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Extrait 105

La religion est souvent perçue comme une source d'aliénation, liée à la soumission et à la domination des dieux, mais des penseurs comme Marx et Durkheim soulignent qu'elle peut également servir à masquer les rapports de domination sociale. L'aliénation peut être ressentie ou invisible, et elle n'est pas nécessairement synonyme de souffrance, car elle peut aussi être consentie et source d'épanouissement. En fin de compte, la perception de la religion et de son impact sur l'individu dépend de la posture adoptée envers celle-ci.

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Extrait 105

La religion est souvent perçue comme une source d'aliénation, liée à la soumission et à la domination des dieux, mais des penseurs comme Marx et Durkheim soulignent qu'elle peut également servir à masquer les rapports de domination sociale. L'aliénation peut être ressentie ou invisible, et elle n'est pas nécessairement synonyme de souffrance, car elle peut aussi être consentie et source d'épanouissement. En fin de compte, la perception de la religion et de son impact sur l'individu dépend de la posture adoptée envers celle-ci.

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« La religion est source d’aliénation.

La religion est le soupir de la créature accablée,


l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit
d’un état de choses où il n’est point d’esprit.
Elle est l’opium du peuple.

Karl Marx (1818-1883)


Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel (1844)

Nombreux sont les penseurs qui ont fait reposer


l’essence de la religion sur une attitude de soumis-
sion, liée à la position de domination des dieux : la
déclamation (sur le mode de l’injonction) des dix
commandements dans l’Ancien Testament et les
interventions régulières du dieu monothéiste pour
ramener les hommes dans le droit chemin sont là
pour le rappeler. Mais le récit biblique et les données
de l’histoire nous enseignent que les hommes ont, en
retour, perpétuellement été tentés de se soustraire
aux contraintes imposées par leurs dieux. L’histoire
des hommes avec leurs dieux est-elle celle du jeu du
chat et de la souris, de la soumission et de la dérobade ?
La religion entrave-t-elle ainsi par définition la liberté
individuelle ? Est-elle de la sorte « aliénante » comme
l’affirment ses adversaires les plus farouches ?
Le philosophe Rudolf Otto (1869-1937), le socio-
logue Émile Durkheim (1858-1917), ou l’historien
Mircea Eliade (1907-1986) ont (entre autres) défini
d’une même voix le sacré* comme la caractéristique
principale de la religion parce qu’objet d’une véné-
ration craintive, et les pratiques qui lui sont associées
comme les expressions sociales ou individuelles de ce
sentiment. Ainsi la religion est-elle vue sous ses aspects

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doctrinaux et pratiques comme subordination, obéis- vie sociale est contrainte, le théoricien français, sug-
sance ou contrainte. gérait que parce qu’elle est sociale, la religion ne pou-
Cette vision de la religion, faut-il le rappeler, est vait qu’être astreignante. La religion ne saurait exister
résolument suspendue à des représentations mono- dans la société sans normes (doctrines), sans obliga-
théistes. Dans leur combat déterminé contre la magie tions (devoirs) ni prescriptions (interdits, comporte-
et la sorcellerie, le judaïsme, d’abord, le christianisme, ments fixés par la tradition) : y adhérer revient à se
ensuite, semblent avoir rejeté une alternative qui se soumettre à ces contraintes.
serait avérée nettement plus satisfaisante pour les L’existence de contraintes objectives n’est ce-
théoriciens de l’aliénation par la religion. En effet, le pendant pas nécessairement une source d’aliénation.
rapport singulier des hommes aux dieux ou aux Selon Feuerbach « le sentiment que l’homme a de sa
esprits qui caractérise les pratiques magiques ne dépendance, voilà le fondement de la religion ».
s’apparente que peu à la résignation. Au contraire, C’est précisément sur ce point que la question de
comme l’a montré l’anthropologue français Marcel l’aliénation trouve tout son sens. Ce n’est pas tant le
Mauss (1872-1950), la magie est avant tout une ten- fait d’être sous la contrainte que de la ressentir qui
tative de contrôle exercée sur les forces surnaturelles, fait surgir le sentiment d’aliénation à travers la
même si celles-ci se dérobent continuellement aux perception de la dépendance, de l’entrave à la liberté
velléités de l’homme de les soumettre. Tout au plus individuelle, de la subordination à des institutions de
peut-il modérer les désordres consécutifs de l’inter- pouvoir. Mais c’est avec Marx que la thèse de l’alié-
vention des esprits surnaturels dans le monde des nation par la religion va connaître ses développe-
hommes, en s’attirant leurs bonnes grâces. ments les plus substantiels. La démonstration de
Si la servitude de l’homme est contenue dans la Marx repose sur une idée relativement simple : la
religion et s’exprime par elle, son origine n’est pas religion, comme toute idéologie, a une fonction de
nécessairement religieuse : en d’autres termes, l’alié- « masque ». Elle dissimule aux masses sociales les
nation que l’on impute à la religion n’est rien d’autre rapports de domination de classe auxquelles elles
que l’aliénation que l’homme s’impose à lui-même à sont soumises. Pour Marx, si la religion est « opium
travers la vie sociale. Pour Ludwig Feuerbach (1804- du peuple », c’est parce qu’elle donne aux couches
1872), l’homme se soumet moins au sacré qu’à la sociales les moyens de supporter (et donc d’accepter)
société elle-même : « l’adoration de Dieu » explique- leurs conditions d’existence. Les élites de tous pays
t-il « n’est qu’une conséquence, qu’une manifestation peuvent asservir en toute quiétude les masses labo-
de l’adoration de l’homme par lui-même ». Cette rieuses, tant que les doctrines religieuses légitimeront
thèse trouvera un écho considérable chez deux pères leur pouvoir et justifieront en même temps le destin
fondateurs de la sociologie, Karl Marx et Émile pénible des plus basses couches sociales qui accepte-
Durkheim. Ce dernier est le père d’une théorie socio- ront ainsi leur sort (parce que « Dieu l’a voulu ainsi »)
logique que l’on peut résumer ainsi : l’objet de la reli- et qui en retireront malgré tout une satisfaction
gion n’est rien d’autre que la société, mais les hommes (parce que la souffrance terrestre trouve en contre-
n’en ont pas conscience. En posant par ailleurs que la partie une promesse de béatitude céleste).

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En définitive, il existe deux manières de considérer
la religion sous l’angle des théories de l’aliénation.
Elle peut être vue comme aliénation invisible, igno-
rée, masquée par le sentiment de bien-être que la
religion suscite par ailleurs grâce, notamment, aux
réponses qu’elle apporte à la souffrance humaine
quotidienne (c’est précisément la thèse de Marx), ou
encore aux effusions qu’elle occasionne lors des acti-
vités rituelles (c’est la position de Durkheim). Elle
peut être inversement considérée comme une aliéna-
tion ressentie, lorsque la pression qui s’exerce sur
l’individu est l’objet d’une souffrance.
Mais l’aliénation n’est pas nécessairement souf-
france : elle peut être pleinement consentie et source
d’épanouissement. Les moines et ascètes de confes-
sion chrétienne ou bouddhiste, les mystiques arabes
et juifs, les ermites et pratiquants du yoga s’imposent
tous des exercices spirituels et des règles de vie très
stricts qui les contraignent autant qu’ils les délivrent
de leur condition humaine. Résumant les positions
théoriques les plus communes en sociologie, le socio-
logue italien contemporain Enzo Pace distingue entre
deux grandes conceptions de la religion : à l’une
correspond un système de contrôle social et une
forme d’aliénation qui s’exerce sur l’individu à son
insu ; à l’autre, un support social nécessaire à l’ex-
pression des désirs et à l’exercice de mécanismes psy-
chologiques inhérents à l’être humain. Ce qui signi-
fie plus simplement que s’engager dans une activité
religieuse implique nécessairement faire l’expérience
d’une contrainte qui peut s’exercer avec plus ou
moins de force. Mais celle-ci n’est aliénation pour les
individus qu’à partir du moment où elle n’est pas
pleinement approuvée. Elle ne l’est pour les théori-
ciens qu’en fonction de la posture (critique ou bien-
veillante) adoptée à l’endroit de la religion.

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