa 1B, 5 Ass, ja. aN 125. Ibid., p. 193.
122. Ibid., p. 190. 126. Ibid., p. 193.
123, Lbid., p. 190. WATS I lis 21a Foy re
124, Ibid., p. 192. W278 Loide ps 16.
125. Ibid., p. 193. WAG 186 Ih, PAs tos ahh
108 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
On voit done que, dans ce siécle, ot «le tort commun
des hommes éblouis par la résurrection de l’antiquité est
d’avoir pris la forme pour le fond et de s’étre arrété a
V’écorce »!130, Montaigne a eu le mérite de rappeler le but
de l’instruction, et de proclamer que tout maitre doit étre
en méme temps un éducateur, et ne doit jamais séparer
l'un de ses réles de l’autre.
D’autre part, nous rappelant que l/humanisme scien-
tifique a rendu confiance en nos valeurs, rassuré et
encouragé la raison, maintenu l’esprit critique, et, qu’a
ce titre, ila joué un rdéle considérable dans la formation
de la science moderne, nous comprenons que René
Grousset ait pu dire que, en ce sens, Montaigne et Erasme,
comme Francis Bacon, sont & l’origine de |’« Introduction
a étude de la médecine expérimentale» de Claude
Bernard!5!,
Nous terminerons ce chapitre en indiquant, d’aprés les
Essais et le Journal de Voyage, les rapports personnels
de Montaigne avec des médecins.
« Au demeurant, j’honore les medecins, non pas, suyvant
le precepte, pour la necessité [93], ... mais pour l’amour d’eux
mesmes, en ayant veu beaucoup d’honnestes hommes et
dignes d’estre aimez. Ce n’est pas & eux que j’en veux,
c’est & leur art, et ne leur donne pas grand blasme de
faire leur profit de nostre sotise, car la plus part du
monde faict ainsi »!82,
Le médecin avec qui Montaigne eut le plus long et le
plus intime commerce est Raymond de Sebonde [94].
Le fait que ce dernier fut praticien confirme les rapports
étroits qui, nous l’avons vu, unissaient au XIV¢® siécle la
médecine et la philosophie. Venu longtemps aprés Raymond
Lulle — qui avait composé son « Ars Magna» en 1275,
et qui mourut en 1315 —, il fut pourtant son disciple.
Né a Barcelone vers la fin du XIV® siécle, il s’installa a
Toulouse, — ot il enseigna la théologie et la médecine
dont il était docteur —, et ot il mourut en 1482. Son
ceuvre principale — « Theologia naturalis seu liber
creaturarum » — «basty d’un Espaignol barragoiné en
130. Emile Facurt, Seiziéme 131. René Grousset, L’ Homme
Siécle, p. 410. et son Histoire, p. 25.
1325, Ly Sie Ds 2D Se
SON ANTIPATHIE POUR LA MEDECINE 109
terminaisons Latines »!33, et dont il donna lui-méme un
abrégé (« De Natura hominis dialogus ») est un essai de
philosophie rationnelle, ou il s’est proposé de prouver la
vérité de la foi catholique, non par |’Ecriture Sainte ou
par les Docteurs de l’Eglise, mais par le moyen des créatures
coe la nature de l’homme. La doctrine en est vaste et
solide.
L’influence de Raymond Lulle s’y fait assez sentir
pour qu’on ait pu considérer ce traité comme une ampli-
fication du « Lhibre dels articles de la Fe » de ce dernier.
L’originalité de Raymond de Sebonde consiste, peut-étre,
en ce que, & |’influence de Lulle, il a combiné constamment
celle de Saint Thomas d’Aquin. Le prologue parut hété-
rodoxe et fut mis & l’index par Clément XIII. Montaigne
nous raconte!34 comment son pére & qui Pierre Bunel [95]
avait fait présent de ce livre, lui « commanda de le luy
mettre en Francois ». Cette traduction [96] parut en 1569
& Paris, chez Gourbin, Sonnius, Chaudiere, et sans que
le nom de Montaigne y figurat. Une deuxiéme édition
signée en titre, parut en 1581 4 Paris, chez Gilles Gourbin.
On, ne saurait exagérer le profit que Montaigne a tiré de
sa longue familiarité avec Raymond de Sebonde. I lui
doit presque toute sa philosophie et une bonne partie de
son naturalisme.
Il nous apprend qu’il était en relation avec Jacques
Dubois (Sylvius), le célébre lecteur de médecine au Col-
lége Royal aprés la mort de Vidius!%5, dont les ouvrages
sont aussi remarquables par la diversité que par leur
valeur scientifique (il a méme écrit des poémes sur des
sujets historiques et une grammaire francaise qui fut
longtemps classique); avec Jacques Peletier qui, écrit-il,
«me disoit chez moy qu’il avoit trouvé deux lignes
s’acheminans l’une vers l’autre pour se joindre, quil
verifioit toutefois ne pouvoir jamais, jusques 4 l’infinité,
arriver & se toucher »!36 [97]; avec Félix Platter, dont il
a été parlé plus haut, et avec «force gens de sgavoir »137
rencontrés aussi 4 Bale, «come Grineus » [98] — auteur
d’un éloge de la médecine, « Encomion medicinae » —.
By 1D, 1, a 75 als, 136. E, II, 12, p. 354.
134. Ibid., p. 153. LSUem Ves DseLOO smLOL.
leisy, 13h IN, Py jos Ble
110 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
A Pise, ou il séjourne du 8 au 27 juillet 1581, il eut
plusieurs fois la visite de Jéréme Borro [99], médecin,
docteur de la Sapience [100], et il alla le voir. Le 14, ce
dernier lui fit présent de son livre « Du flux et du reflux
de la mer », écrit en langue vulgaire, et il lui fit « voir un
autre livre de sa facon écrit en latin sur les maladies du
corps »138, Le 25 juillet, il se rendit chez «le fameux
Cornacchino »[101], médecin et lecteur a Pise: «Cet homme
vit & sa maniére qui est bien opposée aux regles de son, art.
Il dort aussi-t6t qu’il a diné, boit cent fois le jour, ete.
Il ne fait pas grand cas des bains qui sont dans le voisinage
de Pise, mais bien de ceux de Bagnacqua, qui sont a la
distance de seize milles. Ces bains sont, & son avis,
merveilleux pour les maladies du foie, (et il m’en raconta
bien des prodiges), ainsi que pour la pierre et pour la
colique ; mais avant d’en user, il conseille de boire des
eaux della Villa »139,
Enfin, apres avoir parlé si durement contre la médecine
et les médecins, Montaigne nous apprend quwil a joué
lui-méme le réle de « consultant » dans un cas de diagnostic
difficile : « Ce méme jour (mercredi 31 mai 1581) quelques
Médecins ayant & faire une consultation importante pour
un jeune Seigneur, M. Paul de Cesis, (neveu du Cardinal
de ce nom) qui étoit & ces bains,ils vinrent me prier, de sa
part, de vouloir bien entendre leurs avis et leur délibé-
ration, parce qu’il étoit résolu de s’en tenir entiérement
& ma décision »!40, I] ne nous fait, d’ailleurs pas connattre
si ses « avis » furent plus utiles au patient que ceux de ses
«confréres » Il nous dit qu’il riait en lui-méme de la
démarche ; mais, en réalité, il fut certainement trés flatté,
en méme temps que convaincu de l’excellence de ses con-
naissances médicales empiriques, car il ajoute aussitdét:
«Il m’est arrivé plus d’une fois pareille chose ici et a
Rome »!4!, Un esprit malicieux pourrait, par 14, rappeler
a Montaigne que l’ironie a parfois deux versants.
138. J.V., p. 362. 140. Lbid., p. 322.
139. J.V., p. 364. 141. Ibid., p. 322.
Pb CORPSSHUMAIN
DES ANORMAUX ET DES MONSTRES
INFLUENCE DU CORPS SUR L’AME
Mi ONTAIGNE parle peu du corps humain considéré
au point de vue anatomique et physiologique.
Il rapporte avoir examiné a Bale chez Félix Platter
«et en lescole publique des anatomies entieres d’homes
mors qui se tiennent »!. A ce sujet, s’il reconnait l’utilité
de la dissection sur les cadavres, il proteste contre les
expériences ot: les condamnés étaient « déchirez tous vifs
par les medecins, pour y voir au naturel nos parties inte-
rieures et en establir plus de certitude en leur art »?.
A ces procédés qui portaient seulement sur les recherches
anatomiques, se joignaient celles destinées & juger du
degré d’efficacité de certains remédes, comme le célébre
essai du bézoard [102], ce prétendu alexipharmaque qui
était une concrétion calculeuse formée dans l’estomac,
les intestins et les voies urinaires des quadrupedes:
«Il arriva que, passant un jour & Clermont-Ferrand,
Charles [IX rencontra un seigneur arrivé d’Espagne, qui
lui présenta un bézoard « qu'il affirmoit estre bon, contre
les venins et l’estimoit grandement». Paré qui était
présent eut la clairvoyance, bien que simple chirurgien,
d’en, nier l’efficacité. Dans ce doute, le roi, résolu a
trancher la difficulté se fit amener un pauyre diable,
cuisinier condamné & la potence pour le vol de deux plats
d’argent, et lui offrit sa grace s’il voulait se préter a
V’expérience. Le malheureux accepta tout ce qu’on voulut
Ue Doe jos JOO: 2. H, IL, 23, p. 119-120.
112 MONTAIGNE ET LA MEDECINB
et avala un poison trés actif, puis le bézoard. Presque
aussitét il se prit & vomir... «a aller 4 la selle avec grandes
espreintes, disant qu’il avoit le feu au corps, demandant de
Veau & boire ». ...En dépit des efforts du chirurgien pour
le soulager par l’absorption d’huile il expira aprés de
cruelles souffrances». Ambroise Paré décrit ainsi la torture
de Vinfortuné: «Trouvay le pauvre cuisinier & quatre
pieds, cheminant comme une beste, la langue hors de la
bouche, les yeux et toute la face flamboyante, desirant
tousjours vomir avec grandes sueurs froides, et jettait le
sang par les oreilles, nez, bouche... ». On regarde baver
Vhomme qui meurt : on conclut qu’il faut jeter au feu le
« bezahar », et tout est dit.
Depuis, et tout récemment, nous avons vu un régime
instituer, au nom d’une idéologie criminelle, tout un
systéme d’expérimentations sur des étres d’une race qu’on
voulait exterminer et sur des prisonniers protégés par une
convention internationale. Montaigne n’aurait pas manqué
de joindre sa voix au concert d’indignation, émanant de
tous les horizons.
La génération, dit-il, est la principale des activités
humaines. Aussi la transmission des tempéraments et des
prédispositions morbides qui y sont attachées est-elle
pour lui un sujet de méditations : «On void escouler des
peres aux enfans, non seulement les marques du corps,
mais encores une ressemblance d’humeurs, de complexions
et inclinations de l’ame, que 1a dessus se fonde la justice
divine, punissant aux enfans la faute des peres »‘.
Engendré, nous dit-il, durant le cours du meilleur
«estat » de son pére, il avait vingt-cinq ans et plus lorsque
ce dernier qui, auparavant «n’avoit eu aucune menasse
ou ressentiment aux reins, aux costez, ny ailleurs; et
avoit vescu jusques lors en une heureuse santé et bien peu
subjette & maladies », éprouva dans sa soixante-septiéme
année les atteintes de la gravelle. Il «dura encores sept
ans en ce mal, trainant une fin de vie bien douloureuse...
et mourut merveilleusement affligé d’une grosse pierre
quwil avoit en la vessie »5,
3. A. CHRISTIAN, Etudes sur AE csp Olina les
le Paris d’autrefois, les Médecins, 5. H, 11,37, p. 284.
UV Université, p. 40.
INFLUENCE DU CORPS SUR L’AME 113
Arrivé & Page de quarante-cing ans, Montaigne fut
atteint de la méme maladie; et il s’interroge sur cette
hérédité : «Ou se couvoit tant de temps la propension a
ce defaut ? Et, lors qu'il estoit si loing du mal, cette
legere piece de sa substance dequoy il me bastit, comment
en portoit elle pour sa part une si grande impression ?
Et comment encore si couverte, que, quarante cing ans
apres, j’aye commencé & m’en ressentir, seul jusques A
cette heure entre tant de freres et de sceurs, et tous d’une
mere ? Qui m/’esclaircira de ce progrez, je le croiray
dautant d’autres miracles qu’il voudra; pourveu que,
comme ils font, il ne me donne pas en payement une
doctrine beaucoup plus difficile et fantastique que n’est
la chose mesme »®,
Sur cette action directe et cachée, il se demande encore :
« Quel monstre est-ce, que cette goute de semence dequoy
nous sommes produits porte en soy les impressions, non
de Ja forme corporelle seulement, mais des pensemens et
des inclinations de nos peres ? Cette goute d’eau, oti loge
elle ce nombre infiny de formes ? Et comme portent elles
ces ressemblances, d’un progrez si temeraire et si desreglé
que l’arriere fils respondra [103] 4 son bisayeul, le neveu &
Voncle ? »7. Et il cite des exemples tirés de Pline, de
Plutarque, d’Aristote. A Rome, dans la famille de Lépidus,
trois, «non de suitte, mais par intervalles », naquirent
avec un ceil couvert de cartilage [104]. A Thebes, une race
portait, dés le ventre de la mére, la forme d’un fer de
lance, et, quine le portait pas, était tenu illégitime. Dans
une certaine nation ot les femmes étaient communes
on assignait les enfants & leur pére par la ressemblance8.
Montaigne ne peut s’empécher de songer & ce phéno-
méne ; son attention s’arréte sur tout ce qui en approche,
et qui pourrait lui en faire connaitre la cause et permettre
de tirer un résultat pratique. L’imagination, dit-il, agit,
de son cété, au cours de la grossesse : « Nous voyons par
experience les femmes envoyer aux corps des enfans
qu’elles portent au ventre des marques de leurs fan-
tasies [105], tesmoing celle qui engendra le more [106].
Et il fut presenté & Charles, Roy de Boheme et Empereur,
une fille d’auprés de Pise, toute velue et herissée, que sa
6. Ibid., p. 234-235. 8. H, II, 37, p. 234.
7. Ibid., p. 233-234.
114 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
mere disoit avoir esté ainsi conceué, & cause d’une image
de Sainct Jean Baptiste pendue en son lit »9.
Nous avons toujours trouvé chez Montaigne le large
sens de ’humain ; et voici qu’il nous choque par l’abus
du privilége d’insensibilité: il avoue, en effet, quwil
approuve «celuy qui ayme moins son enfant d’autant
qu’il est ou teigneux ou bossu, et non seulement quand il
est malicieux, mais aussi quand il est malheureux et mal
nay... pourveu qu’il se porte en ce refroidissement avec
moderation et exacte justice. En moy, la proximité
n’allege pas les deffaults, elle les aggrave plustost »!°,
Et il rappelle que Platon [107] n’était pas d’avis de
prolonger les déficients et «de faire durer la vie en un
corps gasté et imbecille », inutile & son pays et a sa
profession, incapable de procréer des enfants sains et
robustes!!,
Il lui a été donné de voir des hommes « monstrueux ».
Bien qu’il « laisse aux medecins d’en discourir », il nous les
présente et nous fait part de ses réflexions 4 leur sujet.
L’un, avec un double corps et des membres divers se
rapportant 4 une seule téte, et que deux hommes et une
nourrice conduisaient «pour tirer quelque sou de le
montrer & cause de son estrangeté »!2. L’autre, un patre du
Médoc, d’environ trente ans « qui n’a aucune montre des
parties genitales, et a trois trous par ot il rend son eau
incessamment »!3, Nous disons contre nature, conclut-il,
ce qui advient contre la coutume; mais ceux que nous
appelons monstres ne le sont pas pour Dieu qui voit dans
VPimmensité de son ouvrage |’infinité des formes qu’il y a
comprises ; «et est & croire que cette figure qui nous
estonne, se rapporte et tient & quelque autre figure de
mesme genre inconnu & l’homme »!4. De sa toute sagesse
divine il ne part «rien que de bon et commun et reglé;
mais nous n’en voyons pas l’assortiment et la relation »15,
Dés lors, ne sommes-nous pas conduits & tirer la conclusion
qui s’impose : qu’il est du devoir de l’humanité d’entourer
de soins de tels étres ?
9. EB, I, 21, p. 148-144. 18. EB, 1%) 30) p. 161.
10> Hi, TET, 9.\ p.280: 14. Ibid., p. 161.
11. BE, ILI, 13, p. 215. 15. Ibid., p. 161.
12. E, II, 30, p. 160-161.
INFLUENCE DU CORPS SUR L’AME 115
Parmi les singularités dont il est friand, Montaigne nous
signale «une histoire memorable» qu’il apprit a Vitry-le-
Francois ot il vint coucber le samedi 10 septembre 1580,
et d’ot il partit le 11 aprés déjediner : celle d’un homme
encore vivant, nommé Germain, de basse condition, « qui
a esté fille jusques en l’aage de vingt deux ans, ...et
remarquée d’autant qu’elle avoit un peu plus de poil
autour du menton que les autres filles, et l’appeloit-on
Marie la barbue. Un jour faisant un effort & un sault, ses
utils virils se produisirent... I] ne s’est pas marié pourtant ;
il a une grand’barbe fort espoisse. Nous ne le sceumes voir,
parce qu’il estoit au vilage. Il y a encore en cette ville une
chanson ordinaire en la bouche des filles, ou elles s’entr’
advertissent de ne faire plus de grandes enjambées, de
peur de devenir masles, comme Marie Germain. Ils disent
qu’Ambroise Paré a mis ce conte dans son livre de
Chirurgie [108],. qui est tres certin, et ainsi tesmoingné &
M. de Montaigne par les plus apparens officiers de la
ville »16,
Nous retrouvons cette «histoire» dans les Essais!7;
et, comme limagination «gasconne» de Montaigne a
travaillé, il relate, de bonne fois, certes: « Passant a
Victry le Francoys, je peuz voir un homme... lequel tous
les habitans de 14 ont cogneu et veu fille... Faisant, dict-il,
quelque effort en sautant...». Ce «dict-il» ne fait il pas
croire & un entretien entre Montaigne et Marie Germain ?
Pour lui, un enfant qu’on aurait nourri en pleine solitude
trouverait un langage particulier dont on ne peut d’ailleurs
pas préjuger. Si l’on objecte que les sourds naturels ne
parlent point il répond: «ce n’est pas seulement pour
n’avoir peu recevoir l’instruction de la parolle par les
oreilles, mais plustost pour ce que le sens de l’ouye, duquel
ils sont privez, se rapporte 4 celuy du parler et se tiennent
ensemble d’une cousture naturelle: en facon que ce que
nous parlons, il faut que nous le parlons premierement
& nous et que nous le facions sonner au dedans 4 nos
oreilles, avant que de l’envoyer aux estrangeres »!8.
Montaigne revient souvent sur la question, si discutée
au cours des Ages, des relations de l’4me et du corps
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2
116 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
— ces «deux maitresses pieces » — ; et il s’emploie & y
jeter quelque lumiére. Ou loge l’Ame ? « Ce que Platon [109]
a mis la raison au cerveau, lire au coeur et la cupidité
au foye, il est vraysembable que .ca esté plustost une
interpretation des mouvemens de l’ame, qu’une division
et separation qu’il en ayt voulu faire, comme d’un corps
en plusieurs membres »!9, Pour Montaigne, ¢’est toujours
une 4me «qui, par sa faculté, ratiocine, se souvient,
comprend, juge, desire et exerce toutes ses autres operations
par divers instrumens du corps... et qu’elle loge au cer-
veau : ce qui apert de ce que les blessures et accidens qui
touchent cette partie, offencent incontinent les facultez
de l’ame ; de 18, il n’est pas inconvenient qu’elle s’escoule
par le reste du corps... comme le soleil espand du ciel
en hors sa lumiére et ses puissances, et en remplit le
monde »2°, D’ou, « lestroite cousture de esprit et du corps
s’entre-communiquants leurs fortunes »?!,
Le corps s’altére; il est sujet & tant de continuelles
mutations, et «estofé de tant de sortes de ressorts » que
si ’on en croit les médecins, «il est malaysé qu’il n’y en
ait tousjours quelqu’un qui tire de travers»; et toute
altération réagit sur lame. Notre appréhension, notre
jugement et les facultés de notre ame, en effet, souffrent
selon les mouvements et selon les altérations incessantes
du corps: «N’avons nous pas lesprit plus esveillé, la
memoire plus prompte, le discours plus vif en santé qu’en
maladie ?... Ce ne sont pas seulement les fievres, les
breuvages et les grands accidens qui renversent nostre
jugement ; ...i] ne faut pas douter, encores que nous ne le
sentions pas, que, si la fievre continue peut atterrer notre
ame, que la tierce n’y apporte quelque alteration selon sa
mesure et proportion. Si l’apoplexie assoupit et esteint
tout & fait la veué de nostre intelligence, il ne faut pas
doubter que le morfondement ne l’esblouisse »22. La seule
morsure d’un chien malade «estonne et renverse» les
facultés : la salive d’un « chetif mastin » versée sur la main
de Socrate secouait toute sa sagesse et « toutes ses grandes
et si reglées imaginations »?3 et les anéantissait de maniere
qu’il ne restat aucune trace de sa connaissance premiére.
19. Ibid., p. 315-316. 22. H, II, 12, p. 343-344,
20. EH, II, 12, p. 316. 23. Ibid., p. 321.
21d, Ly 21, pr t43:
INFLUENCE DU CORPS SUR L’AME 117
Dans ce siécle, o& non seulement la masse du peuple,
les ignorants, mais aussi les savants les plus qualifiés,
ajoutérent foi a la sorcellerie, Montaigne, comme on devait
s’y attendre, ne manque de l’évoquer avec ses adeptes
qu’on «dit avoir des yeux offensifs et nuisans »?4,
De grands savants, comme Félix Platter, Jean Fernel,
Ambroise Paré, ont sacrifié & la superstition de leurs
contemporains. «Il y a, dit ce dernier*5, des sorciers,
enchanteurs, empoisonneurs vénéfiques, méchants, rusés
trompeurs, lesquels font sort par la paction [110] qu’ils
ont faite avec les Démons, qui leur sont esclaves et
vassaux. Et nul ne peut estre sorcier que premi¢rement
il n’ait renoncé Dieu, son créateur et sauveur et pris
volontairement l’alliance et amitié du Diable, pour le
reconnoistre et avouer [111] au lieu du Dieu vivant, et se
soit donné a lui». Et « ceux qui sont possédés du démon,
arlent la langue tirée hors la bouche ; ils parlent diverses
angues inconnues, font trembler la terre, tonner, esclairer,
venter, déracinant et arrachant les arbres: font marcher
une montagne d’un lieu 4 un auttre, soulevant en lair
un chasteau et le remettant en sa place ».
La sorcellerie s’était accrue au sein de la misére publique
qui accompagnait les guerres civiles ; aussi, la question
assionnait-elle les esprits : Jean Bodin, dans sa Démono-
ie des sorciers (1580) réclamait des chatiments pour les
non convaincus, les taxant d’impiété, comparant leur
erreur 4 l’athéisme [112].
Tandis qu’on envoyait sorciers et sorciéres au bicher,
et que personne n’osait s’élever contre cette justice
sommaire, Montaigne, ennemi de toute dureté, fait
entendre la voix de la justice et de la raison. Naturellement,
sa prise de position se traduit en termes mesurés : il ne
s’indigne pas, il ne s’échauffe pas, il n’impose pas son
opinion; il se contente, comme 4 l’accoutumée, d’émettre
des doutes ; mais i] exprime, avec le fond de son tempéra-
ment, sa haine du fanatisme, son horreur de la cruauté,
son amour de la modération : « Les sorcieres de mon voi-
sinage courent hazard de leur vie, sur l’advis de chaque
nouvel autheur quivient donner corps 4 leurs songes. Pour
peel IDE We PALS Fen ale By Pht Ab, DOO, IN PAs a
DELARUELLE et SENDRAIL, Jextes
Choisis d’ Ambroise Paré, p. 166.
118 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
accommoder les exemples que la divine parolle nous offre
de telles choses, trés certains et irrefragables exemples,
et les attacher & nos evenemens modernes, puisque nous
n’en voyons ny les causes, ny les moyens, il y faut autre
engin que le nostre... Pour Dieu mercy, ma creance ne se
manie pas & coups de poing »26, Aussi est-il de l’avis de
saint Augustin [113], «qu’il vaut mieux pancher vers
le doute que vers l’asseurance és choses de difficile preuve
et dangereuse creance »27. Et, comme un prince souverain,
pour rabattre son incrédulité, lui montrait dix ou douze
prisonniers de cette nature, et, entre autres, une vieille
«vrayment bien sorciere en laideur et deformité, trés-
fameuse de longue main en cette profession », il vit «et
preuves et libres confessions et je ne scay quelle marque
insensible [114] sur cette miserable vieille » ; et aprés s’étre
enquis et avoir parlé tout son soal en y apportant sa plus
saine attention, lui qui n’est pas homme 4 se laisser
«guiere garroter le jugement par preoccupation » [115],
il conclut «en fin et en conscience, je leur eusse plustost
ordonné de |’ellebore que de la cicue... [116]. Aprés tout,
c’est mettre ses conjectures 4 bien haut pris que d’en faire
cuire un homme tout vif »28 [117].
26. E, III, 11, p. 130-181. 28. Ibid., p. 132-133.
27. Ibid., p. 132.
LA VIE - LA VIEILLESSE
LA MALADIE - LA MORT
ES hommes tiennent 4 la vie: rendez-les manchot,
goutteux, cul-de-jatte, dit Montaigne ; arrachez-leur
les dents branlantes, pourvu que la vie leur reste, tout va
bien, tant ils sont «acoquinez 4 leur estre miserable,
qu’il n’est si rude condition qu’ils n’acceptent pour s’y
conserver »!, Ainsi, Tamerlan [118], sous le couvert d’hu-
manité faisait périr les lépreux, afin, déclarait-il, de les
délivrer de leur vie si pénible ; mais « il n’y avoit nul d’eux
qui n’eut mieux aymé estre trois fois ladre [119] que de
n’estre pas »2, De méme, comme Antisthéne le Stoi-
cien [120], fort malade. s’écriait : «Qui me delivrera de
ces maux ?», Diogenes, qui l’estoit venu voir, luy pre-
sentant un cousteau : « Cestuy-cy, si tu veux bientost. —
Je ne dis pas de la vie, repliqua il, je dis des maux »?.
Pourtant, dans tous les pays et de tous temps, la mort
a été, pour certaines gens, la «recepte 4 tous maux »3,
Et Montaigne nous cite — pris dans ses auteurs habituels —
quelques modes singuliers de suicide. I] rapporte méme,
d’aprés Pline [121], que dans une nation « hyperborée »
les vies, 4 cause de la douce température de l’air, ne se
finissent communément que par la propre volonté des
habitants ; et « qu’estans las et sous de vivre, ils ont en
coustume, au bout d’un long aage, aprés avoir fait bonne
chere, se precipiter en la mer du haut d’un certain rocher
destiné 4 ce service »4.
Dans cette question du suicide qu’on ne doit pas agiter
si l’on ne veut pas prendre une position nette, on a reproché
a Montaigne d’avoir craint de donner son opinion. Certes, il
1. E, II, 37, p. 228. 3. H, II, 3, p. 31.
2. Ibid., p. 229. 4, H, II, 3, p. 48.
120 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
ne dissimule ni n’affaiblit aucune des raisons qui tendent
a favoriser la fuite de la vie ;mais, aprés avoir été rap-
porteur dans ce qui était un procés pour les anciens, il
conclut sans équivoque. Certains philosophes, dit-il,
admettent le suicide, sans toutefois s’entendre sur les
motifs. « Pline [122] dit qu’il n’y a que trois sortes de
maladie pour lesquelles eviter on aye droit de se tuer:
la plus aspre de toutes, c’est la pierre & la vessie quand
l’urine en est retenué ; Seneque [123], celles seulement qui
esbranlent pour long temps les offices de lame »5,
Il était méme des contrées et des époques ot le suicide
était réglementé. Ainsi, «en nostre Marseille, il se gardoit,
au temps passé, du venin preparé 4 tout de la cigue, aux
despens publics, pour ceux qui voudroyent haster leurs
jours, ayant premierement approuvé aux six cens, qui
estoit leur senat, les raisons de leur entreprise ; et n’estoit
loisible autrement que par congé du magistrat et par
occasions legitimes de mettre la main sur soy »®. Montaigne,
d’ailleurs, ne nous dit pas si, dans ces jugements qui
conduisaient 4 la mort, il fallait l’unanimité des voix ou
la majorité d’une seule. La méme coutume existait a
Vile de Cea; mais alors c’était le peuple entier qui
décidait.
Platon admet le suicide; mais, dans ses Lois [124], il
«ordonne sepulture ignominieuse & celuy qui a privé son
plus proche et plus amy, scavoir est soy mesme, de la vie
et du cours des destinées, non contraint par jugement
publique, ny par quelque triste et inevitable accident de
la fortune, ny par une honte insupportable, mais par
lascheté et foiblesse d’une ame craintive »7.
Montaigne, lui, juge que c’est «grande simplesse »
d’anticiper les incommodités humaines: « L’opinion qui
desdaigne nostre vie, elle est ridicule. Car en fin c’est
nostre estre, c’est nostre tout »8. I] y a plus de constance
& user la chaine qui nous tient qu’a la rompre®. Tous les
inconvénients ne valent pas qu’on veuille mourir pour
les éviter, car on est toujours en droit d’espérer des condi-
tions meilleures : «y ayant tant de soudains
cs
changemens
aux choses humaines, 1] est malaisé & juger & quel point
ye doy WU Gash Sich 8. Ibid., -p. 35.
6. Ibid., p. 47. QLbtd sap. oS.
1. Ibid., p. 35.
LA VIE, LA VIEILLESSE, LA MALADIE, LA MORT 121
nous sommes justement au bout de nostre esperance.
Toutes choses, dit un mot ancien [125, sont esperables a
un homme pendant qwil vit»!® Lui-méme a vu cent
liévres se sauver sous les dents des lévriers!!.
C’est que Dieu, en toute situation, est le maitre de
Vimpossible. Le christianisme a changé la vision du monde
en annoncant & homme qu’il n’était pas né pour vivre
(au sens ot l’on prenait jadis ce mot), mais pour s’élever
a un autre ordre. Nous ayant ainsi montré la valeur et le
sens de la vie, il nous enseigne 4 affronter la tentation du
désespoir et nous arme pour le surmonter. La vie est une
largesse de Dieu et vaut qu’on s’y attache!? ; aussi devons-
nous accepter de bon coeur et avec reconnaissance ce que la
nature a fait pour nous: «on fait tort a ce grand et tout
puissant donneur de refuser son don, lannuller et
desfigurer »!3. D’autre part, notre mort est une des piéces
de la vie du monde; seul, Dieu qui a bati l’immense
édifice est en droit d’y toucher: « Tout bon, il a faict
tout bon »!4. Nous n’avions aucun droit 4 la vie; Dieu
s’est réservé le choix du moment ot il la reprendra ; nous
sommes comptables du dépot: notre fonction est de le
garder.
Cependant, le jeudi 24 aotit 1581, assailli par une crise
articuliérement douloureuse aux bains della _ Villa,
ontaigne avait un instant songé au suicide. I] a, en effet,
noté dans son Journal: « Le seul remede, la seule regle
et l’unique science, pour éviter tous les maux qui assiegent
Vhomme de toutes parts et & toute heure, quels qu’ils
soient, c’est de se résoudre a les souffrir humainement
ou a les terminer courageusement et promptement »}5,
Mais il a surmonté rapidement cet acces de décourage-
ment.
La vie a un cours déterminé ; la nature suit une voie
une et simple. Ainsi, tout au long de nos jours, la vieillesse
nous gagne peu & peu et se méle partout 4 notre existence:
«L’homme marche entier vers son croist et vers son
décroist »!6, Et le déclin « praeoccupe son heure et s’ingere
au cours de nostre avancement mesme »!7, En comparant
Oe 194, GUIs By ibe BIE 14. Ibid., p. 251.
iil, Tinks 10% kt 15. J. V., p. 382-384.
12a ile Sheps zo. 16. E, III, 2, p. 46.
13. Ibid., p. 251. If, 13}, ANUS UB iy ABI
122 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
ses portraits alors qu’il avait vingt-cing et trente-cinqg
ans & «celuy d’asteure », Montaigne s’écrie : « Combien de
fois ce n’est plus moy ! combien est mon image presente
plus esloingnée de celles 14 que de celle de mon trespas! »!8,
Autour de lui, il reléve le méme affaiblissement pro-
gressif du corps et des facultés, et il insiste sur ce danger
et sur la nécessité de réagir en supportant la vieillesse
avec mesure et sagesse: « Quelles Metamorphoses luy
(a la vieillesse) voy-je faire tous les jours en plusieurs de
mes cognoissans ! C’est une puissante maladie et qui se
coule naturellement et imperceptiblement. Il] y faut
grande provision d’estude et grande precaution pour
eviter les imperfections qu’elle nous charge, ou aumoins
affoiblir leurs progrets »!9.
Tantét c’est le corps qui se rend le premier a la vieillesse,
arfois c’est l’Ame. Montaigne a vu des gens « qui ont eu
fs cervelle affoiblie avant l’estomac et les jambes; et
d’autant que c’est un mal peu sensible & qui le souffre
et d’une obscure montre, d’autant est-il plus dangereux »?9,
Aussi, faut-il faire un bon usage de ses forces: les vieil-
lards conservent leurs dispositions naturelles s’ils conser-
vent jusqu’au bout leur application et leur activité. Ce
n’est pas seulement au corps qu’il faut venir en aide, mais
plus encore a l’esprit et & l’Ame.
Il éprouve sur lui les effets de la vieillesse. Entré dans
sa cinquante-septiéme année, Age « auquel des nations,
non sans occasion, avoient prescript une si juste fin a la
vie qu’elles ne permettoient point qu’on l’excedat »?!, il
sent que la vieillesse gagne pied a pied sur lui. « Je sous-
tien [127] tant que je puis. Mais je ne scay en fin ot elle
me menera moy-mesme »??, Certes, chez les gens qui
emploient bien leur temps, la science et l’expérience
croissent avec la suite des jours, et la sagesse est le propre
de l’Age qui vieillit ;mais «la vivacité, la promptitude, la
fermeté, et autres parties [128] bien plus nostres, plus
importantes et essentielles, se fanissent et s’alanguis-
sent »28,
Pourtant, nous devons accepter la vieillesse, car vieillir
18. Ibid., p. 235. 21. E, III, 13, p. 227.
19. BE, III, 2, p. 46-47. 22, B, Ill, 2, p. 47.
20. E, I, 67, p. 261. 23. E, I, 57, p. 261.
LA VIE, LA VIEILLESSE, LA MALADIE, LA MORT 123
est conforme & la nature, et le temps n’est pas notre ennemi.
Venant de perdre une dent sans douleur, sans effort,
Montaigne dit : « C’estoit le terme naturel de sa durée »?4,
Kt il ne s’attend pas & ce que son entendement soit d’une
telle bétise que «de sentir le saut de cette cheute, desja
si avancée, comme si elle estoit entiere »25,
Sans doute, tout ce qui vient «au revers du cours de
nature »26 peut étre facheux, mais tout ce qui arrive
conformément & lui doit étre compté au nombre des biens :
« Par ainsi, dict Platon [129], la mort que les playes ou
maladies apportent soit violante, mais celle, qui nous
surprend, la vieillesse nous y conduisant, est de toutes la
plus legere et aucunement delicieuse »27, Aussi, n’est-ce
pas folie qu’un vieillard demande 4 Dieu de lui maintenir
la santé « entiere et vigoreuse »?8, c’est-a-dire de lui redon-
ner la jeunesse ? «Sa condition, ne le porte pas »?8,
On voit, par ce qui précéde, que l’état que Montaigne
appelle déja la vieillesse, correspond pour nous a |’Age mir :
e’est que les progrés de la médecine ont fait reculer l’Age
moyen de la vie.
Il se considére, d’ailleurs, comme priviligié puisqu’il
est parvenu & un age ot «d’un train ordinaire »29 les
hommes n/’arrivent pas et qu’il a ainsi franchi les limites
accoutumées, «vraye mesure de nostre vie »29; aussi
n’espére-t-il pas aller bien plus loin.
Dans ce cheminement vers la mort, la santé est le plus
précieux de tous les biens : c’est « la seule chose qui merite
a la verité qu’on y employe, non le temps seulement, la
sueur, la peine, les biens, mais encore la vie 4 sa poursuite;
d’autant que sans elle la vie nous vient 4 estre penible et
injurieuse »°9,
Aussi, devons-nous la recevoir «les bras ouverts, libre,
plaine et entiere »3!, et aiguiser notre appétit « 4 la jouir »3!.
C’est le plus beau et le plus riche présent que la nature
puisse nous faire; et «la Philosophie, voire la Stoique,
ose bien dire que Heraclitus et Pherecides, s’ils eussent
peu eschanger leur sagesse avecques la santé et se delivrer
24, H, III, 13, p. 234. Crees ADK ANU IBY ho Ase
25. Ibid., p. 234. 29. H, I 57, ps 259.
26. Ibid., p. 234. 30. H, II, 37, p. 237.
27. Ibid., p. 234-235, aul, 1D TN, a7 qey, ABU
124 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
par ce marché, l’un de l’hydropisie, l’autre de la maladie
pediculaire qui le pressoit, ils eussent bien faict »%?.
Notre grand devoir est done de cultiver notre santé,
et d’avoir plus de soin de l’augmenter quand elle nous
rit que de la remettre quand elle est « escartée »3, Mais il
ne faut pas tomber dans l’exces contraire, et toujours
nous regarder comme ce gentilhomme qui ne commu-
niquait sa vie que par les opérations de son ventre, et
chez qui on voyait en montre un ordre de « bassins » [180]
de sept ou huit jours : « c’estoit son estude, ses discours;
tout autre propos luy puoit »4.
™ Chez. les primitifs, la maladie est congue comme un
souffle délétére, un esprit malin qu’il faut éloigner ; pour
certains, elle est considérée comme une entité spécifique
et hors la vie; pour d’autres, il y a continuité entre la
santé et la maladie, car il n’existe pas de phénomenes
pathologiques ou anormaux distincts par leur nature des
phénomenes physiologigues normaux. Pour Montaigne,
« le sault n’est pas si lourd du mal estre au non estre, comme
il est d’un estre doux et fleurissant & un estre penible et
douloureux »5,
De méme que la vieillesse et la mort, la maladie est une
loi de notre condition : «nous sommes pour vieillir, pour
affoiblir, pour estre malades, en despit de toute mede-
cine »36, Laissons donc agir la nature qui entend mieux ses
affaires que nous. Les maladies ont leur vie et leurs
bornes, et nous ne devons pas contrarier leur évolution:
«elles ont leur fortune limitée dés leur naissance, et
leurs jours ; qui essaye de les abbreger imperieusement
par force, au travers de leur course, il les allonge et
multiplie, et les harselle au lieu de les appaiser »36 [131].
Et encore : «On doit donner passage aux maladies ; et je
trouve qu’elles arrestent moins chez moy, qui les laisse
faire ; et en ay perdu, de celles qu’on estime plus opiniastres
et tenaces, de leur propre decadence, sans ayde et sans
art, et contre ses reigles »37,
Mais la décharge du mal présent n’est pas guérison s’il
n’y a point amelioration de état général: «la fin du
32. Ibid., p. 222. 36. 8, 1,205 p: 123:
33. E, III, 9, p. 10. 36. I, ITI, 13, p.-214.
34. Ibid., p. 7. 37. Ibid., p. 214.
LA VIE, LA VIEILLESSE, LA MALADIE, LA MORT 125
chirurgien n’est pas de faire mourir la mauvaise chair;
ce n’est que ’acheminement de sa cure. I] regarde au dela,
d’y faire renaistre la naturelle et rendre la partie & son
deu estre »38 [132]. Montaigne améne, ainsi, le chirurgien
& ne point raisonner en « mécanicien »39 ou en « menui-
sier »39 — selon les expressions de Leriche — mais a
songer assez & la vie des tissus, et, tenant positivement
compte des angoisses et des soucis du patient sur son
existence ultérieure, & faire tout pour que ce dernier, dans
le sacrifice imposé, se retrouve dans le meilleur état possible
pour affronter sa vie nouvelle.
Les maladies nous font souffrir; et s’écrier comme
Possidonius tourmenté d’une maladie aigué et doulou-
reuse : « Tu as beau faire, douleur, si ne diray-je pas que
tu sois mal», ce n’est que débatire du mot4, En effet,
ferons-nous accroire & notre peau que les coups d’étri-
viere la chatouillent, et & notre gotit que l’aloés est du
vin de Graves ?4!, Et le pourceau nullement soucieux de la
tempéte, que Pyrrhon donnait en exemple aux passagers
du bateau tremblants de peur, ce pourceau mangeant son
orge dans une paix profonde est bien «sans effroy a la
mort »4!, mais si on le bat, il crie et se tourmente. Tout ce
qui est vivant sous le ciel ne tremble-t-il pas sous la
douleur ? «Les arbres mesmes semblent gemir aux
offences qu’on leur faict »*!.
Toutefois, nous augmentons la douleur par l’imagination.
Montaigne, lui-méme, alors qu’il était en bonne santé,
plaignait les malades beaucoup plus qu’il ne se trouve a
plaindre maintenant que la gravelle l’a atteint, car, dit-il,
«la foree de mon apprehention encherissoit prés de moitié
Pessence et verité de la chose »42. Ne voyons-nous pas les
gens qui, pour guérir, « desirent et commandent qu’on les
incise et cauterise »43, ne pouvoir soutenir la vue des
appréts, des outils et de Vopération du chirurgien, alors
que «la veué ne doit avoir aucune participation a cette
douleur » 744 Au contraire, dans le feu de l’action, nous
sentons moins «dix coups d’espée en Ja chaleur du
combat »45 qu’un coup de bistouri du chirurgien. Si,
88. H, III, 9, p. 25-26. OX, By hy Thy jos (oils
39. Souvenirs de ma Vie mor- “By. 1D6 Ai, Paso, Stats
te, Edit. du Seuil, 1956, p. 114. 44, Ibid., p. 388.
EN ADP th, kel sos 70 45. HE, I, 14, p. 75-76.
41. Ibid., p. 71.
126 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
done, «nous ne troublions pas en noz membres la juris-
diction qui leur appartient en cela, il est & croire que nous
en serions mieux »*6.
I] nous appartient, dés lors, sinon d’anéantir la douleur,
au moins, de l’affaiblir par la patience, « et quand bien le
corps s’en esmouveroit, de maintenir ce neantmoins l’ame
et la raison en bonne trampe »47, D’ailleurs, et cela doit nous
consoler, si la douleur est violente, elle est courte ; si elle
est longue, elle est légére : « Tu ne la sentiras guiere long
temps, si tu la sens trop; elle mette fin 4 soy et & toy:
lun et l’autre revient & un. Si tu ne la portes, elle t’em-
portera »48, Elle s’enorgueillit de nous voir trembler sous
elle ! Roidissons-nous : «elle se rendra de bien, meilleure
composition & qui luy fera teste »49, Simon, «en nous
acculant et tirant arriere, nous appellons & nous et attirons
la ruine qui nous menasse »49,
Mais ne réprimons pas, comme le veulent les « farceurs
et maistres de Rhetorique »5°, les mouvements involon-
taires — soupirs, sanglots, palpitations, palissements —
que provoque la souffrance : « Pourveu que le courage soit
sans effroy, les parolles sans desespoir, qu’elle (la philo-
sophie) se contente! Qu’importe que nous tordons nos
bras, pourveu que nous ne tordons nos_pensées ! »59,
Si le corps se soulage en se plaignant, quwil le fasse; si
Vagitation lui plait, « qu’il se tourneboule et tracasse 4 sa
fantasie ; ...s’il en amuse son tourment, qu’il crie tout &
faict. Ne commandons point 4 cette voix qu’elle aille,
mais permettons le luy »5!.
Cependant, lorsque nous souffrons, ne cédons pas au
désir si répandu de susciter la pitié. Nous faisons valoir
outre mesure les maux que nous éprouvons, afin d’émou-
voir la compassion de nos amis et d’attirer leurs larmes :
«Nous ne nous contentons pas qu’ils se ressentent de nos
maux, si encores ils ne s’en affligent »52. Dépouillons-nous
done par des réflexions «de cette humeur puerile et
inhumaine »3, Et, surtout, ne nous plaignons pas sans
motif, car nous ne serons pas plaint quand nous aurons
raison de l’étre. « C’est pour n’estre jamais plaint que se
46. Ibid., p. 75. 50. BE, II, 37, p. 230.
47. E, I, 14, p. 72. 51. Ibid., p. 231.
48, Ibid., p. 73. 52, E, Ill, 9; p. 66.
49. Ibid., p. 75. 53. Ibid., p. 55.
LA VIE, LA VIEILLESSE, LA MALADIE, LA MORT 17
plaindre tousjours, faisant si souvent le piteux qu’on ne
soit pitoyable & personne. Qui se faict mort vivant est
subject d’estre tenu pour vif mourant »54. De plus, a la
longue, nous durcissons femme et enfants, et nous leur
apprenons la cruauté, de sorte quwils ne sentent ni ne
plaignent plus nos maux: « Les souspirs de ma cholique
n’apportent plus d’esmoy & personne »55,
La maladie et la souffrance familiarisent avec l’idée de
la mort. Qui est assez fou, méme en pleine jeunesse, pour
se croire assuré de vivre jusqu’au soir ? Aussi, & mesure
que Montaigne s’engage dans la maladie, il entre naturelle-
ment «en quelque desdein de la vie »®°; et il trouve qu’il
a «bien plus affaire 4 digerer cette resolution de mourir »56
quand il se porte bien que lorsqu’il est en fiévre. Et, dit-il,
« cela me fait esperer que, plus je m’eslongneray de celle-la,
et approcheray de cette-cy, plus aisément j’entreray
en composition de leur eschange »®.
Ainsi, aux prises avec ce quwil appelle la pire des
maladies, «la plus soudaine, la plus douloureuse, la plus
mortelle et la plus irremediable »5’, et dont il a déja subi
cing ou six acces longs et pénibles, il nous expose comment
la souffrance l’accoutume a la pensée de la mort : « L’effet
mesme de la douleur n’a pas cette aigreur si aspre et si
poignante, qu’un homme rassis en doive entrer en rage et
en desespoir. J’ay aumoins ce profit de la cholique, que ce
que je n’avoy encore peu sur moy, pour me concilier du
tout et m’accointer 4 la mort, elle le parfera ; car d’autant
plus elle me pressera et importunera, d’autant moins me
sera la mort & craindre »58, Il a gagné de ne tenir & la vie
que par la vie seulement, la maladie desnouera encore
cette intelligence 59. Et Dieu veuille qu’enfin, si l’apreté
des maux vient & surmonter ses forces, elle ne le rejette
a lautre extrémité «non moins vitieuse, d’aymer et
desirer & mourir »®9,
La mort, cette «grande affaire du chrétien, du philo-
sophe, de homme», Montaigne a dai longtemps la
craindre. I] nous dépeint, en effet, avec énergie, les
réactions de ceux qu’elle terrasse & limproviste. Pascal,
54, E, III, 9, p. 56. 58. Ibid., p. 229-230.
55. Ibid., p. 59. 59. Ibid., p. 230.
56. BE, I, 20, p. 122. 60. E, II, 37, p. 230.
57. E, II, 37, p. 229.
128 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
méme, n’a pas trouvé de termes plus forts pour dénoncer
la «brutale stupidité 61, le «grossier aveuglement »®,
la «nonchalance bestiale »63 des hommes qui ne pensent
pas & ce terme fatal: «Ils vont, ils viennent, ils trottent,
ils dansent, de mort nulles nouvelles. Tout cela est beau.
Mais aussi quand elle arrive, ou & eux, ou & leurs femmes,
enfans et amis, les surprenant en dessoude et & decouvert,
quels tourmens, quels cris, quelle rage, et quel desespoir
les acable ? »®,
Tout ce qui est conforme 4 la nature doit étre compté
parmi les biens : et qu’y a-t-il de plus conforme & la nature
que la mort pour les vieillards ? Mais alors qu’il était
jeune, riche, brillant, impétueux, la mort lui était déja
présente «parmi les festes et la joye »: «Il n’est rien
dequoy je me soye dés toujours plus entretenu que des
imaginations de la mort: voire en la saison la plus licen-
tieuse de mon aage »®6, « Parmy les dames et les jeux »97,
il se reportait vers tel qu'il avait connu, et qui, récemment,
avait été surpris de sa fin « au partir d’une feste pareille,
et la teste pleine d’oisiveté, d’amour et de bon temps,
comme moy »§7, et il songeait qu’autant lui «en pendoit a
Voreille »®7.
Mais il ne ridait pas plus le front «de ce pensement 1a,
que d’un autre », car chacun doit étre toujours « boté et
prest & partir »°8, Et cette obligation est d’autant plus
nécessaire que la mort a de nombreuses «facons de
surprise »: l'un périt étouffé par la presse, un autre est
assommé par une tortue échappée des serres d’un aigle,
un autre meurt «d’un grein de raisin, ...et Caius Julius,
medecin, gressant les yeux d’un patient, voyla la mort qui
clost les siens ».
Puisque tant d’exemples se présentent ainsi & nous,
comment pourrions-nous nous défaire de la pensée de la
mort ? Ht puis, cette derniére n’est-elle pas une des piéces
de l’univers, une des piéces de la vie du monde ?69. La
condition de notre création, une partie de nous ?7°
En vieillissant, des « pensemens plus plains et solides »7!
61. E, I, 20, p. 112. 67. Lbid., p. 118.
62. Ibid., p. 112. 68. Lbid., po 119.
63. Ibid., p. 116. 69. H, I, 20, p. 125.
64. Lbid., p. 116. 70. Ibid., p. 126.
65. Ibid., p. 117. 71. EH, III, 5, p. 80.
66. Ibid., p. 117-118.
LA VIE, LA VIEILLESSE, LA MALADIE, LA MORT 129
Vont confirmé dans l’idée que la maladie et la mort « sont
subjets graves et qui grevent »7! Et, voyant « plus clair et
plus oultre », le sage ne se tend plus vers la mort, mais il
«entre en confidence » avec elle. A force de la regarder
fixement, il la considére — autant que cela est possible
a la nature humaine — comme une compagne que, certes,
il n’entretient pas continuellement, mais vers laquelle il
dirige fréquemment les yeux en paisible fermeté. Malheu-
reux celui qui dans une longue existence n’a pas appris a
mépriser la mort. Montaigne Vaccepte avec philosophie
comme le terme universel et nécessaire ; et aprés l’avoir
vue «nonchalamment »72 quand il la voyait « universelle-
ment comme fin de la vie »72, il en arrive & la « gourmander
en bloc » si, « par le menu »7, elle le « pille »72. Et puisque
la mort est une grande réalité qui nous ouvre une autre vie,
il estime que son acceptation courageuse doit, aussi en
étre une. Inévitable, but de notre carriére, la mort doit étre
« ’object necessaire de nostre visée »73. Si elle nous effraie,
comment pouvons-nous «aller un pas avant, sans
fiebvre ? »74, « Au nombre de plusieurs offices que comprend
ce general et principal chapitre de scavoir vivre, est cet
article de scavoir mourir; et des plus legers si nostre
crainte ne luy donnoit poids »75.
Mais, si ’on a « continuellement la mort en la bouche »76,
comme lui, ce ne doit pas étre par vain bavardage : « En
tout le reste, il peut y avoir du masque... Mais & ce dernier
rolle de la mort et de nous, il n’y a plus que faindre, il
faut parler Francois, il faut montrer ce qu’il y a de bon
et de net dans le fond du pot »77. Et comme nos actes
engagent notre responsabilité, l’ouvrage continuel de
notre vie est de « bastir la mort »78 en faisant, avant d’en
étre 1a, tous les efforts « pour pouvoir la supporter sans
peine quand le moment sera venu »79: «si nous avons
sceu vivre constamment et tranquillement, nous sgauron
mourir de mesme ».80
Cette mort a des formes « plus aisées » les unes que les
autres et prend diverses qualités selon la fantaisie de
chacun. Entre les naturelles, celle qui vient d’affaiblisse-
72. E, Ill, 4, p. 75. "7. B, I, 19, p. 107.
73. EB, I, 20, p. 112. 78, E, I, 20, p. 126.
74, Ibid, 79. J. V., p. 382.
75. E, II, 12, p. 160-161. 80. E, III, 12, p. 160.
(ho 185 Uy 2ADs fap Alle
130 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
ment et d’appesantissement lui semble « molle et douce »8!,
Entre les violentes, il imagine plus malaisément une ruine
qui l’accable et un coup tranchant d’une épée qu’une
«harquebousade », et il eit préféré boire le breuvage de
Socrate que de se frapper comme Caton. Et, ajoute-t-il,
«quoy que ce soit un, si sent mon imagination difference
comme de la mort & la vie, & me jetter dans une fournaise
ardente ou dans le canal d’une platte riviere. Tant sotte-
ment nostre crainte regarde plus au moyen qu’a l’effect.
Ce n’est qu’un instant; mais il est de tel pois queje donne-
roy volontiers plusieurs jours de ma vie pour le passer &
ma mode »82,
Sil avait a choisir, il voudrait que la mort le trouvat
plantant ses choux, mais monchalant d’elle », ou qu'elle
le surprit plutét & cheval que dans un lit, hors de sa maison
et éloigné des siens: «Il n’y a... pas beaucoup de mal a
mourir loing, et & part »83: on trouve, en payant, «qui
vous tourne la teste et qui vous frote les pieds, qui ne vous
presse qu’autant que vous voulez, vous presentant un
visage indifferent, vous laissant vous entretenir et plaindre
a vostre mode »*.
Les raisons ne lui manquent pas pour justifier cette
préférence lugubre: tout d’abord, «il y a plus de creve-
cceur que de consolation & prendre congé de ses amis »% ;
et, «des offices de l’amitié, celuy-la est le seul desplai-
sant »8 ; puis, c’est une chose horrible que le tableau d’une
mort ou l’agonisant est entouré de larmes, de cris et de
soins insupportables : « le coeur vous serre de pitié d’ouyr les
plaintes des amis, et de despit & Pavanture d’ouyr d’autres
plaintes feintes et masquées »9,
Kt, méme, on rend cette mort encore plus effroyable
par l’appareil dont on Ventoure : « Les cris des meres, des
femmes et des enfans, la visitation, de personnes estonnées
et transies, l’assistance d’un nombre de valets pasles et
éplorés, une chambre sans jour, des cierges allumez, nostre
chevet assiegé de medecins et de prescheurs ; somme, tout
horreur et tout effroy autour de nous. Nous voylad esja
81. EB. III, 9, p. 62. 84. Ibid., p. 55.
82. [bid., p. 62-63. 85. Ibid., p. 54.
83. E, III, 9, p. 59. 86. Ibid., p. 54-55.
LA VIE, LA VIEILLESSE, LA MALADIE, LA MORT 131
ensevelis et enterrez »87, Plus encore: on fait peur aux
gens rien qu’en nommant la mort, «et la pluspart s’en
seignent comme du nom du diable »88,
Pourtant, s’il conclut: « Vivons et rions entre les
nostres, allons mourir et rechigner entre les inconneus »89,
nous avons vu que, se sentant prés de mourir, il fit venir
quelques gentilshommes voisins pour prendre congé
d’eux.
Le jour de notre mort est de maistre jour, le jour juge
de tous les autres». Aussi, Montaigne remet a la mort
«essay du fruict » de ses études. Tous verront alors si
les discours tenus dans la bonne santé partaient seulement
de la bouche, ou s’ils étaient profondément « engravés »
dans le coeur et dans |’Ame.
En, vérité, les témoignages de deux de ses amis confir-
ment l’attitude de Montaigne en face de la mort, attitude
que nous avons indiquée plus haut: « I] voulait, écrit 4
Juste-Lipse le poéte bordelais Pierre de Brach, faire
comme la lampe qui, préte 4 défaillir, éclate et donne jour
d’une plus vive lumieére. Je le crois par épreuve : car étant
ensemble a Paris, il y a quelques années, les médecins
désespérant de sa vie, et lui n’espérant que sa fin, je le vis,
lorsque la mort l’avisagea de plus pres, repousser bien
loin en la méprisant la frayeur qu’elle apporte. Quels
discours pour contenter l’oreille, quels beaux ensecignements
pour assagir |’4me, quelle résolue fermeté de courage pour
assurer les plus peureux déploya cet homme ! »9°
De son cdété, Florimond de Raemond écrit®!: «I
voulait accointer la mort d’un visage ordinaire, s’en
apprivoiser et s’en jouer, philosophant entre les extremités
de la douleur, jusques & la mort, voire en la mort méme ».
On a dit de Montaigne « qu’il n’y a pas de meilleures
lecons laiques que les siennes, ni sur la vie, ni sur la mort »%,
Mais, pour lui, et parce qu’il éprouve la présence de la
volonté divine au cceur de la nature, nature et Dieu sont
Siebel Ospom lols 91. L’Anti-Papesse, 1594, p.
88. Ibid., p. 113. 159.
89. EH, ITI, 9, p. 55. 92. Emile Faauxt, loc. cit.,
90. Cf. Dr. PayEN, Bulletin du p. 421.
Bibliophile, 1882, p. 1292, et
DEZEIMERIS, Guvres de Pierre de
(Brachs Lily pao Ls
132 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
deux mots qui se complétent et se confondent ; dans sa
pensée intime et dans son expérience personnelle, il a le
souci d’une vie future : « I] n’est rien si aisé, si doux et si
favorable que la loy divine ; elle nous appelle & soy, ainsi
fautiers et detestables comme nous sommes ; elle nous tend
les bras et nous regoit en son giron, pour vilains, ords et
bourbeux que nous soyons et que nous ayons a estre a
l’advenir.» Mais il pose une condition : « Mais encore, en
recompense, la faut-il regarder de bon ceuil. Encore faut-il
recevoir ce pardon avec action de graces; et, au moins
pour cet instant que nous nous addressons a elle, avoir
Vame desplaisante de ses fautes et ennemie des passions
qui nous ont poussé & loffencer »9%.
C’est pourquoi il nous dit de songer & ce que nous avons
fait de notre vie mortelle, 4 ce que nous devons en faire,
état ott nous trouvera la mort: au milieu des plaisirs,
«ayons toujours ce refrein de la souvenance de nostre
condition »9%,
Pe
Ainsi, pour Montaigne, la nature a son cours; et s’il
lui arrive de s’égarer, le mieux est de lui permettre de
revenir dans sa voie sans la contraindre, puisque sa grande
loi est l’équilibre. C’est donc 4 elle, attentivement observée,
que Vhomme doit demander les principes élémentaires
dont aucune vie ne s’écarte sans se fausser. La méthode la
plus stare et la plus saine, ’ordonnance la plus solide et la
plus durable, résident, dés lors, dans lapplication de cette
régle : ne pas se roidir contre la nature, mais, & son exemple,
«dévier dans le courant » plutédt que de chercher «& le
remonter », et, ainsi, par une marche ondoyante et souple,
on peut parvenir & se rendre maitre de forces qui ne se
laisseront pas dompter.
93. E, I, 56, p. 256-257, 925K; Uy 205 pelt
DES MALADIES
FORCE DE LIMAGINATION
OUR Montaigne, une imagination forte produit
’événement. Cette action, il i’a, nous dit-il, constatée
par expérience : « La veue des angoisses d’ autruy m’an-
goisse materiellement, ...un tousseur continuel irrite mon
poulmon et mon gosier»!. Des condamnés, d’un seul
coup de leur imagination, ont anticipé la main du bour-
reau?. Une mére qui vivait en face de la maison ot: il
logeait & Lucques eut sa vie « acoursie » par le saisissement
qui la frappa & la vue de son fils perdu depuis dix ou
douze ans%. A Plombieéres, ot: il séjourna du 16 au 27
septembre 1580, il rencontra le seigneur d’Andelot [133]
qui «avoit un endroit de sa barbe tout blane et un costé
de sourcil ; ...ce changement luy estoit venu en, un instant,
un jour estant ches lui plein d’ennui pour la mort d’un
sien frere que le duc d’Albe avoit faict mourir comme
complice des Contes d’Eguemont et de Hornes »[134].
I] tenait sa téte appuyée sur la main en cet endroit, de
sorte que les assistants pensaient que c’était de la farine
ui lui était « de fortune » tombée 1a. « I] a depuis demeuré
en cette fagon »4.
Que de gens, déclare Montaigne, la seule force de l’ima-
gination a rendu malades! Alors qu’un laboureur se
laissant aller & son appétit naturel, mesurant les choses au
seul sentiment présent, «sans science et sans prognos-
tique... n’a du mal que lors qu’il l’a », celui qui se laisse
asservir par l’imagination, anticipe par fantaisie et court
au devant du mal: ainsi, «il a souvent la pierre en l’ame
avant qu’il lait aux reins ».
Tu ateeis pA ls2s 4, Ibid. p. 93.
2. Ibid., p. 133. 5 Baro pees:
3. J. V., p. 285.
134 MONTAIGNE ET LA MEDECINB
Aussi, pour nous mettre en garde contre les effets de
Yimagination, Montaigne narre-t-il plusieurs histoires.
Tout d’abord, une qu’il tient «d’un domestique apoti-
quaire »6 de son pére; — en passant, voila un nouvel
exemple qu’on usait de drogues dans sa famille ot
la haine de la médecine se transmettait avec le sang
— et, de cetie histoire, le témoin lui jura_ l’authen-
ticité. Un marchand de Toulouse sujet 4 la pierre se faisait
ordonner des clystéres. On les préparait selon les régles
et on les apportait; le patient tatait s’ils étaient 4 la
température convenable. « Le voyla couché, renversé, et
toutes les approches faictes, sauf qu’il ne s’y faisoit aucune
injection. L’apotiquaire retiré aprés cette ceremonie,
le patient accommodé, comme s'il avoit veritablement
pris le clystere, il en sentoit pareil effect & ceux qui les
prennent. Et si le medecin n’en trouvoit operation [135]
suffisante, il luy en redonnoit deux ou trois autres, de
mesme forme ». Pour épargner la dépense, car il les payait
comme s’il les avait recus, sa femme essaya & son
insu d’y faire mettre seulement de leau tiéde; mais
Veffet en découvrit la fourbe, et pour avoir trouvé ceux-la
inutiles, « 1] fausit [136] revenir & la premiere facon »’.
Aprés cette histoire «estrange mais veritable», une
autre. Une femme qui croyait avoir avalé une épingle
avec son pain criait comme si elle avait une douleur
insupportable au gosier. « Un habil’ homme » ayant jugé
quwelle avait été simplement piquée au passage par une
croite, la fit vomir et déposa a la dérobée dans ce qu’elle
rejeta « une esplingue tortue. Cette femme, cuidant Vavoir
rendue, se sentit soudain deschargée de sa douleur »8.
Pline rapporte un autre exemple? [187]: «Un qui,
songeant estre aveugle en dormant, s’en trouva l’endemain
sans aucune maladie precedente ». Mais Montaigne ne
considére pas le fait comme probant, et il dit que la force
de Vimagination «peut bien ayder & cela »!0, mais que,
plus vraisemblablement, les mouvements que ressentait
le corps et qui lui « ostoient la veué, furent occasion du
songe »!°, Sur lorigine des cicatrices du roi Dagobert et
6. EH, I, 21, p. 141. 9. Histoire Naturelle, VII, 50.
7. HB, 1, 21, p. 141-142. LOS By 25 palase
8. Ibid., p. 142.
DES MALADIES, FORCE DE L’IMAGINATION 135
de saint Francois, il ne se prononce pas, et il dit simplement
que « les uns (les) attribuent 4 la force de imagination »!!.
Parfois, écrit-il, des gens en parfaite santé contrefont
les malades : et de tous temps les méres ont, avec raison,
tancé leurs enfants quand, par moquerie, ils imitent « les
borgnes, les boiteux et les bicles, et tels autres defauts de
la personne ; car, outre ce que le corps ainsi tendre en
peut recevoir un mauvais ply, ...i1 semble que la fortune
se joué a nous prendre au mot »!2, Nombre de grandes
personnes sont ainsi devenues vraiment malades « ayant
entrepris de s’en feindre ». Coelius, par exemple, pour ne
pas faire la cour & quelques grands de Rome, fit semblant
d’avoir la goutte ; et pour rendre soa excuse plus vraisem-
blable, il « se faisoit oindre les jambes, les avoit envelopées,
et contre-faisoit entierement le port et la contenance d’un
homme gouteux ; en fin la fortune luy fit ce plaisir de l’en
rendre tout .a faict »!3 [138]. C’est que «l’oisiveté, avec
la chaleur des liaisons et des medicamens, avoit bien peu
attirer quelque humeur podagrique » 4 ce goutteux!4.
De méme, d’aprés Appien [139], Geta voulant se dérober
& ceux qui le poursuivaient, non content de se tenir caché
et travesti, « y adjousta encore cette invention de contre-
faire le borgne ». Ayant recouvré un peu de liberté, il
défit l’emplatre qu’il avait longtemps porté sur l’ceil, et
il trouva que sa vue était effectivement perdue. Mais, dit
Montaigne, ne s’agit-il pas d’une action compensaitrice?
«Il est possible que l’action de la veué s’estoit hebetée
pour avoir esté si long temps sans exercice, et que la force
visive s’estoit toute rejetée en l’autre ceil, car nous sentons
evidemment que l’ceil que nous tenons couvert r’envoye
& son, compaignon quelque partie de son effect, en maniere
que celuy qui reste s’en grossit et s’en enfle »!5,
11. E, I, 21, p. 134. 14, Ibid., p. 127.
12. H, II, 25, p. 127. 15. EH, II, 25, p. 127.
13. Ibid., p. 126.
Pie ME DE CIN
SES RAPPORTS AVEC LE PATIENT
L ne peut chaloir, dit Montaigne, de quelle religion
soit mon medecin et mon advocat. Cette consi-
deration, n’a rien de commun avec les offices de l’amitié
quwils me doivent »!. I] exprime ainsi que l’objectif supréme
de la médecine est l’art de la guérison, et que le praticien
s’y doit tout entier. I] nous montre aussi quel est, dans ses
rapports avec le patient, le malentendu le plus douloureux :
quand ce dernier, venant lui demander d’améliorer, par
ses- connaissances, un état déficient, lui, soucieux avant
tout de reculer les bornes de la science, s’occupe plus
d’observations pathologiques générales que du cas parti-
culier qu’il doit traiter [140].
Montaigne signale, ailleurs, l’action d’un physique
agréable sur le malade: se trouvant un jour & Toulouse
chez un vieillard « pulmonique », survint Simon Thomas,
grand médecin de son temps, qui dit au patient qu’un des
moyens de guérir « estoit... de me donner occasion de me
plaire en sa compagnie, et que, fichant ses yeux sur la
frescheur de mon visage et sa pensée sur cette allegresse et
vigueur qui regorgeoit de mon adolescence, et remplissant
tous ses sens de cet estat florissant en quoy j’estoy, son
habitude s’en pourroit amender »?. Aussi, faisant siennes
les recommandations d’Hippocrate et de Rabelais [141],
veut-il que le praticien s’attache 4 donner au patient, &
obtenir de lui, une application «en bon escient, et bien
soupple »°.
Il marque nettement l’importance du premier contact
et de l’interrogatoire qui doit étre adapté 4 l’état d’ame
Ts 1D) 1h sly 106 UE 8. H, 11, 37, p. 242.
2. BH, I, 21, p. 132-133.
188 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
du malade, sans grands mots et sans questions banales,
afin que ce dernier se sente compris en toute vérité:
«Les premiers accueils du medecin envers son patient
doivent estre gracieux, gays et aggreables; et jamais
medecin laid et rechigné n’y fit ceuvre. Au contraire doncq,
il faut ayder d’arrivée et favoriser leur plaincte, et en
tesmoigner quelque approbation et excuse. Par cette
intelligence vous gaignez credit 4 passer outre, et, d’une
facile et insensible inclination, vous vous coulez aus discours
plus fermes et propres 4 leur guerison »4. Et la foi du
patient, «par bonne esperance et asseurance » facilite si
bien le recouvrement de la santé que «le plus ignorant et
grossier medecin» en qui l’on a confiance est «plus
propre... que le plus experimenté inconnu »°.
Mais, se référant 4 l’opinion courante d’aprés laquelle
il est souvent besoin, dans leur intérét méme, de piper les
hommes®, Montaigne, avec Platon [142], reconnait au
médecin, le droit de mentir au patient en toute liberté.
Toutefois, l'emploi de ce «medicament» concédé, il se
hate de lancer ce trait aux praticiens : « puis que nostre
salut despend de la vanité et fauceté de leurs pro-
messes »’,
I] verrait volontiers, aprés Cornelius Agrippa, adopter
la loi, autrefois en vigueur en Egypte, par laquelle le
médecin prenait le malade en charge les trois premiers
jours, «aux perils et fortunes du patient ; mais, les trois
jours passez, c’estoit aux siens propres »8.
Toutefois, il convient d’ajouter que Montaigne, par un
retour de pensée vers |’évidence qui s’impose, apporte son
témoignage a l’esprit de dévouement des praticiens et
signale les dangers auxquels ils s’exposent: en effet,
«s’ils servent & la santé des malades, ils deteriorent la leur
par la contagion, la veué continuelle et practique des
maladies »9.
Il préconise la formation de spécialistes : « Comme nous
avons des prepointiers, des chaussetiers [143], pour nous
vestir, et en sommes d’autant mieux servis que chacun
ne se mesle que de son subject et a sa science plus res-
treinte et plus courte que n’a un tailleur qui embrasse
4. E, III, 4, p. 65-66. 7. E, Il, 37, p. 242.
5. H, II, 37, p. 244. 8. Lbid., p. 243.
6. H, II, 12, p. 263. 9. EK, I, 39, p. 136.
LE MEDECIN, SES RAPPORTS AVEC LE PATIENT 139
tout ; et comme, anous nourrir, les grands, pour plus de
commodité ont des offices distinguez de potagiers et de
rostisseurs, de quoy un cuisinier qui prend la charge uni-
verselle ne peut si exquisement venir 4 bout ; de mesme, &
nous guerir, les Aigyptiens avoient raison de rejetter ce
general mestier de medecin et descoupper cette profession:
& chaque maladie, & chaque partie du corps, son, ouvrier;
ear elle en estoit bien propremant et moins confuséement
traictée de ce qu’on ne regardoit qu’a elle specialement.
Les nostres ne s’advisent pas que qui pourvoid a tout, ne
pourvoid & rien ; que la totale police de ce petit monde leur
est indigestible »!9,
Montaigne n’ignore pas les difficultés auxquelles, pour
établir son diagnostic, se heurte le médecin, et il les met en
lumieére : « I] faut qu’il connoisse la complexion du malade,
sa temperature, ses humeurs, ses inclinations, ses actions,
ses pensements mesmes et ses imaginations ; il faut qu’il se
responde des circonstances externes, de la nature du lieu,
condition de l’air et du temps ; ...qu’il scache en la maladie
les causes, les signes, les affections, les jours critiques »!!,
Et Dieu sait combien il est difficile de s’y reconnaitre
parmi tous ces éléments: car, par exemple, comment
_trouvera-t-on le signe propre de la maladie, « chacune
estant capable d’un infiny nombre de signes ? ...Autrement
d’ou viendroit cette altercation continuelle que nous
voyons entr’eux sur la connoissance du mal ? Comment
excuserions nous cette faute, ot ils tombent si souvent, de
prendre martre pour renard ? »!2
Pour bien comprendre Montaigne, il faut s’abstraire
de notre temps ot la science expérimentale rend, de plus
en plus, Vhomme maitre de son destin biologique —
compte tenu des facteurs individuels comme lhérédité,
l’age, le sexe, la constitution physique — ; et ou le praticien
peut mieux combattre les maladies et diminuer les souf-
frances. A son époque, le médecin n’avait aucune méthode
certaine d’investigation clinique: ni l’auscultation, ni la
percussion, ni la thermométrie. De plus, ses connaissances
anatomiques étaient insuffisantes ; la physiologic n’existait
pas. Il était done naturel de chercher les causes des mala-
dies dans les liquides secrétés par l’organisme, et dans le
10. E, II, 37, p. 250-251. 12. Ibid., p. 249.
1l. Ibid., p. 248.
140 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
pouls. Ces deux sources d’informations avaient aux yeux
des praticiens, et selon l’enseignement professé alors, une
valeur A peu prés égale. Le pouls révélait |’état du coeur,
Vénergie vitale et le fonctionnement des voies respira-
toires; quant 4 l’urine, on la considérait comme un
fidéle témoin de l’état du foie et des organes qui en dépen-
dent. Aussi, l’odorat et le gofit jouaient-ils un grand réle
dans la clinique de cette époque. Dans le Compandio de
Cirurgia (1575) de Francisco Dial!3, on trouve son dia-
gnostic des variétés d’herpés par la gustation: il les
distingue ainsi, en mucilagineux, gypseux, nitreux, cor-
rosif, doux, salé et aigre.
Montaigne, on le voit, met bien en évidence la diffi-
culté que rencontre constamment le médecin pour
saisir dans les chairs vivantes les secrets qui lui permettront
de ramener la santé; il engage, par la, & étre soucieux
du concret, observateur des faits, modeste dans ses affir-
mations, méfiant & l’égard des échafaudages de théories.
Il montre aussi la nécessité du courant de sympathie qui
doit s’établir entre le praticien et le malade. Déja, les
médecins grecs avaient insisté sur la vertu de ce courant qui,
en apportant au patient le sentiment de n’étre pas consi-
déré comme un pur mécanisme physiologique, mais comme
un homme réellement « pris en charge », lui procure, par
la sérénité, des moyens de réaction efficaces [144].
D’autre part, la spécialisation préconisée par Montaigne
nétait pas nouvelle. Le Corpus Hippocraticus donne
Vimpression que la médecine grecque la connaissait sou-
vent, et qu’il existait alors de véritables gynécologues, de
véritables pédidtres. Mais la spécialisation & outrance
prénée dans les Essais « ne saurait conférer & notre art une
rigueur d’ordre mathématique »!4, et elle ferait sombrer
dans le tourbillon des techniques. Sans doute, le monde
vivant est soumis aux mémes lois; mais déja e’était un
sentiment aigu chez les médecins hippocratiques qu’il y a,
a cette vérité, un correctif important dont il est nécessaire
de tenir compte d’une facon absolue, le facteur personnel,
puisque chaque individu a des propriétés particuliéres,
aussi bien dans la maladie que dans la santé. Montaigne
a le mérite de nous amener a réfléchir sur ce sujet, et &
dégager que, «devant la dictature des appareils», la
médecine doit conserver son souci de l’individualité du
malade, son vieux sens de |’observation de l’homme par
VPhomme, et son respect de la personne [145].
13. Cf. M. DusouiER, loc. cit., p. 108.
14. M. Creyx, loc. cit., p. 223.
HYGIENE - MEDECINE PREVENTIVE
A nature, dit Montaigne, accompagne et guide comme
par la main les animaux dans toutes les actions
et commodités de leur vie ; mais, rancon de la liberté qui
nous a été donnée, nous sommes abandonnés au _hasard
et & la fortune, et obligés de « quester par art les choses
x
necessaires & nostre conservation »!.
Pour nous permettre de réaliser «nostre grand et
glorieux chef-d’ceuvre... vivre & propos »?, il nous prodigue
toutes sortes de conseils susceptibles de contribuer &
maintenir et & rendre plus efficaces les ressources du
corps et de l’esprit.
Il estime que nos ames «sont denoiiées & vingt ans ce
qu’elles doivent estre, et quelles promettent tout ce qu’elles
pourront. Jamais ame, qui n’ait donné en cet aage arre
bien evidente de sa force, n’en donna depuis la preuve...
Quant & moy, je tien pour certain que, depuis cet aage,
et mon esprit et mon corps ont plus diminué qu’augmenté,
et plus reculé que avancé »%. D’autre part, il se rendit
compte que son éducation. si soignée par son pére, avait
été en faute sur un point: élevé «d’une facon molle et
libre, et exempte de subjection rigoureuse »4, il était
devenu, par 1a, incapable de sollicitude et de discipline;
et il en déduisait qu’on doit, dés le plus jeune Age, veiller
attentivement sur la formation de l’enfant.
Alors que, de son temps, on tenait les petits enfants
étroitement serrés dans leurs langes — pratique qui,
d’ailleurs, a persisté jusqu’& ces derniéres années et qui
persiste dans certaines campagnes — il s’est élevé contre
«les liaisons et emmaillotemens des enfans »5, et il donne
1H, Lien pa ka. 4, Wi, II, 17, p. 64.
2. E, III, 13, p. 243-244, IS, Dh Ley Ly Toe ERE
8. EH, 1, 57, p. 260-261.
142 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
en exemple les méres lacédémoniennes qui «eslevoient
les leurs en toute liberté de mouvements de membres,
sans les attacher ne plier »® [146].
L’enfant, ayant grandi, on doit, pour sa santé et méme
pour son plaisir, lui apprendre & manger; et manger
gouliment — comme il fait lui-méme — mérite correction :
« Diogenes, rencontrant un enfant qui mangeoit ainsin,
en donna un soufflet & son precepteur »7 [147]. A Rome,
on s’en préoccupait, et il y avait des gens « qui ensei-
gnoyent & mascher comme & marcher, de _ bonne
grace »7 [148].
Il faut donner aux enfants de la vigueur dans leurs
maladies, de la modestie dans leurs jeux, de la tempérance
dans leurs voluptés, de lindifférence dans leur gout,
«soit chair, poisson, vin ou eau »8. Et & ce sujet, Mon-
taigne rend grace & son pére de l’avoir envoyé, dés le
berceau, «nourrir 4 un pauvre village des siens »9 [149],
et de l’y avoir tenu autant qu’il fut en nourrice et bien
au-dela, le dressant «a la plus basse et commune facon de
vivre »9.
Aussi, conseille-t-il aux péres de ne prendre jamais,
et encore moins de donner « aux femmes », la charge de la
nourriture des enfants : « Laissez les former & la fortune
soubs des loix populaires et naturelles, laissez 4 la coustume
de les dresser 4 la frugalité et & l’austerité ; quwils ayent
plustost & descendre de l’aspreté qu’&a monter vers elle »!9,
Un enfant élevé dans le giron de ses parents est, en effet,
moins bien armé pour la vie. L’amour de ces derniers
«les attendrist trop et relasche, voire les plus sages. Ils
ne sont capables ny de chastier ses fautes, ny de le voir
nourry grossierement, comme il faut, et hasardeusement.
Ils ne le sgauroient souffrir revenir suant et poudreux de
son exercice, boire chaud, boire froid, ny le voir sur un
cheval rebours [150], ny contre un rude tireur, le floret
au poing »!!, Kt si ’on veut en faire un homme de bien,
«il ne le faut espargner en cette jeunesse, et faut souvent
choquer les regles de la medecine »!2.
Il demande d’éviter toute violence dans l’éducation
6. Ibid., p. 179. 10. Ibid., p. 231.
7. BE, ILI, 13, p. 240. 11. E, I, 26, p. 18.
8. E, I, 26, p. 40. 12. Ibid., p. 19.
9, E, II, 18, p. 231.
LE MEDECIN, SES RAPPORTS AVEC LE PATIENT 143
d’une dme tendre qu’on dresse pour l’honneur et la liberté :
«Il y a je ne scay quoy de servile en la rigueur et en la
contraincte ; et tiens que ce qui ne se peut faire par la
raison, et par prudence et adresse, ne se faict jamais par
la force »!3,
Les parents doivent, aussi, veiller aux premiéres sen-
sations de l’enfant — le plaisir et la douleur — car c’est
sous cette forme que le vice et la vertu apparaissent
d’abord dans l’Ame!4 [151], et nos plus grands vices
«prennent leur ply de nostre plus tendre enfance, et...
nostre principal gouvernement est entre les mains des
nourrices »15,
C’est avec une grande émotion que Montaigne parle des
relations entre les parents et leurs enfants. II conseille de
réagir contre les idées de son temps, qui entrainaient des
peres & ne montrer qu’un visage sévére 4 des fils quils
chérissaient tendrement, et il recommande de s’ouvrir
aux siens autant que possible : « C’est... injustice et folie
de priver les enfans qui sont en aage de la familiarité des
peres, et vouloir maintenir en leur endroict une morgue
austere et desdaigneuse, esperant par 1a les tenir en
crainte et obeissance. Car c’est une farce trés-inutile qui
rend les peres ennuieux aux enfans et, qui pis est, ridi-
cules »!6, « Voulons nous estre aimez de nos enfans ?...
Accommodons leur vie raisonnablement de ce qui est en
nostre puissance »!7, Et, & ce sujet, — nous l’avons
vu — il nous rapporte la plainte «bien prise et rai-
sonnable »!18 du vieux Maréchal de Montluc & la suite de
la perte de son fils.
Montaigne avait hérité de son pére une particuliére
horreur du mensonge : « Le premier traict de la corruption
des moeurs, c’est le bannissement de la verité »!9; aussi,
«nous ne sommes hommes et ne nous tenons les uns aux
autres que par la parole »2°; et il apuisédans cette haine
« capitalle »2! des recommandations justes et originales.
Les jeux des enfants, souligne-t-il, sont pour eux une
occupation trés sérieuse: on ne doit done pas laisser la
13. H, II, 8, p. 84. 18. Ibid., p. 94.
14. BH, III, 13, p. 246. TY, 135 1S TKS io TOS
15. E, I, 23, p. 151. 20. E, I, 9, p. 44-45.
16. E, II, 8, p. 89. 21. E, II, 17, p. 69.
17. Ibid., p. 84.
144 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
tricherie s’y introduire, car «la laideur de la piperie ne
despend pas de la difference des escus aux _esplingues.
Elle despend de soy... Pourquoy ne tromperoit il aux escus,
puisqu’il trompe aux esplingues ? »?2,
Mais souvent on chatie trés mal & propos, chez les
enfants, de simples erreurs innocentes, et on les tourmente
pour des actions téméraires « qui n’ont ny impression, ny
suitte »23, alors que « la menterie seule, et un peu au-dessous,
Vopiniastreté... semblent estre celles desquelles on devroit
a& toute instance combattre la naissance et le progrez »,
ear «elles croissent quand et eux »%.
De méme, tel amusement toléré par des meres impré-
voyantes, comme voir tordre le cou & un poulet et
«s’esbatre & blesser un chien et un chat »25, sont « vrayes
semences et racines de la cruauté, de la tyrannie, de la
trahyson ; elles se germent 1a, et s’eslevent aprés gaillar-
dement, et profittent & force entre les mains de la cous-
tume »?6,
A la jeunesse, Montaigne prescrit l’activité et la vigi-
lance: car notre vie n’est que mouvement, et rien n’est
nuisible de ce que nous faisons avec allégresse, tandis que
ce que nous recevons désagréablement nous est préju-
diciable.
Pour le vin, il estime « plus decent et plus sain » de n’en,
autoriser l’usage que lorsque les enfants ont atteint seize
ou dix-huit ans27, Et il s’éléve énergiquement contre
Vivrognerie : il ne peut comprendre comment on en arrive
a allonger le plaisir de boire « outre la soif » et a se forger
un appétit artificiel et contre nature?8. « L’yvrongnerie,
entre les autres, me semble un vice grossier et brutal.
L’esprit a plus de part ailleurs; et il y a des vices qui
ont je ne scay quoy de genereux, s’il le faut ainsi dire. II
y en a ow la science se mesle, la diligence, la vaillance, la
prudence, l’adresse et la finesse, cettuy-cy est tout
corporel et terrestre... Les autres vices alterent l’enten-
dement ; cettuy-cy le renverse, et estonne le corps. Le
pire estat de l’homme, c’est quand il pert la connoissance
et gouvernement de soy »?9.
22 SHE 23n pdb labs. 26. Ibid., p. 151.
23) Hi, 19) p.45s 27. BH, IIE, 13; ps 238:
24. Ibid., p. 45. 28. H,. 152, p. 24:
25. E, I, 23, p. 151. 29. Ibid., p. 18.
LE MEDECIN, SES RAPPORTS AVEC LE PATIENT 145
Il y revient?°: l’Ame, dit-il, est «esblouye et troublée
par la force du vin ». Pourtant l’antiquité n’a pas beaucoup
décrié ce vice. Certains stoiciens, méme conseillent «de
se dispenser quelque fois & boire d’autant, et de s’enyvrer
pour relacher ame »3!, Hit il a entendu dire 3? & « Silvius,
excellent medecin de Paris », que, pour éviter que les forces
de l’estomac me s’apparessent », il est bon, une fois par
mois de les éveiller par cet excés, et de les piquer pour
les empécher de s’engourdir. C’est ce qu’on répétait
encore dans nos campagnes avant que l’alcoolisme n’ett
étendu partout ses ravages. Que dirait aujourd’hui
Montaigne, devant les conséquences néfastes de cette
plaie qui avilit un nombre de plus en plus grand d’hommes
— et de femmes —, détruit les familles, augmente délits et
crimes, emplit les asiles d’aliénés, ruine la race et ]’Ktat?
«La force et les nerfs, déclare-t-il, ne s’empruntent
point »33, Aussi,ce n’est pas assez de roidir l’Ame ; il faut,
de plus, roidir les muscles. Dés lors, la culture du corps
est nécessaire: « Moy, qui ne manie que terre & terre,
hay cette inhumaine sapience qui nous veut rendre
desdaigneux et ennemis de la culture du _ corps »™.
Celui-ci étant encore souple, doit donc étre plié «a toutes
facons et coustumes. Ht pourveu qu’on puisse tenir
Vappetit et la volonté soubs boucle [152], qu’on rende
hardiment un jeune homme commode & toutes nations et
compaignies, voire au desreglement et aux excés sl
besoing est »35,
Les jeux et les exercices seront une bonne partie de
Vétude36, Endurcissez le jeune 4 Ja sueur, au froid, au
vent, au soleil et aux hasards qu’il doit mépriser ;«ostez-luy
toute mollesse et delicatesse au vestir et coucher, au
manger et au boire, accoustumez le & tout. Que ce ne soit
pas un beau garcon et dameret, mais un garcon vert et
vigoureux »37, Et faites cela de bonne heure, car «on nous
aprent 4 vivre quand la vie est passée. Cent escoliers ont
pris la verolle avant que d’estre arrivez a leur legon
d’Aristote, de la temperance »38. De plus, comme il existe
une grande différence entre ne pas vouloir et ne pas
30. H, II, 12, p. 321. 35. H, I, 26, p. 38.
3i. Ey LI, 25 pe 20; 36. Ibid., p. 36.
32. Lbid., p. 21. 37. Ibid., p. 36-37.
33. H, I, 26, p. 47. 38. Lbid., p. 33.
34. E, III, 13, p. 241.
10
146 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
savoir faire le mal, Montaigne demande qu’en la débau-
che méme, le jeune homme surpasse ses compagnons en
vigueur et en fermeté, et « qu’il ne laisse 4 faire le mal ny
a faute de force ny de science, mais 4 faute de volonté »39,
Il insiste encore sur sa recommandation de ne pas suivre
fidélement les régles: un jeune homme doit les troubler
«pour esveiller sa vigueur, la garder de moisir et s’apol-
tronir. Et n’est train de vie si sot et si debile que celuy
qui se conduict par ordonnance et discipline. I] se rejettera
souvent aux excez mesme, s’il m’en croit: autrement la
moindre desbauche le ruyne »49°. Et encore: «On se doit
adonner aux meilleures regles, mais non s’y asservir, Si
ce n’est & celles, s’il y en a quelqu’une, ausquelles l’obliga-
tion et servitude soit utile »4!,
Le guide le plus str est, pour lui, la nature ; et, & une
misérable condition comme est la notre «¢’a esté un
trés favorable present de nature que l’accoustumance, qui
endort nostre sentiment & la souffrance de plusieurs
maux »42 ; le plus souvent on se durcit «en s’opiniastrant,
et corrige l’on sa complexion, comme fit Caesar le haut
mal, 4 force de le mespriser et corrompre »43, Et « c’est & la
coustume de donner forme & nostre vie, telle qu’il luy
plaist ; elle peut tout en cela »#4. D’ailleurs, pour régler
notre santé, les médecins ne nous proposent-ils pas
Vexemple «du vivre des bestes et leur facon ; car ce mot
est de tout temps en la bouche du peuple:
Tenez chauts les pieds et la teste;
Au demeurant, vivez en beste »‘,
Aussi devons-nous nous vétir peu, comme nous y invite
la nature qui, par une douceur maternelle, n’a laissé aucune
créature «qu’elle n’ait bien plainement fourny de tous
moyens necessaires a la conservation de son estre »46,
Ainsi, comme les plantes, arbres, animaux et tout ce qui
vit, nous étions naturellement équipés de suffisante
couverture pour nous défendre de l’injure du temps;
«mais, comme ceux qui esteignent par artificielle lumiere
39. Ibid., p. 38. 43. BE, III, 13, p. 208.
40. B, III, 13, p. 206. 44, Ibid., p. 202.
41. Ibid., p. 208-209. 45. B, II, 12, p. 199.
42. H, IL, 9, p. 43. 46. Ibid., p. 177.
LE MEDECIN, SES RAPPORTS AVEC LE PATIENT 147
celle du jour, nous avons esteint nos propres moyens par
les moyens empruntez »47, alors qu’il est sous un ciel a
peu prés semblable au nétre des nations qui n’ont
«aucune connoissance de vestemens »47, Tous les endroits
de notre corps: visage, pieds, mains, jambes, épaules,
téte, qu’il nous plait d’exposer au vent et a l’air selon que
Pusage nous y convie, sont propres a le souffrir; et s7il
est une partie faible en nous et qui semble devoir craindre
le froid, ce devrait étre l’estomac ot se fait la digestion:
or, «nos peres le portoient descouvert ; et nos Dames,
ainsi molles et delicates qu’elles sont, elles s’en vont
tantost entr’ouvertes jusques au nombril »48,
Mais puisque la coutume nous a amenés & nous vétir,
nous devons du moins, pour la santé de tout le corps,
suivre Platon [153] qui nous «conseille merveilleusement
de ne donner aux pieds et & la teste autre couverture que
celle que nature y a mise »49, Ainsi, dit Suétone [154],
César marchait toujours devant sa troupe et le plus souvent
a pied, la téte découverte, qu il fit soleil ou qu'il plat. Et
Annibal, d’aprés Silius Italicus [155], recevait sur sa téte
nue «des pluies torrentielles et l’écroulement du ciel »49.
Parmi les exercices, le « voyager » & cheval lui semble
un des plus particuliérement profitables: indépendam-
ment des avantages qu’on récolte en observant autour de
soi et en gotitant une continuelle variété de formes, «le
corps n’y est ny oisif ny travaillé et cette moderée agita-
tion le met en haleine »5°, Platon [156], d’ailleurs, recom-
mande cet exercice pour la santé, et Pline [157] dit qwil
est «salutaire 4 l’estomach et aux jointures »5!. De plus,
la pratique de l’équitation ne développe-t-elle pas le
controle des réflexes, c’est-a-dire une maitrise de soi
résultant de l’équilibre des muscles et de la pensée ?
Montaigne nous demande de nous aguerrir contre la
soif. Il montre par des exemples 4 quelle endurance on
peut parvenir. Ainsi, Aristote rapporte qu’Andron tra-
versait sans boire les sablons arides de la Libye [158].
Lui-méme a entendu un gentilhomme [159] qui s’est acquitté
dignement de plusieurs charges, dire qu’en plein été il
était allé de Madrid a Lisbonne sans boire. I] «se porte
47. BH, I, 36, p. 119-120. 50. H, III, 9, p. 48.
48. H, Il, 12, p. 179. 51. H, I, 48, p. 206.
49. H, I, 36, p. 121.
148 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
vigoureusement pour son aage, et n’a rien d’extraordinaire
en lusage de sa vie que cecy : d’estre deux ou trois mois,
voire un an, ce m’a-t-il dict, sans boire. I] sent de l’altera-
tion, mais il la laisse passer, et tient que c’est un appetit
qui s’alanguit aiséement de soy-mesme : et boit plus par
caprice que pour le besoing ou pour le plaisir »52.
Tl est digne de remarque que Montaigne qui, des sa
trente-septiéme année, passa la majeure partie de son temps
dans sa tour, signale l’inconvénient pour la santé, d’une
vie trop absorbée par la lecture : « Les livres ont beaucoup
de qualitez aggreables, & ceux qui les scavent choisir;
mais aucun bien sans peine: c’est un plaisir qui n’est
pas net et pur, non plus que les autres ; 11 a ses incommo-
ditez, et bien poisantes ; l’ame s’y exerce, mais le corps,
duquel je n’ay non plus oublié le soing, demeure ce
pendant sans action, s’atterre et s’attriste. Je ne scache
excez plus dommageable pour moy, ny plus & eviter en
cette declinaison d’aage »53,
Nous avons vu que Montaigne nous invite 4 ne pas
donner trop de place au sommeil : « Platon veut plus de mal
& Vexcés du dormir qu’a l’excés du boire »54 [160]; et lui-
méme a éprouvé que cette mauvaise habitude conduisait
a la pesanteur. Mais on doit éviter de tomber dans un autre
déréglement, car la privation de sommeil est nuisible:
«on fit mourir le Roy Perseus de Macedoine prisonnier &
Rome, luy empeschant le sommeil »®5 [161]. Il est vrai
que Pline «en allegue qui ont vescu long temps sans
dormir » [162], qu’Hérodote raconte [163] qu’il existe
des nations ot les hommes «dorment et veillent par
demy années »56, et que, d’aprés Diogéne Laérce [164],
EKpiménide dormit cinquante-sept ans de suite56, Que
conclure de ces divergences ? Montaigne ne prend pas
position et s’en remet... aux médecins :« A ce propos, les
medecins adviseront si le dormir est si necessaire, que nostre
vie en depende »57,
Il appelle notre attention sur les dangers de la poussiére
et de Vair vicié : « Entre les difficultez de la guerre compte
ces espaisses poussieres dans lesquelles on nous tient
52. W, III, 13, p. 204. 55. E, I, 44, p. 1838.
53. E, ITI, 3, p. 64. 56. Ibid., p. 184.
54. H, III, 13, p. 225. 57. Ibid., p. 183.
LE MEDECIN, SES RAPPORTS AVEC LE PATIENT 149
enterrez, au chault, tout le long d’une journée »58. « Je
crains un air empesché et fuys mortellement la fumée
(la premiere reparation, oti je courus chez moy, ce fut aux
cheminées et aux retrets, vice commun des vieux bastimens
et insupportable) »59. Il signale 6° l’avantage qu’ont les
salles « chauffées d’un poile » sur les nétres chauffées par
des cheminées : «au moins on ne s’y brusle ny le visage ny
les botes, et est on quitte des fumées de France ». Il y
revient®! ; «Estant cette challeur eguale, constante et
universelle, sans lueur, sans fumée, sans le vent que
Vouverture de nos cheminées nous apporte ». Par contre,
« cette chaleur croupie, et puis la senteur de cette matiere
reschauffée... enteste la plus part de ceux qui n’y sont
experimentez; & moy non»®!. Aussi, pour éviter ces
inconvénients, préconise-t-il l’emploi de lhypocauste des
Romains : «Que n’imitons nous l’architecture Romaine?
Car on dict que anciennement le feu ne se faisoit en leurs
maisons que par le dehors, et au pied d’icelles: d’ot
s’inspiroit la chaleur 4 tout le logis par les tuyaux prac-
tiquez dans l’espais du mur, lesquels alloient embrassant
les lieux qui en devoient estre eschauffez »62 [165].
L’air pur est indispensable 4 la santé, et nous devons
fuir celui qui est « puant et poisant »®. Aussi, Venise et
Paris, «ces belles villes », altérent-elles la faveur que leur
porte Montaigne « par l’aigre senteur, une de son marets,
autre de sa boue »®. Ces inconvénients de Paris, la Satire
Menippée les soulignera peu de temps aprés: « Nous
sommes serrez, pressez, envahis, bouclez de toutes parts
et ne prenons air que l’air puant entre nos murailles, de
nos boues et de nos égouts ». Et, de plus, l’eau de la Seine
qui servait de boisson attaquait et purgeait les étrangers
qui y venaient pour la premiére fois. A Rome, dont
Montaigne trouve lair « tres-plesant et sein »®, « tamperé
pour moi, et commode & ma complexion »®, « tres-
contrere aus pieds et commode & la teste »7, il est des
quartiers plus salubres que d’autres ; et les habitants
« font differance aus rues, aus cartiers de la ville, voire aus
departemens de leurs maisons, pour respect de la santé,
58. BH, III, 13, p. 238. 63. HE, I, 55, p. 244.
59. Ibid., p. 238. 64. Ibid., p. 244,
OE do. Won 19h JONES 65. J.V., p. 240.
61. H, III, 13, p. 202. 66. Ibid., p. 248.
62. Ibid., p. 202. 67. Ibid., p. 240.
150 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
et en font tel estat qu’ils changent de habitation aus
sesons ; et de ceus mesmes qui les louent, qui tient deus ou
trois Palais de louage & fort grand despance, pour se
remuer aus sesons, selon l’ordonance de leurs Mede-
cins »68 [166].
Montaigne appuie sur la nécessité de l’usage des bains :
« J’estime, dit-il, le baigner salubre, et croy que nous
encourons nos legeres incommoditez en nostre santé, pour
avoir perdu cette coustume, qui estoit generalement
observée au temps passé quasi en toutes les nations, et
est encores en plusieurs, de se laver le corps tous les jours ;
et ne puis imaginer que nous ne vaillions beaucoup moins
de tenir ainsi nos membres encroutez et nos pores estouppés
de crasse »69. Il précise: les anciens prenaient des bains
tous les jours avant le repas, aussi ordinairement que
nous nous lavons les mains; au début, ils ne se lavaient
que les bras et les jambes; mais plus tard, «et d’une
coustume qui a duré plusieurs siecles et en la plus part des
nations du monde, ils se lavoyent tout nudz d’eau mixtion-
née et parfumée, de maniere qu’ils emploioyent pour tes-
moignage de grande simplicité de se laver d’eau sim-
ple »7°.
Lors de son séjour & Rome, il tint A en «essaier » les
étuves. Le 16 mars 1581, il se rendit & celles de Saint-Mare,
qu’on estime des plus nobles: «j’y fus tresté de moienne
[167] fagon, sul [168] pourtant, et aveq tout le respect
qu ils peuvent. L’usage est d’y mener des amies, qui veut,
qui y sont frotées aveq vous par les garcons »7!,
Il insiste sur la régularité des selles: « Et les Roys et
les philosophes fientent, et les dames aussi... Parquoy je
diray cecy de cette action : qu’il est besoing de la renvoyer
a certaines heures prescriptes et nocturnes, et s’y forcer
par coustume et assubjectir, comme j’ay faict; mais
non s’assujectir, comme j’ay faict en vieillissant, au soing
de particuliere commodité de lieu et de siege pour ce
service, et le rendre empeschant par longueur et mollesse.
Toutesfois aux plus sales services, est-il pas aucunement
excusable de requerir plus de soing et de netteté ? »72,
Parmi les précautions utiles 4 la santé, il en est une sur
68. Ibid., p. 247. 71. J.V., p. 230.
69. E, II, 37, p. 253. 72. E, III, 13, p. 209.
70, B, 1, 49sp. 217
LE MEDECIN, SES RAPPORTS AVEC LE PATIENT 151
laquelle il revient plusieurs fois: se garantir contre le
serein, cette humidité fine, pénétrante, généralement peu
abondante, qui tombe aprés le coucher du soleil, ordinaire-
ment pendant la saison chaude et sans qu’il y ait de
nuages au ciel. Certes, dit-il, combien de nations, et A trois
pas de nous, estiment ridicule «la crainte du serain, qui
nous blesse si apparemment; et nos bateliers et nos
paysans s’en moquent »73, Mais la nature lui a apporté &
lui, la faiblesse d’y étre sensible. I] avait toujours appris
que le serein ne s’épandait qu’a la naissance de la nuit ;
mais, ayant fréquenté longtemps et famili¢rement un
seigneur persuadé que «le serain est plus aspre et dange-
reux sur l’inclination du soleil une eure ou deux avant son
coucher, lequel il evite songneusement et mesprise celuy
de la nuyct »”4, ce dernier lui a « cuidé [169] imprimer non
tant son discours que son sentiment »75 [170]. Aussi, tout
au long de son voyage, il organise son horaire pour ne pas
étre surpris par ces effets nuisibles [171].
On voit que, pour assurer l’équilibre de la santé,
Montaigne, qui ne croit pas aux médicamentations compli-
quées, préconise l’hygiéne et l’exercice. I] se rattache ainsi
aux traditions les plus anciennes de la médecine grecque.
Les exercices raisonnés, les bains chauds ou froids, la
chaleur de |’étuve, l’endurance aux agents atmosphériques,
sont pour lui, les moyens préventifs et méme curatifs
les plus efficaces. En outre, l’exercice a pour réle de
maintenir, ou de rétablir les rapports d’harmonie qui
doivent normalement exister entre les différentes parties
du corps et entre |’4me et le corps. Mais, tout en s’inspirant
de la doctrine platonicienne, il ne demandera pas cepen-
dant la collaboration du maitre de gymnastique et du
médecin comme le fait Platon, par exemple dans le
Politique: «...les gymnastes et toute la gent médicale
viendraient devant les politiques, protester... avec force
raisons que ce sont eux qui ont le souci de nourrir les
hommes et non seulement ceux du troupeau mais leurs
chefs mémes »76 [172].
73. Ibid., p. 202. 75. Ibid., p. 208.
74, Ibid., p. 208. 716. PLATON, L aPolitique, 267°.
we
ie
SA THERAPEUTIQUE
Donec pour Montaigne, le moyen le plus assuré de
connaitre comment nous devons vivre est de
pénétrer les arcanes de notre constitution, les données du
monde dans lequel nous vivons. Mais, sommes-nous
malade, toute voie qui nous ménerait a la santé peut, pour
lui, se dire «ny aspre, ny chere »!,
Toutefois, comme il croit plus& l’efficacité d’une bonne
hygiéne qu’aux ressources de la pharmacie, il se défie de
« toute cette marchandise ». I] ne nie pas l’existence en
elle de « quelque art »; mais il est, avant tout, convaincu
que, parmi tant de choses naturelles, certaines sont propres
a la conservation de notre santé: « J’entens bien qu’il y a
quelque simple qui humecte, quelque autre qui asseche;
je scay, par experience, et que les refforts produisent des
vents, et que les feuilles de sené lachent le ventre »2. Ets,
« Pourquoy disons nous que c’est & homme science et
connoissance bastie par art et par discours, de discerner
les choses utiles & son vivre et au secours de ses maladies,
de celles qui ne le sont pas; de connoistre la force de la
rubarbe et du polipode ? Et, quand nous voyons les
chevres de Candie, si elles ont receu un coup de traict,
aller entre un million d’herbes choisir le dictame pour leur
guerison, ; et la tortue, quand elle a mangé de la vipere,
chercher incontinent de ’origanum pour se purger ; le dragon
fourbir et esclairer ses yeux avecques du fenouil; les
cigouignes se donner elles mesmes des clysteres & tout [173]
de l’eau de marine » [174].
Ainsi, il ne désavoue pas l’usage que nous tirons du
monde; et il ne doute pas de la puissance et de la fécondité
de la nature, et de son application& notre besoin ; mais il
be OP @ PaYe on-te 3. HE, II, 12, p. 187-188.
2. Ibid., p. 237.
154 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
se « deffie des inventions de nostre esprit, de nostre science
et art, en faveur duquel nous l’avons abandonnée et ses
regles, et auquel nous ne scgavons tenir moderation ny
limite »4,
Veut-on des exemples ? Ses auteurs favoris les fourniront.
D’aprés Hérodote [175], les Lybiens jouissent d’une rare
santé grace & leur coutume de cautériser et de briler les
veines de la téte et des tempes de leurs enfants parvenus
a Page de quatre ans, «par ou ils coupent chemin pour
leur vie a toute deflexion de rheume »5. Les Arcadiens,
rapporte Pline [176], guérissaient toutes les maladies
avec du lait de vache. Caton le Censeur, dit Plutarque [177],
conserva sa famille en santé «par ]’usage du lievre »%.
Et tout autour de son chateau, les paysans n’emploient,
pour tous accidents, et avec un succés constant que «du
vin le plus fort qu’ils peuvent, meslé 4 force safran et
espice »5, convaincus sans doute, que le vin généreux
communique une chaleur puissante qui augmente la force
vitale par la transfusion dans les veines du sang magique
de la grappe originelle.
Pour Montaigne, «toute cette diversité et confusion
d’ordonnances » n’a pas «d’autre fin et effect que de
vuider le ventre »6; et cela, mille simples domestiques le
peuvent faire. Et, en avance de plusieurs siécles, il proteste
contre l’abus des purgations: «Si ne scay si c’est si
utillement qu’ils (les médecins) disent, et si nostre nature
n’a point besoing de la residence de ses excremens jusques
& une certaine mesure, comme le vin a de sa lie pour sa
conservation. Vous voyez souvent des hommes sains
tomber en vomissemens ou flux de ventre par accident
estranger, et faire un grand vuidange d’excremens sans
besoin aucun precedent et sans utilité suivante, voire avec
empirement et dommage »®.
I] s’appuie sur Platon pour demander de laisser agir la
nature. C’est du «divin philosophe » [178] qu’il a appris
que «de trois sortes de mouvements qui nous appartien-
nent, le dernier et le pire est celuy des purgations, que nul
homme, s’il n’est fol, doit entreprendre qu’& l’extreme
necessité »7, On trouble et on éveille le mal par opposi-
4. H, Il, 37, p. 237-238. 6. Ibid., p. 239-240.
5. Ibid., p. 239. 7. HE, II, 37, p. 240.
SA THERAPEUTIQUE 155
tions contraires ; c’est la maniére de vivre qui doit douce-
ment l’alanguir et le reconduire 4 sa fin: «les violentes
harpades [179] de la drogue et du mal sont tousjours &
nostre perte, puis que la querelle se demesle chez nous et
que la drogue est un secours infiable [180], de sa nature
ennemi & nostre santé et qui n’a accez en nostre estat que
par le trouble »7. D’autre part, Jes humeurs qu’une
médecine mal appliquée voulait purger en nous, «elle les
a eschaufées, exasperées et aigries par le conflict, et si
nous est demeurée dans le corps. Elle n’a sceu nous
purger par sa foiblesse, et nous a cependant affoiblis, en
maniere que nous ne la pouvons vuider non plus, et ne
recevons de son operation que des douleurs longues et
intestines »8. Laissons donc faire: l’ordre de la nature
doit son cours au mal comme & la santé. I] ne se laissera
pas corrompre en faveur de l’un et au préjudice de autre :
«il tomberoit en desordre. Suyvons, de par Dieu ! suyvons !
I] meine ceux qui suyvent ; ceux qui ne le suyvent pas, il
les entraine, et leur rage et leur medecine ensemble.
Faictes ordonner une purgation 4 vostre cervelle, elle y
sera mieux employée qu’& vostre estomach »9.
Le choix des remédes, expose Montaigne, est difficile;
et les associations de «cent et tant d’ingrediens » qu’on
prescrivait alors dans le but d’obtenir simultanément
plusieurs effets curateurs, ne lui inspirent pas confiance.
Les médecins disent: «cettuy-cy eschaufera l|’estomach,
cet autre refreschira le foye ; un a sa charge d’aller droit
aux reins, voire jusques 4 la vessie, sans estaler ailleurs
ses operations, et conservant ses forces et sa vertu, en ce
long chemin et plein de destourbiers [181], Jusques au
lieu au service duquel il est destiné par sa propriété
occulte »!9,
Mais le breuvage pris, « n’est ce pas quelque espece de
resverie d’esperer que ces vertus s’aillent divisant et
triant de cette confusion et meslange, pour courir &
charges si diverses ?»!°, Pour sa part, il craindrait
«infiniement qu’elles perdissent ou eschangeassent leurs
ethiquetes et troublassent leurs quartiers »!°, Et, pour-
suit-il, «qui pourroit imaginer que, en cette confusion
8. EH, I, 23, p. 169-170. 10. EH, LI, 37, p. 250.
9. H, Il, 37, p. 240.
156 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
liquide, ces facultez ne se corrompent, confondent et
alterent l’une l’autre ? »!9,
Compte tenu de l’exagération que réclame la défense de
sa thése, Montaigne attire ainsi l’attention sur la conver-
gence des actions et sur le grave probleme des réactions
possibles entre les prescriptions simultanées.
Et que dire de la plupart des drogues utilisées par les
médecins ? Leur choix n’est-il pas « mysterieux » ? Qu’on
en juge : « Le pied gauche d’une tortue, l’urine d’un lezart,
la fiante d’un Elephant, le foye d’une taupe, du sang tiré
soubs l’aile droite d’un pigeon blanc ; et pour nous coli-
queux (tant ils abusent desdaigneusement de nostre
misere), des crotes de rat pulverisées, et telles autres
singeries qui ont plus le visage d’un enchantement magicien
que de science solide »!! [182].
A son avis, plus des deux tiers des vertus médicinales
consistent «en la quinte essence ou proprieté occulte des
simples »!2 dont nous ne pouvons rien connaitre que par
lusage. C’est donc 4 la médicamentation vers laquelle
nous achemine l’exemple des animaux que Montaigne
demande de recourir, car elle est sure.
Quant & celle vers laquelle le praticien dit avoir été
conduit par «la fortune », comment pourrait-elle progres-
ser ? Devant le nombre infini des choses, plantes, animaux,
métaux qu'il voit autour de lui, par ot commencera-t-il
son essai ? Et son choix fait, tout de suite une grande
quantité de maladies et de circonstances se présentent a
lui ; et pour que, parmi cette foule, il arrivat au but assigné
«mestant guidé ny d’argument, ny de conjecture, ny
d’exemple, ny d’inspiration divine, ains du seul mouve-
ment de la fortune, il faudroit que ce fut par une fortune
parfectement artificielle, reglée et methodique »!3.
Montaigne insiste ainsi, justement, sur les difficultés
de l’expérience. I] indique le sens de sa marche : la méthode
et ses grandes disciplines. Mais, de son temps, les progrés
de la thérapeutique ne pouvaient étre que lents en raison
des faibles moyens dont disposaient les chercheurs.
Il poursuit : la guérison obtenue, comment pourra-t-on
reconnaitre que ce n’est pas le fait du mal « arrivé & sa
ll. Ibid., p. 244. 13. E, IT, 37, p. 262.
12. Ibid., p. 260.
SA THERAPEUTIQUE 157
periode »!4, ou l’effet du hasard, ou bien «l’operation de
quelque autre chose qu'il eust ou mangé, ou beu, ou
touché ce jour-la, ou le merite des prieres de sa mere
grand ? »!4, Kt, quand cette preuve aurait été parfaite,
combien de fois fut-elle réitérée ? « Et cette longue cordée
de fortunes et de r’encontres r’enfilée, pour en conclurre
une regle ? »!4,
Ici encore, alors qu’on, se laisse trop aisément entrainer
par le «post hoc, ergo propter hoc », Montaigne attire
Pattention sur les précautions dont il faut s’entourer pour
conclure: en particulier sur la nécessité de se placer
toujours, au départ, dans les mémes conditions ; puis,
pour minimiser les effets du hasard, de contrdler les
résultats par des recoupements, des contre-épreuves. Ne
voyons-nous pas maints produits préconisés sur la foi
d’essais prétendus décisifs, se révéler inopérants,et méme
dangereux, parce qu’on n’a pas «r’enfilé » suffisamment
la «longue cordée de r’encontres » ?
Ce qui complique encore le probléme, ajoute Montaigne,
cest que, une «drogue » étant reconnue efficace, il faut
que le médecin sache «le poix, la force, le pays, la figure,
Vaage, la dispensation ; et faut que toutes ces pieces, 1] les
scache proportionner et raporter lune 4 l’autre pour en
engendrer une parfaicte symmetrie. A quoy s’il faut tant
soit peu, si de tant de ressorts il y en a un tout seul qui
tire a gauche, en voyla assez pour nous perdre »15,
Ainsi se pose le probléme du choix parmi des « drogues »
de méme action générale, et celui de leur posologie, suivant
les divers tempéraments, les idiosyncrasies.
Dans la lutte contre la maladie, Vantiquité avait
recours & certaines pratiques que Montaigne signale et
qu’il condamne nettement: Chrysippe et Zenon, par
exemple, avaient pensé qu'il «n’y avoit aucun mal de se
servir de nostre charoigne & quoy que ce fut pour nostre
besoin »!6, Lui, au contraire, dit que «nous avons loy [183]
de nous appuyer, non pas de nous coucher si lourdement
sur autruy et nous estayer en leur ruyne ; comme celuy
qui faisoit esgorger des petits enfans pour se servir de leur
sang & guarir une sienne maladie [184], ou cet autre, &
14. Ibid., p. 262. 16. 8, I, 31, p. 99.
15. E, Il, 37, p. 248-249.
158 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
qui on fournissoit des jeunes tendrons & couver la nuict
ses vieux membres et mesler la douceur de leur haleine
a la sienne aigre et poisante »!7 [185]. — Un autre exemple
de cette derniére pratique nous est fourni par Guillaume de
Puylaurens. D’aprés lui, Louis VIII, au retour de la
croisade contre les Albigeois, étant tombé dangereusement
malade & Montpensier, en Auvergne, Archambault de
Bourbon eut Vidée de faire introduire dans la chambre
pendant qu’il dormait « une pucelle choisie belle et de bonne
maison» & qui on avait persuadé qu’elle venait pour
combattre le mal du roi. Celui-ci la repoussa; il mourut
d’ailleurs peu aprés.
Au sentiment de Montaigne, les « drogues », pour étre
efficaces, ne doivent pas étre agréables a prendre : « L’amer-
tume et la difficulté sont circonstances servants 4 leur
operation. Le naturel qui accepteroit la rubarbe comme
familiere, en corromproit l’usage ; il faut que ce soit chose
qui blesse nostre estomac pour le guerir; et icy faut la
regle commune, que les choses se guerissent par leurs
contraires [186], car le mal y guerit le mal »!8, Ainsi,
autrefois, les potions avaient en général un godt d’amer-
tume, ce qui les faisait absorber avec une répugnance
sensible, alors qu’aujourd’hui, pour faciliter leur emploi,
on s’attache & leur donner une saveur qui plait.
Avant de recourir aux drogues, il faut, dit Montaigne,
continuer son train de vie accoutumé : « Je ne juge point...
ou les malades se puissent mettre mieux en seurté qu’en, se
tenant quoy dans le train de vie ot ils sont eslevez et
nourris. Le changement, quel qu’il soit, estonne et blesse...
On, leur va ordonnant, une non seulement nouvelle, mais
contraire forme de vie: mutation qu’un sain ne pourroit
souffrir »19. Sans étre partisans de cette méthode trop
radicale, certains praticiens pensent aussi que, dans des
cas particuliers, il ne faut pas rompre brutalement avec
le « train de vie » du patient, mais le modifier progressive-
ment. Cependant, Montaigne invite & se prémunir contre
les maux auxquels on est sujet, comme ces jeunes hommes
gaillards qui portent dans leurs coffres «une masse de
pillules pour s’en servir quand le rheume les pressera,
lequel ils craignent d’autant moins qu’ils en pensent avoir
17. EH, UTI, 9, p. 59-60. 19. HE, III, 13, p. 209-210.
18. E, I, 30, p. 86.
SA THERAPEUTIQUE 159
le remede en main. Ainsi faut il faire ; et encore, si on se
sent subject & quelque maladie plus forte, se garnir de ces
medicamens qui assopissent et endorment la partie »29,
Parmi les recettes qu’il nous fait connaitre, certaines
méritent d’étre rapportées. En premier lieu, la guérison
par l’abstinence. Atticus, désespéré de recouvrer la santé,
choisit de se tuer par le jefine, et « voyla sa maladie guerie
par accidant: ce remede qu'il avoit employé pour se
deffaire, le remet en santé »2!, Par le méme régime, le
philosophe Cléanthe put aussi «retourner & son train de
vie accoustumé »22 ; mais «luy, au rebours, goustant desja
quelque douceur en cette defaillance, entreprend de ne se
retirer plus arriere et franchit Je pas qu’il avoit si fort
avancé »?2, Montaigne nous rappelle ainsi, en passant,
qu’il ne faut pas abuser des bonnes choses.
Aprés avoir soigneusement noté celles qu’il pense se
rapporter 4 son état, il en fait lessai: soulignons son
talent d’observateur. Avant d’étre sujet 4 la gravelle, il
avait entendu faire cas du sang de bouc [187] « comme d’une
manne celeste envoyée en ces derniers siécles pour la
tutelle et conservation de la vie humaine... et comme d’une
drogue admirable et d’une operation infallible »23. Aussi
prit-il plaisir, en pleine santé, de se pourvoir de ce
«miracle », et il ordonna qu’on lui nourrit un bouc « selon
la recepte »; car il faut qu’on le retire aux mois les plus
chauds de |’été, et « qu’on ne luy donne & manger que des
herbes aperitives, et & boire que du vin blanc »3. Quand
on le tua, le cuisinier trouva dans la panse « deux ou trois
grosses boules qui se choquoient lune l’autre parmy sa
mengeaille »24. Curieux, Montaigne se fit ouvrir «cette
grosse et large peau: il en sortit trois gros corps, legiers
comme des esponges, de fagon qu’il semble qu’ils soient
creuz, durs au demeurant par le dessus et fermes, bigarrez
de plusieurs couleurs mortes ; l’un perfect en rondeur, 4
la mesure d’une courte boule; les autres deux, un peu
moindres, ausquels l’arrondissement est imperfect, et
semble qu’il s’y acheminat »?4. I] poursuit alors son enquéte
auprés de ceux qui ont accoutumé d’ouvrir de ces animaux :
il apprend que c’est un « accident rare et inusité », Ce sont
20. HB, I, 39, p. 144. 23. H, II, 37, p. 257.
7b LO JUS By 10s JIB 24, Ibid., p. 257.
22. Ibid., p. 13.
160 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
vraisemblablement, conclut-il, des pierres « cousines des
nostres ; et s’il en est ainsi, c’est une esperance bien vaine
aux graveleux de tirer leur guerison du sang d’une beste
qui s’en aloit elle-mesme mourir d’un pareil mal »?5.
Parmi les autres remédes contre la gravelle, il parle?6
de «bouillons communs de l’eringium [188] et herbe du
ture [189], que deux ou trois fois j’ay avalé... qui m’ont
semblé également faciles & prendre et inutiles en opera-
tion » ; et d’une certaine « mixtion» dont un vieux patriarche
d’Antioche lui fit don le 13 mars 1581: il la lui enferma
dans un petit pot de verre ou elle pouvait se conserver
dix et vingt ans. Cette drogue devait étre absorbée au
moment du coucher, aprés un souper léger : on en prélevait
une quantité de la grosseur de deux pois qu’on mélait a
de l’eau tiéde, on la froissait entre les doigts et on en pre-
nait par cing fois, un jour sur deux?7. Mais Montaigne ne
nous renseigne pas sur la composition de ce reméde et
ne nous fait pas connaitre s’il l’a utilisé. Plus loin, il en
signale un autre qui sert non seulement pour la gravelle,
mais aussi pour la rate, et dont il fit acquisition 4 Pise
le samedi 8 juillet 1581: «j’achetai... une canne d’Inde,
pour m’appuyer en marchant, six jules [190]; un petit
vase et un gobelet de noix d’Inde qui fait le méme effet
pour la ratte et la gravelle que le Tamaris, huit jules »28,
Cet effet ne dut pas étre remarquable, car il ne nous est
pas indiqué.
Montaigne donne, aussi, une recette contre les flatuosités.
Un marchand de Crémone qui se trouvait avec lui aux
bains de Lucques était sujet 4 un accident étrange « causé
par les vents dont il étoit plein ; ils lui sortoient des oreilles
avec tant de furie, que souvent ils l’empéchoient de dormir ;
et quand il bailloit, il sentoit tout-a’-coup sortir des vents
impétueux par cette voie. Il disoit que le meilleur reméde
eee eat pour se rendre le ventre libre, étoit de mettre
ans sa bouche quatre grains de coriandre confits un peu
gros, puis aprés les avoir un peu détrempés et lubrifiés
avec sa salive, d’en faire un suppositoire, et que l’effet
en étoit aussi prompt que sensible »?9,
Aux étuves de Rome, le 16 mars 1581, il apprend, pour
25. E, II, 37, p. 258. 28. J.V., p. 360.
26.) MULE Sapes ia. 29. J.V., p. 310-312.
27. DoVey Dean:
SA THERAPEUTIQUE 161
le dépilage, une recette qu’il s’empresse de transcrire:
«J’y appris que de chaus vifve et orpimant, démeslé
a-tout [191] de la lessifve, deux pars de chaus et la tierce
d’orpimant [192], se faict cete drogue et ongant de quoi
on, faict tumber le poil, l’aiant appliqué un petit demi
quart d’heure »?°, Ici encore, Montaigne ne nous découvre
pas s’il a expérimenté cet onguent qui pouvait l’intéresser
puisqwil nous a confié qu’il était fort velu : « Unde rigent
setis mihi crura, et pectora villis »3! [193].
Prés de Tivoli, dans «un ruisseau d’eau souffreuse... se
treuvent certeins petits corps bastis de l’escume de cete
eau, ressemblant... 4 notre dragée, ...et les habitans en font
de toutes sortes de cette mesme matiere »; et il en achéte
deux boites?2.
D’autre part, il nous parle d’une poudre employée pour
Pentretien de la denture. Prés de Viterbe, le 26 septembre
1581, il voit une source sur laquelle se forme « une écume
trés-blanche qui se fixe aisément, qui reste aussi ferme que
la glace, et produit une crotite dure sur l'eau... Cette
écume sert & nettoyer les dents ; elle se vend et se trans-
porte hors du pays. En la machant, on ne sent qu’un gott
de terre et de sable. On dit que c’est la matiere premiere
du marbre qui pourroit bien se pétrifier aussi dans les
reins »33,
Il note combien étaient répandus les remédes de bonne
femme — hélas ! l’expérience démontre chaque jour qu’un
grand nombre de malades, tant des campagnes isolées et
arriérées que des villes, y ont encore recours. — « I] n’est
pas une simple femmelette de qui nous n’employons les
barbotages et les brevets »34 [194]. Mais, aprés avoir parlé
de «miserable subjection »35 et de « toute sorte d’impos-
tures »35 et avoir raillé ceux qui se mettent «a la mercy
de quiconque a cette impudence de luy donner promesse
de sa guerison, »%, il ajoute : « selon mon humeur, si j’avoy
& en accepter quelqu’une, j’accepterois plus volontiers
cette medecine qu’aucune autre, d’autant qu’aumoins il
n’y anul dommage a craindre »36, Combien, encore, d’adep-
tes de cette formule, malgré les déconvenues facheuses
30. Ibid., p. 230. 34. E, Il, 37, p. 260.
31. E, II, 17, p. 61. 35, Ibid., p. 259-260.
$2.0 TeV pe22 7: 36. [bid., p. 260.
33. Ibid., p. 406.
11
162 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
qu’elle comporte : vulgus vult decipi, l’exemple ne sert de
rien !
Aprés avoir cité les recettes qu’il a lues ou dont il a
entendu parler, Montaigne nous apporte une suggestion
personnelle: l’emploi des produits odorants dans _ le
traitement : « Les medecins pourroient, croi-je, tirer des
odeurs plus d’usage qu’ils ne font ; car j’ay souvent aperceu
qu’elles me changent, et agissent en mes esprits selon
qu’elles sont ; qui me faict approuver ce qu’on dict, que
Vinvention des encens et parfums aux Eglises, si ancienne
et espandue en toutes nations et religions, regarde a cela
de nous resjouir, esveiller et purifier le sens pour nous
rendre plus propres & la contemplation »37.
Il ne manque pas de signaler la part importante donnée
de son temps @ la saignée. Ainsi, il rapporte, & la date du
25 juillet 1581, opinion d’un médecin de Pise « le fameux
Cornacchino » [195] qui était convaincu que la médecine
nest rien en comparaison des bains pour quiconque sait
les employer & propos, & l’exception toutefois de la
saignées8,
Celle-ci a été pratiquée dés la plus haute antiquité.
Hippocrate en usait dans nombre de maladies, recomman-
dant une forte saignée sur un point proche de la partie
malade. On l’employait d’ailleurs avant lui, et dans le
monde entier. Pline va méme jusqu’a écrire qu’elle a été
enseignée & homme par l’hippopotame. Ses excés — dont
tant de littérateurs se sont moqués — ont commencé de
bonne heure. Déja Celse, qui-composa son livre « Des
Arts » entre les années 25 et 35 aprés J.-C., se plaignait de
Vusage immodéré qu’en faisaient les praticiens de son temps.
Les médecins arabes, 4 l’encontre d’Hippocrate, soute-
naient qu’au début de l’inflammation, il fallait appliquer
la saignée sur un point éloigné de la partie malade, et du
cété opposé, en ne faisant couler le sang que goutte a
goutte : la saignée pratiquée sur la partie malade étant,
pour eux, une cause certaine d’affaiblissement. L’Ecole de
Salerne dans le « Regimen sanitatis » prescrit la saignée &
des époques déterminées :
Hi sunt tres menses Maius, September, Aprilis
In quibus eminuas, et longi tempore vivas,
37. H, I, 55, p. 244. 38. J.V., p. 364.
SA THERAPEUTIQUE 163
ce qui peut se traduire: pour vivre longtemps, fais-toi
tirer du sang en mai, septembre ou avril.
Pierre Brissot (1478-1522) revint & la conception
d’Hippocrate et batailla pour la faire prévaloir. I] eut a
soutenir une lutte acharnée. II arriva a se concilier l’Uni-
versité de Paris ; mais ses ennemis réussirent 4 obtenir du
Parlement un décret interdisant l’application de sa
méthode.
Le probleme fut discuté d’un bout 4 l’autre de l’Europe,
séparant pendant dix ans les praticiens les plus illustres.
Certains s’indignaient des abus de la saignée, affirmant
que la lancette faisait plus de morts que n’en avait faits
la lance. Et, parmi eux, le médecin Bernado Cajanes, de
Barcelone, écrivit un pamphlet trés vif sur ce sujet39.
D’autres, se montrérent de chauds partisans de la
saignée abondante et fréquente. A leur téte, fut le célébre
Botal, médecin de Catherine de Médicis. [I] nous fournit
un exemple des grands excés auxquels on se livrait du
temps de Montaigne: «II saignait usque ad animi deli-
quium, prétendant que plus on tire d’eau d’une citerne,
plus elle vient pure »4°. Beaucoup de gens, surtout parmi les
profanes, prirent Varme du rire contre la phalange des
« intrépides ouvreurs de veines » qui se chargeaient d’alléger
V’appareil circulatoire des hommes, purgeant les uns de
leurs acretés et superfluidités afin qu’ils pussent vivre dans
un, calme et une paix relatifs, mais envoyant nombre des
autres & la fosse.
Quant 4 la méthode du «bon saigneur », elle nous est
donnée par le grand chirurgien du XIV® siécle Guy de
Chauliac (né vers 1300, mort en 1386) dans son Traité
de Chirurgie, qui fut le texte classique en chirurgie, comme
le fut en anatomie le Traité de Mondino : « Ayant frotté la
partie liée d’en haut avec une bandelette, la veine bien
avisée et trouvée avec le bout de l’indice [196], tenant la
lancette avec deux ou trois doigts, il ouvre doucement,
non, en per¢ant du tout [197], ains en relevant aucunement,
afinque l’artere et le nerf ne soient blessez. Ht quand
suffisante evacuation est faite, le membre deslié, la plaie
39. Adversus Valentinos et quosdam alios nostri temporis
medicos, de ratione mittendi sanguinem in febribus putridis, libri
III. Barcelone, 1592.
40. Maurice DusoxreR, loc. cit., p. 91.
164 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
soit diligemment fermée avec cotton et ligature ». Et tant
que le sang s’écoule, le patient roule entre ses mains un
baton, afin de conserver le parallélisme de la plaie cutanée
et de la plaie veineuse.
Montaigne, on le voit, prend & son compte le célébre
conseil — qu’il ne connaissait peut-étre pas —de Léonard de
Vinci : « Va prendre tes lecons dans la nature ». Il préconise
un modus vivendi qui, selon lui, doit, dans un organisme
normal, maintenir la santé, et en tout cas, éviter d’arriver
au carrefour dangereux de la maladie ; de plus, il formule,
au sujet de la thérapeutique, certaines questions sur
lesquelles il est nécessaire d’appeler attention.
Dans son mépris pour la médecine et dans son opti-
misme exagéré touchant les vertus de la nature, il professe
un «abstentionnisme » voisin du renoncement contre la
maladie, qui conduirait & rejeter ce qui sauve et & courir
au péril pour se dérober au reméde.
Ce n’est pas, nous l’avons vu, Vhorreur du scalpel oudu
cautere qui le détermine : il reconnait volontiers quwil ya
des douleurs utiles, et que la souffrance ressentie quand
on est cautérisé ou taillé, n’est pas une raison pour s’y
refuser ; car le patient qui gémit ou qui hurle entre les
mains des médecins, vantera plus tard |’excellence de leur
habileté et niera que ces mains aient été cruelles.
Ce qui le guide en cela, c’est son orientation d’esprit, et
aussi, son commerce assidu avec certains de ses auteurs
préférés.
Certes, c’est un mal de tourner en rond sur des chemins
battus par crainte de s’égarer ; et c’est un mal plus grand
de s’engager sur des routes inconnues sans données posi-
tives et sires. En méme temps que conquérir, il faut
préserver : n’est-ce pas une des chiméres les plus dange-
reuses que de tenter, & exemple de quelques novateurs
que nous avons rencontrés plus haut, de faire une page
blanche de tous les apports du passé, sous prétexte
d’effacer les préjugés et les erreurs ?
Sans doute, comme l’a signalé Montaigne, trop de
praticiens suivaient des fantaisies bl4mables, s’égaraient
dans l’interprétation de textes ; sans doute, la mode et la
routine sont un obstacle a la diffusion des méthodes
fondées sur des données rationnelles.
SA THERAPEUTIQUE 165
Toutefois, grace aux ceuvres originales et vigoureuses
qui s’affirment au temps méme de Montaigne, les bornes
de Vhorizon, médical s’élargissent. L’>homme — on s’en
rendait alors un compte plus certain — peut progressi-
vement pénétrer et interpréter les secrets de la nature, et,
par 1a, utiliser ses ressources et ses forces.
Ainsi, par un mouvement et une conquéte continus, les
connaissances préalables — principe d’action — augmen-
tent, et, dans sa discipline particulicre, la médecine se
précise et s’enrichit.
Il n’en reste pas moins que «sous son allure pitto-
resque, la formule de conjuration des maux, mieux par
« courtoisie » que par « braverie » (préconisée par Montaigne)
traduit une des vérités premieres de la pathologie et de la
thérapeutique modernes; elle consacre l’opportunité et
expectation ; elle consacre l’effort de la nature médi-
catrice, la tendance spontanée vers la guérison, »4!,
41. Maurice OrEyx, loc. cit., p. 225.
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ee ho spf ’ es — é a4 tie dade
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DES MALADIES
DONT IL EST AFFLIGE
OUS avons vu Montaigne, en période de calme,
lancer Vanathéme aux médicaments comme aux
médecins. Nous avons enregistré les conseils — et tout
dabord le judicieux «primum non nocere» — qu’il
donne devant la maladie. Il convient d’examiner celles
dont il a parlé en clinicien expert, sans, toutefois, nous
faire toujours connaitre les soins dont il fut l’objet.
Chaque atteinte sollicite ses qualités d’observateur.
Un des traits les plus caractéristiques est la description
d’impressions fugitives corrélatives 4 un accident de cheval
dont il a été victime. Au retour d’une promenade sur un
cheval «bien aisé, mais non guiere ferme »!, ses gens
derriére lui, il entendit tout 4 coup des arquebusades:
il crut 4 une attaque et il se langa, |’épée & la main, du cété
du bruit. Un de ses hommes, grand et fort, monté sur
un «puissant roussin »!, partit en avant, et. croisant la
route de son maitre, fondit comme un colosse sur «le
petit homme et petit cheval »!. Montaigne fut précipité
rudement a la renverse ; il perdit connaissance et on le
crut mort. On le releva, et tandis qu’on allait avertir sa
femme — qui vint aussitét au-devant de lui — ses gens le
prirent entre leurs bras et l’emportérent chez lui « avec
beaucoup de difficulté »!.
Aprés avoir été « plus de deux grosses heures tenu pour
trespassé »!, il revint de son évanouissement et rendit
«un plein seau de bouillons de sang pur »! qui était tombé
dans son estomac. Persuadé que sa dernicére heure est venue,
1. Hy 21; 6; p. 62.
168 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
il se considére avec la curiosité d’un physiologiste qui
vérifierait sur lui une expérience.
Ecoutons-le : «Quand je commengcay a y voir, ce fut
d’une veué si trouble, si foible et si morte, que je ne discer-
nois encores rien que la lumiére. Quand aux functions de
lame, elles naissoient avec mesme progrez que celles du
corps. Je me vy tout sanglant, car mon pourpoinct estoit
taché par tout du sang que j’avoy rendu. La premiere
pensée qui me vint, ce fut que j’avoy une harquebusade
en, la teste... Il me sembloit que ma vie ne me tenoit plus
qu’au bout des lévres ; je fermois les yeux pour ayder, ce
me sembloit, & la pousser hors, et prenois plaisir 4 m’alan-
guir et & me laisser aller. C’estoit une imagination qui ne
faisoit que nager superficiellement en mon ame, aussi
tendre et aussi foible que tout le reste, mais 4 la verité
non seulement exempte de desplaisir, ains meslée & cette
douceur que sentent ceux qui se laissent glisser au
sommeil »?,
Kt plus loin: il suivait «les voix d’une dsuye trouble et
incertaine qui semble ne donner qu’aux bords de l’ame,»
faisant des réponses qui avaient «plus de fortune que
de sens... Estant tout esvanouy, je me travaillois d’entr’
ouvrir mon pourpoinct a belles ongles (car j’estoy desarmé),
et si sgay que Je ne santoy en l’imagination rien qui le
blessat ; car il y a plusieurs mouvemens en nous qui ne
partent pas de nostre ordonnance »3.
Aprés qu’il eut rencontré les siens « avec les cris accous-
tumez en, telles choses », il répondait quelque mot a ce
qu’on lui demandait; «mais encore ils disent que je
m’advisay de commander qu’on donnast un cheval & ma
femme, que je voyoy s’empestrer et se tracasser dans le
chemin, qui est montueux et mal-aisé. I] semble que cette
consideration deut partir d’une ame esveillée, si est-ce
que je n’y estois aucunement ; c’estoyent des pensemens
vains, en nué, qui estoyent esmeuz par les sens des yeux
et des oreilles ; ils ne venoyent pas de chez moy. Je ne
scavoy pourtant ny d’ot je venoy, ny ot j’aloy; ny ne
pouvois poiser et considerer ce que on me demandoit :
ce sont des legiers effects que les sens produisoyent
d’eux-mesmes, comme d’un usage [198]; ce que lame y
prestoit, c’estoit en songe, touchée bien legierement, et
7h Ady AM, Lay, 1a BE 3. Ibid., p. 65-66.
DES MALADIES DONT IL EST AFFLIGE 169
comme lechée seulement et arrosée par la molle impression
des sens »4,
Cependant, son «assiete »5 était trés douce et paisible:
il n’avait d’affliction ni pour les autres, ni pour lui;
«e’estoit une langueur et une extreme foiblesse, sans
aucune douleur »5. I] vit sa maison sans la reconnattre.
Quand on l’eut couché, il sentit «une infinie douceur Aa
ce repos », car il avait été tiraillé par les gens qui Vavaient
porté sur leurs bras par un chemin long et trés mauvais.
On lui présenia « force remedes »6, mais il n’en prit aucun,
persuadé qu’il était «blessé & mort par la teste. C’eust
esté sans mentir une mort bien heureuse ; car la foiblesse
de mon discours me gardoit d’en rien juger, et celle du
corps d’en rien sentir. Je me laissoy couler si doucement et
d’une facon si douce et si aisée que je ne sens guiere autre
action moins poisante que celle-la estoit »7.
Ainsi, Montaigne, par la finesse de ses observations,
nous décrit ce sentiment d’euphorie si particulier qu’éprou-
vent les grands blessés affaiblis par une forte hémorragie,
et il se rend compte qu’au sortir d’une syncope, il n’avait
encore qu’une vie médullaire, qu’il agissait par réflexe.
Un autre exemple de ses qualités d’observateur nous est
fourni par sa relation du «rengregement de mal »8® qui
Vatteignit en 1585. La peste « vehemente » qui se déchaina
sur Bordeaux en juin s’étendit jusqu’a la région de
Montaigne, ol, grace 4 un air trés salubre, la contagion
n’avait « d’aucune memoire »9 jamais pris pied. Le chateau
dut étre abandonné, et son maitre dut partir avec « une
famille esgarée, faisant peur & ses amis et & soy-mesme, et
horreur ou qu'elle cerchast 4 se placer, ayant & changer de
demeure soudain qu’un de la troupe commengoit 4 se
douloir du bout du dois »10, Car toutes les maladies étaient
prises pour peste, et l’on ne se donnait pas le loisir de les
reconnaitre, tandis que l’imagination «exerceoit »!! & sa
mode et «enfievroit »!! la santé méme. Ainsi, quétant
chaque fois une retraite, Montaigne servit « miserable-
ment »!! de guide et de soutien 4 la caravane qui compre-
nait sa vieille mére (elle avait plus de soixante-dix ans),
4 BS 11; 6p..67. Se RMI 12s 14.
5. Ibid., p. 67. 9. [bid., p. 154.
6. Ibid., p. 68. 10. EB, III, 12, p. 154-155.
7. Ibid., p. 68. 11. [bid., p. 155.
170 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
sa femme et sa fréle et tendre Leonor. I] ne rentra au
chateau que vers décembre 1585. L’épidémie, aprés six
mois, s’était enfin arrétée : elle avait fait périr en Guyenne
quatorze mille personnes.
La peste est une mort qui ne lui «semble des pires:
elle est communéement courte, d’estourdissement, sans
douleur, consolée par la condition publique, sans ceremonie,
sans deuil, sans presse »!2, Mais autour de lui, « la centiesme
partie des ames ne se peust sauver... Lors, quel exemple
de resolution ne vismes nous en la simplicité de tout ce
peuple ? »!2,
Chacun renoncait au soin de la vie. Les raisins — le
bien principal du pays — demeurérent suspendus aux
vignes ; les gens, indifférents, se préparaient & la mort,
Vattendant «& ce soir, ou au lendemain, d’un visage et
d’une voix si peu effroyée qu’il sembloit qwils eussent
compromis & cette necessité et que ce fut une condemna-
tion universelle et inevitable »!3. Certes, elle est toujours
telle. « Mais & combien, peu tient la resolution au mourir ?
la distance et difference de quelques heures, la seule
consideration, de la compaignie nous en rend |’apprehension
diverse. Voyez ceux cy : pour ce qu’ils meurent en mesme
mois, enfans, jeunes, vieillards, ils ne s’estonnent plus,
ils ne se pleurent plus. J’en vis qui craingnoient de
demeurer derriere, comme en une horrible solitude; et
n’y conneu communéement autre soing que des sepultures :
il leur faschoit de voir les corps espars emmy les champs,
& la mercy des bestes, qui y peuplerent incontinent... Tel,
sain, faisoit desja sa fosse ; d’autres s’y couchoient encore
vivans. Et un maneuvre des miens & tout ses mains et ses
pieds attira sur soy la terre en mourant: estoit ce pas
s’abrier pour s’endormir plus & son aise ? »!4,
En méme temps quwil nous retrace dans un croquis
saisissant ce qu’il a vu et l’a fait frémir, Montaigne, dans
cette grande infortune publique et privée, se montre
solide contre les transes et les angoisses morales, et se fait
voir tel qu’il est, nullement dépourvu de courage, mais
simple et franc d’abord, et optimiste en dépit de tout.
Nous retrouvons la méme netteté, unie & une grande
minutie, dans la description de la cérémonie de la cir-
12. Ibid., p. 155. 14. H, ITI, 12, p. 156.
13. Ibid., p. 155-156.
DES MALADIES DONT IL EST AFFLIGE 171
concision & laquelle il assista A Rome le 30 janvier 1581.
« Ils donnent aus enfans un parein et une mareine, comme
nous... Le parein s’assit sur une table, et met un orillier
sur son giron : la mareine lui porte 1a l’enfant, et puis s’en
va. L’enfant est enveloppé 4 nostre mode; le parein le
développe par le bas, et lors les assistans, et celui qui doit
faire loperation, commancent trestous & chanter, et
accompaignent de chansons toute cete action qui dure un
petit quart d’heure... Sur la table ot est assis ce parein,
ilya quant et quant [199] un grand appret de tous les
utils qu’il faut & cet’operation. Outre cela, un home tient
en ses meins, une fiolle pleine de vin et un verre. I] y a aussi
un brazier & terre, auquel brazier ce ministre chauffe
premieremant ses meins, et puis trouvant cet enfant tout
destroussé, comme le parein, le tient sur son, giron la teste
devers soy, il lui prant son mambre, et retire & soy la peau
qui est au-dessus, d’une mein, poussant de l’autre la
gland et le mambre audedans. Au bout de cete peau quwil
tient vers ladite gland, il met un instrumant d’arjant qui
arreste 1& cete peau, et empesche que la tranchant, ne
vienne a offenser la gland et la chair. Apres cela, d’un
couteau il tranche cete peau, laquelle on enterre soudein
dans de la terre qui est 14 dans un, bassin parmy les autres
apprets de ce mystere. Apres cela, le ministre vient, &
belles ongles, & froisser encor quelque autre petite pellicule
qui est sur cete gland et la deschire & force, et la pousse
en arriere au-dela de la gland. Il samble qu'il y ait beau-
coup d’effort en cela et de dolur ; toute fois ils n’y trouvent
nul dangier, et en est tousjours la plaie guerie en quatre ou
cing jours. Le ery de l’enfant est pareil aus nostres qu’on
baptise. Soudein que cete gland est ainsi descouverte, on,
offre hastivement du vin au ministre qui en met un peu
a la bouche, et s’en va ainsy sucer la gland de cet enfant,
toute sanglante, et rand le sang quil en a retiré, et.
incontinant reprend autant de vin jusques & trois fois.
Cela faict, on lui offre, dans un petit cornet de papier,
d’une poudre rouge [200] qu’ils disent estre du sang de
dragon, de quoy il sale et couvre toute cete playe, et puis
enveloppe bien propremant le mambre de cet enfant 4 tout
des linges taillés tout expres... »!5.
Montaigne arrive & Rome le 30 novembre 1580. Douze ou
15e I. Ven De sl4-216.
172 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
quinze jours aprés, « il se trouva mal ; et pour une inusitée
défluxion de ses reins qui le menassoit de quelque ulcere,
il se depucela [201] par l’ordonnance d’un medecin frangois
du Cardinal Rambouillet [202] aydé de la desterité de son
Appoticaire & prendre un jour de la casse & gros morceaus
au bout d’un cousteau trampé premieremant un peu dans
Veau, quwil avala fort ayséemant, et en fit deus ou trois
selles »16, Le lendemain, il prit de la térébenthine de
Venise : « deus gros morceaus enveloppés dans un/ oblie [203],
sur un culier d’argent, arrosé d’une ou deus gouttes de
certin sirop de bon goust ; il n’en sentit autre effaict que
Vodur de Vurine a la violette de mars »!7 [204]. Puis il
prit & trois fois, mais non de suite, un breuvage que le
médecin lui dit étre de ’amandé [205] : en fait, il en avait
bien le goat, mais il devait contenir des quatre semences
froides [206]. « Il n’y avoit rien en cete derniere prise de
malaysé et extraordinere, que l’heure du matin : tout cela,
trois heures avant le repas ». Il ne sentit pas, non plus,
& quoi lui servit cet amandé, car « la mesme disposition lui
dura encor aprés »!8,
Le 3 janvier 1581, étant enrhumé, il prend de nouveau
de la térébenthine, et il fait «force sable »!9. Le 14, il
recommence, mais sans aucun effet apparent 29,
La migraine le tourmente assez souvent. A Bologne, le
samedi 19 novembre 1580, a la suite d’une représentation
théatrale «ou de quelque autre cause », il est pris « d’une
doleur de teste qu'il n’avoit santy il y avoit plusieurs ans;
et... se trouvoit en un’indolence de ses reins, plus pure
quwil n’avoit acoustumé il y avoit longtans, et jouissoit
d’un benefice de vantre, tel qu’au retour de Baniéres »?!.
Cette douleur, heureusement, lui passa dans la nuit sans
qu’il eit & prendre de « drogue ».
La lourdeur de téte revient le matin du 2 mai 1581 A
Pian de la Fonte, & 12 milles de Florence, et avec elle, un
trouble de la vue «come de mes antienes migrenes, que je
n’avois santi il y avoit dix ans ». Il ne voulut pas diner,
mais il s’en repentit, car cela ett aidé & vomir, ce qui est
sa «plus prompte guerison, », sinon il porte cette migraine
un, jour ou deux22,
16. Ibid., p. 201-202. 20. Lbid., p. 209.
WE OW ay 1s AOE 21. Lbid..=p. 183.
18. Ibid., p. 202. 22. Ibid., p. 273.
19. Ibid., p. 208.
DES MALADIES DONT IL EST AFFLIGE 173
Dans sa cure aux bains della Villa, — nous le verrons —
il est assailli par de nouvelles et fortes attaques. La
migraine le reprend en septembre, & Sienne et a San-
Chirico : « Tous ces jours-ci, le mal de téte, dont je croyois
étre entierement délivré, s’étoit fait un peu sentir. J’éprou-
vois comme auparavant aux yeux, au front, 4 toutes les
parties antérieures de la téte une certaine pesanteur, un
affoiblissement et un trouble qui m’inquiettoient »?3,
Le 21 novembre, prés du terme de son voyage, & Pont-
Sarraut [207], il est encore atteint; mais, cette fois, le
mauvais temps y aide: «ma teste n’étoit pas bien; et si
les orages et les vans fredureus [208] et pluies y nuisent,
je lui en donois son soul en ces routes-la, ot ils disent
Vhiver estre plus aspre qu’en lieu de France »?4,
L’estomac, quoique «commodéement bon», le fait
pourtant souffrir parfois. Le lendemain de son retour &
Rome, le lundi 2 octobre 1581, et pendant quelques jours,
il y sentit des « crudités »?>, ce qui lui fit prendre le parti
de faire seul quelques repas, afin de manger moins?5,
Il nous a, en effet, appris?6 qu’il est obligé de s’isoler pour
jetiner, car, sans cela, il oublie sa résolution.
A Lyon, le samedi 11 novembre, nouvelle crise qui le
contraint & rester au lit jusqu’a l’aprés-midi, ot il lui prend
un flux de ventre : il ne dine pas et soupe fort peu27.
Nous savons qu’il est sujet au « souslevement d’estomac
qui advient & ceux qui voyagent en mer »28 ; et que ce n’est
point par crainte, car il n’a jamais eu peur sur l’eau, ni
«aussi ailleurs »29. Pour le combattre, les médecins lui
ont ordonné de se «presser et sangler d’une serviette le
bas du ventre »; mais il ne l’a pas essayé, ayant, dit-il,
«accoustumé de luicter les deffauts qui sont en moy et
les dompter par moymesme »°°,
Tl nous a fait part du bon état de sa denture et des soins
qwil prend pour le maintenir. Cependant, au cours de son
voyage, ses dents l’ont fait souffrir. I] nous décrit alors
ce qu'il éprouve et la manjére dont il se traite.
Le 2 juillet 1581, & Scala, atteint vers la joue droite, il
23. J.V., p. 402. 27. J.V., p. 446.
24. Ibid., p. 449. 28. H, III, 6, p. 165.
25. Ibid., p. 414. 29. Ibid., p. 165.
26. H, III, 13, p. 233. 30. Lbid., p. 168.
174 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
ne peut si souper ni dormir. Cette douleur, il l’éprouvait
souvent avec la migraine ; mais, cette fois, elle était plus
vive durant la mastication. Aussi, ne pouvait-il rien mettre
dans la bouche sans souffrir cruellement?!.
Le 21 aofit, aux bains de Lucques, le méme mal se
déclare, mais vers la joue gauche, et avec une acuité
inaccoutumée. Au bout de trois heures, il se met au lit,
ce qui calme la douleur’?.
Le 22, celle-ci revient, toujours vers la méme joue, et
elle le fait patir fortement jusqu’au souper33. Le 25, il
souffre « tant le jour que la nuit »34, mais par intermittences.
Le 27, la douleur est si vive qu’il demande un médecin.
Ce dernier |’examine ; et, le mal s’étant apaisé en sa pré-
sence, juge que cette espéce de fluxion «n/’avoit pas de
corps ou n’en avoit que fort peu; mais que c’étoient des
vents mélés de quelque humeur qui montoient de l’estomac
& la téte »34, Montaigne estime cette opinion vraisemblable,
car il avait éprouvé de pareilles douleurs en d’autres parties
du corps.
Assailli de nouveau la nuit et le matin du lundi 4 septem-
bre, il soupconne que la douleur est provoquée par une
carie dentaire. Il mache du mastic, et n’éprouve aucun
soulagement. En méme temps, il est constipé. Apres une
acealmie survenue au moment du diner, la douleur le
resaisit vers vingt heures, aux deux joues cette fois, et
avec une telle violence qu’il ne peut se tenir sur les pieds,
et que la force du mal lui donne des nausées. Tantét il
était en sueur, tantdt il frissonnait.
Comme, dit-il, «je sentois du mal partout, cela me fit
croire que la douleur ne provenoit pas d’une dent gatée.
Car, quoique le fort du mal fit au cété gauche, il étoit
quelquefois encore trés violent aux deux tempes et au
menton, et s’étendoit jusqu’aux épaules, au gosier, méme
de tous cétés ; en sorte que je passai la plus cruelle nuit
que je me souvienne d’avoir passée de ma vie : c’étoit une
vraie rage et une fureur »%5,
Aussi, dans la nuit méme, fait-il appeler un apothicaire
qui lui donne de l’eau-de-vie qu’il conserve dans la bouche,
31 FV 350! 34. Ibid., p. 384.
32. Ibid., p. 380. 85. J.V., p. 388-390.
33. Ibid., p. 382.
DES MALADIES DONT IL EST AFFLIGE 175
du cdété ot il souffre le plus. La douleur cesse & |’instant ;
mais dés que l’eau-de-vie est diluée par la salive, le mal
reprend. Le patient doit, ainsi, garder continuellement le
verre aux lévres. Mais il ne peut conserver la « liqueur » ;
car, lorsque, calmé, il vient 4 s’assoupir, quelques gouttes
tombent dans le gosier; et il est obligé de les rejeter
sur-le-champ.
Le mardi matin, il se fait appliquer 4 la tempe gauche,
un, petit emplatre de mastic qui le soulage. La nuit, on
lui met des étoupes chaudes sur la joue et le cdté gauche
de la téte. IJ dort sans douleur, mais d’un sommeil agité.
Le mercredi 8, il a encore « quelque ressentiment de mal »%6,
tant aux dents qu’a l’ceil gauche ; et la nuit se passe comme
la précédente. Jusqu’é la fin de son voyage, il ne signale
plus aucun accés de cette nature.
Au sujet des dents, il nous fait connaitre que les femmes
de son temps «employent des dents d’yvoire ow les leurs
naturelles leur manquent »37,
Montaigne note, par ailleurs, de petits incidents. Dans
la nuit du 18 au 19 juin 1581, il lui « prit une crampe au
gras de la jambe droite avec de trés-fortes douleurs qui
n’étoient pas continues, mais intermittentes. Cette
incommodité dura une demi-heure », et fut suivie d’un
picotement dans la journée du 1938,
Dans la derni¢re semaine d’octobre, une vive douleur
le saisit au genou droit; elle le fait souffrir plusieurs jours
et s’accentue fortement 4 Suse le 3139, Peut-étre est-ce
surtout pour cela qu’il prend le jour de la Toussaint, a
Novalése, huit « Marrons » [209] pour le porter en chaise
jusqu’au haut du Mont-Cenis etse faire « ramasser » [210]
de l’autre cdété.
Et comme «celuy qui ne demande point qu’on (le)
tienne pour meilleur » qu’il n’est4°, il ne veut pas nous
abuser par quelque faux-semblant, et il a soin de nous faire
connaitre — comme nous |’avons vu — les conséquences
des «erreurs» de sa jeunesse: «deux atteintes, legeres
toutesfois et preambulaires »4! [211].
On a reconnu dans certaines des miséres qui ont affecté
36. Lbid., p. 392. 39. Ibid., p. 442.
Byfs is UN We Fo, STOO 40. E, III, 3, p. 59.
38. J.V., p. 330. 41, Ibid., p. 59.
176 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
Montaigne les accidents qui, habituellement, accompagnent
la gravelle. Nous en arrivons maintenant 4 la grande
servitude morbide qui a troublé son existence. I] en a noté
méticuleusement les symptémes, et en a fait l’objet de ses
méditations.
En ce qui concerne les premiers signes de la lithiase,
il a été trés sobre: nous avons vu qu'il l’a regretté. On
peut, toutefois, raisonnablement avancer que, pour lui,
Pétape rénale a été silencieuse, et que la colique néphrétique
lui est apparue comme une révélation brutale, redoutée
mais non imprévue. II signale cependant |’existence d’affi-
nités morbides qu’on rencontre dans les antécédents des
graveleux : migraine, eczéma, dyspepsie...
Par contre, dans létape urétérale qui trouve son
expression, typique dans le syndrome douloureux de la
colique néphrétique, il nous renseigne abondamment sur
les phénoménes complexes qui, chez lui, accompagnent la
colique. (On sait que ces phénomeénes sont diversement
groupés suivant les malades et qu’ils impriment & chaque
cas une physionomie bien, personnelle).
Aprés Hippocrate, Galien, Arétée, et avant Sydenham,
Morgani, Magendie, Civiale, Rayer,... il décrit avec soin
toutes les concrétions. Il n’omet aucun détail sur les
dimensions, la forme, la coloration, le nombre des préci-
pitations qu’il observe. Et nous verrons que les renseigne-
ments qu’il fournit confirment l’opinion généralement
admise que le caractére familial de la lithiase urinaire est
Vapanage des lithiases acides, c’est-a-dire de la lithiase
urique (la plus fréquente) et de la lithiase oxalique.
Sa conception de la gravelle est celle qu’Ambroise Paré
expose dans son Traité des Pierres : « Mes reins ont duré
un, aage sans alteration ; il y en a tantost un autre qu’ils
ont changé d’estat... L’aage affoiblit la chaleur de mon
estomac; sa digestion en estant moins parfaicte, il
renvoye cette matiere crué & mes reins »4,
Aussi espére-t-il voir se réaliser un changement. Pour-
quoi «& une certaine revolution », la chaleur de ses reins
ne pourrait-elle devenir pareillement affaiblie, de sorte
que ceux-ci, dit-il, «ne puissent plus petrifier mon flegme,
et nature s’acheminer 4 prendre quelque autre voye de
42. H, III, 13, p. 220.
DES MALADIES DONT IL EST AFFLIGE 177
purgation ? Les ans m’ont evidemment faict tarir aucuns
reumes. Pourquoy non, ces excremens, qui fournissent de
matiere & la grave ? », Tout au moins, il peut penser qu’il
n’a pas 4 redouter un accident pire, puisque « la conduicte
de ce vuidange ayant continué si long temps, il est & croire
que nature ne changera point ce trein »43,
Grace 4 la longue attention qu’il emploie 4 s’analyser,
comme & observer tous les « cireumfusa », i] marque l’impor-
tance et la nature des douleurs qu’il ressent, et dénonce
Vallure paroxystique de la colique néphrétique. La condi-
tion de cette maladie, indique-t-il, «n’est point mal
advenante & ma complexion prompte et soudaine. Quand
elle m’assaut mollement elle me faict peur, car c’est pour
long temps. Mais naturellement elle a des excez vigoreux
et gaillarts ; elle me secoué 4 outrance pour un jour ou
deux »“,
La descriptionde ses maux caractéristiques — douleurs
des flanes, des hypocondres, des fosses iliaques, aspect et
réduction, des urines —, suscite de sa part de nombreuses
et judicieuses remarques: «On, te voit suer d’ahan, pallir,
rougir, trembler, vomir jusques au sang, souffrir des
contractions et convulsions estranges, degouter par foys
de grosses larmes des yeux, rendre les urines espesses,
noires et effroyables, ou les avoir arrestées par quelques
pierre espineuse et herissée qui te pouinct et escorche
cruellement le col de la verge »45. Et, «l’opiniastreté de
mes pierres, specialement en la verge, m’a par fois jetté
en longues suppressions d’urine, de trois, de quatre jours,
et si avant en la mort que c’eust esté follie d’esperer
Veviter, voyre desirer, veu les cruels effors que cet estat
apporte. O que ce bon Empereur [212] qui faisoit lier la
verge & ses criminels pour les faire mourir a faute de pisser,
estoit grand maistre en la science de bourrellerie ! »4® [218].
Pour faciliter la sortie des pierres, il posséde une recette
qu'il doit & M. de Langon [214]: «on fait bien d’arréter
le conduit de l’urine, et de serrer un peu la verge ; ce qui
Jui donne ensuite un peu de ressort pour |’expulser »4’.
Est-il assailli, il entre en composition avec le « vivre
choliqueux ». Si les plus légers mouvements « espreignent
43. Ibid., p. 220. 46. H, Ill, 4; p. 75.
44° B, TIS 135+p. 220. 47. J.V., p. 408.
45. Lbid., p. 218.
1
178 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
le pur sang » de ses reins, il continue 4 se mouvoir comme
devant, 4 « picquer aprés ses chiens, d’une juvenile ardeur,
et insolente »48. Ainsi, «en sa plus grande esmotion »49,
il a tenu son mal dix heures & cheval. Et il trouve qu'il a
«grand raison, d’un si important accident» qui ne lui
cotte «qu’une sourde poisanteur et alteration en cette
partie. C’est quelque grosse pierre qui foule et consomme
la substance de mes roignons, et ma vie que je vuide peu
& peu, non sans quelque naturelle douceur, comme un
excrement hormais superflu et empeschant »5°. Sent-il
quelque chose qui « crosle » ? I] ne s’amuse point 4 recon-
naitre son pouls et ses urines «pour y prendre quelque
prevoyance ennuyeuse »5!; c’est bien assez de ressentir
le mal quand il se manifeste, « sans l’alonger par le mal de
la peur. Qui craint de souffrir, il souffre desja de ce quw’il
craint »5!,
Ainsi, par des arguments «et forts et foibles », il essaie
d’endormir et d’amuser son, imagination, de la secourir,
de la piper si possible, et de « gresser ses playes »; si elles
empirent demain, alors il y pourvoira « d’autres eschapa-
toires »52,
Cette maladie est, dit-il, un tribut qu’il paie & Vhérédité
et & la vieillesse (il ne parle pas du régime suivi): «les
bastimens de mon aage ont naturellement 4 souffrir
quelque goutiere », et on n’ett pas fait pour lui un nouveau
miracle. D’ailleurs, il ne saurait s’en tirer 4 meilleur
comptes,
Nul mal n’a, comme le sien, de nombreux et précieux
avantages. C’est un symptéme des longues années « comme
des longs voyages la chaleur, les pluyes et les vents »54.
La nature de cette affection est connue, et, par 14, nous
sommes dispensés du trouble auquel nous jettent les autres
maux par l’incertitude de leurs causes, de leurs conditions
et de leurs progrés®>. Au prix d’autres, ce mal est « bien
doux et d’une faveur paternelle »56. I] vient tard et il
n’incommode et n’occupe que la saison de la vie désormais
perdue et stérile. Vous le tuez plus souvent qu’il ne vous
48. H, III, 13, p. 223. 53. Ibid., p. 216-217.
49. Ibid., p. 222. 54. Ibid., p. 215.
50. Ibid., p. 223-224. 55. Ibid., p. 223.
51. Ibid., p. 224. 56. H, III, 13, p. 217.
52. Ibid., p. 223.
DES MALADIES DONT IL EST AFFLIGE 179
tue ; par contre, dans les autres maladies qui ne sont pas
«si griefves en leur effect comme elles sont en leur yssue,
..avant qu’on vous aye deffublé d’un couvrechef et puis
dune calote, avant qu’on vous aye rendu l’usage de l’air,
et du vin, et de vostre femme, et des melons, c’est grand cas
si vous n’estes recheu en quelque nouvelle misere »57.
Aussi, vous laissent-elles toujours «quelque impression
et alteration qui rend le corps susceptible de nouveau mal,
et se prestent la main les uns aux autres »58. La gravelle,
au contraire, a le privilége « qu’elle s’emporte tout net ».
De plus, les autres maladies génent bien davantage
nos actions «troublent nostre ordre et engagent 4 leur
consideration, tout l’estat de la vie »58. La gravelle, eile,
ne fait que «pinser la peau »59, et laisse & notre disposi-
tion l’entendement et la volonté, la langue, les pieds et
les mains: «elle vous esveille plustost qu’elle ne vous
assopit »59, Tandis que l’Ame est frappée de l’ardeur d’une
fiévre, atterrée d’une épilepsie, disloquée par une migraine
apre, «et en fin estonnée par toutes les maladies qui
blessent la masse et les plus nobles parties »®°, elle n’est
point attaquée par la gravelle, et «s’il luy va mal, a sa
coulpe [215] ; elle se trahit elle mesme, s’abandonne et se
desmonte »6°,
Ce mal fait donc son jeu a part, et si nous savons demeurer
courageux, il nous laisse faire le nétre, nous faconne, nous
dureit et nous accoutume®!, « Souffrez seulement, vous
n’avez que faire d’autre regime; jouez, disnez, courez,
faictes cecy et faictes encore cela, si vous pouvez ; vostre
desbauche y servira, plus qu’elle n’y nuira. Dictes en
autant & un verolé, 4 un gouteux, 4 un, hernieux »®.,
La gravelle, poursuit-il, a eu, chez lui, l’avantage de le
décharger d’autres accidents: il «argumente » que ses
vomissements extrémes et fréquents le purgent, que ses
«degoustemens et les jeunes estranges» digérent les
humeurs peccantes; et que, par les pierres, la nature
vide ce qu'elle a de aie et de nuisible : ce n’est donc
point une médecine « trop cher vendue »®,
Par ailleurs, et cela flatte sa vanité, cette société lui
57. Ibid., p. 221. 61. Lbid., p. 219.
58. Ibid., p. 222. 62. H, IIi, 13, p. 222.
59. Ibid., p. 222-223. 63. Ibid., p. 222.
60. Ibid., p. 223.
180 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
est « honorable » ; car la gravelle se prend plus volontiers
aux grands, et «son essence a de la noblesse et de la
dignité »64. — Ce que, plus tard, Bouchard traduira par
«la gravelle ¢’est, comme la goutte, le morbus Domini » —.
Et quelle joie aprés les vives souffrances de laccés!
« Est-il rien doux au pris de cette soudaine mutation, quand
d’une douleur extreme je viens, par le vuidange de ma
pierre, & recouvrer comme d’un esclair la belle lumiere
de la santé, si libre et si pleine, comme il advient en nos
soudaines et plus aspres choliques ? Y a il rien en cette
douleur soufferte qu’on puisse contrepoiser au plaisir
d’un si prompt amandement ? De combien la santé me
semble plus belle aprés la maladie, si voisine et si contigué
que je les puis recognoistre en, presence l'une de l’autre en
leur plus haut appareil, ou elles se mettent & ’envy comme
pour se faire teste et contre-carre ! »,
Cependant, malgré tous ces beaux raisonnements,
Montaigne ne serait pas faché de guérir. Mais comment ?
Il ne croit pas & la médecine; il professe & l’égard des
médecins — que, pourtant, il a consultés en plusieurs
circonstances — une dyspathie héritée des siens; il juge
que, seuls, les fous se laissent persuader «que ce corps
dur et massif qui se cuyt en nos roignons se puisse dissoudre
par breuvages », tandis que, dés qu’il est ébranlé, on n’a
plus qu’a lui donner passage®,
Par contre, notre malade admet la vertu curative des
eaux thermales qui ont pour avantage d’étre « une potion
naturelle et saine »; et c’est a elles qu’il demandera, sinon
la guérison, du moins l’adoucissement de ses maux.
Plusieurs stations avaient, de son temps, acquis une
vaste renommeée. On faisait alors retour aux pratiques de
pec tnee qui avait fixé des principes généraux: durée
officielle des cures (21 jours), lois présidant au choix des
saisons (printemps pour les eaux chaudes, été pour les
froides), régles & suivre pour les bains : commencer par des
bains d’une demi-heure, augmenter peu & peu de maniére
& arriver 4 deux heures vers le septiéme jour, s’en tenir &
cet espace de temps jusqu’é la deuxiéme semaine, puis
diminuer progressivement et s’arréter au chiffre du
début.
64. Ibid., p. 217. 66. E, III, 13, p. 223.
65. Ibid., p. 220-221.
DES MALADIES DONT IL EST AFFLIGE 181
Antonius Musa, cité par Montaigne®7, était un apdtre
de Vhydrothérapie (Auguste lui dut la guérison d’une
hépatite grave traitée par l’eau froide intus et extra).
Charinus, nous ’avons vu68, conseillait & tous ses malades
Pusage de bains froids, sans se préoccuper de leur Age.
Les Gallo-Romains adoptérent cet emploi courant des
bains chauds: Sidoine Apollinaire, sénateur de Rome et
futur évéque de Clermont, nous décrit l’installation de sa
villa d’Avitacum : « Les bains sont adossés & des rochers
couverts de bois de facon que les biiches que l’on coupe
dans la forét viennent en roulant tomber comme d’elles-
mémes tout prés du fourneau contigu a la salle de bains
chauds. La piéce est de la méme grandeur que la salle des
parfums qui lui fait suite, avec, placés en hémicycle, des
si¢ges ot. frémit Peau chaude placée dans les canaux de
plomb qui sont dirigés 4 travers les murs... Puis c’est la
salle des bains d’eau froide : elle est vaste et pourrait sans
exagération le disputer aux piscines publiques... Cette
salle forme un, carré parfait, d’exacte proportion ; le service
est facile et sans géne pour les serviteurs ; elle contient
autant de cabines que l’hémicycle compte de siéges...
A lextérieur... est annexée une piscine contenant environ
vingt mille muids d’eau. C’est la qu’au sortir des bains
chauds on se rend par trois passages ouverts dans les murs
en forme d’arceaux... Du sommet de la montagne descend
un courant d’eau recueilli dans un tuyau qui fait exté-
rieurement le tour de la piscine et d’ot s’échappent des
torrents d’eau par des ouvertures terminées en tétes de
lion ».
Certes, la vie thermale fut en recul au Moyen Age ;
mais Michelet se montre trop sévere pour cette époque®?.
Ses affirmations: «mille années sans un bain» et «la
saleté au Moyen Age devint une vertu» sont exagérées.
De fait, il existait alors des établissements publics avec
étuves et des salles affectées aux bains dans certains
chateaux et maisons bourgeoises. Avicenne (980-1037)
écrit7¢:; « Fais usage des bains pour emporter les impuretés.
Ne sois pas fainéant pour faire sortir les résidus des pores
67. H, II, 37, p. 246. 70. AVICENNE, Poéme de la
68. Ibid., p. 246. Médecine, vers 203 et 204, p.
69. J. MIcHELET, Histoire de 25.
France.
182 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
et débarrasser le corps de ses malpropretés ». Et, au XVI°
siécle, si les prédicateurs catholiques et protestants
s’élévent avec vigueur contre les bains publics, on n’est
pas en droit de conclure que la malpropreté était 4 leurs
yeux une «vertu». Ce quils défendaient aux fideéles,
c’était la fréquentation des étuves publiques qui, trop
souvent, n’étaient que des lieux de débauche ; mais ils
leur conseillaient les bains & domicile. Le concile de Bale
recommande méme V’installation de salles de bains dans
les maisons privées.
Mais, hormis les pratiques hydratiques de propreté,
plusieurs stations thermales sont fréquentées : en France,
Cauterets, les Eaux-Bonnes, Bagnéres-de-Bigorre, Plom-
biéres, Pougues, Aix-en-Provence...
La Renaissance exaltera les bienfaits de l’hygiéne et des
thérapeutiques de la balnéation. Montaigne, nous l’avons
vu, préconise l’usage régulier des bains7!, D’autre_ part,
un courant parti d’Italie préne fortement les cures ther-
males. Il est probable que notre malade a ignoré les écrits
de Ugolin de Montecatini [216] (1400), de Thura de Cas-
tello, de Jean-Michel Savonarola [217] (1488), de Bran-
caleone (1534), d’Adria (1536); par contre, il a certaine-
ment connu ceux ot Franciotti [218] (1552), André Bacci
[219] (1571), Jean le Bon J]220] (1576), Donati [221] (1580),
signalent aussi les vertus des eaux minérales. En 1579,
Roch le Baillif émettait l’ingénieuse hypothése de l’exis-
tence, dans ces eaux, d’éléments dérivés de métaux rares
et de pierres précieuses. Et Paracelse écrivait: «Il y a
dans les eaux toutes les vertus que recélent les herbes et
les pierres...». Ces tableaux séduisants n’incitérent-ils
pas Montaigne 4 recourir aux cures thermales ?
Le XVIe siecle bénéficiait d’un certain héritage de
notions en hydrologie. On soupconnait la spécificité de
groupe d’eaux. En particulier, on connaissait l’opinion
d’Oribase [222]: «Quant aux eaux qu’on prend comme
boisson, qu’elles soient chaudes ou froides, elles ne compor-
tent pas pour leur usage une régle commune »7,
Le méme Oribase avait transmis les idées d’Antyl-
lus [223]: «L’action des bains dans des eaux minérales
71. E, Il, 37, p. 253.
72. L. X, 3. Ct. Et. CuHasron, L’ Evolution du Thermo-Clima-
tisme, p. 81.
DES MALADIES DONT IL EST AFFLIGE 183
naturelles est beaucoup plus efficace et beaucoup plus
puissante que celle des bainsdans des eaux artificielles.
fl y a, dans les eaux minérales, des différences dues & la
nature du terrain traversé. Il y a des eaux alcalines,
il y en a de salines, il y en a qui contiennent de l’alun, du
soufre, du goudron, du cuivre, du fer, il y en a qui ren-
ferment des combinaisons dues & plusieurs de ces substan-
ces. Ces eaux minérales ne sont pas appropriées & la cure
des maladies aigués, mais & celle des maladies chroniques
et particuli¢rement de celles causées par les refroidisse-
ments et par ’humidité »73,
On connaissait, aussi, opinion d’Aectius d’Amide [224],
selon qui les eaux ferrugineuses conviennent aux mala-
dies de la rate; les eaux cuivreuses, vitrioliques, aux mala-
dies des yeux ; les eaux sulfureuses, au vitiligo, & la lépre
blanche et noire, aux vieux ulcéres, aux fluxions arti-
culaires ; les eaux nitreuses ou salées, aux leucophlegma-
sies, aux cachexies, aux fluxions de la téte et de la poi-
trine ; les eaux bitumineuses, 4 la téte (mais nuisent aux
organes des sens, et, par un emploi prolongé, ramollissent
la matrice 4, Et, comme Aetius était tenu en trés grande
estime par les médecins du XVI siécle, ces idées devaient,
semble-t-il, étre admises.
En ce qui concerne la cure de diuréese qui doit étre
adaptée aux possibilités d’élimination urinaire du malade,
on admet de nos jours que l’eau minérale diurétique doit
étre prise & jeun et en position couchée, en commengant
par de petites doses pour tater la susceptibilité du patient,
et en augmentant progressivement et par fractions, mais
sans dépasser habituellement 600 4 1.000 centimeérres cubes,
la diurése consécutive étant, naturellement, contrdlée.
Mais, déja, Pline, un des auteurs de chevet de Montaigne,
avait dit: «C’est une erreur que de se faire une gloire
d’absorber beaucoup d’eau minérale »75; et Aetius con-
seillait, pour remédier aux ulcéres de la vessie, de boire
quotidiennement trois & six hemines (soit environ 800 a
1.600 centimétres cubes) d’eau d’Abdula7’. Pourtant
Archigéne [225] prescrivait contre les affections vésicales
73. Cf. CASTIGLIONI, loc. cit., p. 218.
74. Cf. E. CHABROL, loc. cit.,p. 91.
15. Lbid., p. 80;
76. Cf. E. CHABROL, loc. cit., p. 81.
184 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
Vabsorption de cing litres environ par jour — sans indiquer
toutefois s’il s’agissait d’eaux minéralisées’®.
Au XIVe siécle, une monographie sur les eaux de la
Poretta77donne de sages recommandations pour l’absorption
de ces eaux gue Montaigne signale dans son Journal
de Voyage a la date du vendredi 1°? septembre 1581, sous
le nom de bains de Bologne’8,
Aprés un repos d’un jour pour s’habituer a l’air du pays
et se remettre des fatigues du voyage, le malade « doit
entrer dans le bassin de pierre et y rester, avant de boire,
au moins une heure jusqu’a ce que le bout des doigts se
crispe. Ensuite, aprés s’étre bien frictionné le corps, il
doit, quand l’heure du repas est venue, manger légérement.
C’est le lendemain seulement, et dés le lever du soleil que,
s’étant approché de l’aqueduc de la source, on doit boire
deux ou trois verres d’eau. On fera ensuite un exercice
modéré, puis on boira deux ou trois verres de la méme
fagon, ayant soin de marcher apres avoir bu, mais avec
lenteur, et sans fatigue. On prend de l’exercice jusqu’a
ce que l’eau que l’on a bue sorte, claire et limpide comme
celle qu’on puise & la source méme... I] faut éviter de
boire de trop grandes quantités d’eau et de boire trop vite,
car, si l’on ne suivait pas cette méthode, la guérison n’au-
rait pas lieu. En effet, l’eau ne restant pas assez longtemps
dans le corps n’aurait pas le temps de marir les humeurs
pour les chasser ensuite... I] faut, apres, se reposer sur un
lit, enveloppé de couvertures, mais ne pas dormir; le
sommeil est pernicieux». Nous verrons, plus loin’9,
les indications données par Jean le Bon pour les eaux de
Plombieres.
Toutefois, au temps de Montaigne, la conduite ration-
nelle de la cure ne brillait pas par sa précision, puisque 18
ans apres la mort de notre graveleux, Jean Banc écrira®° :
77. Cf. Bonneroy, Htude sur une monographie des eaux de la
Poreita (Italie), composée en 1345 et imprimée 4 Venise en 1490
(Annales de la Société d’Hydrologie médicale de Paris, 1867-1868),
et H. CHABROL, loc. cit., p. 81-82.
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79. Jean le Bon, Abbregé de la propriété des bains de Plom-
mieres (1576).
80. Jean Banc, La memoire renowvelée des merveilles des eaux
naturelles en faveur de nos nymphes francoises (1605). Of. E. CHABROL,
boescvts.) Dargo.
DES MALADIES DONT IL EST AFFLIGE 185
«La vertu de quelque eau n’a jamais esté sitost publiée
avoir une action pour la guerison d’une maladie, que non
seulement celuy qui se sent atteint de pareille ne s’y jette
& corps perdu, mais tout autre malade aussi touché d’indis-
position, de nature et condition toute contraire, s’y porte
de mesme pied... ».
Une autre question importante — que nous verrons
agitée par Montaigne — se pose: pour que les eaux aient
leur maximum d’efficacité, ot convient-il de les prendre ?
Certains documents donnent a penser qu’a l’époque gallo-
romaine, l’eau minérale était parfois transportée & longue
distance: c’est ainsi8! que, sur la coupe d’argent dite
d’Otanez, datant du IIe siécle, et découverte en Espagne,
entre Santander et la mer, on voit un esclave recueillir
Veau a la source, un enfant en porter un verre 4 un
vieillard, et un second esclave verser |’eau minérale dans
un, tonneau juché sur un char attelé de deux beeufs.
Cependant, dés le Moyen Age, les inconvénients de
l’exportation des eaux thermales étaient reconnus. Plus
tard, Thura de Castello écrira®? au sujet des eaux de la
Poretta dont nous avons parlé: «Si l’on transporte l’eau
au lieu de la prendre sur place, elle ne produit plus les
mémes effets. Pareillement, quand elle est refroidie et
qu’on la réchauffe, elle ne donne plus les mémes résultats
que quand on l’emploie au sortir du griffon ».
Jean le Bon pense de méme. Et, en 1582, un ami de
Montaigne — dont il a déja été question — Jacques-
Auguste de Thou (1533-1617), faisant une cure aux
Eaux-Bonnes® ot «les sources d’eaux souphrées sont trés
bonnes pour la pierre, la néfrétique et les obstructions »,
dit: « Elles sont si legeres et si subtiles que toute leur
force se perd dans un moment, & moins qu’on ne les
prenne au sortir de la source ».
Malgré cela, les eaux de beaucoup de stations, comme
Luz, Spa, Pougues, étaient expédiées dans des bouteilles &
plus ou moins grande distance. Montaigne signale dans
son Journal de Voyage qu’on «en emportoit a pleins barrils
aus pais etrangiers »*4.
81 Cf. Le Magasin pittoresque: 83. Cf. E. CHABROL, loc. cit.,
une station thermale dans l’ Anti- p. 31-32.
quité, 1876, p. 46. 84. J.V., p. 284.
82. Cf. E. CHABROL, loc. cit.,
p. 31-32.
186 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
Il a méme «quelque soupgon que les Apotiqueres, au
lieu de l’envoier querir (au griffon) otils disent qu’elle est,
sophistiquent quelque eau naturelle »8, Aussi, au vicaire qui
juge les causes de Lucques, conseille-t-il un moyen pour
remédier & cette tromperie : « c’étoit que tous les Marchands
qui viennent en grand nombre prendre de ces eaux, pour
les porter dans toute I’Italie, fussent munis d’une attesta-
tion de la quantité d’eaux dont ils sont chargés ; ce qui
les empécheroit d’y commettre aucune fraude »86,
La balnéation, trés employée chez les Romains, consti-
tuait au temps de Montaigne — comme elle constitue
encore aujourd’hui — une des pratiques du traitement
des affections rénales et urinaires: le bain chaud active
la circulation, périphérique, provoque la diurése, fait
cesser les spasmes.
Pline avait appelé l’attention sur l’inconvénient des
bains prolongés8?: «Bien des gens se piquent d’endurer
les eaux thermales plusieurs heures; c’est pernicieux;
il n’y faut pas rester plus que dans le bain ordinaire. Puis,
il faut faire une lotion et une friction huileuse... ». De son,
cété, Antyllus88 avait recommandé d’entrer doucement
dans le bain « pour ne pas troubler l’eau & cause des gaz
quelle peut renfermer ».
Indépendamment du bain simple, on employait déja
au XVI siécle un certain nombre de pratiques hydriati-
ques dont la variété nous surprend, et sur lesquelles Mon-
taigne nous donne des indications minutieuses: le bain
associé 4 la douche sous-marine, les affusions sur la téte au
cours du bain—dont, nous le verrons, notre graveleuxa usé.
A la méme époque, on avait recours & la thérapeutique
des boues thermales, connue des Romains, comme le
prouvent les ruines de Barbotan, et de Dax.
Pour Montaigne, chaque source forme un tout qu’on, ne
peut retrouver identique nulle part. On est bien d’accord
aujourd’hui sur un principe: la valeur thérapeutique
d’une eau thermale n’est pas uniquement fonction des
constituants révélés par l’analyse. Les substances actives
ne sont probablement pas encore toutes connues ; certains
spécialistes attribuent une grande importance aux élé-
ments colloidaux ; les matiéres présentes en quantités trés
faibles jouent, vraisemblablement, un réle considérable.
85. Ibid., p. 289. 87. Cf. E. CHABROL, p. 84.
86. Lbid., p. 308. 88. De Remediis, I, 2.
CURES
AUX STATIONS PYRENEENNES
L4 premiére des crises de colique néphrétique qui
affecta Montaigne se serait produite au début de
1577 (il avait alors quarante-trois ans). Sa lithiase rénale
apparait primitive, et cette notion est confirmée par son,
hérédité et son genre de vie.
Nous avons vu que lui, qui regardait la santé comme le
bien capital de cette vie aprés la vertu, comme un
inestimable «present de nature», ne l’avait pas recue
«fort entiere » dés sa naissance ; et que, par antipathie
a Végard des médecins et de la médecine, il avait résolu
de pourvoir lui-méme aux directives opportunes. Ces
dernieres ne furent pas toujours avantageuses, et méme
contribuérent & intensifier sa prédisposition a la gravelle.
Alors qu’il devrait faire preuve de sobriété, observer un
régime surtout végétarien composé d’aliments frais,
excluant épices et condiments, il se plait aux crudités, aux
sauces, aux salaisons, aux viandes mortifiées.
I] ne nous renseigne pas sur les symptémes par lesquels,
dés son enfance, s’est traduite son hérédité. Mais examen
attentif qu’il a fait de lui comporte un certain nombre de
signes de valeur (calvitie précoce, légére myopie, fréquents
accés de migraine — avec douleur au-dessus des yeux —,
crainte de la lumiére, rhumes...). Et, avant que le rideau
se fat levé sur les manifestations sérieuses, les observations
qu’il nous a transmises nous font entrer dans le domaine
de quelques signes prémonitoires.
Quand il fut parvenu a lage adulte, son mode d’existence
et son hygiene, par une « viciation » fonctionnelle, créérent
des conditions favorables au développement de sa maladie.
Il mastique mal, il se plait aux longs sommeils, il a fait
188 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
quelques
.
excés 4sexuels dans sa ‘jeunesse, il a une. activitéa
intellectuelle trés grande, ce qui, dans un organisme pré-
disposé, améne les mémes troubles que le surmenage...
Montaigne s’achemine vers les stations pyrénéennes
— Aigues-Caudes (Les Eaux-Chaudes), Preissac (Pre-
chacq), Barbotan, Baniéres (Bagnéres-de-Bigorre) —
qui jouissaient déja d’un large renom. Mais nous ne pos-
sédons des cures qu'il y fit que de courtes références:
les comparaisons qu’il établit entre ces sources et celles
dont il sollicite action au cours de son long voyage.
a) Les Haux-Chaudes.
Le mercredi 19 avril 1581, la vue de Castel-Novo, prés
de Rome, sur «l’antiene via Flamina» lui rappelle la
région des Eaux-Chaudes: «Petit castelet... enseveli
entre des montaignetes en un sit qui me represantoit
fort les avenues fertiles de nos montaignes Pirenées sur
la route d’Aigues-Caudes. Landemein 20 d’Avril, nous
suivimes ce mesme pais montueus, mais tres plesant,
fertile... »!.
Cette station située sur la route d’Espagne occupe le
prolongement de la vallée d’Ossau dans « une gorge sombre
et d’un aspect des plus sauvages», dominée par des
rochers abrupts. L’accés en était alors trés difficile. Il
fallait gravir une montagne escarpée, le Hourrat, au som-
met de laquelle on traversait un étroit défilé, taillé 4 vif
dans le roc, puis redescendre par une pente trés rapide.
Mais ces conditions défavorables n’étaient pas de nature
& arréter Montaigne qui, nous le savons, ne redoute
rien.
Aujourd’hui, une belle et large route longe le gave et
aboutit aux bains qui sont situés a une altitude de 700
métres, et ot lon jouit, en général, d’un été tempéré et
d’un bel automne, circonstance propice A l’efficacité de la
cure.
Malgré les incommodités du voyage, et bien qu’il n’y
eat pour édifice thermal que de misérables masures, les
princes de Navarre escortés d’une cour brillante fréquen-
taient les Eaux-Chaudes et en faisaient chaque année
un rendez-vous de distractions et de plaisirs.
1. J.V., ps.249.
CURES AUX STATIONS PYRENEENNES 189
La nature des eaux nous est indiquée par Montaigne &
propos de celles de « Bade » (Baden): « L’eau des beings
rend une odeur de soufre & la mode d’Aigues caudes... »?.
Ces eaux sont, en effet, sulfurées-chlorurées, sodiques,
silicatées. Il y a six sources: Baudot, l’Aressecq, Min-
vielle, le Clot, l’Esquirelle, le Rey. Leur température nous
est donnée par comparaison avec celle des bains della
Villa: «C’est un’eau chaude fort moderéemant, come
celle d’Aigues-Caudes... »3. De fait, les eaux, en dépit de
Pépithete de «chaudes » par laquelle on les désigne, ont
une température beaucoup moins élevée que la plupart
des autres de la région pyrénéenne, — ce qualificatif
leur a été sans doute attribué sur le vu de leur découverte
antérieure —. Pour cing d’entre elles, la température
varie de 25° & 36°: l’Aressecq, 25° ;Baudot, 27°; le Rey,
33°; VEsquirelle, 34°; le Clot, 36°. C’est certainement a
Pune ou a l’autre que Montaigne se soigna: la sixiéme,
Minvielle, ne sourd, en effet, qu’é 11°.
Aujourd’hui, ces eaux radio-actives sont utilisées en
boisson, et en, cure externe (bains, irrigations ascendantes,
douches, inhalations) pour les maladies des voies respi-
ratoires (nez, naso-pharynx, bronchites chroniques, asthme,
séquelles de bronchites, de pneumopathies aigués non,
tuberculeuses...) et pour la débilité des enfants, les anémies.
b) Bagneéres-de-Eigorre.
Cette station, trés renommée au temps de Montaigne,
était connue bien, avant la conquéte de César, puisque des
fouilles ont mis en évidence les vestiges d’un temple voué
& son dieu gaulois protecteur, Agho (bonne eau). D’aprés
Walckenauer4, c’est & Bagnéres que correspondraient les
aquae Convenarum des Romains (il est vrai que certains
les placent & Capvern). Quoi qu’il en, soit, les vainqueurs,
comme en beaucoup d’autres thermes, s’empress¢rent de
mettre a profit les nombreuses sources déj& utilisées.
Aprés une éclipse, Bagnéres avait vu renaitre sa faveur.
Dés le haut Moyen Age, des comtes de Bigorre, des rois et
des reines d’Aragon et de Navarre y séjournerent. Plus
tard, Froissart (1837-1410), du Bartas (1544-1590) furent
ZdeVes ps LOS. 4. WALCKENAER, Géographie
3. LIbid., p. 282. ancienne de ic CGaule, t. I, p. 239.
190 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
ses hétes. Et, en 1583, peu de temps aprés Montaigne,
Henri IV y vint, et il soumit alors tous les établissements
a un régime d’ordonnances5.
Le site avait séduit notre graveleux. Aux bains della
Villa, l’aspect de la région le charme, et il écrit: «le sit
du pais est bien aussi beau & Banieres, mais en nuls autres
beins »6.
Bagnéres, en effet, est située sur la rive gauche de
Adour, entre les premiers contreforts montagneux qui
labritent vers l’Ouest et le Sud, et la vallée qui, s’élargis-
sant progressivement & mesure qu’elle s’éloigne vers le
Nord, rejoint, 4 une vingtaine de kilometres, la belle plaine
de Tarbes.
Aprés Montaigne, Taine dira’: « L’aspect de la ville est
charmant. De grandes allées de vieux arbres la traversent
en tous sens, des jardinets fleurissent sur les terrasses.
Des ruisseaux d’eau limpide accourent de toutes les places
et de toutes les rues ; ils se croisent, s’enfoncent sous terre,
reparaissent, et la ville est remplie de leurs murmures, de
leur fraicheur et de leur gaité ».
En méme temps que par « l’amenité de lieu », Montaigne
est conquis par la « commodité de logis, de vivres et de
compaignies »8,
Les eaux de Bagnéres, sulfatées, sodiques, magnésiennes,
se divisent en deux groupes:
le groupe hyperthermal — S. Salies — qui comprend
environ, les cing sixiémes du débit, et dont la température
est de 51°,8;
le groupe mésothermal, formé en majeure partie par les
sources de Salut, moins minéralisées, et dont la tempé-
rature est de 27° & 35°.
Leur radio-activité varie de 3 & 18 millimicrocuries par
litre ; et, en raison de leur énorme débit — 8 millions de
litres par 24 heures — elles fournissent une horo-radio-
activité considérable.
Prises en boisson, ces eaux sont diurétiques : ¢’est cette
propriété qui avait attiré Montaigne. Par l’augmentation
importante des urines, elles déclenchent une chasse dans
5. Dr. Franck DUPRAT, Guide 62 Ise, Ds 28a.
Thermal et Touristique, 4° édit., 7. Voyage aux Pyrénées.
1951. 8. E, II, 37, p. 254.
CURES AUX STATIONS PYRENEENNES 191
les voies urinaires, entrainant sables et graviers. A cette
action, s’ajoute celle du climat de montagne de moyenne
altitude (550 m) qui, pendant les fortes chaleurs de 1’été,
favorise la diurése : le malade urine |’eau, il ne la sue pas.
On ne trouve, chez Montaigne, que peu d’indications
sur les eaux qu'il prit. Ce sont certainement les hyper-
thermales, puisque, parlant de celles de della Villa, il
note : «elles ont une chaleur fort modérée et bien éloignée
de celle des eaux de... Bannieres »9. Et, au sujet des eaux de
Plombiéres, «il (Montaigne) juge l’effect de ces eaus et
leur qualité pour son regard fort pareilles 4 celle de la
fontaine haute de Banieres ot est le being »!°.
Il ne s’agit, sans doute, pas de la source Salies que les
vieilles estampes montrent coulant sur la place actuelle
des Thermes dans une sorte d’étroite piscine naturelle ou
lon accédait par deux ou trois marches. Cette eau passait
pour étre douée de propriétés cicatrisantes — ce qui est
d’ailleurs exact —; aussi, les guides et les postillons
faisaient-ils descendre leurs chevaux blessés dans la
piscine et lavaient-ils les blessures au griffon méme.
I est alors plus vraisemblable d’admettre que le «being »
dont parle Montaigne est celui de la source hyper-
thermale voisine qui coulait sur la place, et oti se trouvaient
installées quelques baignoires de bois rudimentaires.
La tradition veut que, lorsque Jeanne d’Albret —
mariée & Antoine de Bourbon, le 25 octobre 1548 — vint
& Bagnéres pour traiter sa stérilité, elle ait fait dresser
sa tente richement ornée sur le griffon méme de cette
source. Elle suivit ainsi son traitement & l’abri des regards
indiscrets ; et, par la suite, n’étant plus « bréhaigne »,
puisqu’elle eut quatre enfants — trois fils, dont Henri IV
né le 18 décembre 1553 aprés la mort de son frére ainé
Henri, et une fille Catherine, née le 7 février 1559 —, les
Bagnérois, pour commémorer cet heureux résultat,
donnérent a ce griffon le nom de «la Reine ».
C’est, apparemment, & cette source que Montaigne
«prit les eaux », du moins en, bains. Et, sans doute, il dut
boire en méme temps aux eaux diurétiques méso-
thermales qui s’appelaient alors Tivoli, la Peyrie, le Prieur,
Versailles — aujourd’hui disparues — et & celles de Salut,
9. J.V., p. 296. 10. Lbid., p. 97.
192 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
la Rampe — qui existent toujours —, ainsi qu’aux sources
froides de Saint-Blaise et de la Fontaine Verte, qui, de
méme, subsistent encore.
En, ce qui concerne leur effet, Montaigne ne signale que
son, analogie, indiquée plus haut, avec celui des eaux de
Plombiéres!! ; et, avec elle, les étourdissements qui le
prenaient a la sortie du bain!2.
Aujourd’hui, les eaux de Bagnéres sont, & juste titre,
considérées comme sédatives et diurétiques.
Montaigne, & qui n’a pas échappé linfluence bien-
.
faisante du climat et du calme, a trouvé & Bagnéres, dans
un pays sain et agréable, des conditions favorables 4 des
réactions équilibrantes, et les ressources de « circumfusa »,
Cette station, se trouve, en effet, & l’abri des variations
brusques des hauts sommets et de l’humidité facheuse de
la plaine. La moyenne annuelle de la température y est
de 11°,37. Les étés y sont frais (moyenne de 17 a4 18°),
les automnes doux et ensoleillés, les hivers lumineux et
secs, jusqu’aux pluies de printemps. Notre malade dut
y apprécier les nuits reposantes dont, grace 4 une brise
trés douce, on, y jouit pendant les mois d’été et durant les
fortes chaleurs : la vallée est, en effet, traversée par deux
courants constants et alternatifs qui la parcourent dans
deux directions opposées pendant les 24 heures; et ce
double courant journalier balaye toutes les impuretés de
atmosphere.
c) Préchacq.
Les bains de « Preissac » avaient une renommée bien
assise et trés ancienne quand Montaigne y vint. Ils
appartenaient alors, et depuis le XIV® siécle, & la famille
de Vignolles qui en, conserva la propriété jusqu’au XVITIe
siécle.
Préchacq, situé & 15 métres d’altitude, au bord de
YAdour, prés d’une magnifique forét de chénes qui le
protége contre les variations atmosphériques, offrait A
notre graveleux, avec le bienfait des eaux, celui d’un air
sédatif et tempéré qu’a coup sir il prisa fort, puisque,
nous le savons, il ne négligeait pas la climatologie.
NOES db Wag Jen Oe 12. Ibid., p. 312.
CURES AUX STATIONS PYRENEENNES 193
En ce qui concerne installation 4 cette époque, les
seuls renseignements qu’il nous fournit sont que les
« beins » de S. Pietro bas « lui firent resouvenir de ceux de
Preissac, pres Dax »!3,
Les eaux sulfatées calciques jaillissent & 61° de trois
griffons par des failles provoquées lors du bouleversement
qui, a la fin de l’éocéne, fit surgir les Pyrénées. Comme
aujourd’hui, elles étaient prises en. boisson & cause de leur
effet diurétique important. Et Montaigne, 4 l’occasion du
bain Naviso, prés de Montefiascone, nous apprend qu’on,
les Jaissait refroidir pour en diminuer la chaleur!4. Mais
elles étaient surtout utilisées pour les bains et les douches
(auxquels on a joint aujourd’hui les piscines, les étuves,
les douches de vapeurs térébenthinées) et pour la prépara-
tion des boues..
Une eau sulfureuse sourd 4 18°: limpide, incolore,
d’une forte odeur d’hydrogéne sulfuré. Elle est employée
en, boisson et surtout en bains. Mais Montaigne qui, dans
son, Journal de Voyage, fait allusion aux eaux hyperther-
males de cette station, ne mentionne pas cette source.
Les boues étaient la grande spécialité de Préchacq.
Les limons argilo-siliceux provenant des crues périodiques
de |’Adour, riches en matiéres organiques décomposées et
en oligo-éléments (potassium, sodium, lithium, calcium,
fluor, fer, cuivre), déposées dans de vastes bassins parcourus
par les eaux thermales 4 61°, y acquiérent, par un séjour
de plusieurs années, leurs propriétés thérapeutiques. Ces
boues sont utilisées en bains entiers 4 circulation d’eau
thermale courante et en applications généralisées ou
locales. Elles ont une action résolutive et reconstituante
due a leur thermalité (40 4 45°), a leur radio-activité et a
Veffet topique qu’elles exercent sur les téguments.
Préchacq trouve ses indications dans les arthroses, les
arthrites, les névralgies rhumatismales, le rhumatisme
goutteux déformant, Montaigne demandait aux eaux sur-
tout un effet diurétique, mais il ne parle pas des résultats
de son traitement. Comme 4 Bagneres, la chaleur de ces
eaux lui occasionna des « etourdissements »!5,
1o50-N, pe 176: 15. Ibid., p. 312.
14. J.V., p. 404.
194 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
d) Barbotan.
Les bains de Barbotan étaient trés anciennement connus :
dans sa «Gaule Thermale », en effet, Bonnard avance!6,
sans toutefois aller jusqu’a l’affirmer, que Strabon en fait
mention dans sa « Géographie », Mais les nombreux ves-
tiges prouvent que les sources étaient utilisées par les
Romains — sous le nom de Riu-Cau —. Les invasions des
Barbares ruinérent les bains. Dés le Moyen Age, San-Pey-
de-Riu-Cau attira les malades ; et la paroisse ayant, vers
1500, recu le nom de Barbotan qui était celui du propriétaire
du fief, c’est sous cette appellation que prospérait la
station quand Montaigne y vint.
Barbotan est situé 4 130 métres d’altitude au coeur de
Armagnac noir, verdoyant et pittoresque. Blotti au fond
d’une cuvette naturelle, entouré de collines boisées et
couvertes d’une végétation luxuriante, bien abrité des
vents d’ouest, largement ouvert au midi, il jouit d’un
climat continental tempéré.
Cinquante ans aprés Montaigne, un baigneur, le
R. P. Aubery, célébrait ainsi la beauté du paysage :
« De toutes parts s’étend une forét pleine d’arbustes qui
gardent toujours, malegré les froids de Vhiver, ?honneur
de leur verdure... Dans la vallée charmante qui sépare les
deux collines, se déploie une longue promenade, ...étendant
les fraiches ombres des ormeaux, sous lesquels les malades
abregent par Ja causerie la longueur des heures, et, au sortir
du bain, gotitent les douceurs du repos ». Ainsi, assuré-
ment, dut faire Montaigne.
Tout, vertu des eaux et charme des lieux, devait l’y
attirer; mais il ne nous fournit que peu de précisions
sur les sources et sur sa saison. Il signale que celles-la
sont mésothermales : en effet, &4 propos de celles de Baden,
il écrit : «la chaleur en est moderée comme de Barbotan...,
et les beings & cette cause fort dous et plesans »!7. Il y
revient & l’occasion de Corsena: «C’est un’eau chaude,
fort moderéemant, come celle de... Barbotan »18, Tl nous
dit aussi qu’a la sortie du bain il n’y a pas éprouvé ce
16. L. Bonnarp et Dr. PERcEPImD, La Gaule Thermale, p.
340. [Link]. M. BEAuRIN, Les eaua de Barbotan aua XVITIe et XVIII®
siccles. Thése, Bordeaux, 1939, p. 28.
17. 3.V., p. 108. 18. Ibid., p. 282.
CURES AUX STATIONS PYRENEENNES 195
« je ne sais she étourdissement » qui, « & cause de la chaleur
de l’eau », lui prit «& Plombieres, & Bannieres, 4 Preis-
sac »19,
Les procédés d’analyses actuels ont, par leurs résultats,
confirmé les renseignements donnés par Montaigne:
les eaux de Barbotan, faiblement minéralisées, sont
sulfurées, calciques, magnésiennes, silicatées et radio-
actives. Leur température est de 36°,6. Elles attiraient
les lithiasiques : ceux, dit en 1628, Nicolas Chesneau2°,
:qui ont des pierres aux reins, les graveleus, s’en trouveront
ien ».
On recommandait de faire précéder le bain par une
purgation, par l’usage des eaux en boisson — la quantité
absorbée variant avec le patient — et par un repos d’un
a trois jours. Aprés le bain et le lavage dans une cuve, on
ordonnait au malade de garder la chambre afin d’éviter
tout refroidissement qui serait particulicrement néfaste.
Pendant la cure, un régime alimentaire était prescrit.
Mais nous verrons que Montaigne se souciait peu des
méthodes en usage.
Le bain de boue était la partie principale du traitement.
A ce sujet, Montaigne nous rapporte qu’a « Bataille »
(Battaglia) la boue «est noire come cele de Barbotan,
mais non si graneleuse, et plus grasse, chaude d’une
moiene chaleur, et qui n’a quasi pouint de santur »?!,
L’installation était rudimentaire. Le P. Aubery écrit?2:
« Vous voyez, disposés sans aucun ordre, le long d’une
centaine de tertres tapissés d’herbe, des poutres les unes
en travers des autres, offrant des siéges & ceux qui doivent
de leurs pieds presser les épaules des baigneurs ; car, dés
que vous avez plongé dans le lac vos membres nus, et
que votre corps y enfonce jusqu’au cou, le limon, impatient
par la force résistante de l’eau, vous repousse en haut et
ne vous permet pas de rester au fond... Mais ici un jeune
valet, pressant vos épaules, geignant et tout couvert de
sueur, s’oppose & l’effort de l’eau, et refoule constamment
USI. De olas aie. oom 105 Mss
20. N. CHESNEAU, Discours et 22. R.-P. AuUBERY, Revue de
abrégé des vertus et proprietez des Gascogne, t. 41, p. 419.
eaux de Barbotan en la Comté
d@Armagnac. Cf. M. BEAURIN, loc.
cit.
6 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
de ses pieds le corps qui remonte, tant qu’enfin devenu
immobile il recoit de toute part l’action du limon tiéde;
alors les nerfs qu’une glace intérieure avait rendus rigides,
retrouvent leur souplesse. Aprés quoi deux vigoureux
porteurs vous posent sur une litiére, enveloppé d’un drap
blane, et tout souillé de boue vous vous plongez dans une
baignoire aux eaux tiédes ».
Peu aprés, les installations seront perfectionnées :
Barbotan, & coté de ses trois réservoirs de boues, possédera
des baignoires & eau courante ot des dérivations de la
source-mére alimenteront chaque baignoire d’une manicre
abondante, et la renommée de la station s’étendra, méme
hors de France.
On faisait aussi usage de douches sur la téte pour les
céphalalgies « invétérées », On recommandait de « mettre
la teste sous un tuyau d’une des fontaines, et laisser tomber
V’eau sur le lieu de la douleur de deux pieds au moins de
haut, et ce l’espace d’une demie heure ou environ, conti-
nuant cing ou six jours le matin et le soir avant le repas »?3.
Nous verrons que Montaigne use de telles douches aux
bains de Lucques, et que, méme, il en abuse.
Barbotan, par suite de la spécialisation des stations, a
perdu aujourd’hui ses clients d’ordre [Link],
Paction des sources s’avere favorable & ce domaine:
«au point de vue des urines, il y a polyurie liquide, dimi-
nution de l’acide urique, abaissement important de la
valeur du rapport acide urique sur urée, abaissement de la
glycosurie ; enfin, l’urée du sang subit aussi une baisse
générale »24, Montaigne était done bien fondé a en user.
On soigne actuellement & Barbotan les rhumatismes
chroniques, les sciatiques persistantes, les séquelles de
phlébites, les varices douloureuses, les cedémes variqueux
des membres inférieurs. Les bains constituent, comme au
temps de Montaigne, la partie fondamentale du traite-
ment :
bains clairs, bains carbo-gazeux, radio-actifs A eau
courante et a température naturelle (36°,6);
23. N. CHESNEAU, loc. cit. p. 46.
24. P.-A. BEAUDIMENT, Contribution a Vétude de la cure de
Barbotan. Thése, Bordeaux, 1930. Conclusions.
CURES AUX STATIONS PYRENEENNES 197
bains de boue: les boues (sédiments alluvionnaires,
végéto-minéraux sulfurés), sont diluées par les eaux
thermales.
La boisson constitue un traitement complémentaire.
SON TRAITEMENT HYDROLOGIQUE
DE SA GRAVELLE
Voyages aux sources de France, de Suisse
et ad’Italie
On a reproché & Montaigne « d’ouvrir toutes grandes
les portes de sa garde-robe et de son alcdéve », et
Von a trouvé que son Journal de Voyage était trop souvent
imprégné de senteurs malodorantes. Ce ne sont pas les
médecins qui s’en plaindront, eux pour qui «conter ce
qu’on pisse »! n’est pas une sotte coutume. Car, en péné-
trant observateur, notre malade, dans la description de la
lithiase urinaire, mérite le nom de précurseur de Sydenham
(1624-1689) et de Van Swieten (1700-1772).
C’est dans son Journal, et surtout, comme nous |’avons
vu, & partir de sa cure 4 Lucques?, qu’il nous fournit sur
sa gravelle et sur le traitement qu’il institue, de précieux
renseignements. A ce sujet, deux périodes sont donc &
considérer : avant et apres cette cure.
Le 12 septembre 1580, & « Mauvese » (Mauvages), & 8
kilometres de Vaucouleurs, il a un accés de colique qui le
fait gagner Plombiéres «en diligence »3, et les 17 et 18 il
rend deux petites pierres qui étaient dans la vessie, puis
du sable. Le 23, il eut au cété droit — ou, si ce n’est une
fois, il n’avait jamais senti de douleur — une colique
«tres vehemente, et plus que les siennes ordineres » qui
dura quatre heures. Et il sentit !’écoulement de la pierre
par les uretéres et le bas du ventret. Pourtant, il ne
1. 3.V., p. 287. 3. Ibid., p. 89.
2. Ibid., p. 312. 4, Ibid., p. 96.
200 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
signale qu’une évacuation de sable «non en grande
quantité » & «Bade» le 6 octobreS.
Le 25 octobre & «Sterzinguen» (Sterzing), aprés une
colique de deux ou trois heures, il rend une pierre de
moyenne grosseur qui se brisa aisément. Elle était
«jaunatre par le dehors, et brisée, au dedans plus blan-
chatre »®,
Le 8 novembre, & Venise, il éprouve une colique de méme
durée, «non des plus extremes », et il é€vacue deux pierres
de suite’.
Le 22 novembre, 4 Florence, «sans en avoir eu autre
resantimant que d’une legiere dolur au bas du vantre »,
il « fait » deux pierres et force sable’.
Le 23 décembre, &4 Rome, 4 la suite d’une forte colique,
il rend «force sable, et apres une grosse pierre, dure,
longue et unie, qui arresta cing ou six heures au passage
de la verge »°.
Le 28 janvier 1581, 4 Rome, il eut une colique « qui ne
Vempescha de nulle de ses actions ordineres, et fit une
pierre assés grossette et d’autres moindres »!°9,
Les 8 et 12 février, encore & Rome, il eut « un ombrage
de colicque et fict des pierres sans grand doleur »!!.
Le 17 mars, toujours & Rome, colique «supportable »
de cing ou six heures suivie de l’évacuation d’« une grosse
pierre come un gros pinon, et de cete forme »!2.
Deux semaines aprés, le 31 mars, & Rome, un accés
«assés supportable » lui aussi, mais qui, cette fois, dure
toute la nuit et provoque |’élimination de gros sable et
de deux pierres!3.
Le 21 avril, entre Narni et Spoleto, il signale une
colique qui venait de le tenir 24 heures et « etoit lors sur
son dernier effort »!4 ; toutefois, il ne note aucune évacua-
tion avant les premiers jours de sa saison aux bains de
Lucques (les 14 et 15 mai).
Ainsi, Montaigne nous apprend que, du 17 septembre
1580 au 31 mars 1581, soit 195 jours, il a évacué & quatre
5. Ibid., p. 113. 10. Ibid., p. 213.
6. J.V., p. 154. 11. Ibid., p. 216.
7. Ibid., p. 173. 12. Ibid., p. 230.
8. Ibid., p. 188. 13. Ibid., p. 241.
9. Ibid., p. 202. 14. Ibid., p. 252.
SON TRAITEMENT HYDROLOGIQUE DE SA GRAVELLE 201
reprises « force sable », et qu’il a «rendu » environ quinze
pierres plus ou moins grosses, & des intervalles variant de
14 & 36 jours (18 — 19 — 14 — 14 — 30 — 36 — 11 —
35 — 14). Il faut sans doute trouver, dans |’augmentation
de la fréquence, Vinfluence des repas copieux riches en
mets contre-indiqués signalés plus haut, en particulier
& Linde!’, Kempten!6, Rovere!?, Rome!8,
Nous verrons plus loin le résultat de son traitement.
*
*
Avant d’entreprendre sa cure & Lucques, Montaigne
visite un certain nombre de bains sur lesquels il nous
transmet des renseignements de valeur.
A) SITUATION DES BAINS
a) Plombiéres.
Montaigne, venant «d’Espiné» (Epinal), arrive le
vendredi 16 septembre 1580 4 Plombiéres, ot |’attire la
grande réputation de cette station «sise en Vosges...
pres la villette de Remiremont, a cinq lieues d’Espinal,
de Leseul en Bourgoine, 4 vingt lieues de Chaumont en
Bassigni »19, & 456 métres d’altitude, «dans une fondriere,
entre plusieurs collines hautes et couppées, qui le serrent
(ce lieu) de tous costés »?°, Au fond de la vallée naissent
plusieurs fontaines « tant froides naturelles, que
chaudes »?!,
Ces sources étaient connues des Celtes avant la conquéte
de la Gaule par les Romains: Plombiéres a, en effet,
commémoré ses vingt siécles en 1935, et il tirerait son
nom des mots celtiques « Plomen Birvi» (sources trés
chaudes).
Les eaux thermales qui émergeaient du granit par deux
failles principales se mélangeaient d’abord 4 l’Augronne.
IUais) dig Wag ids Les 19. Jean LE Bon, loc. cit. Cf.
16. Ibid., p. 190. J.-H. Dumont, Plombiéres au
vel O20... LOS: XVIe siécle et Jean le Bon
18. 7bid., p. 206 et 219. Médecin Traitant, p. 28.
20. J.V., p. 91.
21. Ibid., p. 91.
202 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
Les Romains, pour leurs légions, détournérent ce torrent,
établirent un lit artificiel, et recouvrirent la zone thermale
d’un vaste béton, ménageant un collecteur sur la faille
principale pour alimenter, par des cheminées de _pierres
pereées une grande piscine, de 66 métres de long. Dans la
deuxiéme faille ils firent des captages par piquages directs
sur l’émergence aux températures de 69°, 72°, 81°, dans
le but d’alimenter des salles d’étuves pour bains de
vapeur.
Aprés sa dévastation en 451 par les Huns, la station
demeura longtemps en sommeil. On déblaya lentement:
par une adaptation progressive, on remit en état la piscine
romaine, et & partir du XIITE¢ siécle les eaux connurent une
renommeée qui alla en s’étendant. Montaigne note a ce
sujet: «Ce being avoit autrefois été frequenté par les
Allemans seulement ; mais depuis quelques ans ceux de la
Franche-Conté et plusieurs Francois y arrivent & grand
foule »22,
b) Baden.
Montaigne a séjourné du 2 au 7 octobre 1580 a « Bade »
(Baden), station située dans la moitié orientale du canton
suisse d’Argovie, non loin de Zurich, et & 388 métres
d’altitude, au bord de la Limmat. «Les beings, dit-il,
sont assis en un vallon commandé par les costés de hautes
montaignes, mais toutefois pour la pluspart fertiles et
cultivées »23, en un bourg & l’écart (aujourd’hui la Vieille-
Ville) « tout au bas de la montaigne, le long d’une riviere,
ou un torrent plustot nommé Limaq (Limmat), qui vient
du lac de Zuric »*4 et qui se jette dans le Rhin.
Les eaux, ajoute-t-il, étaient connues des Romains :
« Tacitus (en) faict mantion »5 (226). En effet, ces « Aquae
Helveticae » se trouvaient toutes proches de Vendonissa,
vaste camp des légions romaines, dont on voit encore les
ruines. Plus tard, autour de ces sources jaillissant dans
un site boisé agrémenté de vignobles, le Moyen Age
batit une cité entourée de remparts ; et, au XV® siécle,
Baden était une station balnéaire renommée et trés
22. J.V., p. 93. 24. Ibid., p. 107.
23. Ibid., p. 108. 25. Ibid., p. 109.
SON TRAITEMENT HYDROLOGIQUE DE SA GRAVELLE 203
fréquentée, surtout par les Allemands qui «y viennent A
fort grandes foules »26,
Montaigne « chercha tant qu’il peut la maistresse source
et n’en peut rien apprendre; mais de ce qu’il samble,
elles sont toutes fort basses et au niveau quasi de la
riviere »27,
c) Abano.
Le dimanche 13 novembre 1580, Montaigne arrive a
Abano, «petit village pres du pied des montaignes, au
dessus duquel, trois ou quatre cent pas, il y a un lieu un
peu soublevé, pierreux. Ce haut qui est fort spacieus, a
plusieurs surjons de fontenes chaudes et bouillantes qui
sortent du rochier »28.
Les eaux de cette station — située dans une plaine au
pied des Collines Euganéennes, & 9 kilométres de Padoue,
a 47 kilométres de Venise, et & une altitude de 14 métres —
étaient connues depuis l’antiquité. Claudius Claudien
d’Alexandrie qui séjourna 4 Padoue vers 397-399 loue leurs
propriétés curatives?9. Cassiodore (468-562) secrétaire du
roi Théodoric parle 29 des somptueux édifices qui embel-
lissaient Abano et qui furent détruits pendant les invasions
barbares. Du XIII® siécle 4 nos jours, la fortune de ces
bains dura avec d’abord des vicissitudes plus ou moins
marquées ; et au temps de Montaigne, les installations y
étaient rudimentaires?°,
d) San Pietro.
D’Abano, notre voyageur se rend, le méme jour, &
«S. Pietro, bas», voisin lui aussi des monts Huganéens:
«pais de preries et pascages... tout en fumée en divers
lieus de ces eaus chaudes, les unes brulantes, les autres
tiedes, autres froides »3!.
Ces bains situés non loin d’Abano et dans la méme
plaine, & une altitude de 11 métres, constituent, par la
26. J.V., p. 109. 29. CLAUDIEN, JIdylles, VI,
27. Lbid., p. 109. Apone. Cf. Cesira GASPAROTTO,
28. Lbid., p. 175: L’Euganeo dio Apono e le sue
salutari acque, p. 5.
ALOE ison Tas Wiha Bll, ThDOGK N06. Las
204 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
fusion de San Pietro Montagnoso et de Montegrotto (Mons
Aegrotorum), les Thermes de Montegrotto. Comme ceux
d’Abano, ils étaient connus dés l’antiquité, ainsi que le
prouve, entre autres, une piscine romaine monumentale
de marbre égyptien appelée néronienne. Montaigne nous
signale qu’il y trouva «quelques traces d’antiques
bastimans »%2,
e) Battaglia.
Le lendemain, Montaigne va 4 Battaglia « petit village
sur le canal Del Fraichine » (du Frassine), au sud-est des
collines euganéennes, & 6 metres d’altitude. Les bains,
connus aussi dés l’antiquité, «sont & cing cens pas de 1a,
par la levée le long du canal »33. L’eau descend d’une petite
croupe de montagne, et coule dans une maison par des
«canaus tout voisins de l’eau douce, et bonne »* ; aussi,
selon que l’eau thermale « prand plus longue ou courte
course, elle est plus ou moins chaude ». Montaigne, toujours
avide de s’instruire, monta sur la croupe pour voir la source
a son émergence ; mais on ne put la lui montrer, prétextant
« qu’elle venoit sous terre »%.
3) Montecatini.
Le mercredi 21 juin 1581, Montaigne s’était proposé
«de voir le Mont Catino, ot est l’eau chaude et salée du
Tetuccio »36; mais il loublia par distraction: le laissant
& main droite d’un mille de sa route, il ne s’apercut de
son étourderie que lorsqu’il fut prés de Pistoie. I] ne revint
pas en arricre. Sans doute, parce que la réputation de cette
station — trés grande dans |’antiquité — avait notablement
décliné pendant le Moyen Age — par suite, semble-t-il,
du changement des conditions générales de la vie, de l’in-
sécurité des voyages, des luttes intestines entre les villes,
de la constitution dans la vallée d’une zone ot sévissait
la malaria.
324 1,V-9p.b176. 35. Ibid., p. 177.
33. Ibid., p. 176. 36. Ibid., p. 332.
34, Ibid., p. 177.
SON TRAITEMENT HYDROLOGIQUE DE SA GRAVELLE 205
g) Bagnacqua (Casciana).
Le jeudi 27 juillet 1581, Montaigne rencontre « au pied
d’un monticule ce qu’on nomme les bains de Pise »,
situés 4 146 métres d’altitude, & 38 kilométres de cette
ville, & 47 de Montecatini et & 72 de Florence. Comme
Vindique une inscription latine sur marbre blane que
notre voyageur «ne put pas bien lire »37, ces bains furent
établis aux calendes de mai 1112, par la Comtesse Mathilde
de Toscane (1046-1115). Aprés avoir regu les noms de
Bagno ad acqua, Bagni d’Acqui, Bagni della colline pisano,
Bagni di Peccioli, ils sont, depuis 1868, connus sous celui
de Bagni di Casciana.
h) Vignone.
Le lundi 24 septembre 1581, Montaigne va visiter les
bains de Vignone, «du nom d’un petit Chateau qui est
tout auprés » de San-Chirico dans la province de Sienne,
et situés «dans un endroit un peu haut, au pied duquel
passe la riviere d’Urcia »38. Au milieu d’un étang de
soixante pas de long et de vingt-cing de large, « entouré
de murailles et de degrés, l’on voit bouillonner... plu-
sieurs jets de cette eau chaude »38,
7) Bain Naviso.
Le 27 septembre 1581, Montaigne se rend & six milles
de Monte-Fiascone, au bain Naviso. Ce bain « situé dans
une trés-grande plaine, ...4 trois ou quatre milles de la
montagne la plus voisine, forme un petit lac »39 (le lac Ba-
gnaccio); sur l’un de ses bords une trés grosse source
donne une eau presque brilante qui bouillonne avec force ;
une conduite méne l’eau & deux bains dans une maison
proche?9,
7) Viterbe.
Le lendemain, Montaigne explore quelques bains dans
la région du Latium, 4 6 kilométres de Viterbe, et & une
37. J.V., p. 366. 39. Ibid., p. 402.
38. Ibid., p. 400.
206 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
altitude de 260 métres. On trouve «en deux différens
endroits des batimens ou étoient il n’y a pas long-tems
des bains qu’on a laissé perdre par négligence (San Paolo
et les Almadiani): le terrein toutefois exhale une mau-
vaise odeur »4°, Une autre source médiocrement chaude
(la Madonna) forme un petit lac ot l’on se baigne. Non
loin « dans un terrein fort enfoncé, il y a trois jets diffé-
rents d’eau chaude, de l’un desquels on use en bois-
son »4!,
k) Lucques.
Aprés avoir pris les eaux de Plombiéres, de Baden,
d’Abano, Montaigne fit deux cures importantes, séparées
par une interruption de prés de huit semaines, & Lucques,
en Toscane, & une altitude de 150 métres, au confluent
de la vallée de la Lima et de celle du Serebio, a 24 kilo-
métres de Lucques et 4 44 de Pise.
«C’est un pais tout montueus. Audevant du bein, le
long de la riviere, il y a une pleine de trois ou quatre ¢ans
pas, audessus de laquele le bein est relevé le long de la cote
d’une montaigne mediocre, et relevé environ come la
fonteine de Banieres, ot l’on boit pres de la ville »*.
«La vieillesse (des bains) va jusques aus siecles des
Romeins », mais «il n’y a nulle trace d’antiquité »43,
Au XVI° siécle, leur renommée était déja étendue:
«ils disent la presse y etre fort grande »4. Nous avons vu
que Franchiotti et Donati avaient, en 1552 et 1580, écrit
sur ces eaux, et que Jean le Bon avait souligné leur
caractére diurétique et signalé leur exportation au loin.
B) AMENAGEMENT DES STATIONS
a) Plombiéres.
Au moment oi Montaigne vint & Plombiéres, on pouvait,
au dire de Jean le Bon*, s’y loger «tres facilement,
commodement, & des prix raisonnables, quelque soit son
40. J.V., p. 404. 43. Ibid., p. 281.
41. Ibid., p. 406. 44. Ibid., p. 280.
42, Ibid., p. 278.
SON TRAITEMENT HYDROLOGIQUE DE SA GRAVELLE 207
estat » et si difficile de gotit que l’on soit « mesme la cour ».
Montaigne, lui, indique que «les logis n’y sont pas
pompeus, mais fort commodes ; car ils font, par le service
de force galeries,.qu’il n’y a nulle sujection d’une chambre
a Vautre »‘,
Les habitants, ajoute Jean le Bon, sont trés accueil-
lants et «si soigneux et amys de leurs hétes qu’on en tire
du service incroyable »47. Les vivres y sont abondants et
Yon y trouve sans peine poissons, viandes, gibiers, vins,
mais «pas de forment et... poins de cicorée »48. Pour
Montaigne, «les hostesses y font fort bien la cuisine »49;
mais «le vin et le pain y sont mauvais »50, Nourriture et
logement sont «& bonne raison »5!,
b) Baden.
Montaigne nous fait connaitre que Baden était un
centre de vie mondaine, aux «logis tres magnifiques »®2,
et qu'il y trouva encore (en octobre) « grand compaignie »®?,
Il conseille ces bains en raison de leur « aysance et commo-
dité du lieu et du logis si propre, si bien party, selon la
part que chacun en veut, sans subjection ny ampesche-
mant d’une chambre 4 autre »53, « Les lieus & se beigner...
surpassent en magnificence et commodité tous les autres
de beaucoup »*4,
L’humaniste italien Bracciolini di Guccio, autrement
dit Jean-Francois Pogge (1380-1459) avait déja écrit
vers 1415: «Au centre de cet établissement, se trouve
une place trés vaste, entourée de magnifiques hdtelleries
ou vont loger une quantité d’étrangers. Chaque maison
posséde, & Vintérieur, des bains particuliers 4 l’usage
desquels ont droit les personnes qui viennent y résider.
Le nombre de ces bains publics ou privés est d’une tren-
taine & peu prés... Tous ceux qui n’ont d’autre but que
de passer leur vie dans les délices, y viennent chercher
Vaecomplissement de leur désir »55,
45. Cf. J.-H. Dumont, loc. cit., 50. Ibid., p. 94.
p. 28. 51. Ibid., p. 94.
46. J.V., p. 94. 52. Ibid., p. 107.
47, Jean LE Bon, J.-H. Du- 53. Ibid., p. 114.
MONT, loc. cit., p. 28. 54. Ibid., p. 283.
48. Ibid., p. 28. 55. E. CHABROL, loc. cit., p. 67-
49. J.V., p. 94. 69.
208 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
Montaigne, toutefois, se plaint des prix qu'il juge
abusifs: «l’exaction du payement est un peu tyran-
nique... envers les estrangiers »5°.
c) San Pietro.
A San Pietro ot il ne fit que passer, notre voyageur ne
trouva, nous l’avons vu, que deux ou trois maisons
misérables » pour la retraite des malades; ...a la verité,
tout cela est fort sauvage, et ne serois d’avis d’y envoier
mes amis »57,
d) Battaglia.
Il n’y avait la «qu’une maison sur le being, avec dix
ou douze chambres. En May et en Aoust, ils disent qu’il
y va assés de jans, mais la pluspart logent au... bourg ou
au Chateau du seigneur Pic »58. Les bains « n’ont pas grande
commodité, si ce n’est le voisinage de Venise ; tout y est
grossier et maussade »®9,
e) Gasciana.
A ces bains, et d’aprés le Professeur « Cornacchino »,
«les logemens étoient trés-bons, et on y étoit commodé-
ment et & son aise 6°, Mais Montaigne note: «ce lieu-ci
d’ailleurs est désert, et les logemens y sont mauvais »®!,
f) Vignone.
_A Vignone, il n’y avait qu’«une douzaine petites
maisons peu commodes et désagréables, ...et le tout paroit
fort chétif »®.
g) Bain Naviso.
La maison isolée ot. est conduite l’eau de la source
«a plusieurs petites chambres, mais mauvaises»; et
Montaigne ne croit pas qu’elle soit « fort fréquentée »®.,
56. J.V., p. 114. 60. Ibid., p. 366.
57. Ibid., p. 176. 61. Ibid., p. 368.
58. Ibid., p. 177. 62. Ibid., p. 400.
59. Ibid., p. 178. 63. Ibid., p. 402.
SON TRAITEMENT HYDROLOGIQUE DE SA GRAVELLE 209
h) Viterbe.
Aux bains de Viterbe, il n’existe qu’un logis, éloigné
de la ville d’un mille et demi, « mais il est grand, commode
et décent »%,
i) Lucques.
« Le Site ot est le bein a quelque chose de plein, ot sont
trante ou quarante maisons tres-bien accommodées pour
ce service, les chambres jolies, toutes particulieres, et
libres qui veut, &-tout un retret (chacune), et ont un’entrée
pour s’entreatacher [227], et un’autre pour se particu-
lariser »® [228]. Comme il aime ses aises, Montaigne les
«reconnut » presque toutes «avant que de faire mar-
ché »66 ; il s’arréte «& la plus belle, notammant pour le
prospect qui regarde... tout ce petit fons, et la riviere de
la Lima, et les montaignes qui couvrent ledict fons, toutes
bien cultivées et vertes jusques & la sime, peuplées de
chataigniers et oliviers, et ailleurs de vignes qu’ils plantent
autour des montaignes, et les enceignent en forme de
cercles et de degrés »67, I] loue « une salle, trois chambres,
une cuisine et encore un’apant [229] pour nos jans, et la
dedans huit lits, dans les deus desquels il y avoit pavil-
lon »68 [280].
Entre les maisons «est une place & se proumener,
ouverte d’un costé en forme de terrasse, par laquele vous...
voiés le long de la riviere dans ce petit plein, & deus cens
pas, sous vous, un beau petit village qui sert aussi & ces
beins, quand il y a presse. La pluspart des maisons neufves,
un beau chemin pour y aler, et une belle place audict
village. La pluspart des habitans de ce lieu se tienent la
Vhiver, et y ont leurs boutiques, notammant d’apoti-
quererie ; car quasi tous sont Apotiqueres »®9,
A Corsena, «il y a un beau logis 4 plusieurs chambres,
et une vintene d’autres non guiere beaus »7°, mais plus
chers qu’alla Villa ot la « commodité » et la « beauté de
la veué » sont plus grandes”.
64. J.V., p. 406. 68. Ibid., p. 279.
65. Ibid., p. 278-279. 69. Ibid., p. 279.
66. Ibid., p. 279. 70. Ibid., p. 282.
67. Ibid., p. 279. Wien ve 825
14
210 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
A «Barnabé », «point de maisons 4 l’entour, excepté
seulement une petite loge couverte et des sieges de pierre
au tour du canal »72.
Aux bains della Villa, la vie est &2 bon marché: «la
viande s’y treuve autant qu’on veut, veau et chevreau;
non guiere autre chose... Le vin n’y est guiere bon ; mais
qui veut en fait porter ou de Pescia ou de Lucques »7°.
La livre de veau, « trés bon et trés tendre, coute environ
trois sols de France. Il y a beaucoup de truites, mais de
petite espece »4. Et l’on trouve «en chaque logis quelque
home ou fame capable de faire la cuisine »7. De ce qu’il
note, on peut raisonnablement déduire que Montaigne
abusait li de la bonne chére et des vins excellents.
C) SAISON DES CURES
a) Plombieres.
La coutume, rapporte Montaigne, «est d’y estre pour
le moins un mois. Ils (les curistes) y louent beaucoup
plus la seison du printemps en May. Ils ne s’en servent
guiere apres le mois d’Aoust pour la froideur du climat;
mais nous y trouvasmes (fin septembre) encore de la
compaignie & cause que la secheresse et les chaleurs avoint
esté plus grandes et plus longues que de coustume »76,
Jean le Bon dit, de méme, qu’il faut se rendre & Plom-
biéres au printemps : « may, le juin, l’aoust, septembre et
quelques fois mi-octobre » 7. Non que l’action des eaux
varie: «elles demeurent de mesme vertu et de mesme
qualité, le long de l’année... et ils sont fous et errent »78
ceux qui prétendent le contraire. Mais il est préférable
de venir en mai, car «le printemps commence bien la
curation que l’automne la parachéve », et l’on se réserve
la «commodité de les reprendre (les bains) encore sur
l’aoust et aultres mois consecutifs et selon l’exigence de
la maladie »79,
72. Ibid., p. 290. 77. Jean LE Bon. Cf. J.-H.
73. Ibid., p. 280. Dumont, loc. cit., p. 28.
74. Ibid., p. 294. 78. Ibid., p. 29.
75. Ibid., p. 280. 79. Jean LE Bon. Cf. J.-H.
76. Ibid., p. 92. Dumont, loc. cit., p. 29.
SON TRAITEMENT HYDROLOGIQUE DE SA GRAVELLE 211
Aujourd’hui, la station est ouverte du 15 mai au 30
septembre, et la durée normale de la cure est de 21 jours.
b) Baden.
A Baden, vapperte Montaigne, les bains sont fréquentés
« quasi tout le long de l’esté »89, et la durée du traitement
est « ordinairement de cing ou six sepmaines »8!, Aujourd’-
hui, Baden est ouvert toute l’année ; mais la cure s’effectue
PEERS d’avril en octobre, et sa durée est norma-
ement de trois semaines.
c) Battaglia.
A Battaglia, d’aprés les renseignements recueillis par
Montaigne, « en-May et en Aoust... il y va assés de jans 82,
Aujourd’hui, on va se soigner durant toute l’année aux
stations de la zone thermale euganéenne (Abano, Mon-
tegrotto — San Pietro —, Battaglia).
Aucune indication sur le méme sujet ne nous est donnée
par Montaigne en ce qui concerne les stations d’Italie
autres que Lucques, qui, de nos jours, sont ouvertes:
Montecatini, du 1°? avril au 80 novembre — « Bagnac-
qua» (Casciana), du 1€f mai au 31 octobre — Viterbe,
de juin & septembre.
d) Lucques.
A Lucques, l’usage, était, alors « de ne comancer qu’en
Juin, et y durer jusques en Septambre : car en Octobre ils
le quitent et s’y fait des assamblés souvant pour la sule
recreation »83, Aujourd’hui, les bains de Lucques sont
ouverts du 25 mai au 31 octobre.
D) COMPOSITION DES EAUX
a) Plombieéres.
Parmi les sources « tant froides naturelles, que chaudes »,
qui naissent au fond de la vallée de Plombiéres, deux
80. J.V., p. 109. 82, Lbid., p. 177.
81. Ibid., p. 109. 83. Ibid., p.. 280.
212 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
seulement, dit Montaigne, sont utilisées en boisson :
«celle qui tourne le cul a l’orient et qui produit le being
qu’ils appellent le being de la reine, laisse en la bouche
quelque goust doux, comme de regalisse sans autre
deboire [231], si ce n’est que, si on s’en prent garde fort
attentifvement, il (lui) sembloit qu’elle rapportoit je ne
scay quel goust de fer. L’autre qui sourd du pied de la
montaigne opposite... a un peu plus d’aspreté, et y peut-on
decouvrir la saveur de l’alun »™.
L’eau chaude «n’a nulle senteur ny goust, et est chaude
tout ce qui s’en peut souffrir au boire ». Aussi, Montaigne
était-il « contraint de la remuer de verre & autre »®,
Depuis le XVI°¢ siécle, d’autres sources ont été captées.
Elles appartiennent aux deux mémes groupes :
les hyperthermales dont la température varie de
42° & 81°;
— les savonneuses [232] dont la température va de 11°
a 42¢,
Les renseignements fournis sur ces eaux par les procédés
d’analyse modernes nous éclaireront sur ceux donnés par
Montaigne avec les seules ressources de ses organes sen-
soriels.
Trois sources sont utilisées pour la boisson: la source
des Dames [233] qui sourd a 52°, la source Savonneuse (ainsi
nommée depuis le Moyen Age), douée de _ propriétés
laxatives, et la source Alliot (11°) qui n’était pas connue
du temps de Montaigne [234].
Toutes ces eaux sont limpides [285], inodores, et d’une
pureté absolue [236]. Leur minéralisation est constituée
essentiellement par des bicarbonates de sodium, potas-
sium, calcium, magnésium, fer, et par des silicate, sulfate
et chlorure de sodium, avec des traces d’alumine, d’oxyde
de manganése, d’arséniate de soude, de brome et de flucr.
Elles ont une forte radio-activité: source des Dames,
11,4 & 18,8 millimicrocuries par litre d’eau; source
Savonneuse, 14,7 & 17. De plus, les gaz d’émanation ont
une radio-activité trés élevée : source des Dames, 123,9 a
140,6 millimicrocuries par litre; source Savonneuse,
52,6.
84. J.V., p. 91292, 85. Ibid., p. 91.
SON TRAITEMENT HYDROLOGIQUE DE SA GRAVELLE 213
b) Baden.
L’eau, dit Montaigne, «rend une odeur de soufre & la
mode d’Aigues caudes et autres... Au boire elle est un peu
fade et molle, come une eau battue, et quant au goust
elle sent au souffre; elle a je ne scay quelle picure de
salure... La chaleur en est moderée comme de Barbotan
ou Aigues caudes, et les beings & cette cause fort dous
et plesans »86, Cette eau, ajoute-t-il, «est moins nette que
les autres que nous avons veu ailleurs, et charrie en la
puisant certenes petites filandres fort menues. Elle n’a
point ces petites étincelures qu’on voit briller dans les
autres eaus souffrées, quand on les recoit dans le verre,
et comme dit le seigneur Maldonat, qu’ont celles de Spa »87,
En effet, l’eau est parfaitement claire et ne pétille pas
dans le verre ; mais au bout de trois minutes, de grosses
bulles s’élévent, et aprés un certain temps 4 l’air libre,
de fines particules de soufre se séparent et restent en
suspension.
Ces eaux, trés abondantes (1 million de litres par jour),
proviennent d’un courant unique, qui, en profondeur,
se sépare en un faisceau d’embranchements plus ou moins
importants. On compte environ deux douzaines de sources
dont 17 sont captées. Toutes ont la méme composition:
leur teneur en gaz varie, toutefois, 4 raison des différentes
conditions de pression hydrostatique.
Les eaux sont fortement minéralisées (4 gr, 647 par
litre). Sulfo-chlorurées, sodiques, calciques, magnésiennes,
elles contiennent du brome, du lithium, du strontium, de
Vacide borique, de l’acide silicique et des traces de fluor.
En outre, elles renferment 0 gr, 2946 d’acide carbonique
libre, 1,2% d’argon et des traces d’hydrogéne sulfuré
libre. Leur température est de 47-48° C; leur radio-
activité de 0,3 4 1,3 U.N.
c) Abano.
Dans cette station, ce qui frappe d’abord Montaigne,
c’est la température des eaux: «elles sont trop chaudes
86. J.V., p. 108. 87. Ibid., p. 109.
214 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
entour leur source pour s’y beigner, et encore plus pour
en boire »88, I] en mit dans la bouche aprés un refroidisse-
ment convenable, et «il leur trouva le goust plus salé
qu’autre chose »89. En effet, leur température au griffon
est de 87°; fortement minéralisées (5 gr, 456 par litre),
elles sont riches en chlorures (sodium, calcium, potassium,
magnésium, ammonium, lithium), en sulfate de sodium;
de plus, elles contiennent du bromure et de Viodure de
magnésium, des bicarbonates de soude, de chaux et de fer,
ainsi que des traces d’acide borique, de strontium, de
manganése, et, & un degré moindre, d’arsenic et d’acide
phosphorique. La radio-activité des gaz est de 23 mnilli-
microcuries par litre.
d) San Pietro.
Les eaux de San Pietro, dit Montaigne, laissent une
trace « toute rougeastre »9°, Leur goat est «un peu plus
mort et mousse » que celui des eaux d’Albano; elles ont
«moins de santur de souffre, et, quasi pouint du tout, un
peu de salure »9!. I] mit de la boue sur la langue: «il n’y
trouva nul goust; il croit qu’elles soint plus ferrées »9
(que celles d’Albano). Ces eaux, comme celles d’Albano,
sont chlorurées, sodiques trés faiblement, bromurées,
hyperthermales (de 78° & 92°), radio-actives (2,6 milli-
microcuries).
e) Battaglia.
Montaigne boit de l’eau de Battaglia: «il lui trouve A
la bouche peu de goust, peu de santur de souffre, peu de
salure »93,
Ces eaux ont une composition voisine de celles d’Abano
et de Montegrotto de la méme zone thermale euganéenne,
mais avec une minéralisation moindre (2 gr,161 par litre),
et une teneur en soufre plus faible. Elles sortent en grande
quantité, naturellement ou au moyen de puits artésiens.
Les six sources ont une température comprise entre 60°
et 72°, et sont bactériologiquement stériles. L’eau est
SSouJmVies Demlidos 91. Ibid., p. 176.
89. Ibid., p. 175. 92. Ibid., p. 176.
90. Ibid., p. 176. OS dic Vics)Deruketide
SON TRAITEMENT HYDROLOGIQUE DE SA GRAVELLE 215
limpide & l’émergence avec une légére odeur— variable —
dhydrogéne sulfuré. Elle posséde une radio-activité de
1,03 & 1,37 millimicrocuries par litre.
f) Montecatini.
Sur Montecatini, Montaigne signale seulement qu’on y
trouve «eau chaude et: salée du Tetuccio »%, Les eaux
de ces thermes sont en partie chloro-sulfatées et bicar-
bonato-sodiques, et (Moratta et Sica) iodo-sulfuro-
alcalines. Elles jaillissent & une température variant entre
18° et 34°, et elles sont toutes radio-actives. Elles se
divisent en fortes (Tamerici, Toretta), moyennes (Regina),
faibles (Tettuccio, Rinfresco). Tettucio, dont parle
Montaigne, a une température de 24°,6 et une radio-
activité de 26,5 millimicrocuries.
g) Casciana.
L’eau de Casciana, note Montaigne, est d’une chaleur
«fort médiocre »%. Il en boit pour asseoir son jugement,
et il la trouve «aisée & boire, ...sans got, sans aucune
odeur »%, Il sent seulement «un peu d’dcreté sur la
langue »%.
L’eau sourd & 86°; elle appartient au groupe des bicar-
bonato-sulfato-alcalino-calciques. Elle est pauvre en
chlorure de sodium et riche en magnésium et en calcium.
Elle est inodore, incolore, presque sans saveur. Elle
posséde une radio-activité faible, mais une horo-radio-
activité élevée; aussi, l’air inhalé autour de la source
doit-il jouer un role dans la cure.
Montaigne y distingua «de ces corpuscules ou atomes
blanes »% qui lui avaient déplu & Baden. Dans ces derniers
bains -— comme il a été dit plus haut —, de fines parti-
cules se séparent et demeurent en suspension. Mais ici,
la source n’est pas sulfurée; aussi, faut-il, sans doute,
s’en tenir 4 l’explication donnée par notre voyageur:
«je mvimaginois (ces corpuscules) étre des immondices
venant du dehors. Maintenant je pense qu’ils proviennent
de quelque qualité des mines, d’autant plus qu’ils sont
94. Ibid., p. 332. 96. J.V., p. 368.
95. Ibid., p. 366.
216 MONTAIGNE BT LA MEDECINE
plus épais du cété de la source ot l’eau prend naissance, ot
par conséquent elle doit étre plus pure et plus nette,
comme j’en fis clairement |’expérience »97. La disparition
de ces particules est due certainement 4 une améliora-
tion apportée au captage.
h) Vignone.
A Vignone, dit Montaigne, l’eau chaude qui sort par
plusieurs jets au milieu d’un grand étang, «n’a pas le
moindre odeur de souffre, éleve peu de fumée, laisse un
sédiment roussatre, et paroit étre plus ferrugineuse que
d’aucune autre qualité »%8.
L’eau est sulfatée, calcique et thermale (52°). On n’en
boit pas, «mais bien de celles de Saint Cassien, qui ont
plus de réputation »99. Ces derniéres sont, aussi, sulfatées-
calciques et thermales ; leur température est, toutefois,
moins élevée (39°-43°).
z) Naviso.
Du bain Naviso, Montaigne signale simplement que
«l’eau bouillonne avec force, est presque brilante, ...sent
beaucoup le soufre, et jette une écume et des feces blan-
ches »100,
4) Viterbe.
L’eau de la source (la Madona) qui forme un petit lac
ot l’on se baigne « n’a point d’odeur, mais un goiit insipide ;
elle est médiocrement chaude », Montaigne jugea « qu’il
y avoit beaucoup de fer; mais on n’en boit pas »!9,
Un peu plus bas, l'un des trois jets qui sortent d’un terrain
tres enfoncé est utilisé pour la boisson. Cette eau, dit-il,
est «d’une chaleur médiocre et tempérée: elle n’a point
de mauvaise odeur; on ysent seulement au gotit une
petite pointe, ou je crois que le nitre domine »!°!,
Les eaux de Viterbe sont sulfatées, calciques, su _rées,
seaiscns et thermales (leur température varie de 38°
a 61°),
97. Ibid., p. 368. 100. J.V., p. 402.
98. Ibid., p. 400. 101. Ibid., p. 404-406.
99. Ibid., p. 400.
SON TRAITEMENT HYDROLOGIQUE DE SA GRAVELLE 217
k) Lucques.
A Lucques, «il y a de quoi boire et aussi de quoi se
beigner »!02, Plusieurs sources sont utilisées A cet effet:
les eaux « della Villa » dans le village ot réside Montaigne ;
celles de Corsena «& un bon demi mille de 1a, & l’autre
visage de cete mesme montaigne, qu’il faut monter et
devaler apres »!03; celles «d’un’autre fonteine chaude &
deus ou trois cans pas de la un peu plus haut en ce mesme
mont, qui se nome de Saint Jan »!%; et les eaux de
Barnabé «une des fontaines de cette montagne, et l’on
est étonné de la quantité d’eaux chaudes et froides qu’on
Y voit »!5,
Montaigne nous donne quelques renseignements sur ces
eaux. Celle «du bein della Villa» (aujourd’hui bagno alla
Villa) est, dit-il, « un’eau chaude fort moderéemant, come
celle d’Aigues-Caudes, ou Barbotan, aiant moins de gout
et saveur que nulle autre que j’aie jamais beu. Je n’y peus
apercevoir que sa tiedur, et un peu de douceur »!%,
Corsena «plus fameus pour le bein et la Doccia... et
dict-on plus antienemant conu »!°, a «pour cet’heure
Ja reputation »!08, Ces eaux lui paraissent « comme chaudes
et en quelque facon sans odeur, sans saveur, sans fumée »!09
en comparaison de celles du bain della Villa.
Plus bas, existent huit ou dix fontaines. A la téte de
chacun des canaux est inscrit un nom « qui annonce leurs
divers effets : comme la Savoureuse, la Douce, |’Amou-
reuse, la Couronne ou la Couronnée, la Desespérée, etc. A
la vérité il y a certains canaux plus chauds les uns que les
autres »!10,
L’eau de Saint Jean (bagno San Giovanni) est « extre-
memant huileuse»; aussi, «on s’en sert fort aus fars,
..elle n’est pas fort aperitive »!"1,
L’eau de Barnabé « est un peu plus chaude... et, selon
Voy,,ion commune, plus pesante encore et plus violente»
102. Ibid., p. 280. 107. J.V., p. 281.
103. Ibid., p. 281. 108. Idid., p. 282.
104. Ibid., p. 282. 109. Ibid., p. 292.
105. Ibid., p. 290. 110. Ibid., p. 292.
106. Ibid., p. 282. 111. Lbid., p. 284.
218 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
que celle della Villa ; « elle sent un peu plus le souffre, mais
néanmoins foiblement. L’endroit ot: elle tombe est {teint
d’une couleur de cendre, mais peu sensible »!!2,
Grace aux procédés de détermination des propriétés
physiques et chimiques, nous possédons aujourd’hui des
caractéristiques plus précises, mais qui, d’une maniére
générale, confirment ces observations faites avec des
moyens rudimentaires.
De nos jours, l’ensemble thermal est constitué par les
eaux de 19 sources, deux grottes 4 vapeur naturelle, des
boues. Ces eaux appartiennent au groupe des bicarbonato-
sulfato-alcalino-calciques, et ont des températures assez
différentes qui se classent (toutes choses égales d’ailleurs)
dans l’ordre indiqué par Montaigne: alla Villa, 39° —
Bernabé, 40° San Giovanni, 38° — Doccione (Corsena),
54°, La température de l’air de la grotte est de 88 a 45°.
Les eaux sont incolores, inodores, limpides. La saveur de
San Giovanni est légérement saline, celle de Doccione,
salée et un peu amere. La réaction chimique est, pour la
Villa, faiblement alcaline, pour Bernabé, San Giovanni et
Doccione, neutre et trés légérement alcaline.
Le volume des gaz dissous par litre est, en centimétres
cubes, (aprés réduction & 0° et & 760 mm de mercure):
la Villa, 21,7 — Bernabé, 18,7 — San Giovanni, 29,4 —
Doccione, 21,5.
La minéralisation est trés différente. C’est ainsi que
les substances dissoutes par litre sont: la Villa, 2 gr,7388
— Bernabé, 2 gr,7901 — San Giovanni, 1 gr,7003 —
Doccione, 3 gr, 4404.
La radio-activité varie, aussi, fortement: la Villa,
2,1 U.M. par litre — Bernabé, 19 — San Giovanni, 7,68 —
Doccione, 1,74.
E) INDICATIONS DES EAUX
a) Plombiéres.
Montaigne est venu & Plombiéres pour soigner sa
gravelle. Ces eaux étaient, alors, trés renommées pour cet
usage. Jean le Bon, « pour l’avoir veu par le temps de
112. Ibid., p. 290.
SON TRAITEMENT HYDROLOGIQUE DE SA GRAVELLE 219
vingt ans et plus »!!3, nous confirme qu’elles conviennent
au traitement de la lithiase urinaire et qu’elles « sont
dignes d’estre cherchez de cent ou trois cents lieues et
plus »'!4, Elles parviennent, en effet, & faire partir des
pierres «d’incroyable grosseur et longueur, et semble
n’avoir peu estre tirées que par operation manuelle et
section »!15, Si la maladie est grave, les eaux préparent
le patient 4 Vintervention chirurgicale qu’elles rendent
bénigne: «ceux qui ont pierre en la vessie et rendent
force boue et pus se rendent & la section et operation sans
danger »!!6, De plus, ces bains guérissent « toutes ulceres
de reins tant inveterées que recentes » — mais pour la
premiere fois —; «la fievre ethicque, l’haemitritaeus,
vieilles quartes incurables... Les duretez et schirres de
foye et rate, de la mere, de la vessie, en folastrant regoyvent
curation »!17,
On y traitait aussi avec beaucoup de succes les maladies
des femmes qui, nous dit Montaigne, venaient nombreuses
a la station: «les suffocations de la mere disparoissent,
les fleurs blanches, le rhous gynecius s’y tarissent mer-
veilleusement tost »!18, et les jeunes femmes stériles, sous
Vinfluence de la cure, deviennent « fecondes et fertiles »!18,
De plus, «l’hypocondriaque passion s’oste du tout, ...la
triple icterisie... soit & jecore (foie), soit & liene (rate), la
cacochymie sont enlevées soubdain..., la paralysie s’y
perd... la colique avec bonne diligence... le spasme aussi
vite. L’asma s’y diminue fort »!!9,
Montaigne signale : « nous y vismes des hommes gueris
d’ulceres, et d’autres de rougeurs par le corps »!20, De son
cété, Jean le Bon dit que «le Baing du Chesne », parti-
culiérement, sert «& ceux qui sont eschauboulus et
ulcerez, et aussi s’il s’agit de couperose et aultres macules
du visage »!2!, En outre, si la lépre « n’est bien inverée —
et si elle n’est pas hereditaire — elle prend fin »!22,
Les eaux ont, de plus, une action heureuse sur les
hémorroides, « mesme compliqués de fistule et ulcere ou
13s Jeane un BON.) Cha JcH- 9117. Jean LEP Bon, Cf. (J.-H.
Dumont, p. 29. Dumont, loc. cit., p. 30.
114. Jbid., p. 30. 118. Ibid., p. 30.
115. fbid., p. 30. 119. Ibid., p. 30-31.
116. Lbid., p. 30. 20s ViewDo.
121. Jean LE Bown, loc. cit., p. 31.
122. Ibid., p. 31.
220 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
aultres pires accidents »!23, Enfin, et ceci devait attirer
Montaigne, «les baings reparent sans danger la vigueur
perdue et apaisent la douleur dans le malade qui souffre
a hexces:»!23;
Par contre, les eaux de Plombiéres sont contre-indiquées
« pour goutes froides »!%4, et il ne faut y traiter que celles
venant «de cause, matiere et de fluxion chaude »!#4. Elles
ne conviennent pas non plus 4 l’épileptique, 4 l’hydropique,
& l’apoplectique, au hernieux; y sont aussi « malvenues
la schiatique nodus de verole... et toutes tumeurs
froides »!25,
Aujourd’hui, les eaux de Plombiéres, sédatives, sont
spécialement indiquées pour les entéropathies, les rhuma-
tismes, les algies périphériques, les affections gynécolo-
giques.
b) Baden.
Montaigne ne nous fournit pas de renseignements sur
les indications des eaux de Baden. De son cété, Pogge,
dans sa relation citée plus haut, s’en tient & un éloge
enthousiaste n’apportant pas de précisions, sauf sur un
point : « Si tu veux savoir dans tout cela la vertu des eaux,
elle est variée et infinie; leur efficacité est admirable,
presque divine, et surtout je ne connais pas dans l’univers
entier des sources thermales dont les ablutions soient si
favorables a la fécondité des femmes »!26,
Les sciatalgies, la goutte, les rhumatismes chroniques
constituent aujourd’hui les indications majeures de Baden.
On y soigne aussi certains diabétes sans dénutrition, la
pléthore, la tendance & l’obésité.
c) Abano.
Montaigne ne parle pas des affections traitées alors a
Abano. De nos jours, ces eaux sont utilisées contre l’uri-
cémie, la goutte, les rhumatismes, arthrites, névralgies,
myalgies, les catarrhes chroniques des premiéres voies
respiratoires, les séquelles de fractures.
123. Ibid., p. 31. 125. Jean LE Bon. Cf. J.-H.
124. Ibid., p. 32. Dumont, loc. cit., p. 32.
126. E. CHABROL, loc. cit., p. 69.
SON TRAITEMENT HYDROLOGIQUE DE SA GRAVELLE 221
d) San Pietro (Montegrotto).
Il semble, d’aprés ce que note Montaigne, qu’aux bains
de San Pietro, on traitait alors les mémes affections qu’A
Préchacq!27. Aujourd’hui, les indications de Montegrotto
sont les arthrites et arthroses chroniques, les rhumatismes,
les névralgies, les myosites, les séquelles de traumatismes
et de phlébites.
e) Battaglia.
Montaigne ne nous apporte sur les indications des eaux
de Battaglia que cette opinion: je «pense que qui en
boiroit en recevroit meme effaict que (de) celes de S.
Pierre »!28, «effaict » qu’il n’a, Hilican pas défini. A
Battaglia, est actuellement installé un Etablissement
thermal de la Prévoyance Sociale italienne.
f) Montecatini.
A Montecatini, Montaigne se borne & signaler «]’eau
chaude et salée du Tetuccio »!?9, sans dire pour quelles
affections elle est utilisée.
Cette station soigne actuellement les maladies de l’esto-
mac, du foie, de |’intestin, les séquelles de maladies infec-
tieuses et d’intoxications, les maladies des voies urinaires,.
La source du Tettucio est la plus efficace pour le foie,
elle est & peine laxative. Le Rinfresco (température 26°,5,
radio-activité 2,7 millimicrocuries) est diurétique.
g) Gasciana.
Montaigne note les renseignements qu’il a recueillis
sur les eaux de «Bagnacqua»: «On dit qu’il (le bain)
est bon pour le foie et pour les pustules qui proviennent
de la chaleur de ce viscere »!3°, Sans doute les tenait-il
du « fameux Cornacchino » & qui il rendit visite le 25 juillet
1581, et selon qui ces bains sont «merveilleux pour les
maladies du foie (et il m’en raconta bien des prodiges),
127. J.V., p. 176. 129. Ibid., p. 332.
128. J.V., p. 177. 130. Ibid., p. 368.
oe, MONTAIGNE ET LA MEDECINE
ainsi que pour la pierre et la colique »!3!. Et, & ce sujet,
on peut vraisemblablement admettre que ce lecteur de
Pise signala & notre graveleux les ouvrages d’Ugolin de
Montecatini et de Dominique Mellini!32 ; pourtant il lui
conseilla, avant d’user de ces eaux, de boire de celles
della Villa.
En 1400, Ugolin de Montecatini écrivait : «...je vis
un grand nombre d’hydropiques et de malades atteints
de jaunisse en traitement dans ces bains. Ils sont trés
profitables aux personnes débiles et a celles atteintes de
troubles de l’appareil digestif. J’ai vu des gens trés maigres
engraisser, parce que cette eau agissant sur le foie, facilite
assimilation. Elle purifie les reins. Elle est trés salutaire
aux femmes qui souffrent fortement d’abondantes pertes
blanches »!33,
Et, en 1559, Dominique Mellini disait: «...sa vertu
propre (de la source Mathilda) et particulicre est de refroidir
le foie, d’atténuer et de tempérer ses inflammations et
d’apaiser les fermentations fébriles du sang »!54,
Les données modernes ont consacré |’expérience d’autre-
fois, et l'eau Mathilda est actuellement utilisée dans les
maladies chroniques de l’estomac, de l’intestin, du foie
et des voies biliaires, ainsi que dans la diathése urique.
h) Vignone.
«On ne boit point »!35 de l’eau qui alimente les bains
de Vignone 4 une température de 40°, et qui, depuis long-
temps, est renommée pour le traitement des névropathies.
Mais, ajoute Montaigne, on absorbe de celles de Saint
Cassien, « qui ont plus de réputation »!36, Elles sont, aussi,
sulfatées et alcalines, avec une température de 39°-43°
et conviennent pour les mémes affections.
4) Viterbe.
Montaigne ne donne pas de renseignements sur les
maladies que l’on traitait & Viterbe. Mais Bacci préférait
131. Ibid., p. 364, 134. Origine, faits, coutumes et
132. Ibid., p. 364. louanges de la source Mathilde.
133. Traité des Bains. Cf. Cas- Cf. Casciana e le sue therme.
ciana e le sue therme. 135. J.V., p. 400.
136. Ibid., p. 400.
SON TRAITEMENT HYDROLOGIQUE DE SA GRAVELLE 2238
cette eau pour la boisson & toutes les autres d’Italie!37.
Viterbe, aujourd’hui, trouve ses indications dans le rhu-
matisme chronique, l’arthrite goutteuse, les névralgies,
les névrites, les séquelles de traumatisme et d’inflammations
chroniques.
Notre graveleux s’était rendu & ces bains dans l’intention
d’y «boire pendant trois jours »!38, en raison de leur
« grande vertu pour les maux de reins»!38, Mais il abandonna
ce projet, car, dit-il, « je ne tirai pas un bon augure de la
lecture d’un écrit qu’on voit sur le mur, et qui contient les
invectives d’un malade contre les Médecins qui l’avoient
envoyé & ces eaux dont il se trouvoit beaucoup plus mal
qu’auparavant. Je n’augurai pas bien non plus de ce que
le maitre des bains disoit que la saison étoit trop avancée,
et me sollicitoit froidement & en boire »!39,
7) Lucques.
A diverses reprises, Montaigne donne son avis sur les
eaux de Lucques. «Ils diversifient lVoperation de ses
eaus (de Corsena) qui refreche, qui eschauffe, qui pour
telle maladie, qui pour telle autre, et 1la-dessus mille
miracles ;mais en somme, il n’y a nulle sorte de mal qui
n’y treuve sa guerison »!40,
Le 9 mai, il commence 4 boire au bain della Villa ot
Von prend l’eau « pour refrechir le foie et oster les rou-
geurs de visage »!4! ; et, dés le 10, il s’est fait une opinion :
« Aussi crois-je que cet’eau soit fort lache et de peu
d’operation, et par consequant sure et pouint de hasard;
les aprantis et delicats y seront bons »!42, Le méme jour
il ajoute : « La douceur et foiblesse de cet’eau s’argumante
encore de ce que elle se tourne si facilemant en alimant;
car elle se teint et se cuit soudein, et ne done pouint ces
pouintures des autres @ l’appetit d’uriner, come je vis
par mon experiance et d’autres en mesme tamps »!43,
Et encore : « Moi, si je juge bien de ces eaus, elles ne sont
ny pour nuire beaucoup, ny pour servir: ce n’est que
lacheté et faiblesse, et est & craindre qu’elles eschauffent
137. Ibid., p. 406. 141. Ibid., p. 284.
138. J.V., p. 406. 142. Ibid., p. 284.
139. Ibid., p. 406. 143. J.V., p. 286.
140. Ibid., p. 282.
224 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
plus les reins qu’elles ne les purgent ; et croi qu'il me faut
des eaux plus chaudes et aperitives »4.
Le 19 aott il écrit: « Et si je pense juste en ceci (le
mouvement des reins), c’est une des principales propriétés
de ces bains. Non-seulement, ils dilatent et ouvrent les
passages et les conduits, mais encore ils poussent la matiere,
la dissipent et la font disparoftre »!4,
Et le 29 aoat : « je crois que les fumées de cette eau, soit
en buvant, soit en se baignant (quoique plus d’une facgon
que de l’autre) sont fort nuisibles la téte, et l’on peut
dire avec assurance encore plus a l’estomac. C’est pourquoi
Von est ici dans l’usage de prendre quelques médecines
pour prévenir cet inconvénient »!46,
De nos jours, Lucques trouve d’utiles applications dans
toutes les formes articulaires de nature inflammatoire
(polyarthrite chronique, séquelles de rhumatisme arti-
culaire aigu) ou de nature dégénérative (arthroses), dans
la goutte, l’uricémie, les névrites, le neuro-arthritisme.
F)BAINS — INSTALLATIONS
a) Plombiéres.
Montaigne nous dit!47: «Il y a plusieurs beings, mais
il y en a un grand et principal basti en forme ovalle d’un’
antienne structure. Il a trente-cing pas de long et quinze
de large. L’eau chaude sourd par le dessoubs & plusieurs
surgeons et y faict on par le dessus escouler de l’eau froide
pour moderer le being, selon la volenté de ceux qui s’en
servent. Les places y sont distribuées par les costés
avec des barres suspendues, & la mode de nos equiries [237],
et jette on des ais par le dessus pour eviter le soleil et la
pluye. Il y a tout autour des beings trois ou quatre degrés
de marches de pierre & la mode d’un theatre, ot ceux qui
se beingnent peuvent estre assis ou appuyés » [288]. Ce
bain était appelé «le Grand Baing ». Jean le dit « grand
de nom et d’effets... Il est sis au plus large lieu du bourg,
en forme ovale, ayant descente et degrez bien accomodés...,
il peult contenir cing cents personnes... La source sourd
144, Ibid., p. 287-288. 146. Ibid., p. 386.
145. Ibid., p. 378. 147. Ibid., p. 93.
SON TRAITEMENT HYDROLOGIQUE DE SA GRAVELLE 225
rez de terre avec une impetuosité inestimable..., vous
sentez une si grande flamme que vous diriez estre une
torche ardente... C’est le baing lequel emporte le prix pour
ses facultez de tous les autres »!48,
Indépendamment de ce bain, il en existait quatre
autres:
1°) «Le Baing de la Royne», en amphithéatre, «et y
retient on l’eau de degrez en degrez si haut et si chaude
qu’on veult, et y peut-on nager et sans eau froide s’il on
veult. Il y peut estre quarante ou cinquante personnes.
Il est couvert d’un pavillon; des chambres hautes et salles
on peut descendre a ce baing par une galerie »!49, — 2°) Le
«Baing du Chesne ou Baing de |’Ange »!5°, supprimé au
XVITe siecle. — 3°) Le « Baing des Lepreux et verolez
ou est une source tres bruslante »!5!, — 4°) Le « Baing des
goutes dans lequel tous les infects de quelque maladie
que ce soit s’y mettent indifferemment et n’est que pour
ces miserables »!52,
b) Baden.
A Baden, les gens du pays usaient principalement des
eaux pour le bain [239]. A cet effet, il existait «deux ou
trois beings publicques découverts, de quoi il n’y a que
les pauvres gens qui se servent »!53, Les autres bains « en
fort grand nombre sont enclos dans les maisons, et les
divise t’on et depart [240] en plusieurs petites cellules
particulieres, closes et couvertes qu’on loue avec les
chambres: lesdites cellules les plus delicates et mieux
accommodées qu'il est possible, y attirant des veines
d’eau chaude pour chacun being... Celui qui se beingne,
vuide et recoit autant d’eau qu’il lui plaict; et a-t’on
les chambres voisines chacune de son bein »!5,
Pogge écrit a ce sujet : « Deux des réservoirs livrés au
public sont couverts des deux edtés : ils servent de lavoir
& la plébe et aux petits gens. Dans ces banales piscines
s’entassent péle-méle hommes et femmes, Jeunes garcons
148. Jean Le Bon. Cf. J.-H. 151. Ibid., p. 34.
Dumont, loc. cit., p. 33. 152. Ibid., p. 34.
149. Jbid., p. 32-33. BSE JMG. 105 Wee
WEIS Monch 1, Bish 154. J.V., p. 107-108.
15
226 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
et jeunes filles et tout le fretin des populations environ-
nantes »155,
c) Abano.
Les installations des bains étaient alors rudimentaires :
« Ily a la deus ou trois maisonnetes assez mal aceommodées
pour les malades, dans lesqueles on derive des canals de
ces eaus, pour en faire des beins aus meisons »!56,
d) San Pietro.
A San Pietro (Montegrotto), il ne restait que « deux ou
trois cheftives maisonnettes pour la retraite des malades»!57,
e) Battaglia.
A Battaglia, eau qui, nous l’avons vu, « descend d’une
petite crope de montaigne »!58 coule, par des canaux,
dans une unique maison qui a dix ou douze chambres:
«il y a en cete maison des beins et d’autres lieus ot: il
degoute sulemant de l’eau, sous laquelle on presante le
mambre malade..., communéemant c’est le front, pour les
maus de teste »!59,
f) Gasciana.
Il existait alors & Casciana deux bains, l’un «le plus
grand et le plus honnéte... est quarré, avec un des cdtés
en dehors, et trés-bien disposé; ses escaliers sont de
marbre. Il a trente pas de longueur de chaque cété...
Il est découvert, et c’est le seul qui porte quelque marque
d’antiquité ; aussi l’appelle-t-on le bain de Néron »!60,
L’autre, un «bain couvert, d’un travail médiocre », est
«a Pusage du peuple »!6!. L’eau en est trés pure.
g) Vignone.
A Vignone, Montaigne note qu’il y a « tout autour (de
155. E. CHABROL, loc. cit., p. 67- 158. Ibid., p. 177.
68. 159. Ibid., p. 177.
156. J.V., p. 175. 160. J.V., p. 366-368.
157. Ibid., p. 176. 161. Jbid., p. 368.
SON TRAITEMENT HYDROLOGIQUE DE SA GRAVELLE 227
Pétang)
: quatre
; ou cing
seer endroits séparés
é et couverts ou
Yon se baigne ordinairement. Ce bain est tenu assez
proprement »!62,
h) Bain Naviso.
De la source sise sur le bord du lac Bagnaccio, « nait
un conduit qui améne |’eau & deux bains, situés dans une
maison voisine. Cette maison qui est isolée a plusieurs
petites chambres, mais mauvaises ; je ne crois pas qu’elle
soit fort fréquentée »!63,
i) Viterbe.
Dans la région de Viterbe, Montaigne signale simplement
— nous l’avons vu — qu’on trouve des « batimens ot
étoient il n’y a pas long-tems des bains qu’on a laissé perdre
par négligence »!®,
j) Lucques.
A la source «della Villa», il y avait alors deux bains,
lun « couvert, vouté, et assés obscur, large come la moitié
de ma salle de Montaigne »!® ; l’autre, « vouté de mesme
et obscur pour les fames : le tout d’une fonteine de laquelle
on boit, assés mal plaisammant assise, dans un enfonceure
ou il faut descendre quelques degrés »!6,
A Corsena, il existait «trois ou quatre grans beins
voutés, sauf un trou sur le milieu de la voute, com’un
soupirail ; ils sont obscurs et mal plaisans »!67.
A la fontaine «Saint Jan», on avait fait «une loge a
trois beins aussi couverts ; nulle maison voisine, mais il
y ade quoi y loger un materas [241] pour y reposer quelque
heure du jour »!68,
A «Barnabé », point de maisons 4 l’entour, sauf « une
petite loge couverte et des sieges de pierre au tour du canal,
qui etant de fer, quoique placé 1a recemment, est déja
presque tout rongé en dessous »!69,
162. Jbid., p. 400. 166. Ibid., p. 281.
163. Ibid., p. 402. 167. Ibid., p. 282.
164, Ibid., p. 404. 168. J.V., p. 282.
165. Ibid., p. 280. 169. Ibid., p. 290.
228 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
G) TENUE DANS LES BAINS
a) Plombiéres.
Montaigne signale la parfaite décence qui régnait
dans cette station ot il n’existait alors ni baignoires ni
piscines distinctes, et ot tous les malades se baignaient
ensemble, quels que soient la qualité ou le sexe: «On y
observe une singuliere modestie, et si est indecent aux
hommes de s’y mettre autrement que tous nuds, sauf un
petit braiet, et les fames sauf une chemise »!7°, Un tableau
«audevant du grand being, en langage Allemand et en
langage Francois ». que Montaigne a transcrit, indiquait
les mesures prescrites pour la bienséance, et ces «loix »
étaient « religieusement observées »!7!,
Jean le Bon, de son cété, dit : «l7homme y entre avec des
marrones ou brays, la femme avec sa chemise d’assez
grosse toile, la trop deliée decouvrirait ce que le baing
ne veult voir »!72, Kt il nous fait connaitre l’atmosphére
coutumiére: «On se baigne pesle-mesle, tous ensemble
d’alegresse joyeuse. Les uns chantent, les aultres jouent
d’instruments, les aultres y mangent, aultres y dorment,
aultres y dancent de maniere que la compagnie ne s’y
ennuye point, ny jamais n’y trouve le temps long »!73,
Et, malgré cette promiscuité, point de contagion : « jamais
icy on a veu advenir aucun inconvenient: la raison est
qu’il se faict si grande evacuation et transpiration
que les arteres ne peuvent rien attirer, veu aussi que l’eau
est courante, que le baing est trés spacieux, et que les
gens d’honneur ont leurs loges contre le chaut... loing du
vulgaire »!74, D’ailleurs, «un cordeau tendu de rive en
rive empesche »!75 le peuple d’approcher.
b) Baden.
Une grande décence était aussi observée & Baden:
« Qui aura & conduire des dames qui se veuillent beingner
70. Lbid:,p. 93. 174. Jean LE Bon. Cf. J.-H.
Wide bd, paO4. Dumont, loc. cit., p. 34.
172. Jean LE Bon. Cf. J.-H, 175. Ibid., p. 35.
Dumont, loc. cit., p. 34. IG SAVcs pel OSs
173. Ibid., p. 34.
SON TRAITEMENT HYDROLOGIQUE DE SA GRAVELLE 229
avec respect et delicatesse, il les peut mener 14; car elles
sont aussi seules au bein, qui samble un tres riche cabinet,
cler, vitré, tout au tour revetu de lambris peint, et planché
tres propremant ; & tout des sieges et des petites tables
pour lire ou jouer si on veut etant dans le bein »!79,
Pogge dit, de son cdté : « Au-dessus du réservoir général
sont établies des promenades qui permettent aux hommes
d’aller regarder les dames et de plaisanter avec elles. Elles
n’observent aucune précaution préliminaire; elles ne
redoutent aucun danger et ne soupconnent pas la moindre
indécence dans cette naive facon de prendre les eaux... »!77.
H) DUREE DES BAINS
a) Plombiéres.’
A cette époque, la durée des bains était considérable:
Montaigne dit, en effet, qu’il ne restait au bain « qu’envi-
ron une heure »!78, Jean le Bon confirme cette « methode
francoise »!79 ; «on les prends (les bains) une heure, deux
heures, trois heures, quatre plus ou moins selon la force
du patient »!8°, Les Allemands, les Belges, les Suisses,
eux, «y sont jours et nuicts». Pour demeurer dans le
bain, il suffit que sa température ne soit pas trop élevée :
«on ne le tient (le bain) si chaut et le tempere-on comme
on veult »!80, Et plus loin: «il te faut tant prendre le
baing selon ton mal, que tu y voye une espece de crise;
autrement n’y feras rien »!8!, Cette crise se reconnait
a ce fait que «l’urine s’y trouble comme si c’estoit de
Veaue d’un homme en fievre putride »!82. Ce phénomeéne
d’observation courante dans les stations participe de ce
que les auteurs modernes appellent la crise thermale.
Mais, relate Montaigne, «aucuns prenent leur repas au
being, ot ils se font communement ventouser et sca-
rifier »183; et «pour toutes maladies, ils (les Allemands)
se baignent et sont a grenouiller dans |’eau quasi d’un
soleil & l’autre »!*,
177. E. CuapBrot., loc. cit.,p. 68- 181. Jean Le Bon. Cf. J.-H.
69 Dumont, loc. cit., p. 36.
Tekst dca 16s CE 182. Ibid., p. 36.
179. Jean LE Bon. Cf. loc. cit., 183. J.V., p. 92.
D0. US4ee be Lists pa 2ot.
180. Ibid., p. 35.
230 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
Montaigne trouva, de plus, dans «l’Abbregé» une
recommandation particuliérement utile pour son cas:
«Quand le mal des reins et le nephretis tormente et que
le calcul descend par les ureteres, on n’a esgard n’y au
jour ny & la nuict, et on y va & toutes les heures et si
longement qu’on en ayt sa raison »!8,
b) Baden.
A Baden, aussi, la durée des bains était longue; et il
y avait, nous l’avons vu, des siéges et de petites tables
pour lire ou jouer ; mais les gens du pays « ee y sont tout
le long du jour & jouer et & boire, ne sont dans l’eau que
jusqu’aus reins »!86,
Pogge écrit & ce sujet : « Elles (les dames) font souvent
dans l’eau des repas en pique-nique, servis sur des tables
flottantes, auxquels les hommes sont invités »!87,
c) Lucques.
A Lucques, les «regles » étaient de se baigner matin et
soir, et de rester dans le bain «du moins une heure »
chaque fois!88,
I) BAINS DE BOUE
a) Baden.
Montaigne, qui insiste sur la fange de Barbotan et de
Battaglia, ne parle pas de la boue déposée dans les sources
thermales de Baden, et qu’on utilise aujourd’hui pour des
applications & chaud, les paquets de boue étant imbibés
d’eau de source (100 centimétres cubes de boue absorbant
environ 63 centimétres cubes d’eau).
On serait ainsi conduit & déduire que ce traitement
déja tres répandu dans les stations frangaises et italiennes
n’était pas alors en usage a Baden.
185. Jean Le Bon. Cf. J.-H. 187. E. Cuasrot, loc. cit.,p. 69.
Dumont, loc. cit., p. 36. USS eves Per oA.
186. J.V., p. 109.
SON TRAITEMENT HYDROLOGIQUE DE SA GRAVELLE 231
b) Abano.
Nous n’apprenons pas, non plus, si la fangothérapie
était déja employée a Abano. Le Journal de Voyage
indique simplement : «la trace (des eaux) autour de leur
cours est toute grise, come de la cendre bruslée. Elles
laissent force excremans qui sont en forme d’éponges
dures. Le goust en est un peu salé et souffreus »!89,
La boue présente, en effet, une couleur gris foncé;
elle est savonneuse, homogéne, plastique, d’une odeur
sulfureuse & réaction alcaline; son poids spécifique est
élevé ; elle a une grande capacité calorifique et une faible
conductibilité.
Ces boues végéto-minérales naturelles proviennent de
la riche flore d’aleues oscillaires des bassins des sources
trés minéralisées. Klles sont recueillies et déposées dans les
bassins de macération, oti elles sont aspergées abondam-
ment, minéralisées et radio-activées par les eaux thermales
BY fie
c) Bataglia
A Battaglia, nous dit Montaigne!9, «le principal usage
est de la fange. Elle se prand dans un grand bein qui est
audessous de la maison, au descouvert, a-tout un instru-
mant de quoy on la puise pour la porter au logis qui est
tout voisin. La ils ont plusieurs instrumans de bois propres
aus jambes, aus bras, cuisses, et autres parties, pour y
coucher et enfermer lesdicts mambres, ayant ramply ce
vesseau de bois tout de cete fange ; laquelle on renouvelle
selon le besouin. Cete boue est noire come cele de Barbotan,
mais non si graneleuse, et plus grasse, chaude d’une
moienne chaleur, et qui n’a quasi pouint de santur ».
Pour ces bains de «fange », la boue végéto-minérale
est prélevée au fond de vastes lacs thermiques naturels
d’une surface d’environ 79000 métres carrés; elle est
constituée par un mélange d’argile et de détritus de végé-
taux, algues et végétations protophytiques, minéralisé par
eau thermale dont elle acquiert les propriétés théra-
peutiques. C’est une masse homogene, trés plastique, d’une
odeur désagréable ; elle est mauvaise conductrice de la
LSOa VersDenliios 190. Ibid., p. 177-178.
232 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
chaleur, fortement radio-active, et bactériologiquement
stérile — phénoméne probablement annexe de la tempé-
rature élevée de l’eau, 60° & 72° —. Elle est employée en
applications locales sur une couche d’environ 5 centimétres
pendant 20 & 30 minutes, avec douche subséquente, bain
thermal et réaction sur un lit de repos dans une chambre
de cure pour éviter les pertes de chaleur et favoriser
V’absorption des émanations radio-actives.
d) Bain Naviso.
Du lac Bagnaccio, note Montaigne, on tirait «une
certaine boue » que vendait le tenancier de la « maison »
du bain Naviso: «les bons Chrétiens » en usaient «en la
délayant avec de V’huile, pour la guérison de la gale, et
pour celle des brebis et des chiens, en la délayant avec
de l’eau. Cette boue en nature et brute, se vend douze
jules, et en boules séches sept quatrins »!9!,
J) BAINS GAZEUX
a) Plombiéres.
Montaigne ne parle pas des bains gazeux de Plombiéres.
Cependant la chaleur naturelle des eaux était utilisée
dans cette station depuis les Romains, ainsi que le
témoigne une salle basse, votitée, supportée par d’énormes
piliers, et dans laquelle se dégageaient les vapeurs éma-
nant de la source la plus chaude — 81° —; ce remarquable
émanatorium agissait 4 la fois par sa température et par
sa buée!9?. Cette étuve (en locaux séparés pour chaque
sexe) existe encore.
b) Baden.
Montaigne ne signale pas, non plus, l’existence de bains
gazeux & Baden. Cependant, on y devait déja utiliser de
tels bains: dans les cabines, l’eau thermale donne au
191. J.V., p. 404. 192. Cf. E. CHABROL, loc. cit.,
p. 89.
SON TRAITEMENT HYDROLOGIQUE DE SA GRAVELLE 233
milieu ambiant une température constante (40-45°) et
sature l’air de vapeur chaude.
c) Abano.
Montaigne, par contre, note qu’il existe & Abano des
bains de vapeur, rudimentaires il est vrai: «le rochier
mesme fume par toutes ses crevasses et jouintures, et rand
chaleur partout, en maniere quils en ont percé aucuns
endroits, ou un home se peut coucher, et de cete exhala-
tion se rechauffer et mettre en sueur: ce qui se faict
soubdeinemant »!93,
d) Battaglia.
A Battaglia, nous apprend Montaigne, on utilisait de
tels bains: «Ils ont aussi en quelques endrets, de ces
canals, faict de petites logettes de pierres, ou on s’enferme,
et puis ouvrant le souspirail de ce canal, la fumée et la
chalur font incontinant fort suer; ce sont étuves seches,
de quoy ils en ont de plusieurs fagons »!%,
Aujourd’hui, eau thermale surgissant naturellement 4
travers les fissures des roches de la colline Sainte-Héléne,
réchauffe directement les parois et indirectement l’air
ambiant d’une cavité semi-naturelle, et permet de
Vutiliser comme grotte sudorifique & une température
interne de 47-48°.
K) DOUCHES
a) Battaglia.
Montaigne, nous l’avons vu, note qu’on donnait 4
Battaglia des douches locales en faisant «degouter » de
l’eau sur le «mambre malade »!%,
b) Lucques.
Une des spécialités des bains de Lucques était la
«doccia ». A cet effet, il y avait au bain della Villa «un
193. J.V., p. 175. 105.00. Vc npele7
194. Ibid., p. 177.
234 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
certein esgout... ; ce sont des tuieaus par lesquels on regoit
eau chaude en diverses parties du cors et notammant 4
la teste par des canaus qui descendent sur vous sans
cesse, et vous vienent batre la partie, l’eschauffent, et
puis l’eau se recoit par un canal de bois, come celui des
buandieres, le long duquel elle s’ecoule »!%,
L’usage est de prendre séparément et de suite le bain
et la douche ; et cette derniére, & telle ou telle source de
Corsena, suivant les prescriptions des médecins. «On y
demeure toujours du moins une heure le matin et autant
le soir »!97, Pour prendre la douche sur la téte, la coutume
générale est de s’en faire raser le sommet, et de mettre
sur la tonsure un petit morceau d’étoffe ou de drap de
laine qu’on assujettit avec des filets ou des bandelettes!9.
On pratiquait aussi 4 Lucques la douche sous-marine:
« Ils sont encore ici dans usage de se faire donner dans le
bain la douche sur l’estomac, par le moyen d’un long
tuyau qu’on attache d’un bout au surgeon de l’eau, et de
lautre, au corps plongé dans le bain, comme d’ordinaire
autrefois on prenoit la douche sur la téte de cette méme
eau »!98,
L) TECHNIQUE DE CURE
a) Plombiéres.
A Plombiéres, «aucuns, note Montaigne, ne s’en ser-
vent (du bain) qu’apres s’estre purgés »!99. C’est ce que
conseille Jean le Bon : avant d’entreprendre le traitement,
il convient d’étre « preparé, purgé, saigné, premierement
selon l’exigence de la ante et par un homme practique...
et s'il est de necessité, ...de s’ayder par clysteres »200,
de temps en temps.
Le traitement consistait en une association des bains
et de la cure de boisson, avec prédominance des premiers.
«La fagon du pais, ¢’est seulement de se beingner et se
beingner deux ou trois fois le jour. S’ils boivent, ¢’est un
verre ou deux dans le being »?0,
196. Ibid., p. 281. 200. Jean LE Bon. Cf. J.-H.
197. Ibid., p. 314. Dumont, loc. cit., p. 41.
198. Ibid., p. 326. 201. J.V., p. 92.
199. J.V., p. 92.
SON TRAITEMENT HYDROLOGIQUE DE SA GRAVELLE 235
Jean le Bon fait connaitre les raisons qui avaient
conduit a cette technique: les eaux prises en boisson
seulement «ne font que passer soubdain et n’evacuent
rien que ce qui est dedans |’estomach, au foye, de lA aux
reins, et & la vescie... »202 et elles ne provoquent « pas
beaucoup de sueur et d’urines ». Prises en bains, elles
provoqueront «les sueurs grandement, ou faicte crise, ou
autre evacuation insigne qui emporte les maladies »20,
Ainsi, « Plommieres en se baignant et en buvant, rescuit
la glace et tout ce qui est congregé et grumé dedans les
abstruses parties du corps... Le baigner est plus salubre
plus sain, seur et trop meilleur que le boire simple-
ment »203, Aussi, « boire et se baigner, traiter & la fois le
dedans et le dehors est le bien souverain pour dechasser
les maladies. L’eau prinse par dedans en bonne qualité
et mesure et au dehors, faict que rien ne peut fuyr, le
corps en est tout ebranlé et de ce chef degelé, lavé,
reblanchi »2%, Et la vertu des eaux «est en tous deux
vapeur et eaue qui est la quinte essence du bain »?%,
I] est reeommandé de se rendre de bonne heure au bain,
mais de n’y pas aller trop matin, car le soleil ne pénétre
pas immédiatement au fond de la vallée encaissée. Aprés
une demi-heure de bain, et « estant echauffé, on commence
& boire l’eau, un verre..., demie livre, une livre 4 la fois,
deux livres plus ou moins toute chaude ou refroidie »,
et «si on s’y trouve faible d’estomach et de cueur, on y
met par fois une culerée de vin »2°,
Il est sagement prescrit d’aller progressivement, afin
de ne pas «laisser affoiblir n’y evanouir les malades »?07,
Le bain pris, on va se coucher « et suez s’il est de besoin »?07.
Apres quelques heures de repos, diner, et nouveau bain
— six heures aprés —, soit deux bains par jour, comme
Vindique Montaigne.
Aux « bien malades et bien deplorez », on donne deux ou
trois heures avant le bain du lait de chévre ou d’anes-
se208, Aprés quoi, le patient doit s’efforcer de dormir
jusqu’a Vheure de la cure. De plus, il doit étre surveillé
202. Jean Le Bon. Cf. J.-H. 206. Jean Le Bon. Cf. J.-H.
Dumont, loc. cit., p. 37. Dumont, loc. cit., p. 35.
203. Ibid., p. 37. 207. Lbid., p. 35.
204. Ibid., p. 37. 208. Ibid., p. 39.
205. Ibid., p. 38.
236 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
de facon & ménager ses forces ; et s’il se sent fatigué, on
«intermitte le temps (des bains) de deux ou trois jours »?°9
pour permettre un repos complet. Aux malades plus
robustes, on accorde «les bouillons ou ce que la maladie
requiert le plus 299, Enfin, et bien que ce ne soit pas la
coutume, il est reeommandé de « tenir regime aux baings,
car la plus digne partie de nostre medecine est la diete-
tique »?!0, La sobriété est conseillée car elle permet de
«resister mieus & lair contagieux que ceux qui font
[Link] 04:
b) Baden.
A Baden, le traitement comportait surtout des bains
ou, nous dit Montaigne, on se faisait « corneter [242] et
seigner si fort, que les deux beings publicques parfois
sembloint estre de pur sang »2!2, Pour les malades qui
usaient de la cure de boisson, la mesure habituelle
était de «un verre ou deux pour le plus »?!3,
c) Casciana.
A «Bagnacqua» (Casciana), les eaux étaient utilisées
pour le bain et pour la boisson: «On y boit la méme
quantité d’eau qu’aux autres bains ; on se promene apres
avoir bu, et l’on satisfait aux besoins de la nature, de
facon qu’elle veuille opérer, ou par les sueurs, ou par
d’autres voies »?!4,
Aujourd’hui, la cure comporte lingestion d’eau &
jeun, de fagcon que tout aliment ou boisson ne soit absorbé
qu’une heure aprés. On commencera par 150-200 centi-
métres cubes, pris par petites gorgées, en 15 minutes
environ, & la température de sortie de la source. La dose
sera augmentée graduellement jusqu’au maximum de
400 centimetres cubes au bout de 15 jours.
d) Bain Naviso.
Au bain Naviso, le traitement consistait en bains et
cure de boisson : « on boit de cette eau pendant sept jours
209. Ibid., p. 39. 212. J.V., p. 109.
210. Lbid., p. 39. 213. J.V., p. 109.
211. Ibid., p. 40. 214. Ibid., p. 368.
SON TRAITEMENT HYDROLOGIQUE DE SA GRAVELLE 237
dix livres chaque fois; mais il faut la laisser refroidir
pour en diminuer la chaleur, comme on fait au bain de
Preissac, et l’on s’y baigne tout autant »?2!5,
é) Viterbe.
A Viterbe, on se baignait dans un petit lac formé par
une petite source chaude?!6, et l’on buvait « tout comme
ailleurs par rapport & la quantité »2!7 ; puis on se promenait
«et l’on se trouvait bien de suer »?!7,
f) Lucques.
A Lucques, on distinguait, dans le traitement, le bain
et la boisson : « Les regles de cete contrée, ott on dict que
Pune operation ampeche l’autre; et les veulent distin-
guer » sont «boire tout de suite et puis beigner tout de
suite. Ils boivent huit jours, et beignent trante: boire
en ce bein (della Villa) et beigner en l’autre (Corsena) »?!8,
Plus loin, Montaigne nous apprend que « suivant |’ordon-
nance des Médecins, ...les autres boivent dix jours tout au
plus, et se baignent au moins pendant 25, de la main & la
main, ou de main en main »?!9, En outre, on se baigne
toujours matin et soir et on reste au bain au moins une
heure chaque fois.
Dés le premier jour de la cure de boisson, «si vous faillés
& randre les deus pars au moins, ils vous conseillent
d’abandonner le boire, ou prandre medecine »??°, D’autre
part, l’usage du pays est «d’eider leur eau par quelque
drogue meslée, come de sucre candi, ou manne, ou plus
forte medecine encore, qu’ils meslent au premier verre
de leur eau et le plus ordineremant, de ]’eau del Testuccio,
que je tatai: elle est salée... Is la font rechaufer et en
boivent au comancemant un, deus ou trois verres. Autres
mettent du sel dans l’eau au premier et second verre ou
plus. Ils y estiment la sueur quasi mortelle, et le dormir,
aiant beu »?2!,
Au bain della Villa, les médecins «en ordonent un
215. Ibdid., p. 404. 219. Ibid., p. 312-314.
216. Ibid., p. 404. 220. Ibid., p. 287.
217. Ibid., p. 406. 221. Ibid., p. 288-289.
218. J.V:;.p. 287.
238 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
fiasque : sont deus boccals qui sont huit livres, sese ou
dix et sept verres des miens »?22,
A Saint Jean, «aucuns la prenent (l’eau) dans le lit,
et leur principal ordre est de tenir l’estomac et les pieds
chaus, et ne se branler guieres »?23, D’autre part, plusieurs
«& chaque verre, prennent trois ou quatre grains de
coriandre pour chasser les vents »?4,
M) SES CURES
a) Plombiéres.
Montaigne demeure & Plombiéres du 16 au 27 septembre
1580. Tout de suite il nous apprend qu'il s’y soigne a sa
mode et sans tenir compte des prescriptions en usage:
«Ils treuvoint estrange la fagon de M. de Montaigne, qui
sans medecine precedente en beuvoit neuf verres, qui
revenoint environ & un pot, tous les matins & sept heures ;
disnoit & midy ; et les jours qu’il se beingnoit, qui estoit
de deux jours l’un, e’estoit sur les quatre heures, n’arres-
tant au being qu’environ une heure. Et ce jour 1a il se
passoit volontiers de soupper »?25, Ainsi, ni sur la pré-
paration au bain, ni sur la durée de celui-ci, ni sur le
moment ot il convient de boire, ni sur la quantité de
liquide absorbé, Montaigne ne se conforme & la coutume.
Il but onze matinées & raison de neuf verres par jour
.
pendant huit jours, et de sept verres pendant trois jours,
soit en tout 93 verres ou plus de 9 pots. Il trouva l’eau
aisée & boire, et il la rendit toujours avant diner. « I] n’y
connut nul autre effect que d’uriner. L’appetit, il leut
bon ; le sommeil, le ventre, rien de son état ordinaire ne
s’empira par cette potion »?26, Il se baigna cinq fois,
suant «fort et doucement » dans le bain qu’il trouva «de
tres douce temperature »?27, Le sixiéme jour, il eut au
cété droit — ou, si ce n’est une fois, il n’avait jamais senti
de douleur — une «colicque tres vehemente, et plus que
les siennes ordineres »?28 qui dura quatre heures et qui
222. Ibid., p. 282-283. 226. Ibid., p. 96.
223. Ibid., p. 284. 227. Ibid., p. 97.
224, Ibid., p. 294. 228. Ibid., p. 96.
225. J.V., p. 92.
SON TRAITEMENT HYDROLOGIQUE DE SA GRAVELLE 239
provoqua «l’ecoulement de la pierre par les ureteres et
bas du ventre »?29,
En conclusion, «il juge l’effect de ces eaus et leur
qualité pour son regard fort pareilles & celle de la fontaine
haute de Banieres oti est le being »2°9,
b) Baden.
Montaigne ne séjourne & Baden que cing jours (du
dimanche 2 au soir au vendredi matin 7 octobre 1580).
Comme 4 Plombiéres, il s’y soigne sans se préoccuper des
recommandations des médecins traitants.
Le lendemain de son arrivée, il boit « sept petits verres
gui revenoint & une grosse chopine de sa maison »23!, Le
mardi 4, il prend cinq grands verres « qui revenoint &
dix de ces petits; et pouvoint faire une pinte »232, et a
neuf heures il va au bain, y demeure une demi-heure
«engagé jusques au col, estandu le long de son bein »?32,
Puis il se met au lit ot il sue « bien fort », L’eau provoque
trois selles et s’est éliminée avant midi.
Le mercredi, il boit comme la veille. I] trouve que,
lorsqu’il se fait suer au bain, dle lendemein il faict beaucoup
moins d’urines, et ne rend pas l’eau qu’il a beu; car |’eau
qu’il prant lendemein, il la rend colorée et en rend fort
peu, par ow il juge qu’elle se tourne en aliment soudain,
soit que l’evacuation de la sueur precedente le face, ou le
june ; car lorsqu’il se beignoit, i] ne faisoit qu’un repas »?33,
Le jeudi 6, il but de méme. Son eau « fit operation et
par devant et par derriere, et vuidoit du sable non en
grande quantité »234, I] trouve les eaux plus actives que
celles qu’il a déja essayées, soit & cause de leur « force »,
soit « que son corps fut ainsi disposé »254, Le vendredi 7,
aprés déjeiner et avant de partir, il boit encore (la valeur
d’une pinte).
Il a donc absorbé en cinq fois 4 pintes et demie [243],
soit plus de 4 litres.
A tout prendre, il se déclare assez satisfait de usage
qu’il a fait de ces eaux ; «sur le doute de leur operation,
229. Ibid., p. 96. 232. Ibid., p. 109.
230. Ibid., p. 97. 233. Lbid., p. LZ:
231. J.V., p. 109. 234, Ibid., p. 113.
240 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
en laquelle il treuve autant d’occasion de bien esperer
qu’en nulles autres soit pour le breuvage, soit pour le
being, il conseilleroit autant volantiers ces beings que
nuls autres qu’il eut veus jusques lors »?%,
c) Lucques.
Montaigne arrive le dimanche 7 mai 1581 & deux heures
du soir aux bains della Villa. Comme se purger était alors
le prélude obligatoire de toute cure thermale, dés le lundi
matin, il prend de la casse «& grande difficulté »236, Mais
la dose, sans doute, était trop forte, car ce purgatif lui
occasionna des vomissements, trois ou quatre selles « avec
grand dolur de vantre, & cause de sa vantosité » qui le
tourmenta prés de vingt-quatre heures ; aussi se promit-il
de ne plus en user 296,
Ne prenant conseil que de lui seul, et tant il est pressé>
il commence le mardi 9 mai, avant le soleil levé237, un
premier traitement qui durera jusqu’au 20 juin — soit
six semaines. I] boit coup sur coup « du surjon mesme de
notre fonteine chaude» sept verres, soit trois livres et
demie — environ 1300 ec — qui ne font « null’operation » ;
cinq heures aprés, il n’en avait pas rendu «une sule
goute »238,
Aussi, le lendemain, toujours de bon matin, il prend
sept verres « mesurés a la livre » (soit prés de deux litres et
demi) ; et, dit-il, « croi que je n’en al jamais tant pris en
un coup. J’en santis un grand desir de suer, auquel je ne
vousis nullemant eider, aiant souvant oui dire que ce
n’etoit pas l’effaict qu’il me falloit ; et me contins en ma
chambre, tantost me promenant, tantost en repos »?39,
L’eau provoqua «plusieurs selles laches et cleres, sans
aucun effort »24°, ce qu’il attribua & l’action de la casse :
«Veau trouvant nature acheminée par le derriere et
provoquée, suivit ce trein-la; 1A oti je l’eusse, &-cause de
mes reins, plus desirée par le devant »%4!,
Le soir, «et contre les regles de cete contrée »42, il va
se baigner & Corsena: «le bein est tres dous et plesant;
j’y fus demi heure, et ne m’esmeut qu’un peu de sueury42,
235. Ibid., p. 113-114. 239. Ibid., p. 283-284.
236. J.V., p. 281. 240. Ibid., p. 284.
237. Ibid., p. 282. 241. Ibid., p. 284.
238. Ibid., p. 282. 242. Ibid., p. 287.
SON TRAITEMENT HYDROLOGIQUE DE SA GRAVELLE 241
Le jeudi, «creignant d’en estre mal servi et ne les
vuider »?43, il ne boit que cinq livres qui occasionnent une
selle et le font uriner fort peu : « Je ne randis en cing heures
que j’atandis & disner, que la cinquiesme partie de ce que
javois beu... Je santois ce jour 1a quelques poisanteurs de
reins que je creignois que les eaus mesmes me causassent,
et qu’elles s’y croupissent ». Pourtant, en vingt-quatre
heures, il rend & peu prés tout?44,
Le vendredi 12, il renonce & boire et il va prendre un
bain et se Javer la téte, «contre l’opinion commune du
lieu »?45; il sent, dit-il, « grand action de cet’eau vers la
sueur 46,
Le 138, il revient a la boisson, mais 4 « Barnabé » dont
Peau est plus active : il en prend cinq livres « avec quelque
mal aise », car ce matin-]a il ne se portait pas trés bien?47.
Il commence a la «digerer» dans l’espace d’une demi-
heure. La premiére eau rendue est «naturelle, avec beau-
coup de sable; les autres blanches et crues »247; et aprés
que trois livres environ ont été évacuées, l’urine commence
& prendre une couleur rouge. Par ailleurs, il a beaucoup
de vents?47,
Le dimanche 14, toujours 4 « Barnabé », il boit « cing
livres et plus »?48, L’eau Jui tient le ventre libre et passe
trés bien : avant deux heures, il en a évacué plus des deux
tiers, avec beaucoup de sable48,
Le 15, jugeant que cette eau a suffisamment « ouvert
Ja voie »249, i] revient a celle della Villa. Les cinq livres
qu’il «avale» ne lui provoquent point de sueur, mais
font «un bon effet des deux cétés », entrainant du sable
qui paraissait étre des fragments de pierre?49.
Le mardi 16, sentant sa pneumatose abdominale, et
appréhendant que l’eau en soit particuli¢érement la cause,
il cesse de boire, et se baigne & la source méme pendant
plus d’une heure : ce bain ne le fit pas suer, mais lui « tint
le corps libre »5°,
Le lendemain, il reeommence, et, en outre, se baigne la
téte: il sue un peu. Le jeudi 18, il prend le bain plus a
243, Ibid., p. 288. 247. Ibid., p. 292.
244, J.V., p. 288. 248, Ibid., p. 294.
245. Ibid., p. 288. 249. Ibid., p. 296.
246. Ibid., p. 289. 250. Ibid., p. 296.
16
242 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
son aise: comme la veille, il sue «un peu»; et il met la
téte «sous le surgeon »?5!,
Il sent que le bain l’affaiblit « avec quelque pesanteur
aux reins »52, mais que son action est la méme que celle
de la boisson (évacuation de sable et de flegmes). Pourtant
il est « toujours sujet aux mémes vents dans le bas-ventre,
mais sans douleur», ce qui apparemment, dit-il, «me
faisoit rendre dans mes urines beaucoup d’écume, et de
petites bulles qui ne s’évanouissoient qu’au bout de quel-
que tems »52,
Il continue le méme traitement le vendredi. Mais le
temps trés mauvais l’oblige & se reposer le samedi. Le
dimanche 21, il se baigne le corps, mais non la téte53.
Le lundi, aprés s’étre fait tondre et raser, il se baigne la
téte, et recoit la douche pendant plus d’un quart d’heure
sous la grande source4, Le mardi 23, il reste deux
heures au bain et prend la douche sur la téte (plus d’un
quart d’heure),
Le mercredi 24, bain d’une heure et demie et douche
d’un quart d’heure sur la téte: il a «une sueur extra-
ordinaire avec un peu de foiblesse», éprouve «de la
sécheresse et de l’apreté dans la bouche », est pris d’étour-
dissement®®, Le sable qu’il rend est plus raboteux que de
coutume et lui cause «je ne sai quels picotemens 4 la
verge »257,
Aussi, le jeudi 25, il prend un bain tempéré pendant plus
d’une heure : il y sue « trés-peu », et en sort « sans aucune
altération »258, I] se fait donner la douche sur la téte
pendant un demi-quart d’heure. Avec les « flegmes »
qu’il évacue, se trouve du sable enveloppé qui s’y tient
suspendu59, I] lui semble que la douche sur le bas-ventre
lui fait « sortir des vents »9, En outre, dit-il, « j’ai senti
soudain diminuer & vue d’ceil l’enflure que j’avois & mon
testicule droit, qui nee étoit gonflé, comme il
m’arrive assez souvent: d’ot je conclus que ce gonfle-
ment est causé par les vents qui s’y renferment »260,
Le 26 et le 27, il revient au bain de deux heures et & la
251. J.V., p. 300. 256. Ibid., p. 312.
252. Ibid., p. 300. 257. Ibid., p. 316.
253. Ibid., p. 300. 258. Ibid., p. 316-318.
254. Ibid., p. 308. 259. Ibid., p. 318.
255. Ibid., p. 310. ZOO aVicohDerolSe
SON TRAITEMENT HYDROLOGIQUE DE SA GRAVELLE 248
douche sur la téte de plus d’un quart d’heure : il rend une
«quantité extraordinaire de sable; en pressant et en
paitrissant ce sable, on en etit fait une grosse pelotte:
ce qui prouve qu’il provenoit plutét de 1a (des reins), que
de Veau qui l’y auroit produit et fait sortir immédia-
tement »?61,
Aprés s’étre reposé le dimanche 28, il se décide, le
lendemain, & suivre un traitement plus énergique: il
revient & la boisson (trois livres) qui l’« émurent un peu »,
et il reste deux heures au bain, oti il se débarrasse de son
eau; mais comme il a eu «la fantaisie de boire »262, i]
renonce & la douche. Malgré trois grains de coriandre
confits qui lui ont fait rendre beaucoup de gaz «et peu
d’autres choses », il éprouve des picotements aux reins,
qu'il attribue « plut6t aux ventosités qu’a toute autre
cause »262,
Il change encore une fois: il abandonne la boisson et
prend seulement des bains dont il varie la durée (deux
heures le 30 mai, une heure et demie le 31), avec des douches
d’une demi-heure sur la téte les deux jours. Il éprouve des
éblouissements, une pesanteur de téte sur le front, sans
douleur; ses yeux se couvrent «de certains nuages »
qui ne lui «rendoient pas la vue courte, mais qui la
troubloient quelquefois »63,
Aussi, le 1° juin, craignant que la douche ne lui
« affoiblit la téte », il la supprime, et il raméne la durée du
bain & une heure?, Les 2, 3 et 4, plus de bain, plus de
douche: malgré cela ses troubles céphaliques _persis-
tent?,
Le lundi 5 au matin, il revient 4 la boisson & haute dose ;
sur les six livres et demie qu’il boit, il évacue trois livres
«d’eau blanche et crue avant le diner, et le reste peu-a-
peu »266, Le mardi, il change encore; et pensant obtenir
plus d’efficacité, il va boire & « Barnabé »: six livres en
six verres; l’eau lui «émut le corps et lava bien les
oreilles »267 (ot, comme il a été dit plus haut, il a de
l’eczéma). I] urine peu, mais en deux heures, il a repris
sa couleur naturelle?67,
261. Ibid., p. 318. 265. Ibid., p. 324.
262. Ibid., p. 320. 266. J.V., p. 324.
263. Ibid., p. 322. 267. Lbid., p. 324.
264, Ibid., p. 322.
24,4 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
Le mercredi 7 juin, au lieu de poursuivre sa cure a
«Barnabé », il retourne aux bains della Villa, et il boit
en sept fois sept livres qui passent bien?68. Les jours
suivants il augmente la dose, et les 8, 9 et 10, il prend
neuf livres en deux fois (sept, puis deux) qu’il rend «de
tous cdtés »269,
Aprés un repos le dimanche, il supprime la deuxiéme
séance, et absorbe sept livres le lundi 12, huit livres le 18
et autant le 14. Avec l’eau qui sort « presque toujours en
trois heures jusqu’& la moitié crue et dans sa couleur
naturelle », puis peu & peu «rousse et teinte »?79, il rend
du sable, mais moins que lorsqu’il prenait des bains, ce
qui lui fait dire: « je puis presque assurer que je me suis
appercu que cette eau a la force de les briser (les pierres),
parce que je sentois la grosseur de quelqu’une lorsquelles
descendoient, et qu’ensuite je les rendois par petits
morceaux »270,
A la suite de tous ces essais infructueux, il n’est pas
étonnant que notre graveleux soit arrivé & un certain
scepticisme. Voila plus de cing semaines qu'il se soigne &
sa maniére, et il ne constate aucune amélioration.
Il se demande alors s’il a bien conduit sa cure, et il
discute ses théories: « Pour avoir mélé la douche et le
bain, ou pour avoir pris immédiatement l’eau & la source,
et non au tuyau, je ne pouvois pas avoir fait une si grande
faute. Ai-je manqué seulement en ce que je n’ai pas
continué ? »271,
_ Le résultat de ces réflexions est que le jeudi 15, avant le
jour, il va au bain et qu’il y boit sans se baigner la téte :
il a alors la bouche séche et ardente & ce point que, le soir,
en se couchant, il prend deux grands verres de la méme
eau rafraichie, ce qui ne lui cause « point d’autre change-
ment »272 ; et il se repose le 16 et le 17.
Le dimanche matin, il reste une demi-heure au bain.
I] regoit du gonfalonier de Lucques, du Provincial fran-
ciscain et d’un marchand de Crémone « une charge de
trés-beaux fruits, et entr’autres des figues, avec douze
flacons d’excellent vin, ...une grande quantité d’autres
268. Ibid., p. 324. 271. J.V., p. 326-328.
269. Ibid., p. 324-326. 272. Ibid., p. 328.
270. Ibid., p. 326.
SON TRAITEMENT HYDROLOGIQUE DE SA GRAVELLE 245
fruits... et des boétes de coings trés bons et bien parfumés,
des citrons d’une espece rare, et des oranges d’une gros-
seur extraordinaire »273,
La nuit, il lui prend «une crampe au gras de la jambe
droite avec de trés-fortes douleurs qui n’étoient point
continues, mais intermittentes »274,
Le lundi 19, il va au bain et tient pendant une heure
la région de |’estornac sous la douche ; il sent toujours un
petit picotement a la jambe275,
Le mardi 20, il reste une heure au bain. Ses malaises
Pépouvantent sans doute, puisqu’il n’hésite pas a inter-
rompre le traitement. Et le 21, aprés plus de six semaines
de cure, il éprouve le besoin de se reposer en voyageant, et
il quitte les bains de Lucques.
Il y revient le lundi 14 aoiat, et il y recoit «de tout le
monde le meilleur accueil, et des caresses infinies. I
sembloit en vérité que je fusse de retour chez moi »276,
Le repos lui a fait grand bien: il est non seulement en
bonne santé, mais encore « fort allegre de toute fagon »277.
Et le 15, de bon matin, il reprend sa cure, et il la dirige
avec aussi peu de méthode que la premiere fois. Ce jour-la,
il se baigne un peu moins d’une heure: il rend d’abord des
urines troubles, puis, apres une marche en montagne,
des urines « tout-a-fait sanguinolentes » ; au lit, il sent « je
ne sai quel embarras dans les reins »278,
Le 16, il reste plus d’une heure dans le bain qui lui
«parut trop chaud, soit quw’il le fat réellement, soit
qu’ayant déja les pores ouvertes par le bain pris la veille,
je fusse, dit-il, plus prompt 4 m/’échauffer »279. Ses
urines, d’abord naturelles et sans sable, deviennent « trou-
bles et rousses », puis « sanguinolentes »279.
Le 17, il revient & un bain moins chaud : il sue trés peu,
évacue des urines un peu troubles et un peu de sable;
il a le teint d’un jaune pale?89; il se sent pneumatosé,
atteint de borborigmes, ce qu’il croit sans peine étre un
effet particulier de ces eaux?®!,
273. Ibid., p. 330. 278. Ibid., p. 376.
274. Ibid., p. 330. 279. Ibid., p. 376.
275. Ibid., p. 332. 280. Ibid., p. 376.
276. Ibid., p. 376. 281. Ibid., p. 378.
2 ems oiVisgeDenoiTO.
246 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
Alors, il augmente la durée des bains : deux heures du
18 au 21 aout. Il éprouve «un peu de pesanteur» a la
téte, des «mouvements » aux reins, «un commencement
de colique assez fort et méme poignant » qui ne s’étend pas
jusqu’au bas-ventre, ce qui l’améne & croire « que c’étoient
des vents »282, Il va «du ventre plus que de coutume »;
ses urines sont troubles, rousses, épaisses, avec un peu de
sable «qui paroissoit n’étre autre chose que des pierres
brisées, récemment désunies »282,
Aux vives douleurs de colique qui le déchirent, et « aux
mouvemens flatueux, qui tantédt d’un cdté, tantét d’un
autre, occupent successivement diverses parties du corps »,
et que, pour cela, il attribue aux gaz, vient se joindre, &
la joue gauche, «un mal de dents trés-aigu »?83, Aussi,
il prend un lavement « trés bien préparé avec de l’huile,
de la camomille et de l’anis »283, que Vapothicaire lui
administre avec beaucoup d’adresse, s’arrétant et retirant
la seringue quand il sent la poussée des gaz, puis repre-
nant doucement?83. Ce reméde le soulage, entrainant
quatre selles avec émission de nombreux gaz. Au réveil,
il est las et chagrin, il a la bouche séche avec des aigreurs
et un mauvais goit, Vhaleine comme s’il avait eu la
fiévre2*,
Le matin du 24, il pousse une pierre qui s’arréte au
passage, et, jusqu’au diner, il reste sans uriner quoiqu’il
en ett « grande envie ». Enfin, un flot chasse cette pierre
«non sans douleur et sans effusion de sang avant et aprés
Péjection »285,
On le sent devenir nerveux ; il essaie tous les régimes.
L’urine ayant repris sa couleur naturelle, il retourne au
bain le samedi 26 aoat, et il y reste deux heures?286,
Le dimanche, «cruellement tourmenté d’un mal de
dents trés-vif », il s’abstient. Mais le lundi, nouvel essai:
il va boire 4 « Barnabé », sept livres quatre onces, 4 douze
onces la livre, ce qui lui procure une selle et lui fait monter
a la téte des vapeurs qui l’appesantissent287,
Il parait s’affoler: le mardi 29, il abandonne cette eau
pour revenir & celle della Villa, dont il boit neuf verres
(huit livres trois onces). Aussitét la téte lui fait mal, ce
282, Ibid., p. 378. 285. Ibid., p. 382.
283. J.V., p. 380, 286. Ibid., p. 384.
284. Ibid., p. 382. 287. Ibid., p. 384.
SON TRAITEMENT HYDROLOGIQUE DE SA GRAVELLE 247
qu'il attribue aux «fumées de cette eau, soit en buvant,
soit en se baignant »288, Le soir, vers le coucher du soleil,
il va au bain et y reste trois quarts d’heure.
_ Le 80, il boit deux verres (dix-huit onces) et il en évacue
la moitié avant diner. Le 31, il s’abstient de boire et « fait
un grand circuit » autour des montagnes?89,
Il n’était pas content de la facon dont il avait rendu les
derniéres eaux ; car, les jours de boisson, il ne « trouvoit
pas son compte » en comparant ce qu’il buvait & ce quw’il
urinait. En outre, il éprouvait un «resserrement» qui,
par rapport 4 son état ordinaire, pouvait étre regardé
«comme une vraie constipation ». Aussi, une nouvelle fois,
il abandonne la boisson?9°,
Le vendredi 1°7 septembre, aprés un bain d’une heure le
matin, il sue un peu et évacue une grande quantité de
sable rouge, alors qu’en buvant, il n’en rendait pas ou
n’en rendait que bien peu. I] se plaint que les eaux |’incom-
modent ; et s'il n’eit attendu des nouvelles de France, il
serait parti sur-le-champ, et serait allé finir la cure de
Vautomne « & quelques autres bains que ce fat »29!,
Pourtant, aprés s’étre reposé le 2, il se baigne le 3
pendant un peu plus d’une heure: il «sent beaucoup de
vents, mais sans douleur »29!,
Assailli par des rages de dents, il cesse les bains les 4, 5
et 6, se baigne de nouveau le 7 (une heure).
Les 8 et 9, il s’abstient de tout traitement. Le 10, il
retourne au bain (une heure); et comme celui-ci est un peu
chaud, il y sue «un peu »?92,
Le 11, il rend «beaucoup de sable, presque tout en
forme de grains de millet, ronds, fermes, rouges a la
surface et gris en dedans »?93,
Découragé, il part le 12 septembre.
En 21 séances, il a absorbé plus de 47 litres d’eau, soit
en moyenne un peu plus de 2 litres, 250, avec un minimum
de 0 litre, 500 et un maximum de 8 litres, 300. Et l’on peut
se demander avec M. le Professeur Creyx comment il
n’en est pas mort.
288. Ibid., p. 386. 291. Ibid., p. 388.
289. Ibid., p. 386. 292. Ibid., p. 392.
290. J.V., p. 388. 293. Ibid., p. 394.
248 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
Décu du résultat, notre patient de conclure : « le
seul remede, la seule regle et l’unique science, pour éviter
tous les maux qui assiegent l’homme de toutes parts et
& toute heure, quels qu’ils soient, c’est de se résoudre 4
les souffrir humainement ou & les terminer courageusement
et promptement »2% [244].
Il continuera jusqu’é sa mort 4 ressentir ces atteintes.
Et & sa gravelle se joindront des accés de goutte, cette
maladie sceur. I] note, en effet?%, sur les Ephémérides de
Butter2% ; «Julius 10 1588, entre trois et quatre aprés
midi estant logé aus fausbours S. germein 4 Paris et
malade d’un espece de goutte qui lors premieremat
m’auoit sesi297 il y anoit iustement trois jours... ».
Si toutes les manifestations rapportées plus haut sont
bien, d’une maniére générale, corrélatives de la lithiase
urinaire, il est cependant un trouble pour lequel la liaison
est moins certaine. C’est l’orchite passagére qu’une douche
aurait fait disparaitre. Et l’on peut se demander s’il ne
s’agirait pas la d’un varicocele ou peut-étre d’une hernie.
N) EFFETS DES CURES
Nous avons suivi les manifestations de la _ lithiase
urinaire de Montaigne avant ses deux cures de Lucques.
Les renseignements qu’il nous livre 4 partir de ces traite-
ments commencés le 9 mai nous apportent encore plus de
précisions.
Dés le samedi 13 il rend «beaucoup de sable » 298,
Méme phénomene le 14 et le 15, ce sable lui paraissant
étre des fragments de pierre?99.
Le lundi 12 juin, il sent au bas-ventre une douleur
semblable 4 celle qu’on éprouve en rendant des pierres,
et il en évacue une, puis, le lendemain, une autre3°,
A Florence, le 22 juin, il a, au cdté droit, une colique
qui dure environ trois heures?°!, Deux jours aprés, il note :
294. J.V., p. 382-384. 29383 DoVieg Pot oes
295. Dr. F. PAYEN, n° 8, 299. Ibid., p. 296.
loos ctt., Doni SOOT aise DareOr
296. P. 201 recto. 301. Ibid., p. 336.
' 297. Au pied gauche (p. 211
recto).
SON TRAITEMENT HYDROLOGIQUE DE SA GRAVELLE 249
«je ne me portois pas trop bien, ayant souvent des maux
de reins, et rendant toujours une quantité incroyable de
sable »302, Ht, le 27 au matin, il évacue une petite pierre
rousse393,
Le 26 juillet, & Pise, il écrit: « Je rendis le matin des
urines troubles, et plus noires que j’en eusse jamais rendu,
avec une petite pierre; mais pour cela, la douleur que
javois ressentie pendant |’espace d’environ vingt heures,
au-dessous du nombril et @ la verge, ne s’apaisa point;
cependant elle étoit supportable, n’interressant pas les
reins ni le flanec. Quelque tems aprés je rendis encore une
autre petite pierre et la douleur s’appaisa »3%,
Le 27, & Lucques, il évacue encore une pierre «beau-
coup plus grosse, et qui paroissoit évidemment avoir été
détachée d’un autre corps apparemment plus considéra-
ble: Dieu le sait, sa volonté soit faite »35,
Le 17 aoiit, aux bains della Villa, ses urines troubles
entrainent un peu de sable3%, Le 19, elles en charrient
beaucoup qui, selon lui, proviennent de pierres récemment
brisées307,
Le 21, il a les reins fert douloureux, les urines abon-
dantes et troubles, et il rejette toujours un peu de sable3%,
Le 23, il ne ressent aucun mal; mais ses urines sont
«extraordinaires et fort troubles »399,
Le 24 au matin, il « pousse » une pierre qui s’arréte au
passage, l’empéchant d’uriner, malgré «la grande envie»
qu’il en a. I] la rend aprés diner avec douleur et effusion
de sang. Elle était «de la grandeur et longueur d’une
petite pomme ou noix de pin, mais grosse d’un cdté
comme un féve, et elle avoit exactement la forme du
membre masculin »3!°, I] n’en avait jamais rendu de
comparable en grosseur 4 celle-la. Aussi, songeant aux
conséquences qui auraient pu s’ensuivre, il note: «Ce
fut un grand bonheur pour moi d’avoir pu la faire
sortir »310,
Le vendredi 1°? septembre, il rend une grande quantité
de sable rouge. Le 6, le sable évacué est moins abondant
302. Ibid., p. 344. 307. Ibid., p. 378.
303. Ibid., p. 346. 308. Ibid., p. 380.
304. Ibid., p. 366. 309. Ibid., p. 332.
305. Ibid., p. 368. 3103 Vn pease.
306. Ibid., p. 376.
250 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
et il ressemble & de petits grains de millet roussatre3!'.
Le 11, le sable rendu est presque tout en forme de grains
de millet ronds, fermes, rouges & la surface et gris en
dedans?!2,
Le 16, il évacue «sans aucune peine une petite pierre
rude au toucher», qu’il avait «un peu sentie dans la
nuit au bas du ventre et & la téte du gland »3!3,
Le 29 septembre, & Viterbe, aprés un petit voyage @
pied & «trois ou quatre bains qui produisent différents
effets »314 et retour & cheval, il rend une petite pierre
rousse et dure, de la grosseur d’un grain de froment, que,
la veille, il avait, dit-il, « un peu sentie descendre chez moi
vers le bas-ventre », mais qui s’était arrétée au passage),
Dans la nuit du 18 au 19 octobre, 4 Sienne, il souffre
de la colique pendant deux heures et croit sentir la chute
d’une pierre?!6,
Le 19, sur la route de Sienne & Pontealce (Ponte 4
Elsa), la colique le ressaisit et elle persiste durant trois ou
quatre heures ; au bout de ce temps, dit-il, « je m’appercus
& la douleur violente que je sentois au bas-ventre et a
toutes ses dépendances, que la pierre étoit tombée »3!7,
Il l’expulsa le méme jour & Pontealce, avec un peu de
sable, mais sans douleur, ni difficulté au passage. Elle
était plus grosse qu’un grain de millet3!7,
Le vendredi 20, & Altopascio, il rend encore, sans beau-
coup de peine, «et avec quantité de sable, une pierre
longue, partie dure et partie molle, plus grosse qu’un gros
grain de froment »3!8, Puis, le lendemain, & Lucques,
«avec toujours du sable», il « pousse dehors une autre
pierre qui s’arréta quelque tems dans le canal, mais qui
sortit ensuite sans difficulté ni douleur. Celle-ci étoit
a-peu-pres ronde, dure, massive, rude, blanche en dedans,
rousse en dessus, et beaucoup plus grosse qu’un grain »319,
Et notre lithiasique ajoute : «On voit par-la que la nature
se soulage souvent d’elle-méme; car je sentois sortir tout
cela comme un écoulement naturel. Dieu soit loué de ce
311. Lbid., p. 392. 316. Ibid., p. 420.
312. Ibid., p. 394. 317. Ibid., p. 422.
313. Ibid., p. 396. 318. J.V., p. 422.
314. Ibid., p. 406. 319. Ibid., p. 422.
315. Lbid., p. 408.
SON TRAITEMENT HYDROLOGIQUE DE SA GRAVELLE 251
que ces pierres sortent ainsi sans douleur bien vive, et
sans troubler mes actions »,
Le mercredi 25 octobre, dans le « beau chemin» qui
méne de Marignan a Pavie, il évacue une petite pierre
molle et beaucoup de sable320,
Enfin, le lundi 20 novembre, «sur le haut du Pui de
Doume » [245], «je randis, dit-il, une pierre assés grande,
de forme large et plate, qui étoit au passage despuis le
matin, et l’avois santie le jour auparavant, sulemant au
bout de la verge ; et comme elle vousit choir en la vessie,
la santis aussi un peu aus reins. Elle n’étoit ni molle ni
dure »321,
Ainsi, du 12 juin au 20 novembre 1581, soit en 161
jours, Montaigne a rendu, «avec force sable » provenant
parfois, 4 son avis, de pierres brisées, 14 pierres, et cela,
& des intervalles variant de 1 4 30 jours (1-14-29-30-21-
13-20-1-1-4-20).
En comparant ces résultats & ceux fournis par notre
patient entre le début de son voyage et sa premiére cure
a& Lucques, (15 pierres expulsées en 195 jours), on voit
que l’effet des deux traitements a été d’augmenter légeé-
rement |’évacuation des pierres — et aussi du sable.
La foi a conduit Montaigne aux eaux de Lucques;
mais le résultat de ses cures n’a pas été celui qu’il espérait
au départ. Toutefois, si le souci d’interpréter aussitét les
faits et l’absence de critique dans la déduction ont
abouti 4 de telles conséquences, les faits rigoureusement
observés et minutieusement consignés conservent leur
valeur.
En ce qui concerne les premiers symptémes de la lithiase,
notre malade a été trés sobre: nous avons vu qu'il l’a
regretté. On peut, cependant, raisonnablement avancer
que, pour lui, |’étape rénale a été silencieuse, et que la
colique néphrétique lui est apparue comme une révélation
brutale, redoutée, mais non imprévue. II signale pourtant
Vexistence d’affinités morbides qu’on rencontre dans les
antécédents des graveleux : migraine, eczéma, dyspepsie...
320. Ibid., p. 434-436. 821. Ibid., p. 448.
252 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
Par contre, dans l’étape urétérale qui trouve son
expression typique dans le syndrome douloureux de la
colique néphrétique, il nous renseigne abondamment sur
les phénoménes complexes qui, chez lui, accompagnent
cette colique. (On sait que ces phénoménes sont diverse-
ment groupés suivant les malades et qu’ils impriment &
chaque cas une physionomie bien personnelle).
Nous voyons la colique néphrétique survenir brusque-
ment & la suite de fatigues, de marches prolongées, et
méme en plein repos, ou comporter des prodomes s’annon-
cant parfois plusieurs jours avant le déclenchement de la
crise douloureuse paroxystique: douleurs sourdes de la
région lombaire irradiant le long des nerfs abdominaux-
génitaux, sensation d’ardeur a |’extrémité de la verge,
émissions de sable urinaire accompagnées quelquefois de
faibles hématuries.
Nous suivons le cheminement de ladouleur : apparition
au cdété (le droit) dans la région lombaire, et marche vers
le flane, avec, le plus souvent, des irradiations jusqu’&
la verge, parfois sans irradiations; et nous observons,
avec la douleur, les phénoménes réflexes qui |’accom-
pagnent : sueurs froides, nausées, constipation, teint
d’un jaune pale. Nous constatons sa nature (vive d’emblée,
parfois atroce, lancinante avec des paroxysmes intermit-
tents plus ou moins rapprochés), et son arrét brusque qui,
au patient venant d’endurer d’indicibles tortures, fait
éprouver une immense sensation de bien-étre.
Nous voyons que l’expulsion des graviers s’effectue
quelquefois sans aucune sensation pénible. (On sait
maintenant que c’est le cas chez les lithiasiques anciens
qui ont essuyé des coliques néphrétiques devenues pro-
gressivement moins douloureuses, chez les « pondeurs de
calculs », selon le mot de Guyon).
Nous constatons que le lithiasique émet des urines
tant6ét claires et abondantes, tantét troubles, brundtres et
sanglantes ; que le calcul, cause de tous ces accidents,
n’est pas, le plus souvent, rejeté au moment de la premiére
émission qui suit la crise, mais un, deux ou méme plu-
sieurs jours aprés; que ce calcul, parfois, s’arréte dans
Puretére, et que, aprés avoir franchi la vessie, il peut
aussi s’enclaver dans l’urétre, amenant une rétention
aigué d’urine extrémement douloureuse.
CONCLUSION
FE monde et la société, les conditions de l’existence,
les relations entre les hommes se transforment
avec le temps, et la gloire posthume d’un penseur dépend
de l’intérét que lui portent les générations qui le suivent.
L’on voit, ainsi, reléguées & l’arriére-plan, des sources
d’inspiration et de fortes personnalités qui, de leur vivant,
avaient joué un réle considérable et laissé un héritage
jugé d’un grand prix. Mais il est dans la destinée de
Montaigne que sa renommée s’accroit avec les siécles.
Cette affection & son ceuvre s’explique par le fait que
x
celle-ci, reflet d’une ame, ne se laisse circonscrire par
aucune époque, et que, par sa jeunesse, sa consistance, son
attrait, elle rayonne toujours au-dela. Mais elle s’explique
aussi par l’affection & la personne: nul homme, en effet,
n’a mis moins d’apprét et plus de désintéressement a
s’épancher sans fard, sans réticence, sans transposition
littéraire. Portrait flatté, ont dit certains: la verve gasconne
peint en beau! Mais parce qu’elle est gaillarde et vive,
ne doit-elle pas contrarier la tendance &. dissimuler ?
D’autre part, Montaigne est au premier rang de ceux
qui, dans le mouvement général de leur siécle, ont su
conserver une individualité profonde, indélébile, atta-
chante. Aussi, aprés avoir exercé sur les meilleurs de ses
contemporains un grand prestige par la libre expansion
de sa sereine expérience et de sa souriante sagesse, a-t-il
groupé autour de sa mémoire une cohorte serrée de
fervents admirateurs de toutes tendances d’esprit, qui se
sont enrichis par sa conversation familiere.
Philosophie, histoire, religion, morale, poésie, science,
médecine, tout l’attire, tout le séduit, tout le captive.
Il ne se contente pas de voir et de bien voir, il s’incarne
& son sujet. Et, dans le cadre —- commode & pensées, &
254 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
sentiments, A causeries libres et capricieuses — qu’il a
choisi, il marque chaque endroit de traits, d’anecdotes, de
confidences qui en font de merveilleux documents humains,
particuliérement utiles 4 qui cherche & établir le bilan des
richesses de son fonds si varié.
Nous savons bien — car il a eu soin de nous en avertir —
que, pour découvrir la « secrette lumiere »! enfermée dans
Voeuvre ot il a remué tant d’idées et fait défiler tant
d’apercus, on doit avoir «la veué nette et bien purgée »?.
Mais notre « voyage » & travers cette ceuvre ou, animant
tout ce qu’il touche, il raconte ce qu’il a vu et senti, et
comme il ]’a vu et senti, nous permet — du moins dans le
petit canton ot nous l’avons étudiée — de saisir et
d’apprécier & leurs dimensions des valeurs et des réalités
fonciéres nées sur les entretiens ordinaires de la vie. En
méme temps, cette intimité féconde, piquante, substan-
tielle, nous pénétre de |’expérience valable et authentique
qu’il nous a livrée.
Caractére original et inimitable, esprit d’une nature
et d’une amplitude rares, Montaigne excelle dans l|’art
d’examiner, discerner, distinguer. [1] s’observe lui-méme
avec clairvoyance et sagacité ; il pénétre hommes et choses,
les assimile, les marque de son empreinte et les pousse
devant nous. Certes, son intelligence amusée jouit souvent
de ses démonstrations ; mais elle reste en définitive au
service de l’esprit.
Sa facilité & nous entretenir de lui, de sa propre vie,
de ses propres sensations, 4 se complaire familiérement
dans ses souvenirs, l’a conduit & des aveux dont on a
abusé contre lui: certains en ont ri, d’autres les lui ont
vertueusement reprochés «en se signant d’horreur ».
Et pourtant, la reconstruction intégrale d’une vie inté-
rieure ne peut guére se passer de telles notations justes,
abondantes, sincéres.
Ainsi, par son recensement soigneux, aux allures
légéres, et par ’habitude entiére de son jugement, Montaigne
répond anotre secret désir de connaitre le visage de ceux
qui ont de grands titres & notre admiration et 4 notre
gratitude. De plus, en se dévoilant, en se résumant avec
son gotit libre et son esprit naturellement indépendant, il
1. H, ITI, 12, p. 138. 2. Ibid., p. 138.
CONCLUSION 255
se montre & nous tel qu’il était dans son commerce avec
les choses, avec les gens, avec lui-méme. Aussi, tout de
suite, son génie nous entraine, une correspondance s’établit :
la sympathie s’éveille, le charme opére, et la haute
valeur de son enseignement se révéle.
Pour qui ne pénétre pas au cceur de cette mine si opu-
lente, les rapports de Montaigne et de la médecine sont une
cause jugée et tranchée 4 tous degrés, justifiant ainsi sa
remarque: « Quasi toutes les opinions que nous avons
sont prinses par authorité et a credit »3. Mais, si notre
philosophe a teint de passion le procés qu’il a dressé, s’il
dispose parfois |’histoire au mieux de son plaidoyer, un
« suffisant lecteur »4 y trouve & « estudier et apprendre »° ;
et, & travers les ombres injustement projetées, y découvre
sens et visage riches.
Montaigne n’a pas eu tort de censurer dans le monde
médical certains procédés et certaines déviations. Mettre
dans tout le jour nécessaire sottises et ridicules, de facon
& épurer, régénérer, était, assurément, utile & tous les
praticiens. Mais il écrit devant des témoins de génie qui
dissipent des préjugés, refusent le joug de doctrines
imposées par l’autorité, creusent des sillons nouveaux,
ouvrent l’accés de domaines inexplorés, et donnent ainsi
une grande impulsion 4 la science médicale; et Ini se
laisse déborder par son inclination et entrainer jusqu’a
puiser 4 pleines mains dans des collections disparates
établies avec complaisance — et parfois corrompues et
défigurées. Ainsi, en voulant illustrer sa pensée, il a, en
les caricaturant, exagéré des critiques pertinentes.
Plus tard, Descartes, lui aussi, aura «aversion non
seulement des charlatans, mais des drogues des Apothi-
caires et des Empiriques »6 et se passera de médecin;
mais, critique sévére dans la déduction, il se gardera de
chercher de tous cédtés des matériaux et d’engager des
hostilités.
Les «corrections » de Montaigne auraient gagné en
portée si elles avaient moins appuyé sur les défauts et
plié le regard vers les qualités, facilement discernables
Gi, 196 Mis Vie gor ahaver 6. Adrien BartuetT, Vie de
4, Hy, 1, 24, p. 177. Monsieur Descartes, p. 278.
5. E, III, 8, p. 225.
256 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
& un esprit fin et droit comme le sien. C’est, en effet, une
vérité reconnue que les vues se reposent plus facilement
dans les promesses, et qu’on parvient plus rapidement
& remédier & ses imperfections en prenant ses dispositions
méritoires pour point d’appui qu’en restreignant le
regard sur des réalités et des replis facheux, longuement
et lourdement étalés.
Mais, par ailleurs, Montaigne nous a rappelé que, sous
la différence d’aspect imposée par la diversité des temps,
s’inscrit la continuité des phénoménes ; aussi longtemps
que Vhumanité produira des chercheurs dont la raison
a appris & s’appuyer sur l’expérience, leur pensée devra se
mouvoir dans le méme cadre.
L’éducation enveloppe et met en cause l’avenir et la
destinée du monde — et, en ce qui concerne notre sujet,
Vefficacité de l’action du praticien et la fécondité de la
lutte contre la maladie. — Montaigne a, sur ce point,
signalé les méfaits du savoir dogmatique et livresque —
particulierement dangereux en médecine —, et il a
préconisé d’y porter reméde par un meilleur exercice des
esprits et par la culture méthodique de leurs richesses
propres et naturelles ; et il a été, pour tous, un éducateur
remarquable.
Il a souligné que savoir beaucoup de choses n’apprend
pas & posséder intelligence, connaissance des principes.
fl a montré, ainsi, la vraie direction & imprimer a l’en-
seignement & tous les degrés :_ l’orientation vers la curiosité
permanente et vers l’assimilation rationnelle sensible aux
nuances. I] a signalé que le maitre a la mission de déve-
lopper la faculté d’invention ou de la susciter chez l’éléve,
d’apprendre 4 ce dernier & ne pas encombrer son esprit
et & ne jamais oublier l’essentiel. Il a insisté sur le fait
quw’un enseignement mal compris n’apporte qu’un savoir
nageant «en la superficie de la cervelle » ; que, non seule-
ment, il n’élargit pas les connaissances, mais qu’il ne
permet pas de diriger et de corriger méthodiquement;
de sorte que, généralisé, il fagonne les hommes pour leur
déchéance et méne lentement le monde & la catastrophe.
Le probléme de la connaissance est éternel, parce qu’il
est insoluble. Pour Montaigne, la raison et l’expérience
sont interdépendantes : l’esprit a besoin d’étre informé, et
lexpérience est source d’enseignements et de renseigne-
CONCLUSION 257
ments. Puisque l’objectivité existe, c’est & bon droit que
nous pouvons émettre la prétention de découvrir des lois
selon lesquelles nous sommes capables d’appréhender.
Montaigne, en exposant que, «pour la verité nue et
crué »7, le raisonnement, nécessaire & l’édification de la
science, doit étre un instrument au service des faits, a été,
ainsi, un précurseur de la médecine expérimentale.
Trop de gens, nous dit-il, «laissent 1a les choses, et
s’amusent & traiter les causes. Plaisans causeurs »8. Et,
« nostre discours est capable d’estoffer cent autres mondes
et d’en trouver les principes et la contexture. I] ne luy
faut ny matiere, ny baze ; laissez le courre : il bastit aussi
bien sur le vuide que sur le plain, et de l’inanité que de
matiere... Suyvant cet usage, nous scavons les fondemens
et les causes de mille choses qui ne furent onques »?.
Et cela est particuliérement vrai lorsqu’il s’agit des
phénomenes de la vie, dans l’état oti ils se présentent &
nous: relations et réactions liées, mélangées, pénétrées,
qui obligent 4 étudier des ensembles.
Montaigne a, d’autre part, appelé l|’attention sur le fait
que la notion de vérité implique la notion d’erreur. Des
lors, dans sa soumission sans réserve & la vérité cherchée,
découverte, le savant doit se reconnaitre faillible, et ne
jamais perdre de vue qu’il est sujet & se tromper : maillon
dans une chaine, il doit donc s’inspirer d’une salutaire
prudence qui lui permettra plus aisément de se corriger,
de rectifier ses méprises.
Montaigne a, de plus, souligné que l’homme, dans son
effort pour étendre sa connaissance, n’atteint qu’un savoir
relatif, borné et restreint «et comme nul par rapport &
Vinfimité des choses »!°, Le chercheur ne peut jamais
parvenir qu’a des résultats incomplets et provisoires:
la science n’arrivera qu’a batir un monument ressemblant
— le plus possible — a Vimage que nous avons d’un
sensible objectif dont l’essence demeurera toujours
inconnaissable. De retouche en retouche, nous pouvons
parvenir & serrer cette image de fort prés ; mais quelque
chose nous en séparera toujours. Tout objet, & mesure
qu’on s’en approche, semble se compliquer & l’infini; et,
Pf, 1B), SOUR, Iie aIPAoy 9. BH, III, Tl, p. 124.
8. Ibid., p. 123. 10. E. FAGUET, loc. cit., p. 383.
17
258 MONTAIGNE ET LA MEDECINB
comme dira Bachelard, le simple ne sera jamais que le
simplifié.
Ainsi, déclare Montaigne, la science ‘s’arréte aux
causes prochaines qui déterminent les phénoménes; la
connaissance des causes premiéres, elle « appartient
seulement & celuy qui a la conduite des choses, non & nous
qui n’en avons que la souffrance, et qui en avons l’usage
parfaictement plein, selon nostre nature, sans en penetrer
Vorigine et Vessence »!!,
Montaigne a appelé l’attention sur les précautions &
prendre contre les opinions communes lorsqu’il s’agit de
jeter les bases d’une science et de constituer un corps de
doctrines ; et il a, avee raison, appuyé sur l’erreur qui
consiste & placer son jugement «soubs l’authorité du
nombre et ancienneté des tesmoignages »!2. On donne,
dit-il, « authorité de loy a infinis docteurs, infinis arrests,
et autant d’interpretations »!3, alors que dans les sujets
qui tombent sous les sens et sous le raisonnement, |’auto-
rité est inutile, et que la raison seule doit en connaitre.
D’ot, Vobligation de chasser le respect superstitieux que
les praticiens portaient & l’antiquité, et de changer les
habitudes mentales acquises sous les apports longuement
accumulés d’argumentations et d’affirmations sans répli-
que, et religieusement observées.
La médecine, en réalité, avait, trop longtemps, consi-
déré le systeme de Galien comme une vérité absolue. Elle
avait, trop longtemps aussi, professé un gotit majeur pour
Vesprit d’autorité et la dialectique ; de telle sorte que son
enseignement était, alors, réduit & des explications et a
des commentaires de textes.
Mais elle s’était, bien avant le XVI¢ siécle, séparée de
la science générale de Ja nature, de la « physique » entiére.
Et, déja, loin de piétiner, elle progressait: d’une part,
grace aux grandes découvertes de chercheurs solitaires qui
gardaient, au milieu de l’agitation de la vie du temps, le
gout et la force de la réflexion ; et, d’autre part, grace au
développement de ces notions fondamentales ou de ces
conceptions, que poursuivaient des hommes décidés &
construire.
11. Hy 111,11 p. 123. 18. E, III, 18, p. 183.
12. Ibid., p. 126.
CONCLUSION 259
Le cadre ancien avait cédé; certaines intelligences
engagées dans les chemins de la connaissance n’étaient plus
esclaves de dogmes; le texte de Galien ne suffisait plus
pour détruire les fortes raisons ; l’armature qui, peu de
temps apres Montaigne, allait prendre sa forme et sa
solidité, était déja réelle et douée de consistance. Et
il ne semble pas inconsidéré d’avancer que ce dernier
connaissait, sinon tous, du moins quelques-uns_ des
« travaux des modernes qui avaient prévenu Descartes »!4,
en particulier ceux du médecin philosophe Gomez Pereira,
& qui, selon les détracteurs de notre grand penseur du
XVITe siécle, celui-ci aurait emprunté sa doctrine.
Puisque certains praticiens étaient déj& entrés dans
Vesprit de ces régles, les critiques que Montaigne adresse
a la médecine de son temps s’appliquent donc a un état
de cette science alors largement dépassé. Et l’on est
étonné qu’une intelligence si adroite 4 s’exercer se soit
laissé dévier sur ce point, tandis que, dans toutes les autres
directions, l’on voit son souci de la vérité se déployer dans
toute sa clarté, et son discernement se manifester de la
maniére la plus délicate et la plus fine.
En étalant certains déréglements, en battant en bréche
des préjugés qui avaient été tout puissants, Montaigne a
contribué & montrer aux praticiens qu’ils doivent aimer
leur art dans son idéal — la connaissance — et dans son
objet immédiat — le bien des hommes. — Mais, de plus,
nous le voyons, médecin de lui-méme, servir la cause de ce
qu’il a tant décrié.
Partant du principe que l’organisme humain posséde
une force médicatrice spontanée, il demande que cette
force soit respectée, aidée, dirigée, dans ses tendances
heureuses; d’ott dérive le corollaire, aussi nécessaire:
combattre et dominer la nature dans ses_ tendances
mauvaises.
Il a donné des conseils judicieux sur hygiene et sur
l’éducation physique et intellectuelle, plus particulicre-
ment dans les périodes si importantes de l’enfance et de
Vadolescence qu’il veut vivace et hardie.
Il a marqué le pouvoir thérapeutique de la suggestion :
a la vérité, il parle de imagination, non de la suggestion ;
mais, seuls les mots different.
14. Adrien BAILuET, loc. cit., p. 301.
260 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
Il a signalé que l’esprit n’est pas sensible seulement aux
lésions anatomiques du cerveau, comme on l’a cru
longtemps ; mais qu’un rien peut le déranger, un simple
toxique, une simple « drogue ».
Il a appelé l’attention sur le probléme de |’expérimen-
tation médicale destinée 4 enregistrer des connaissances
et a découvrir des médicaments nouveaux: il est, en
effet, capital, comme on l’admet communément aujourd’-
hui, de distinguer d’une facon radicale |’expérimentation
biologique qui ne doit étre faite que chez |’animal et l’essai
thérapeutique qui doit étre entrepris chez lVhomme
malade, mais lorsque le médicament a été éprouvé un
nombre considérable de fois au laboratoire, 4 toutes les
doses possibles, chez toutes les variétés d’animaux pos-
sibles, et lorsque ]’on est arrivé & la certitude que ce médi-
cament n’est pas dangereux.
Montaigne nous a, d’autre part, livré!5 des notations
trés précises sur les phénomenes consécutifs & des accidents
entrainant d’abondantes pertes de sang, et privant de
toute connaissance.
En ce qui concerne la lithiase urinaire — et alors que
nos vues en matiere de maladies rénales n’ont été que
tardivement assurées, il nous a apporté un témoignage
qui compte, — puisque sa vérité concrete est puisée dans
Vexpérience personnelle attentivement suivie en toutes
ses phases — et, pourrait-on dire, avec le souci du détail. —
Dans les Essais, et surtout dans le Journal de Voyage qui
illustre davantage son attitude devant la maladie, il nous
livre sans périphrase et sans apprét une suite d’observa-
tions qui s’enchainent et se complétent, et qui, grace & leur
justesse et & leur précision, demeurent, malgré tant
d’accroissements survenus dans les procédés d’analyses
physico-chimiques qui permettent de remonter de l’obser-
vation clinique aux causes immédiates des phénoménes.
I] nous a transmis des remarques trés originales sur
Paction des eaux minérales, qui cadrent avec certaines des
directives dont s’inspire notre actuelle clinique hydro-
logique : opportunité de la cure avant que les lésions
anatomiques soient constituées, contre-indication en cas de
dégénérescence avancée des tissus — alors quwil y a un
15. H, II, 6, p. 61 a 69.
CONCLUSION 261
obstacle important au cheminement de l’eau. II a été le
précurseur des cliniciens de nos jours en notant l’opséurie.
Il a, de plus, signalé Vimportance de la climatologie,
ainsi que linfluence, sur les résultats de la cure, de
Vatmosphére générale qui régne dans la station, et des
conditions matérielles offertes au baigneur.
Ces acquisitions positives auraient dd lui étre profi-
tables. Mais Ini, qui dans toutes les autres circonstances,
avait accoutumé de peser finement les raisons, et qui
avait une antipathie naturelle pour les vues systématiques
et les solutions arrétées, s’est laissé entrainer ici par le
désir de pénétrer d’un regard. Transportant aussitét dans
la réalité ses déductions hatives, il a imprimé & ses cures
une direction contraire & son propre bien. Il a, ainsi,
abouti & des résultats décevants pour lui.
Tout cet ensemble nous invite 4 chercher plus loin que
la satire ot Montaigne s’amuse @ faire choquer tant de
systémes pour quils se brisent l’un l’autre, et a ne pas
laisser la perspective quil a trop longtemps adoptée
influencer notre jugement.
Alors, se plagant a l’époque ot il a vécu, on se doit de
reconnaitre que, si par son ceuvre enti¢re, art de vivre et
de penser, il a bien mérité de ’humanité en général, il a,
en particulier, par ses observations et par ses conseils,
bien mérité de la médecine.
Aussi, pour s’acquitter de la dette ainsi contractée,
or ne peut que souscrire au voeu formulé par le Professeur
Maurice Creyx, et déclarer avec lui!® que de titre posthume
de Docteur honoris causa de notre Université (celle de
Bordeaux), mention Médecine, loin d’étre usurpé par le
grand moraliste, constituerait, au contraire, pour lui,
un témoignage de notre reconnaissante admiration, pour
nous, un gage de légitime fierté ».
16. Maurice OCreyx, loc. cit., p. 238.
NOTES
[1] Dans les Hssais.
[2] Rien a fond.
[3] Les quatre «arts » du quadrivium : arithmétique, géométrie,
astronomie, musique.
[4] Gide n’a-t-il pas fait citer Montaigne a la barre par Corydon,
pour qu’il y apporte son témoignage en faveur de l’homosexualité,
alors que, rétablie dans son contexte, la phrase: « Nous appelors
contre nature ce qui advient contre la coustume » (EH, II, 30, p. 162)
prend une toute autre signification: elle vient, en effet, en con-
clusion d’un chapitre sur « un enfant monstrueux », et elle est éclairée
quelques lignes auparavant par «ce que nous appelons monstres ne
le sont pas 4 Dieu... » (Ibid., p. 161). (Cf. Pierre Mauriac, La Médecine
et l’Intelligence, p. 149-150).
[5] Notes.
[6] Allusion aux feuilles d’arbres sur lesquelles la Sibylle de
Cumes inscrivait ses prophéties. Cf. Virgile, Enéide, III, v. 441-451,
p- 86: « Dés... que tu approcheras de Cumes et des lacs sacrés de
lAverne aux foréts bruissantes, tu verras la prétresse inspirée qui,
sous sa roche profonde, chante les destinées et qui sur des feuilles
d’arbre inscrit des lettres et des mots. Tous les vers prophétiques que
la vierge a tracés sur ces feuilles sont disposés en ordre et restent
enfermés dans son antre. Ils y demeurent immobiles, et l’ordre n’en
est jamais troublé. Mais que la porte tourne sur ses gonds et que du
seuil un souffle d’air chasse et disperse cette légére frondaison, elle
les laisse voltiger dans sa caverne et ne se soucie point de les reprendre,
de les ranger, d’en réunir les vers épars. On s’en va sans réponse et
Von maudit la retraite de la Sibylle ».
[7] Marguerite d’Aure de Gramont, veuve de Jean de Durfort,
seigneur de Duras qui fut tué prés de Libourne.
[8] Exhortations.
[9] Aux confins du Périgord et de la Guyerne, sur un céteau qui
domine d’un peu loin la Dordogne. Aujourd’hui, Montaigne fait
partie de la commune de Saint-Michel-de-Montaigne, canton de
Vélines, A environ 60 km de Bordeaux. Le chateau avait été restauré
a sa facon et fort luxueusement par M. P. Magne, ancien Ministre des
Finances. I] a été complétement détruit dans la nuit du 12 janvier
264 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
1885, a l’exception de la tour dans laquelle se trouvait la « librairie »,
assez éloignée du principal corps de logis. I] a été reconstruit sur les
mémes plans. Seule, la tour donne une idée des anciens batiments.
[10] Elle mourut en 1601.
[11] «...un des caractéres les plus indignes d’un. honnéte homme
est celui que Montaigne a affecté de n’entretenir ses lecteurs que
de ses humeurs, de ses inclinations, de ses fantaisies, de ses maladies,
de ses vertus et de ses vices ; et qu’il ne nait que d’un défaut de
jugement aussi bien que d’un violent amour de soi-méme. II] est vrai
qu’il tache autant qu’il peut d’éloigner de lui le soupgon de vanité
basse et populaire, en parlant librement de ses défauts, aussi bien
que de ses bonnes qualités, ce qui a quelque chose d’aimable par
une apparence de sincérité, mais il est facile de voir que tout cela
n’est qu’un jeu et un artifice qui doit le rendre encore plus odieux.
Il parle de ses vices pour les faire connaitre, et non pour les faire
détester ; il ne prétend pas qu’on doive moins l’en estimer; il les
regarde comme des choses 4 peu prés indifférentes, et plut6t galantes
que honteuses : s’il les découvre, c’est qu’il s’en soucie peu, et qu’il
croit qu’il n’en sera pas plus vil ni plus méprisable; mais quand il
appréhende que quelque chose le rabaisse un peu, il est aussi adroit
que personne 4a le cacher ». Logique de Port-Royal, p. 242-243.
[12] « C’est... une vanité et une vanité indiscréte et ridicule a
Montaigne de parler avantageusement de lui-méme a tous moments,
mais c’est une vanité encore plus extravagante a4 cet auteur de décrire
ses défauts ; car si l’on y prend garde on verra qu’il ne découvre guére
que les défauts dont on fait gloire dans le monde a cause de la corrup-
tion du siécle ; qu’il s’attribue volontiers ceux qui peuvent le faire
passer pour esprit fort, lui donner l’air cavalier ; et afin que parsa
franchise simulée de la confession de ses désordres on le croie plus
volontiers lorsqu’il parle 4 son avantage ». De la Recherche de la
Vérité, II, 5, p. 202.
[13] Il existe de nombreux portraits de Montaigne ; mais tous,
sauf celui de Thomas de Leu, dérivant du « Montaigne au chapeau »,
peinture anonyme de l’Ecole Francaise du XVI¢ siécle encastrée
dans une cheminée du chateau de Montaigne.
Le Musée de Chantilly posséde une peinture, également anonyme,
du XVI° siécle : « Le Seigneur de Montaigne ».
Toutes les gravures reproduites dans les divers ouvrages sur cet
auteur sont l’ceuvre d’artistes des XVII°¢, XVIII¢ et XIX® siécles :
Nicolas Auroux, né a Pont-Saint-Esprit, mort a Paris en 1676.
Chireau le Jeune, Blois, 1668 — Paris, 1776.
Ficquet, Paris, 1719-1794.
Augustin de Saint-Aubin, Paris, 1736-1807.
Pierre-Michel Alix, Paris, 1762-1817.
Léon Nenriquel-Dupont, Paris, 1797-1892.
[14] Ce portrait figure en téte de l’édition des Essais de 1608 ;
NOTES 265
et selon l’affirmation de Mlle de Gournay, reproduit la physionomie
du moraliste.
On posséde peu de renseignements sur Thomas de Leu:
«Thomas de Leu, dessinateur et graveur, né 4 Paris en 1570.
Il est connu surtout par ses portraits qui sont exécutés au burin
avec une grande finesse... On ignore l’époque de sa mort...» (La-
rousse).
«Sa vie est peu connue. Peut-étre est-il d’origine flamande (il
a signé quelques piéces de Leeuw ou Thomas de Leu). Il naquit
probablement vers 1555 ou 1560... Il a gravé un grand nombre de
portraits ; ces planches sont particuliérement intéressantes, car les
peintures ont trés souvent disparu ». (La Grande Encyclopédie).
« Leu ou Leeuw ou Le Leup (Thomas), graveur d’origine néerlan-
daise, né en 1580, mort en 1612 (Ecole Frangaise). On cite de lui une
série de 25 planches sur la vie de Saint Francois et de nombreux
portraits historiques. Th. de Leu qui travaillait surtout a Paris est
regardé comme un des plus importants graveurs de son temps... ».
(E. BENeEzrir, Dictionnaire critique et documentaire des Peintres,
Sculpteurs, Dessinateurs et Graveurs de tous les temps et de tous les
pays).
[15] Prestance. Dans les Hssais (II, 6, p. 62), il se traite de « petit
homme ».
[16] Ces ombrelles étaient, en effet, trés lourdes, pesant parfois
deux kilos.
[17] D’aprés SENEQUE, Epist., 18.
[18] D’aprés Erasmr (Adages, chiliad. II, cent. 3, art. 1) qui,
citant Pline (Hist. Nat., XXVIII, 6), avait écrit par erreur Demo-
critus, au lieu de Demetrius.
[19] Ce médecin avait-il remarqué que leau contenait des
germes infectieux et que l’adjonction de vin, longtemps avant le
repas la rendrait inoffensive ? Les expériences faites, depuis, a
Bordeaux, par le Prof. Sabrazés, n’ont-elles pas démontré que le
vin. stérilisait ’émulsion aqueuse de bacilles typhiques par exemple,
précisément dans ce délai de trois heures environ ? — Cf. Dr. J.-M.
Eyiaup, Montaigne et le Vin, p. 11 et 12.
[20] Récipients.
[21] Lapins.
[22] On enfermait des oiseaux vivants dans des patés.
123] De sa virginité, d’aprés Pétrone, XXV. « Junonem meam
iratam habeam, si nunquam me meminerim virginem fuisse ».
[24] Florimond de Raemond, 4 qui Montaigne céda sa charge de
conseiller, note sur son exemplaire des Essais (I, 30): «J’ai oui
dire souvent a l’auteur qu’encore que plein d’amour, d’ardeur et de
jeunesse, il eust espousé sa femme trés belle et trés aimable, si
est-ce qu’il ne s’estoit jamais joué avec elle qu’avec le respect de
cet honneur que la couche maritale requiert, sans avoir oncques vu
266 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
A descouvert que la main et le visage, non pas mesme son sein,
quoique parmi les autres femmes il fat extrémement folatre et
desbauché. Je renvoye la verité de ce que j’en dis sur sa conscience ».
A.M. Boasr, Montaigne annoté par Florimond de Roemond, in
Revue du XVI siécle, tome XV, 1928, p. 239.
[25] Ne me fait mal.
[26] Lucréce, I, 313, «la chute de la goutte d’eau creuse le
rocher ».
[27] Je Yen mets a méme, c’est-a-dire, je lui donne l’occasion
d’exercer cette vertu.
[28] Thoinette, née le 28 juin 1570, mourut 4 2 mois; Anne,
née le 5 juillet 1578, 4 sept semaines; N., née le 27 septembre 1574,
48 mois ; N., née le 16 mai 1577, a un mois ; et Marie, née le 21 février
1588, aprés quelques jours seulement.
De son cdté, Leonor (9 septembre 1571-23 janvier 1616) n’eut
de son premier mariage (27 mai 1590) qu’une fille Francoise de la
Tour, née le 81 mars 1591, qui mourut en donnant le jour 4 son
premier enfant, Charles de Lur ; et de son second mariage (20 octobre
1608), qu’une fille Marie de Gamaches (30 avril 1610-27 avril 1683)
mariée le 18 mars 1627 4 «Louis de Lur de sa luce » dont elle eut
trois filles. Cf. Dr. J.-F. PAYEN, loc. cit.
[29] Mme de Montaigne survécut 35 ans 4 son mari, veillant
fidélement sur sa mémoire et sur ses écrits. Et il semble bien qu’on
se soit, en général, mépris sur les vrais sentiments de Montaigne
a son égard : le silence que ce dernier a observé, et qui marque son
tact, parait bien étre un hommage délicat au charme de la vie d’inté-
rieur qu’elle lui a donnée.
[80] Conseiller et médecin ordinaire du Roy et du Roy de Navarre,
premier docteur régent, chancelier et juge de l’ Université en médecine
de Montpellier.
[31] « Nuper erat medicus, nune est vespillo Diaulus :
Quod vespillo facit, fecerat et medicus ».
[82] «Oplomachus nune es, fueras ophtalmicus ante:
Fecesti medicus, quod facis oplomachus ».
[33] «...cireumsilit agmine facto
Morborum omne genus, quorum si nomina quaeras,
Promptius expediam...
Quot Themison aegros autumno occiderit uno ».
[84] En réalité, comme nous Vavons vu plus haut, son pére a
vécu 72 ans et 9 mois ; son arriére-grand-pére, Ramon, vécut 76 ans
(1402-1478).
{35] 1 a dit ailleurs, en parlant du chateau de Montaigne:
«c’est le lieu de ma naissance et de la pluspart de mes ancestres ».
(HE, Ili, 9).
NOTES 267
[86] Suivant acte Dartigamala, notaire (Th. Matvezin, Michel
de Montaigne, son ovrigine et sa famille, p. 284).
[87] Peut-étre faut-il déduire de cette phrase, non que Montaigne
avait quarante-sept ans lorsqu’il Vécrivait, mais qu’il avait cet Age
quand il commenca 4 souffrir sérieusement de la gravelle dont il
avait ressenti les premiéres atteintes 4 quarante-cing ans. I] n’y
aurait pas alors de contradiction.
{88] « Enfin, je donne les mains 4 une science qui se traduit par
des résultats », ou « Enfin, je reconnais un art dont je vois les effets ».
Horace, Lpodes, XVII, 1.
[89] Contrairement 4 ce qu’avance Montaigne, Pline ne dit pas
que les Romains chassérent les médecins de leur ville par l’entre-
mise de Caton ; mais rapporte qu’ils ne bannirent les médecins de
Rome que longtemps aprés la mort de Caton.
[40] D’aprés Cornelius Acrirpa, loc. cit., LX XXVIII. — Pline
avait dit : « I] n’est pas douteux que tous ces gens-la (les médecins)
cherchent la vogue par quelque nouveauté, l’achétent aux dépens de
notre vie. De la ces misérables débats au chevet des malades...;
de la cette funeste inscription sur un tombeau : « le grand nombre des
médecins I’a tué ». (Loc. cit., XXX, 1).
[41] Turba se medicorum periisse.
[42] Paracelse (1493-1541), médecin et alchimiste qui professa
a4 l'Université de Bale. Ses ceuvres furent publiées dans cette ville
entre 1575 et 1588, (6 vol.).
[43] Pésent.
[44] Alliage, valeur.
[45] Les noueries d’aiguillettes. Cf. E, I, XXI, p. 155. II s’agit
des « nouements d’aiguillettes », défaillances de virilité des nouveaux
mariés, dans lesquelles les contemporains de Montaigne voyaient
de la sorcellerie.
[46] La division. du ciel en douze maisons (domus) ayant chacune
une influence particuliére.
[47] Dans le sens ot Moliére a dit qu’il était « un moyen de traire
les hommes ».
[48] Arnaldo de Vilanova, né vers 1240 a Cervera de Catalogne,
mort en mer devant Génes en 1311 ; il étudia 4 Paris, 4 Montpellier
et 4 Rome; professeur de médecine a Paris.
[49] Pline avait dit: «C’est le seul art ot Von croit d’abord
quiconque se dit expert, quoique jamais l’imposture ne soit plus
dangereuse. Mais ¢’est ce qu’on n’envisage point, tant on est séduit
par la douceur d’espérer ». Hist. Nat., X XIX, 1.
[50] Puaron, La République, 405, a: « Pourrais-tu trouver une
marque plus sire d’une éducation publique vicieuse et basse que le
besoin de médecins et de juges habiles non seulement pour les gens
268 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
du commun et les artisans, mais encore pour ceux qui se piquent d’une
éducation libérale ? ».
[51] Contrée de Gascogne ayant pour villes principales Dax,
Saint-Sever et Aire.
[52] Village du canton de Salies-de-Béarn. Cf. Louis BETRAvE,
Revue des Etudes Historiques, 1901, p. 127.
[53] Cette idée se trouve déja dans Plutarque: comment on
pourra apercevoir que l’on s’amende en l’exercice de la vertu, VIII.
[54] Philémon, cité par Stobée, Sententiae, C.
[55] Faiseurs d’horoscopes au moyen de l’astrologie dite « judi-
ciaire », par opposition a l’astrologie, nom ancien de l’astronomie.
[56] « Tous les gens de cette espéce ». Horace, Satires, I, 11.
[57] La squine (variété de salsepareille, sudorifique).
[58] Hist. Nat., XXIX, I.
[59] Art.
[60] Fernel (1497-1558) médecin d’Henri II, auteur d’une
Physiologie (1542) qui était fameuse.
[61] Jules-César Scaliger (1484-1558) qui, né 4 Padoue, enseigna
la médecine a Agen.
[62] Donati, auteur d’un Traité sur les eaux della Villa: De
aquis Lucensibus quae vulgo Villensis appelantur (1580).
[63] Franchiotti, auteur d’un Traité sur les mémes eaux:
Tractatus de Balneo Villensi in agro Lucensi posito (1552).
[64] En somme.
[65] Pline avait dit : « On rejette le tout sur le malade, on accuse
son intempérance, et l’on fait le procés de ceux qui ont succombé ».
Hist. Nat., XXIX, 1.
[66] Un morfondement est une maladie causée par un froid subit
aprés qu’on a eu chaud.
[67] Philippe, Théophraste, Bombale, Paracelse qui, aprés avoir
enseigné a Bale de 1527 4 1528, dut quitter sa chaire ; il mourut a
Salzbourg en 1541.
[68] Leonardo Fioravanti, de Bologne, disciple de Paracelse,
mort en 1588.
[69] Jean Argentier ou Argenterius, autre médecin italien (1513-
1572).
[70] C’est ainsi que les indications de la saignée étaient offi-
ciellement subordonnées au mouvement des astres. Pierre d’Abano
(1250-1316), un des maitres les plus illustres de son temps, enseignait
qu’elle n’est salutaire que dans le second quartier de la lune, parce
que celle-ci brillant de tout son éclat, sa force est plus prononcée.
Et Arnaud de Villeneuve (1240-1811) placgait dans le milieu du
troisiéme quartier le moment le plus propice pour la phlébotomie.
NOTES 269
[71] La grammaire, la rhétorique et la dialectique.
[72] L’arithmétique, la géométrie, la musique, l’astronomie.
[73] Pierre La Ramée (Ramus) (1510-1572).
(74] Il a, entre autres, décrit pour la premiére fois le cours des
veines, l’anatomie du cceur, l’oreille interne et externe, le médiastin,
le mésentére, le fornix (trigone), la forme du sternum, l’os sacré, les
cartilages arithénoides et les ménisques articulaires de la main et du
genou, les corps jaunes...
[75] C’est & Fallope qu’on doit les premiéres descriptions de la
corde (de Fallope) du tympan, des canaux semi-circulaires et de
Paqueduc, du clitoris, de l’artére caverneuse du pénis, des trompes
(de Faliope), V’étude des muscles moteurs de I’ceil et des nerfs
eraniens.
[76] Endetté, insolvable, il mourut 4 la prison du Chatelet.
Grace a lui, l’étude de la myologie fut facilitée. Il a laissé: « La
dissection des parties du corps humain, orné de figures par le chi-
rurgien Estienne de la Riviere, Paris, 1546, in-8° — en embryologie,
le « Livre de la génération de ’homme, mis en francois par G. Chres-
tian, Paris, 1559, in-8° ».
[77] Il fut le premier en date de nos grammairiens.
[78] D’aprés M. Marcel Bataillon, Andrés Laguna serait né vers
1511 et mort en 1560. Il a laissé une traduction latine de Galien,
(de Urinis), 1535, et divers traités sur la peste et son traitement,
Metz, 1542, Anvers, 1556, ainsi qu’une traduction de «La Matiére
Médicale de Dioscoride», 1555 ; (Bulletin Hispanique, tome LVIII, n° 2,
avril-juin 1956. Annales de la Faculté des Lettres de Bordeaux,
LXXVIII¢ année).
[79] Médecin et théologien aragonais, né en 1509 et mort sur le
bicher 4 Genéve en 1553.
[80] Son livre classique « Exercitatio anatomica de motu cordis
et sanguinis in animalibus » parut en 1628 a Francfort.
[81] De potu in lapidis preservatione: c’est, certainement, le
premier livre spécialisé d’urologie, et — détail remarquable — l’on
y trouve déja Vindication de l’uréthrotomie externe comme méthode
dérivatrice des urines.
[82] C’est 4 Fracastor que cette maladie doit son nom: il vient
de son poéme «Syphilis sive morbus gallicus » publi¢é a Vérone en
1530, et ot il raconte les aventures d’un jeune patre riche et beau,
Syphile, qui outrage Apollon. Ce dernier se venge en le frappant
d’une maladie terrible dont les manifestations les plus affreuses sont
décrites en vers élégants.
[83] En particulier, Thierry de Hery distingue nettement les
unes des autres les périodes primaire, secondaire et tertiaire. « Methode
curatoire de la maladie venerienne, Paris, 1552, in-8° ».
[84] Son emploi, d’aprés la plupart des historiens, remonterait a
270 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
1497. Mais, en 1494, 4 Pérouse, un voyageur espagnol traitait avec
succés la syphilis par des frictions de pommade mercurielle.
[85] De Contagionibus, de contagiosis morbis et eorum curatione,
(1546). Voir « Les Trois livres de Jéréme Fracastor sur la contagion,
les maladies contagieuses et leur traitement (traduction et notes par
Léon Meunier », Sié des Editions scientifiques, Paris, 1893, in-12°).
[86] Il fut, en 1542, le premier titulaire de la chaire de médecine
du Collége de France. En 1550, Jacques Dubois (Sylvius) lui succéda.
Les cours de ces professeurs étaient fréquemment complétés par des
dissections ou des autopsies.
[87] «Traitté nouveau de l’hysteromotokie, Paris, 1581, in-8° ».
La premiére opération césarienne sur une vivante aurait été pratiquée
sur sa propre femme par un chatreur de pores de Thurgovie (1500).
[88] Montaigne ajoute: «Nous vismes aussi et chez luy et en
l’escole publique des anatomies entieres d’homes mors qui se
soutiennent ». Le méme Platter avait installé une petite ménagerie
dont Montaigne ne fait pas mention, mais qui, en 1579, avait fait
Vadmiration de l’historien de Thou, son ami.
[89] «Je suis d’avis que nous avons besoin de bons médecins,
mais sais-tu ceux que je tiens pour tels ?... Les plus habiles seraient
ceux qui débutant de bonne heure dans la carriére, joindraient a la
connaissance de l’art la plus grande expérience des affections
corporelles et qui, étant eux-mémes d’une complexion malsaine,
auraient eu toutes les maladies ». PLATton, La République, III, 408,
d.e. — Auparavant, Platon avait dit: «Les meilleurs médecins
sont, je crois, ceux qui ont traité le plus de tempéraments sains et
malsains ». 408 ec.
[90] « Nous ne vivons pas sous un roi; que chacun dispose de
soi-méme ». SENEQUE, Epist., 38.
[91] Sans y goiter.
[92] Pillant de ci, de la.
[93] «Honora medicum propter necessitatum», dit 1’Ecclé-
siaste, XXXVIII, 1.
[94] Raymond Sebon, Sebeyde ou Sebude.
[95] Humaniste toulousain (1499-1546), fameux comme Cicé-
ronien.
[96] «La théologie naturelle de Raymond Sebon, docteur excel-
lent entre les modernes, en laquelle par l’ordre de nature est démon-
trée la vérité de la Foy Chretienne et Catholique, traduicte nouvelle-
ment du latin en frangois ».
[97] Il s’agit de hyperbole et de ses asymptotes.
[98] Simon Grynaeus.
[99] Girolamo Borro, d’Arezzo, mort en 1592 a Pérouse aprés
avoir di quitter sa chaire en 1590 en raison de ses idées beaucoup
trop aristotéliciennes.
NOTES 271
[100] Université de Rome.
[101] Cornacchino, d’Arezzo, qui professa la médecine a Pise de
1557 a 1584.
[102] «Les antidotes et contrepoisons ont été appelés par les
Arabes en leur langue bezahar, c’est-a-dire en leur baragouin,
conservateur de la vie, de Ja est venu que tous antidotes et contre-
poisons par excellence ont ¢té appelés bezardica », Ambroise Pars,
XXIII, 45.
[103] Correspondra.
[104] « On rapporte que dans la famille des Lapides trois personnes
sont nées l’ceil couvert d’une membrane, vice de conformation qui
sauta chaque fois une génération ». Puinr, Hist. Nat., VII, 12.
[105] Imaginations.
[106] Anecdote contée par saint Jéréme et citée par les compila-
teurs du XVI¢ siécle. A propos de cette conception tératogénétique,
dont les anomalies trouvent leurs origines dans des déviations du
développement datant des tout premiers jours, ou, du moins des
toutes premiéres semaines de la vie embryonnaire, Ambroise Paré
écrit : «Ce qui n’est point hors de raison, attendu la force de l’ima-
gination se joignant avec la vertu conformatrice, la mollesse de
l’embryon, prompte et comme cire 4 recevoir toute forme ». (Livre
des Monstres). Et Descartes : « La figure d’un objet donné est parfois
transmise par les artéres d’une femme jusqu’4 un membre quelconque
du foetus et y imprime des taches connues sous le nom d’« envies »
qui font ’étonnement du savant ».
[107] «...Mais a légard des sujets fonciérement malsains, il
(Asclepios) n’a pas voulu leur prolonger une vie misérable par un
lent régime d’évacuations et d’infusions, ni leur faire enfanter des
rejetons qui naturellement seraient faits comme eux ; il n’a pas cru
qu’il fallat soigner un homme incapable de vivre le temps fixé par
la nature, parce que cela n’est avantageux ni a lui-méme, ni 4
TPEtat ».
[108] Dans son ouvrage « Des Monstres et Prodiges », IiI, p. 19.
— Il est probable qu’il s’agit d’un cas de prolapsus utérin par
rupture du muscle releveur de l’anus, survenu pendant un saut
violent : Putérus sortant de la vulve donnait l’aspect d’un membre
viril. — Pline avait déja dit : « Le changement de femmes en hommes
n’est pas une fable... Moi-méme j’ai vu en Afrique L. Cossicius, citoyen
de Thysdris, qui fut changé en male le jour de ses noces ». Hist.
Nat., VII, 4.
[109] D’aprés Platon (Timée), entre l’4me inférieure et Ame
intellectuelle peut s’établir une double communication indirecte.
L’action de la raison s’exerce en particulier sur le cceur (70 b), et le
sang, par les vaisseaux, va porter dans toutes les parties du corps
les conseils de la raison. De plus, les troubles qui agitent lame
irascible échauffent le coeur que le poumon. refroidit (70 d). L’ame
272 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
concupiscible, parquée entre le diaphragme et le nombril, semble
étrangére a la raison (71 ab). Mais le foie, son siége principal, a la
propriété de réfléchir sur sa surface lisse et brillante les images
venues de l’intellect : des images provenant de la région supérieure,
peuvent ainsi franchir la barriére du diaphagme et pénétrer jusque
dans la cavité du bas. La rate nettoie le foie en se chargeant des
impuretés gui ont pu le souiller (72 c¢).
[110] Pacte.
[111] Reconnaitre pour Seigneur.
[112] Pour lui, les sorciers et les lyeanthropes sont des hommes qui
«d’un liberal arbitre se sont soumis aux commandements de
Satan », (ce qui n’était pas V’avis des théologiens de cette époque).
Jean Bopin, La Demonomanie des Sorciers, & Monseigneur M.
Chrestofle de Thou, seigneur de Coeli, premier President en la Cour
du Parlement et Conseiller du Roy en son privé conseil, 4 Paris,
chez Jacques du Puys, 1580. Cf. P. Viney, loc. cit., p. 81.
[113] Dans la Cité de Dieu, XIX, 18 : « Il est certaines choses que
mous ne percevons ni par les sens, ni par la raison, ol nous manquent
et les lumiéres de l’Ecriture et affirmation de témoins qui rendent
Vincrédulité absurde ; ici le doute n’encourt aucun blame ».
[114] Cette marque ou seing, insensible a la douleur, s’appelait
le signe ou le sceau du diable.
[115] Idée préconcue.
[116] Cigué.
[117] De leur cété, en 1588, d’humbles praticiens tourangeaux,
Pigray, Leroy, Falaiseau, Renard, sauvérent du bicher des insensés.
Cf. WICKERSHEIMER, loc. cit., p. 383.
[118] Au dire de Chalcondyle, III, 60.
[119] Lépreux.
[120] Tiré de Diogéne LaErcr, Vie d’Antisthéne, VI, 28.
[121] Hist. Nat., IV, 12: «Derriére ces montagnes et au-dela
de l’Aquilon, une nation heureuse, si l’on en croit les récits, appelée
les Hyperboréens, et ot les hommes atteignent une grande vieil-
lesse... La discorde y est ignorée, ainsi que toute maladie. On n’y
meurt que par satiété de la vie ; aprés un repas, aprés des jouissances
données aux derniéres heures de la vieillesse, on saute dans la mer
du haut d’un certain rocher ; c’est pour eux le genre de sépulture le
plus heureux ».
[122] Hist. Nat., XXV, 8: «Tl y aurait une sorte de folie A vouloir
distinguer quelles sont les maladies les plus insupportables, chaque
malade trouvant la sienne, celle du moment, la plus cruelle de toutes.
L’expérience a cependant fait dire que ce qui cause les plus affreux
tourments, c’est d’abord la strangurie, effet d’une affection calcu-
leuse, en second lieu les maux d’estomac, en troisiéme lieu les maux
de téte ; ce n’est guére que pour ces affections qu’on se donne la
mort ».
NOTES 273
[123] Epist., 58 : « Pour moi, je ne fausserai point compagnie a la
vieillesse, pourvu qu’elle me laisse en mon entier, j’entends la
meilleure partie de moi-méme. Mais si elle vient 4 ébranler mon
esprit, a altérer ses fonctions, s’il ne me reste qu’une 4me destituée
de raison, je délogerai de cette maison la voyant ruinée et préte a
tomber ».
[124] Lois, IX, 878, c, d: «L’homme qui se tue lui-méme, qui
se dépouille par violence de la part de vie que lui a donnée le destin,
sans que la cité l’y ait obligé par décision de justice, sans que l’y
ait contraint, tombée sur lui, la douleur excessive sans issue, sans
que le sort lui ait imposé une honte désespérée, sous laquelle vivre est
impossible ; ’Phomme qui, simplement, par lacheté, par couardise
et manque absolu de virilité, s’inflige 4 lui-méme une punition
injuste ».
[125] SENEQUE, Epist., 70.
[126] Connaissances.
[127] Reésiste.
[128] Qualités.
[129] Timée, 81 e: « Aussi la mort qui survient par maladie ou
par l’effet des blessures est-elle douloureuse et violente. Mais celle
qui suit la vieillesse, s’acheminant vers sa fin propre et naturelle
est, de toutes les morts, la moins pénible, et elle s’accompagne plutét
de joie que de souffrance ».
[180] Vases de nuit.
[181] Déja Platon avait dit dans le Timée, 89, b, c : « La composi-
tion des maladies ressemble en. un certain sens, a la nature du vivant.
Or, la composition de l’étre vivant comporte, pour chaque espéce,
certains détails de vie définis. Chaque vivant nait, avec en soi,
une certaine durée d’existence assignée par le destin, les accidents
dus 4 la nécessité, mis a part... [1 en va de méme pour la composi-
tion des maladies. Si, par l’action des drogues, on met fin a la
maladie avant le terme fixé, des maladies légéres naissent alors,
d’ordinaire, des maladies plus graves, et, de maladies en petit
nombre, des maladies plus nombreuses ». — La croyance d’aprés
laquelle chaque maladie évolue d’une maniére réguliére et a une
durée définie, est, d’ailleurs, un des principes de la médecine hippo-
cratique.
[182] A son état de santé et de force.
1383] Le Seigneur d’Andelot-sur-Salins (Jura).
[184] La décapitation des comtes d’Egmont et de Hornes avait
eu lieu le 5 juin 1568. :
[135] Effet.
[136] Fallut.
[187] Hist. Nat., VII, 50: «Publius Cornelius Rufus qui fut
consul avee Manius Cyrius (en Il’an de Rome 455) perdit la vue pen-
dant le sommeil, et il révait que ce malheur lui arrivait ».
18
QTA MONTAIGNE ET LA MEDECINE
[188] D’aprés Martial, VII, XXXIX, 8.
[189] Appien, IV, 6.
[140] Taine a dit 4 ce sujet : « Les médecins n’ont pas de plus grand
plaisir que la découverte d’une maladie étrange ou perdue ». Cf.
Pierre Mauriac, loc. cit., p. 60.
[141] Rien ne doit étre en lui «qui puisse offenser le patient;
gestes, visage, vestements, paroles, regards, touchements», tout
doit « complaire et delecter le malade » ...car il se fait « transfusion
des esprits sereins ou tenebreux, joyeux ou tristes du medecin au
malade ». Pantagruel, Quart Livre, Ancien Prologue.
[142] La République, III, 389 b: «Si réellement le mensonge est
inutile aux dieux et s’il est au contraire utile aux hommes 4a la
maniére d’un médicament, il est évident que l’emploi d’un tel
médicament doit étre réservé aux médecins et que les profanes ne
doivent y toucher ». =
[143] Le prépointier ne fabriquait que des pourpoints, le chaussetier
ne taillait que des hauts et des bas de chausses.
[144] «Des malades, sentant que leur mal est loin d’étre sans
danger et se fiant a la bonté du médecin, retrouvent la santé».
Préceptes, § 6.
[145] «La ot est amour des hommes est aussi l’amour de l’art. ».
Préceptes, § 6.
[146] D’aprés PLurarRQuE, Vie de Lycurgue, XIII.
[147] D’aprés PLUTARQUE, Que la vertu se peut enseigner et appren-
dre, Il.
[148] Extrait de SENEQUE, Epist., 15.
[149] Au hameau de Papessus, composé seulement de quelques
maisons, au nord de Montaigne. Leonor fut nourrie au village de
Gandoy, entre Papessus et Montaigne.
[150] Retif.
[151] Extrait de Praron, Les Lois, II, 653 b: «J’entends par
éducation la premiére acquisition qu’un enfant fait de la vertu:
si le plaisir, ’amitié, la douleur, la haine naissent comme il faut
dans les Ames avant l’éveil de la raison, et que, une fois la raison
éveillée, les sentiments s’accordent avec elle 4 reconnaitre qu’ils
ont été bien formés par les habitudes correspondantes, cet accord
constitue la vertu totale ».
[152] Soumis.
[153] «La méme intention (la bravoure 4 la guerre) comman-
dera... ’entrainement... 4 ne pas gater la force naturelle de la téte
et des pieds en les enveloppant de protections artificielles, rendant
inutiles ainsi le poil et le cuir que fournit spontanément la nature :
ces membres se trouvent, en effet, aux deux extrémités, leur état,
bon ou mauvais, a la plus grande influence sur l’état général du corps ;
les pieds sont, pour tout le corps, les plus utiles serviteurs, et la
NOTES 275
téte est son poste supréme de commandement, car la nature y a logé
toutes les sensations maitresses ». Les Lois, XII, 942 d, e.
[154] Sufrone, Vie de César, LVIII.
[155] Silius Italicus, I, 250.
[156] «...tous les corps gagnent 4 étre nus, sans fatigues, de toutes
sortes de secousses et de mouvements, soit qu’ils se les donnent eux-
mémes ou qu’ils recoivent d’un transport en voiture, sur mer, a
cheval ou de toute motion communiquée, grace 4 quoi ils s’assimilent
les aliments et les boissons et deviennent capables de nous transmettre
a nous-mémes la santé, la beauté, la vigueur sous toutes ses formes ».
Les Lois, VII, 789 ec, d.
[157] Hist. Nat., XXVIII, 14.
[158] D’aprés Diogéne Larrcr, Vie de Pyrrhon, IX, 81.
[159] Jean de Vivonne, marquis de Pisani, qui fut ambassadeur en
Espagne de 1572 4 1583, puis 4 Rome. Le Bordelais Francois de
Sygreuil a noté cette singularité de Pisani dans son Journal (Arch.
Hist. de la Gironde, XIII p. 3854).
[160] Diogéne Larrce, Vie de Platon, IV, 89. Platon, de son cété,
dit : « Beaucoup de sommeil ne convient, ...par loi de nature, ni a
nos corps ni a nos 4mes, ni a l’exercice des activités qui leur sont
propres ». Les Lois, VII, 808 b.
[161] PLurarqueE, Vie de Paul-Emile.
[162] Hist. Nat., VII, 92.
[163] Histotres, IV, 25. En réalité, Hérodote n’en parle que par
oui-dire et déclare positivement qu’il ne le croit pas.
[164] Vie d’Epiménide, I, 109.
[165] SENEQUE, Epist., 90. En fait, Jér6me Carcopino nous apprend
que les installations de caloriféres dont tant de ruines romaines
gardent les vestiges n’ont jamais rempli l’office de chauffage d’immeu-
bles, car, par sa disposition méme, le systeme — appareil de chauffage,
chambre adjacente, chambre de chaleur, salles chauffées suspendues
au-dessus de l’hypocauste — était inapplicable aux maisons a étages.
Dans I’Italie ancienne, il n’a desservi un édifice entier que si celui-ci
formait une piéce isolée et unique. (La Vie quotidienne a@ Rome a
Vapogée de VEmpire, p. 58-54).
[166] H. de Monteux avait dit: «Il est proufitable aux longues
maladies de changer d’air et de pays, et aux maladies que nous
appelons chroniques, comme au mal caduque, aux tabides et phti-
siques, en. la pestilence, et semblables ». (Conservation de santé et
prolongation de vie, traduit en notre langue frangoise par maitre
Claude Valgelas, Paris, 1572, in-16). Cf. WERKERSHEIMER, loc. cit.,
p- 244.
[167] Variante, curieuse.
[168] Seul.
276 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
[169] Failli.
[170] Non tant ce qu’il pense que ce qu’il ressent.
[171] A la fin de son ouvrage « Erreurs populaires... », Laurent
Joubert, dans une courte dissertation, traite du serein. Cf. Pierre
VILLEY, loc. cit., p. 1538.
[172] Politique, 267°. Chez Platon, médecin et maitre de gymnase
sont souvent accolés comme modéles de compétence technique :
(Protagoras, 267 e, 8318 d; Gorgias, 464 b, 517 e ; République, 406 b ;
Lois, 916).
[173] Avec.
[174] Ces exemples sont empruntés a Plutarque :Quels animaux
sont les plus advisés, XX. — A propos du clystére, Popinion de
Plutarque a été longtemps reproduite. On lit dans le Traité «de
Clysteribus » de V’anatomiste Regnier de Graaf: «Ce n’est pas a
Vhomme qu’appartient la gloire de l’invention du clystére, mais
bien aux animaux guidés par leur instinct naturel. C’est en Egypte
qu’un oiseau assez semblable a la cigogne, et qui s’appelle Vibis, a
enseigné tout d’abord aux hommes l’usage du clystére. Quand cet
oiseau se sent incommodé par un excés d’humeurs nuisibles, il
remplit son bec d’eau de mer et se l’introduit dans l’intestin qu’il
arrose abondamment afin de donner cours au fardeau qui le géne ».
Jey Colle
[175] Histoires, IV, 187.
[176] Hist. Nat., XXV, 8 : «On assure que les Arcadiens emploient
non pas les simples eux-mémes, mais du lait vers le printemps,
époque 4 laquelle les herbes sont le plus gonflées de sues et rendent
le lait médicinal : c’est le lait de vache qu’ils boivent, parce que les
vaches mangent a peu prés toutes les sortes d’herbes ».
[177] Vie de Caton le Censeur, XII.
[178] Timée, 89 b: «La troisitme forme, qui peut étre parfois
trés utile quand on est contraint de l’employer, mais dont jamais
un homme de bon sens ne doit faire usage sans nécessité, est la
médication. par l’emploi des drogues dépuratives. Car il ne faut pas
irriter les maladies par des remédes quand elles n’offrent pas de grands
dangers ».
[179] Luttes.
[180] Auquel on ne peut se fier.
[181] Obstacles.
[182] Contre le mal caduc, Paracelse indique comme «experi-
ment », c’est-a-dire reméde dont on se sert non pour 6ter la maladie,
mais pour empécher l’accés du mal : «calciner le crane de la téte d’un
homme mort par violence, suffoqué ou exécuté par Justice, puis le
faire réverberer, et faire l’extraction du sel, selon l’ordre chimique,
en donner au malade par certaine dose, laquelle on connaitra par
Vexpérience ». Pour guérir, et «extirper entiérement cette maladie
NOTES 277
encore qu’elle soit invétérée », il prescrit une huile ou entrent:
«du vitriol, de la liqueur de paonne, du camphre, des raclures
@ivoire, du spodium — espéce de tutie —, du bon esprit de vin,
des eaux de mélisse et de valériane, du colcothar ». Et pour les jeunes
gens, du fiel de roitelet distillé et préparé...» ParacELsrE, Du mal
caduc et de ses espéces, ch. IV, in L’ Art d’Alchimie et autres écrits de
Théoph. Paracelse Bombast.
[183] La liberté, le droit.
[184] Peut-é¢tre s’agit-il de Louis XI de qui Gaguin (Rerum
gallicarum Annales, X, 33) dit que ce roi, dans l’espérance de
recouvrer la santé, but le sang de quelques enfants, mais il ne dit
point qu’il les fit égorger.
[185] Allusion 4 l’épisode de David et d’Abisag: « Le roi David
étant vieux, avancé en age, on le couvrit de vétements sans qu’il
put se réchauffer. Ses serviteurs lui dirent : « Que l’on cherche pour
mon, seigneur le roi une jeune fille vierge ; qu’elle couche dans ton
sein, et mon seigneur le roi se réchauffera ». On chercha dans tout le
territoire d’Israél une jeune fille qui fit belle, et ’on trouva Abisag,
la Sunamite que l’on amena au roi. Cette jeune fille était fort belle ;
elle soigna le roi et le servit ; mais le roi ne la connut point ». Rois,
Ite partie, ch. I, 1-4. Traduction Crampon, p. 362.
[186] L’adage médical «contraria contrariis curantur» était
souvent cité.
[187] D’aprés Avicenne, le sang de bouc dissout les calculs du rein,
et Vhuile de renard est efficace contre les douleurs articulaires.
Cf. WicKERSHEIMER, loc. cit., p. 481.
[188] L’eringium, appelé vulgairement panicaut, ou chardon a
cent tétes : la décoction de sa racine était diurétique.
[189] La herniaire, Herniaria glabra, L. amarantacée, qui passait
pour lithontriptique, et qui est, en fait, légérement diurétique.
[190] Les juilles ou jules (giuli), monnaies d’argent frappées par
Jules III, valant 18 sous 4 deniers.
[191] Avec.
[192] Deux tiers de chaux et un tiers d’orpiment (sulfure jaune
d’arsenic).
[193] « Aussi ai-je les jambes et la poitrine hérissées de poils ».
MarmiaL, Epigr., Il, XXXVI, 5.
[194] Billets suspendus au cou, en forme d’amulettes. — Cette
coutume subsiste encore: on peut voir, dans certaines campagnes,
de petits sachets suspendus au cou ou placés sous un bonnet d’enfant
soigné par des rebouteux.
[195] Qui professa la médecine a Pise de 1557 a 1584 et qui a donné
son nom & la poudre cornachine.
[196] Index.
278 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
[197] Complétement.
[198] Comme par habitude.
[199] En méme temps.
[200] Résine rouge employée comme astringent (Hatzfeld et
Darmesteter, Dictionnaire de la Langue francaise).
[201] Il se décida pour la premiére fois.
[202] Charles d’Angennes, de la famille de Rambouillet, Ambas-
sadeur de France, Cardinal en 1570, mort en 1587.
[203] Oublie, ou pain a cacheter.
[204] On sait que cela est particulier 4 la térébenthine.
[205] Boisson faite avec du lait et des amandes broyées et
pressées.
[206] Les quatre semences froides majeures étaient la citrouille,
le concombre, la courge et le melon.
[207] Pontcharraud (Creuse).
[208] Froids.
[209] C’est le nom qu’on donnait aux porteurs de chaises et
conducteurs de traineaux.
[210] C’est se faire descendre sur la neige dans un traineau dit
« ramasse ».
[211] Bréves, n’allant pas au-dela du préambule.
[212] Tibére, d’aprés SuETONE, Vie de Tibére, LXII.
[213] Torture, de bourrel, ancienne forme de bourreau.
[214] Estéve de Langon, beau-pére du sieur d’Arsac, frére de
Montaigne.
[215] C’est sa faute.
[216] Traité des Bains, traduit récemment en italien par le Prof.
Narpi. On peut pourtant supposer que, dans l’entretien qu’eut
Montaigne avec le « fameux » médecin Carnacchino, ce dernier dut
lui parler de cet ouvrage.
[217] Grand-pére de Jéré6me Savonarole le célébre prédicateur
dominicain..
[218] Traité du Bain della Villa au territoire de Lucques.
[219] De Thermis (Traité Général des Eaux de l’Italie), Venise.
[220] Abbregé de la propriété des bains de Plommieres, extrait
des trois livres latins de J. Lr Bon, Hetropolitain (il était né a
Autreville, prés de Chaumont-en-Bassigny) Medecin du Roy et
de Monsieur le Cardinal de Guise.
[221] Des Kaux de Lucques, appelées vulgairement della Villa.
[222] Né d’une famille patricienne en 825 de notre ére, 4 Pergame
NOTES 279
et appelé a la charge de médecin palatin de l’empereur Julien.
Ses écrits ont été rassemblés et traduits pour la premiére fois, avec
introduction et notes, par BuSSEMAKER et DaremBerc, 6 vol.,
Paris, 1851-1859.
[223] Vécut probablement au III®¢ siécle aprés J.-C. et doit étre
considéré comme un des grands chirurgiens de l’antiquité.
[224] Vécut au commencement du VI°¢ siécle 4 Amide, sur les
rives du Tigre, puis 4 Byzance sous Justinien ; il a laissé un sommaire
médical en 16 livres.
[225] IIe siécle aprés J.-C.
[226] En effet, on lit (JTistoires, I, 67) : « Cecina... livre au pillage
un lieu qui, 4 la faveur d’une longue paix, s’était agrandi au point
de ressembler 4 une ville, et dont les eaux renommées par leur
agrément et leur salubrité, attiraient une foule d’étrangers ».
[227] Communiquer entre elles.
[228] Se séparer des autres.
[229] Soupente.
[280] Des rideaux.
[231] Goat aprés boire.
[282] Le terme local « savonneuse » signifie onctueuse au toucher.
Jean, le Bon, frappé par cette onctuosité de Veau, en avait recherché
la cause, et il avait découvert l’existence dans les roches « d’une
matiere par veines larges de pied et demy... blanche comme sucre
et neige, gluante et onctueuse comme beurre frais ». Ce minéral,
Vhalloysite, a été découvert en 1850 par le minéralogiste belge —
d’out vient son nom —et c’est, en effet, lui qui est 4 la base de cette
propriété.
[283] Ce nom ne provient pas d’un « monopole féminin », mais du
fait que les Dames Chanoinesses de Remiremont avaient la une
maison.
[234] Elle a été découverte en 1680 par Rouveroy et patronnée
par Alliot, médecin de Louis XIV: c’est la moins mineralisée
(0 gr 1829 par litre) ; éminemment légére, rapidement diffusée dans
Vorganisme, elle produit d’intéressants effets de diurése et de désin-
toxication.
[235] « L’eaue est tant alambiquée et transparente qu’il semble
en un verre n’y avoir rien dedans ledict verre ».
[236] « L’eaue y est apios, sans odeur ni goust aucun, et se garde
dix ans et tant que tu voudras..., sans se corrompre et sans faire
residence ».
[237] Ecuries.
[238] Voir a ce sujet M. Creyx, loc. cit., la gravure sur bois « Les
Bains de Plombiéres au XVIEé siécle », tirée de «de Balneis omnia
quae exstant», 1558.
280 MONTAIGNE ET LA MEDECINE
[239] Voir M. Creyx, loc. cit., p. 226: « Les baigneurs de Baden
en Argovie », gravure sur bois, illustrant la « Description de l’ancienne
ville et comté de Baden », d’Henri Pantaléon, Bale, 1578.
[240] Partage.
[241] Matelas.
[242] Ventouser.
[243] La pinte valait un peu moins que le litre : 0,931 lit.
[244] Cf. Essais, II, 3, p. 38 : « Pline dit qu’il n’y a que trois sortes
de maladie pour lesquelles eviter on aye droit de se tuer; la plus
aspre de toutes, c’est la pierre a la vessie quand l’urine en est
retenue.
[245] Du Puy-de-Déme.
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PARACELSE Th.: La Grande Chirurgie. Traduite en francois de la
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PARACELSE Th. : Du Mal caduc et de ses espéces. 1 vol., s. d.
Park Ambroise : Guvres completes, revues et collationnées sur toutes
les éditions, avec les variantes... accompagnées de notes
historiques et critiques, et précédées d’une introduction sur
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TABLE DES MATIERES
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ACHEVE D’IMPRIMER
EN DECEMBRE 1962
SUR LES PRESSES
DE L’IMPRIMERIE
G. DE BUSSAC
A CLERMONT-FERRAND
Dépdét légal : 4° trimestre 1962
Imp. : 850 — Edit. : 959
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