PANTACLE
N° 30 - Janvier 2022
Document O.M.T.
PANTACLE
Janvier 2022 N° 30
Revue de l’Ordre Martiniste Traditionnel
Château d’Omonville – 27110 Le Tremblay
www.martiniste.org
Sommaire
Au commencement fut le Chaos...
Hésiode ............................................................................. 2
Qu'est-ce qu'être martiniste aujourd'hui ?
Didier Laurens .................................................................... 8
La Sophia et le miroir in-temporel
Angélique Benlolo ................................................................ 18
Aller vers soi
Mario Serrano ...................................................................... 32
The Inner Castle
C. S. G. .............................................................................. 41
De l'incarnation de Jésus-Christ
Marie-Madeleine Eliot-Walter ................................................. 42
Lumière
Adjutrix ............................................................................... 54
Décret de nomination de Ralph Maxwell Lewis
Document d’Archives ............................................................ 55
En couverture : Hésiode et la Muse (Gustave Moreau) 1891
Le berger est la figure emblématique de la Grèce antique. Les Muses choisissent l'un d'entre
eux, Hésiode, pour lui révéler l'origine des dieux et de l'univers. Ainsi doté de l'inspiration, c'est
en chantant avec sa lyre qu'Hésiode révèle ces mystères à ses semblables et devient poète.
Gustave Moreau, grand connaisseur de la Théogonie d'Hésiode, restitue ce mythe, non pas
avec des mots, mais avec des couleurs et de l'imagination.
Sauf mention spéciale, les articles publiés dans cette revue ne représentent pas la
pensée officielle de l’O.M.T., mais uniquement celle de leurs auteurs. Les manuscrits
non insérés ne sont pas rendus.
Tous droits de reproduction réservés.
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Papier F.S.C.
Hésiode (VIIIe-VIIe siècle avant J.-C.)
Au commencement fut le CHAOS...
« Au commencement donc fut le chaos,
puis Géa au vaste sein, éternel et
inébranlable soutien de toute choses,
puis, dans le fond des abîmes de la terre
spacieuse, le ténébreux Tartare, puis enfin
l’Amour, le plus beau des immortels. »
D
’abord pasteur sur les collines de l’Hélikon, ce poète
grec a laissé la Théogonie et Les Travaux et les Jours,
par lesquels, après avoir ordonné les mythes, il déve-
loppe une vision morale qui prône la supériorité de la
justice sur la démesure. Se présentant comme le prophète de
la « race de fer » succédant à la « race des héros », il délaisse
les sujets guerriers et maritimes et l’épopée homérique. Son
œuvre constitue un irremplaçable document sur les croyances
archaïques comme sur la pensée grecque naissante.
Au commencement fut le CHAOS…
Ainsi fut créé le Monde et la Nuit et le Jour… Hésiode, au
VIIIe siècle avant notre ère, raconte. Après le Chaos et la créa-
tion des éléments, vient Cronos, fils de la terre (Géa-Gaïa) et du
ciel (Ouranos-Uranus). À l’instigation de sa mère, il castre son
père puis, se méfiant à son tour de ses enfants, les avale les uns
après les autres. Mais l’un d’entre eux échappe à son affection
dévorante. Il devient le nouveau patron de l’Olympe, père des
dieux et des hommes, connu sous le nom de Zeus.
« Au commencement donc fut le chaos, puis Géa au vaste
sein, éternel et inébranlable soutien de toute choses, puis, dans
le fond des abîmes de la terre spacieuse, le ténébreux Tartare,
puis enfin l’Amour, le plus beau des immortels qui pénètre de
sa douce langueur et les dieux et les hommes, qui dompte tous
les cœurs, et triomphe des plus sages conseils. Du Chaos et de
l’Erèbe naquit la noire Nuit ; de la nuit, l’Ether et le Jour, fruits de
son union avec l’Erèbe. À son tour, Géa engendra d’abord, égal à
elle-même en grandeur, Ouranos qui devait la couvrir de toutes
parts de sa voûte étoilée, et servir éternellement de séjour aux
bienheureux immortels. Elle engendra les hautes Montagnes,
demeure des Nymphes qui habitent leurs riants vallons ; elle
produisit sans l’aide de l’amour, la Mer au sein stérile, aux flots
qui se gonflent et s’agitent. D’elle et d’Ouranos naquirent le pro-
fond Océan, Céos, Crios, Hypérion, Japet, Théa, Rhéa, Thémis,
Mnémosyne, et Phébé à la couronne d’or et l’aimable Thétis,
Cronos enfin, après tous, le rusé Cronos, de leurs enfants le plus
terrible, qui, dès le jour de sa naissance, haïssait déjà son père.
Géa enfanta encore les durs Cyclopes, Brontès, Stéropès, Argès,
qui ont donné à Zeus sa foudre, qui ont forgé son tonnerre.
3
Semblables en tout le reste aux autres dieux, ils n’avaient qu’un
œil au milieu du front : mortels nés d’immortels, ils reçurent le
nom de Cyclopes, à cause de cet œil unique, qui, au milieu de
leur front, formait un cercle immense. Ils eurent en partage la
force et excellèrent dans les arts.
La Faux et la Pierre
De Géa et d’Ouranos naquirent encore trois autres enfants,
énormes, effroyables, qu’on n’ose nommer : c’étaient Cottos,
Briarée, Gyas, race orgueilleuse ; de leurs épaules sortaient
cent invincibles bras, et de là aussi, au-dessus de leurs robustes
membres, s’élevaient cinquante têtes ; leur force était extrême,
immense comme leur corps.
Or de tous ces rejetons que produisirent Géa et Ouranos,
ils furent les plus terribles, et dès l’origine, en horreur à leur
père. À peine ils étaient nés, qu’il les cachait au jour dans les
profondeurs de la terre, semblant se plaire à ces détestables
œuvres. Cependant Géa, que remplissait leur masse, gémis-
sait amèrement au-dedans d’elle-même. Elle médite une ruse
cruelle, engendre le fer, en forge une immense faux et, le cœur
plein de tendresse, tient à ses enfants ce langage audacieux :
« Ô mes enfants, vous que fit naître un père dénaturé, si vous
voulez m’en croire, nous nous vengerons de ses outrages, car
le premier, il vous a provoqué par ses forfaits. » Elle dit, mais
la crainte les saisit tous ; aucun n’élève la voix ; seule, prenant
confiance, le grand, le prudent Cronos répond en ces mots à sa
mère vénérable :
Ma mère, j’accepte cette entreprise et je l’accomplirai. Je
me soucie peu d’un odieux père, car le premier, il a médité
contre nous de détestable actes.
Il dit, et l’immense Géa se réjouit en son cœur. Elle le cache
dans un lieu secret, arme sa main de la faux aux dents acé-
rées, et le prépare à la ruse qu’elle a conçue. Bientôt Ouranos
descend avec la Nuit ; il vient, s’unit à Géa et s’étend de toutes
parts pour l’embrasser. Alors, s’élançant de sa retraite, Cronos
le saisit de la main gauche et, de la droite, agitant sa faux
immense, longue, acérée, déchirante, il le mutile, et jette au
loin derrière lui sa honteuse dépouille. Ce ne fut pas vainement
4
qu’elle s’échappa des mains de Cronos. Les gouttes de sang
qui en coulaient furent toutes reçues par Géa, et, quand les
temps furent arrivés, son sang fécond engendra les redoutables
Érinnyes, les énormes Géants, couverts d’éclatantes armures,
portant dans leurs mains de longues lances, les Nymphes
habitantes de la terre immense, que l’on nomme Mélies. […]
Cédant à l’amour de Cronos, Rhéa eut de lui d’illustres
enfants, Hestia, Déméter, Héra, à la chaussure d’or, le redoutable
Hadès aux demeures souterraines, au cœur inflexible, l’impé-
tueux et bruyant Poséidon, le sage Zeus, père des dieux et des
hommes, qui de sa foudre ébranle la vaste terre. À peine sortis
des entrailles sacrées de leur mère et déposés sur ses genoux,
le grand Cronos engloutissait dans son sein tous ses enfants :
c’était pour qu’aucun des glorieux descendants du ciel ne pût
un jour lui ravir le sceptre. Car il avait appris d’Ouranos et de
Géa que le sort le condamnait à passer, malgré sa puissance,
sous le joug d’un de ses fils, à succomber sous les conseils de
Zeus. Ne perdant pas de vue ce danger, attentif à le prévenir,
Cronos dévorait ses propres enfants, et Rhéa était en proie à la
douleur. Le moment venu de donner le jour à Zeus, elle supplie
ses antiques parents, Géa et Ouranos couronné d’astres, elle
implore leurs conseils pour cacher la naissance de son fils, pour
que ce fils puisse un jour punir les fureurs d’un père cruel, de
ce grand et rusé Cronos qui avait dévoré ses propres enfants.
Ils l’entendent et l’exaucent ; ils lui révèlent ce que les destins
ont décidé et de Cronos et de son fils au cœur indomptable ; ils
l’envoient à Lyctos, dans la riche terre de Crète, lorsqu’elle est
près d’enfanter le dernier de sa race, le grand Zeus ; l’immense
Géa le reçoit, se charge de l’élever et de le nourrir dans les
vastes campagnes de la Crète. D’une course rapide, au milieu
des ombres de la nuit, la déesse se rend à Lyctos ; elle y porte
le fruit de ses entrailles, que recueille Géa, et qu’elle cache
dans un antre profond, sous les épaisses forêts du mont Egée.
Enveloppant de langes une énorme pierre, Rhéa la présente au
puissant fils d’Ouranos, au précédant roi des dieux. Il la prend
et l’engloutit aussitôt ; insensé, qui ne sait pas qu’au lieu de
cette pierre un fils lui est conservé, un fils qui ne connaîtra ni
la défaite ni les soucis, qui bientôt doit le dompter par la force
de son corps, le dépouiller de ses honneurs, et régner à sa
5
place sur les immortels. Cependant le nouveau Dieu s’élevait
rapidement ; ses forces s’augmentait avec son courage. Le
temps venu, surpris par les ruses de Géa, vaincu par les bras
et les conseils de son fils, le rusé Cronos rendit à la lumière ces
dieux issus de son sang, qu’il avait engloutis. Et d’abord il vomit
la pierre engloutie après eux. Zeus la fixa sur la terre, dans la
divine Pytbo, au pied du Parnasse, pour être un jour, aux yeux
des mortels, le monument de ces merveilles. Par lui furent
ensuite délivrés les Ouranides, ses oncles, que, dans sa fureur
insensée, son père avait chargé de chaînes. En reconnaissance
de ce bienfait, ils lui donnèrent la foudre ardente, le tonnerre,
les éclairs, jusqu’alors enfermés dans le vaste sein de la
Terre. C’est par ces armes qu’il règne sur les hommes et sur les
dieux. »
Bibliographie
H SIODE, La Théogonie, v116-500, trad. M.Patin, éd.Georges Chamerot,
1872, pp.8-18.
ARBRES GÉNÉALOGIQUES SIMPLIFIÉS
6
7
Didier Laurens
Qu’est-ce qu’être martiniste
aujourd’hui ?
ou
Aux sources d’une voie d’union
Nulle démarche spirituelle ne peut être
conduite valablement sans être parsemée
de pauses. Celles-ci sont essentielles au
développement du chercheur, même si
ces phases de ralentissement ou de rup-
ture momentanée lui sont « imposées ».
S
’il paraît évident, pour chacune et chacun d’entre nous,
qu’un mystique est un chercheur dont le projet de vie
essentiel, voire même unique pour certains, est d’évoluer
inlassablement dans un cheminement qui n’est autre que
sa propre quête intérieure, il ne faut pas pour autant considérer
que cette démarche soit une suite ininterrompue d’étapes au
cours desquelles, celui qui s’est engagé sur cette voie, progresse
de manière automatique et continue. En effet, nulle démarche
spirituelle ne peut être conduite valablement sans être parse-
mée de pauses. Celles-ci sont essentielles au développement du
chercheur, même si ces phases de ralentissement ou de rupture
momentanée lui sont « imposées ». Qu’il s’agisse d’expériences
de la vie, de périodes d’égarement ou de remise en question,
de bilans, ces pauses sont autant d’opérations de recentrage à
partir desquelles la quête pourra reprendre à partir d’une assise
nouvelle et plus forte.
Parmi les formes que peut revêtir la phase de recentrage en
soi, il en est une qui est fondamentale : c’est le questionnement.
Car s’il est vrai que toute personne engagée dans une voie de
spiritualité doit être et demeurer, selon l’expression consacrée :
« un vivant point d’interrogation », alors, il faut aussi considérer
que cela passe par la nécessité de nous interroger sur le sens
de ce que nous vivons. Pour cela, nous pouvons utilement nous
appuyer sur les racines de la Tradition dans laquelle nous nous
sommes engagés et y vérifier, principalement, si nous sommes
toujours en phase avec les origines de ce que nous avons choi-
si comme support à notre voie d’évolution. Nous pourrons de
cette manière, non seulement nous assurer de l’exactitude de
notre choix, mais également y trouver des réponses par rap-
port à ce que ce choix d’hier représente pour nous aujourd’hui.
C’est ainsi que la période que nous vivons actuellement, toute
aussi troublée que troublante, nous incite à nous arrêter pour
nous questionner sur ce que peut vouloir dire qu’être martiniste
aujourd’hui.
Oui ; qu’est-ce, en fait, qu’être martiniste aujourd’hui ?
Qu’est-ce que cela signifie, à la fois pour chacun d’entre nous,
mais aussi pour nous tous et nous toutes, dans notre ensemble,
qu’être membre de l’Ordre Martiniste Traditionnel et donc par
9
conséquent, mais aussi tout à la fois, de porter, aujourd’hui,
toute la Tradition authentiquement reconnue que contient notre
Ordre et d’être ainsi, en cette période, les continuateurs des
Maîtres du passé et de celles et ceux qui nous ont précédés ?
Est-ce que cela signifie être membre d’un Ordre issu d’une
tradition, relativement récente, dont le but originel était de
permettre à des personnes « choisies » de rencontrer des « Êtres
spirituels » au moyen d’« évocations théurgiques » ? Est-ce être
les étudiants de principes complexes nous expliquant la « Chute
de l’homme » et nous proposant des « clés » mystérieuses
permettant de nous engager sur la voie de la « Réintégration » ?
Ou bien, est-ce suivre la « voie cardiaque » définie par Louis-
Claude de Saint-Martin, s’appuyant, lui-même, sur les travaux
de Jacob Boehme ?
Peut-être, et même certainement, est-ce tout cela à la fois ?
Mais, au-delà des notions et des principes qui viennent d’être
rapidement évoqués, quelle représentation nous faisons-nous,
nous-mêmes, de ce que nous devons être en tant que
martinistes ? C’est à cette question que nous sommes invités à
réfléchir. Car c’est ce questionnement qui, à un moment ou à un
autre de notre quête martiniste, va nous apparaître et auquel
nous devrons répondre avant de reprendre notre chemin. C’est
lui qui va nous obliger à effectuer ce travail de recentrage.
Car, nous le savons, il est impossible de réaliser une démarche
intérieure véritable par une simple pratique superficielle, ou
l’acquisition continue de connaissances, certes utiles, mais dont
la valeur restera toute relative sans une pratique sincère qui en
démontrera la compréhension et attestera du niveau atteint.
Pour débuter une ébauche de réponse à la question posée,
peut-être pourrions-nous commencer par dire qu’être marti-
niste, aujourd’hui comme hier, c’est suivre une voie d’une infi-
nie liberté, mais aussi, d’une très grande exigence. Cela peut
sembler paradoxal, mais pourtant, l’étude des enseignements
qui sont proposés couvre un si large champ que, quelle que soit
notre approche religieuse et même sans en avoir aucune, on
peut y trouver des réponses à nos interrogations ; qu’il s’agisse
de la « Chute de l’homme », ou d’autres principes comme « le
symbolisme et les symboles fondamentaux », « la Grande Année
10
de Platon ou la Théorie des Ères », mais aussi « la Création »,
l’Ancien et le Nouveau Testament ou bien encore la Kabbale.
Car, étudier le martinisme, c’est aussi apprendre à lire les textes
sacrés, mais également les écrits de grands philosophes et de
grandes personnalités du monde scientifique ou religieux, quelle
que soit leur religion puisque, justement, le martinisme réunit
des chercheurs appartenant à chacune d’entre elles, voire,
comme cela a été dit précédemment, n’en ayant aucune, mais
inspirés et « poussés » par des choses supérieures. Par rapport
à ce dernier point, comment ne pas être séduit – même si l’on a
choisi de vivre en se tenant à « distance » des religions – par la
pensée de Karl von Eckartshausen.
La religion, considérée scientifiquement, est la doctrine de
la transformation de l’homme séparé de Dieu, en l’homme
réuni avec Dieu.
De là son statut unique est d’unir chaque individu de l’hu-
manité et enfin, toute l’humanité avec Dieu, dans laquelle
union, seulement, elle peut atteindre et éprouver les plus
hautes félicités temporelles et spirituelles.
On retrouve cette notion d’union au Divin dans les fondements
des travaux de Martinès de Pasqually et dans ses recherches,
non seulement théurgiques, mais aussi, d’une certaine manière
« théologiques », si l’on s’en tient à une approche commune que
l’on peut trouver dans nos dictionnaires, lesquels définissent
la théologie comme : « (…) la science qui se charge de l’étude
de Dieu et de ses attributs et perfections »1. C’est là une très
grande préoccupation pour Martinès de Pasqually, ce qui l’amè-
nera à définir dans son Traité, toutes les étapes depuis « avant
le temps», où il évoque l’immensité divine, pour en venir à ce
qu’il nomme « la réintégration des êtres dans leur première pro-
priété, vertu et puissance spirituelle divine ». Cette vision théur-
gique, il la définit et il l’organise dans ses moindres détails, tant
dans les rituels que dans l’organisation de l’Ordre des Chevaliers
Maçons Élus-Coën de l’Univers qu’il créa et qui reste, quoi qu’il
en soit, une « référence de l’Ésotérisme occidental »2.
Par conséquent, être martiniste aujourd’hui c’est, par essence,
se référer à ce courant composé tout à la fois et de manière
complexe de textes bibliques, d’enseignement kabbalistique, de
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théurgie, de prière, d’angélologie et ayant comme support un
Ordre, historiquement d’origine maçonnique, puisque Martinès
de Pasqually se réfère, pour sa création, à la possession d’une
patente stuartiste détenue par son père et dont il transmet-
tra une copie à la Grande Loge de France en 1764, ce qui lui
permettra ainsi d’obtenir l’autorisation de créer son Ordre et
d’avoir des activités en toute régularité3. Cette complexité
de départ, quant à la recherche de la réponse à la question
« qu’est-ce qu’être martiniste aujourd’hui ? », ne semble pas
être, tout au moins pour le moment, de nature à nous aider à y
répondre. Pourtant, c’est parce que l’un des initiés de Martinès
de Pasqually, Louis-Claude de Saint-Martin, lui-même parvenu
au plus haut grade de la hiérarchie des Élus-Coën, s’interrogea
sur les raisons de toute cette complexité, que nous pourrons,
grâce à cela, commencer à apercevoir la réalité de la lumière
que porte aujourd’hui l’Ordre Martiniste Traditionnel.
En effet, c’est parce que Louis-Claude de Saint-Martin avait
été reçu dans tous les degrés de l’Ordre des Élus-Coën et qu’il
avait participé à toutes ces cérémonies complexes, nécessitant
également des préparations particulières, qu’il commença à se
demander et à demander à son initiateur « s’il était vraiment
nécessaire de procéder ainsi pour connaître Dieu ? »4. Cette
interrogation est fondamentale, car elle pose la question de
savoir quel est le lien direct qui unit l’homme à Dieu ? Et c’est
à partir de là que l’on peut commencer à comprendre que les
choses peuvent être étudiées dans leur complexité, mais vécues
dans une étonnante simplicité. Être martiniste, c’est donc aussi
savoir passer de l’un à l’autre de ces états.
Ici, on doit souligner que, contrairement à ce qui est deman-
dé ou proposé aux membres des différentes religions ou de
certains mouvements philosophiques, il n’est rien demandé
aux martinistes comme pratique quotidienne. Tout au plus, les
membres fréquentant une Heptade ou un Atelier sont-ils encou-
ragés à effectuer des travaux écrits, traditionnellement appelés
« planches », c’est-à-dire à rédiger des réflexions personnelles,
ou des exposés sur leur compréhension d’un précédent manus-
crit. Cette pratique, discrète dans son application, est peut-être,
justement, celle permettant le mieux au membre de comprendre
l’intimité qu’il peut avoir dans son cœur avec Dieu, la Création et
12
les mystères qui en émanent. Là, plongé en lui-même, le marti-
niste ouvre son cœur à la réflexion et exprime à Dieu son désir
sincère de comprendre tel ou tel sujet.
En faisant cela, quelque part, il se met en capacité de rece-
voir l’inspiration qui va le conduire à écrire ce qu’il aura reçu
en lui, en termes de compréhension et, telle une offrande, il en
partagera le résultat avec ses frères et sœurs.
Car, derrière l’apparente complexité du cheminement marti-
niste, il y a, en fait, l’étonnante liberté qui est donnée à celles
et ceux qui l’étudient et cette libération est liée au fait qu’elle
transforme chaque martiniste, non seulement en « chercheur »,
mais aussi en adepte des vérités premières. En outre, chacun
dispose, au sein des Heptades ou des Ateliers, de la liberté
de prendre la parole et d’exposer sa compréhension du sujet
lors des conventicules, mais chaque martiniste peut aussi
entrer en communion avec Dieu, chez lui, sans aucune autre
forme de rituel que sa propre sincérité de comprendre et sans
autre Temple que celui de son cœur. En cela, on peut alors
comprendre comment Louis-Claude de Saint-Martin a pu être
marqué par la puissance de réflexion et le niveau de compré-
hension de Jacob Boehme, ce mystique allemand de condition
modeste mais ayant la volonté de chercher à comprendre et
à définir les choses de son environnement, la nature et Dieu,
et cela, sans recours à la théurgie, sans avoir jamais étudié
au sens académique du terme, mais seulement par sa propre
compréhension. Cela marque donc l’esprit de profonde liberté
qui doit animer le martiniste dans sa recherche constante de
compréhension, issue de sa propre réflexion et de sa propre
harmonisation avec Dieu.
Comprendre ce courant de liberté qui est ainsi propo-
sé, c’est aussi et du même coup, comprendre le courant de
réforme intérieure et par conséquent, sociétale, dont est por-
teur le martinisme. On comprend dès lors pourquoi « La voie
cardiaque » – celle qui est acquise, de plein droit, pour tout
croyant, pour tout chercheur – est la voie royale menant à
Dieu, au Grand Architecte de l’Univers et à la compréhension
de toute chose. N’est-ce pas d’ailleurs ce vent de réforme qui
caractérise le Ministère de Jésus ? Avec lui, tout est bouleversé.
13
Les principes et les dogmes sont ébranlés. Il pose aux docteurs
de la Loi des questions sur leur propre compréhension de leurs
pratiques, et les accuse même.
Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites,
parce que vous ressemblez à des tombeaux blanchis à
la chaux : (…) C’est ainsi que vous, à l’extérieur, pour les
gens, vous avez l’apparence d’hommes justes, mais à l’in-
térieur, vous êtes pleins d’hypocrisie et de mal.
N.T – Matthieu Ch. 23 – V. 27 à 32.
C’est aussi la voie des grands Réformateurs du XVIe siècle.
C’est, là aussi, une grande partie de l’enseignement de Martin
Luther. Dès 1520, il développe les principes de sa doctrine du
« sacerdoce universel » qui repose sur le principe que tous les
croyants sont prêtres et égaux entre eux sur le plan spirituel. Le
texte fondateur de son développement théologique est la 1ère
lettre, ou 1ère épître, que Pierre adresse aux chrétiens d’Asie
Mineure pour les conseiller et les encourager à tenir ferme au
milieu de l’opposition5. Pour Luther, tous les baptisés sont des
prêtres et non juste quelques-uns6 – et je précise ici : tous les
baptisés hommes ou femmes – c’est cela l’idée de prêtrise uni-
verselle ou de sacerdoce universel.
Dans sa lettre, Pierre s’adresse, non pas à une élite, mais à
une communauté chrétienne et même, plus précisément, à une
communauté judéo-chrétienne, puisque les premiers à suivre
les enseignements du Christ sont eux-mêmes juifs, élevés dans
la Loi Mosaïque, c’est-à-dire, selon les règles et préceptes donnés
par Moïse au peuple juif. Mais, en ayant reçu le baptême et en
suivant les enseignements de Jésus, ils créent alors ce nouveau
groupe que constitue le christianisme. Et Pierre leur dit ceci :
Approchez-vous de Christ, la pierre vivante rejetée par les
hommes mais choisie et précieuse devant Dieu, et vous-
même, en tant que pierres vivantes, laisser vous édifier pour
former une maison spirituelle, un groupe de prêtres saints.
N.T – Epîtres – Pierre 1.1 -3.
On retrouve là toute la puissance de l’idée que l’ensemble des
hommes et des femmes se forment à la fois intellectuellement,
par la connaissance des textes, mais aussi spirituellement, par
14
la pratique intérieure d’une relation directe avec Dieu, pour
former un « groupe de prêtres saints ». Cette définition qu’en
fait Pierre n’est pas sans rappeler le nom que donna Martinès de
Pasqually aux membres de son Ordre : Les Chevaliers maçons
Élus-Coën de l’univers ». Les notions de « Prêtres » ou « Coën »
et d’universel y sont en effet présentes.
Alors, à ce stade, on pourrait croire que nous nous sommes
éloignés de notre sujet et de la recherche de la réponse à la
question de ce qu’est être martiniste aujourd’hui ? Pourtant,
ce questionnement a déjà permis le travail de « recentrage »
évoqué au tout début et il peut désormais s’ouvrir sur une
conclusion d’ensemble que chacun pourra encore poursuivre
intérieurement.
Le titre de cette réflexion ouverte contient un sous-titre
accolé à la question principale et qui est le suivant : « Aux
sources d’une voie d’union ». À lui seul, ce sous-titre est déjà le
résultat d’une première réponse à la question posée de savoir
ce que pouvait vouloir dire qu’être martiniste aujourd’hui ? Car
en ayant réfléchi à cela, c’est-à-dire en ayant commencé par
transposer toute la Tradition primordiale et l’héritage de la voie
martiniste évoquée au début à notre époque actuelle, au milieu
de toutes les épreuves que traverse notre humanité, en nous
appuyant, ainsi, sur les racines de notre propre tradition, une
réponse apparaît naturellement.
On peut alors comprendre qu’être martiniste aujourd’hui,
c’est avant tout chercher à revenir aux sources de la voie
d’union primordiale et universelle. Revenir à ce « Grand Tout »
que beaucoup évoquent, dont les Kabbalistes, avec l’« Aïn Sof »
primordial, ou encore Jacob Boehme qui nomme ce principe
l’« Ungrund », littéralement le « Sans Fond », au moyen duquel
il définit sa perception de la Déité comme étant un principe de
liberté absolue.
Ce retour à l’unité, Louis-Claude de Saint-Martin en fait état
dans son ouvrage intitulé Tableau naturel des rapports qui
existent entre Dieu, l’homme et l’Univers. Après une étude faite,
sans concession, sur la manière dont l’homme employa la reli-
gion au cours des siècles précédents pour sa propre ambition,
s’égarant à nouveau du lien avec le Divin, voici comment il
15
définit, de manière claire et précise, par quel moyen l’homme
peut trouver, seul, mais uni à ses semblables qui en font de
même, le chemin menant vers l’Unité, accomplissant ainsi son
service cultuel, ou de Prêtrise, par le biais de ce que l’on pourrait
qualifier de « Religion des Religions » et cela, en sondant, sim-
plement, son Être7.
Quelle est donc la route que l’esprit de l’homme doit
prendre pour sortir de cet état désordonné et dévoué
à l’incertitude ? C’est celle qu’il découvrirait, presque
sans effort s’il tournait ses regards vers lui-même. Une
considération attentive de notre Être nous instruirait
sur la sublimité de notre origine et sur notre dégrada-
tion ; elle nous ferait reconnaître autour de nous et dans
nous-mêmes l’existence des Vertus suprêmes de notre
Principe ; elle nous convaincrait qu’il a été nécessaire
que ces Vertus supérieures se présentassent à l’homme
visiblement sur la Terre, pour le rappeler aux sublimes
fonctions qu’il avait à remplir dans son origine ; elle nous
démontrerait la nécessité d’un culte, afin que la présence
de ces Vertus ne fût point sans efficacité pour nous.
Nous suivrions les traces de ces vérités dans toutes les
institutions religieuses : et loin que la variété de ces insti-
tutions dût nous faire douter de la base sur laquelle elles
reposent, nous rectifierions, par la connaissance de cette
base, tout ce qu’elle peuvent avoir de défectueux ; c’est-
à-dire que nous rallierions dans notre pensée ces vérités
éparses, mais impérissables, qui percent au travers de
toutes doctrines (…) de l’Univers. Nous élevant ainsi de
vérités en vérités, avec le secours d’une réflexion simple,
juste et naturelle, nous remonterions jusqu’à la hauteur
d’un type unique et universel d’où nous dominerions avec
lui (…) parce qu’étant le flambeau vivant de toutes les
pensées et de toutes les actions des Êtres réguliers, il
peut répandre à la fois la même lumière dans toutes les
facultés de tous les hommes.
Et c’est là cette brillante lumière que l’homme peut faire
éclater en lui-même, parce qu’il est le mot de toutes les
énigmes, la clé de toutes les religions et l’explication de
tous les mystères.
16
Être martiniste aujourd’hui c’est, tout en s’appuyant sur une
Tradition authentique, rechercher continuellement à se poser
des questions, à s’interroger et à se réformer. C’est s’engager
dans cette voie en enrichissant ses connaissances, bien sûr,
mais en développant aussi sa pratique intérieure et en étant,
soi-même, comme l’a écrit Pierre « une de ces pierres vivantes
qui se laissent édifier pour former une maison spirituelle ».
Être martiniste aujourd’hui, c’est savoir passer des études,
des réflexions et des pratiques les plus complexes, aux véri-
tés et aux pratiques les plus simples. Enfin, être martiniste
aujourd’hui, c’est rechercher, constamment, cette voie d’union à
travers le sacerdoce universel.
Notes
1. Réf : Centre National de Ressources Textuelles Lexicales (CNRTL). Cnrtl.
fr, consulté le 23/10/2020.
2. In Martinès de Pasqually et les « Leçons de Lyon », Alain Marbeuf, Guy
Eyherabide. p. 33.
3. Ibidem : p. 14.
4. Réf : « Lumière Martiniste » – Ordre Martiniste Traditionnel, Château
d’Omonville, p. 6.
5. La Bible. « L’original avec les mots d’aujourd’hui », éd. Segond – 25ème
éd. 2020, pp 799-802.
6. In « Réforme » « Qu’est-ce que le sacerdoce universel chez les protes-
tants ? » 10 juillet 2019, Claire Bernole, réforme.net/religion/protestan-
tisme. Consulté le 25/10/2020.
7. LOUIS-CLAUDE DE SAINT-MARTIN, Tableau naturel des rapports qui existent
entre Dieu, l'homme et l’univers, Diffusion Rosicrucienne, Le Tremblay,
2ème édition (2011), pp 347 à 369.
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