COLLECTION
FOLIO/ESSAIS
Friedrich Nietzsche
Humain,
trop humain
Un livre pour esprits libres
I
Textes et variantes
établis par
Giorgio Colli et Mazzino Montinari
Traduits de l'allemand
par Robert Rovini
Edition revue
par Marc B. de Launay
Gallimard
ŒUVRES DE NIETZSCHE
DANS LA MÊME COLLECTION
AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA, n° 8.
LA GÉNÉALOGIE DE LA MORALE, n° 16.
LE GAI SAVOIR, n° 17.
LA NAISSANCE DE LA TRAGÉDIE, n" 32.
PAR-DELÀ BIEN ET MAL, n° 70.
HUMAIN, TROP HUMAIN II, n° 78.
CRÉPUSCULE DES IDOLES, n° 88.
AURORE, n° 119.
L'ANTÉCHRIST, ECCE HOMO, n° 137.
LA PHILOSOPHIE À L'ÉPOQUE TRAGIQUE DES GRECS. SUR
L'AVENIR DE NOS ÉTABLISSEMENTS D'ENSEIGNEMENT, n" 140
LE CAS WAGNER. NIETZSCHE CONTRE WAGNER, n" 169.
CONSIDÉRATIONS INACTUELLES I ET II, n° 191.
CONSIDÉRATIONS INACTUELLES III ET IV, n" 206.
Éditions Gallimard, pour la langue française;
Walter de Gruyter & Cie, Berlin, pour la langue allemande;
Adelphi Edizioni, Milano, pour la langue italienne.
© Éditions Gallimard, 1968, pour la traduction française.
© Éditions Gallimard, 1968, pour la traduction italienne.
© Éditions Gallimard, ¡988, pour la présente édition.
Friedrich Nietzche est né k Rôclcen, près de Leipzig, le 15 octobre 1844. II
est le fil« d'un pasteur. Après ses études, il est appelé k la chaire de philologie
classique de l'université de Bâle. En 1870, il le ' ngage comme volontaire dans
le conflit franco-allemand. De retour à Bàle, il entre en relation avec le milieu
intellectuel bâtais — l'historien Jacob Burckhardt, l'ethnographe J. j. Bacho-
fen — et rend de fréquentes visites k Richard Wagner qui réside tout près,
aux environs de Lucerne.
Son premier ouvrage, La naistance de la tragédie, paraît en 1872 et
suscite de vives polémiques dans les milieux universitaires germaniques. De
1873 k 1876, il publie le» quatre essais des Comidérotioru intempettivet,
puis, en 1878, Humain, trop humain. La même année intervient la rupture
avec Wagner.
Cravement atteint dans sa santé, Nietzsche demande k être relevé de ses
fonctions de professeur. Dès lors commence sa vie errante entre Sils-Maria
(en été), Nice, Menton et plusieurs villes italiennes. Pendant cette période, les
livres se suivent à un rythme rapide ; Aurore, Le gai lavoir, Airui parlait
Zarathouttra, Par-delà bien et mal, La généalogie de la morale, Le cat
Wagner, Créputcule des idolet, L'Antéchrùt, Ecce homo.
Au début de 1889, il s'effondre dans une rue de Turin. Ramené en
Allemagne, soigné par sa mère et sa sœur, il ne recouvrera pas la raison. Sa
mort survient le 25 août 1900.
Pour une information détaillée sur la vie du philosophe, on consultera la
biographie monumentale de C. P. Janz : Nietztche, Biographie (Éd. Calli-
mard, 3 vol.).
HUMAIN, TROP HUMAIN
En mémoire de Voltaire pour le centième anniversaire de sa
mort, le 30 mai 1778.
Ce livre, ce monologue, qui a pris forme pendant un séjour
d'hiver à Sorrente (1876-1877), ne serait pas livré au public main-
tenant si l'approche du 30 mai 1878 n'avait suscité mon plus
vif désir d'offrir en temps voulu un hommage personnel à l'un
des plus grands libérateurs de l'esprit.
EN G U I S E DE PRÉFACE
« Pendant un certain temps, j'ai examiné tes différentes occu-
pations auxquelles les hommes s'adonnent dans ce monde, et
j'ai essayé de choisir la meilleure. Mais il est inutile de raconter
ici quelles sont les pensées qui me vinrent alors : qu 'il me suf-
fise de dire que, pour ma part, rien ne me parut meilleur que
l'accomplissement rigoureux de mon dessein, à savoir : employer
tout le temps de ma vie à développer ma raison et à rechercher
les traces de la vérité ainsi que je me l'étais proposé. Car les
fruits que j'ai déjà goûtés dans cette voie étaient tels qu 'à mon
jugement, dans cette vie, rien ne peut être trouvé de plus agréa-
ble et de plus innocent; depuis que je me suis aidé de cette sorte
de méditation, chaque jour me fit découvrir quelque chose de
nouveau qui avait quelque importance et n'était point généra-
lement connu. C'est alors que mon âme devint si pleine de joie
que nulle autre chose ne pouvait lui importer. »
Traduit du latin de Descartes'.
PRÉFACE1
On m'a déclaré assez souvent, et toujours en s'étonnant fort,
que tous mes ouvrages avaient quelque chose de commun et de
marquant, depuis la Naissance de la tragédie jusqu'au dernier
publié, le Prélude à une philosophie de l'avenir : ils recèleraient
tous, m'a-t-on dit, des lacs et des rets à prendre les oiseaux impru-
dents, et presque une provocation, sourde mais constante, à ren-
verser les estimations habituelles et les habitudes estimées. Eh
quoi? Tout ne serait... qu'humain, trop humain? C'est sur ce
soupir que l'on sortirait de mes ouvrages, non sans une sorte
d'horreur et de méfiance même à l'égard de la morale, voire
passablement tenté et mis en veine de se faire pour une fois l'avo-
cat des pires choses : qui sait si ce ne seraient pas tout simple-
ment les mieux calomniées? On a qualifié mes ouvrages d'école
du soupçon, davantage encore du mépris, du courage aussi, heu-
reusement, et même de la témérité. En fait, moi non plus je ne
crois pas que personne ait jamais regardé le monde avec une
suspicion aussi profonde, et ce non seulement en avocat du dia-
ble, à l'occasion, mais tout autant, pour parler comme les théo-
logiens, en ennemi et accusateur de Dieu ; et qui devinera ne
serait-ce qu'une part des conséquences entraînées par toute sus-
picion profonde, quelque chose des glaces et des angoisses de
l'isolement auxquelles toute différence de vue condamne qui-
conque en est affecté, celui-là comprendra aussi que j'aie si sou-
vent cherché refuge n'importe où pour me délasser de moi-même,
m'oublier en quelque sorte moi-même un instant... dans une
vénération, une inimitié, un jeu scientifique, une frivolité, une
22 Humain, trop humain
bêtise, n'importe; pourquoi aussi il m'a fallu, quand je ne trou-
vais pas ce dont j'avais besoin, l'obtenir par force et artifice,
le tourner à ma guise par falsification, par poésie (et qu'ont jamais
fait d'autre les poètes? et à quoi donc serait bon tout l'art du
monde?). Mais ce dont j'ai toujours eu le besoin le plus urgent
pour entreprendre moi-même mon traitement et ma guérison,
c'était la croyance que je n'étais ni seul à être, ni seul à voir de
la sorte, — une affinité, une égalité magiquement pressentie dans
le regard et le désir, un repos dans la confiance de l'amitié, un
aveuglement à deux sans soupçon ni point d'interrogation, une
jouissance de tout ce qui est au premier plan, en surface, proche
et toujours plus proche, de tout ce qui a couleur, peau et vertu
d'apparence. 11 se pourrait que l'on eût sous ce rapport à me repro-
cher nombre d'« artifices », quantité de faux-monnayages sub-
tils : par exemple, d'avoir sciemment et délibérément fermé les
yeux à l'aveugle volonté de morale propre à Schopenhauer, à
une époque où je voyais déjà assez clair en morale; de m'être
de même abusé sur le romantisme incurable de Richard Wagner,
feignant que ce fût un commencement et non une fin ; et de même
sur les Grecs, de même sur les Allemands et leur avenir... et peut-
être y aurait-il encore toute une longue liste de ces de même?...
mais à supposer que tout cela soit vrai et avancé contre moi à
bon droit, que savez-vous, vous, que pourriez-vous savoir du
degré de ruse que met l'instinct de conservation dans pareille illu-
sion sur soi-même, du degré de raison et de vigilance supérieure
qu'elle comporte, — et quel degré de fausseté m'est encore néces-
saire pour pouvoir continuer à me permettre le luxe de ma véra-
cité à m o i ? . . . Suffit, je vis toujours ; et la vie, au moins, ce n'est
pas la morale qui l'a inventée : elle veut l'illusion, d'illusion elle
vit... mais me voici déjà, n'est-ce pas? à recommencer et à faire
ce que j'ai toujours fait, immoraliste et oiseleur impénitent que
je suis — parler contre la morale, en dehors de la morale, « par-
delà le bien et le mal ».
— Et c'est ainsi que j'ai inventé, un jour que j'en avais besoin,
les « esprits libres » auxquels est dédié ce livre et de courage et
Préface 23
de découragement qui a pour titre Humain, trop humain : de
ces « esprits libres », il n'y en a, il n'y en eut jamais, — mais,
comme je l'ai dit, c'est leur société qu'il me fallait alors pour
garder ma bonne humeur au beau milieu d'humeurs mauvaises
(maladie, isolement, exil, acedia, désœuvrement) : braves
compères de fantômes avec qui rire et bavarder quand on a envie
de rire et bavarder, et que l'on envoie au diable s'ils deviennent
ennuyeux, — en dédommagement d'amis qui vous manquent.
Ces esprits libres, qu'il puisse y en avoir quelque jour, que notre
Europe ait à l'avenir, parmi ses fils de demain et d'après-demain,
de ces gais et hardis lurons, bien palpables en chair et en os,
et non pas seulement, comme dans mon cas, en forme de spec-
tres et de fantasmes au gré d'un anachorète, c'est bien moi qui
serais le dernier à en douter. Déjà je les vois venir, lentement,
lentement; et peut-être aurai-je fait quelque chose pour hâter
leur venue quand j'aurai décrit par anticipation sous quelle étoile
je les vois naître et par quels chemins arriver?...
Un esprit appelé à porter un jour le type de « l'esprit libre »
à son point parfait de maturation et de succulence, on peut sup-
poser que l'événement capital en a été un grand affranchisse-
ment, avant lequel il n'était qu'un esprit d'autant plus asservi,
et apparemment enchaîné pour toujours à son coin et à son pilier.
Quelles chaînes sont les plus solides? Quels sont les liens à peu
près impossibles à rompre? Chez les êtres d'élite et de haute
volée, ce seront les devoirs : ce respect qui est propre à la jeu-
nesse, cette réserve de délicatesse craintive à l'égard de toutes
les valeurs anciennes et vénérées, cette gratitude pour le sol qui
l'a nourrie, pour la main qui l'a guidée, pour le sanctuaire où
elle a appris l'adoration, — ces jeunes gens-là, ce seront leurs
instants suprêmes qui les lieront le plus solidement, les engage-
ront le plus durablement. Pour eux, attachés de la sorte, le grand
affranchissement arrive soudain, comme un tremblement de
terre : la jeune âme est d'un seul coup ébranlée, détachée, arra-
chée, — elle-même ne comprend pas ce qui se passe. C'est un
élan, une impulsion qui commande et la soumet comme à un
24 Humain, trop humain
ordre; une volonté, un vœu qui s'éveille, partir, n'importe où,
à tout prix ; une curiosité qui prend feu et flamme dans tous
ses sens, véhémente, dangereuse, un désir de monde vierge. « Plu-
tôt mourir que vivre ici », voilà ce que dit la voix impérieuse
et séductrice : et cet « ici », ce « chez-moi », c'est tout ce qu'elle
avait aimé jusqu'alors! Un effroi, un soupçon subits pour ce
qu'elle aimait, un éclair de mépris pour ce qui se disait son
« devoir », un besoin séditieux, despotique, volcanique, de pren-
dre les routes de l'étranger et de l'inconnu, de se mettre au froid,
au dégrisement, à la glace, une haine pour l'amour, un regard,
peut-être, et une main sacrilèges portés en arrière, là même où
étaient jusqu'alors son amour et son adoration, une honte cui-
sante, peut-être, de ce qu'elle vient de faire, mais à la fois une
jubilation de l'avoir fait, un frisson d'allégresse tout au fond
et d'ivresse dans lequel se lit une victoire... une victoire? sur
quoi ? sur qui ? victoire sujette à caution, à questions, à mystère,
mais la première enfin : — voilà les maux et les douleurs inhé-
rents à l'histoire du grand affranchissement. C'est en même
temps une maladie capable de détruire l'homme que cette pre-
mière explosion de force et de volonté d'autonomie dans la déter-
mination de soi-même et de ses valeurs propres, que cette volonté
de volonté libre : et que de maladie s'exprime en effet dans ce
chaos d'expériences et de singularité^ par lesquelles l'homme
libéré, affranchi, essaye désormais de se prouver sa domination
sur les choses ! Sa cruauté rôde aux aguets, avec une avidité insa-
tiable ; il faut que son orgueil fasse expier sa dangereuse excita-
tion à la proie qu'il tient ; il lacère ce qui l'attire. Il retourne
avec un rire mauvais ce qu'il trouve voilé, épargné par quelque
pudeur : il expérimente l'air que prennent ces choses quand on
les renverse. C'est arbitraire et plaisir de l'arbitraire si peut-être
il accorde maintenant sa faveur à ce qui avait mauvaise réputa-
tion jusqu'ici, — s'il tourne en expérimentateur curieux autour
du fruit le plus défendu. A l'horizon de ses chasses et courses
errantes — car il est en chemin comme dans un désert, inquiet
et désorienté — se dresse le point d'interrogation d'une curio-
sité de plus en plus dangereuse. « Ne peut-on pas retourner toutes
les valeurs? et le bien ne serait-il pas le mal? et Dieu une pure
et simple invention, une astuce du diable? Ne se peut-il pas au
fond que tout soit faux en somme? Et si nous sommes trom-
Préface 25
pés, ne sommes-nous pas aussi trompeurs de ce fait même? ne
sommes-nous pas obligés de l'être? » — telles sont les pensées
qui le conduisent et le séduisent, toujours plus loin, toujours
plus à l'écart. La solitude le cerne et l'enserre, de plus en plus
menaçante, étouffante, lancinante, déesse terrible et mater saeva
cupidinum —mais qui sait aujourd'hui ce que c'est, la
solitude!...
De cet isolement maladif, du désert de ces années de tâton-
nements, le chemin est encore long jusqu'à cette certitude pro-
digieuse, cette santé débordante qui se plaît à recourir à la
maladie elle-même, moyen et hameçon de la connaissance,
jusqu'à cette liberté de l'esprit, mais mûre, qui est au même titre
domination de soi et discipline du cœur, et qui ouvre la voie
à des manières de penser multiples et opposées —, jusqu'à cette
vastitude intérieure qui, gorgée et blasée d'opulence, exclut le
danger que l'esprit s'éprenne jamais de ses propres voies pour
s'y perdre et reste dans quelque coin à cuver son ivresse, jusqu'à
cette surabondance de forces plastiques, gages de guérison
complète, de rééducation et de rétablissement, cette surabon-
dance qui est justement l'indice de la grande santé et qui, à l'esprit
libre, donne le privilège périlleux de vivre à titre d'expérience
et de s'offrir à l'aventure : le privilège de l'esprit libre maître
en son art! L'intervalle peut être rempli de longues années de
convalescence, d'années toutes de transitions versicolores,
d'enchantements douloureux, domptées et menées en bride par
une tenace volonté de santé qui souvent se risque à revêtir déjà
l'habit et le travesti de la santé. Il y a là un état intermédiaire
dont un homme qui vit ce destin ne se souvient pas sans émo-
tion par la suite : son bien propre est un bonheur solaire à la
clarté subtile et pâle, un sentiment d'avoir de l'oiseau la liberté,
le vaste coup d'oeil, l'exaltation, quelque chose comme un amal-
game où se sont alliés la curiosité et un délicat mépris. « Esprit
libre »... ce terme froid fait du bien en pareil état, il réchauffe
presque. On vit, sorti des chaînes de l'amour et de la haine, sans
affirmer, sans nier, volontairement proche, volontairement loin-
26 Humain, trop humain
tain, de préférence s'esquivant, éludant, essayant un coup d'aile,
déjà loin, déjà reparti en plein vol; on est blasé, comme qui-
conque a jamais vu au-dessous de soi un immense chaos de diver-
sités, — et l'on est désormais tout le contraire de ces gens inquiets
de choses qui ne les regardent pas. L'esprit libre, ce qui le regarde
en fait maintenant, ce ne sont plus que des choses — et combien
de choses! — qui ont cessé de l'inquiéter..
Un pas de plus dans la guérison, et l'esprit libre se rapproche
de la vie, lentement, il est vrai, presque rétif, presque avec
méfiance. Il se remet à faire plus chaud autour de lui, pour ainsi
dire plus jaune; sentiment et sympathie prennent de la profon-
deur, tous les vents du dégel passent sur sa tête. Il a comme
l'impression que ses yeux commencent tout juste à s'ouvrir aux
présences proches. 11 est émerveillé et se tient coi : où donc était-
il? Ces choses proches et plus que proches, comme elles lui sem-
blent transformées! quel velouté, quelle magie leur sont venus
entre-temps ! Il jette un regard de gratitude en arrière, — de gra-
titude pour ses pérégrinations, pour sa dureté et son aliénation
de soi, ses vols d'oiseau et ses regards d'aigle dans le froid des
hauteurs. Que c'est bon de n'être pas resté toujours « chez soi »,
toujours « avec soi », en casanier engourdi dans ses aises ! Il était
hors de soi, cela ne fait aucun doute. Maintenant, c'est la pre-
mière fois qu'il se voit lui-même —, et quelles surprises il y
trouve! Quels frissons jusqu'alors ignorés! Quel bonheur même
dans la lassitude, la maladie d'antan, les rechutes du convales-
cent ! Comme il se plaît à souffrir sans bouger de place, à filer
la patience, à s'allonger au soleil ! Qui sait goûter comme lui
le bonheur de l'hiver, les taches de soleil sur le m u r ! Ce sont
les animaux les plus reconnaissants du monde, les plus modes-
tes aussi, ces convalescents, ces lézards à moitié reconvertis à
la vie : il en est parmi eux qui ne laissent pas s'enfuir un jour
sans accrocher une petite ode à l'ourlet traînant de sa robe. Et
pour parler sérieusement : c'est un traitement radical de tout
pessimisme (cancer de ces vieux et fieffés menteurs d'idéalis-
tes, comme on sait) que cette manière de nos esprits libres de
Préface 27
tomber malades, de rester malades un bon bout de temps, et
puis d'être plus longs encore à retrouver la santé, j'entends une
santé « meilleure ». Il y a de la sagesse, une sagesse vitale, à ne
s'administrer soi-même la santé qu'à petites doses pendant
longtemps.
A ce moment-là, il peut enfin se faire, grâce aux soudaines
lumières d'une santé encore volcanique, encore instable, que
l'esprit libre, de plus en plus libre, commence à voir se dévoiler
l'énigme de ce grand affranchissement qui jusque-là, obscure,
problématique, presque intangible, avait attendu dans sa
mémoire. S'il n'a guère osé se demander pendant longtemps :
« Mais pourquoi tellement à l'écart? tellement seul? renonçant
à tout ce que je vénérais? renonçant à la vénération elle-même?
pourquoi cette dureté, cette suspicion, cette haine de mes pro-
pres vertus? », maintenant il ose, et il pose nettement la ques-
tion, et il entend même déjà quelque chose comme une réponse.
« Il te fallait être maître de toi, maître aussi bien de tes vertus
propres. C'étaient elles, auparavant, qui étaient tes maîtres; mais
il ne leur est plus permis que d'être tes instruments à côté d'autres
instruments. Il te fallait prendre en ton pouvoir tes pour et tes
contre, et apprendre l'art de les pendre et les dépendre selon
tes visées supérieures. Il te fallait apprendre à saisir la perspec-
tive propre à tout jugement de valeur — le décalage, la distor-
sion et la téléologie apparente des horizons et tout ce qui peut
tenir à la perspective; ta part d'insensibilité, aussi, quant aux
valeurs opposées et à toute la perte intellectuelle dont se fait cha-
que fois payer aussi bien le pour que le contre. Il te fallait appren-
dre à concevoir ce qu'il y a toujours d'injustice nécessaire dans
le pour et le contre, cette injustice inséparable de la vie, elle-
même conditionnée par la perspective et son injustice. Il te fal-
lait surtout voir de tes yeux où se trouve la plus grande injus-
tice : c'est là où la vie n'a atteint que son stade le plus bas, le
plus mesquin, le plus pauvre, le plus rudimentaire, et ne peut
pourtant éviter de se prendre elle-même pour fin et mesure de
toutes choses, et alors, au nom de sa conservation, sournoise,
28 Humain, trop humain
mesquine, inlassable, de passer à l'émiettement et à la mise en
question de ce qui la dépasse en hauteur, en grandeur, en richesse,
— il te fallait voir de tes yeux le problème de la hiérarchie, voir
la puissance, le droit et l'étendue de la perspective s'accroître
ensemble en même temps que l'altitude. Il te fallait... »; il suf-
fit, l'esprit libre sait désormais à quel impératif il a obéi, et aussi
quel est maintenant son pouvoir, quels sont — à partir d'ici
seulement — ses droits...
Telle est la réponse que se donne l'esprit libre au sujet de cette
énigme de son affranchissement et il finit, généralisant son cas,
par trancher ainsi de son expérience du vécu. « 11 faut, se dit-il,
que ce qui m'est arrivé arrive à tout homme en qui une mission
veut prendre corps et "venir au m o n d e " . Sous tous les événe-
ments de sa vie et en chacun d'eux, c'est la puissance et la néces-
sité secrètes de cette mission qui décideront, comme une grossesse
inconsciente, — longtemps avant qu'il ait lui-même envisagé cette
mission et en sache le nom. C'est notre vocation qui dispose
de nous, même quand nous ne la connaissons pas encore; l'avenir
qui dicte sa règle à notre présent. Étant admis que c'est de ce
problème de la hiérarchie que nous pouvons dire qu'il est notre
problème à nous, esprits libres : voici enfin qu'au midi de notre
vie nous comprenons de quoi ce problème a eu besoin, prépa-
rations, détours, épreuves, tentatives, déguisements, avant d'oser
se dresser devant nous, et qu'il nous a fallu commencer par
éprouver la plus grande multitude d'heurs et malheurs contra-
dictoires dans notre âme et dans notre corps, en aventuriers et
circumnavigateurs de ce monde intérieur qui s'appelle "
l ' h o m m e " , en arpenteurs de tous les niveaux et degrés, " l ' u n
au-dessus de l ' a u t r e " et " p l u s h a u t " , qui s'appellent également
" l ' h o m m e " —pénétrant partout, presque sans peur, et sans
rien dédaigner ni rien perdre, goûtant à tout, passant pour ainsi
dire toutes choses au crible pour les purifier de l'accidentel —
avant qu'il nous soit enfin permis de dire, à nous esprits libres :
"Voici un problème nouveau! Voici une longue échelle dont
nous avons nous-mêmes occupé et gravi les échelons, — que nous
Préface 29
avons été nous-mêmes à quelque moment ! Voici un plus haut,
un plus bas, un au-dessous de nous, un étagement de longueur
immense, une hiérarchie que nous voyons : voici notre
problème! " . . . »
— Pas un instant, le stade auquel appartient (ou bien a été
placé) ce présent livre dans l'évolution que je viens de décrire
ne restera un secret pour le psychologue et le devin. Mais où
y a-t-il aujourd'hui des psychologues? En France, à coup sûr;
peut-être en Russie; certainement pas en Allemagne. Il ne man-
que pas de raisons que pourraient invoquer les Allemands actuels
pour se faire même un titre d'honneur de cet état de choses :
tant pis pour un homme dont la nature et la constitution font
en cela le contraire de l'Allemand ! Ce livre allemand, qui a su
se trouver des lecteurs dans un vaste cercle de pays et de peu-
ples (voici quelque dix ans qu'il a pris le départ) et qui se doit
d'être expert dans n'importe quelle musique, n'importe quel art
de flûter capables d'induire à l'écouter même des oreilles revê-
ches d'étrangers —, c'est justement en Allemagne qu'on a lu ce
livre avec le plus de négligence, qu'on l'a le plus mal entendu :
à quoi cela tient-il? — « I l exige trop, m'a-t-on répondu, il
s'adresse à des hommes que ne tourmentent pas de grossiers
devoirs, il réclame finesse et délicatesse d'esprit, c'est le super-
flu qu'il lui faut, un luxe de loisir, de ciel et de cœur lumineux,
d'otium au sens le plus risqué : toutes bonnes choses que nous
ne saurions avoir, Allemands d ' a u j o u r d ' h u i , ni partant four-
nir. » — Sur cette réponse si jolie, ma philosophie me conseille
de me taire et de renoncer aux questions; d'autant plus qu'en
certains cas, comme le suggère le proverbe', on ne reste philo-
sophe qu'autant q u ' o n . . . garde le silence.
Nice, printemps 1886.
I
Des principes et des fins
I. Chimie des idées et sentiments1-
Les problèmes philosophiques reprennent presque en tous
points aujourd'hui la même forme interrogative qu'il y a deux
mille ans. Comment quelque chose peut-il naître de son contraire,
par exemple la raison de l'irrationnel, le sensible de l'inerte, la
logique de l'illogisme, la contemplation désintéressée du vou-
loir avide, l'altruisme de Pégoïsme, la vérité des erreurs? La phi-
losophie métaphysique esquivait jusqu'à présent ces difficultés
en niant que l'un pût engendrer l'autre et en admettant, pour
les choses estimées supérieures, une origine miraculeuse, immé-
diatement issue du vif et de l'essence de la « chose en soi ». La
philosophie historique, au contraire, la plus récente de toutes
les méthodes philosophiques, qui ne peut plus se concevoir du
tout séparée des sciences de la nature, a réussi, dans certains
cas particuliers (et elle arrivera vraisemblablement à ce même
résultat dans tous les cas), à trouver que ce ne sont point là des
contraires, sauf dans l'exagération habituelle à la conception
populaire ou métaphysique, et qu'il y a à la base de cette oppo-
sition une erreur de la raison : suivant son explication, il n'y
a en toute rigueur ni conduite non égoïste, ni contemplation par-
faitement désintéressée, l'une et l'autre n'étant que des subli-
mations dans lesquelles l'élément fondamental semble presque
volatilisé et ne trahit plus son existence qu'à l'observation la
plus fine. — Tout ce dont nous avons besoin, et que nous ne
saurions tenir que du niveau actuel de chacune des sciences, c'est
une chimie des représentations et sentiments moraux, religieux,
esthétiques, ainsi que de toutes ces émotions que nous ressen-
32 Humain, trop humain
tons en relation avec les grands et les petits courants de notre
civilisation et de notre société, voire dans la solitude : mais si
cette chimie aboutissait à la conclusion que, même dans ce
domaine, les couleurs les plus magnifiques sont obtenues à partir
de matières viles, voire méprisées? Y aura-t-il beaucoup de gens
pour avoir envie de suivre pareilles recherches? L'humanité aime
s'ôter de l'esprit ces questions d'origine et de commencements •
ne faut-il pas être quasiment déshumanisé pour se sentir le pen-
chant opposé?..
2. Péché originel des philosophes' •
Tous les philosophes ont en commun ce défaut qu'ils partent
de l'homme actuel et s'imaginent arriver au but par l'analyse
qu'ils en font. Ils se figurent vaguement « l'homme », sans le
vouloir, comme aeterna veritas, comme réalité stable dans le
tourbillon de tout, comme mesure assurée des choses. Mais tout
ce que le philosophe énonce sur l'homme n'est au fond rien de
plus qu'un témoignage sur l'homme d'un espace de temps très
limité. Le manque de sens historien est le péché originel de tous
les philosophes; beaucoup, sans s'en rendre compte, prennent
même pour la forme stable dont il faut partir la toute dernière
figure de l'homme, telle que l'a modelée l'influence de certai-
nes religions, voire de certains événements politiques. Ils ne veu-
lent pas comprendre que l'homme est le résultat d'un devenir,
que la faculté de connaître l'est aussi ; alors que quelques-uns
d'entre eux font même sortir le monde entier de cette faculté
de connaître. — Or, tout l'essentiel de l'évolution humaine s'est
déroulé dans la nuit des temps, bien avant ces quatre mille ans
que nous connaissons à peu près ; l'homme n'a sans doute plus
changé beaucoup au cours de ceux-ci2. Mais voilà que le phi-
losophe aperçoit des « instincts » chez l'homme actuel et admet
qu'ils font partie des données immuables de l'humanité, qu'ils
peuvent fournir une clé pour l'intelligence du monde en géné-
ral; toute la téléologie est bâtie sur ce fait que l'on parle de
l'homme des quatre derniers millénaires comme d'un homme
éternel sur lequel toutes les choses du monde sont naturellement
alignées depuis le commencement. Mais tout résulte d'un deve-
Des principes et des fins 33
nir ; il n'y a pas plus de données éternelles qu'il n'y a de vérités
absolues. — C'est par suite la philosophie historique qui nous
est dorénavant nécessaire, et avec elle la vertu de modestie.
3. Estime des vérités discrètes.
La marque d'un haut degré de civilisation est d'estimer les
petites vérités discrètes, découvertes par une méthode rigoureuse,
plus haut que les erreurs éblouissantes, dispensatrices de bon-
heur, qui nous viennent des siècles et des hommes d'esprit
métaphysique et artiste. Contre les premières, on commence par
avoir l'injure aux lèvres, comme s'il ne pouvait être question
ici de la moindre égalité de droits : autant celles-ci sont modes-
tes, simples, froides, voire décourageantes en apparence, autant
les autres ont de beauté à offrir, d'éclat, d'ivresse, peut-être
même de félicité. Il n'empêche que ces acquisitions ardues, cer-
taines, durables, et par là même grosses de conséquences pour
toute connaissance ultérieure, sont d'un niveau supérieur, s'y
tenir est viril et dénote l'audace, la droiture, la réserve. Petit
à petit, ce ne sera plus seulement l'individu, mais l'ensemble de
l'humanité qui se haussera à cette virilité, quand elle se sera enfin
habituée à accorder une valeur plus élevée aux connaissances
solides, durables, et qu'elle aura perdu toute croyance à l'ins-
piration, à la communication miraculeuse des vérités. — Au
début, il est vrai, les adorateurs des formes, avec leur échelle
du beau et du sublime, auront de bonnes raisons de se moquer,
dès lors que l'estime des vérités discrètes et l'esprit scientifique
commenceront à prendre le dessus : mais ce sera tout bonne-
ment, ou bien que leur œil ne se sera pas encore ouvert au charme
de la forme la plus simple, ou bien que les hommes élevés dans
cet esprit n'en seront pas encore, et de longtemps, entièrement
et intimement pénétrés, si bien qu'ils continueront à reproduire
mécaniquement les vieilles formes (et cela plutôt mal, comme
fait quiconque n'est plus guère attaché à une cause). Par le passé,
l'esprit, qui n'était pas sollicité par la rigueur de la pensée, mettait
tout son sérieux à ourdir formes et symboles. Les choses ont
changé; ce sérieux appliqué aux symbolismes est désormais la
caractéristique d'un bas niveau de culture; de même que nos
34 Humain, trop humain
arts ne cessent de s'intellectualiser, nos sens de se spiritualiser,
et que de nos jours, par exemple, on juge tout autrement qu'il
y a cent ans de ce qui est harmonieux aux sens : de même les
formes de notre vie se font de plus en plus spirituelles, peut-
être plus laides au regard d'époques antérieures, mais pour la
seule raison que ce regard n'est pas capable de voir à quel point
s'approfondit et s'élargit sans cesse le royaume de la beauté inté-
rieure, spirituelle, et combien un simple regard où brille l'esprit
doit maintenant avoir pour nous tous plus de valeur que la plus
belle proportion, que la plus sublime architecture.
4. A l'instar de l'astrologie.
Il est vraisemblable que les objets du sentiment religieux, moral
et esthétique ne tiennent également tous qu'à la surface des cho-
ses, tandis que l'homme se plaît à croire que là du moins il tou-
che au cœur même du monde; il se fait illusion parce que ces
choses lui valent un bonheur et une infortune si profonds, et
en cela donc il témoigne du même orgueil qu'en astrologie. Celle-
ci en effet s'imagine que le ciel étoilé gravite autour de la desti-
née de l'homme; quant à l'homme moral, il suppose, lui, que
ce qui lui tient essentiellement à cœur est nécessairement aussi
l'essence et le cœur des choses.
5. Le rêve mal entendu.
Aux tout premiers âges d'une civilisation encore rudimentaire,
l'homme a cru découvrir dans le rêve un second monde réel;
c'est là l'origine de toute métaphysique. Sans le rêve, on n'aurait
pas trouvé le moindre motif de couper le monde en deux. La
scission de l'âme et du corps se rattache aussi à la plus archaï-
que conception du rêve, tout comme l'hypothèse d'un simula-
cre corporel de l'âme, en somme l'origine de toute croyance aux
esprits, et de même, vraisemblablement, de la croyance aux
dieux. « Le mort continue à vivre ; car il apparaît en rêve aux
vivants » : tel est le raisonnement qui s'est fait autrefois, des
millénaires durant.
Des principes et des fins 35
6. L'esprit de la science
puissant dans le détail, non dans le tout.
Les domaines distincts de la science, et les moindres, sont
traités de façon purement objective : les sciences majeures et
universelles, au contraire, si on les regarde comme un tout,
font monter aux lèvres la question, tout idéale, il est vrai : pour
quoi faire? quelle utilité? C'est à cause de cette considération
d'utilité que l'on en traite l'ensemble moins impersonnellement
que les parties. Pour ce qu'elle représente le sommet de toute
la pyramide du savoir, c'est dans la philosophie surtout que
se trouve involontairement soulevée cette question de l'utilité
de la connaissance en général, et toute philosophie nourrit
inconsciemment le dessein de lui attribuer la plus haute uti-
lité. C'est pourquoi il y a tant de métaphysique de haut vol
dans toutes les philosophies, et une telle horreur des solutions
apparemment insignifiantes de la physique; car il faut que
l'importance de la connaissance pour la vie apparaisse aussi
grande que possible. Là est l'antagonisme entre les domaines
scientifiques particuliers et la philosophie. Cette dernière veut
la même chose que l'art, donner le plus de profondeur et de
sens possible à la vie et à l'action ; dans les premiers, on cher-
che la connaissance et rien de plus, — quoi qu'il puisse en sortir.
Jusqu'à présent, il n'y a pas encore eu de philosophe entre les
mains de qui la philosophie n'ait pas tourné à quelque apolo-
gie de la connaissance ; chacun du moins est optimiste sur ce
point, la nécessité de lui attribuer l'utilité suprême. Ils sont tous
tyrannisés par la logique : et celle-ci est essentiellement
optimisme.
7. Le trouble-fête de la science.
La philosophie se sépara de la science lorsqu'elle posa la ques-
tion : quelle est la connaissance du monde et de la vie qui per-
met à l'homme l'existence la plus heureuse? Événement qui se
produisit dans les écoles socratiques : à prendre le point de vue
36 Humain, trop humain
du bonheur, on lia les veines à la recherche scientifique — et
on continue de nos jours.
8. Explication pneumatique de ta nature.
La métaphysique explique en quelque sorte pneumatiquement
le Livre de la nature, comme l'Église et ses docteurs faisaient
autrefois la Bible. Il faut beaucoup d'intelligence pour appli-
quer à la nature le même genre d'interprétation rigoureuse que
les philologues ont désormais établi pour tous les livres : en vue
de comprendre simplement ce que le texte veut dire, mais sans
y flairer, ni même y supposer un double sens. Pourtant, tout
comme le mauvais moyen d'explication est loin d'être entière-
ment aboli même en ce qui touche les livres, et que l'on se heurte
constamment, dans la meilleure société cultivée, à des vestiges
d'interprétation allégorique et mystique : il en va de même en
ce qui concerne la nature — et encore, c'est bien pis.
9. Monde métaphysique.
Il est vrai qu'il pourrait y avoir un monde métaphysique; la
possibilité absolue n'en est guère contestable. Toutes les choses
que nous regardons passent par notre tête d ' h o m m e , et nous
ne saurions trancher cette tête; la question n'en demeure pas
moins de savoir ce qu'il resterait du monde une fois qu'on l'aurait
cependant tranchée. C'est là un problème purement scientifi-
que, et fort peu fait pour mettre les hommes en souci ; mais tout
ce qui leur a jusqu'ici rendu les hypothèses métaphysiques pré-
cieuses, redoutables, plaisantes, ce qui les a enfantées, c'est la
passion, l'erreur, l'art de se tromper soi-même; ce sont, non
pas les meilleures, mais bien les pires méthodes de connaissance
qui ont enseigné à y croire. Découvrir dans ces méthodes le fon-
dement de toutes les religions et métaphysiques existantes, c'est
les réfuter du même coup. Reste alors cette possibilité que nous
disions; mais d'elle, on ne peut rien faire du tout, à plus forte
raison raccrocher le bonheur, le salut et la vie aux fils arach-
néens d'une telle possibilité. — Car, de ce monde métaphysi-
Des principes et des Jïns 37
que, on ne pourrait rien affirmer sinon une différence d'être,
être et différence qui nous sont inaccessibles, inconcevables ; ce
serait une chose à qualités négatives. — Et quand bien même
l'existence de ce monde serait on ne peut mieux prouvée, il n'en
serait pas moins certain que cette connaissance serait justement
de toutes la plus indifférente : plus indifférente encore que ne
l'est nécessairement au marin menacé par la tempête la connais-
sance de l'analyse chimique de l'eau.
10. La métaphysique sans danger à l'avenir.
Dès lors que la religion, l'art et la morale voient leur genèse
décrite en sorte que l'on puisse se les expliquer complètement
sans recourir à l'hypothèse d'interventions métaphysiques au
commencement et au cours de leur carrière, c'en est fait de l'inté-
rêt le plus puissant que l'on ait porté au problème purement théo-
rique de la « chose en soi » et du « phénomène ». Car enfin, quoi
qu'il en soit, par la religion, l'art et la morale, nous ne touchons
pas à «l'essence du monde en soi»; nous sommes dans le
domaine de la représentation, aucune « intuition » ne saurait
nous porter plus loin. La question de savoir comment notre
image du monde peut s'écarter si fortement de l'essence du
monde que l'on a inférée, c'est en toute quiétude qu'on l'aban-
donnera à la physiologie et à l'histoire de l'évolution des orga-
nismes et des idées.
11. Le langage, science prétendue1.
L'importance du langage dans le développement de la civili-
sation réside en ce que l'homme y a situé, à côté de l'autre, un
monde à lui, un lieu qu'il estimait assez solide pour, s'y
appuyant, sortir le reste du monde de ses gonds et s'en rendre
maître. Dans la mesure même où l'homme, durant de longues
périodes, a cru aux concepts et aux noms des choses comme à
autant d'aeternae veritates, il a vraiment fait sien cet orgueil
avec lequel il s'élevait au-dessus de l'animal : il s'imaginait réel-
lement tenir dans le langage la connaissance du monde. L'artiste
38 Humain, trop humain
du verbe n'était pas assez modeste pour croire qu'il ne faisait
qu'attribuer des dénominations aux choses, il se figurait au
contraire exprimer dans ses mots le suprême savoir des choses ;
le langage est en fait la première étape dans la quête de la science.
Là aussi, c'est de la foi dans la vérité découverte qu'ont jailli
les sources de force les plus abondantes. C'est bien après coup,
c'est tout juste maintenant que les hommes commencent à se
rendre compte de l'énorme erreur qu'ils ont propagée avec leur
croyance au langage. Il est heureusement trop tard pour qu'il
puisse en résulter un retour en arrière de l'évolution de la rai-
son qui repose sur cette croyance. — La logique aussi repose
sur des postulats auxquels rien ne correspond dans le monde
réel, par exemple le postulat de l'égalité des choses, de l'iden-
tité de la même chose à des points différents du temps : mais
cette science est née de la croyance opposée (qu'il y avait assu-
rément des choses de ce genre dans le monde réel). Il en va de
même des mathématiques, qui ne se seraient certainement pas
constituées si l'on avait su d'emblée qu'il n'y a dans la nature
ni ligne exactement droite, ni cercle véritable, ni mesure abso-
lue de grandeur.
12. Rêve et civilisation.
La fonction cérébrale qui a le plus à souffrir du sommeil est
la mémoire : non qu'elle cesse complètement, — mais elle se
trouve ramenée à un état d'imperfection qui rappelle ce qu'elle
a pu être, en plein jour et en pleine veille, chez tous les indivi-
dus des premiers temps de l'humanité. Arbitraire et confuse
comme elle est, elle confond perpétuellement les choses en
s'appuyant sur les analogies les plus fugaces; mais c'est avec
le même arbitraire et !a même confusion que les peuples ont créé
leurs mythologies, et il n'est pas rare que de nos jours encore
des voyageurs observent à quel point le sauvage incline à l'oubli,
son esprit se mettant à battre la campagne après une brève
contention de la mémoire, ce qui l'amène à produire menson-
ges et absurdités par pur et simple relâchement. Mais dans nos
rêves nous ressemblons tous à ce sauvage ; identification défec-
tueuse et assimilation erronée sont cause des fautes de raison-
Des principes et des fins 39
nement dont nous nous rendons coupables en rêve : si bien qu'à
nous remémorer clairement un de nos rêves nous nous faisons
peur à nous-mêmes pour abriter tant de sottise en nous. — La
netteté parfaite de toutes les représentations oniriques, qui
découle de la croyance absolue à leur réalité, nous rappelle à
son tour certains états de l'humanité primitive, dans laquelle
l'hallucination était extrêmement fréquente et s'emparait par-
fois en même temps de communautés, de peuples tout entiers.
Ainsi donc, nous refaisons de bout en bout, dans le sommeil
et le rêve, le pensum d'un état ancien de l'humanité.
13. Logique du rêve'.
Dans le sommeil, de multiples facteurs internes maintiennent
notre système nerveux en excitation, presque tous nos organes
sont séparément en activité, le sang accomplit son impétueuse
révolution, la position du dormeur comprime certains membres,
ses couvertures influent diversement sur ses sensations, l'esto-
mac digère et gêne d'autres organes par ses mouvements, les
intestins se tordent, la position de la tête entraîne des situations
musculaires inhabituelles, les pieds sans chaussures, les plantes
n'appuyant pas sur le sol, provoquent la sensation de l'insolite,
ainsi que l'habillement différent du corps entier — toutes cho-
ses qui, en proportion de leur changement quotidien d'inten-
sité, excitent par leur côté exceptionnel l'ensemble du système
jusques et y compris la fonction cérébrale : et ainsi il y a cent
motifs pour l'esprit de s'émerveiller et de chercher des raisons
à cette excitation; mais c'est le rêve qui est la recherche et la
représentation des causes de ces sensations ainsi excitées, des
causes imaginaires, s'entend. Il se peut par exemple que celui
qui serre ses pieds dans deux courroies rêve que deux serpents
les tiennent dans leurs anneaux; c'est d'abord une hypothèse,
puis une croyance, accompagnée d'une représentation figurée
qui est une fiction : « Ces serpents sont nécessairement la cause
de cette sensation que j'ai, moi, le dormeur», —ainsi juge
l'esprit du dormeur. Le passé récent qu'il infère de la sorte lui
devient présent grâce à son imagination excitée2. Tout le
monde sait ainsi par expérience combien le rêveur a tôt fait
40 Humain, trop humain
d'introduire dans la trame de son rêve un son qui lui parvient
avec force, par exemple une sonnerie de cloches, des coups de
canon, c'est-à-dire de l'expliquer après coup par ce rêve même,
de sorte qu'il s'imagine vivre d'abord les circonstances déter-
minantes, et percevoir ensuite le son. — Mais d ' o ù vient que
l'esprit du rêveur commet toujours de telles bévues, alors que
ce même esprit à l'état de veille se montre d'habitude si réaliste,
si prudent, et quant à ses hypothèses si sceptique? au point même
qu'il suffit de la première hypothèse venue pour expliquer une
sensation et croire aussitôt à sa vérité? (car en rêve nous croyons
au rêve comme s'il était réalité, c'est-à-dire que nous tenons notre
hypothèse pour entièrement démontrée). — Je pense quant à moi
ceci : c'est de la même manière dont l'homme raisonne encore
en rêve aujourd'hui que l'humanité a raisonné à l'état de veille
pendant des milliers et des milliers d'années; la première cause
qui se présentait à l'esprit pour expliquer quelque chose qui avait
besoin d'explication lui suffisait et passait pour vérité'. (C'est
encore ainsi, d'après les récits des voyageurs, que procèdent les
sauvages de nos jours). C'est cette part archaïque d'humanité
qui dans le rêve continue d'agir en nous, car elle est le fonde-
ment sur lequel la raison supérieure s'est développée et se déve-
loppe encore en tout homme : le rêve nous ramène à des états
reculés de la civilisation humaine et nous fournit un moyen de
les comprendre mieux. Si la pensée onirique nous est aujourd'hui
si facile, c'est justement que nous avons été si bien dressés à
cette forme d'explication fantasque et gratuite par la première
idée venue. En cela, le rêve est un délassement pour le cerveau,
obligé dans la journée de satisfaire aux sévères exigences
qu'impose à la pensée un niveau plus élevé de civilisation.
— C'est un phénomène analogue, véritable porte et vestibule du
rêve, que nous pouvons encore observer sur l'intelligence à l'état
de veille. Quand nous fermons les yeux, le cerveau produit une
quantité d'impressions lumineuses et de couleurs, sorte de réso-
nance et d'écho, vraisemblablement, de tous ces effets de la
lumière qu'il absorbe dans la journée. Mais alors, l'intelligence
(alliée à l'imagination) élabore aussitôt ces jeux de couleurs, en
soi amorphes, en formes et figures déterminées, paysages, grou-
pes animés. Le phénomène particulier qui intervient ici est lui
aussi une sorte de conclusion de l'effet à la cause; se deman-
Des principes et des fins 41
dant d'où viennent ces impressions lumineuses et ces couleurs,
l'esprit leur suppose pour causes ces formes et figures : il y voit
les occasions ayant déterminé ces couleurs et ces lumières parce
que le jour, les yeux ouverts, il est habitué à trouver une cause
occasionnelle à chaque couleur, chaque impression lumineuse.
Ici donc l'imagination lui fournit sans arrêt des images qu'elle
produit en s'appuyant sur les impressions visuelles du jour, et
c'est précisément ainsi que procède l'imagination onirique :
— entendons que la cause prétendue est inférée de l'effet et ima-
ginée d'après l'effet; le tout avec une rapidité extraordinaire,
si bien qu'il peut en résulter, comme en présence d'un prestidi-
gitateur, un trouble du jugement, et une succession prenant une
allure de simultanéité, voire de succession inversée. Nous pou-
vons déduire de ces phénomènes que la pensée logique tant soit
peu précise, la distinction rigoureuse de la cause et de l'effet,
se sont développées fort tardivement, dès lors que nos fonctions
rationnelles et intellectuelles, maintenant encore, reviennent invo-
lontairement à ces formes primitives de raisonnement et que nous
passons à peu près la moitié de notre vie dans cet état. Le poète
aussi, l'artiste, suppose à ses états d'âme et d'esprit des causes
qui ne sont pas du tout les vraies ; c'est en quoi il évoque une
humanité encore archaïque et peut nous aider à la comprendre.
14. Résonance.
Toutes les vibrations assez intenses de l'âme provoquent une
résonance d'impressions et d'états analogues ; elles fouillent pour
ainsi dire la mémoire. Elles suscitent en nous quelque réminis-
cence, éveillent la conscience d'états semblables et de leur ori-
gine. Il se forme ainsi de promptes et familières associations de
sentiments et d'idées, que l'on finit, lorsqu'elles se succèdent
à la vitesse de l'éclair, par ne plus même percevoir comme des
complexes, mais bien comme des unités. C'est en ce sens que
l'on parle de sentiment moral, de sentiment religieux, comme
s'il s'agissait d'authentiques unités : ce sont en vérité des fleu-
ves avec des centaines de sources et d'affluents. Ici non plus,
comme c'est si souvent le cas, l'unité du mot ne garantit en rien
l'unité de la chose.
42 Humain, trop humain
15. M dedans ni dehors dans le monde.
Si Démocrite transférait les concepts de haut et de bas à
l'espace infini où ils n'ont aucun sens, les philosophes' font
généralement de même pour le concept de « dedans et dehors »,
appliqué à l'essence et au phénomène du monde; ils croient que
c'est par les sentiments profonds que l'on va au fond, au dedans,
que l'on approche le cœur de la nature. Mais ces sentiments ne
sont profonds que dans la mesure où sont régulièrement et pres-
que imperceptiblement excités en même temps qu'eux certains
groupes complexes de pensées que nous appelons profonds ; un
sentiment est profond du moment que nous estimons profonde
la pensée qui l'accompagne. Mais une pensée profonde peut
néanmoins être très éloignée de la vérité, comme par exemple
toute pensée métaphysique; si l'on ôte du sentiment profond
ce qui s'y mêle d'éléments intellectuels, il reste le sentiment fort.
et celui-ci n'apporte d'autre garantie à la connaissance que lui-
même, tout comme une croyance forte ne prouve que sa force,
nullement la vérité de ce qu'elle croit.
16. Phénomène et chose en soi2.
Les philosophes prennent d'habitude devant la vie et l'expé-
rience — devant ce qu'ils appellent le monde phénoménal — la
même attitude que devant un tableau déployé une fois pour toutes
et qui montre toujours le même déroulement immuablement fixé;
c'est ce déroulement, opinent-ils, qu'il faut interpréter correc-
tement afin de conclure de là à l'être qui serait à l'origine du
tableau : à la chose en soi, donc, qui est toujours considérée
d'habitude comme la raison suffisante du monde des phéno-
mènes. A l'opposé, après avoir strictement constaté l'identité
du concept de métaphysique et de celui d'inconditionné, d'in-
conditionnant aussi, par voie de conséquence, des logiciens plus
rigoureux ont contesté tout lien possible entre l'inconditionné
(le monde métaphysique) et le monde qui nous est connu : tant
et si bien que dans le phénomène ce n'est justement pas du tout
Des principes et des fins 43
la chose en soi qui apparaît, et qu'il convient de rejeter toute
conclusion de celui-ci à celle-là. Mais des deux côtés on néglige
l'éventualité que ce tableau —ce qui pour nous, hommes,
s'appelle maintenant vie et expérience — résulte d'un lent deve-
nir, soit même encore en plein devenir, et ne puisse pour cette
raison être considéré comme une grandeur fixe à partir de laquelle
on aurait le droit d'établir ou même seulement de rejeter une
conclusion quant à son auteur (la raison suffisante). Depuis des
millénaires, nous avons regardé le monde avec des prétentions
morales, esthétiques, religieuses, avec un aveuglement d'incli-
nation, de passion ou de crainte, nous nous y sommes livrés par
une vraie débauche aux mauvaises manières de la pensée illogi-
que, et c'est pourquoi ce monde est devenu peu à peu si mer-
veilleusement bigarré, terrifiant, riche d'âme et de significations
profondes, c'est cela qui lui a donné sa couleur, — mais c'est
nous qui en avons été les coloristes : c'est l'intellect humain qui
a fait apparaître le phénomène et introduit dans les choses ses
conceptions de base erronées. Il est tard, très tard quand il s'avise
de réfléchir : et voici que le monde de l'expérience et la chose
en soi lui paraissent si extraordinairement différents et séparés
qu'il rejette toute conclusion de celui-la à celle-ci — ou encore
qu'il exige, avec d'effroyables airs de mystère, l'abdication de
notre intellect, de notre volonté personnelle : ceci afin de par-
venir à l'Essentiel en s'essentialisant soi-même. D'autres, en
revanche, ont recueilli tous les traits caractéristiques de notre
monde phénoménal — c'est-à-dire de notre représentation du
monde tramée d'erreurs intellectuelles et héréditairement
acquise — et au lieu d'accuser l'intellect coupable, ils ont incri-
miné l'essence des choses, cause de ce caractère effectif et très
inquiétant du monde, et prêché le salut par le renoncement à
l'être. — Toutes ces conceptions, le progrès constant et ardu de
la science en viendra définitivement à bout le jour où il célé-
brera enfin son triomphe suprême dans une histoire de la genèse
de la pensée, et le résultat pourrait bien en aboutir à cette pro-
position : ce que nous appelons actuellement le monde est le résul-
tat d'une foule d'erreurs et de fantasmes qui ont pris
progressivement naissance au cours de l'évolution globale des
êtres organisés, se sont accrus en s'enchevêtrant et nous sont
maintenant légués à titre de trésor accumulé de tout le passé,
44 Humain, trop humain
— oui, trésor : car la valeur de notre humanité repose là-dessus.
De ce monde de ta représentation, la science exacte ne peut effec-
tivement nous délivrer que dans une mesure restreinte — aussi
bien ce n'est pas chose souhaitable —, pour autant qu'elle est
incapable de briser pour l'essentiel la puissance d'habitudes
archaïques de la sensibilité : mais elle peut très progressivement
et graduellement éclairer l'histoire de la genèse de ce monde
comme représentation — et pour quelques instants au moins nous
élever au-dessus de son déroulement tout entier. Peut-être
reconnaîtrons-nous alors que la chose en soi est bien digne d'un
rire homérique, elle qui paraissait être tant, voire tout, et à vrai
dire est vide, vide de sens.
17. Explications métaphysiques.
L'être jeune prise les explications métaphysiques parce qu'elles
lui montrent quelque plénitude de sens dans des choses qu'il trou-
vait désagréables ou méprisables; et s'il est mécontent de soi,
ce sentiment se fera plus léger quand il reconnaîtra l'énigme ou
la misère la plus profonde du monde dans ce qu'il réprouve tant
en lui-même. Se sentir plus irresponsable et en même temps trou-
ver les choses plus intéressantes, voilà le double bienfait qu'il
lui semble devoir à la métaphysique. Plus tard, certes, il lui vien-
dra quelque méfiance de toutes les espèces d'explication métaphy-
sique, et il verra peut-être alors qu'il est possible d'obtenir les
mêmes effets tout aussi bien et plus scientifiquement, par une
autre voie; que les explications physiques et historiques provo-
quent un sentiment au moins aussi intense d'irresponsabilité,
et qu'elles communiquent peut-être plus de feu encore à cet inté-
rêt qu'il porte à la vie et à ses problèmes.
18. Questions fondamentales de la métaphysique.
Une fois que l'histoire de la genèse de la pensée sera écrite,
la proposition suivante d'un excellent logicien s'en trouvera éclai-
rée aussi d ' u n jour nouveau : « La loi générale, originelle, du
sujet connaissant consiste dans la nécessité intérieure de re-
Des principes et des fins 45
connaître tout objet en soi, dans son essence propre, pour un
objet identique à soi-même, donc existant par lui-même et
demeurant au fond toujours pareil et immuable, bref pour une
substance. »' Cette loi, qui est dite ici « originelle », a eu elle
aussi une histoire : on montrera un jour que cette tendance prend
peu à peu naissance dans les organismes inférieurs, que les fai-
bles yeux de taupe de ces organismes ne voient d'abord rien que
toujours l'identique, qu'ensuite, quand se font plus discerna-
bles les différentes sensations de plaisir et de déplaisir, ils dis-
tinguent progressivement différentes substances, mais chacune
avec un seul attribut, c'est-à-dire une relation unique avec un
tel organisme. — Le premier degré de l'ordre logique est le juge-
ment ; son essence, selon la constatation des meilleurs logiciens,
consiste dans la croyance. Mais à la base de toute croyance il
y a la sensation de ce gui est agréable ou douieureux relative-
ment au sujet de la sensation. Une troisième et nouvelle sensa-
tion, résultat de deux sensations précédentes distinctes, voilà le
jugement sous sa forme la plus rudimentaire. 2 —Êtres orga-
nisés que nous sommes, rien ne nous intéresse à l'origine en cha-
que chose que son rapport avec nous quant au plaisir et à la
douleur. Entre les moments où nous prenons conscience de cette
relation, les états où nous avons des sensations, s'en trouvent
d'autres de repos, de privation de sensation : le monde et cha-
que chose sont alors pour nous sans aucun intérêt, nous n'y per-
cevons aucune modification (comme maintenant encore un
homme fortement préoccupé ne s'aperçoit pas que quelqu'un
passe à côté de lui). Pour la plante, toutes choses sont d'ordi-
naire au repos, éternelles, chacune identique à soi-même. De
la période des organismes inférieurs, l'homme a hérité la
croyance qu'il existe des choses identiques (seule l'expérience
élaborée par la science la plus poussée contredit cette proposi-
tion). La croyance première de tout le règne organique est peut-
être même depuis le commencement que le reste du monde est
tout entier un et immobile. — Ce qu'il y a de plus étranger à
ce premier degré de logique, c'est l'idée de causalité : même main-
tenant, nous croyons encore au fond que nos sensations et nos
actions sont toutes des effets de notre libre arbitre; si l'individu
sentant vient à s'observer soi-même, il tiendra toute sensation,
toute modification pour quelque chose d'isolé, c'est-à-dire
46 Humain, trop humain
d'inconditionné, d'indépendant : quelque chose qui émerge de
nous sans être relié à rien qui le précède ou le suive. Nous avons
faim, mais n'imaginons pas, à l'origine, que notre organisme
demande à être entretenu, il semble au contraire que ce senti-
ment s'impose sans but ni raison, il s'isole et se tient pour arbi-
traire. Donc, la croyance à la liberté de la volonté est une erreur
originelle de tous les êtres du règne organique, aussi ancienne
que les tendances logiques qui existent en eux ; la croyance à
des substances absolues et à des choses identiques est également
une erreur originelle, et aussi ancienne, de tout le règne organi-
que. Or, pour autant que toute métaphysique s'est principale-
ment occupée de substance et de liberté de la volonté, on pourra
la caractériser justement comme la science qui traite des erreurs
fondamentales de l'humanité, mais en les prenant pour des vérités
fondamentales.
19. Le nombre.
L'invention des lois numériques s'est faite à partir de l'erreur
qui régna dès les origines, savoir qu'il existerait plusieurs cho-
ses identiques (mais en fait il n'y a rien d'identique), que du
moins il existerait des choses (mais il n'existe pas de « chose »).
Admettre une pluralité, c'est toujours postuler qu'il y a quel-
que chose qui se présente plusieurs fois : mais c'est là justement
que l'erreur est déjà maîtresse, là que nous feignons déjà enti-
tés et unités qui n'existent pas. — Nos perceptions de l'espace
et du temps sont fausses parce qu'elles conduisent par un exa-
men conséquent à des contradictions logiques. Toujours, dans
toutes nos formules scientifiques, nous faisons inévitablement
entrer quelques grandeurs fausses en ligne de compte ; mais ces
grandeurs étant du moins constantes, comme par exemple notre
perception de l'espace et du temps, les résultats de la science
en reçoivent malgré tout une exactitude et une certitude parfai-
tes dans leur enchaînement entre eux ; on peut continuer à bâtir
sur eux — jusqu'à ce terme ultime où l'erreur du postulat fon-
damental, où ces fautes constantes entrent en contradiction avec
les résultats, par exemple dans la théorie atomique. C'est bien
là qu'encore et toujours nous nous sentons forcés de postuler
Des principes et des fins 47
une « chose » ou un « substrat » matériel qui reçoit le mouve-
ment, alors que toute la méthode scientifique s'est justement
donné pour tâche de résoudre en mouvements tout ce qui est
de nature réique (matérielle) : là encore, notre sensation nous
fait séparer ce qui meut et ce qui est mû, et nous ne sortons pas
de ce cercle parce que la croyance aux choses est liée à notre
être de toute ancienneté. — Lorsque Kant dit : « L'entendement
ne puise pas ses lois dans la nature, mais les prescrit à celle-
ci »', c'est on ne peut plus vrai relativement au concept de
nature que nous sommes forcés de rattacher à celle-ci (nature
= monde comme représentation, c'est-à-dire comme erreur),
mais qui ne représente que la sommation d'une quantité d'erreurs
de l'entendement. — A un monde qui n 'est pas notre représen-
tation, les lois numériques sont tout à fait inapplicables : elles
n'ont cours que dans le monde de l'homme.
20. Reculer de quelques échelons1.
Un degré assurément très élevé de culture est atteint quand
l'homme surmonte ses terreurs, ses idées superstitieuses et reli-
gieuses, et cesse par exemple de croire aux anges gardiens ou
au péché originel, ne sait plus même parler du salut des âmes :
une fois parvenu à ce stade de libération, il lui reste à fournir
son plus intense effort de réflexion pour triompher encore de
la métaphysique. Après quoi cependant un mouvement rétro-
grade est nécessaire : il lui faut, de ces représentations, compren-
dre la justification historique autant que psychologique, il lui
faut reconnaître que les plus grands progrès de l'humanité sont
venus de là et que, faute de ce mouvement rétrograde, on se
priverait du meilleur de ce que l'humanité a réalisé jusqu'à pré-
sent. — Sur ce point de la métaphysique philosophique, de plus
en plus nombreux sont ceux, je le vois bien maintenant, qui en
ont atteint le terme négatif (à savoir que toute métaphysique
positive est une erreur), mais rares encore ceux qui reviennent
de quelques échelons en arrière; c'est qu'il convient en effet de
franchir du regard le dernier degré de l'échelle, sans doute, mais
non pas de vouloir s'y tenir. Les plus éclairés réussissent tout