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Secrets Dechansons

Le document présente une liste chronologique de chansons emblématiques de 1929 à 1999, en mettant en lumière des titres célèbres et leurs interprètes. Chaque chanson est accompagnée d'une brève histoire ou anecdote, soulignant l'impact culturel et historique de certaines d'entre elles. Des artistes comme Marlene Dietrich, Charles Trénet et David Bowie sont mentionnés pour leur contribution à la musique et à la culture populaire.

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Secrets Dechansons

Le document présente une liste chronologique de chansons emblématiques de 1929 à 1999, en mettant en lumière des titres célèbres et leurs interprètes. Chaque chanson est accompagnée d'une brève histoire ou anecdote, soulignant l'impact culturel et historique de certaines d'entre elles. Des artistes comme Marlene Dietrich, Charles Trénet et David Bowie sont mentionnés pour leur contribution à la musique et à la culture populaire.

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C'EST MON GIGOLO 1929

LILI MARLENE 1939


LA ROMANCE DE PARIS 1941
AH LE PETIT VIN BLANC 1943
LES TROIS CLOCHES 1945
LA MER 1946
C'EST SI BON 1947
A PARIS 1948
L’HYMNE A L'AMOUR 1950
COMME UN P'TIT COQUELICOT 1952
LA MAUVAISE REPUTATION 1952
LE DESERTEUR 1954
L'HOMME A LA MOTO 1955
HEARTBREAK HOTEL 1956
PEGGY SUE 1957
LE POINCONNEUR DES LILAS 1958
SCOUBIDOU 1959
LA BAMBA 1959
PETITE FLEUR 1959
NON JE NE REGRETTE RIEN 1960
FAUT RIGOLER 1960
DANIELA 1961
JE BOIS DU LAIT 1961
ET MAINTENANT 1962
JEANNE 1962
J'ENTENDS SIFFLER LE TRAIN 1962
TOUS LES GARCONS ET LES FILLES 1962
LOVE ME DO 1962
CECILE MA FILLE 1963
BELLES BELLES BELLES 1963
LOUIE LOUIE 1963
BLOWIN' IN THE WIND 1963
DOMINIQUE 1963
I WANT TO HOLD YOUR HAND 1963
TOMBE LA NEIGE 1964
LE PENITENCIER 1964
POUR MOI LA VIE VA COMMENCER 1964
LE CHEF DE LA BANDE 1964
YESTERDAY 1965
SATISFACTION 1965
ALINE 1965
CAPRI C'EST FINI 1965
STRANGERS IN THE NIGHT 1966
LES ELUCUBRATIONS 1966
LA POUPEE QUI FAIT NON 1966
NOIR C'EST NOIR 1966
ET MOI ET MOI ET MOI 1966
GOOD VIBRATIONS 1966
LUCY IN THE SKY WITH DIAMONDS 1967
INCH' ALLAH 1967
SAN FRANCISCO 1967
ARANJUEZ MON AMOUR 1967
JUSTE QUELQUES FLOCONS QUI TOMBENT 1967
THE DOCK OF THE BAY 1967
NIGHTS IN WHITE SATIN 1967
ALOUETTE 1968
LA BICYCLETTE 1968
RAIN AND TEARS 1968
COMME D'HABITUDE 1968
JE T'AIME...MOI NON PLUS 1969
LE ROI DAVID 1969
IN THE GHETTO 1969
LE METEQUE 1969
L'AMERIQUE 1970
SEX MACHINE 1970
JE SUIS UN HOMME 1970
LADY D'ARBANVILLE 1970
LES BALS POPULAIRES 1970
MY SWEET LORD 1971
LA MUSIQUE QUE J'AIME 1972
WALK ON THE WILD SIDE 1972
MONEY 1973
JE SUIS VENU TE DIRE QUE JE M’EN VAIS 1973
EL BIMBO 1974
IL VOYAGE EN SOLITAIRE 1975
L'ETE INDIEN 1975
FEELINGS 1975
LA DERNIERE SEANCE 1977
MULL OF KINTYRE 1977
CA PLANE POUR MOI 1978
BORN TO BE ALIVE 1978
AUX ARMES ET CAETERA 1979
LA DANSE DES CANARDS 1981
SI J'ETAIS UN HOMME 1982
EVERY BREATH YOU TAKE 1983
BORN IN THE U.S.A. 1984
L’AZIZA 1985
WE ARE THE WORLD 1985
ETHIOPIE 1985
MARCIA BAILA 1985
MISS MAGGIE 1986
MADEMOISELLE CHANTE LE BLUES 1987
JOE LE TAXI 1987
LA-BAS 1987
NOUGAYORK 1988
J’AI FAIM DE TOI 1988
ALLAH 1989
SMELLS LIKE TEEN SPIRIT 1992
BOUGE DE LA 1991
DUR DUR D’ETRE BEBE 1992
AICHA 1996
WANNA BE 1996
PARTIR UN JOUR 1996
CANDLE IN THE WIND 1997
MY HEART WILL GO ON 1998
BELLE 1998
WILD WILD WEST 1999
1929. C'EST MON GIGOLO

Voilà une chanson qui a bourlingué! Composé en 1929 en Italie


(musique par Leonello Casucci, paroles originales par Julius Brammer), le
titre est enregistré, quelques mois plus tard, en version anglaise par Bing
Crosby (Just A Gigolo), en version française par Damia sur un texte d'André
Mauprey. Au milieu des années '50, on en voit fleurir une version "relookée"
par Louis Prima, qui la délivre en medley avec I Ain't Got Nobody, titre
datant de 1915.
Le disque de Louis Prima a la peau dure: il fait partie de toute
programmation d’émissions de radio de qualité dans les années 60, 70, 80 et
90! En 1978, la chanson est interprétée par Marlene Dietrich dans le film Just
A Gigolo, dont l'acteur principal n'est autre que David Bowie. L'apparition de
la grande dame est excessivement brève (strictement alimentaire, dirent
certains!); à sa décharge, il faut reconnaître qu'elle a tout de même 78 ans!
Cinquante ans après la version réaliste de la grande Damia, on peut à
nouveau écouter la chanson en français... mais dans un style diamétralement
opposé: c’est notre Carlos national, en effet, qui déclare, convainquant: Je
suis un rigolo! C’est l’un des principaux succès de l’été 1981.
En 1985, David Lee Roth, ex-chanteur du groupe de hard rock Van
Halen, apportera sa contribution (directe) au titre sur lequel on se trémoussera
encore en l'an 2029!

1939. LILI MARLENE

La beauté d'une chanson, c'est capital pour en faire un succès... Mais la


qualité de l'interprétation a son mot à dire. Un célèbre critique avait décrété
que Marlene Dietrich était la seule artiste capable de donner à une chanson
érotique des allures de comptine! Dans ces conditions, il n'est pas étonnant
que nul n'ait retenu la version originale, celle enregistrée par la vedette de
cabaret Lale Anderson en 1939 sous le titre légèrement différent de Lili
Marleen; tout le monde reste cependant persuadé que cette chanson fut créée
par Marlene Dietrich. Or, si la mélodie de Lili Marleen remonte effectivement
à 1939, ses paroles furent écrites en 1915, alors que Marlene n’avait que 14
ans, et était totalement inconnue!
Plus qu'un "standard", c'est d'un hymne dont il s'agit: Marlene lui a
donné une dimension éternelle et universelle.
Lili Marlene, c'est la plainte du soldat sur le front. Impuissant, cloué
face à l'ennemi, tandis que la femme de ses pensées est avec un autre homme.
Face à la mort, et, pire encore, déchiré par l'idée de ne plus jamais revoir Lili,
il se souvient de leur première rencontre, sa beauté, son visage à la lueur
d'une lampe, leurs ombres qui se joignent et se touchent, suggérant de futures
étreintes.
Contrairement à la fille de la chanson, Marlene Dietrich paya de sa
personne durant les années de conflit. Et sur deux fronts simultanément! Celui
des armées et celui de la propagande. Par quel curieux cheminement
l'inoubliable interprète de l' Ange Bleu se retrouva t'elle dans la peau d'une
Madelon?
Maria Magdalena Von Losch est née le 27 décembre 1901 à Berlin (elle
tourna dans La scandaleuse de Berlin en 1948); elle rejette l'Allemagne nazie,
et obtient la nationalité américaine en janvier 1941. C'est tout naturellement à
elle que pense le Bureau des Services Stratégiques (OSS à l'époque, plus
connu aujourd'hui sous le nom de CIA) pour s'adresser au peuple allemand; le
parolier Lothar Metzl est alors chargé de traduire en allemand les chansons
que doit défendre Marlene. Il est à noter qu'il ne s'agit pas de textes guerriers,
mais au contraire à tendance pacifique, tournant plus au moins autour du
thème de l'amour et du bonheur perdus à cause du conflit. L'interprétation a
d'autant plus d'impact: la star, par sa grande beauté, évoque l'idéal féminin...
Quant aux soldats, ils peuvent s'identifier à Marlene qui adopte souvent des
costumes masculins (elle n'a d'ailleurs jamais caché sa bisexualité).
Entre deux spectacles, elle trouve le temps d'enregistrer les huit
chansons... Et pendant trois ans, délaisse sa propre carrière au profit du moral
des troupes, parcourant les champs de bataille en jeep, à moto ou même à
pied, et souvent sous le feu des projectiles (elle recevra d'ailleurs la médaille
de la Légion d'Honneur le 13 octobre 1951 en remerciement des services
rendus à la France et à sa participation à de nombreuses oeuvres sociales).
La guerre terminée, les huit chansons dites "de propagande" n'auront
plus de raison d'être. Marlene ne conserve que Lili Marlene à son tour de
chant... Encore la chante-t'elle plus volontiers en anglais qu'en allemand. Les
enregistrements, quant à eux, disparaissent dans les archives du Bureau des
Services Stratégiques, à Washington. Oubliés à jamais, semblait-il...
Or Marlene avait conservé des copies de ses enregistrements, et les fit
un jour écouter au célèbre chef d’orchestre Mitch Miller... qui les jugea
dignes de figurer au prestigieux catalogue Columbia. C'est ainsi que les huit
chansons refirent surface vingt ans plus tard!
A l'occasion d'un gala à Londres fin 1964, Marlene, sur un
accompagnement de trompettes jouant la sonnerie militaire aux morts,
présentait ainsi Lili Marlene:
"Cette chanson est chère à mon coeur...Je l'ai chantée trois longues années,
durant la guerre, de l'Italie à l'Afrique, en Angleterre et en France, en
Belgique et en Tchécoslovaquie, en Hollande et en Allemagne..."
La chanson est tellement attachée à la forte personnalité de Marlene que
bien peu d'artistes se risqueront à la reprendre pour leur compte. Suzy
Solidor, néanmoins, en délivre une version en français qui servira de
générique à Fernsehsender Paris, la chaîne expérimentale de télévision
française sous l'occupation, directement destinée aux soldats allemands en
convalescence à Paris. Suzy Solidor tenait un cabaret très à la mode durant
ces sombres années, et, tout comme Marlene Dietrich, appréciait les charmes
féminins. D'où, sans doute, l'explication d'avoir été choisie pour interpréter le
titre ...

"Devant la caserne, quand le jour s'enfuit,


la vieille lanterne soudain s'allume et luit...
C'est dans ce coin là que le soir
on s'attendait remplis d'espoir
tous deux, Lili Marlene..."

Signalons que deux chanteurs français ont, à leur manière, rendu


hommage à Lili: Hugues Aufray, sur son premier disque (celui-là même où
figurait son interprétation du Poinçonneur des Lilas), s'adressait aux
contingents de la fin des années '50 avec Y'avait Fanny, qui évoque la
mélodie de Lili Marlene... Daniel Balavoine chantait Lady Marlene sur son
premier 33T, Les aventures de Simon et Gunther, album entièrement consacré
à la séparation des deux Allemagne.
Quant à Jean-Jacques Debout, il a écrit Les murs de Berlin au tout début
des années '60, après une tournée au Canada avec Marlene Dietrich.

(Après Lili Marlene, la chanson la plus célèbre de Madame Dietrich est très
certainement La vie en rose, qu'elle interprète en 1950 dans Le grand alibi,
film d'Alfred Hitchcock.)
1941. LA ROMANCE DE PARIS

Dieu que la vie serait moins compliquée si tout le monde était tout blanc
ou tout noir! Hélas tout est compliqué, tout est en nuances...et surtout les
relations entre les hommes.
A partir de 1945, pour honorer des contrats qu’il avait signés avant la guerre,
Charles Trénet se rend fréquemment sur le continent américain. En 1946, il
refuse un contrat cinématographique à Hollywood mais s’enflamme en
revanche pour le Canada... et ses pharmacies si particulières (drug-stores),
qu’il mettra en chanson. Il sillonne le monde, revient en France en 1951: ses
admirateurs s’impatientent. Déjà le voilà reparti pour l’Amérique latine
(1953). Mais c’est aux Etats-Unis qu’en 1945, il s'est lié d'amitié avec Charlie
Chaplin qui lui vouait une grande admiration. Trénet lui-même n'a jamais
cherché à cacher cet état de fait qui augmentait encore son prestige. Pour
quelle raison, alors, a-t'il intenté un procès à son "grand ami"?
L'idée n'est pas sienne, se défend-il... Mais, lorsqu'on a suggéré à
Charles d'attaquer Charlot en justice, il n'a pas vraiment hésité entre cette
belle amitié et... le paquet de dollars auquel il pouvait prétendre. La raison du
conflit: This Is My Song, mondialement connue pour son interprétation par
Petula Clark (musique du film La Comtesse de Hong-Kong, signée Charlie
Chaplin), pouvait faire penser à celle du film de Jean Boyer, La Romance de
Paris, signée par Charles Trénet un quart de siècle auparavant.
Pour sa défense, reconnaissons qu'effectivement Charlot a dû entendre
cette merveilleuse chanson lorsqu'il venait applaudir Trénet dans les grandes
salles nord-américaines... Mais décemment peut-on imaginer le grand poète
de l'image attendre dans l'ombre durant 25 ans pour voler une ritournelle?
Trénet lui-même regretta son geste quelque peu mesquin, avouant avoir sans
doute été mal conseillé. Mais pour une fois, on avait bien envie de changer
son surnom de "Fou chantant" en celui de "Tiroir-caisse chantant"! C'est
pourtant lui qui avait écrit, dans L'âme des poètes:
Longtemps, longtemps,
Après que les poètes ont disparu,
Leurs chansons courent encore
Dans les rues...
Et dire que Jacques Brel, qui avait renoncé à prendre la direction de la
cartonnerie familiale, avait dit un jour: "Sans Trénet, nous serions tous
comptables"!
1943. AH LE PETIT VIN BLANC

Jean Dréjac (dont nous vous reparlerons ultérieurement- voir L’homme


à la moto) est un auteur discret, mais efficace! Discret dès la naissance: il
s'appelle en réalité Jean Brun. Mais ce nom n'est pas très accrocheur pour
percer dans le métier du spectacle. Aussi façonne-t'il celui de "Dréjac" en
combinant ses deux autres prénoms: André, Jacques. Le tour est joué!
Bien longtemps, grâce à Marius, Marcel Pagnol et la fameuse partie de
cartes, on a cru que tous les Monsieur Brun de France étaient lyonnais! Celui
de notre histoire, pourtant, est né à Grenoble, en 1921. Il participe aux radio-
crochets organisés par les stations des années '30 et commence à se faire un
petit nom grâce à un répertoire composé presque exclusivement de chansons
de Charles Trénet et d’Alibert auxquelles il ajoute une ou deux de ses propres
compositions. Mais la guerre éclate et sa famille se réfugie à Paris. Dréjac
décroche quelques petits engagements dans divers cabarets. Tout serait allé
pour le mieux si les sbires du S.T.O. (Service Travail Obligatoire) n'avaient
pas trouvé anormal que ce beau gaillard de 18 ans n'aille pas porter sa fougue
en Allemagne. Georges Brassens a lui aussi connu les affres du “S.T.O.” et
profita d’une perm’ en France pour déserter ce travail obligatoire. Dréjac,
quant à lui, ne se présente pas à la première convocation. Tout comme
Brassens, il sera contraint de se dissimuler. Résidant discrètement et
anonymement dans un petit hôtel parisien, il redouble de prudence dans le
moindre de ses déplacements. Un beau jour de 1943, pourtant, il se rend aux
courses avec un ami... et gagne, peut-être pas le pactole, mais au moins de
quoi se payer un gueuleton bien arrosé sur les bords de la Marne. C'est là que
lui vient une idée avec le petit vin blanc qu'il a bu (longuement!) sous les
tonnelles. Longuement, car il y resta deux jours, le temps de dilapider les
gains du pari! N'étant néanmoins qu'un débutant dans la chanson, il considère
qu'il faut travailler, modeler ce qu'il a imaginé. Il s'en va trouver Borel-Clerc
avait qui il avait déjà écrit quelques chansons, notamment pour Alibert et Jean
Lumière.
C'est vraiment d'un pied de nez du destin dont il s'agit: alors que Jean
Brun est recherché par la Gestapo pour désertion du S.T.O., sous le
pseudonyme de Dréjac, il a le privilège de voir sa chanson, interprétée par
Michèle Dorlan, choisie comme indicatif d'une émission qui passe deux fois
par semaine sur Fernsehsender Paris, la télé d'occupation! Cette version,
néanmoins, semble "enfouie" dans les mémoires qui ont retenu la version
postérieure de Lina Margy. D'ailleurs, le véritable succès populaire n'est
arrivé qu'après la Libération. Et, évidemment, l'endroit idéal pour populariser
une chanson à la gloire du vin blanc, c'est le bal populaire. Or, à la Libération,
par réaction aux années de privation et de souffrance, les bals populaires ont
un énorme succès et se multiplient à l'infini. La chanson de Dréjac devient un
véritable hymne! A cette époque où le phonographe n'était pas encore présent
dans tous les foyers, on comptait les partitions vendues, que l'on appelait
"petits formats" lorsqu'elles arrivaient entre les mains des chanteurs des rues.
Ah le petit vin blanc dépassa les deux millions d'exemplaires. Un record!

1945. LES TROIS CLOCHES

Ces voix, qui se répondent, d'écho en écho, n'évoquent-elles pas


immanquablement celles des bergers qui s'interpellent, au delà des vallées,
d'un mont à l'autre? Normal! La chanson a été créée en Suisse. elle fut
proposée à Lausanne en 1946 à Edith Piaf par Gilles, connu à l'époque pour
sa participation au duo Gilles et Julien. Indiscutablement, Edith apprécia la
chanson, et sut y voir un succès en puissance. Allait-elle se l'accaparer pour
son tour de chant? Généreuse comme elle savait l'être, elle décida de la
proposer à neuf jeunes gens dont elle avait fait la connaissance deux ans
auparavant, les Compagnons de la Musique... qui vont bientôt être baptisés
"de la Chanson". Edith s'embarquant pour une tournée en Allemagne et dans
l'Est de la France, à l'intention des soldats loin de leur foyer, elle demanda aux
Compagnons d'assurer la première partie de son spectacle.

Ce à quoi ne s'attendait sûrement pas Edith, c'est qu'ils refusent


d'inscrire Les trois cloches à leur tour de chant! Le seul moyen de leur faire
interpréter la chanson (et, ainsi, quitter l'anonymat, car Edith est persuadée
que c'est la chance de leur vie), c'est de la chanter avec eux. Ca, ça ne se
refuse pas... Sinon, c'eût été un affront! La réaction du public fut à la hauteur
de ce qu'attendait Edith; la collaboration (excusez le terme: on est déjà en
1946, rappelons-le!) s'avéra fructueuse (à tel point que, disait-on, les
Compagnons, avec leur p'tit côté "boy scout", obtinrent plus de succès aux
USA qu'Edith elle-même).
La chanson était loin de terminer sa carrière: tout seuls, cette fois (mais
est-on réellement seul...à neuf?), les Compagnons l'enregistrèrent en anglais
sous le double titre The Three Bells et Jimmy Brown Song. La chanson fut
publiée une première fois en 1953 (45T Columbia SCM 5005), une seconde
fois six ans plus tard (45T Columbia DB 4358); ce n'est cependant pas leur
propre version qui se retrouvera N°1 au hit-parade anglais en 1959, mais celle
d'un groupe appelé (pour la circonstance!) les Browns. Les fameux Platters,
eux aussi, mettront le titre à leur répertoire.

1946. LA MER

Le génie de Charles Trénet consiste peut-être en cette faculté de pouvoir


écrire une chanson à partir de... n’importe quoi! Une noix, bien sûr. Qu'y a-t-il
à l'intérieur d'une noix? Mais qu'y a-t-il à l'intérieur de sa petite caboche,
lorsque, à peine âgé de trois ans, il invente déjà ses propres chansons sur les
bancs de l'école maternelle!
Lorsqu'il était enfant, Trénet attrapa une méchante typhoïde; pendant sa
convalescence, il se passionna pour le procès Landru. Toute sa vie, il
s'interrogea sur la véritable culpabilité du barbu, lui dédia une chanson
appelée tout simplement Landru et parla même de faire réviser le procès à ses
frais. L'idée de base était qu'au moment de son procès, la science ne pouvait
pas analyser la nature des cendres retrouvées chez lui, et qu'il s'agissait peut-
être simplement de charbon. C’était bien des lustres avant la possibilité de
recherche d’ADN. L'affaire en resta là, mais reconnaissons qu'une chanson
sur un tel personnage n'est guère banal!
Trénet est un monsieur si distingué que lorsqu'il chante une java, on ne
se rend pas compte qu’il s’agit d’une java!
Bien difficile, impossible même, de dire quelle est la chanson la plus
célèbre de Charles Trénet, tant le grand maître a su tisser de refrains parfaits.
Néanmoins, s'il en est UNE qui est indiscutablement passée à la postérité c'est
bien La Mer. Curieusement, l'artiste eut du mal à se glisser dans le moule de
l'interprète, à tel point que des chanteurs oubliés aujourd'hui (Renée Lebas et
Roland Gerbeau) interprètèrent ou enregistrèrent la chanson bien avant Trénet
lui même (le cas de Renée Lebas est unique: bien qu'ayant chanté La mer
pendant des années, elle ne l'a jamais enregistrée sur disque. Trénet, avec
l'humour qu'on lui connaît, avait imaginé deux surnoms pour Renée Lebas:
"La mère de La mer", et "La chanteuse irréaliste", clin d'oeil aux chanteuses
réalistes fort nombreuses durant les années 30 / 40)!
Dans quel contexte a-t-il composé? Comme beaucoup, Charles Trénet a
souffert de la seconde guerre mondiale. D'abord, le 14 février 1941, il
apprend sa propre mort à la une de Paris Soir et de L'Oeuvre... Puis une
campagne raciste: pour lui porter préjudice, plusieurs journalistes annoncent
qu'il s'appelle Netter (c'est l'anagramme de Trénet), qu'il est juif et petit-fils de
rabbin. Et le 20 juin 1944, deux hommes, se présentant comme de la Gestapo,
l'agressent à son domicile de la Varenne et lui mitraillent la jambe. C'est après
sa convalescence qu'il va composer La mer... écrite en une fois, en 1946, dans
le train qui menait Trénet de Montpellier à Perpignan.
Bizarrement, le succès n'est pas immédiat: à l'époque, on réclame du
swing! La mer, sous le titre Beyond The Sea, a marché aux USA avant la
France! Au départ, Trénet n'avait pas vraiment l'intention de la garder pour
lui. C'est à l'occasion d'un gala en Hollande, accompagné par une chorale
locale, qu’il réalise que ce qui manque à sa chanson, c’est des choeurs. Il peut
enfin l'enregistrer, sous sa forme définitive...et parfaite. A tel point que les
Japonais la connaissent par coeur: c'est, là-bas, l'indicatif d'une célèbrissime
émission. Qui n'a pas enregistré le titre? Vous connaissez certainement la
version de George Benson. En revanche, parmi les plus rares, il faut citer
celles de Françoise Hardy, Cliff Richard, Eddy Mitchell. Et même John
Lennon...
De quel oeil Trénet voit-il son oeuvre?
"Les chansons de moi que l'on connaît ne sont pas mauvaises, mais j'en ai
écrit d'autres tout à fait ratées qui ne sont pas connues. Alors, on croit que je
n'ai fait que des bonnes chansons!" Mais il ajoutait, durant les années '60,
période de creux pour lui comme pour tant d'autres artistes de renom: "La
plupart seraient largement assez bonnes pour certains jeunes qui se lancent
aujourd'hui dans la chanson". Vlan! pour les yéyés.

1947. C'EST SI BON...

Le nom de Suzy Delair est quelque peu oublié aujourd'hui. Et c'est peut-
être un peu de sa faute: elle a en effet rejeté C’est si bon, l'une des partitions
les plus célèbres du siècle, à tel point que cette rengaine "bien de chez nous"
est toujours sifflotée par des millions d'Américains foncièrement persuadés
qu'il s'agit d'un des plus beaux fleurons de leur jeune folklore.
Pour comprendre la génèse de C’est si bon, il faut revenir plusieurs
années en arrière...
En 1940, Maurice Chevalier entreprend une vaste tournée destinée à
redonner le moral aux Français; mais, malheureusement, il n'a aucune
nouvelle chanson à son répertoire. Conscient du talent de son pianiste Henri
Betti, qui l’accompagne depuis le début de la seconde guerre mondiale, il le
pousse à composer. Ce que Betti n'a encore jamais fait! Pendant des jours, des
semaines, Betti se torture l'esprit pour satisfaire son employeur et ami, obsédé
par l'incapacité de "pondre une ritournelle". Et puis, un matin, dans son bain
(Euréka!), l'inspiration lui vient.
Il avait eu le "déclic": à l'âge de 51 ans, il se sent enfin capable de
composer! Sur la toute première mélodie de Betti, Chevalier plaque des
paroles de circonstance, après la débâcle, sous le titre Notre espoir. C'est le
début d'une fructueuse collaboration.
Chevalier et Betti créeront plus de quarante chansons. C’est si bon (qui,
à cet instant, n’a, ni titre, ni paroles) aurait pu être la 41è!
Henri Betti avoue que la musique de C’est si bon ne lui a guère pris
longtemps pour la composer: en vacances à Nice en juillet 1947, il s'arrête
devant un magasin de lingerie féminine... et l'introduction, les neuf premières
notes de la chanson lui viennent à l'esprit. Il les inscrit sur la feuille de papier
à musique qu’il a en permanence en poche! Après une partie de cartes avec
des amis, il rentre chez lui, se met au piano... et achève le "tube". De son
propre aveu, il ne s'agit que d'une chanson "comme une autre"; à aucun
moment, il ne pressent qu'elle fera le tour du monde.
Reste à l’habiller correctement! Lorsque Betti porte la musique
complète à Maurice Chevalier, celui-ci, humblement, réalise qu'il n'est pas un
"très grand parolier”; incapable de trouver plus que les quelques mots, c’est si
bon, c’est si bon..., il conseille à son partenaire d’aller trouver André Hornez.
Hornez se montre d’abord réticent; la chanson manque de ne pas voir le
jour pour la simple raison que Charles Trénet a déjà écrit un texte similaire,
C'est bon...C'est bon. Mais Betti eut quand même raison des scrupules
d'Hornez!
La chanson achevée, reste à lui trouver un, ou une, interprète... Betti
aurait pu, bien sûr, retourner la proposer à Maurice Chevalier. Mais Hornez a
une autre idée en tête: au milieu des années '40, Henri-Georges Clouzot, pour
les besoins de son film Quai des Orfèvres, l’avait prié de tailler un texte "sur
mesures" pour sa pétillante héroïne; sur une musique de Francis Lopez (le roi
de l'opérette), les paroles d' André Hornez avaient fait mouche et Suzy Delair
était devenue vedette du jour au lendemain grâce à un titre-scie, Avec son tra-
la-la. Mais on ne construit pas un tour de chant avec une seule chanson!
Sachant que Suzy, à la recherche de morceaux dans son registre, court les
éditeurs musicaux, Hornez lui fait parvenir la partition de C'est si bon; elle est
séduite par les paroles de l’auteur qui lui a déjà porté chance.
Pourtant, lors des répétitions au Casino de Monte-Carlo, Suzy Delair
interprète la chanson sans entrain, de manière presque figée. Son chef
d'orchestre (qui n'est autre que l’époux de Lucienne Delyle, le prestigieux
Aimé Barelli, excusez du peu!) le lui fait remarquer. La dame est connue pour
son caractère vif, impulsif. Qu'un chef d'orchestre se permettre de lui
expliquer comment chanter, c'est plus qu'elle ne peut supporter! Elle se fâche
et claque la porte: elle vient de laisser passer la chance de sa vie. Quelqu'un,
dans la salle, n'a rien perdu de la scène, et s'empare de la partition pour en
délivrer une version swing: c'est Louis Armstrong (enfant du siècle par
excellence, puisqu'il est né en 1900).
Le succès, est-il besoin de le rappeler, fut colossal pour Yves Montand,
en 1948; puis, au fil des ans, les reprises se succèdent. Parmi les plus
intéressantes, citons celle d'Eartha Kitt en 1953... Celle d'Eddy Mitchell dix
ans plus tard. Entre les deux, celle de Paul Anka en 1959, de Conway Twitty
en 1961, et celle de Dean Martin l'année suivante.

1948. A PARIS

De l'aveu même de son créateur, cette merveilleuse chanson est


tarabiscotée: elle n'a que 15 mesures, alors qu'elle devrait en avoir une de
plus. Cette malformation que remarquent (peut-être) les musiciens
chevronnés, ne semble pas avoir choqué les millions d'amateurs qui la
fredonnent depuis plus d’un demi-siècle!
Dès l'âge de quatre ans, tel un petit merle des rues, Francis Lemarque
est un remarquable siffleur. Tout comme, plus tard, Sylvie Vartan, il avait "les
dents du bonheur"... sauf que les siennes étaient tellement écartées que ce
n'était plus du bonheur, mais carrément de l'extase! Devenu riche et célèbre,
son beau-frère, stomatologue réputé, lui dit fort élégamment: "Francis, t'as
une bouche dégueulasse". Il se fit donc refaire la dentition... mais perdit son
talent de siffleur.
Tout gamin, il écume la rue de Lappe et le boulevard Richard-Lenoir, se
gavant du son des 78 tours que déversent les stands des forains et des petits
orchestres attachés aux grands cafés de la Bastille. Il s'est déjà construit une
solide culture, option "Musique populaire", lorsqu'à seulement onze ans et
demi il aborde le monde du travail. Il bosse dans une fonderie, découvre la
semaine des 72 heures et les contremaîtres qu'il qualifie de "garde-
chiourmes". Mais c'est un sage: pour lui, pas de révolte, pas d'aigreur, juste
une constatation: "Faut s'tirer d'là!"
Francis Lemarque est un pseudonyme. A l'approche de la guerre, son
véritable nom, Nathan Korb, était à hauts risques. Il se produisait à l'époque,
avec son aîné, sous le nom des "Frères Marc", et c'est tout naturellement que
le prénom Francis lui vint à l'esprit. Lorsqu'il alla porter ses premières
chansons à la SACEM, on lui fit cependant remarquer qu'il existait déjà un
artiste du nom de Marc Francis... Alors il rajoute "Le" et le tour est joué. Les
Frères Marc ne connurent pas le succès, mais furent remarqués par Jacques
Prévert. Démobilisé, Francis, qui a été résistant, reprend sa guitare et entame
une carrière "d'artiste fauché".
Le grand choc de sa vie, c'est la découverte de Yves Montand, en 1946.
Certes, il avait déjà entendu parler de ce nouveau venu, mais le découvrir sur
scène est une véritable révélation. Lemarque réalise qu'il n'aura jamais son
talent de chanteur, mais se persuade d'arriver à écrire des chansons pour lui: il
crée Ma douce vallée, Bal petit bal et Le tueur affamé en les imaginant dans
la bouche de Montand. Il ébauche en outre A Paris...
L'admiration que porte Francis Lemarque à Yves Montand est
incommensurable. Et, par contrecoup, ses propres chansons lui paraissent
bien banales. Comment faire la part du vrai? Francis imagine de les faire
écouter à son ami Prévert, et de lui demander conseil. Et là, miracle, Prévert
décide de demander l'avis d'un copain à lui: une heure plus tard, Lemarque est
chez Yves Montand! C'est le début d'une fructueuse collaboration: "Tu me les
montres en premier, hein!", avait décrété le grand Yves... et, du fait, lui
prendra une trentaine de chansons. Jusqu'à A Paris.
Lorsque Montand refuse d'interpréter la nouvelle chanson que Francis
vient de lui montrer, ce dernier se tourne vers Edith Piaf... qui, elle, se montre
intéressée. Seul problème (en est-ce vraiment un, d'ailleurs?), elle a déjà, à
son tour de chant, un morceau à la gloire de la capitale, Les amants de Paris.
En conséquence, elle implore Lemarque de la lui garder au chaud. Montand
l'apprend; si Piaf en veut, c'est que la chanson est bonne. Elle et lui ne sont
plus amants, mais sont restés amis, malgré leur rivalité artistique; par respect
pour la grande dame, Montand l'informe qu'il va lui piquer A Paris!
Profitant de son influence sur Francis, Yves parvient, effectivement, à
rattraper le coup. Mais il n'est pourtant toujours pas convaincu, et défend
mollement le titre... qui, par réaction, n'est que poliment applaudi. D’autres,
heureusement, y croient; on lui conseille alors de garder la chanson pour la
toute fin de son tour de chant, et de la mettre en valeur par des éclairages
adéquats. Et là, miracle, la chanson est ovationnée! Très exactement le 14
juillet... ce qui n'a rien d'étonnant, car la chanson fait référence à la Prise de la
Bastille.
Juillet 1948, une date dont se souvient Francis Lemarque: le même
mois, il se marie... et Montand grave sa chanson sur disque.
Le succès est tel que Francis, qui était jusqu'alors coursier, abandonne
son gagne-pain rudimentaire: ses droits d'auteurs lui permettent désormais de
se consacrer uniquement à la chanson. Il vient d'ailleurs d'enregistrer son
premier 78 tours. Et bien sûr de continuer à composer; sa chanson Le petit
cordonnier aura presque plus de succès en Angleterre qu'à la maison; il faut
dire que son interprète est une charmante jeune fille de vingt ans qui a pour
nom... Petula Clark!

1950. L'HYMNE A L'AMOUR

Edith Piaf connut dans sa vie deux grandes douleurs qui jamais ne
s'apaisèrent: le décès de sa fille Marcelle, à l'âge de deux ans, et celui du
boxeur Marcel Cerdan.
Combien de fois n'a t-on jasé sur le nombre d'amants d'Edith Piaf...
Mais a-t-on la charité de réaliser que Piaf, peut-être (sûrement?) cherchait
avant tout à se griser, se mentir à elle-même, en faisant semblant d'oublier le
seul véritable grand amour de sa vie. Amour qui, c'est possible, a pris cette
dimension dans son coeur justement parce qu'il n'a pas eu le temps de se
réaliser puis de se faner: le 27 octobre 1949, l'avion dans lequel se trouvait
Marcel Cerdan disparaissait dans la Mer des Açores (depuis, on ne cesse de
murmurer que la catastrophe n'était pas accidentelle: la mafia aurait piégé
l'avion du boxeur qui refusait de se "coucher" devant son adversaire
américain). Il était en route pour retrouver Edith à New-York qui se produisait
au célèbre "Versailles"; et c’était elle qui lui avait demandé de la rejoindre, ce
qui ne fera qu’augmenter sa douleur d’un sentiment de culpabilité. Apprenant
la nouvelle de sa disparition, elle eut tout-de-même le courage d'honorer son
contrat, mais s'évanouit après la chanson destinée à Cerdan.
Le 2 mai 1950, Edith enregistrait, sur 78 tours, l'éternel Hymne à
l'amour... chanson qu'elle avait écrite, au début de l'année précédente, en
compagnie de son inséparable amie Marguerite Monnot.
On peut bien sûr s'interroger: Edith gardant rarement le même homme
plus de deux ans (exception: quatre avec son mari Jacques Pills), qu'en eut-il
été si Cerdan n'était pas mort? Quoiqu'il en soit, toute sa vie, Piaf resta fidèle
à la mémoire de Marcel, prenant soin de ses enfants, sympathisant même avec
son épouse. Dans l'entourage d'Edith, des parasites, des personnages peu
scrupuleux profitèrent du désarroi de la chanteuse pour en tirer profit! Après
l'avoir persuadée qu'elle pourrait entrer en communication avec Cerdan en
invoquant son esprit, on utilisait un guéridon qui, s'il ne lui donnait pas
véritablement des nouvelles de l'homme qu'elle ne pouvait oublier, conseillait
de donner de l'argent ou d'acheter une nouvelle garde-robe au petit malin qui
manipulait l'objet!
Piaf et Cerdan, c'était l'union de deux géants... La seule fois où un
couple constitué pour moitié d'Edith Piaf trouvait un équilibre! Avant et après
Cerdan, Piaf, en règle générale, se lie à des hommes qui lui apportent, ou, au
contraire, à qui elle apporte renommée et savoir-faire dans l'art de la chanson.
Le tout suivant un ordre bien charitable, celui de redistribuer ce qui a été
acquis: grâce à des hommes comme Raymond Asso et Paul Meurisse, elle
abandonne le ruisseau pour devenir une vraie dame; parvenue au sommet, elle
fit profiter plus d'un de ce qu'elle avait appris, et révéla le talent là où il se
cachait: Gilbert Bécaud a été son pianiste, Charles Aznavour a travaillé pour
elle. Sans ses conseils, Yves Montand aurait gardé le style cowboy, Georges
Moustaki ne serait pas devenu riche grâce à Milord, Charles Dumont n'aurait
jamais chanté lui-même ses propres compositions, les Compagnons de la
Chanson seraient peut-être restés inconnus... mais Théo Sarapo serait vivant!
A jamais, L'hymne à l'amour évoquera cette histoire d'amour intense et
douloureuse. Pourtant, en réalité, ce sont deux autres chansons qui, pour
Edith, évoquaient véritablement Cerdan: Adieu mon coeur et La belle histoire
d'amour, qu'elle écrira beaucoup plus tard.
Claude Lelouch, grand admirateur d'Edith Piaf, eut la chance de la
rencontrer, totalement par hasard, au printemps 1960... C'est très certainement
cette discussion à bâtons rompus qui lui fournira la base du film Edith et
Marcel qu'il réalisera beaucoup plus tard, avec Cerdan Junior dans le rôle de
son père.
Johnny Hallyday lui-même interprètera cette inoubliable chanson, en
concert à Bercy en 1996, avec des paroles très légèrement modifiées (on
imagine mal Johnny chantant "Je me ferais teindre en blonde, si tu me le
demandais"). Jacques Dutronc, sur un texte de Serge Gainsbourg, délivrera
pour sa part une version d'un (mauvais) goût dont lui seul a le secret: L'hymne
à l'amour (moi l'noeud)!

1952. COMME UN P'TIT COQUELICOT

Mouloudji est né à Paris en 1922. Ses origines? Kabyle par son père,
Breton par sa mère. Gamin, il est tour à tour vendeur d'illustrés périmés, de
fruits abîmés et de mouron pour les p'tits oiseaux. Cà ne s'invente pas! Il
commence à chanter dès le début des années '30, d'abord en duo avec son
frère André, puis au sein du groupe "Maillot" et enfin tout seul. Il n'a que
treize ans, et attire l'attention d'un metteur en scène qui le présente à l’acteur
Jean-Louis Barrault. Ce dernier l'héberge dans son atelier, lieu célèbre
puisque bientôt repris par Picasso. Au sein du groupe Octobre (où s'illustre
également Francis Lemarque), Mouloudji chante une chanson dans le cadre
du Tableau des Merveilles, pièce de Prévert adaptée de Cervantès. Puis il
rencontre Marcel Carné qui lui donne sa chance au cinéma: à partir de 1936,
"Moulou" est le petit prince du grand écran. Mais la guerre éclate et met un
point de suspension à sa carrière. Réfractaire au S.T.O., il décide d’échapper à
la pénible obligation de partir travailler en Allemagne. Il trouve un subterfuge
en envoyant son frère André à sa place, car ce dernier est sûr d’être réformé:
il souffre de tuberculose. A l’époque, cette tragique maladie ne fait pas de
cadeau, et ne peut être soignée qu’à force de repos, d’air sain et de
suffisamment de nourriture... tout ce qui fait défaut en période de guerre. Du
fait, André mourra quelques années plus tard. Marcel, quant à lui, échappe au
S.T.O. mais vit dans une semi-clandestinité (sa compagne Lola, résistante,
sera d’ailleurs arrêtée et incarcérée à Fresnes; les jeunes gens se marient dès
qu’elle est libérée, trois mois plus tard). Durant l’occupation, Mouloudji
subsiste grâce à de nombreux emplois sans lendemain: bûcheron, chef de
claque pour une pièce de théâtre, secrétaire particulier du frère d’André
Malraux, dessinateur de boîtes de pâtes de fruits, modèle pour sculpteur,
figurant, doublure, manutentionnaire, veilleur de nuit, et même, pistonné par
le père de... Johnny Hallyday, machiniste à Fernsehsender Paris, la chaîne de
télévision française sous l'occupation.
Lorsque la guerre s'achève, il retrouve la chanson.. par le biais du
cinéma: bien que les tournages n’aient cessé de s’enchaîner, ce n’est qu’en
1951 qu’on découvre qu’il sait chanter grâce à La Maison Bonnadieu. Pour
les besoins de ce film de Carlo Rim, il devient chanteur des rues,
s’accompagne à l’orgue de Barbarie et interprète La complainte des infidèles,
son premier succès populaire. Bien parti dans la chanson, il verra cependant
sa carrière freinée en 1954: son enregistrement du Déserteur de Boris Vian est
censuré et le disque est interdit. En pleine guerre d'Indochine, ce titre anti-
militariste est malvenu (voir ce chapitre).
Revenons en 1951... A Saint-Laurent-du-Var, petite bourgade jouxtant
Nice, Raymond Asso et son épouse Claude Valéry composent Comme un p'tit
coquelicot. En ce temps-là, toute chanson nouvelle était proposée à Yves
Montand. C'était, en quelque sorte, "l'examen de passage"! Montand était
indiscutablement LA vedette qui faisait la pluie et le beau temps dans le petit
monde des auteurs et des compositeurs. C'est bien simple, Francis Lemarque
ne jurait que par lui, et préférait que ses propres chansons soient interprétées
par Montand que par lui-même. C'est ainsi que Raymond Asso (connu grâce à
des chansons qu'interpréta Edith Piaf) présenta immédiatement à Montand
Comme un p'tit coquelicot. Maurice Chevalier s'était montré intéressé et
l'avait demandée à Asso... qui lui avait refusé, considérant qu'elle n'était
vraiment pas dans son registre. Par un chemin détourné, dont le destin a le
secret, Raymond Asso, sur les conseils de Patachou, présente aussi la chanson
à Marcel Mouloudji qui n’a pourtant qu’un ou deux petits succès à son actif,
La complainte des infidèles et Rue de Lappe. Malgré l'absence de notoriété du
(presque) débutant, Asso ressent que la chanson est faite pour Mouloudji.
Tout le monde n'est pas de cet avis, car le premier soir où il l'interprète sur
scène, c'est l'échec: aucun succès auprès du public des "Trois-Baudets" devant
lequel il l'interprète dès décembre 1951, à tel point que Francis Lemarque lui
conseille de l'ôter de son tour de chant. Pourtant, Mouloudji reste persuadé
que la chanson est merveilleuse. Sa forme, peut-être, laisse-t'elle à désirer?
Pour en être sûr, dès le lendemain, il la travaille avec son pianiste, lui
conseille de la monter d'un demi-ton...et la teste à nouveau. Cette fois, il se
produit à “la Tête de l’Art” et "Chez Gilles" (avenue de l’Opéra), deux autres
cabarets incontournables des années '50... Parmi les spectateurs, Edith Piaf!
Emu et subjugué, Mouloudji a l'impression de chanter pour Edith et elle seule.
C'est un triomphe qui fait oublier l'échec précédent! Du jour au lendemain,
grâce à une seule chanson, Mouloudji est une célébrité. La semaine suivante,
dans l'urgence, il l’enregistre; le disque sort le surlendemain (78T Philips
72.058); la chanson fétiche ne cesse de passer à la radio. Au bout de quelques
jours, un ami lui téléphone pour lui signaler que le disque était de médiocre
qualité. Ne l'ayant pas écouté, Moulou' se précipite chez un marchand de
disques... et constate qu'effectivement, il chante faux: inconsciemment,
pendant l’enregistrement, Mouloudji s’était mis au diapason du vibraphone.
Catastrophé, il exige de pouvoir réenregistrer la chanson quelques semaines
plus tard (février 1952). Depuis ce jour, les collectionneurs de disques
recherchent l'édition originale, rare, celle où Mouloudji chante faux!

1952. LA MAUVAISE REPUTATION

Ne prétendons pas que Georges Brassens ne serait jamais devenu


chanteur... mais suggèrons qu'il ne serait pas obligatoirement "monté" à Paris
s'il n'y avait pas été poussé par cette “mauvaise réputation” qui lui collait à la
peau à Sète. Brassens n'était pas un mordu du déplacement, loin s'en faut! Il
aurait très bien pu se contenter d'un "p'tit boulot pépère" dans sa ville natale,
et continuer de consacrer ses soirées à écrire des textes anar' ou des poésies
bravaches, à l'intention d'un noyau d'amis ou d'une feuille de chou régionale.
Son père, d'ailleurs, aurait été fort heureux de lui transmettre l'entreprise de
maçonnerie familiale. Quant à se produire en public! Trop timide, il ne doit le
fait d'être monté sur les planches, tardivement, qu'à la détermination de
Patachou qui l’avait engagé dans son cabaret de Montmartre.
A l'âge où l'on fait des petites bêtises, Brassens n'a pas échappé à la
règle. L'école ne l'avait jamais vraiment passionné, à tel point que sa soeur
escamotait parfois le bulletin trimestriel pour le signer à la place de la mère, et
ainsi éviter un drame.
La musique, bien sûr, lui fait de l'oeil; il joue du banjo dans une petite
formation locale, réalisant, bien sûr, qu'il faudrait passer par Paris pour avoir
l'espoir d'être un jour connu.
En cette année 1939 où la France connaît la débâcle, un fait divers
enflamme la bonne société sétoise: quatre élèves du collège sont convoqués
au commissariat pour avoir commis une quinzaine de petits cambriolages
(certaines victimes ne sont autres que des membres de leurs propres
familles!). Brassens y prend part, mollement (lorsqu'on relit la presse de
l'époque, on constate que sa participation aux larcins est très discrète), mais le
mal est fait: certains bijoux dérobés ayant été retrouvés chez un receleur, un
piège est tendu par la police. Les garnements reconnaîtront que leur but était
simplement d'avoir de l'argent pour sortir avec les filles. Preuve que la
participation de Brassens est plutôt symbolique: il est condamné à quinze
jours de prison avec sursis, alors que, selon le degré de culpabilité, la peine la
plus lourde fut de deux années (également avec sursis).
En juin '39, à la sortie du tribunal, tandis que les autres parents criaient,
le père Brassens, qui n'avait pourtant jamais montré de grand débordement
d'affection envers son fils, fut le seul à l'attendre avec tendresse et lui offrir
(selon les témoignages recueillis), un sandwich et un paquet de tabac. Le père
Brassens était maçon; son fils reconnut qu'il avait monté, jusqu'à là, un mur
entre eux deux. Le mur éclate enfin, et la beauté de la concialiation est relatée
dans la chanson Les quatre bacheliers.
Mais l'été est gâché par l'incident; cette année, on ne verra pas Georges
chaque jour à la plage. Il délaisse les copains et s'enferme, caressant
inlassablement les cordes du banjo. A la rentrée, guère plus de Brassens au
lycée: persuadée que toute la ville de Sète n'a d'yeux que pour leur rejeton, la
famille a décidé de l'envoyer à Paris. Il connaît déjà la capitale, pour y être
"monté" deux fois brièvement; mais, aujourd'hui, il sent que le départ est
définitif. En revanche, il ne sait pas encore qu'il va y faire une carrière
monumentale. C'est vrai qu'en 1939, il n'a pas vraiment le moindre atout dans
sa manche! Ses meilleurs amis lui promettent qu'ils viendront l'y rejoindre, et
tiendront parole. En attendant, le voilà parti pour une sacrée période de
"vache enragée": l'usine, la guerre, l'Allemagne, sa quête d'un refuge pour
échapper à la Gestapo... Dix années pénibles.
L'incident des cambriolages de 1939 a donc donné naissance à deux
chansons: La mauvaise réputation (qui devait être interprétée par Yves
Montand. Pour quelle raison a-t-il changé d'avis? Cela reste inconnu...Mais ce
n'est pas le seul "mystère Montand": il a aussi décliné une chanson
spécialement composée pour lui par Serge Gainsbourg, La noyée) et Les
quatre bacheliers, qui ne sera publiée qu'en 1966, un an après la mort du père
de Georges Brassens; on retrouve bien là, la pudeur du poète bourru!
1954. LE DESERTEUR
On peut se demander ce qu'il restera de l'oeuvre de Boris Vian. Tout?
Peut-être pas, car il a vraiment "produit" beaucoup, et dans tous les sens et les
domaines. A tel point qu’on se demande, à juste titre (ses notes ayant été
retravaillées), si tout ce qui a été publié sous son nom dans les années ‘60 et
‘70 est véritablement de sa plume. Cependant, il est certain que se sachant
malade et condamné, il vécut vite et intensément.
Le cinéma ne lui aura guère réussi: c'est au sortir de la projection de
l'adaptation de son roman J'irai cracher sur vos tombes (roman publié sous le
pseudonyme américain de Vernon Sullivan, et rapidement interdit à la vente)
que Boris s'effondre, le 23 juin 1959, terrassé par une crise cardiaque, mais
aussi par la médiocrité du film (il avait demandé qu'on retire son nom du
générique), et par la critique qui l'en rendait responsable. Des proches de
Boris suggèrent même qu'il s'agirait d'une forme de suicide élégant: il aurait
volontairement "oublié" de mettre en poche sa boîte de pilules.
Paradoxalement (car il n'a enregistré en tout et pour tout qu'un seul
33T!), on connaît peut-être plus ses chansons que ses livres... La java des
bombes atomiques fut ravivée par Serge Reggiani, On n'est pas là pour se
faire engueuler par Coluche. Passionné de jazz, Vian fait une rapide incursion
dans le monde du rock'n'roll pour signer (sous le pseudonyme de Vernon
Sinclair) le premier disque de rock’n’roll français, avec ses complices Henry
Cording et Mig Bike (alias Henri Salvador et Michel Legrand). Moins
connue, Java pour Petula, chanson en argot qu'il écrivit pour une jeune Petula
Clark qui, à l'époque, ne comprenant pas un traître mot de français, enregistra
en phonétique sous la houlette de l'épouse d'Henri Salvador; quand vous
saurez que cette dernière était d'origine égyptienne et qu'elle avait conservé
son accent, vous aurez une idée du résultat!
C'est encore Boris Vian qui a inauguré l'usage du mot "tube" pour
désigner une chanson à succès. Et justement son plus gros "tube", sa chanson
aujourd'hui la plus connue, Le déserteur, n'en fut pas un à l'époque! Et pour
cause: elle était censurée à peu près partout, sauf sur Europe N°1, station de
radio dite périphérique, née le 1er janvier 1955, et dont la programmation
musicale était courageuse. Bien avant Gainsbourg (Aux armes etc.) et
Maxime Le Forestier (Parachutiste), Boris Vian sut s'attirer la ire des paras. Il
ne sera jamais vraiment copain avec l'uniforme, c'est le moins qu'on puisse
dire: à sa mort, il travaillait à un opéra intitulé Le mercenaire, dans lequel il
réglait ses comptes avec la grande muette.
Sous les huées, Le déserteur commençait sa carrière. Chemin semé
d'embûches: nulle autre chanson, sans doute, n'a connu autant d'avatars,
avant, finalement, d'être reconnue et acceptée par tous. Songez qu'elle sera
même enregistrée par le rassurant Richard Anthony! Avant que le célèbre
twisteur l'interprète, la complainte subit la tempête! Encore aujourd’hui, cette
chanson fait des vagues: une directrice d’école de Montluçon (Allier) est
redevenue quelques temps simple institutrice avant d’être, heureusement,
réintégrée à son poste trois mois plus tard, pour avoir fait chanter Le déserteur
à ses élèves en 1999, le jour de la cérémonie commémorative du 8 mai 1945.
C'est le 15 février 1954 que Boris accouche du titre maudit; il le
propose à plus d'un chanteur connu, qui tous le refusent. Marcel Mouloudji,
alors âgé de 32 ans, lui, prend ce risque. Le hasard veut qu’il interprète
publiquement Le déserteur le jour même de la chute de Dien Bien Phu qui
clôtura le chapitre de la guerre française d’Indochine. Ce n'est pas par provoc',
car il apprend l'évènement le lendemain seulement! Boris s'était défendu en
affirmant avoir composé une chanson "pro-civile", et non pas anti-militariste.
La censure ne l'entend pas de la même oreille, et le 78 tours fut interdit le 15
juillet, bien que Mouloudji ait demandé à Vian d'adoucir certains passages:
"Monsieur le Président" disparaît au profit de "Messieurs qu'on nomme
grands" (cette modification s'explique par le fait qu'on est aussi en pleine
guerre froide, et que la presse désigne ainsi l'URSS et les USA )... La phrase
"Ma mère est dans sa tombe, et se moque des vers" est supprimée. Enfin
Mouloudji, qui est foncièrement anti-violent, demande à remplacer "Dites à
vos gendarmes que je sais tirer.." par "Dites à vos gendarmes, que je serai
sans arme, et qu'il pourront tirer". Il faudra attendre l'interprétation de Serge
Reggiani, en 1964, pour réhabiliter le texte original.
Certains chroniqueurs pensent que Le déserteur a doublement porté
ombrage à la carrière de Mouloudji: il a choqué "les bien-pensants",
favorables à la censure pure et simple... et déçu les "purs et durs" qui lui
reprochèrent d'avoir édulcoré les paroles de Vian (de toutes façons, ceux qui
ont côtoyé "Moulou" savent qu'il n'était pas carrièriste). Dès le premier soir,
la salle était divisée en deux, et le public s'engueulait! A l'époque, on ne
rigolait pas avec la chanson engagée: Pico, un chanteur fort peu connu, fut
victime d'une tentative d'assassinat, et Yves Montand, dès lors qu'il chanta
Quand un soldat, retrouva sa voiture endommagée après le concert!
Mouloudji, imperturbable... et un peu inconscient, n'enleva jamais le titre de
son tour de chant... et ne trouvait rien d'héroïque à son attitude: quelques mois
avant sa mort, il déclarait toujours que la "protest-song" n'était qu'un mot, car
nul ne mettait sa vie en danger par le simple fait de chanter.
Les ennuis de Mouloudji n'étaient pas finis: suite à l'interdiction de
juillet '54, la publication du Déserteur sur microsillon avait été repoussée; la
chanson voit le jour sur le 45T Mouloudji chante Boris Vian en avril 1955,
maintenant en pleine guerre d'Algérie. Le chanteur reconnaît qu'avec son nom
à consonnance arabe, il est dans ses petits souliers. Ca ne loupe pas: le disque
est rapidement retiré du commerce. Et pour plusieurs années! Curieusement,
ce sont des Américains, Peter, Paul and Mary (qui avaient déjà permis à Bob
Dylan de sortir de l'anonymat) qui remettent la chanson au goût du jour,
délivrant une version bilingue franco-anglaise... rapidement imités par
Richard Anthony et surtout par les Sunlights, de Roubaix, qui en font un gros
tube en 1966, en pleine guerre, américaine cette fois, du Viêt-nam. Vian avait
écrit “Refusez d’obéir, refusez de la faire, n’allez pas à la guerre”; les
Sunlights, eux, chantent: “Profitez de la vie, éloignez la misère, les hommes
sont tous des frères”. C’est le discours de la génération Peace and Love.
On aurait tort de croire que Le déserteur, c'est juste un texte mis en
musique; la mélodie elle-même est très puissante. Parole de connaisseur,
Francis Lemarque a déclaré: "Je peux fredonner Le déserteur, qui est une très
belle chanson, mais je n'en ai pas appris les paroles."
Coincé entre censure et interdiction, Boris a bien du mal à subsister: le
jour, il traduit des articles pour le Reader's Digest... la nuit, il présente un tour
de chant du côté de Saint-Germain-des-Prés; il chante Je bois “(...) pour ne
plus voir ma gueule"... Dans la salle, un p'tit jeune qui, jusqu'alors, ne jouait
que de la musique classique, et qui brusquement entrevoit son futur: c'est le
déclic pour un certain Lucien Ginzburg qui choisit pour pseudonyme Serge
Gainsbourg. Les deux hommes se rencontreront, sympathiseront; et Vian,
dans Le Canard Enchaîné, publiera une critique élogieuse du Poinçonneur des
Lilas de Gainsbourg.
Ultime clin d’oeil du destin: Boris Vian signe les paroles de La marche
des gosses, adaptation du thème principal du film L’auberge du 6ème bonheur
(c’est la plus grosse vente de disques du premier trimestre 1959) et de Faut
rigoler pour Henri Salvador (gros succès de 1960). Boris mourra avant d’en
percevoir les droits d’auteurs, certainement les plus imposants de toute sa
carrière!
1955. L'HOMME A LA MOTO
Fort rares sont les chansons d'Edith Piaf qui n'ont pas été composées
spécialement à son intention: on lui taillait du "sur mesure", et croyez bien
qu'il ne manquait pas d'auteurs et de compositeurs pour essayer de caser à
Edith le fruit de leurs efforts.
L'impact d'Edith sur une mélodie est tel qu'elle s'en empare et
l'accapare; peu d'entre nous gardent à l'esprit que La foule est d’origine sud-
américaine! Quant à L’ homme à la moto, il s'agit d'une chanson nord-
américaine, Black Denim Trousers And Motorcycle Boots, composée par le
célèbre duo Leiber - Stoller, responsable de nombreux tubes de rock'n'roll
encore audibles aujourd'hui (Loving You et Jailhouse Rock, par Elvis Presley,
ça doit vous dire quelque chose!). Et, contrairement à ce qui se pratiquera par
la suite, à savoir se rendre chez les divers éditeurs musicaux parisiens pour y
faire son marché en succès étrangers à adapter à la sauce française, là,
justement, Piaf était sur place. En 1955, dans le cadre d'une série de
représentations aux U.S.A. et au Canada, Edith tombe sur la chanson, et c'est
Jean Dréjac, "son homme du moment", qui la traduit en français. Dréjac
réside alors aux States anonymement sous le nom de "Monsieur Brun" (il
s'appelle réellement Jean Brun!) car Piaf est toujours mariée à Jacques Pills.
Durant ce séjour, visite de Gilbert Bécaud qui se produisait au Beverley Hills
Hotel... Bécaud avait apporté sa caméra pour filmer quelques instants du
périple américain, achevant la pellicule sur les chaises longues où Piaf et
Dréjac se reposaient côte à côte. Crise de colère d'Edith qui ne voulait
absolument pas que Pills risque d'apprendre sa liaison... Liaison qui restera la
seule discrète de la carrière d’Edith, puisque Dréjac lui-même ne révéla les
faits que 40 ans plus tard!
Il est étonnant que le nom de Jean Dréjac ne soit pas plus connu du
grand public car c'est quand même lui qui a co-signé, avec Borel-Clerc, Ah le
petit vin blanc (voir le chapitre en question), le plus gros succès de la
Libération, mais que quelques Parisiens connaissaient dès 1943, pour la
bonne raison qu'elle était interprétée une ou deux fois par semaine par
Michèle Dorlan sur les ondes de Fernsehsender Paris, la télévision allemande
émettant pour la capitale durant l'occupation. Dréjac a aussi signé, pour Yves
Montand, La chansonnette et Rengaine ta rengaine... Pour Marcel Amont,
Bleu blanc blond... Et pour Juliette Gréco, La cuisine, qu'il avoue avoir écrit
en quelques minutes, en prenant des notes tandis que parlait une amie de sa
femme!
L'homme à la moto n'est pas la seule chanson qu'Edith rapportera des
Etats-Unis... Il faut dire qu'elle avait le temps d'écouter la radio: suite à la
rupture de contrat avec ses producteurs américains, elle dût prendre, en
compagnie de Dréjac, un mois de vacances forcées à Malibu. Edith fut
payée... pour ne pas chanter!
L'autre titre piqué sur place est, lui aussi, adapté par Dréjac; il s'agit de
Soudain une vallée. L’homme à la moto reflète, avant l'heure, l'esprit
"blouson noir"; les Etats-Unis et le reste du monde se passionnent pour
L'équipée sauvage, le film qui révéla Marlon Brando (pas étonnant, d'ailleurs,
que l'autre star-destroy à avoir interprété l'Homme à la moto ne soit autre que
Vince Taylor, Prince -déchu- du rock'n'roll qui faillit détrôner Johnny
Hallyday en 1961... Prince en cuir noir de qui, paraît-il, David Bowie se serait
inspiré pour créer son personnage de Ziggy Stardust).
L'idée vous paraîtra peut-être audacieuse, mais n'hésitons pas à décréter
qu'Edith Piaf fut la première artiste à importer l'esprit rock'n'roll en France.
Les rock stars américaines disent toujours qu’Edith était à la France des fifties
ce que sera Janis Joplin aux USA dans les sixties: une grande chanteuse de
blues moderne.

1956. HEARTBREAK HOTEL

On a beau jeu de répéter sans cesse que le père du rock'n'roll, c'est Bill
Haley, et qu'Elvis lui a ravi son titre de King parce qu'il était, lui, Haley,
grassouillet, et un peu ridicule avec son accroche-coeur sur le front!
En réalité, il n'est pas sûr du tout qu'Elvis n'aurait pas fait la carrière qu'on sait
s'il n'avait pas été beau comme un dieu: lorsque Heartbreak Hotel commence
à faire battre les coeurs des moins de vingt ans du monde entier, bien peu de
ses admirateurs ont la moindre idée de son physique. Quelques jeunes
Américains l'ont peut-être vu en photo dans un magazine ou, encore moins
probable, à la télé... Mais ses fans, en Grande-Bretagne par exemple, n'ont pas
plus idée de sa tignasse brune que des lunettes de Buddy Holly!
En outre, Elvis n'est pas le premier rocker en date à faire impression
dans un hit-parade jusqu'alors bien sage: comment oublier Fats Domino... et
l'inévitable Rock Around The Clock de 1955 par, justement, Bill Haley?
Le début de l'histoire commence à être connu du grand public: Elvis,
jeune homme pauvre, très pauvre, se retrouve à péniblement gagner sa croûte
en tant que camionneur. Il économise péniblement, cent après cent, pour offrir
à sa mère qu'il adore, un cadeau d'anniversaire fort original à cette époque où
la mini cassette n'existe pas et où la bande magnétique n'a qu'un usage
professionnel: Elvis Aaron Presley a décidé de faire graver, à exemplaire
unique, un disque qu'il chantera lui-même.
Et là, un miracle se produit... (miracle déjà survenu quelques dizaines
d'années plus tôt pour le Corse Tino Rossi qui, lui aussi, fut remarqué alors
qu'il s'auto-enregistrait; comme quoi les idoles ont bien des points
communs!). La voix d'Elvis au timbre et à la chaleur bien particuliers attirent
l'attention d'une secrétaire de ce petit studio Sun. Et là il n'est pas question de
dire qu'elle fut subjuguée par la beauté du type en question, car elle ne l'avait
pas vu avant de l'entendre!
Anecdote révélatrice: Elvis fut tellement marqué par cette période de sa
vie, par la misère financière, qu'il ne portait des "jeans" que pour les besoins
d'un film ou d'un reportage... mais jamais dans sa vie privée: le "blue jeans",
en effet, lui rappelait l'époque où il était ouvrier.
Si ces enregistrements pour la petite firme Sun de Memphis, Tennessee,
sont indiscutablement historiques, ce n'est pas avec eux qu'Elvis décrocha ses
galons de méga-vedette: son titre de King, il ne l'obtint que lorsque
Heartbreak Hotel pulvérisa les hit-parades. On ne croyait cependant pas à la
longévité de la carrière d'Elvis, et encore moins au phénomène d'idolatrie dont
il fera l'objet. Pour preuve, les conditions d'enregistrement de l'époque: Elvis
enregistre trois, quatre ou dix fois sa chanson, puis on réécoute le tout pour
déterminer la meilleure prise. Après sélection, la bande magnétique est
réutilisée pour enregistrer l'artiste suivant! C'est ainsi que, quarante ans plus
tard, on découvrit une version inédite de Heartbreak Hotel sur un vieux bout
de bande!
Le disque faillit bien ne pas sortir en Europe! Témoins ces propos de
l’anglais Wally Ridley, alors producteur:
"Les disques RCA-Victor m'envoyaient tout ce qu'ils sortaient aux
USA; ma fonction était de choisir là dedans ce qui me semblait suffisamment
bon pour être publié en Grande-Bretagne. Un jour, je reçois une poignée de
disques, accompagnés du mot suivant: "Voici six chansons...Tu ne vas pas en
comprendre un traître mot, mais fais un effort, publies-en deux, car ce
chanteur va devenir une énorme vedette.” J'ai écouté... Et effectivement je n'ai
rien compris aux paroles; j'ai réécouté, et réécouté, tendu l'oreille... Rien n'y
faisait; à peine arrivais-je vaguement à distinguer les mots "Heartbreak
Hotel", et c'est bien tout! J'ai quand même sorti le disque, et il a été démoli
par la critique! Les radios refusaient de le programmer, et mon chef voulait
me virer! Un journaliste a même écrit "Comment peut-on oser sortir une telle
saloperie?"”
Le nom du journaliste, nul ne peut le citer; en revanche,un demi-siècle
plus tard, Elvis est toujours l'idole de millions et de jeunes... et d'ex-jeunes!
Quant à Heartbreak Hotel, c’est indiscutablement un standard, un classique,
un “gold”; dix-neuf ans après sa création, il n’avait pas pris la moindre ride:
Johnny Hallyday le porte au sommet des hit-parades en 1975, grâce à la
traduction de Long Chris, L’hôtel des coeurs brisés, et, bien sûr, à
l’interprétation de Johnny. En 1958, à l’âge de seulement 15 ans, Johnny
chantait déjà ce morceau, avec un texte différent, sous le titre Je me sens si
seul (texte de son cru), comme le relate Maurice Achard dans son livre
Souvenirs, souvenirs (Flammarion); il en existe d’ailleurs un enregistrement
historique, réalisé à la piscine de Levallois-Perret par un de ses copains sur le
“fil” d’un dictaphone. En souvenir de ses quinze ans, Johnny interprétera, en
1984, au Zénith, cette version initiale, Je me sens si seul. Un grand moment
de rock’n’roll!

1957. PEGGY SUE

Certains historiens du rock'n'roll n'hésitent pas à proclamer haut et fort


que Buddy Holly serait peut-être toujours vivant s'il n'avait pas été victime
des débordements de son "manager" Norman Petty. Et lorsqu'on se penche sur
la question, on découvre qu'il y a une bonne part de bon sens dans ce
raisonnement! Il s'agit cependant de nuancer ces affirmations; un magazine
commençait en effet un article par la phrase suivante: "S'il avait pris le bus au
lieu de l'avion, Buddy Holly aurait aujourd'hui 60 ans". Restons dans des
limites acceptables!
La carrière de Charles Hardin Holley, dit "Buddy Holly", est
excessivement brève: trois années, seulement, séparent sa première session
d'enregistrement de son tragique décès en février 1959. Trois années
cependant suffisantes pour imposer son style musical, et aussi son look
d'étudiant en pharmacie. A tel point que la première édition de son 45T Listen
To Me fut retiré de la vente dès sa sortie; motif: la photo utilisée le
représentait sans ses légendaires lunettes!
Pourquoi diantre Buddy et ses musiciens les Crickets tombèrent-ils
entre les griffes de Norman Petty? Géographiquement parlant, c'est vrai que
son studio d'enregistrement était le plus proche du lieu où vivait Buddy. On
l'avait cependant mis en garde contre les pratiques de Petty: à tort ou à raison,
on colportait d'étranges rumeurs sur son compte. Il aimait bien s'entourer de
jeunes hommes, qu'il invitait à rester pour la nuit (cela dit, s'il était
véritablement homosexuel, il restait discret, car dans cette petite ville de
province nommée Clovis, au milieu des années '50, tout se savait, et un
scandale aurait rapidement éclaté). Ces jeunes gens, musiciens ou prétendus
musiciens, racontaient parfois que Petty signait de son nom certaines de leurs
compositions, en contrepartie de l'usage de son studio d'enregistrement;
usurpation de droits d'auteur, ça peut rapporter gros, en cas de tube (ce qui
sera le cas pour la majorité des titres de Buddy Holly).
Buddy Holly ayant enregistré ses premières chansons en 1955, il était
déjà sous contrat lorsqu'il rencontra Petty... qui, certainement pour cette
raison, ne manifesta pas un grand intérêt à son égard: pas moyen, en effet
(tout-au-moins dans l'immédiat) de signer "Petty" des chansons de "Holly".
Dans un premier temps, il est tenu de strictement conserver son rôle
d'ingénieur du son. Patience, patience!
Il se trouve en effet qu'un an plus tard, Buddy venait d'enregistrer les
titres That'll Be The Day et Not Fade Away au studio de Clovis... Au tout
début de l'été 1957, c'est au tour de Peggy Sue... Et là, indiscutablement, les
oreilles de Petty avaient fait tilt: c'était à coup sûr des tubes à ne pas laisser
filer, surtout au moment du renouvellement du contrat d'enregistrement de
Buddy. Le plus incroyable de l'histoire est que That'll Be The Day avait été,
une première fois, enregistrée pour le firme Decca (qui l'avait refusée), avec
pour auteur-compositeur le tandem Buddy Holly-Jerry Allison; avec toute sa
force de persuasion, Petty parvint à inclure son nom en tant que co-signataire
du titre et à la faire publier dans sa propre maison d'édition en échange,
expliqua-t-il, de son influence auprès des radios pour faire programmer le
disque. Généreusement, Petty affirmait qu'ainsi Buddy Holly et les Crickets
pourraient plus aisément prendre des parts dans la société.
Au bout du compte, Petty se retrouvait à percevoir des sommes pas
négligeables du tout, dans la mesure où il cumulait 50% des droits d'auteurs
au titre d'éditeur, et un tiers du reste, puisqu'il partageait la parenté de la
chanson avec Holly et Allison. Au total, et oui, vous avez bien compté: Petty
touchait 66% de ce que rapportait la chanson, tandis que Buddy et Jerry, eux,
devaient se partager les 33% restant! Cet accord fumeux étant passé comme
une lettre à la boîte, Petty prit coutume de faire de même pour toutes les
autres compositions de la bande à Buddy, puisqu'aucun d'entre eux ne
semblait trouver à y redire. Le batteur Jerry Allison reconnaîtra avoir été
"déçu" lorsqu'il découvrit que le 45T Not Fade Away était signé par Holly et
Petty, alors que c'était lui qui l'avait composé avec Buddy... Petty, d'ailleurs,
n'en était pas à une roublardise près, car il lui arrivait fréquemment de déposer
certaines chansons de Buddy Holly sous le nom de Hardin (l'autre nom de
naissance de Buddy) pour passer outre certaines obligations contractuelles
sous le nom de Holly!
Une telle situation ne pouvait s'éterniser. Buddy, le premier, réalisa, et
décida de réagir, d'abord en demandant qu'on lui verse son dû, ensuite en
décidant de cesser cette collaboration. Curieusement, ses musiciens restèrent
fidèles à Petty (il semblerait qu'il leur ait fait miroiter un avenir prometteur, et
qu'au contraire, il les persuada que Buddy était fini).
Toujours est-il que Holly engagea un juriste pour tenter de récupérer les
milliers de dollars que lui devait Petty...qui ne semblait guère décidé à les lui
verser.
Buddy n'était guère en mal d'inspiration; ses nouvelles chansons étaient
nombreuses, et de qualité. Il y avait même une suite à son plus gros tube; ça
s'appelait Peggy Sue Got Married (ce titre sera celui d’un futur film de
Francis Ford Coppola avec Katleen Turner).
De toute évidence, Buddy ne retournerait pas enregistrer chez son ex-
partenaire. S'étant marié, il avait décidé de construire son propre studio
d'enregistrement et de prendre entièrement sa carrière en main. Mais pour
cela, il fallait de l'argent! Et comme il n'y avait pas moyen de récupérer celui
que Petty lui devait, la seule solution, c'était de repartir en tournée, quelles
que soient les conditions. C'est ainsi qu'il embarqua dans l'avion fatal, le 3
février 1959 à une heure du matin. Malgré la tempête et l'absence totale de
visibilité, il fallait honorer le contrat: il devait chanter le soir même à
Moorhead, dans le Minnesota. Le concert n'eut jamais lieu...

1958. LE POINCONNEUR DES LILAS


On a souvent collé sur Serge Gainsbourg les étiquettes "pianiste de bar"
(il était aussi guitariste d'ambiance, ce qui est assez rare), et “artiste maudit
qui rame durant des siècles". Or, son premier succès populaire, Le
Poinçonneur des Lilas, il l'a écrit alors qu'il n'avait pas encore trente ans. Ce
n'est pas l'âge d'un vieillard!
Si le succès, pour cette chanson, est immédiat, ça sera plus long pour l’auteur-
interprète, qui va galérer encore quelques années. C'est sa propre version qui
passe le moins en radio, tandis que les reprises se multiplient, générant des
droits d'auteurs substanciels: les Frères Jacques, Jean-Claude Pascal, Philippe
Clay (Clay, néanmoins, ne l'enregistrera pas sur disque... origine d'une petite
brouille entre les deux hommes) et, vingt ans plus tard, le groupe punk
lyonnais Starshooter où s’illustre Kent. En 1958, Gainsbourg se voit très bien
dans la peau d'un Monsieur qui reste dans l'ombre: il a toujours été complexé
par son physique assez particulier. Ecrire pour les autres et rester en retrait lui
convient très bien... pour l'instant.
Parmi les nombreux interprètes du Poinçonneur..., un p'tit jeune qui a
bien du mal à s'imposer: Hugues Aufray. Ses points communs avec Serge: lui
aussi est animateur de cabaret... pour subsister; lui aussi aimerait devenir
peintre et vivre de ses pinceaux (si tout le monde sait que Gainsbourg a
détruit ses toiles, il est moins connu qu'il en subsiste au moins une, qu'il avait
offerte à Juliette Gréco). La chanson de Gainsbourg est le premier coup de
chance de la vie d'artiste d'Hugues Aufray: le pianiste-bastringue Onésime
Grosbois l'inscrit au concours "Les numéros 1 de demain", organisé par la
radio Europe N°1, et il gagne grâce à son interprétation du Poinçonneur des
Lilas. La chanson était née un jour que Gainsbourg, dans le métro, avait
demandé à un de ces travailleurs souterrains de quoi il rêvait..."Voir le ciel",
avait répondu l'agent de la RATP.
On est, à priori, étonné de trouver une telle maturité d'écriture dans ce
qui n'est finalement que son premier disque. Mais c'est oublier que
Gainsbourg pratique cet “art mineur” (la formule est de lui) depuis cinq ans
déjà: d'abord pianiste d'ambiance, au Touquet comme à Paris au "Milord
l’Arsouille", il interprète les autres. Mais pas n'importe qui: Léo Ferré,
Charles Aznavour ou Cole Porter; il rencontre là Michèle Arnaud qui,
historiquement, sera sa première interprète. Par un effet du hasard:
Gainsbourg l'avait invitée à venir regarder ses toiles...et, déformation
professionnelle, elle aperçoit des partitions sur un piano, alors que Serge avait
toujours caché qu'il composait! Le soir même, elle le poussait sur scène pour
interpréter lui-même son répertoire (5 chansons, à l'époque!). A partir de là,
tout le monde se presse pour venir écouter la "trouvaille" de Michèle Arnaud.
Le courant passe (sauf avec Yves Montand, avec qui il faillit collaborer à
deux reprises, sans que rien ne se concrétise). Nul ne sera étonné d'apprendre
que l'arrangeur du premier disque de Gainsbourg est Alain Goraguer, celui-là
même qui supervisait les chansons de Boris Vian: les affinités entre les
personnalités des deux hommes sont fort nombreuses, et seul son décès a
empêché Vian de collaborer avec Gainsbourg: ils s'étaient vus à plusieurs
reprises, et ils envisageaient de produire ensemble un disque d'Henri
Salvador.
La chanson est symbolique à plus d'un titre: la disparition des
poinçonneurs de tickets de métro, au profit des composteurs automatiques,
marque le début d'une vague de chômage irrépressible... Naissance d'un
monde dominé par la machine, où l'homme n'a plus vraiment sa place. A
preuve, Météor, le métro sans conducteur, inauguré à Paris à la fin des années
‘90, depuis la Madeleine jusqu’à la Grande Bibliothèque de France François
Mitterrand.
Le Poinçonneur... est devenu un chant de marche en Israël! Les Frères
Jacques, en effet, l'avaient fait traduire en hébreu et l'avaient interprété à
l'occasion d'un concert à Jérusalem. On peut dire qu'aujourd'hui, ce titre fait
pratiquement partie du folklore juif! Gainsbourg n'a jamais caché qu'il avait
souffert de devoir porter l'étoile jaune pendant la guerre. Il a même composé
une marche militaire à la demande du Ministre de la Culture israélien, Le
sable et le soldat, restée inédite sur disque.
Pour la petite histoire... Au milieu des années '70, Gainsbourg réalise le
film Je t'aime...Moi non plus, avec l'acteur Hugues Quester dans l'un des trois
rôles principaux. Le metteur en scène et l’acteur s'étaient déjà (brièvement)
rencontrés sept ans plus tôt... mais seul Quester se souvenait de la rencontre:
il réparait alors les moteurs des locos du métro... et il avait été frappé par la
chanson du Poinçonneur!

1959. SCOUBIDOU

Au départ, Sacha Distel n'était pas destiné à la profession de chanteur de


variété: dans les années 50, il était directeur artistique de la firme Versailles,
maison de disques de son oncle Ray Ventura, chef d’orchestre des Collégiens.
Sacha était aussi un instrumentiste renommé (il fut élu huit années durant
"Meilleur Guitariste de Jazz" par les magazines Jazz Hot et Jazz Magazine, et
joua avec tous les plus grands jazzmen du siècle: Stan Getz, Louis Armstrong,
Oscar Peterson; il enregistra avec le Modern Jazz Quartet et avec Lionel
Hampton). Il a notamment enregistré Nuages, un thème de Django Reinhart,
dans une situation tout à fait exceptionnelle; il s'agissait d'un disque de
promotion pour la Caravelle, interprété dans la carlingue de l'avion pour
prouver à quel point il était bien pressurisé!
Son histoire d'amour avec Brigitte Bardot a mis les flash de l'actualité
sur lui, et il fut réclamé aux USA dans le très célèbre Ed Sullivan Show... où
il aurait pu chanter n'importe quoi, puisqu'on voulait juste voir à quoi
ressemblait "Monsieur B.B." ! Il s'écoulera cependant 15 ans avant que BB et
Sacha n'enregistrent ensemble (Tu es le soleil de ma vie en 1973, d’après une
chanson de Stevie Wonder).
Pour "boucler" son tour de chant un peu court, on demande un jour à
Sacha d'y rajouter un titre supplémentaire. Il choisit d'adapter en français un
air de jazz que chantait à l'époque la talentueuse Nancy Holloway, Cherries,
Apples And Peaches, c'est-à-dire Cerises, pommes et pêches; et,
effectivement, tout le monde retiendra le célèbre refrain de la version
française: Des pommes, des poires et des scoubidous. Comment les cerises se
sont-elles transformées en scoubidous? Dans la version originale, la chanteuse
murmurait "shoubidoo", tout comme les Beatles chanteront "yeah yeah yeah".
il s'agit simplement d'une onomatopée. D'où la difficulté de traduire, puisque
ça ne veut rien dire! L'idée de génie fut justement de ne pas essayer de
traduire "Shoubidoo", mais de le conserver tel quel ou presque, en disant
"Scoubidou"... Objet qui jusqu'alors n'existait pas, puisqu'on n'avait pas
encore donné de nom à ces fils en plastique de couleurs que les enfants
tressaient! On inventait beaucoup, à cette époque, d'objets hautement
utilitaires: à peine le scoubidou détronaît-il le hulla-hoop (cerceau de
plastique qu’on faisait tourner autour des hanches), qu'on l'oubliait déjà au
profit du porte-clé, lui-même rapidement balayé par le badge, puis le pin’s
bien plus tard.
Immédiatement après la sortie du 45T (1 million d'exemplaires vendus
en France!) Sacha Distel devint une vedette des jeunes, la première idole pré-
yéyé. Prudent, il s'achète un logement, un hôtel particulier dans le 16è
arrondissement. Et fait refaire sa salle de bain par un ami dont le nom était...
Monsieur Robinet! Sacha engage deux secrétaires pour répondre au courrier,
recevant chaque jour plusieurs sacs de lettres d'admiratrices; pour ne pas être
pris au dépourvu, Sacha dédicace plusieurs centaines de photos d'avance.
Quelques temps plus tard, il rencontre son ami Robinet qui lui demande s'il
pourra bientôt lui payer les travaux de la salle de bains, vu qu'il ne semble pas
dans la misère. Sacha lui conseille tout simplement d'envoyer la facture... ce à
quoi Robinet répond qu'il a déjà envoyé cinq factures, et qu'il a reçu en retour
cinq photos dédicacées!
La carrière de Sacha Distel est tout-à-fait exemplaire: il a su ménager le
public français, en publiant régulièrement, sans trop inonder le marché, des
"tubes" variés (il y a un monde de Monsieur cannibale au Père de Sylvia!)... Il
a imposé à l'étranger une véritable réputation de "showman" et de crooner (il
est notamment adulé à la télévision en Grande-Bretagne)... Et, enfin, il a su se
faire plaisir en revenant, avec classe et brio, à sa toute première passion:
Brigitte BA...non, pardon: le jazz.

1959. LA BAMBA

A l'origine, La Bamba est un chant traditionnel mexicain. D'où l'intérêt


de pouvoir l'interpréter, depuis des dizaines d'années, sans avoir un sou à
reverser à d'impossibles héritiers ni de droit à demander à personne! Jouer La
Bamba, c'est jouer sur du velours.
La dernière en date à avoir profité de l'aubaine est la Belge Lio, qui
l'enregistrait en 1986 avec "Los Portos"... Mais elle ne sera sûrement pas la
dernière! Ni ne fut la première: aux Etats-Unis, on recense plus de 150
versions enregistrées (dont la plus inattendue est très certainement celle de
Tonio K. qui en a fait un hymne de protestation anti-nucléaire, avec de
nouvelles paroles, sous le titre La BombA); en France, on se souvient surtout
de celles de Dario Moreno et des Machucambos, mais aussi de celle des
Chaussettes Noires (ne le rappelez pas à Eddy Mitchell, il en ferait une
maladie!)
Si les Anglo-Saxons, et, un peu plus tard, le monde entier, découvrent
La Bamba en ce milieu de 20è siècle, la chanson existe pourtant dès le début
du 17è, avec des paroles jusqu'alors espagnoles, colportées par les esclaves
capturés par les redoutables conquistadores. Depuis l'arrivée de Cortès, en
1519, le Mexique a vu défiler de quoi métisser ses racines: missionnaires de
religion catholique, pirates des Caraïbes, esclaves africains, commerçants et
militaires de tous pays... Il semble probable que La Bamba, dont les origines
remontent à cette époque, tire son nom d'un village africain grand pourvoyeur
d'esclaves, Mbamba. Certains musicologues, néanmoins, affirment qu'il s'agit
d'une danse dérivée de la bomba, en provenance de Porto-Rico. D'autres enfin
prétendent que le nom est une déformation de banda, ceinture portée... par les
danseurs de bomba. Il est certain, en outre, que banda signifie, pour les
Mexicains, une “bande” désignant un groupe musical de style “fanfare de
village”.
La première version enregistrée sur disque remonte à 1908. Brigitte
Bardot, quant à elle, en esquisse quelques pas dans l’un des ses premiers
films, Voulez-vous danser avec moi?. La Bamba devient un tube quasi-
planétaire à la fin des années '50, un peu par hasard. Le responsable de ce
succès inattendu, c’est Richie Valens, jeune homme au destin cruel (à tel
point qu'il inspirera le sujet d'un film à succès en 1987, tout simplement
intitulé La Bamba, la chanson redevenant un tube, cette fois pour Los Lobos).
"Richie Valens" est en fait le diminutif et le pseudonyme de Richard
Valenzuela. Lorsqu'on regarde ses photos, on devine que, pour de simples
raisons physiques, Richie ne connaîtra jamais la carrière d'un Elvis Presley.
Mais il était jovial et sympathique. Né en 1941 dans le faubourg mexicain de
Los Angeles, il ne lui serait jamais venu à l'idée d'utiliser ses origines
"chicanos" (qu'au contraire, il cherche plutôt à dissimuler) pour placer un tube
exotique au sommet des hit-parades.
Tout gamin, on lui offre une guitare; bientôt il compose et forme son
premier groupe au succès d'abord strictement local. Puis c'est la gloire, en
1958, alors qu'il n'a que 17 ans: il a composé Donna, en souvenir de sa petite
amie, et le titre marche à plein tube dans les juke-boxes américains. Dans la
foulée, il effectue une tournée des USA, salles de spectacles, radios et
télévisions régionales. Et c'est durant le trajet pour se rendre à sa première
émission de TV à San Francisco, que naît l'idée d'enregistrer La Bamba.
Richie devait trouver un titre quelconque pour remplir la face B de son 45T
Donna. Autant dire que, comme la majorité des faces B de 45T, ce titre était
destiné à rester dans l'ombre. Bob Keane, son manager, se rappelle très bien
que Richie refusait de puiser dans le patrimoine de son pays d'origine, de
l'exploiter pour en tirer un quelconque bénéfice. Ce à quoi Keane répliqua
qu'au contraire, en enregistrant La Bamba, Richie ferait beaucoup pour créer
des liens entre les deux cultures et intéresser les Américains du Nord au
folklore mexicain.
Richie Valens accepta donc d'enregistrer un texte en anglais sur la
musique qui avait bercé son enfance, et même de l’interpréter dans le film Go
Johnny Go. Et c'est ainsi qu'il entra dans la légende!
Au début de l'année 1959, il participe à une tournée à travers les Etats-
Unis, aux côtés de Big Bopper, de Waylon Jennings et du grand Buddy Holly,
vedette confirmée grâce à l'excellent Peggy Sue. Mais c'est l'hiver, et les
grands espaces américains sont encore plus pénibles à parcourir en car lorsque
les routes sont enneigées. Afin de respecter le contrat qui stipule dates et
villes, Buddy Holly est obligé d'affrêter un petit avion pour rallier l'étape
suivante. Hormis celle du pilote, seules trois places sont disponibles dans le
petit engin... et les artistes sont quatre! Sur la façon dont fut effectué le choix
de savoir qui prendrait l'avion, les témoignages divergent. Big Bopper aurait,
paraît-il, demandé à Waylon Jennings de lui laisser sa place car il avait la
grippe. Un tirage au sort, à la courte paille, aurait été effectué, à l'issue duquel
Richie Valens, heureux de s'envoler, aurait déclaré: "C'est bien la première
fois que je gagne quelque chose"...
Quelques heures plus tard, le 3 février, trois idoles naissantes disparaissaient.
Après la mort de Buddy Holly, les musiciens qui l’accompagnaient sous le
nom de The Crickets poursuivirent leur carrière et enregistrèrent leur propre
version, intitulée (They Call Her) La Bamba selon les arrangements du
pianiste Leon Russell.
Aujourd’hui encore, La Bamba est toujours jouée de par le monde. Elle
est notamment devenue la chanson la plus demandée par les touristes... à
Cuba.

1959. PETITE FLEUR

La raison du succès de Petite fleur est (presque) un mystère: le titre, en


effet, fut composé, publié, joué plusieurs années avant de connaître la
renommée. On ne peut pas accuser l'absence des medias radio-télé, sinon
toutes les chansons du hit-parade (on disait "Palmarès") auraient mis des
années à gravir les échelons!... En vérité, le titre a véritablement pris son
envol lorsqu'il est devenu chanson, et non plus simplement instrumental. On
doit ce coup d'éclat au parolier Fernand Bonifay, à l’interprète belge Annie
Cordy... et puis aussi à la personnalité attachante de Sidney Bechet qui vivait
en France depuis plusieurs années et dont le décès en mai 1959 fut
malheureusement le détonateur!
Vous raconter l'histoire de Sidney Bechet... et démarrer sur une peau de
banane: en réalité, il s'appelait Becher (c'est le nom, allemand, ou même
français, selon Sidney lui-même, du maître de son grand' père qui était
esclave). A six ans près, on est incapable de citer sa date de naissance! Ce qui
est certain, c'est que Sidney est né à la Nouvelle-Orléans, mais on hésite entre
1891 et 1897! Il est le 7è d'une famille de 9 enfants. Mulâtre de naissance, il
est tout autant sensible à vraie la musique noire. Et pour compliquer le tout,
Sidney appelait "rag" ce que nous appelons "jazz".
Toute la vie de Sidney, et sa musique, ont été marquées par un
évènement dramatique, et hors du commun dans son déroulement: la mort de
son grand' père Omar. Il avait séduit une esclave dont le maître de la
plantation était amoureux! Fou de colère, ce dernier déclencha une chasse à
l'homme... Omar s'enfuit dans le bayou, suivit un chemin secret, et alla se
réfugier dans la hutte d'un esclave evadé comme lui. Il s'endormit dans ce
refuge où il se croyait en sécurité... et fut poignardé dans le coeur par
l'homme à qui il faisait confiance: l'appât du gain (la récompense pour sa
capture) fut plus fort que tout!
C'est près de cet endroit (jusqu'à l'interdiction en 1843) que les esclaves
se réunissaient pour la "récréation" et dansaient jusqu'à atteindre la transe au
son des rythmes africains, sur la place Congo Square, considérée comme le
berceau du jazz.
Dès son enfance, Sidney baigne dans la musique; c'est ainsi qu'on vit à
la New Orleans: mariage ou naissance (ou tout autre évènement) est célèbré
en rythme! A partir de 1914, il part en tournée dans tous les Etats-Unis, est
victime d'agressions racistes. Puis il s'embarque pour l'Europe, et joue pour le
roi d'Angleterre. En 1920, à Londres, il s'achète un saxophone soprano droit
(erreur à éviter: ne jamais dire qu'il jouait de la trompette ou de la clarinette,
vous ferez hurler les connaisseurs). En 1922, avec son pianiste, ils draguent
deux filles dans un bar. Bagarre! Il passe quinze jours en prison, et se trouve
expulsé de Grande-Bretagne. Il se marie une première fois. Triomphe à Paris
aux côtés de Joséphine Baker dans la Revue Nègre en 1925.
Sidney est un drôle de pistolet: au cours d'une rixe avec son joueur de
banjo, il sort le revolver et se retrouve à nouveau en prison! Bien que le poète
Aragon ait pris sa défense lors du procès, il est condamné à 15 mois puis
expulsé.
De retour aux States, Bechet devient une véritable vedette, et, de plus,
respectée par ses pairs. Malheureusement la crise (de 1929) passe par là, et les
métiers des loisirs sont durement touchés: Sidney se retrouve au fond d'une
boutique à raccomoder des vieux vêtements!
La crise passée, il se marie une seconde fois, et retrouve sa place au sein
de prestigieuses formations musicales. Le croiriez-vous? Sa vie est surtout
gâchée par d'atroces maux de dents! Une anecdote, peut-être, mais qui lui
permet de retrouver son frère qui est...dentiste! Sidney n'avait pas remis les
pieds à la Nouvelle-Orléans depuis 20 ans, et "découvre" un grand frère qui
va bientôt se joindre à lui pour jouer du jazz.
En 1950, Sidney décide de s'installer définitivement à Paris, où il est
vénéré, par le public et par ses musiciens, l’orchestre de Claude Luter. Son
premier "tube" français, Les oignons, est connu par des millions de
téléspectateurs: c'est l'indicatif d'une émission culinaire du très populaire chef
Raymond Oliver! Sidney déclare avoir choisi la France pour sa proximité
avec l'Afrique, premier berceau du jazz... et surtout de son grand-père auquel
il pense en permanence.
Et c'est justement en Afrique du Nord qu'il rencontre, l'année suivante,
la dernière femme de sa vie, Elisabeth Ziegler (mère de leur fils Daniel
Bechet, aujourd’hui batteur de jazz), qu'il ne va plus quitter! Une grande fête
est organisée pour leur mariage à Juan-les-Pins (il a Mistinguett pour
témoin!); il compose des titres immortels, dont Dans les rues d’Antibes et
cette Petite fleur, qui va mettre huit ans à s'épanouir. C'est le bonheur total,
amour et soleil... Bonheur trop court car, en cette même année 1951, il
commence à souffrir énormément de l'estomac. On diagnostique un
ulcère...1er juin 1954, opération d'urgence à l'Hôpital américain de Neuilly:
ablation de l'estomac. Mais il ne se ménage pas: films, longues tournées,
notamment 40 jours d'affilée en Afrique du Nord... Jusqu'à la fin, les concerts
sont innombrables. Historiquement, il a été le premier artiste responsable
d’une émeute parmi les spectateurs d’un concert, une décennie avant les
yéyés. On parle encore aujourd’hui de “ce soir où l’on cassa l’Olympia” (19
octobre 1955).
Fin 1958, extinction de voix; il consulte un spécialiste qui lui annonce
la vérité: cancer du poumon. Le 20 décembre, il explique, lors de la Nuit du
Jazz de la salle Wagram, qu'il s'agit de son dernier concert. Il meurt quelques
mois plus tard (le 14 Mai 1959). Ses ventes de disques, qui avaient toujours
été bonnes, sont alors surmultipliées, et Petite fleur domine le hit-parade...
huit ans après son enregistrement! Bechet est le premier jazzman à avoir
obtenu, de ce côté de l’Atlantique, un disque d’or pour des ventes de disques
supérieures à un million d’exemplaires.

1960. NON, JE NE REGRETTE RIEN

Plus encore que celui d'Edith Piaf, cette chanson est le véritable cri du
coeur de Charles Dumont. C'est "sa dernière chance", comme on dit à Las
Vegas. Et sa dernière carte est un as de coeur. Heureusement, car il arrivait au
bout du rouleau!
Au moment où il compose Non, je ne regrette rien, Charles Dumont est
au plus bas de son moral et de sa carrière. Il est inconnu et sans le sou. Cela
fait déjà pas mal de temps qu'il galère, et il est sur le point de vendre son
piano, seule valeur qui lui reste encore. C'est dans cet état proche du désespoir
qu'il compose une chanson dans laquelle il place toute sa hargne et ses
désillusions. Les paroles ont du mal à venir car la mélodie est hachée comme
une marche militaire. Durant leurs séances de travail commun, Michel
Vaucaire (mari de la chanteuse Cora Vaucaire) est désespéré et répète sans
cesse "Non, je ne trouverai rien"... phrase qu'il transforme en songeant à Edith
Piaf.
Dumont, lui, aurait plutôt proposé la chanson à Rosalie Dubois: il est
persuadé qu'Edith n'apprécie pas ses mélodies. Jusqu'alors, elle a refusé
Envoyez la musique et Offrande, qui avait pourtant obtenu le prix Edith-Piaf
(justement, elle ne souhaite pas chanter une chanson qui porte déjà son nom!).
Pire: pour Les fons-flons du bal, elle décrète que la chanson, visiblement, est
trop faite pour elle (pour cette dernière, elle reviendra sur sa décision).
Vaucaire arrive néanmoins à arracher une audition, pour l'après-midi
du 24 octobre 1960... qu'Edith décommande au dernier moment. Mais le
destin est (enfin!) au rendez-vous pour Charles Dumont: le télégramme en
question ne parvient pas à temps chez Vaucaire, qui, en conséquence, passe
prendre son complice!
L'accueil, vous l'imaginez, est plutôt froid: Piaf ne les attendait pas!
Trois ans avant de mourir,elle est déjà très malade, fatiguée... et de surcroît
n'adresse pas la parole à Dumont! Elle est prête à expédier la rencontre pour
rapidement retourner se coucher. Moralement gifflé par l'absence de
courtoisie de la maîtresse de céans, Dumont exécute une version rageuse
avant de, croit-il, quitter les lieux en claquant la porte. Or miracle, Edith
"renaît de ses cendres" à l'écoute de la chanson en laquelle elle pressent le
succès colossal... et souhaite la réentendre, inlassablement, pendant des
heures, demandant à ses amis de venir l'écouter, à Dumont de la jouer, encore
et encore!
Charles va découvrir les méthodes de travail d'Edith, et l'incessant va-
et-vient qui fait ressembler sa demeure à une ruche dont elle serait la reine; à
peine rentré chez lui pour prendre un repos bien mérité, le téléphone sonne:
Madame Piaf le convoque pour faire découvrir le titre fétiche aux nouveaux
amis arrivés depuis. Dumont repart, et jouera Non je ne regrette rien jusqu'à
six heures du matin. Alors que, la veille au soir, Edith certifiait que son futur
tour de chant était bouclé, elle déclare que c'est LA chanson qu'elle attendait;
finalement, pour son Olympia de décembre 1960, tous les titres, sauf deux,
sont signés Charles Dumont. La complicité entre les deux artistes est telle
qu'Edith montre à Charles le texte d'une chanson, Les Amants, pour lequel
elle lui demande de trouver une mélodie... et l'obligera, lui qui n'avait jamais
chanté, à l'interpréter en duo avec elle!
Cette rencontre avec Dumont était l'étincelle dont avait besoin Piaf pour
ressusciter, tant elle se sentait proche de la mort quelques jours auparavant
seulement: dramatiques problèmes de santé, aggravés par un accident de
voiture avec Georges Moustaki. La presse de l'époque parla du "miracle Piaf":
on la donnait carrément pour morte en janvier de la même année!
Elle aura encore le courage de vivre près de trois années; son dernier
mari, Théophile Lamboukas, surnommé "Sarapo" (“S’agapo” signifie "Je
t’aime" en grec) lui survivra quelque temps; choqué par la disparition d'Edith,
Théo Sarapo avait réuni ses paroliers, à la veille de son propre tour de chant,
en leur demandant de respecter une curieuse consigne: aucune chanson ne
devait comporter le mot "oiseau".

1960. FAUT RIGOLER

Les premiers succès d'Henri Salvador n'étaient pas spécialement placés


dans le registre comique. Souvenez-vous de Maladie d'amour ou bien encore
du Loup, la biche et le chevalier. Dans Platine de décembre 1994, Salvador
explique ce glissement vers la chanson "à rire"...
"Avant tout, je suis un crooner... J'aime les chansons romantiques.
Malheureusement, en France (en 1948 / 1949), il n'y avait pas la place pour ce
genre de chanteur".
Faut se faire une raison, i' faut rigoler! On retrouve Henri au cinéma en
1955 dans un film au titre prémonitoire, Bonjour sourire. En 1956, il est
indiscutablement le premier chanteur à interpréter du rock'n'roll en Français.
Mais, en toute honnêteté, les trois "potaches" responsables de ce gag, de cette
parodie, préfèrent le jazz véritable à ce genre qu'ils considèrent comme
bâtard. En conséquence, les trois amis se cachent derrière des pseudonymes
bien américanisés: Henri devient Henry Cording (“recording” signifie
“enregistrement” en anglais)... Boris Vian, le parolier, signe Vernon Sinclair
(en revanche, il publie ses romans noirs comme J’irai cracher sur vos tombes
ou Et on tuera tous les affreux sous le pseudonyme de Vernon Sullivan)... et
le compositeur Michel Legrand est simplement Mig Bike. On croit rêver!
Le public français, néanmoins, n'est pas encore prêt à accueillir le rock,
comme pourront le constater les autres précurseurs de l'époque (Claude Piron,
futur Danny Boy... Richard Anthony... Danyel Gérard ...); il faudra attendre le
beau Johnny Hallyday pour déblayer le terrain.
Henri s'engouffre ensuite dans la brèche de la parodie. Profitant du fait
qu'il est dans la même maison de disques que Dalida (Barclay), il va,
systématiquement, reprendre (à sa manière!) tous les gros tubes de la dame
alors très en vogue en France. Et çà marche! Gondolier par Salvador, c'est
irrésistible!
“Chez Eddie Barclay, comme il ne pensait qu'au fric, j'étais un peu
obligé de faire rentrer du pognon et de chanter des conneries (...) Ce qui me
sidère, chez tous ces patrons du show-biz, c'est que la plupart des disques
qu'ils produisent sont de la merde, alors que chez eux, dans leur vie privée, ils
n'écoutent que des trucs chouettes..."
Henri, qui est né en Guyane en 1917, raconte à Boris Vian que lorsqu'il
était enfant, il avait appris à l'école cette célèbre phrase: "Nos ancêtres les
Gaulois..." et qu'il avait eu bien du mal à retrouver ses arrières-arrières-
arrières-etc. grand-parents dans ces personnages blancs de peau et à la
moustache blonde. Et çà fait tilt dans la tête de Vian! Il y rajoute la vieille
frayeur des Gaulois (que le ciel ne leur tombe sur la tête). La chanson est un
des succès de l'année 1960 (l’auteur Vian, hélas, n'en profitera pas car il est
mort le 23 juin 1959 -voir notre chapitre Le déserteur).
La chanson, également intitulée Cha-cha gaulois, aura un retentissement
monumental, et inattendu: en 1960, en effet, des auteurs de bande dessinée,
issus des hebdomadaires Tintin et Spirou, ont l'intention de lancer (à grand
renfort de publicité, et avec, notamment, la bénédiction de Radio
Luxembourg), un nouvel hebdo à dévorer des yeux: Pilote! Les deux jeunes
gars, René Goscinny et Albert Uderzo, cherchaient une idée de personnage
pour "boucler" leur canard. Un passage à la radio de Faut rigoler leur donne
l'inspiration: grâce au ton gouailleur d'Henri Salvador, on venait d'inventer...
Astérix!

1961. DANIELA

C'est fou, l'activité qui règnait rue Saint-Dominique, dans le 7e


arrondissement de Paris, le soir, à la fin des années cinquante. C'est là, en
effet, que répétaient "Eddy Dane et les Danners". Malgré ce nom, ils ne
connaissaient pas encore Daniela, qui allait bientôt les mener au sommet du
hit-parade. Certains membres du groupe arrivaient de Créteil, d'autres de la
Porte des Lilas. Parmi eux, Claude Moine, coursier au Crédit Lyonnais (ce
fameux siège social, dont l'histoire retiendra qu'il a brûlé, avait pour
particularité d'être situé juste en face d'un lieu magique: le Golf Drouot, seul
endroit de Paris où l'on pouvait écouter des disques de rock'n'roll importés des
U.S.A.). Ce nom de Claude Moine ne sonnant pas très "rock'n'roll", le jeune
homme prend pour pseudonyme Eddy Mitchell (son pote Jean-Philippe Smet
ne s'était pas gêné pour se faire appeler Johnny Hallyday) et pour les amis, le
surnom "Schmoll”. Pendant longtemps, les fans d'Eddy se sont demandés où
il avait bien pu pêcher ce sobriquet pour le moins original. Et bien, il s'agit
encore et toujours de ce besoin de "faire amerloque"! Même sans une parfaite
maîtrise de la langue d’Elvis Presley, Eddy aimait utiliser des mots de
"yaourth" à consonnance anglo-saxonne. Du fait de sa haute stature, Eddy
trouvait tout le monde petit. Et comme "petit", en anglais, se dit "small", avec
sa prononciation bien particulière, l’adjectif devint "Schmoll"!
Rapidement, le petit groupe amateur prend le nom de Five Rocks. Après
plusieurs mois de répétition, n'y tenant plus, ils décident de passer des
auditions. Pourquoi, en effet, ne pas enregistrer un disque? Ne connaissant
personne dans le métier, les jeunes s'emparent de l'annuaire et commencent à
téléphoner aux maisons de disques parisiennes. La première de la liste
alphabétique étant Barclay, c'est là qu'ils sont convoqués à l'automne 1960.
Nos amis reconnaissent aujourd'hui qu'ils n'étaient pas bien au point, mais
foin de perfectionnisme, leur enthousiasme sut séduire Jean Fernandez,
directeur artistique, puis Eddie Barclay lui-même (entre Eddyies (!), on doit
pouvoir se comprendre!). Après, tout alla très vite: contrats en novembre (les
Five Rocks étant mineurs, ce sont leurs parents qui signèrent!),
enregistrement en décembre 1960, une importante émission de télévision le
30 janvier 1961 (Toute la chanson de Jacqueline Joubert, encore sous le nom
de Five Rocks) et, enfin, grand jour, sortie de leur premier disque. Tout
tremblants d'émotion, les Five Rocks apprennent que leur disque va être
diffusé sur Europe N°1, un matin vers 8H. Patatras! Le disque est
effectivement diffusé, mais l'animateur (le meneur de jeu, comme on disait à
l'époque) annonce, non pas les Five Rocks, mais les Chaussettes Noires: sans
en informer les principaux intéressés, la radio, Barclay et les chaussettes
Stemm avaient conclu un accord commercial, dans l'intérêt de tous. Avec le
recul, on réalise aujourd'hui que ce nom à priori ridicule n'était pas très
éloigné, par exemple, de celui des accompagnateurs de Gene Vincent qui
s'appelaient les Blue Caps (les Casquettes Bleues). Et ce petit sacrifice a
contribué à les mener à la gloire (chacun des Chaussettes Noires reçut en
outre un petit paquet contenant une dizaine de paires de chaussettes!).
Mais, pour eux, ce subterfuge avait surtout pour conséquence de casser leur
image de "purs et durs", reposant sur un répertoire soigneusement sélectionné
parmi les standards du rock'n'roll américain.
Inutile de dire que les premiers concernés étaient furieux d'avoir appris "le
truc" comme tout le monde, en écoutant la radio; mais c'était trop tard pour
faire machine arrière. Les Five Rocks étaient définitivement devenus les
Chaussettes Noires.
Les Chaussettes Noires représentent un symbole. Avant eux, il n'y avait que
des vedettes "solo": Danyel Gérard, Richard Anthony, Johnny Hallyday. Les
Chaussettes ont ouvert la voie à des centaines de groupes plus ou moins
talentueux, mais toujours sincères et enthousiastes, parmi lesquels il faut
rendre hommages à quelques formations intéressantes, dont les Chats
Sauvages, les Pirates, les Vautours, les Pénitents...
Dès leur deuxième 45T, les Chaussettes ont eu la chance de toucher
tous les publics, et non pas seulement les jeunes: Daniela, prénom peu
commun provenant de la B.O. et du titre d'un film de Max Pécas intitulé De
quoi tu t'mêles Daniela? (en 1961, avec Elke Sommer), leur a véritablement
apporté la gloire; pourtant, eux-mêmes n'aimaient pas beaucoup ce titre qu'ils
considéraient comme "de la soupe"! Cette composition de Georges
Garvarentz (décédé en 1993, il était le beau-frère de Charles Aznavour) leur
permit néanmoins de vendre près d'un million de 45T, un score qu'ils n'ont
plus jamais atteint par la suite. Force est de constater que les meilleurs titres
des idoles montantes furent concoctés par des "vieux routards"; Charles
Aznavour était, quant à lui, signataire de Retiens la nuit (Johnny Hallyday) et
La plus belle pour aller danser (Sylvie Vartan).
Le succès de cette nouvelle vague est tel qu'on exploite leur image au cinéma.
Si Johnny s'illustre dans Cherchez l'idole, Les Parisiennes et, ultérieurement,
D'où viens-tu Johnny?, les Chaussettes Noires ne sont pas en reste puisqu'en
1962, ils tournent Comment réussir en amour avec Dany Saval. A cette
occasion, ils rencontrent un percussionniste du nom de Kôkô, passionné de
danse et de mouvement, qui leur suggère une certaine chorégraphie. Dans
Juke-Box Magazine N°113, les Chaussettes Noires évoquent ce deuxième
chorégraphe, type au physique bien particulier en raison de son nez alors
aquilin, et qui, justement, profitera de ses premiers cachets pour avoir recours
à la chirurgie esthétique; c’était Claude François! (voir notre chapitre Belles
belles belles).
La carrière des Chaussettes Noires est, sommes toutes, assez courte... comme
celle, d'ailleurs, de tous les groupes français de l'époque. A cela, deux raisons!
Tout d'abord, un phénomène de mode: l'engouement pour ces petites
formations avait été si spectaculaire, de 1961 à 1963, qu'on arriva, c'est fatal,
à une certaine usure. Mais surtout la principale raison de la disparition des
groupes est la jeunesse de leurs fondateurs: en plein milieu de carrière, ils
étaient appelés sous les drapeaux, pour une durée de 18 mois, voire de 26
mois (la guerre d’Algérie cessa en avril 1962 avec les accords d’Evian). Dans
ces conditions, il était impossible de sauver l'image de groupe. Dès lors, seuls
ont survécu les leaders qui avaient assez de personnalité et de talent pour
survivre à une longue absence.
Contrairement à Dick Rivers, qui a brusquement quitté les Chats Sauvages,
Eddy Mitchell s'est retiré sur la pointe des pieds: sur la pochette de son
premier 45T solo, paru en décembre 1962, on voit des affiches de concert des
Chaussettes Noires. Et au verso de la pochette, des télégrammes de "bonne
chance" signés par les autres membres. Et, nostalgie oblige, Eddy
réenregistra, sous le titre Be Bop A Lula '63, ce standard qui figurait sur le
premier disque des Chaussettes Noires.
Néanmoins, la séparation est inéluctable. La réaction d'Eddy paraît frappée au
coin du bon sens: Eddy, qui focalise l'attention des fans, est, de plus, en partie
créateur du répertoire. Pourquoi, dans ces conditions, continuer à faire part à
cinq, alors qu'il peut simplement engager des accompagnateurs rémunérés, et
ainsi conserver une part des bénéfices bien plus conséquente? Deux
"Chaussettes", William et Tony, intentent un procès à Eddy pour rupture de
contrat. Tandis que le groupe, sans Eddy, s'enfonce de plus en plus dans
l'échec et la galère, Mitchell semble tirer son épingle du jeu; sa carrière
connaît même un point culminant avec Toujours un coin qui me rappelle,
colossal succès du milieu des années '60. Mais, dix ans plus tard, tout a bien
changé: en 1971, en concert avec Michel Polnareff, il joue dans des salles
vides, et doit annuler la tournée de trente galas au bout de seulement six! C'est
un tel retour de manivelle que la firme Barclay envisage très sérieusement de
contraindre le groupe à se reformer. Mais le projet "Eddy Mitchell et les
Chaussettes Noires version années '70" n'aboutit pas. Tant mieux pour la
future grande carrière de Monsieur Eddy, quand on sait qu’à la même époque,
les deux autres grands groupes de l'époque, les Chats Sauvages et les Pirates,
s'étaient reconstitués dans la plus totale indifférence, ou presque!

1961. JE BOIS DU LAIT

En 1961, en France, il y a trois grands groupes de twist. Si on évoque


toujours les Chaussettes Noires et les Chats Sauvages, pour cause (Eddy
Mitchell et Dick Rivers s'y sont fait les crocs), on a plutôt oublié les Pirates
(Dany Logan, chanteur; Jean Veidly, bassiste; Michel Oks, batterie; Jean-
Pierre Malléjac et Jean-Pierre Orfino, dit Hector, guitaristes), qui se sont fait
connaître grâce... au lait. C'est l'époque où l'on distribuait du lait à 10H dans
toutes les écoles (Pouah! verres sales avec traces de “peaux”). Cette mesure, à
l’initiative de Pierre Mendès-France, vise à diminuer les excédents de lait
(déjà!), tout en offrant du calcium qui manquait aux lycéens de l’après-guerre
pas si lointaine.
Pour décourager nos adolescents de boire du vin ou de la bière, les
Pirates montrent l’exemple; ils sont sponsorisés par le "Comité du Lait" et
obtiennent un gros succès avec le titre Je bois du lait. Leur premier 33T
s'appelle Milk Shake Party et les montre en photos en train de boire des
grands verres de lait. Quand on ouvre la double pochette, on découvre... des
recettes pour utiliser le lait. Plus fort encore: pendant quatre soirées se tient, à
l'Olympia, le Milk Shake Show où l'on peut applaudir, selon les soirs, Sylvie
Vartan, Jean-Jacques Debout, Vince Taylor, Gene Vincent, Jacques Courtois
et son pantin, Les Pirates, bien sûr, et tout un tas d'inconnus qui le sont restés.
Bien sagement, le spectacle commence à 18h 30; il est gratuit...mais il faut
présenter cinq capsules d’aluminium de bouteilles de lait à l'entrée!
Devenus des vedettes, les Pirates entament des tournées mammouth,
dont l'une passe par le Liban : on leur apprend que le mot “twist” est interdit
dans le pays; il leur faut donc vite fait adapter leur tour de chant, et ils
remplacent le mot “twist”, présent de nombreuses fois dans toutes leurs
chansons, par le mot “slop” (déborder, renverser). Malgré cette bonne volonté
évidente, ils sont éconduits pour subversion. Johnny Hallyday connaîtra la
même mésaventure policière à Beyrouth.
Lorsque la mode des groupes s'estompe (faute de combattants, bien
souvent: le service militaire parsème les rangs des Chaussettes Noires et de la
plupart des formations de l'époque), les Pirates se séparent eux aussi. Leur
leader, Daniel Deshayes, dit Dany Logan, les quitte début 1963; mésentente
au sein du groupe, qui engage Tony Morgan à sa place. Dany, lui, fait un peu
de cinéma, enregistre en solo une poignée de 45T sans grand succès...et rêve à
l'improbable retour au hit-parade, tout en animant des foires et autres
quinzaines commerciales. Lui qui avait connu la gloire en chantant les
bienfaits du lait, connaît de graves problèmes de santé pour avoir abusé du
whisky. Il meurt, en juin 1984, sans avoir jamais renoué avec le succès, mais
après avoir enfin épousé Michèle, sa "fan" numéro un, qui le suivait
fidèlement depuis près d'un quart de siècle.

1962. ET MAINTENANT

Dans son passionnant ouvrage Une chanson, qu'y a-t-il à l'intérieur


d'une chanson?, Marcel Amont conte la génèse et le chemin tortueux qu'a
suivi le best seller de Gilbert Bécaud, Et maintenant:
L'actrice Elga Andersen vivait un douloureux chagrin d'amour. Sur le
vol Paris-Nice, Bécaud se trouve dans le même avion qu'elle, et s'évertue à
trouver les mots qu'il faut pour lui "remonter" le moral (qui est pourtant
indiscutablement "très haut", tout-au-moins pendant la durée du voyage!).
Bécaud lui propose de tuer le temps en dégustant un café au lait... Mais la
pauvre, paraît-il, ne peut que répéter inlassablement: "Et maintenant, qu'est-ce
que je vais faire?". Le malheur des uns... Formule célèbre ô combien exacte!
La lamentation de la triste vedette n'est pas tombée dans l'oreille d'un sourd,
et, de retour à Paris, Bécaud s'empresse de demander à son fidèle Pierre
Delanoë de lui tricoter du "sur mesure" à partir de la formule "Et maintenant,
qu'est-ce que je vais faire?". Grâce à Elga Andersen, Bécaud connaît le plus
gros succès de sa carrière. Sa chanson, en effet, va conquérir les Etats-Unis.
Ce n'est toutefois pas la première fois que Bécaud séduit les Anglo-Saxons.
Deux autres chansons auraient pu éclipser Et maintenant dans notre souvenir:
Le jour où la pluie viendra et Je t'appartiens ont connu une carrière tout-à-fait
ahurissante aux U.S.A. Cette dernière chanson a même été interprétée par les
Everly Brothers, Elvis Presley, Sam and Dave et Bob Dylan sous le titre Let It
Be Me, mais là où Bécaud s’adressait à Dieu, les Américains font référence à
un amour plus terrestre, une créature féminine.
Et maintenant est indiscutablement le plus gros succès en France en
1962... mais il connaît aussi le succès aux Etats-Unis et en Angleterre où,
immédiatement, les plus grandes stars, dont Frank Sinatra et Shirley Bassey,
s'en emparent, sous le titre What Now My Love. Mais le plus étonnant est que
la chanson, qu'on n'avait pas encore oubliée, connaît une seconde carrière
cinq ans plus tard! Tout cela (re)démarra avec une caracolante version
instrumentale interprétée avec panache par le trompettiste Herb Alpert,
immédiatement suivie par une version franchement pop du duo Sonny and
Cher, par celle de Petula Clark, et par plus de 200 enregistrements de
chanteurs ou orchestres différents. Le phénomène est assez rare pour être
souligné, car, en règle générale, il faut laisser passer un sérieux paquet
d'années avant de réenregistrer un tube très connu. Frank Sinatra, déjà cité, la
réenregistra en 1993, en duo avec Aretha Franklin. C'est ce que Amont
appelle "le coup de la fusée à deux étages".
A la fin des années ‘70, Bécaud expliquait que cette chanson, que tout
le monde connaît, avait rapporté plus d’un milliard de centimes en droits
d’auteur. Le plus drôle de l'histoire est qu'un parolier vraiment pas "dans le
coup" commit la gaffe de sa vie en faisant les démarches nécessaires afin de
pouvoir traduire et adapter en français ce tube américain appelé What Now
My Love!

1962. JEANNE
Nul autre que Georges Brassens n'aura autant utilisé les péripéties de sa
propre existence pour créer une oeuvre aussi populaire que personnelle.
Jusqu'à son propre enterrement, dont il plaisante: "Mon caveau de famille,
hélas, (...) est plein comme un oeuf" (dans Supplique pour être enterré sur la
plage de Sète).
Une erreur de jeunesse, un incident de parcours, et Brassens, jeûnot,
commet quelques menus larcins, relatés dans Les quatre bacheliers (voir notre
chapitre consacré à cette Mauvaise réputation qui lui colle à la peau et le
pousse à monter à Paris... ne serait-ce que pour se faire oublier au village!).
Il s'installe chez sa tante Antoinette, et vit une histoire d'amour avec
l'une de ses amies, Jeanne Planche, de trente ans l’aînée de Georges. Puis il
rencontre une jeunette, "Jo", un peu voleuse, pas très fidèle (grâce à elle,
Brassens découvre les maladies vénériennes!) et très menteuse. Le pauvre
Georges aurait bien pu être accusé de proxénétisme ou de détournement de
mineure; il s'en sort plutôt bien et trouve la matière de futurs succès (Le
mauvais sujet repenti, Une jolie fleur, et Putain de toi, bien qu’enregistrées en
1952 et 1954, sont toutes les trois inspirées de cette relation féminine de
1946).
Brassens n'a guère le loisir de goûter les charmes de la capitale: la
guerre éclate. Le voilà en Allemagne, "S.T.O." (Service Travail Obligatoire).
Il profite de sa première perm' pour ne pas y retourner... mais doit se cacher.
La Gestapo n'aurait certes pas manqué de le débusquer chez sa parente.
Georges prend donc pension, impasse Florimont, chez "La Jeanne" et chez
L'Auvergnat Marcel Planche; tous deux forment encore un duo, un tandem,
mais déjà plus un couple. Le petit théâtre de Brassens est bien réel; le décor
est planté (Paris!), les personnages sont en place.
La maison de Jeanne, bien après la guerre, restera le refuge de Brassens.
Il y trouve tendresse... et nourriture, car il est fauché! Sa vie sentimentale est à
la fois simple (simpliste?) et compliquée. Mais certainement pas torturée! Il
avoue apprécier la compagnie des femmes mariées... pour la bonne raison
qu'elles ne lui demandent jamais de leur promettre le mariage! En raison de la
forte personnalité de son hôte, il n'a pas intérêt à ramener ses conquêtes
féminines dans le petit pavillon du 14è arrondissement. Très possessive,
Jeanne n'hésitait pas à confisquer l'unique pantalon de Georges pour
l'empêcher de sortir lorsqu'elle devinait un rendez-vous galant. Les entrées,
elles aussi, sont filtrées: tout nouveau copain doit apporter son bifteck, avoir
une "gueule" qui revient à la maîtresse de céans... et ne pas arriver trop tard,
car la salle à manger est petite, et quand la table est occupée par une dizaine
de familiers, plus personne ne peut entrer. Les seules femmes à passer le seuil
doivent être impérativement accompagnées de leur mari! (Entretemps,
Georges a connu "Pûppchen" à qui il restera fidèle à jamais, et pour qui il
écrivit La non-demande en mariage).
Comme le souligne l’écrivain René Fallet, ami de Brassens, il faut
reconnaître que, toutes proportions gardées, Jeanne Planche née Le Bonnec
évoque bigrement "Calamity Jane" telle qu'on la découvre chez Lucky Luke!
Sa maison, contrairement à la chanson, est plutôt sans confort (l'eau et
l'électricité n'y seront installés que lorsque Brassens sera devenu riche), avec
juste une courette où pousse UN arbre, celui auprès duquel... ("Auprès de
mon arbre, je vivais heureux")
A l'âge de 77 ans, peu après la mort de Marcel, La Jeanne s'amourache
d'un jeûnot, un clochard de 37 ans... qui ressemble à Brassens et porte le
même prénom! Son entourage fidèle s'alarme, reniflant le coup du gigolo qui
reluque les millions du prestigieux protecteur (si c'était le cas, le p'tit gars
serait bien déçu: Brassens n'avait jamais un rond en poche, et toute sa fortune
était gérée par un ami). Il est donc décidé de "kidnapper" Jeanne le jour de ses
noces. Pour son bien, car le promis est un alcoolique invétéré, fréquemment
sujet à de violentes crises. Peine perdue: à peine parvenue dans son village
natal de Bretagne où on l'a menée contre son gré, la diablesse de femme
arrive à prévenir son jouvenceau, qui vient la chercher, depuis Paris, sur la
mobylette qu'elle venait de lui offrir!
Durant deux ans, Jeanne vit d'amour, et son tourtereau d'eau fraîche, au
moins pendant les nombreux séjours qu'il effectuera dans divers hôpitaux
psychiatriques. Du coup, Brassens se sent de trop et quitte ce qui fut la
maison de L'Auvergnat. Pour les week-end, il a acheté à Crespières, pas loin
de Paris, un pavillon qui sera la proie des monte-en-l'air (ces vols répétés lui
inspirent les Stances à un cambrioleur)
Il y a déjà bien longtemps qu'entre Jeanne et Georges il n'y a plus amour
ni tendresse; mais la fidélité est la qualité première du poète, et il est bien
ébranlé lorsqu'il apprend, le 24 octobre 1968, son décès bien prévisible. Mais,
à cette époque, il a encore une attitude bravache face à la mort. A un ami qui
lui déclare: "Elle est morte? Ce n'est pas vrai!", il réplique: "Si ce n'est pas
vrai, c'est drôlement bien imité".

1962. J'ENTENDS SIFFLER LE TRAIN


Cette année-là, la France semble se passionner pour le train: Sylvie
Vartan fait un malheur en adaptant le Locomotion de Little Eva, Henri
Salvador invente le Twist-S.N.C.F. et Richard Anthony triomphe avec
J'entends siffler le train. Le train n'est cependant pas le moyen de transport de
prédilection de Richard: à huit ans, le garnement conduisait la voiture de son
père. Puis, devenu vedette, il s'offre son avion particulier, qu'il pilote lui-
même, ce qui est extrêmement rare à l’époque. Né en Egypte en 1936 d'un
père turc et d'une mère anglaise, Richard prend le train pour la première fois
de sa vie à l'âge de douze ans en... Argentine! Sa famille s'est, en effet,
installée à 30 kilomètres de Buenos Aires, et Richard fait le trajet chaque
matin pour rejoindre la seule école américaine du bled.
Arrivé à paris en 1951, il souffre beaucoup, au début, de ne pas
connaître notre langue. Il devient... représentant en réfrigérateurs, s'offre un
magnétophone, enregistre sa voix en surimpression d'une chanson de Paul
Anka. Puis fait la tournée des maisons de disques pour s'enquérir d'un contrat.
Le succès n'est pas immédiat, mais à partir de Nouvelle vague, son nom
s'impose définitivement dans le monde du rock. En revanche, on lui avait
fortement déconseillé de ne pas enregistrer un truc aussi lent que J'entends
siffler le train... "Richard, tu vas casser ton image de rocker", lui répète-t-on.
Il faut rappeler qu'au moment où Richard Anthony enregistre ce qui restera à
jamais comme son plus gros succès et, peut-être, le meilleur titre qu'il ait
jamais enregistré, il est l'inévitable et perpétuel "challenger" de Johnny
Hallyday. Ils se sont d'ailleurs déjà plusieurs fois affrontés dans des matches
tout ce qu'il y a d'amical: comparez leurs versions respectives du P'tit clown
de ton coeur: Bien difficile de les départager (Johnny lui-même reconnut
publiquement qu'il trouvait l'interprétation de Richard meilleure que la
sienne). Et Itsy bitsy petit bikini, cette chanson que Johnny a toujours regretté
d'avoir enregistrée: la version de Richard est... aussi ridicule (Dalida elle aussi
s'était compromise dans cette tentative de traduire en français une chanson
trop typiquement américaine)...Tu parles trop est la dernière chanson en
commun de Johnny et Richard. Chacun, désormais, aura son propre
répertoire; il faut dire qu'en un temps record, le temps d'enregistrer trois ou
quatre super 45T, chacun est devenu une énorme vedette (pardon pour ton
embompoint, Richard!). Ce qui n'est pas le cas d'Hugues Aufray qui, pour le
moment, ronge son frein: il a sorti, en même temps que Richard, c'est-à-dire
en juin 1962, sa propre version de J'entends siffler le train... mais la sienne est
passée à la trappe; il lui faudra attendre encore deux bonnes années pour
véritablement conquérir ses galons de vedette. Hugues Aufray conservera
toujours un soupçon d'amertume envers Richard Anthony, car c'est lui aussi
qui enregistra, et obtint le succès, en adaptant, sous le titre Ecoute dans le
vent, le célèbre Blowin' In The Wind de Bob Dylan. Hugues, moins connu,
n'avait pu obtenir, à ce moment-là, le privilège d'enregistrer la chanson de son
ami américain.
L'autre raison pour laquelle on déconseillait à Richard de ne pas
enregistrer J'entends siffler le train (500 Miles est un vieux traditionnel
américain adapté par le trio américain les Journeymen, au sein duquel on
remarque déjà Scott McKenzie, créateur cinq ans plus tard de San Francisco),
c'est qu'à l'époque, en 1962, la notion de "slow de l'été" n'est pas encore
rentrée dans les moeurs. Le "Tino Rossi du rock" (c'est ainsi qu'il était
couramment surnommé) eut raison de n'écouter que ses propres convictions.
Curieusement, la même mésaventure se reproduira cinq ans plus tard: il y
avait bien longtemps que Richard souhaitait adapter à sa propre manière le
Concerto d'Aranjuez dont il était tombé amoureux. Seulement voilà, quand on
est chanteur de variété, (yéyé et twist, qui plus est), on ne s'avise pas de
toucher à la musique classique; c'est ainsi qu'il dut, à la sauvette, aller
l'enregistrer à Londres avec les musiciens qui voulurent bien l'accompagner,
car son initiative était vue d'un très mauvais oeil. Or le disque obtint un
énorme succès populaire; il n'existe pas de règle infaillible en matière de tube!
Quant à J'entends siffler le train, il resta surtout dans la mémoire d’une
génération de conscrits et de leur famille, pour qui le train symbolisait le
départ vers une guerre sans nom, la séparation, la peur, la destination
inconnue, la mort peut-être. Les trains partaient des grands villes pour rallier
Marseille, avant le bateau vers l’Algérie. Aujourd’hui encore, des anciens
“appelés” d’Algérie -comme on disait- ressentent un pincement au coeur en
écoutant la chanson...

1962. TOUS LES GARCONS ET LES FILLES

Les débuts de Françoise Hardy, c'est du "rentre-dedans"! Pourtant,


gamine, les cours de chant lui faisaient peur... à tel point qu'elle s'était inscrite
à des cours de grec, simplement pour être dispensée de ceux de chant! Son
rêve était plutôt de devenir animatrice ou programmatrice de radio. Mais le
destin en décida autrement: pour avoir brillamment passé son bac, on lui offre
une guitare! Rajoutons que Françoise se branche alors sur "208", la branche
britannique (aujourd'hui disparue) de Radio Luxembourg, qui, à l'époque,
diffuse chaque soir de la pop music; la jeune Hardy devient dingue de Cliff
Richard, Paul Anka et autres Everly Brothers!
Sa mère lisant France-Soir; Françoise apprend, dans la rubrique "Les
potins de la commère" de Carmen Tessier, qu'"une grande firme
discographique" organise des auditions. Sans vérifier, elle se rend chez Pathé-
Marconi, où on l'écoutera pendant un quart d'heure. Le magnétophone, à
l'époque, étant un instrument encore réservé aux professionnels, c'est la
première fois que Françoise s'entend chanter. Elle apprécie assez le résultat...
Mais chez Pathé, on considère qu'elle ressemble trop à Marie-José Neuville,
surnommée “la collégienne de la chanson”. Pas découragée, elle décide alors
d'aller se faire auditionner chez Vogue. Pourquoi Vogue? Pour la simple
raison qu'elle trouvait les premiers disques de Johnny totalement
épouvantables et qu'elle pensait ne pas pouvoir être pire (elle reconnaît,
aujourd'hui, que les siens étaient aussi mauvais que ceux de l'Idole des
Jeunes!). Chez Vogue, on lui demande de répéter, justement, deux chansons
de Johnny: Oui mon cher et 24000 baisers. Françoise réalise soudain qu'il faut
savoir chanter en mesure. La dure loi, implacable!
Pour son audition, elle est accompagnée à l'accordéon par Aimable, qui
se montre très gentil, se souvient - elle. On lui conseille de prendre des cours
de chant. Elle s’inscrit au Petit Conservatoire de Mireille. Trois mois plus
tard, Françoise est convoquée: on cherchait quelqu'un pour enregistrer Oh oh
chéri, qui venait d'être refusé par Petula Clark.
Le 25 avril 1962, elle enregistre quatre chansons, en trois heures, avec quatre
musiciens. C'est décidé, le premier 45T de Françoise Hardy sera Oh oh
chéri... Mais le titre est vite éclipsé par Tous les garçons et les filles, paroles
et musique de son cru, auquel personne ne croyait! N'ayant pas encore passé
l'examen SACEM, elle doit co-signer avec le sociétaire Roger Samyn, qui
touchera des droits à vie sans avoir rien écrit.
Françoise n'a cesse de répéter qu'elle ne connaît que trois accords de
guitare (on appelle ça un "anatole"), que ce titre est d'une simplicité
désarmante, et que son thème est pompé sur celui de Lonely Boy de Paul
Anka, qu'elle ressentait intimemement la solitude, qu’elle avait l'impression
d'être moche, de n'attirer personne. Et pourtant (ou peut-être "à cause de tout
ça"), le succès est énorme. Elle tournera même un clip, pardon, un scopitone,
avec le débutant Claude Lelouch qui la filme sur la grande roue de la Foire du
Trône.
Françoise ne sera jamais satisfaite de ses premiers enregistrements; à tel
point qu'à l'occasion de l'enregistrement de sa chanson en allemand, sous le
titre Peter & Lou, elle en fera modifier l'orchestration.
Les tubes se succèdent à un rythme fou; le suivant n'est autre que la
récupération d'un instrumental des Fantômes, Fort Chabrol. En y plaquant des
paroles, le titre devient Le temps de l'amour, qui lui donnera l'occasion de
rencontrer le compositeur de ce morceau, Jacques Dutronc, compositeur de ce
morceau et futur père de son fils Thomas.

1962. LOVE ME DO

Conter l'histoire du premier disque à succès des Beatles conduit


immanquablement à évoquer la carrière, ô combien ratée, de celui qui fut
évincé du groupe au moment crucial... le mal nommé Pete Best (best signifie
le meilleur en anglais!). Pete Best fait partie des Beatles au moment où le
groupe réalise ses tout premiers enregistrements en tant qu’accompagnateurs
du chanteur Tony Sheridan, en 1961, à Hambourg. Ces enregistrements pour
la firme Polydor auraient dû circuler sous le nom de “Tony Sheridan and the
Beatles”. Mais la tentation commerciale deviendra trop forte, et, dans le futur,
le nom de Tony disparaîtra, au profit de celui des Beatles!
Un nouveau contrat ayant été signé courant 1962 avec la firme
Parlophone, il ne s'agissait pas de mettre sur le marché, pour leur premier
45T, un disque des Beatles qui ne soit pas parfait. Or les versions de Love Me
Do enregistrées le 6 juin 1962 avec Pete Best (immédiatement refusées), et
même celles du 4 septembre avec Ringo (une quinzaine!), n'étaient pas d'une
qualité suffisante pour satisfaire leur producteur George Martin, un "vieux de
la vieille" qui connaissait son métier. Il fut décidé de convoquer Andy White,
un musicien de studio, pour jouer de la batterie, tandis que Ringo se
contenterait des maracas sur la chanson P.S. I Love You, et du tambourin sur
le titre principal Love Me Do. Docile, ce dernier n'eut pas l'ombre d'une
protestation. La session eut lieu le 11 septembre. Cependant, un petit nombre
de disques avait déjà été pressé à partir des sessions du 4 septembre! Le 45T
démo, rarissime car tiré à 250 exemplaires seulement, porte une étiquette
erronée, indiquant "Paul McArtney" au lieu de "Paul McCartney" (à la sortie
de leur 45 tours suivant, Please Please Me, un petit conflit éclata entre les
deux créateurs du groupe, afin de savoir si leurs compositions seraient signées
Lennon/McCartney, ou bien McCartney/Lennon. La question resta en suspens
plus de six mois!).
L'édition régulière, commercialisée le 5 octobre 1962, se distingue à
l'oreille: si vous entendez du tambourin et des maracas, qui dénotent la
présence de Ringo ailleurs qu’à sa place habituelle (la batterie), vous
possédez la seconde version! Le plus drôle de l’histoire est la réaction de
George Martin: finalement, il jugea que le jeu du “pro” Andy White n’était
pas meilleur que celui de Ringo!
Cette histoire assez complexe peut vous sembler anodine: à l’époque, en
effet, personne ne pouvait imaginer à quel point les Beatles deviendraient
célèbres. Mais, vingt ans plus tard, lorsqu’il fut question de rééditer tous leurs
45T à partir des enregistrements originaux, ce petit détail tourna au casse-tête,
puis carrément au cauchemar pour les responsables de la firme
discographique: pas moyen de remettre la main sur les bandes originales. Et
pour cause! Elles avaient été, soit envoyées sur le continent américain et,
depuis, égarées, soit effacées (c’est le cas de Love Me Do version N°1,
volontairement effacée en septembre 1963 pour éviter toute publication
postérieure). Dès lors, l’enregistrement de Love Me Do version N°1 n’existait
plus sous forme professionnelle. Les responsables d’E.M.I.-Parlophone furent
contraints d’emprunter, auprès d’un collectionneur méticuleux, un exemplaire
du disque original en bon état. Vingt ans après son enregistrement, Love Me
Do version N°1 avait acquis une telle valeur qu’un coursier chevronné fut
dépêché auprès du collectionneur pour qu’il lui remît le disque en mains
propres! Depuis, heureusement, le CD est rentré dans nos habitudes de
discophiles, et on peut désormais acquérir les trois versions de Love Me Do:
celle du 6 juin avec Pete Best sur Anthology volume 1, celle du 4 septembre
avec Ringo à la batterie sur l’album Past Masters volume 1, et la version du
11 septembre avec Andy White sur l’album Please Please Me.
Love Me Do ne monta que jusqu'à la 17è place du hit-parade, et encore
la plupart des exemplaires furent-ils vendus dans la région de Liverpool: on
dit que leur manager Brian Epstein en acheta 10 000 exemplaires pour le faire
rentrer dans le hit-parade; rappelons qu'il possédait une chaîne de disquaires.
Par la suite, pour éviter ce genre de manipulations, les magazines musicaux
réduirent leurs classements, abandonnant le Top 50 en faveur du Top 30.
Revenons à Pete Best qui est le grand loser de l'affaire... Mine de rien,
c'est quand même lui qui avait chauffé la place pour Ringo! C'est vrai qu'il ne
s'était jamais réellement complètement intégré au groupe; s'il était resté, la
formation serait certainement devenue, non pas "Les Beatles" mais "Pete Best
et les Beatles". Pas qu'il eut obligatoirement un talent de meneur ou de leader,
mais il avait un impact sur les filles qui reléguait les trois autres au rang
d'accompagnateurs. Or George Martin avait pour mission de fournir à
Parlophone une "entité Beatles", un groupe véritablement homogène. Les
trois autres acceptèrent finalement sans rechigner de voir évincer leur ami, la
tentation du succès étant la plus forte; retrospectivement, McCartney
reconnait qu'ils avaient eu un comportement de lâches, laissant à Brian
Epstein la charge d'annoncer à Pete qu'il était renvoyé à ses foyers. Epstein le
fit avec beaucoup de courtoisie, lui faisant miroiter l'assurance de retrouver
immédiatement un engagement dans une autre formation; et puis, durant cet
été 1962, nul ne pouvait encore prévoir l'ampleur du futur succès des Beatles.
Les admiratrices de Best, à Liverpool, manifestèrent quelques temps leur
mécontentement, allant de la manif' avec banderolles "Best For Ever" jusqu'à
l'agression physique envers les autres Beatles, et puis le temps passa... Best
connut la déchéance de celui qui est passé à côté de la chance: petits groupes
sans succès, mésaventures tragi-comiques durant les tournées à l'étranger...
En Allemagne, alors que les Beatles popularisaient la coupe de cheveux "au
bol", une fille lui avait coupé tous ses cheveux tandis qu'il dormait après un
concert dont il était revenu ivre mort! Et, aux Etats-Unis, il se retrouva
contraint de vendre son sang pour se payer de quoi manger... Mais, lorsque
leur manager proposa au groupe de Pete Best d'aller se produire au Viêt-nam
pour le moral des troupes en guerre, les musiciens britanniques réalisèrent
qu'ils n'étaient guère concernés par ce conflit; leur permis de travail étant
périmé, il ne leur restait plus que deux solutions: retouner au pays, ou choisir
la nationalité américaine... et, du coup, devenir incorporables pour le Viêt-
nam! De retour à Liverpool à l'été 1966, Pete Best passa encore trente années
fort difficiles, pour, finalement, toucher un semblant de pactole, une somme
confortable correspondant à un arriéré de sessions du tout début des années
'60 avec les Beatles. Mieux vaut tard...

1963. CECILE, MA FILLE

Au milieu des années 90, Claude Nougaro déclarait: "Plusieurs fois, j'ai
rencontré la femme de ma vie...Aujourd'hui, j'ai trouvé la femme de ma
mort". Il venait de se remarier avec son infirmière, après une lourde opération
du coeur.
En 1962, la femme de sa vie a pour nom Sylvie; il l'a rencontrée au
Lapin Agile, un cabaret de la Butte Montmartre où son père, chanteur à
l'Opéra de Toulouse, aime à terminer la soirée lorsqu’il est de passage à Paris.
Et c'est au Lapin Agile que Claude déclame ses premiers poèmes en...1953!
Neuf ans plus tard, il a épousé cette femme qui y tient le vestiaire, et ils
viennent d'avoir un enfant: Cécile. L'occupation nocturne de la maman laisse
parfois Claude seul avec son enfant, et endormir un bébé n'est pas toujours
chose facile!
Une nuit que Cécile pleurait à chaudes larmes, un coup de fil va encore
plus chambouler la nuit: il est deux heures du mat' et Edith Piaf en personne
veut rencontrer sur le champs (sur le chant!) ce jeune auteur-chanteur dont on
dit tant de bien. Avec Edith, on ne peut jamais dire non. Pour être sûre qu'il
vienne, elle lui envoie son chauffeur. Quant à Claude, qui n'avait jamais caché
son admiration pour Piaf (ce fut le grand choc de sa vie, la "commotion Piaf",
de l'entendre à la radio alors qu'il n'avait que dix ans), il est tellement ému
qu'il oublie de préciser à quel étage il réside. Si bien que le concierge fut
réveillé en pleine nuit par un chauffeur en livrée! Avec toujours, en fond
sonore, les pleurs de Cécile!
Est-ce le bercement de la voiture qui traverse Paris qui est responsable?
Toujours est-il que Cécile, sa fille, finit enfin par s'endormir et termina sa nuit
chez Edith Piaf! La collaboration entre Claude et Edith, hélas, ne verra guère
le jour, Piaf décèdant l'année suivante. En hommage à celle qui resta pour lui
la plus grande, il écrira Comme une Piaf.
Quant à Cécile, ma fille, elle fera l'objet du troisième 45T à succès de Claude
Nougaro, apparamment parti sur la voie express du succès. Malheureusement,
dans la nuit du 10 juin, un tragique accident de voiture faillit briser sa
carrière: six mois plus tard, il retrouve l'Olympia... avec des béquilles! Cela
ne l'empêche pas de reprendre la route, parfois même pour aller fort loin:
l'année suivante, il est au Québec... fait un crochet par New-York où il reste
seul quatre jours, sans parler un seul mot d'anglais. Inconsciemment, ce séjour
"au feeling" aura des répercussions 23 ans plus tard! (voir notre chapitre
Nougayork).
Quant à Cécile, ma fille, elle restera l'une des chansons préférées des
Français. Sur le même thème, Sylvie Vartan chantera trois ans plus tard la
sublime Ballade pour un sourire, dédiée à son fils David; Sylvie est d’ailleurs
la marraine de Cécile. On entendra les rires de Cécile à la fin de la chanson La
craie dans l’encrier de Catherine Lara; la chanteuse-violonniste était devenue
l’amie de sa maman et avait déclaré: “Ce que je préfère chez un homme...
c’est sa femme”.

1963. BELLES BELLES BELLES

Girls Girls Girls (Made To Love), composé par Phil Everly des Everly
Brothers, fut un tube en 1962 aux U.S.A. par Eddie Hodges. A l'origine, la
chanson, en France, est destinée à Lucky Blondo, qui avait déjà connu le
succès avec d'autres adaptations (Multiplication, Sheila, J'ai un secret à te
dire). Mais cette fois Blondo ne "ressent" pas le titre, au moins sous sa forme
provisoire: le refrain fait: "Rien, rien, rien, que notre amour".
Blondo n'aime pas la traduction...et abandonne la chanson au profit d'un
véritable inconnu: Claude François. Ce dernier a juste sorti, sous le
pseudonyme de "KôKô", un 45T qui ne s'est absolument pas vendu: Le
Nabout twist (une composition arabisante du sympathique Bob Azzam)
accompagné de sa propre version du Clair de lune à Maubeuge de Pierre
Perrin. Mais l'histoire n'est pas finie, car, bien qu'inconnu, CloClo lui-même
demande si l'on peut retravailler le texte. Et "Rien, rien, rien que notre amour"
devient "Belles, belles, belles..." grâce au génie de Vline Buggy, célèbre
parolière de l'époque, épouse de son arrangeur Christian Chevallier. C'est
pour Claude François, le titre leader du premier 45T publié sous son nom... et
le début d'une collaboration tout-à-fait extraordinaire: plus de 150 chansons
sortiront de la plume de Vline strictement à l'intention de Clo-Clo. Bel
hommage de sa parolière qui se rappelle de leur rencontre et déclare: "Claude
François, encore inconnu, était déjà une star dans l'âme" (pour la petite
histoire, signalons que, devant le succès de Belles belles belles, qui allait
désormais l'obliger à se montrer en public, sur scène et à la télévision, Claude
François prit la décision de se faire refaire le nez une première fois!)
Par la suite, les "spécialistes de l'adaptation" se livreront à une
concurrence effrénée dans le cadre de la "course au tube"... C'est la
bousculade dans les bureaux des éditeurs musicaux pour décrocher le titre
étranger qui fera tilt dans le coeur des Français. Pour garder une longueur
d'avance, Claude François avait trouvé un moyen finalement fort simple: il
avait fait l'acquisition d'un poste de radio à ondes courtes, muni d'une
excellente antenne, et se mettait à l'écoute des stations étrangères pour écouter
ce qui "marchait" ailleurs. Cela lui permit de rester dans le peloton de tête,
aux côtés de Johnny Hallyday et Richard Anthony, et de garder sa place
lorsque le public français se fit plus exigeant.
La carrière de Belles belles belles n'était pas terminée: trente ans plus
tard, le duo Début de Soirée remettait le titre au goût du jour des
discothèques.

1963. LOUIE LOUIE

Le succès de ce titre, aujourd'hui universel, ne fut pas immédiat. Il faut


dire que son compositeur lui-même, un certain Richard Berry (aucun rapport
avec l'acteur français du même nom qui, il est vrai, poussa la chansonnette),
n'y croyait pas véritablement, puisqu'il l'avait placé en face B (la place du
mort, dans un 45T!) de son single You Are My Sunshine. Le morceau en
question, Louie Louie, est fortement inspiré de El Loco Cha-Cha de René
Touzet. Richard Berry And The Pharoahs -c'est le nom complet de cette
sympathique formation - parviennent tout de même, en cette année 1957, à
vendre une bonne centaine de milliers d'exemplaires du disque, rien qu'en
Californie... et aucun ailleurs! Richard Berry céda alors tous les droits de sa
chanson pour seulement deux cents dollars afin de payer son mariage.
Alors qu'on aurait pu croire son histoire déjà finie, le titre tombe dans
l'oreille d'un musicien de Seattle qui l'inscrit à son répertoire... cinq ans plus
tard! L'accroche est loin d'être négligeable, car bientôt tous les groupes de la
région l'interprètent lors de leurs prestations scèniques, et il s'en trouve même
deux pour l'enregistrer en studio, et qui plus est dans le même studio, pour les
besoins d'un 45T: il s'agit de Paul Revere And The Raiders, déjà vedettes
consacrées, et d'une formation totalement inconnue, les Kingsmen. Début
1963, les Paul Revere possèdent une tête d'avance: grâce à une diffusion sur
tout le territoire américain, 700 000 exemplaires de leur version trouvent le
chemin des juke-boxes et des électrophones... tandis que la version des
Kingsmen a bien du mal à décoller. Il faut dire, à leur décharge, qu'étant "des
p'tits jeunes qui débutent" (on appelle aujourd'hui garage band ce genre de
petites formations amateurs et sans moyens), ils n'ont pu enregistrer le titre
qu'une seule fois, alors qu'il est bien rare que tout artiste n'enregistre pas au
moins 4 ou 5 démos d'un même morceau, afin d'offrir au public la meilleure.
Aujourd’hui, il ne viendrait à personne l'idée de critiquer la "forme"... Mais
en cette année 1963, le titre des Kingsmen (qui est pourtant leur morceau
fétiche, puisqu'il leur arrive fréquemment de le faire durer, sur scène, jusqu'à
près d'une heure!) fait un peu "bâclé"... A tel point qu'une station de radio
décrète leur version de Louie Louie "plus mauvais disque de la semaine”. Ca,
déjà, ça fait tilt! Lorsqu'en plus les âmes bien pensantes décrètent que les
paroles sont osées, il n'en faut pas plus pour le mettre dans l'oreille de milliers
de teenagers américains, et en faire un tube. Un tube inattendu car, c'est vrai,
la version des Kingsmen est mal fichue: les paroles sont à peine
compréhensibles; c'est l'histoire d'un marin jamaïcain qui raconte ses
malheurs amoureux à un barman justement prénommé Louie. Que raconte-t-il
vraiment de salace? Mystère, mais comme aux USA on ne rigole pas avec la
morale, le F.B.I. et la censure fédérale n'hésitent pas à cuisiner, et le chanteur
des Kingsmen, et l'auteur des paroles.
Six mois plus tard, le disque est N°1 au hit-parade! Et les versions du
titre, sans être aussi célèbres que celle des Kingsmen, se succèdent au fil des
ans... Au point de faire l'objet, d'abord, de deux disques uniquement
constitués de versions du même titre, puis d'un week-end mémorable pour
célèbrer les vingt ans de succès des Kingsmen : pas moins de 800 reprises
(dont celle du groupe anglais the Kinks, la plus connue en France, mais aussi
celles des Beach Boys, Troggs, Tom Petty, Barry White, Julie London, Otis
Redding, David Bowie...) seront diffusées pendant 48 heures d'affilée sur une
radio californienne !
Au milieu des années ‘90, Louie Louie, dans sa version de 1963 par les
Kingsmen, servit de support musical à une campagne publicitaire pour la "406
Peugeot", permettant ainsi au disque de se vendre comme une nouveauté, et
ce, 32 ans après sa sortie!
Entretemps, le grand perdant de l’histoire, Richard Berry, heureusement aidé
par l’organisation Artists Rights Enforcement, avait dû batailler ferme pour
reconquérir les droits d’auteur qui lui échappaient depuis des années. Berry
est mort en 1997, à l’âge de 61 ans, après être retourné à l’école pour s’initier
à l’informatique.

1963. BLOWIN' IN THE WIND

Cette chanson est un véritable sac de noeuds! Elle apparaît, pour la


première fois, sur un 33T de Bob Dylan sorti en 1963... Album qui se vend
très mal au moment de sa sortie (la première édition contient d'ailleurs des
chansons qui ont été censurées dès leur publication, ce qui fait de ce disque
vinyle la pièce rare répertoriée la plus chère: $ 35.000, soit environ 200 000
F!).
Le disque de Bob Dylan tombe dans les mains de Peter Paul and Mary
aux Etats-Unis, et de Hugues Aufray en France (Hugues, qui fut de tout temps
un passionné de folk et de folklore, avait sympathisé avec Dylan lors d'une
rencontre à New-York, bien avant que ce dernier ne soit célèbre). Le
problème est qu'à l'époque, Hugues Aufray n'est pas assez connu en France
pour imposer sa volonté, et Blowin' In The Wind lui est “piquée” par Marie
Laforêt, qui l’interprète, fin 1963, en anglais (accompagnée à la guitare par
Jacques Higelin, alors débutant), mais surtout par Richard Anthony, sous le
titre Ecoute dans le vent, formule à l’époque très prisée, à tel point qu’elle
donnait son titre à une célèbre émission du soir sur Europe n°1 (Dans le vent
fut animée par Michel Cogoni, puis Hubert Wayaffe, dit “Hubert” tout court).
Pour Hugues Aufray, c'est dur à digérer car le même coup lui était arrivé,
deux ans plus tôt, avec J'entends siffler le train, qui avait été un succès
colossal pour Richard, et un cuisant échec pour lui!
Aux Etats-Unis, c'est la version de Peter Paul and Mary qui marche, pas
celle de Dylan. En revanche, il circule des rumeurs sur son compte: Dylan est-
il un contestataire sincère (on parle de "protest song"), ou bien simplement un
opportuniste de génie, un peu comme Antoine en France? Pourquoi ce doute?
Tout simplement parce que le jeune Dylan, encore novice, a passé des mois
au chevet du célèbre Woody Guthrie mourant et qu'il s'est fait expliquer tous
les mécanismes du folk-song. Pire, on prétend que Dylan a simplement acheté
la chanson toute faite à un étudiant rencontré, justement, dans l'entourage de
Guthrie. Et l'on cite même le prix: $ 1000. L'histoire n'a jamais été tirée au
clair, mais en tout cas le jeune gars en question, nommé Lorre Wyatt, aurait
enregistré le disque avec son groupe les Milburnaires. Information que nous
n’avons jamais pu vérifier!
Bob Dylan a écrit des centaines (des centaines!) de chansons. Pourquoi
donc celle-ci lui a-t-elle apporté une renommée internationale, alors que les
précédentes avaient été accueillies dans la profonde indifférence? A cela, une
explication évidente: avant Blowin’ In The Wind, Dylan n’avait publié qu’un
seul album, et les treize chansons qui y figuraient n’avaient le caractère
universel que revêt Blowin’... En gros, ce premier recueil évoque Woody
Guthrie, New York, une autoroute américaine (Highway 51) et toutes sortes
d’autres questions temporelles que se pose principalement le peuple
américain. Avec ce premier album, Dylan ne peut prétendre (l’a-t-il jamais
voulu, d’ailleurs?) au titre de porte-parole de la jeunesse d’après-guerre.
Tandis qu’avec son deuxième 33 tours, The Freewheelin’ Bob Dylan, son
discours devient planétaire: tout le monde, ou presque, craint la guerre
atomique (A Hard Rain’s A-Gonna Fall et Talkin’ World War III Blues) et
déteste les fabriquants d’armement (Masters Of War), les jeunes du monde
entier rêvent d’amour (Corrina, Corrina, Girl Of The North Country) , de
liberté (I Shall Be Free) et d’amitié (Bob Dylan’s Dream). Plus encore,
chacun de nous se pose des questions... auxquelles personne ne peut répondre,
si ce n’est à travers un hypothétique murmure du vent! Il est caractéristique
que la chanson Blowin’ In The Wind est strictement composée de questions
(on ne peut, en effet, considérer comme une affirmation la seule phrase qui ne
se termine pas par un point d’interrogation: “La réponse est soufflée par le
vent”).
Dylan est heureusement parvenu à faire rapidement la preuve de son
talent, mais c'est vrai qu'il abandonne rapidement le folk pour se tourner vers
le folk-rock. Ce qui lui sera amèrement reproché par ses admirateurs de la
première heure: pendant deux ans, il se trouvera toujours des gens pour le
traiter de "Judas" ou de "traître" pendant ses concerts. A tel point qu'au cours
d'un festival, il quitta la scène en pleurs avec sa guitare électrique, pour
revenir plus tard avec une guitare acoustique.
Quant à Hugues Aufray (il y a quand même une morale à cette histoire),
il connaît enfin la renommée quelques mois plus tard avec des adaptations de
chansons de son ami américain: N'y pense plus, tout est bien, La fille du
Nord, etc. Il est drôle de signaler que c'est Pierre Delanoë, un homme connu
pour ses idées réactionnaires, qui a traduit les chansons gauchistes de l'album
Aufray chante Dylan! On lui a d'ailleurs reproché, à tort, d'avoir édulcoré la
pensée de Dylan. Ce qui est un faux procès! Il était nécessaire d’adapter les
paroles du poète américain: fréquemment obscures pour ses compatriotes,
elles auraient été incompréhensibles pour le public français. Et Aufray -
Delanoë ont fait un très bon boulot.

1963. DOMINIQUE

Autant vous prévenir tout de suite, il n'y aura pas d'happy end au
présent chapitre! Soeur Sourire ("The Singing Nun" pour le public anglo-
saxon) n'a pas vraiment connu le paradis sur terre. On avait déjà connu des
religieux chantants; le Père Duval, notamment, avait connu un joli succès.
Mgr Maillet, quant à lui, dirigeait de main de maître les Petis Chanteurs à la
Croix de Bois, dont fit partie Danyel Gérard. Mais jamais ce genre de disque
n'avait eu les honneurs du hit-parade. Alors, à fortiori, à l'étranger...! C'est
pourtant le tour de force réalisé par Jeanine Dekers, dite Soeur Luc-Gabrielle,
religieuse belge du couvent de Fichermont. Sa vocation semblait de faire
vibrer ses cordes vocales, et elle fit la nique-nique-nique aux Beatles,
caracolant comme une grande Soeur au sommet des meilleures ventes de
disques en 1963.
Soeur Sourire a véritablement une passion pour la chanson: elle est
auteur, joue de la guitare, et illustre elle-même la pochette de son disque
Dominique. Deux ans auparavant, elle avait déjà enregistré un premier disque
à compte d'auteur, comme il en existe des milliers, qui se vendent surtout
dans les kermesses et dont les bénéfices sont reversés à une quelconque bonne
oeuvre. Tout cela n'aurait eu le moindre retentissement si la firme Philips ne
s'était emparé de l'apprentie-vedette pour lui offrir une diffusion nationale. En
revanche, comment le disque a pu passer directement de chez les disquaires
belges au Top 50 américain, cela reste un mystère, sinon LE mystère du
show-business.
Les programmateurs de radios nord-américaines, en effet, diffusent à
qui mieux-mieux le disque chanté en français de la Singing Nun (“la nonne
chantante”) accompagnée, dans les choeurs, par quatre autre religieuses ... Ce
qui, très certainement, ne fait guère la joie des instances supérieures de la
nonnette-superstar. Le célèbre Ed Sullivan en personne fait le voyage jusqu'en
Belgique pour enregistrer un reportage pour ses millions de télespectateurs
avides d'information: le 45 tours fut numéro un pendant quatre semaines aux
USA en 1963, et le 33T N°1 pendant dix semaines; l’album reçut en outre le
Grammy Award du meilleur enregistrement gospel ou religieux. En revanche,
la pauvre fille ne touchera pas tripette des millions engendrés par son tube:
tout l’argent récolté par Dominique, en 45T et en 33T, a été dépensé pour les
missionnaires à l’étranger.Elle continue, néanmoins, dans la voie du show-
business en enregistrant plusieurs disques sous le nom équivoque de Luc
Dominique (car elle faisait partie de l’ordre des Dominicaines), dont l'un est
intitulé Je ne suis pas une vedette.
Il ne faut pas attendre longtemps pour qu'elle abandonne le voile: c’est
chose faite en octobre 1966. Mais sa vie reste empreinte de dévotion: elle
ouvre un refuge pour toxicomanes. Malheureusement, tout ne va pas comme
elle veut... Afin de récolter des fonds, elle réenregistre Dominique en 1980.
En version disco, s'il vous plaît! Le résultat est tragiquement ridicule, et
n'apporte pas les deniers escomptés. Il lui faut fermer son établissement.
En 1986, au bout du rouleau, elle se suicide avec son amie (ce qui, pour
les catholiques, mène en enfer) laissant derrière elle une réputation de
droguée homosexuelle. Quant à la chanson, tout le monde s'en souvient
encore: Dominique- nique - nique...

1963. I WANT TO HOLD YOUR HAND

Ce tube des Beatles fut enregistré le Jeudi 17 octobre 1963, en très


exactement 17 prises, dans les légendaires studios d'Abbey Road à Londres.
Mais pourquoi s'arrêter à ce titre, finalement moins populaire qu'un She Loves
You, par exemple? Les raisons en sont multiples...
Strictement sur un plan technique, les Beatles, pour la première fois,
enregistraient sur quatre pistes, ce qui permettait à chacun d'entre eux d'avoir
sa propre piste rythmique instrumentale puis d'y ajouter, selon le cas, la voix
ou tout autre instrument additionnel.
C'est durant la quatrième de ces 17 prises que Paul McCartney "inventera"
son légendaire chuintement qu'il n'aura cesse d'utiliser par la suite, sur scène,
en studio ou en interview...Ce qui donne les croustillants "Pleaje, Chay to me"
ou même "I believe in yechterday"!
I Want To Hold Your Hand marque véritablement la réussite
commerciale du groupe, et ce bien plus que She Loves You: rien qu'en
Angleterre, les pré-commandes atteignaient un million d'exemplaires... Ce qui
signifie que le disque était déjà numéro un du hit-parade avant sa sortie! She
Loves You n'ayant pas, à ce moment, terminé sa carrière, les Beatles
terminaient l'année 1963 en étant simultanément N°1 et N°2 des ventes de
45T ainsi que N°1 et N°2 des ventes de 33T! Restait à conquérir les marchés
étrangers. Aux U.S.A., les Fab Four n'eurent guère de mal à s'imposer;en
Allemagne et en France, en revanche, le public était frileux. Il leur fallut
rester trois semaines à l'Olympia, dans le même spectacle que Sylvie Vartan
et Trini Lopez, pour commencer à percer chez nous; restait le problème
allemand. Leur producteur George Martin était persuadé que la langue était
un obstacle, et qu'en conséquence, il fallait enregistrer en allemand.
L'interprétation ne devait guère leur donner beaucoup de mal, car ils avaient
passé de longs mois à Hambourg à leurs débuts. Profitant du séjour à Paris, il
fut décidé d'enregistrer en allemand, en fin de matinée du 29 janvier 1964 aux
studios Pathé à Boulogne-sur-Seine, leurs deux principaux tubes: She Loves
You, qui devint pour l'occasion Sie Liebt Dich, et I Want To Hold Your Hand
transformé Komm Gib Mir Deine Hand. Les quatre jeunes gens, cependant,
rechignaient; et au moment dit, tandis que les attendaient sur place l'ingénieur
du son, le producteur et un interprète, pas de Beatles en vue! Tout ce petit
monde attendit une heure, puis George Martin téléphona à l'Hôtel George V
où on lui apprit que les Beatles étaient encore au lit et qu'ils avaient décidé de
ne pas venir au studio! George Martin piqua une colère; c'était la première
fois que les Beatles agissaient de la sorte. Furieux, il sauta dans un taxi et
poussa une telle gueulante que l'enregistrement eut finalement lieu!
Pas question pour eux, en revanche, d'enregistrer en français; ils feront
exception à la règle, fin 1965, pour une phrase de la chanson Michelle:
“Michelle, ma belle, sont deux mots qui vont très bien ensemble”. Fait rare
dans les annales, on vit fleurir deux adaptations françaises légèrement
différentes, celle de Frank Alamo (Je veux prendre ta main) et celle de Dick
Rivers (Laisse-moi tenir ta main). Et, quinze ans plus tard, le groupe de
Ramon Pipin, "Odeurs", en délivrait une version sous forme de marche
militaire!

1964. TOMBE LA NEIGE

La carrière d'Adamo n'a pas commencé, comme on le croit à tort, avec


Vous permettez, Monsieur! Bien avant cet énorme succès, qui a permis au
public français de découvrir son immense talent, Adamo avait déjà enregistré
une brochette de chansons dans sa Belgique natale. D'origine sicilienne, le
jeune Salvatore connaît surtout des ritournelles italiennes. Bien que très
timide, son amour de la chanson le pousse à se surpasser, et il s'inscrit
fréquemment à des concours ou à des radio-crochets, gagnant fréquemment
moult... lots de consolation! Mais l'important n'est-il pas de participer, et,
surtout, de persévérer? Et puis un jour, Salvatore décroche la première place,
avec Si j'osais, chanson qui figurera sur son premier disque chanté en
français, paru en 1962 en Belgique, l'année suivante en France (auparavant,
ses deux véritables premiers 45T étaient interprétés en Italien). L'émission est
pour lui un véritable tremplin car il s'agit du célèbre Crochet de Radio
Luxembourg animé par Marcel Fort et Lucien Jeunesse. Mais le plus
miraculeux de l'histoire est que le petit Adamo avait été éliminé en première
instance, en raison de sa voix trop particulière, à mi-chemin entre masculine
et féminine, et qu'heureusement il avait été repêché par celui qu'on appelait
"Monsieur Tiroir", dont la mission était de distribuer les cadeaux à la fin de
l'émission.
C'est en grand mystère et en cachette de ses parents que Salvatore s'était
inscrit; l'émission n'étant pas en direct, la surprise est vive en ce soir de 1960
lorsque Salvatore allume la radio et fait découvrir sa réussite à la famille
attablée! Une bonne idée, d'ailleurs, car son père, enthousiasmé, saura épauler
son fiston dans les moments de découragement (et il y en aura: il va
enregistrer successivement quatre disques voués à l'échec le plus total!). C'est
encore papa Adamo qui jouera le "représentant", ou plus exactement "l'agent"
de son fiston, présentant les enregistrements à des maisons de disques... qui,
systématiquement, les refusent! C'est enfin papa Adamo qui va convaincre
son fils, désespéré, de continuer dans la chanson... alors qu'il avait décidé
d'abandonner et de reprendre ses études. Salvatore a d'ailleurs remercié son
père pour son rôle d'impresario dans sa chanson Paris '60.
Le destin est heureusement au rendez-vous: papa Adamo a su persuader
un disquaire de Jemmapes de l'accompagner pour prendre rendez-vous avec la
grande firme multinationale E.M.I. Chiffres en main, le disquaire en question
s'engage à prendre pour son magasin 500 exemplaires du futur disque
d'Adamo afin qu'il ne coûte rien à E.M.I. Evidemment, pour 500 exemplaires,
il ne fallait pas s'attendre à un grand orchestre philarmonique, mais on lui
promet quand même la base traditionnelle (basse, batterie, guitare) et même
des choeurs et des violons. Mais il ne fallait quand même pas rêver. Et,
effectivement, Sans toi, ma Mie sort sans choeurs ni violons. Le résultat,
médiocre, ne passe sur aucune radio. Plutôt que de détruire les exemplaires
invendus, le directeur artistique en charge d'Adamo a l'idée de faire distribuer
le disque dans les juke-boxes de Belgique... et c'est l'idée de génie! Sans
aucun support préalable, le disque se fait connaître dans tous les bistrots
belges!
L'année suivante, il enregistre Tombe la neige qui, cette fois, va lui
apporter la consécration. L'histoire en est toute bête, mais authentique: elle est
véritablement arrivée à Salvatore qui attendait, sous la neige, sa petite amie
qui n'est jamais venue. Ce n'est pas de la chanson à texte, c'est même à peine
une chanson d'amour... C'est une simple historiette, mais elle a su conquérir le
coeur des Francophones... ainsi que celui des Japonais qui ont réservé un
accueil phénoménal à la version interprétée par Adamo, lui-même, sous le
titre Yuki ga furu. A tel point qu'à la fin des années '90, Yuki ga furu est
classée 3è au classement des karaokés, plus de trente ans après sa sortie!
Salvatore raconte que, lors d'un séjour au Japon, il avait entendu une
version de sa chanson qui lui semblait inconnue, et s'était renseigné afin de
connaître son interprète; on lui répliqua fort sérieusement que, de toutes
façons, il en existe de très nombreuses versions, car... c'est un chant
traditionnel japonais!

1964. LE PENITENCIER

Comment un bordel se transforme-t’il en maison de redressement tout


en traversant l'Atlantique?
Le pénitencier, que nous connaissons par notre Johnny national (il l'a
enregistré en 1964...et réenregistré 18 ans plus tard!), est l'adaptation d'un
succès colossal du groupe anglais The Animals: The House Of The Rising
Sun (littéralement, “la maison du soleil levant”). Tous les guitaristes amateurs
se sont usés les doigts sur les célèbres arpèges du Pénitencier!
A l'origine, il s'agit d'un chant traditionnel de la Nouvelle-Orléans
(Marie Laforêt en délivre une version, en anglais, dès 1963). C'était la
complainte des femmes obligées de se prostituer pour cause de misère. Bob
Dylan, le premier, essaya de faire connaître la chanson au grand public. On la
retrouve effectivement sur son premier 33T enregistré en 1961 pour la firme
Columbia. Mais le disque se vendit si mal que Dylan faillit voir son contrat
d'enregistrement annulé; à l'époque, il ne dut son salut qu'à la bienveillance
d’un directeur artistique, Tom Wilson, qui avait beaucoup d'influence dans la
maison. Wilson n'eut guère à regretter son geste car, dès le deuxième album,
quelques mois plus tard, Dylan accouchait d'un tube planétaire: Blowin’ In
The Wind passait à la postérité, grâce à Peter, Paul and Mary aux Etats-Unis,
grâce à Richard Anthony chez nous.
Mais le véritable découvreur de Bob Dylan, en France, ce n'est pas
Richard Anthony, mais Hugues Aufray. Les deux hommes se sont rencontrés
à New York, ont sympathisé, lié amitié. Hugues a 30 ans, Dylan dix de
moins; il n'a pas encore enregistré son premier disque. Nul doute qu'il sait
déjà ce qu'il va y mettre; Hugues aura-t'il la primeur de cette House Of The
Rising Sun? Non, car sous cette forme, typiquement "folk song", elle passe
inaperçue. Et Hugues Aufray, de son côté, n'est pas encore assez connu pour
pouvoir imposer Bob Dylan en France; néanmoins il est assez introduit dans
le métier pour avoir le privilège de co-signer, en compagnie de Vline Buggy,
l'adaptation française de la chanson... trois ans plus tard, lorsqu'elle fait un
succès grâce aux arrangements et à la remise à neuf des Animals.
Johnny Hallyday en a changé le sens, puisque cette "Maison du Soleil
Levant" s'est transformée de maison close en maison vérouillée. Question de
morale, de marketing? Il est vrai que la chanson française compte peu
d'exemples consacrés à des bordels. En revanche, il y a eu des chansons
véritablement consacrées à des pénitenciers : Chain Gang écrite par Sam
Cooke interprétée en français par Eddy Mitchell, ou Sing Sing par Claude
Nougaro.
Pour la petite histoire, sachez que ce premier 45T à succès ne porta pas
totalement chance au groupe des Animals: tout le succès du morceau,
rappelons-le, repose sur des arrangements nouveaux, totalement "au goût du
jour" au moment de sa publication. Pour parvenir à ce résultat parfait, leur
producteur les fit travailler d'arrache-pied afin que chaque musicien (dont
l'organiste Alan Price, retenez bien ce nom) tire le meilleur de son instrument.
Il fut donc décidé que le disque sortirait ainsi crédité:
House Of The Rising Sun, traditionnel, arrangement Animals.
Or, lorsque le 45T fut publié, il portait la mention "traditionnel,
arrangements Alan Price" (il est vrai que le long solo d'orgue donne une
dimension toute spéciale au morceau); on expliqua aux autres qu'il s'agissait
d'une erreur, et que, comme convenu, les droits d'auteurs seraient bien
partagés entre tous les membres du groupe (le titre ayant été N°1 au hit-
parade dans de nombreux pays, dont les USA et la Grande-Bretagne, ça
représentait un sérieux paquet de dollars!). Un an plus tard, on apprit qu'Alan
Price quittait le groupe des Animals. Raison officiellement invoquée: il avait
peur de l'avion, et ne supportait plus d'être toujours en tournée aux quatre
coins du monde. En réalité (et la vérité ne fut révélée que 30 ans plus tard!),
Alan Price avait disparu "avec la caisse" le jour-même du versement des
droits d'auteurs, afin de ne pas partager avec ses anciens complices!
Ce long solo d'orgue, qui fait tout le charme de House Of The Rising
Sun version Animals, fut considéré comme trop long par de nombreux
animateurs de radio américains; c'est la raison pour laquelle les pressages de
la firme M.G.M. (USA) offrent une version raccourcie (le montage-trucage
est d'ailleurs assez grossier, et choque l'oreille).
Enfin,un démenti: au milieu des années '90, la maison de disques de
Bob Dylan mit sur le marché un CD-ROM qui avait la particularité d'offrir
une version électrique de House Of The Rising Sun d'époque, tendant ainsi à
prouver que les Animals n'avaient fait que "pomper" le Maître. Or, après
enquète, il s'avère qu'il s'agit d'une version trafiquée, les instruments
electrifiés ayant été rajoutés pour l’occasion dessus la bande de 1961!

1964. POUR MOI LA VIE VA COMMENCER

Cette chanson, totalement associée au nom de Johnny Hallyday, est en


fait née de la plume de Jean-Jacques Debout, ce grand garçon sympathique à
l’apparence timide. Lui dont on a toujours dit qu'il portait bonheur à tous ceux
pour qui il composait...
Pour lui, la vie a vraiment commencé le jour où sa grand' mère, critique
artistique au quotidien du Parti Communiste, L'Humanité, l'a emmené dans la
salle parisienne de l' ABC pour un spectacle hors du commun: les adieux à la
scène de Mistinguett. Jean-Jacques n'a alors que quatre ans, mais il est
tellement impressionné qu'il se jure que, lui aussi, il montera sur les planches.
Chanteur, bien sûr, mais les chemins du destin le conduiront au cinéma. Et
surtout sa plus grande réussite: écrire pour les autres. Jean-Jacques, c'est
l'homme derrière le rideau, le porte-plume qui porte chance.
Les études ne l'emballent pas outre mesure, mais il se passionne pour la
musique et joue (presque en cachette) sur le piano familial. Ses parents, lui
trouvant un certain talent, finissent par lui faire prendre des cours... Ce que
l'enfant rejette dès l'âge de dix ans: ça lui semble trop "technique".
Aujourd'hui encore, il préfère s'apparenter aux musiciens des rues.
A sept ans, Jean-Jacques rencontre Jacques Mesrine, futur ennemi
public n°1, de deux ans son aîné. Ils servent la messe ensemble! Au collège,
Mesrine était déjà chef de bande, et Jean-Jacques se souvient de l'admiration
et de l'amitié que lui portaient les petits orphelins. Juste après la guerre, il n'y
avait plus assez de place dans les orphelinats, et tous les collèges étaient tenus
d'en accueillir. Jacques Mesrine, qui trouvait bien injuste d'être placé en
pension, avait obtenu de sa mère qu'elle prenne une poignée d'orphelins à
déjeuner chez eux, les dimanches où elle venait le chercher (la générosité de
Jacques Mesrine a certainement marqué Jean-Jacques Debout, puisqu’on
retrouve le thème de l'orphelinat dans son premier succès, Les boutons dorés,
bien qu’il ne l’ait pas écrit lui-même). Une solide amitié liait les deux gamins,
et Mesrine jura à Jean-Jacques qu'un jour on parlerait d’eux dans les
journaux. Leurs retrouvailles se firent de manière totalement rocambolesque:
alors en tournée au Canada, avec son amie la chanteuse Barbara, Jean-Jacques
est abordé par un inconnu qui lui explique que quelqu'un l'attend dehors. Tout
juste sorti de la salle de spectacle, il est littéralement enlevé à bord d'un
puissant véhicule. Il a à peine le temps de s'inquiéter: c'est Mesrine,
activement recherché par Interpol, qui n'avait guère d'autre moyen de revoir
son ami qu'en le kidnappant! Jusqu'à la fin, ils continuèrent à s'écrire...
Mesrine réclamait à Jean-Jacques des autographes de Johnny Hallyday et de
Michel Sardou, pour les distribuer aux autres prisonniers. "Tu as la bise des
voyous, écrivait-il; ta vie s'accompagne de 45T, la nôtre de 6.35...”
Autre rencontre, dont va longtemps se souvenir Jean-Jacques, c'est celle
du musicien Olivier Despax: durant leurs vacances à l'Ile de Ré (le site idéal
pour apprendre le solfège! Un autre familier du lieu, Claude Nougaro,
enregistra même une chanson tout simplement intitulée Ile de Ré), Jean-
Jacques s'initie à la clarinette tandis qu'Olivier lui montre tout ce qu'on peut
tirer d'une guitare. C'est ainsi qu' il est rapidement capable d'interpréter "à
l'oreille" les grands titres de Louis Armstrong et de Sidney Bechet. Et le
hasard se mêle à l'affaire: participant à un concours de chant au cabaret de
Patachou (là même où venait d'être révélé Georges Brassens), il remporte le
premier prix grâce à son interprétation d'une chanson de Charles Trénet qui,
justement, dînait dans la salle!
Pour gagner sa vie, Jean-Jacques sera quelques temps coursier chez
Raoul Breton, l'éditeur musical du Fou Chantant (il se souvient qu'ils étaient
ensemble lorsque Trénet eut l'idée du Jardin extraordinaire: lors d’une
promenade à pied, ils passèrent devant une propriété où trônaient les fameux
gros nains en plâtre; la chanson était née!).
D'abord livreur de partitions, il est bientôt chargé d'une tâche plus
valorisante: présenter les nouvelles compositions des artistes-maison aux
éventuels futurs interprètes. Il aura même failli faire partie des Compagnons
de la Chanson! Il rencontre le "Tout-Paris" et se lie d'amitié avec Cocteau,
Prévert, Piaf, Bécaud... Partage la loge de Jacques Brel, qui lui fait découvrir
ses nouvelles compositions. Simultanément, il tourne de nombreux seconds
rôles au cinéma. Et puis c'est le grand pas en avant: l'enregistrement d'un
disque à succès, Les boutons dorés. Cà semble bien parti pour lui!
Un soir qu'il dînait du côté de Pigalle, il se fait interpeller par un beau
gosse qui l'a vu à la télé; il lui signe un autographe sur un sous-bock! Ils
discutent,sympathisent... Jean-Jacques, qui "assure" la première partie à
l'Olympia du créateur de Be Bop A Lula, le rocker américain Gene Vincent,
fournit des places aux copains de son nouvel ami Jean-Philippe Smet. La
bande est si exubérante que Jean-Jacques a bien du mal à terminer sa
prestation. Il mérite déjà son surnom "La chance des autres": il présente Jean-
Philippe à son directeur artistique...qui en fera Johnny Hallyday!
Mais la carrière de Jean-Jacques est (momentanément) brisée par ses 18
mois passés en Algérie pour accomplir son service militaire. Heureusement
que Johnny n'est pas un ingrat; il le prend dans son équipe puis lui fait
rencontrer Sylvie Vartan pour laquelle il signe (en une soirée au restaurant,
sur une nappe de papier) le délicieux Tous mes copains. Après encore
quelques disques à succès (Les feux rouges, La voix qui change) et quelques
petits rôles à l'écran, c'est L'aventure D'où viens-tu Johnny?, le film tourné en
Camargue durant le tournage duquel l'adolescent Michel Sardou rencontre
pour la première fois Johnny, son idole (ils ont trois ans et demi d'écart d'âge).
Jean-Jacques Debout décroche un petit rôle, mais surtout il compose le titre-
phare, Pour moi la vie va commencer. C'est une commande: Ray Ventura lui
a demandé de tailler du "sur mesure" pour le film de Johnny. Dernier délai:
demain matin... Et Jean-Jacques compose, pendant la nuit, sur le piano de
l'hôtel où il réside; la patronne le lui ayant interdit, pour le calme de son
établissement, il a plaqué sur les cordes du piano des serviettes de bain qui
assourdissent l'instument!
Jean-Jacques, pour son compte, publie, une première fois, cette fameuse
chanson, dont sa version passe totalement inaperçue, juste après celle de
Johnny! Il laissera passer plus de trente ans avant de la réenregistrer. Il resta
d'ailleurs un quart de siècle sans réellement faire de scène: dans les années
'60, il avait de la sinusite, mal aux dents... Et souffrait énormément sous la
lumière des projecteurs.
La suite est beaucoup plus connue; il rencontre Chantal Goya au milieu
des années '60...et décide quelque peu de s'effacer, notamment aux
commandes de la carrière de sa femme, ex-chanteuse yéyé, ex-interprète de
Jean-Luc Godard, devenue une idole des tous petits enfants.

1964. LE CHEF DE LA BANDE

Si cette chanson a connu un vif succès en France, elle fit aux Etats-Unis
l'objet d'un vaste mouvement de protestation de la part des ligues bien
pensantes: The Leader Of The Pack (c'est son titre original) s'inscrivait en
effet dans un courant de chansons appelées “death songs”. Il s'agissait de
chansons tristes, pessimistes... voire morbides, contant généralement l'histoire
de couples de jeunes Américains brutalement séparés par la mort de l'un des
deux. Curieusement, ce thème maudit en 1965 fera un tabac cinq ans plus
tard, puisque c'est celui de Love Story. Mais, dans ce film, la jeune Ali
McGraw meurt d'une maladie incurable (en une heure et demie, on a le
temps!), alors que les death songs n'avaient, pour s’exprimer, que les trois
minutes d'une chanson. En conséquence, les héros et héroïnes de ces chansons
mouraient toujours de mort violente, le plus souvent d'un accident de moto
(Terry, Leader Of The Pack) ou de voiture (Tell Laura I Love Her). Le
summum du disque morbide, l'archétype de la ”death song” est
incontestablement Teen Angel de Mark Dinning: la fiancée du narrateur se
précipite à l'intérieur d'une maison en flamme pour y retrouver une bague que
celui-ci lui avait offerte. Les paroles de la chanson sont d'un mauvais goût
extrême:
"I'll never kiss your lips again,
They buried you today"
("Je ne t'embrasserai jamais plus sur la bouche,
On t'a enterrée aujourd'hui")
Ce qui n'empêcha pas le disque de grimper aux sommets des hit-parades
américains!
Le chef de la bande reprend mot pour mot l'intrigue de Leader Of The
Pack: les parents de la jeune héroïne lui ont interdit de revoir ce garçon au si
mauvais genre. Lorsqu'elle lui signifie cette inévitable rupture, il a les larmes
aux yeux... Et comme les Américains n'ont pas inventé l'essuie-glace pour les
yeux des motards, le chef de la bande s'en va, d'abord dans un bruit de
moteur, puis (définitivement) dans un fracas de tôles. C'est net et sans bavure.
Pourtant Frank Alamo n'était pas le chanteur tout désigné pour interpréter ce
genre de drame... C'est plutôt un bon vivant! Né Jean-François Grandin, il est
le fils du Pdg des téléviseurs du même nom.Il aurait pu reprendre l'entreprise
familiale, mais ça ne lui déplaît pas de gratter sa guitare! Il enregistre même
un disque, en grand secret de ses parents, avec un pseudonyme emprunté à
Fort Alamo, le célèbre western de John Wayne: c'était son cri de guerre,
lorsqu'il descendait à ski les pistes du Val d’Isère. La légende raconte que
c'est justement en dérapant sur la neige glacée, tout en hurlant "Alamoooo",
qu'il a renversé Eddie Barclay, et que ce dernier, peu rancunier, lui a proposé
d'enregistrer un premier disque. Disque qui, malenconteusement, est parvenu
sur le bureau de papa Grandin le jour d'un conseil d'administration. Le jeune
homme est prié de choisir entre vendre des télés... ou passer à la télé!
Finalement, il opéra le bon choix, puisque les succès se succédèrent à une
cadence infernale, jusqu'à son départ à l'armée: Biche, ma biche (formule qui
plaisait beaucoup à Louis De Funès!), Allo Maillot 38-37, File file file... Des
millions de disques vendus en trois ans. Pas mal du tout!
Mais cette image de "chef de bande" convient bien mieux à Johnny Hallyday
(Johnny Rider) qu'au doux et tendre Frank Alamo. Pour comprendre cette
incongruité, il faut recueillir les confidences du parolier Georges Aber...
Quelques mois auparavant, en effet (en 1963), Georges "planchait", à
l'intention de Frank Alamo, sur une adaptation française du tube américain
des Crystals, Da Doo Ron Ron. Or notre Johnny national eut vent de l'affaire
et pesa de tout son poids pour persuader Aber d'en faire une adaptation... pour
lui! Aber, donc, retravailla son texte, lui donna une couleur plus violente.
C'était du "sur mesure" pour Johnny qui en fit immédiatement un N°1 au hit-
parade, alors que la version d'Alamo eut un tout petit peu moins de succès.
Pour faire un tube, bien souvent, on a besoin d'un gimmick. Dans le cas
de Da doo ron ron, la question ne se pose pas, puisque la formule simpliste
"da dou ron ron", répétée à l'infini, est un gimmick en soi qui vous rentre
immédiatement dans l'oreille et vrille la mémoire! Mais pour Le chef de la
bande, il fallait trouver quelque chose d'autre, puisque les paroles ne
comportaient pas une onomatopée évidente.
Georges Aber, parolier très à la mode, était cette fois-là "à la bourre"
pour rendre sa copie. A tel point qu'il demanda au chauffeur de taxi qui le
menait au studio d'enregistrement de faire plusieurs fois le tour du pâté de
maisons afin de pouvoir terminer son texte dans le véhicule! Le texte achevé,
la principale difficulté de l'enregistrement consistait à trouver un bruit de
moteur qui donne "la pêche" à la chanson avant même sa première note!
Après avoir fait de vagues tests, tout aussi décevants les uns que les
autres, avec les enregistrements de bruitage disponibles, Aber et le producteur
Léo Missir doivent se rendre à l'évidence: il faut absolument disposer d'une
moto Honda. Elle sera placée dans le studio, et Missir, juché sur le terrible
engin, le fera rugir en mesure!
Mais la tache n'est pas si aisée qu'on peut le penser, et il fallut remettre, cent
fois, sur le métier, son ouvrage... pour découvrir à la fin que la Honda ne
convenait pas, et qu'il fallait immédiatement commander une Harley
Davidson! La fameuse Harley ne pouvant être livrée avant minuit,
l'autorisation fut demandée à Eddie Barclay de réserver les studios pour toute
la nuit! A tel point que le studio d'enregistrement dut être repeint le lendemain
tant la fumée des gaz d'échappement en avait noirci les murs. Mais en tous
cas -et c'est çà le principal!- le Chef de la bande grimpa immédiatement au
sommet des hit-parades.

1965. SATISFACTION

Au départ, Satisfaction n'était pas du tout parti pour devenir le classique


que l'on sait; c'était même plutôt une petite chansonnette portant sur les
problèmes et les frustrations des jeunes teenagers; finalement, un titre pas si
éloigné, dans ses préoccupations, de celui de Françoise Hardy, Tous les
garçons et les filles. Ce qui en a fait ce qu'il est devenu, c'est le son!
Keith Richard... ou Richards? Nous parlons bien du même homme, mais
à l’origine, il signait “Richard”, notamment à l’époque où il composa
Satisfaction; par la suite, il ajouta un “s” final.
Keith Richard, donc, se souvient très bien du jour, pardon, de la nuit où
il a trouvé la célèbre phrase et le célèbre riff de l’intro, puis le refrain de "I
can't get no, satisfaction" et enfin, toute la chanson: il dormait dans un motel,
à Clearwater, en Floride, et se réveilla brusquement, musique en tête;
profitant d'un magnétophone et d'une guitare qui traînaient au pied du lit, il
s'enregistre puis se recouche. Le lendemain, la bande ayant totalement défilé,
il eut le plaisir de redécouvrir, intactes, les deux ou trois minutes de son génie
nocturne (le reste de la bande était occupé par ses ronflements!); cette
ébauche de chanson lui semble assez intéressante pour en parler à Mick
Jagger, qui y plaque le texte en quelques instants, distraitement, sur le bord
d'une piscine! Le tube était (presque) né; reste à l'enregistrer. Ce qui fut fait
au printemps 1965; l'usage d'une boîte à effets ajouta une "pêche"
supplémentaire au morceau qui, tout-à-coup, se révéla être un tube en
puissance. Et, avec le recul, Keith Richards reconnut que Satisfaction résume
à lui tout seul l'art des Rolling Stones, à tel point qu'on le "retrouve",
transformé, dans la plupart de leurs autres tubes!
En France et dans le monde entier, le succès fut immédiat, et colossal.
Mais, bien sûr, il s'éleva quelques voix, quelques protestations contre ces
voyoux à cheveux longs, ces drogués obsédés par le sexe, etc. Les Rolling
Stones choquaient, offensaient la morale, contrairement aux “gentils” Beatles.
Les Stones, de toutes façons, ont toujours eu des démêlés avec la
société, et parfois la justice. La première fois, en 1964, ce n'était pas bien
méchant: ils avaient uriné sur le mur d'une station service, et le propriétaire
avait porté plainte. Par la suite, ça s'était compliqué: durant l'été 67, ils sont
condamnés pour usage de drogue, et restent cinq semaines en prison; ça fait
long pour des stars internationales qui, généralement, sortent immédiatement
après avoir payé une caution.
Aujourd'hui, les Stones sont multi-milliardaires, et font même partie des
dix plus grosses fortunes en Angleterre. Ce qui explique une réflexion assez
étrange d'un juge, dans un Palais de justice, en 1976, qui s'occupait encore
une fois d'une affaire de drogue : "Il semble très étrange qu'un homme de
l'envergure de Keith Richards n'ait qu'un seul pantalon" (Keith était arrivé à
l'audience avec deux heures de retard, prétextant que le pressing avait fait une
erreur et qu'il n'avait pas de pantalon de rechange pour sortir).
Jagger et Richards sont fiers d'avoir composé l'hymne des jeunes des
années '60; les plus grands noms de la pop music internationale ont inscrit le
titre à leur répertoire: Otis Redding, Aretha Franklin, les Troggs, les Shadows,
Jerry Lee Lewis, Jimi Hendrix, Devo, Chris Farlowe... En France, c'est Eddy
Mitchell qui s'y colle, sous le titre Rien qu'un seul mot, Satisfaction;
enregistrée à Londres avec les London All Stars (groupe où figurent Jimmy
Page et Big Jim Sullivan), la version d’Eddy fut publiée presque un semestre
après celle des Stones.
Il arrive que l’histoire de certaines grandes chansons soient contestée
par les musiciens mêmes qui les ont créées. C’est le cas de Good Vibrations
des Beach Boys, mais aussi de Satisfaction: Bill Wyman, surnommé “le
Fantôme”, bassiste historique des Rolling Stones, prétendit, après avoir quitté
le groupe, que c’était lui qui en avait composé la majeure partie, mais que le
titre fut signée par Keith et Mick, comme c’était la coutume. Plausible, dans
la mesure où aucun des Stones n’avait entrevu l’ampleur d’un tel titre; Keith
Richard lui-même pensait qu'il s'agirait juste d'une chanson de plus pour
compléter leur album en cours, Out Of Our Heads!

1965. YESTERDAY
Pendant longtemps, Paul McCartney (alors au sein des Beatles) resta
persuadé que la mélodie qui trottait dans sa tête n'était pas de lui. Il s'était
réveillé un matin de novembre 1963, l'air aux lèvres, et n'arrivait pas à se
rappeler où il avait bien pu l'entendre. Car il ne se jugeait pas capable d'avoir
engendré un tel chef d'oeuvre! Il aurait pu continuer à chercher longtemps: la
plus célèbre chanson des Beatles lui était VRAIMENT venue en dormant.
Comme une apparition, comme une illumination. Mais sonore!
Avant de s'en persuader, McCartney va la laisser de côté...la
reprendre...y coller des paroles ridicules, juste pour ne pas faire "la la la".
Longtemps la chanson s'appelle Scrambled Eggs (Ah la rime riche:
"Scrambled eggs, I love your legs". En français, "Oeufs brouillés, j'aime vos
jambes"). Fort probable réminiscence des débuts (difficiles), lorsque les
Beatles ne pouvaient pas toujours se payer à manger. Aujourd'hui végétarien,
McCartney raffole toujours d'oeufs et de frites...Tout de même! Paul convient
que la mélodie est trop belle pour l'acoquiner avec de la nourriture; mais si la
musique était venue comme par enchantement, les paroles ont peine à naître.
Elles seront achevées... au Portugal, dans un taxi!
Vingt ans plus tard, dans les colonnes de Playboy, McCartney raconte
comment la chanson lui est venue en rêve, puis lorsqu'il l'avait présentée à
leur directeur artistique George Martin (probablement à l'hôtel Georges V, à
Paris, en tournée; il y avait en effet un piano à sa disposition). C'est pour lui la
chanson la plus réussie de toute son oeuvre. Ce que John Lennon, vachard,
confirme dans sa chanson de 1971, How Do You Sleep, en jouant sur le
double sens, "yesterday” voulant dire "hier" : "La seule chose que tu aies
vraiment faite, c'était hier" (sous-entendu, tu es un homme du passé).
Yesterday fut enregistrée le 14 juin 1965. Paul avait longuement discuté avec
George Martin, quant aux possibles orchestrations. Pour Martin, il n'y avait
pas le moindre doute: il fallait des violons. Mais Paul, qui détestait la
"variétoche" (il s'est rattrapé depuis!), était réticent. Finalement, une solution
intermédiaire fut trouvée: on utiliserait des violons, certes, mais à condition
qu'ils ne jouent pas "vibrato": Paul exigea un son d'une totale pureté, presque
"scolaire".
Yesterday était la chanson dont avaient besoin les Beatles pour
définitivement s'aliéner le public adulte. Jusqu'alors, on pouvait encore leur
reprocher leur chevelure fantaisiste et leurs couplets primaires: "Elle t'aime,
Ouais ouais ouais". Désormais, rares seront les parents qui critiqueront la
musique des Beatles, et on leur pardonnera leurs écarts (plus facilement
qu'aux Rolling Stones, qui, eux, se retrouveront souvent en prison!). Les
Beatles, d'ailleurs, n'ont-ils pas sauvé la Livre Sterling par leurs colossales
ventes de disques dans le monde entier?
Paradoxalement, c'est autant leur entourage que les Beatles eux-mêmes
qui hésitèrent à publier un titre qui rompait autant avec leur style habituel.
Peur de décevoir, de décontenancer leurs fans de la première heure, amoureux
de rythme. Incroyable mais vrai: les Beatles rechignent à enregistrer le chef-
d'oeuvre de la chanson populaire du 20è siècle. A tel point que Paul leur
présente la chanson en janvier 1964... alors qu'elle ne sera enregistrée que le
14 juin 1965! Les mêmes doutes se manifestèrent lors de l'enregistrement de
Michelle, autre succès planétaire:
"Ca ne correspondait pas à notre image...Ces deux chansons auraient pu
paraître comme des oeuvres particulières de Paul...Et John n'aurait pas
apprécié!"
Effectivement, Yesterday, c'est Paul tout seul (enfin, presque!)... Paul
solo, avec des violons, sans les guitares de John et George, sans la batterie de
Ringo... N'allait-on pas croire à la séparation du groupe? D'autant qu'une
rumeur (fausse, comme la plupart des rumeurs) indiquait qu'aucun des autres
Beatles n'avait assisté à l'enregistrement. De là à dire que Paul entamait déjà
une carrière solo, il n'y avait qu'un pas.
Leur maison de disque américaine, Capitol, sort immédiatement la chanson en
45T, tandis que Parlophone, en Grande-Bretagne, ne prend pas le risque de
"casser" les ventes du 33T en extrayant de l'album sa chanson-phare.
Le succès est immédiat, et colossal. Hugues Aufray l'adapte en français,
sous le titre Je croyais. Ce n'est que l'une des 3000 versions existantes (un
record!)... dont celle de la collection Musibaby, disques à faire écouter à
l'enfant encore dans le ventre de sa mère. Au début des années ‘90, on avait
compté que Yesterday avait été diffusé cinq millions de fois sur les radios
américaines!
L'histoire de Yesterday n'est pas terminée: pas plus que 263 autres
chansons des Beatles, elle n'appartient à ceux qui l'ont écrite!
Dans les années '80, Paul McCartney et Michael Jackson étaient les
meilleurs des amis (ils ont même enregistré deux tubes en duo: The Girl Is
Mine et Say Say Say). Et lorsque fut mis en vente le "catalogue Beatles", c'est
Paul lui-même qui conseilla à Michael de l'acheter pour faire, à n'en point
douter, un bon placement. McCartney espérait ainsi pouvoir rapidement
renégocier le pourcentage initial de ses droits d'auteurs, signé vingt ans
auparavant lorsque les Beatles étaient totalement inconnus. Hélas, Paul s'est
fait piéger: depuis la transaction du 10 août 1985, date à laquelle Jackson est
devenu propriétaire de la société d'édition Northern Songs, il n'a plus moyen
d'entrer directement en contact avec son ancien ami qui ne lui répond que par
avocat interposé!
Ne plaignons pas trop, cependant, le "pauvre" McCartney: ses revenus
annuels sont estimés à dix millions de Livres Sterling, soit cent millions de
francs (dix milliards de centimes) ou, par mois, près d’un million et demi
d’euros.
En revanche, on peut s'interroger sur les raisons qui l'ont poussé à ne
pas racheter lui-même le catalogue éditorial que Jackson a racheté pour
(seulement!) 53 millions de dollars. D'autant plus que Paul, qui "pèse" 900
millions de dollars, avait déjà eu une première occasion, en 1981, pour une
somme encore inférieure (40 millions de $). L'explication: peut-être
simplement un excès d'orgueil, d'amour-propre: par principe, il répugne à
acheter le droit, l'autorisation d'utiliser des chansons qu'il a écrites lui-même!
A moins qu'il ne soit radin, tout simplement!

1965. ALINE

De son propre aveu, Christophe est le roi des menteurs... C'est pourquoi,
pendant près de trente ans, il a laissé courir une histoire fausse sur la génèse
de ce tube planétaire qu'est Aline...Cette chanson, dédiée à sa petite fiancée, il
l'aurait écrite en cinq minutes, assis sur une caisse à outils, sur un chantier. Et
pourquoi pas? Christophe, puisqu'il est né un vendredi 13, aurait très bien pu
avoir un colossal coup de chance... Et puis, à la même époque, Hervé Vilard
avait bien pondu Capri c'est fini en reluquant une publicité touristique dans le
métro! Alors cette histoire de "caisse à outils" n'a jamais choqué personne!
Incontestablement, Aline fut le succès de l'été '65. Avec ses petits
camarades Hervé Vilard et Michèle Torr (à qui il fit un enfant), Christophe
assura une tournée nationale dont on se souvient encore dans la France
profonde. Le seul, qui ne se réjouissait pas de ce succès, c'était un chanteur
yéyé déjà oublié, Jacky Moulière, qui s'attribuait la paternité, non pas du bébé
de Michèle Torr, mais d'Aline, la chanson, dont il prétendait qu'elle était
calquée sur sa chanson intitulée La romance, sortie deux ans auparavant.
L'éditeur musical de Christophe, Jacques Plante, reconnaît les faits et propose
un arrangement à l'amiable: désormais, le nom de Jacky Moulière apparaîtra
sur la partition, et Jacky touchera son dû sur les exemplaires déjà vendus.
Mais Henri Salvador, Pdg de Rigolo, la maison de disques de Jacky Moulière,
est plus gourmand! (Momentanément) bien inspiré, il attaque Christophe en
justice pour plagiat. En première instance, en 1967, Christophe est condamné
et verse une forte somme au camp adverse. Mais il en faut plus pour
décourager notre star latine au sang chaud (Christophe s'appelle en réalité
Daniel Bevilacqua) et, trois ans plus tard, c'est un jugement opposé qui est
rendu en appel! Christophe a gagné, Henri Salvador, avec l'humour qu'on sait,
reconnaît qu'il aurait mieux fait, ce jour-là, de rester couché et de ne pas
écouter Jacky Moulière, car il faut maintenant restituer les sommes reçues... et
dépensées depuis belle lurette! Et du coup, ce nouveau succès d'Aline, cette
fois devant les tribunaux, incite Christophe à rééditer, en 1978, sa chanson
fétiche. Et, alors qu'on est en pleine vague disco, et que toutes les stars
réenregistrent "à la mode du jour" leurs vieux succès, Christophe, lui, publie
une seconde fois sa chanson.... dans sa version originale. Et ça marche!
Contrairement à de nombreuses vedettes (Françoise Hardy, notamment)
qui renient (et parfois avec quelle mauvaise foi!) les succès de leurs débuts
qui les ont fait connaître et aimer du grand public, l'attitude de Christophe vis-
à-vis d'Aline est très "clean"... De toute évidence, il n'a pas du tout envie de
rechanter Aline dans un quelconque show rétro (sans doute la raison pour
laquelle il l'avait rééditée "telle quelle") mais, en revanche, il ne crache pas
sur cette chanson qui lui a amené la célèbrité.

Et voilà que Christophe nous la joue sincère: en réalité, la chanson lui


est venue... chez le dentiste! Il attendait son tour, comme tout le monde
(normal: à cette époque, il n'était pas encore une vedette), et se sent attiré par
la charmante assistante qui lui a ouvert la porte pour le conduire à la salle
d'attente. Ni une, ni deux, il commence à la bonimenter tout en la suivant dans
la salle de torture... L'affaire semblait prendre bonne tournure, et c'est au
moment où il lui demandait quel était son prénom et qu’elle lui répondait, que
le dentiste à plongé dans la bouche de la future idole yéyé un instrument à
l'effet peu agréable. Et il a crié! Il a crié Aline... C'est du moins ce que raconte
Christophe.... Mais, si vous n'avez pas déjà oublié le début de notre histoire,
vous savez que Christophe est un sympathique grand menteur, et cette
(nouvelle) fable n'est peut-être pas plus véritable que la première!

1965. CAPRI C'EST FINI


L'enfance malheureuse d'Hervé Vilard est connue de quiconque
s'intéresse un peu à la chanson à texte, et les avatars qui le conduisirent à
livrer (pieds et poings liés) cette ritournelle qui se vendit et s'exporta à
millions d'exemplaires, figureront bientôt dans les manuels scolaires.
Adoncques, Hervé Vilard connut une enfance malheureuse. Abandonné
à l'Assistance Publique, il ne retrouvera sa maman (par l’intermédiaire
douteux d’un journal à scandale) qu'après avoir touché les droits d'auteur d'un
des plus gros tubes des années '60. Le petit Hervé dut batailler ferme pour
faire accepter à la vénérable institution qu'il avait choisi d'exercer le métier de
saltimbanque... Hervé connut moult placements d'office chez des fermiers
brutaux (ah! la France profonde); pour se soustraire aux mauvais traitements,
il fugue plus souvent qu'à son tour, et se place sous la protection de
prostituées de Pigalle. Finalement, il attire l'attention d'un marchand de
tableaux qui décide de le remettre sur le droit chemin en lui trouvant un
travail fixe.
Avec ses maigres économies (il est simple vendeur chez "Sinfonia", un
magasin sis au 68 Champs-Elysées, qui deviendra “Lido-Musique” puis le bar
“Monte Christo”), il se paye, pendant toute une année, des cours de chant
auprès d'une vieille dame à qui il voue toujours admiration et reconnaissance.
Grâce à cette formidable éducation, il passe une audition et réussit à obtenir
un contrat d'enregistrement. Etant, à l'époque, mineur, c'est... l'Assistance
Publique qui signe le contrat à sa place!
Un premier disque est publié. Las, ça n'est pas un succès. C'est même un
échec, à tel point que ce premier 45T EP, Une voix qui t'appelle, est
aujourd'hui une pièce de collection fort recherchée, non pas pour ses qualités
artistiques, mais pour sa rareté, vu le tout petit nombre d'exemplaires mis en
circulation à l'époque.
Hervé Vilard, bien que satisfait d'exercer la profession qu'il s'est choisi,
semble destiné à toujours jouer de malchance: Mercury, sa firme
discographique, a décidé d'en faire un nouveau Claude François; c'est plutôt
sympa, me direz-vous... L'ennui est que, pour y parvenir, ils se mettent en tête
de lui faire enregistrer...les chansons que Clo-Clo a rejetées pour son propre
répertoire! Bref, sans qu'il s'agisse pour autant de véritables nanars, voilà
notre pauvre Vilard condamné aux "faces B" et donc, indirectement, à l'échec
de chaque nouveau 45T.C'est compter sans la détermination du (futur)
inoubliable interprète de Capri...: de même que Beethoven était fort capable
de composer une symphonie en allant acheter 250 grammes de mou chez le
boucher du coin, Hervé Vilard concocte un tube planétaire en prenant le
métro. C'est aussi simple que ça, quand on est doué!
Impressionné par une toute nouvelle chanson de Charles Aznavour
répétant sans cesse "C'est fini, c'est fini" (c'est d'ailleurs le titre de la
chanson!) avec, néanmoins, le courage de ne pas trop pomper Que c'est triste,
Venise que le grand petit Charles avait enregistré quelques mois auparavant,
Hervé consacre de longues secondes à se demander qu'est-ce qui peut bien
être fini. Et, tout à coup (il est dans le métro, rappelons-le), une publicité
touristique lui saute aux yeux... Une publicité pour l’île italienne de Capri de
la mer Tyrrhénienne dans le golfe de Naples. Emballez, c'est pesé. Il ne reste
plus qu'à coller un rythme, une musique adéquates... Autant prendre quelque
chose qui a déjà fait ses preuves: Hervé choisit le découpage de Ne me quitte
pas de Jacques Brel pour y calquer l'assemblage de ses vers populaires si bien
troussés.

1966. STRANGERS IN THE NIGHT

Connaissez-vous Philippe-Gérard? (à ne pas confondre avec l’acteur


Gérard Philippe!)... Philippe-Gérard n'est pas, effectivement, notre
compositeur le plus célèbre. Il est cependant responsable de quelques beaux
enregistrements d'Edith Piaf, Yves Montand (La chansonnette), Catherine
Sauvage. Il peut en outre s'enorgueillir d'avoir eu un tube aux U.S.A.:
l'adaptation par Bing Crosby de sa chanson Le Chevalier de Paris, sous le titre
de When The World Was Young. Mais c'est une autre chanson qui aurait dû
faire de lui un multi-millionnaire!
Au tout début des années '50, il compose Magic Tango à l'intention d'un
ami qui se rendait aux Etats-Unis. Par la magie du "bizness" américain, la
chanson atterrit chez le célèbre éditeur Chapell, qui confie à Jack Kennedy la
charge d'y plaquer des paroles en anglais. La chanson, interprétée par Eddie
Fisher (l'un des nombreux maris de Liz Taylor), devient un tube et se vend à
deux millions d'exemplaires au cours de l'année 1953. Effet-boomerang, le
titre revient en Europe (tout auréolé de gloire, il se voit sélectionné, en
France, par Tino Rossi) et donc, tout naturellement, diffusé par certaines
radios d'Allemagne... tombant ainsi dans l'oreille de Bert Kaempfert,
talentueux chef-d'orchestre teuton (celui-là même qui découvrait les Beatles
en 1961!) qui recycle une partie de la mélodie!
En 1966, en effet, Philippe-Gérard entend la bande du film A Man
Could Get Killed qui marque, après de nombreuses années d'éclipse, le retour
de Frank Sinatra dans les hit-parades; le titre en question, Strangers In The
Night, signé Kaempfert, possède 22 mesures en commun avec Magic Tango!
Philippe-Gérard, en réalité, ne souhaite pas vraiment porter l'affaire devant la
justice. Finalement, peut-être se sent-il honoré d'être interprété, même
anonymement, par le grand Sinatra. Mais à l'époque, c'est une véritable vague
de piraterie et de plagiat qui submerge le monde de la chanson, et la SACEM
(Société des Auteurs, Compositeurs et Editeurs de Musique) l'incite à passer à
l'action. En première instance, le créateur français n'en mène pas large: le
compositeur allemand et les producteurs de Sinatra réclament une fortune en
dommages et intérêts pour atteinte à leur réputation! Pire: pas possible de
faire admettre que l'oeuvre est pompée. Un moyen, sans doute, d’entraver la
procédure: Philippe-Gérard, en effet, ne dispose que d'un mois pour faire
appel. Pendant ce laps de temps, les droits restent bloqués... au moins en
France!
Au bout du compte, l'histoire se termina en eau de boudin: les Ricains
reconnurent le plagiat... mais proposèrent à Philippe-Gérard un
dédommagement, à condition qu'il s'engage par écrit à renoncer aux
poursuites. Quant aux conclusions des juges, elles furent mitigées: dans
l'intimité, on affirmait à Philippe-Gérard que le plagiat était flagrant et
indiscutable. Mais, sur le papier, la conclusion fut qu'il y avait bien
inspiration commune, certes, mais que, malgré 22 mesures identiques,
finalement, rien ne ressemble plus à un tango qu'un autre tango!
Trente ans plus tard, interrogé, Philippe-Gérard n'est plus bien sûr de
rien, et se sent bien incapable de dire si Kaempfert l'a volontairement plagié...
ou si, plus prosaïquement, il a enregistré dans son subconscient la mélodie de
Magic Tango! Quoiqu’il en soit, Strangers In The Night est une des chansons
les plus importantes du siècle: c’est incontestablement le plus gros succès
mondial de l’année 1966, et c’est en outre la chanson qui a ramené Frank
Sinatra au premier plan, trois ans avant My Way, autre chanson d’origine
française (voir plus loin). Frank Sinatra, la plus grande voix masculine de la
chanson américaine avant l’émergence d’Elvis Presley, retrouvait sa place de
vedette, à côté des pop stars de la génération Beatles.

1966. GOOD VIBRATIONS


Trente ans après sa sortie, ce 45 tours était élu meilleur single de tous
les temps par un jury de 140 professionnels réunis, à Londres, à l’initiative du
mensuel musical britannique Mojo. Le jury en question comptait, parmi ses
membres, Paul McCartney, Ray Davies des Kinks, Rod Stewart, Tina Turner,
et de célèbres producteurs tels que Trevor Horn, Shadow Morton, Shel
Talmy, Tony Visconti et Don Was. La chanson Good Vibrations, écrite
conjointement par Brian Wilson pour la musique et par son cousin Mike Love
pour les paroles, devance d’autres petits bijoux pop pourtant réputés:
Strawberry Fields Forever / Penny Lane des Beatles, Like A Rolling Stone de
Bob Dylan, Be My Baby des Ronettes (produit par Phil Spector) et I Heard It
Through The Grapevine par Marvin Gaye.
Brian Wilson, considéré comme le leader du groupe des Beach Boys, a
qualifié Good Vibrations de "petite symphonie de poche". Mais en coulisse,
au delà de la prouesse artistique, son histoire derrière l'histoire est tout
simplement tragique: Good Vibrations, c'est le chemin qui mène Brian au
génie et à la folie; c'est la chanson-témoin d'un 33T qui n'est jamais sorti!
1965/66, l'époque des compétitions, des records et des rencontres au
sommet; les Beatles rencontrent Bob Dylan. Extase mutuelle, admirations
croisées, Dylan (paraît-il) leur fait découvrir la marijuana... Paul McCartney
rencontre Brian Wilson, leader des Beach Boys, le groupe qui talonne les
Beatles. Puis l'Inde: ashram et méditation transcendentale, voyage
initiatique... Et surtout le stress: imaginez que la firme américaine demandait
aux Beach Boys de fournir trois à quatre 33T par an; l'être fragile qu'est Brian
Wilson ne supporte pas la pression et basculera dans la folie, bien aidé pas le
LSD dont il fait grande consommation "pour libérer son esprit".
Période houleuse et douteuse... Du jamais vu en matière de pop music:
un leader, qui,officiellement, n'a pas quitté sa formation, et qui pourtant ne
participe plus aux tournées et aux concerts! Dans son délire ô combien créatif,
Brian s'est mis en tête d'égaler ses rivaux britanniques, avec son groupe qui
n'est plus guère que son "véhicule artistique". Pour y parvenir, un seul moyen:
le studio. Si les Beatles ont décidé de ne plus perdre de temps sur la route,
pourquoi Brian, tête pensante des Beach Boys, réagirait-il autrement? C'est
ainsi qu'il décide de se consacrer uniquement à la création en studio, et ne se
produit plus sur scène (un remplaçant est trouvé en la personne de Bruce
Johnston). Dès lors, il entre en situation de conflit avec sa maison de disque et
même avec les autres Beach Boys: les ventes du 33T Pet Sounds (reconnu
comme un chef-d'oeuvre) sont nettement inférieures à celles des précédents;
dès lors, quel intérêt de se claquemurer et d’engloutir des tonnes de drogues
pour bidouiller des "symphonies pop invendables" tandis que les autres vont
"au charbon", mouillent leur chemise en chantant aux quatre coins du monde?
C'est vrai que le dernier opus de Brian, Good Vibrations, est devenu un tube
mondial en novembre 1966... mais ça lui a quand même pris 90 heures
d'enregistrement et cinq mois de studio, pour un coût total de $ 50.000, encore
jamais atteint pour un 45 tours! Et, au moment de sa sortie, l'accueil est froid:
on reproche au titre ses innombrables changements de tempo qui le rendent
impossible à danser. Il faudra néanmoins se rendre à l'évidence quelques mois
plus tard: Good Vibrations, qui est leur premier single à passer le cap du
million d’exemplaires vendus, est indiscutablement la plus grosse vente de
toute leur carrière.
L'intégralité du projet en cours est tout à l'avenant: des mois de
recherche acoustique et de collages en studio, des sessions coûteuses. Pour
l'une d'entre elles, qui doit évoquer un incendie, Brian a imaginé de faire jouer
les musiciens, casqués et en uniformes de pompiers, la hache au côté, afin de
se mettre "dans l'ambiance"; une lubie! Coïncidence malheureuse qui ne peut
qu'aider Wilson à basculer encore plus rapidement dans la folie: un incendie
éclate dans la ville au moment même de l'enregistrement. Entre sirènes
factices et réelles, Brian voit un signe du destin.
Les enregistrements de l'album, qui ne verra jamais le jour,
commencent en mai 1966, et, cette fois, il ne s'agit plus d'une collection de
chansons indépendantes les unes des autres, mais d'un concept-album. Le but
de Brian est de faire mieux que Revolver, le dernier 33T des Beatles.
Emulation destructrice: au fil des mois, plus Brian avance... et plus il recule!
Entendez par là que plus il a à sa disposition d'heures d'enregistrement, et plus
il a le sentiment de devoir travailler encore et encore. Malheureusement
Capitol a fixé la date de parution du 33T et, fin 1966, demande aux Beach
Boys de fournir au moins la pochette! C'est ainsi que les collectionneurs
savent à quoi aurait ressemblé ce disque, et quels sont les titres qui auraient
dû le composer.
Les spots radio sont diffusés, les pochettes sont imprimées, mais les
Beach Boys sont déprimés: on sait début 1967 que l'album est très en retard.
Et tandis que Brian fait de son mieux pour résumer son travail et délivrer la
bande sonore qui fera de lui le Beethoven du 20è siècle (Wilson est sourd
d'une oreille, raison pour laquelle les albums originaux des Beach Boys sont
mixés en mono), patatras! Au printemps 1967, les Beatles le prennent de
vitesse et publient ce qui est incontestablement acclamé comme le chef-
d'oeuvre des chefs-d’oeuvre de la pop music des sixties, plus fort encore que
Pet Sounds des Beach Boys: Sergeant Peppers Lonely Hearts Club Band.
C'est trop pour Brian Wilson qui devient complètement gaga et raconte
qu'il a détruit toute trace des enregistrements (c'est faux!); l'album, qui devait
s’intituler Smile, ne sortira pas (pour essayer de recoller les morceaux, il sera
remplacé en septembre par un 33T intitulé Smiley Smile; mais quand même!)
"Je n'étais tout simplement pas fait pour cette époque". C'est le titre
d'une des chansons écrites par Brian Wilson en 1965 (I Just Wasn’t Made For
These Times, sur le 33T Pet Sounds). Et c'est aussi le titre de son album-
retour, enregistré... trente ans plus tard, tandis qu'on pouvait raisonnablement
penser qu'il commençait enfin à émerger.
Mauvaises vibrations! La zizanie continue de régner au sein des
membres survivants des Beach Boys, une famille pourtant si unie avant d’être
célèbre: Mike Love, dont on n’a jamais contesté le fait qu’il ait écrit les
paroles de Good Vibrations, déclare aujourd’hui qu’il a aussi écrit,
partiellement, la musique du méga-tube, et revendique la paternité de 79
chansons du groupe. L’idée de saisir la justice, semble-t-il, lui est venue en
voyant Brian empocher un chèque magistral des mains de son père, manager
du groupe. L’ingrat paternel avait “oublié” de verser la bagatelle de 50
millions de francs à son fiston qui avait dû batailler ferme (deux tiers de cette
somme, en effet, sont partis en honoraires d’avocats) pour lui rafraîchir la
mémoire! Mike Love est-il bien inspiré? Dans la salle d’audience de Los
Angeles, il fredonne les chansons à la barre afin de prouver le bien fondé de
sa requête! C’est sommes toutes assez incongru, mais un ponte du show bizz
constate que l’affaire concerne aujourd’hui dix fois plus d’avocats qu’un
procès similaire dans les années ‘60: “S’il gagne, on va en voir débarquer des
centaines qui vont tous clamer “Moi aussi, j’ai écrit cette chanson””. Et de
constater qu’aujourd’hui, l’industrie du disque n’a plus rien à envier à celle du
cinéma en matière de procès.

1966. LES ELUCUBRATIONS

Finalement on s'aperçoit aujourd'hui que, malgré nos souvenirs parfois


flous, il soufflait un grand vent de liberté dans les chansons des années '60. Il
n'y avait pratiquement pas de censure. Pensez que Les sucettes de France Gall
(chanson signée Gainsbourg, au relent de pédophilie) passaient à longueur de
journée sur les ondes... Et l'on célèbrait les valeurs discutables de l'alcoolisme
dans Je suis sous... de Claude Nougaro! Michel Polnareff ne parlait pas à
demi-mots ("Je veux faire l'amour avec toi", sur le même 45T que Love Me
Please Love Me). Et l'on avait Antoine! Epoque bénie!

D'Antoine, l'homme de la rue retient surtout, en ce début de 1966, les


cheveux très longs et les chemises à fleurs. C'est vrai qu'en France, c'est du
jamais vu! On a la très nette impression qu'Antoine fait tout pour choquer...
sans y arriver véritablement!
Malgré toute sa bonne volonté à y mettre de la mauvaise volonté, Antoine ne
choque véritablement personne, et ce qu'il reste de lui, c'est qu'il a voulu
mettre "Johnny Hallyday en cage à Médrano". Il faut savoir que les disques
d’Antoine sont publiés par Vogue, la première firme discographique de
Johnny, qu’il a quittée à l’été 1961, et qui ne lui a jamais vraiment pardonné.
Antoine a, pour imprésario, justement, le premier manager de Johnny,
Georges Leroux, qui, ainsi, se venge (pacifiquement!) du poulain qu’il a
perdu. Ce à quoi Johnny réplique par Cheveux longs, idées courtes, coup
médiatique bien orchestré qui redonne un coup de fouet à la carrière de
Johnny alors légèrement en perte de vitesse. Entretemps, Antoine et Johnny
étaient devenus les meilleurs amis du monde, et tous deux ne peuvent que
constater les effets bénéfiques de cette brouille-bidon: Les élucubrations,
quasiment la meilleure vente de 45 tours en mars 1966, laisse la place à...
Cheveux longs, idées courtes de Johnny, N°1 le mois suivant: 800 000
exemplaires auraient ainsi été vendus, lui permettant (presque) de retrouver
les scores habituels d’un million de 45T pour un gros tube (chiffres ayant
dramatiquement chuté à 400 000 exemplaires fin 1965).

Allons-nous finir par décréter qu'Antoine-le-navigateur d’aujourd’hui


était alors un grand visionnaire, durant sa période "chanteur contestataire"? Si
ce n’était pas le cas, il avait néanmoins fort bien assimilé “l’air du temps” tel
qu’on le respirait ailleurs. En un mot comme en cent, il adaptait. Digne
descendant de Bob Dylan, il accommodait à la sauce française les rythmes,
les gimmicks et les revendications qui circulaient aux Etats-Unis, et répandait
parmi les jeunes français des idées, des comportements encore inconnus dans
l’héxagone. Pierre Muraccioli, étudiant d’origine corse né à Madagascar,
savait de quoi il parlait, puisqu'il avait vécu comme un beatnik sur les routes
d'Europe; le thème hante ses premiers titres de chansons: Je reprends la route
demain, Autoroute européenne N°4, Qu'est-ce que ça peut faire de vivre sans
maison, Une autre autoroute. Comme terrain de prédilection, la contre-
culture, les hippies, la contestation, l'amour libre et la drogue. Rien que ça!

Dès son premier 33T, Antoine avait presque tout dit. La contraception,
par exemple: après la première guerre mondiale, notre gouvernement,
soucieux d'endiguer la vague de dénatalité, promulguait en 1920 une loi qui
punissait d'emprisonnement toute diffusion d'information sur la contraception.
Antoine joua-t'il un rôle? Toujours est-il que cette fameuse loi fut abrogée en
1967, soit deux ans après la parution de son disque ou figuraient deux
chansons: La loi de 1920, justement, et Les élucubrations, dont l'une des
phrases les plus célèbres est "Mettez la pilule en vente dans les Monoprix"! Il
faudra cependant attendre la fin des années ‘80 pour qu’enfin, la publicité
pour les préservatifs soit autorisée: à cause du sida.

Dans Je l'appelle Canelle, Antoine aborde avec le sourire la question du


détournement de mineurs, sujet traité de toute autre manière au cinéma deux
ans plus tard, dans le cadre de l'affaire Gabrielle Russier. Une fois de plus,
Antoine provoque au maximum: Canelle de la chanson n'a que seize ans,
alors que la majorité est toujours à 21 ans! (cela dit, Johnny Hallyday, depuis
plusieurs années, n'hésitait pas à chanter Douces filles de seize ans du rocker
américain Chuck Berry...alors en prison pour détournement de mineure; un
autre rocker, Jerry Lee Lewis, avait vu sa carrière brisée, ses disques
censurés, car il était marié à une fille de moins de 15 ans, ce qui, par ailleurs,
était assez courant dans sa région natale du sud des Etats-Unis).

Des lustres avant Coluche, il se moque de la politique dans Votez pour


moi... Mai 68 approche!

Enfin, l'usage de drogue et l'amour libre sont au menu de Un éléphant


me regarde, dès l'été 1966, à une époque où l'on commence à peine à entendre
parler de marijuana et de L.S.D. (en Californie, on en consomme au petit
déjeuner: c'est le début du mouvement psychédélique de la génération Flower
Power).

Le thème des Elucubrations sera repris, quelques mois plus tard, dans le
cadre de l'album Antoine rencontre les Problèmes, sous le titre Contre-
élucubrations problématiques. Ouf! Au sein des Problèmes, signalons la
présence de l’acteur humoriste Luis Rego... qui connaîtra la prison dans son
pays natal, le Portugal, pour avoir “oublié” d’y effectuer son service militaire.
Arrêté comme déserteur, il est le héros bien involontaire de la chanson
Ballade à Luis Rego, prisonnier politique, interprétée par ses potes.

Les Problèmes vont rapidement changer de direction et de nom de


groupe, un peu par hasard, et quitter le rock de leurs débuts (certains d’entre
eux avaient commencé sous le nom des "Tarés"): alors qu'ils étaient toujours
l’orchestre attitré d'Antoine, ils enregistrent un 45T "gag", un coup pour
rigoler, et mettre en boîte leur patron: le titre complet, Je dis n’importe quoi,
je fais tout ce qu’on me dit parodie celui d’Antoine, Je dis ce que je pense et
je vis comme je veux. De cette première chanson des Charlots, on a surtout
retenu une formule: c'est le fameux "Chauffe Marcel", emprunté à Dupont et
Pondu, deux fantaisistes aujourd'hui totalement oubliés; Jacques Brel lui-
même, deux ans plus tard, reprenait cette formule lapidaire dans Vesoul. Cet
hommage de la part du grand Jacques n’était certes pas gratuit, puisque
l’accordéonniste qui l’accompagnait sur Vesoul n’était autre que Marcel
Azzola!

Ce premier 45T des Charlots décide de leur destin: contre toute attente,
le succès est au rendez-vous! Eux qui n'avaient même pas posé sur la pochette
pour garder l'anonymat de cette plaisanterie de potache, se retrouvent du jour
au lendemain dans l'obligation de choisir: rester dans l'ombre d'Antoine, ou
bien s'engouffrer dans la brêche de la chanson parodique. Ils ont choisi, et
leur carrière s’est ensuite diversifiée, les Charlots tournant de nombreux films
comiques très populaires qui lancèrent la carrière du producteur de cinéma
Christian Fechner, le “découvreur” d’Antoine pour les disques Vogue.

1966. LA POUPEE QUI FAIT NON

La chanson qui a failli ne pas exister...


Le chanteur qui a failli rester inconnu...
Laissez-nous vous conter l'histoire d'un chanteur qui fait non... Chez
Polnareff, ce ne sont pas ses avatars qui font rire (l'exil aux U.S.A. après s'être
fait dépouiller par un comptable indélicat, c'est plutôt sordide), ce sont ses
débuts... ou plus exactement ses "pré-débuts"! Polnareff est le fils de Léo Poll
(musicien connu notamment pour avoir signé la musique de la chanson Le
galérien dont les paroles sont de Maurice Druon). Michel baigne dans le
milieu musical, et obtient (grâce à une dispense, car il était trop jeune) le
premier prix du Conservatoire (piano) à l'âge de onze ans et demi. Mais
l'apprentissage fut douloureux: beaucoup de coups de ceinture sur les fesses,
avoue-t-il. Enfance (presque) dorée, dans les meilleures écoles, les meilleurs
lycées... à la différence que la famille Polnareff n'a pas les moyens financiers
des autres familles, et Michel a une réaction de rejet: il plaque tout et part sur
la route. Mais on est seulement en 1965, et les hippies ne sont pas encore bien
acceptés. Michel devient plus ou moins le "chef de la bande du Sacré-Coeur",
mais ça n'est pas une "bande" dans le sens où on l'imagine: c'est une horde
d'une trentaine de beatniks qui chantent dans la rue et font la manche. Michel,
visiblement le plus talentueux, fait vivre la communauté grâce à sa voix:
certains soirs, il ramassait jusqu'à 500F. En revanche, en raison de son
éducation, il n'arrive pas à tendre la main.
Mais, me direz-vous, comment fait-il, notre virtuose du piano? Pas
question, bien sûr, de trimbaler un tel instrument en haut des marches de
Montmartre (Laurel et Hardy l'ont pourtant fait, à deux reprises: en 1932 dans
The Music Box, intitulé en France Les déménageurs ou Livreurs, sachez
livrer!, et en 1938 dans Swiss Miss, soit Les montagnards sont là). Michel,
qui est vraiment doué, avait appris un nouvel instrument à toute vitesse grâce
à une méthode intitulée "La guitare en trois leçons". Il chante en un semblant
d'anglais les chansons de Bob Dylan, et, satisfait du résultat, s'inscrit à un
concours de rock organisé par Disco Revue à la "Locomotive", night-club
réputé à Pigalle.
Et c'est là que Polnareff manifeste déjà son sale caractère et sa
détermination: il remporte le premier prix en interprétant Peggy Sue (il est
effectivement aussi myope, sinon plus, que Buddy Holly)...premier prix qu'il
refuse car il consiste en un contrat d’enregistrement chez Barclay. Or, pour
lui, le pur et l'inflexible marginal, Barclay, ça représente le gros cigare, les
yachts et le champagne... Bref toute la "décadence" que méprise la contre-
culture; il aura bien le temps de repenser au problème. Dans l'immédiat, il
refile son lot...au deuxième prix! Mais le destin s'accroche: il est retrouvé
(reniflé?) par Gérard Woog, ancien copain de classe du Cours Fidès à qui il
faisait les devoirs pendant ses heures de colle. Woog le traîne de force chez
un éditeur musical pour lui décrocher un contrat. L'éditeur en question décrète
"qu'il pue, qu'il a des bottes de nazi et des cheveux trop longs". Fin de
l'audition. Heureusement, il se trouve deux secrétaires (féminines) qui
plaident sa cause; le ponte se laisse fléchir. Polnareff ramène sa grande
gueule: "Je veux bien enregistrer pour vous, mais à Londres et avec Jimmy
Page comme accompagnateur, et John-Paul Jones comme arrangeur " (NdR:
Page et Jones sont LES musiciens à la mode; pour preuve: ils fondent Led
Zeppelin deux ans plus tard; une paille!). Il est vrai que Michel avait composé
La poupée qui fait non, à l’origine écrit en anglais, durant un séjour à
Londres. L'ultimatum et les conditions draconiennes semblent acceptables, et
Jimmy Page est effectivement présent sur La poupée... Rapidement, Michel
Polnareff est pris en main par Lucien Morisse, à la fois directeur des disques
AZ et des programmes de la radio Europe n°1. Mais c'est quand même un
miracle qu’un type qui a refusé un contrat chez Barclay dans les années 60
soit encore dans le show-business!

1966. NOIR C'EST NOIR

A double titre, ce disque de Johnny Hallyday a brisé les habitudes du


show-business français...
D'abord, parce qu'il s'agit d'une adaptation sortie plus de six mois après
la version originale (alors qu'en règle générale, c'était toujours la course au
jackpot, et les interprètes français faisaient tout leur possible pour sortir leur
propre version presqu’en même temps que la V.O.), ensuite parce que, pour la
première fois, un super 45T de Johnny qui aurait dû contenir quatre chansons,
n'en portait que deux (les deux autres morceaux étaient des instrumentaux
joués par ses accompagnateurs de l'époque).

L'époque est très "noire" (black, en Anglais), puisque Los Bravos,


groupe espagnol doté d’un chanteur allemand, Michael Koger, enregistre
Black Is Black au tout début de l'année 1966... Les Rolling Stones, anglais,
triomphent au hit-parade avec un Paint It, Black arabisant... Quant à
l'orchestre de Johnny Hallyday, il s'appelle les Blackburds et compte dans ses
rangs les fameux Micky Jones et Tommy Brown. Pour Johnny lui-même,
d’ailleurs, la période est très noire.
Lorsque paraît Black Is Black, la version de Los Bravos connaît un
succès immédiat, et conséquent: N°2 en Angleterre en juillet, N°1 un petit peu
partout en Europe. Bref, tout le monde a le refrain dans l'oreille. Autant dire
que passer derrière est totalement casse-cou! Pourtant, Johnny s'y essaie. Et le
succès est au rendez-vous. A cela, deux raisons: l'impact de l'Idole sur son
public, imparable... Quoiqu'il puisse enregistrer, les fans inconditionnels
achèteront. Mais ça ne suffit pas à faire vendre un million de disques! L'idée
de génie fut d'avoir suffisamment transformé les arrangements originaux pour
qu'on ait presque l'impression d'avoir affaire à une nouvelle chanson (l'intro
de Los Bravos, calme, utilise une grosse basse au son bien ronflant; celle de
Johnny, au contraire, utilise des cuivres hystériques, claironnants, dirait-on,
tant on croire entendre des clairons!)
Georges Aber a écrit un texte dans lequel il a mis toutes ses propres
rancoeurs: enfant, il a souffert de l’occupation allemande, puis du pensionnat.
Monté à Paris, il a connu les vaches maigres, comme tous les artistes qui
n’arrivent pas à s’imposer. Dans Noir c’est noir, face à un monde
impitoyable, il hurle sa colère... par artiste interposé! Car, ce que l’on a retenu
de Noir c’est noir, c’est surtout l'interprétation, et le contexte. Johnny, alors
âgé de 23 ans, est en pleine dépression: ennuis d'argent, avec le fisc qui lui
réclame jusqu'à sa dernière chemise qu'il a eu tort de jeter, trempée de sueur, à
ses admiratrices en délire ... Peines de coeur: il a trop souvent fait la bringue
avec sa bande, et il a délaissé Sylvie Vartan qui parle de plus en plus de
divorce (la naissance de David n'empêchera pas la rupture; la séparation du
couple fera l'objet d'un cri déchirant, voir notre chapitre sur La musique que
j’aime). Johnny, au bout du rouleau, se remet en question. Depuis deux ans,
son empire vascille: en 1965, les jeunes Français lui ont préféré Adamo... En
1966, ses ventes de disques ont sensiblement chuté, et “l'affaire Antoine” n'a
pas servi à redorer son blason. Ainsi, lorsqu'il part pour Londres afin
d’enregistrer son fabuleux 33T intitulé La génération perdue, son moral est au
plus bas. Néanmoins, "que le spectacle continue"! En professionnel
respectueux de son public, il enregistre intégralement l'album. Le 10
septembre, rentré chez lui à Neuilly-sur-Seine, il s'enferme dans la salle de
bain, se taillade six fois le poignet droit, avale des barbituriques et boit une
bouteille d'eau de Cologne. “Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir”, disait la
chanson. Il sera heureusement sauvé à temps à l’hôpital Lariboisière.
Simultanément, dans l'urgence, sa maison de disque publie un disque
incomplet, c'est-à-dire qu'exceptionnellement, il n'y figure que deux chansons
de Johnny, Noir c'est noir et La génération perdue. Le disque grimpe
immédiatement au sommet du hit-parade.
Bien sûr, les grincheux n'ont pas manqué de dire que Johnny s'était payé
un joli coup de pub'. Et c'est vrai que le tragique évènement, médiatisé, a
donné un sérieux coup de fouet à sa carrière. Mais c’est surtout la véracité de
ce texte, qui colle à la peau de Johnny, qui fait de Noir c'est noir un tube
inoubliable... et daté.

1966. ET MOI, ET MOI, ET MOI

Dutronc est devenu vedette par hasard! Il était évidemment passionné


de musique, fut quelque temps guitariste dans le petit groupe "El Toro et les
Cyclones"...puis, à la séparation des Chaussettes Noires, celui d'Eddy
Mitchell. Mais, dès 1962, il s'était rangé en devenant l’assistant du directeur
artistique Jacques Wolfsohn (le grand découvreur de Johnny Hallyday,
Françoise Hardy, etc.). Autant dire que Wolfsohn fait la pluie et le beau temps
chez Vogue, leur firme discographique de Villetaneuse.
Un jour, ce directeur artistique rencontre Antoine... également chez
Vogue, mais qui ne fait pas partie de “la bande à Wolfsohn”. Au contraire, il
fait partie de la bande adverse, celle à Fechner. Antoine ne dit pas bonjour à
Wolfsohn! Ce dernier, avec Dutronc, décide, pour rigoler, de "faire chier
Antoine" et de sortir une parodie de ses tubes. Paroles de Jacques Lanzmann,
musique de Jacques Dutronc. Lanzmann, alors directeur du magazine Lui (un
comble pour quelqu'un qui écrira Les playboy...s!), avait écrit ses premières
paroles de chansons (sur une musique de Dutronc, déjà) pour le chanteur
beatnik Benjamin (son unique petit tube, Moi j'ai les cheveux longs est
aujourd'hui totalement tombé dans l'oubli; quant à son interprète, c’est pire:
devenu S.D.F., il est mort dans les années ‘90). "Fais moi un truc genre
protest-song, mais où on puisse se marrer un peu", demande Wolfsohn à
Lanzmann.
Le journaliste-romancier accepte, à condition qu'on le laisse délirer, et
pondre un texte encore plus ringard, à son sens, que tout ce qui se faisait à
l'époque en matière de yé-yé, mais en jouant avec les images de la société de
consommation, et en s’inspirant cyniquement de l’actualité pré-soixante-
huitarde.
A l'origine, le disque-gag de parodies d'Antoine aurait dû être interprété
par Benjamin. Mais Wolfsohn venait de le virer! On pense alors à Hadi
Kalafate, bassiste des Cyclones, éternel complice de Dutronc et futur chanteur
sous le sobriquet de “L’Emir du rythme”. Au cours de l'enregistrement des
instruments, Dutronc exécute mollement les voix témoins: cet amateurisme,
ce manque d'enthousiasme, cette timidité deviendront "le style Dutronc".
Avec ses détracteurs, d'ailleurs! Combien de mémères s'esclaffaient: "Ce
Dutronc, il se fout de la gueule du monde!". Lanzmann lui-même avoue être
surpris de le voir, en studio, chanter un verre de whisky à la main, un cigare
dans l'autre. Pire! Il manque de respect aux textes hautement philosophiques
de son gourou, en chantant, par exemple "les fous du zan" au lieu de "fous du
Zen" (Les playboys). Lanzmann soutient toujours, mordicus, que Dutronc
s'est mis à fumer le cigare pour l'imiter... mais Wolfsohn, lui aussi, avait un
bout de cigare éternellement au bout des lèvres.!
C'est donc Dutronc qui s'y colle... sans vraiment y croire, car le titre
principal, Et moi et moi et moi met plusieurs mois à rentrer au hit-parade
(sorti en avril, ça ne marche réellement qu'en octobre). "Jacquot" assure: se
rend sur les plateaux de télé, dans les rédactions des journaux... mais, au fond
de lui-même, reste persuadé qu'il va rester l'humble assistant de Wolfsohn.
Mais Dutronc, avec ses yeux bleus de myope charmeur et ses cheveux plus
courts que ceux de sa génération, séduit les femmes, et les tubes
s'amoncellent: Mini, mini, Les cactus... Dès Les playboys (dont il se vend
deux fois plus d’exemplaires que Et moi, et moi), on pouvait se douter que
Dutronc était parti pour faire carrière, dans la chanson, d’abord, puis
brillamment au cinéma.

Les Anglais, d'ailleurs, ne s'y trompèrent pas: eux si protectionnistes en


matière de pop music, n'hésitaient pas à diffuser, dès 1966, Et moi, et moi, et
moi par Dutronc (notamment sur les ondes de Radio Caroline). Et le groupe
Mungo Jerry (dont nul n’a oublié le tube In The Summertime, en 1970)
l'adapta sous le titre Alright Alright Alright pour en faire un tube en 1973.
Pour la petite histoire, sachez que, pris de court par ce succès imprévu
de ce qui, au départ, n'était qu'un gag, Dutronc se trouva dans l'obligation
d'assembler un groupe pour l'accompagner. Il engagea vite fait le pianiste-
organiste d'un groupe inconnu, les Mods; ce jeune Breton nommé Alain
Legovic est aujourd'hui connu sous le nom d'Alain Chamfort. Une bonne
recrue, non?

1967. LUCY IN THE SKY WITH DIAMONDS


Le destin prend parfois sa revanche. Parlons de cette chanson que l'on
ne peut pas ouvertement qualifier de maudite, car elle figure parmi la liste des
classiques de la pop music... Mais, cependant, le grand public ne la connaît
pas bien. Et pour cause: dès sa publication, elle fut censurée, interdite
d'antenne sur les ondes de la B.B.C., en raison de ses initiales. Pouvez-vous
imaginer, aujourd'hui, motif aussi mensonger, pouvez-vous imaginer une telle
mauvaise foi de la part de gens qui sont à un poste de responsabilité, et de la
part de qui, en conséquence, on est en mesure d'attendre sagesse, mesure et
réflexion? Sur le même 33T, le chef-d’oeuvre Sergeant Peppers Lonely
Hearts Club Band, c'est vrai (ne soyons pas, nous non plus, de mauvaise foi!),
les Beatles nous décochaient un autre titre qui faisait (presque) ouvertement
référence à la drogue. En Grande-Bretagne, les bus sont à deux étages... et
l'on peut fumer à l'étage supérieur. Dans leur chanson A Day In The Life, les
Beatles expliquent que leur héros est donc monté à l'étage supérieur, a allumé
un cigarette, et est parti dans un rêve; cela dit, il est arrivé à plus d'un
travailleur, usé par ses quarante heures, de s'endormir avec une cigarette et de
brûler les draps. Bref! On peut effectivement concevoir, connaissant les
Beatles et le contexte (on est en pleine vague hippie et psychédélique), que
leur héros soit monté fumer un joint. Soit! Mais, en ce qui concerne la
chanson Lucy In The Sky With Diamonds, la référence à la drogue n'est pas
évidente, les images poétiques pouvant jaillir de n'importe quel cerveau;
d'autant plus que John Lennon s'est toujours défendu d'une quelconque
interprétation: à l'écouter (et il n'y a, finalement, pas de raison d'en douter), la
trouvaille est celle de son fils Julian qui revint de l'école avec un dessin pour
son père, lui expliquant de quoi il s'agissait "C'est ma copine Lucy, dans le
ciel, avec des diamants". L’ex-copine de Julian, d’ailleurs, fut très marquée
par le fait d’être l’héroïne d’une chanson des Beatles. Les têtes bien pensantes
de la B.B.C., cependant, décrétèrent qu'il y avait lieu d'interdire la chanson,
ses initiales étant "L.S.D." L'histoire aurait pu en rester là si la chanson n'avait
pris sa revanche: huit ans plus tard, la B.B.C. diffusait la même chanson,
interprétée cette fois par Elton John, N°1 des hit-parades américains, deux
semaines de suite, en janvier 1975.
Plus fort encore: à la recherche de ses ancêtres, l'homme apprend peu à
peu qu'il y a 70 millions d'années, les dinosaures ont plié bagage en voyant
arriver une grotesque petite créature qui, pourtant, ne cesse d'évoluer...Bien
que ne méritant même pas encore le nom de singe! Et soixante millions
d'années plus tard, arrivée des ramapithèques et autres australopithèques. Le
premier australopithèque (bonjour grand' père) , enfin ce qu'il en restait (un
crâne), fut trouvé au Kénya en 1959. Le premier genou (voyez la difficulté de
trouver le bonhomme complet!) en Ethiopie en 1973. On l'appela Le genou de
Claire, du titre du film d’Eric Rohmer en 1970. Enfin, ultime trouvaille, et
pour la première fois aussi complète (si l'on peut dire: 52 os retrouvés!),
"Lucy", petite grand' mère de 30 kilos, 1 mètre de taille, fut ainsi baptisée car,
lorsque les savants la découvrirent, ils écoutaient sans cesse Lucy In The Sky
With Diamonds des Beatles. "Na!" et pied de nez à la BBC!

1967. INCH' ALLAH

Cette merveilleuse chanson, Salvatore Adamo l'avait composée en


Israël, pour la ville sainte Jérusalem, bien avant que n'éclate la "Guerre des
Six Jours"... mais elle est malencontreusement sortie, en avril, juste au
moment du conflit: il y a toujours un décalage obligatoire entre le moment où
l'on enregistre une chanson, celui où elle figure sur un disque, dans un
magasin, et enfin celui où on l'entend sur les ondes de son propre pays, puis à
l'étranger. Entre la composition de la chanson et sa sortie, Jérusalem était
passé sous contrôle israélien; c'est ainsi que le grand public a cru que la
chanson d'Adamo était "d'actualité" (pour ne pas dire "opportuniste")... ce qui
lui valut d'être interdit pendant dix ans dans les pays arabes et au Liban, pays
où il avait pourtant beaucoup de succès. Adamo, heureusement, est un sage, et
il n'a pas pris ombrage de cette censure, allant même jusqu'à reconnaître que
les apparences étaient contre lui et qu'il était facile, en toute bonne foi, de leur
prêter des intentions qui n'étaient pas les siennes. Pourtant, loin de lui la
volonté de prendre parti pour un peuple ou pour un autre! Au contraire, il
avait toujours juré être neutre.
A tel point qu'en 1978, il modifie une première fois sa chanson,
supprimant le passage:
"Sur cette terre d'Israël,
Il y a des enfants qui tremblent".
En 1978, Richard Anthony, qui est d’ailleurs né au Caire, décide
d’enregistrer Inch’ Allah en égyptien, s’inspirant de la rencontre historique
entre Sadate et Begin, chefs d’état égyptien et israélien.
Et en 1993, Adamo apporte une ultime correction à sa chanson en
réécrivant deux strophes, de façon à bien faire passer un message de paix dans
son texte autrefois controversé (Adamo a d'ailleurs été, depuis, nommé
Ambassadeur de la Paix dans le cadre d'une mission organisée par l'UNICEF).
Mais certaines chansons sont "à haut risque", comme le prouvera la
mésaventure parvenue à Véronique Sanson à la fin des années '80, avec sa
chanson Allah (voir le chapitre que nous lui consacrons). Cette fois, Adamo
touche à la perfection, comme le prouve la lecture, en parallèle, des paroles
originales et du texte remanié:
(texte original de 1967) Le chemin mène à la fontaine,
Tu voudrais bien remplir ton seau.
Arrête-toi, Marie-Madeleine,
Pour eux ton corps ne vaut pas l’eau
(texte remanié en 1993) Mais voici qu’après tant de haine
Fils d’Ismaël et fils d’Israël
Libèrent d’une main sereine
Une colombe dans la nef

(texte original de 1967) Requiem pour six millions d’âmes


Qui n’ont pas leur mausolée de marbre,
Et qui malgré le sable infâme
Ont fait pousser six millions d’arbres
(texte remanié en 1993) Requiem pour les millions d’âmes
Des ces enfants, ces femmes, ces hommes
Tombés des deux côtés du drame...
Et la chanson s’achève sur la formule “Assez de sang, Salam, Shalom” à
l’intention, à la fois, des Arabes et des Juifs.

Pour des raisons de modes, de nombreuses chansons sont réenregistrées,


pour de strictes questions de sonorités, afin de les remettre au goût du jour et
de pouvoir vendre une "vieillerie" aussi bien qu'une nouveauté. En revanche,
Inch' Allah est très probablement la seule chanson dont le texte a été remanié
trois fois par son auteur. On ne peut pas, en effet, établir un parallèle avec
celui, engagé politiquement, du Déserteur de Boris Vian, qui fut réécrit, à la
demande des interprètes, et pas toujours par l’auteur.

1967. SAN FRANCISCO

Georges Aber, l'un des paroliers de Johnny Hallyday (déjà cité dans
notre ouvrage pour Noir c’est noir), découvre en 1967 LE tube de l'année, San
Francisco, hymne du mouvement hippie, prêchant la non-violence, l'amour,
les cheveux longs et les fleurs. Le titre, composé par John Philips des Mama’s
and Papa’s, est déjà N°1 aux USA et en Angleterre, dans sa version originale
par Scott McKenzie; il semble certain qu'il en sera de même en France. Dans
la foulée, Johnny enregistre un titre intitulé Fleurs d'amour et d'amitié. On ne
peut être plus éloquent! Le hic, c'est que Johnny avait déjà chanté le contraire,
avec Les coups et Cheveux longs et idées courtes, où il se moquait, avec
talent, de la génération incarnée par Antoine, ce dernier l’ayant mis
musicalement en boîte (et en cage au cirque Médrano) dans ses Elucubrations.
Georges Aber prend quand même le risque, espérant que les fans ont oublié
ces chansons à punch! Il part en tournée avec Johnny et lui explique qu'il
suffit simplement, pendant deux ou trois mois, de se laisser pousser les
cheveux, porter des vêtements hippie, et de ne pas déclencher d'émeute.
Manque de chance, la même semaine, à Perpignan où Johnny venait
chanter, les fans le reconnaissent, bloquent sa voiture...et lui balancent une
poignée de confettis dans la figure. Cà ne loupe pas: Johnny sort et castagne
les joyeux fêtards. L'incident tourne à la bagarre générale, et toute la presse en
parle. Et c'est là où l'on découvre tout le génie de Georges Aber, qui est quand
même arrivé à s'en sortir en modifiant un peu le texte: Johnny, au lieu de
chanter qu'il est un hippie non-violent, chante "Si vous allez à San Francisco,
vous verrez des gens que j'aime bien". Le tour est joué!
Mais bon, notre Jojo est changeant: trois mois plus tard, il chantait, en
forme d’hommage, la légende de deux célèbres gangsters, Bonnie And
Clyde... L'apogée de la non-violence, vraiment? Quant à Scott McKenzie, il
est resté fidèle, lui, aux chansons douces et tendres. Il a notamment adapté en
anglais La poupée qui fait non de notre beatnik français d’alors, le chevelu
Michel Polnareff, sous le titre simplifié No, No, No.

1967. ARANJUEZ MON AMOUR

Le jour où Richard Anthony décida d'adapter le Concerto d'Aranjuez, il


était loin d'imaginer dans quelle galère il s'embarquait!
Cette galère, en effet, nous ramène en Angleterre, vers 1965... Enorme
vendeur de disques devant l'éternel (il semble même que ses propres ventes
dépassaient celles de Johnny Hallyday, pourtant incontestable "Idole des
Jeunes"), Richard résidait très souvent à Londres: sa maison de disques E.M.I.
lui acccordait, à l'année, une suite au Hilton. Richard, en effet, jouissait d'un
incroyable privilège: il enregistrait tous ses disques aux studios Abbey Road,
ceux-là même qu'utilisaient les Beatles. Et dans cette suite, au Hilton, Richard
recevait toujours beaucoup d'amis (il reconnaîtra, bien plus tard, que son
métier, trop envahissant, a souvent gâché sa vie privée, responsable, entre
autres, de ses divorces: il a onze enfants!). Du coup, Richard déprime au lieu
de faire la fête. Il endosse un blouson noir, plaque là cinquante convives et
sort dans le brouillard londonien. Longeant les quais de la Tamise, il voit
sortir un public ravi du Royal Albert Hall, salle de concert réputée dans le
monde entier. "Voilà des gens qui viennent d'écouter de la belle musique, se
dit-il, alors que moi je ne fais que de la merde!"
Et tout à coup lui vient une idée ambitieuse: puisqu'il est, depuis
longtemps, amoureux fou du Concerto d'Aranjuez, il va l'enregistrer à sa
manière, pour faire de cette pièce majestueuse de 22 minutes une véritable
chanson, avec des paroles en français. Tout en continuant de remonter la
Tamise, Richard fait, dans sa tête, la découpe du morceau (ce qui relève
indiscutablement d'un talent prononcé pour la musique classique). Rentré à
son hôtel, il téléphone (à quatre heures du matin!) à son arrangeur anglais
Tony Osborne, qui, plutôt que de râler pour avoir été réveillé en sursaut, lui
explique qu'il n'aura jamais l'autorisation du compositeur, l'Espagnol Joaquin
Rodrigo, de tripatouiller son concerto pour en faire une chansonnette. A
preuve l'aventure advenue au (pourtant) grand Miles Davis qui ne fut autorisé
à l'interpréter à la trompette qu'à condition de le jouer dans son intégralité! Et,
question notoriété, en toute modestie, Richard avoue ne pas arriver à la
cheville de Miles Davis. Dans l'esprit de tous (sauf Richard!), ce morceau,
écrit en 1939, était IN-TOU-CHA-BLE! D'autant qu'à Londres, on s'était
toujours méfié des musiciens français. La découpe effectuée par Anthony
reposait, bien sûr, sur les parties de violons, mais aussi sur un superbe solo de
guitare acoustique. Un crime! En conséquence, après s'être battu comme un
beau diable, Richard se retrouve finalement avec, à sa disposition, un
orchestre classique (avec pas moins de 35 violons venus du London
Philarmonic Orchestra) mais... pas de guitariste: on ne pouvait supporter, en
effet, que le petit chanteur "frenchie" dénature une oeuvre aussi magistrale.
Coup de théâtre: un ami annonce à Richard qu'il a trouvé, à Manchester,
un petit prodige de 17 ans, obscur professeur de guitare. Par quel miracle
Richard parvint-il à le persuader de venir à Londres, il l'ignore encore.
Néanmoins le "gamin" arrive, par train, aux studios Abbey Road, mort de trac
devant l'agressivité passive de l'orchestre classique auquel il tourne le dos
pendant qu'il interprète son solo. Et là, c'est le miracle: après l'avoir mis en
confiance, rassuré, Richard constate que, véritablement, le jeune homme a du
talent. La session, néanmoins, dura quatre heures. Quatre heures à l'issue
desquelles les 35 violonistes se levèrent, et applaudirent le jeune virtuose en
frappant leurs cordes avec leur archet. Du jamais vu!
Revenu à Paris, Richard se heurte à sa maison de disque: bien qu'ayant
carte blanche pour mener sa carrière, on lui fait remarquer que ce "caprice
d'artiste" (ou du moins ce qui y ressemble) commence à coûter une jolie
fortune à la société, pour un résultat que tout le monde s'accorde à juger
imposible. Richard s'obstine!
Reste à coller des paroles sur la bande orchestre. Richard pense
immédiatement à son fidèle ami Guy Bontempelli, dont la réputation n'est
plus à faire. Néanmoins, Guy aurait eu la même réaction que quiconque: on
ne touche pas au Concerto d'Aranjuez, et donc, inutile d'y mettre des paroles.
Richard décide alors d'user d'un stratagème, et téléphone à son ami: "Allo
Guy, je t'invite à la maison. Prépare une brosse à dents, je passe te chercher".
Bontempelli se laisse embarquer, persuadé de passer un agréable week-
end dans la chaumière qu'il connaît bien, au coeur de la Vallée de Chevreuse.
Or il tombe dans une embuscade: Richard l'embarque dans son propre avion,
direction Londres. Là, il lui avait loué une suite attenante à la sienne. "Voilà,
Guy, tu me colles des paroles au Concerto. Je ne te laisse pas sortir avant que
tu n'aies fini!"
Et là, c'est à nouveau le miracle: Bontempelli écrit un texte d'une grande
beauté, tout en sensibilité. Le disque est enfin prêt à sortir. Encore faut-il
franchir une ultime étape, et pas la moindre: obtenir l'accord du Maître!
Richard se rend à Madrid, au domicile du vieil Espagnol aveugle, muni
de son disque-test réalisé à Abbey Road. Rodrigo, curieusement, ne dispose
que d'un antique tourne-disque, un vieux "Teppaz" des années '50, et le vinyle
apporté par Richard craque atrocement! "Je vais me faire jeter", pense-t-il à
l'écoute du précieux document malheureusement endommagé. Et non! Avec
un accent bien chaleureux, Rodrigo explique en français qu'il apprécie cette
curieuse découpe, et qu'il l'autorise à paraître. Cette fois, Richard a presque
gagné. Le dernier épisode consiste en un accueil enthousiaste des peuples du
monde entier: Aranjuez mon amour devient le plus gros succès de Richard, et
il en vend 5 millions d'exemplaires de par le monde (principalement en
Amérique du Sud). Il n'y a qu'en France que l'accueil est mitigé: sur le même
disque, les programmateurs de radios ont accordé leurs faveurs à un titre plus
sautillant, Les mains dans les poches.
Richard raconte que, quelques temps plus tard, il revint à Londres pour
réenregistrer le titre, en langue anglaise. Et, tout naturellement, il décida de
faire à nouveau appel au "p'tit jeune" qui s'était montré si brillant lors de la
première version. Et cette fois-ci, le jeune homme arriva en Limousine
blanche: entretemps, grâce à Aranjuez, il était devenu un concertiste réputé!

1967. JUSTE QUELQUES FLOCONS QUI TOMBENT

Ce succès (d'Antoine) de l'hiver 1967 avait été imaginé et composé très


exactement deux ans auparavant. C'est le soir de Noël 1965, à Paris... Antoine
n'est pas encore la grande vedette qu'il sera en '66 et '67; et pour cause: il
vient juste de sortir son premier 45T, La guerre, et n'a pas encore enregistré
Les élucubrations qui vont lui apporter la consécration. En ce soir de Noël
1965, Antoine s'est produit en public, et a touché un méga-cachet de... trente
francs! La dèche.
Avec cette somme tout-de-même assez chiche (même pour 1965), il va
partir dîner du côté du Boulevard Saint-Germain avec sa compagne du
moment. Pas question de se payer le taxi ou même l'autobus... Les deux
amoureux rentrent à pied, direction leur petit studio glacial; ils traversent le
quartier du Marais, cité dans la chanson, lorsque la neige commence à tomber.
D'abord des petits flocons qui volètent, puis des gros, et rapidement de quoi
recouvrir tout Paris! Lorsqu'ils se retournent, il ne reste plus que l'empreinte
de leurs derniers pas, sur les derniers mètres de trottoir... D'où cette
impression qu'ils sont seuls au monde, les derniers êtres vivants sur la terre...
Pas totalement seuls quand même: rue Réaumur, qui est alors le quartier
de la presse, un Fleet Street à la parisienne, lorsqu'ils passent devant
l'immeuble du quotidien France-Soir, un journaliste les accoste: "Quel
dommage que je n'aie pas un photographe sous la main, leur dit-il, car je vous
aurais pris pour illustrer un sujet sur les amoureux de la nuit de Noël". C'est
vrai qu'à l'époque, Antoine a déjà ses chemises à fleurs et les cheveux
longs...ce qui est de l'inédit en France où la mode hippie n'a pas encore percé.
La photo ne sera pas faite. Il faudra attendre deux ans pour que cette nuit de
Noël 1965 passe à la postérité, grâce à Juste quelques flocons qui tombent,
cette jolie chanson poétique, si éloignée des plaisanteries de potache et des
textes provocateurs auxquels Antoine nous avait habitués, tout en restant
fidèle à ses préoccupations d’auteur, puisqu’il y relate un lendemain de guerre
nucléaire.

1967. THE DOCK OF THE BAY

Il n'est pas courant d'obtenir son plus gros succès juste après sa mort; ce
genre de réussite posthume est arrivée à Sidney Bechet (Petite fleur) et à Otis
Redding. Son parcours est loin d’être ordinaire; c’est un destin capricieux qui
l’a fait sortir du lot. Peut-être conscient du beau cadeau qu’il lui avait fait, ce
même destin, à quelques semaines près, ne l’a pas autorisé à voir son nom au
sommet des hit-parades du monde entier.
Les premiers enregistrements d’Otis Redding remontent à juillet 1960.
Il signe deux titres (She’s Allright et Gettin’ Hip) pour un groupe dont il est le
chanteur, les Shooters. Quelques mois plus tard, on le retrouve, à nouveau
chanteur, mais aussi “homme à tout faire”, du groupe des Pinetoppers, groupe
du guitariste Johnny Jenkins. Leur 45 tours, Love Twist, se vend assez
correctement (25 000 exemplaires) pour attirer l’attention de la firme Stax qui
offre un contrat d’enregistrement aux Pinetoppers. Une fois en studio, il faut
se rendre à l’évidence: Jenkins n’a pas les compétences suffisantes pour tenir
le devant de la scène. En revanche, les rares titres interprétés par Otis sont
époustouflants. Stax délaisse les Pinetoppers, mais publie, en décembre 1962,
le premier 45 tours d’Otis Redding, portant les titres Hey Hey Baby et surtout
These Arms Of Mine, titre fétiche qui restera à son répertoire cinq années
durant. Bien que These Arms Of Mine figure en face B, c’est ce titre qui est
diffusé à la radio, d’abord à Nashville, puis dans tous les Etats-Unis. Les
succès, désormais, vont s’enchaîner.
En 1967, Otis est loin d'être un inconnu. On peut même le qualifier de
prince de la Black music; il est le premier, en effet, à avoir concilié les publics
blanc et noir, même avant Jimi Hendrix. Ce n’est pas un hasard qu’une
édition du 33 tours Monterey Festival soit constitué d’une face Jimi, d’une
face Otis!
Redding a su toucher, sans être ridicule, à l'oeuvre des Beatles (Day
Tripper) et des Rolling Stones (Satisfaction) pour en délivrer des versions
soul impeccables; la reconnaissance de son talent, il l'a obtenue, justement,
lors de ce fameux Festival de Monterey, le premier du genre, devant un public
hippie et pop! Désormais, il ne lui manque plus qu'un tube planétaire. Qu'il
trouve durant le fameux été de l'amour et des fleurs; c'est (Sittin' On) The
Dock Of The Bay. C'est la première fois qu'il enregistre une chanson que l'on
peut qualifier de pop, et non plus de soul. Cette universalité du personnage est
fort bien exprimée par Jean-William Thoury (Jukebox Magazine N°79):
“Jerry Wexler, Al Green, Youssou N’Dour, Peter Gabriel... tous emploient les
mêmes mots pour essayer de décrire l’homme (honnête, spontané, naturel,
attentif, énergique et calme, intense, bon, etc.) et l’artiste (génial, instinctif,
complet, sincère, digne, unique, influent). Wexler évoque le jour où Otis fut
épaté par Phil Spector parce que celui-ci connaissait par coeur tous les
accords de toutes ses chansons. Otis ne se souciait pas de race ni de religion.
Il réagissait aux qualités de chacun et aimait la musique par dessus tout.”
Le 7 décembre 1967, Otis entre en studio avec son ami et producteur
Steve Cropper (futur membre des Blues Brothers, sur disques et sur films),
alors guitariste du groupe Booker T. and the M.G.'s et déjà auteur de tubes
tels que In The Midnight Hour ou Knock On Wood respectivement
commercialisés par Wilson Pickett et Eddie Floyd. Une version quasi-
définitive de Dock Of The Bay est enregistrée ce jour-là: Otis, qui devait
partir en tournée le lendemain, avait convenu de venir écouter dès son retour
la version mixée, prête à sortir en 45 tours. Pas question de traîner, d'ailleurs,
car Booker T. and the MG's devaient eux aussi sillonner les Etats-Unis.
Malheureusement une violente tempête dévasta la contrée. Les MG's restèrent
bloqués, mais Otis et ses accompagnateurs les Bar-Kays défièrent les
éléments déchaînés, pour honorer un concert dans la ville de Madison. Le 10
décembre 1967, leur avion prit son envol... mais s'engloutit dans un lac
proche de leur point de destination.
La firme de disques d'Otis rejetta le premier mixage du morceau;
malgré son chagrin, Steve Cropper dût retourner en studio pour travailler sur
ce qui restera à jamais comme le chef-d'oeuvre d'Otis Redding. Posthume.

1967. NIGHTS IN WHITE SATIN

Dernière sortie avant l'autoroute! L'histoire des Moody Blues, fort peu
connue en France, ne manque cependant pas d'intérêt! Pour beaucoup de nos
lecteurs, leur carrière aurait commencé durant l'hiver '67/'68. Faux! Les
"Moodies", dans leur première formation (avec, pour chanteur-guitariste,
Denny Laine, futur complice de Paul McCartney), étaient déjà N°1 au hit-
parade britannique en 1965 avec l'excellent Go Now... Et lorsque la France
les découvre, elle leur donne leur ultime chance de retour au succès, car le
groupe était au plus bas, et sur le point de se séparer! Une première fois, le
groupe avait fait les yeux doux au public français, en enregistrant une chanson
intitulée Boulevard de la Madeleine. Le succès, hélas, n’était pas au rendez-
vous. En souvenir de cette période charnière et de leur tournée dans le Sud de
la France durant l'été 1967, le "Moody" Justin Hayward, qui a remplacé
Denny Laine, réside aujourd'hui à Nice.
Tout avait pourtant bien commencé pour ce groupe originaire de
Birmingham, mais leur erreur fut sans doute de choisir pour manager le même
que celui des Beatles, le fameux Brian Epstein. En effet, totalement concentré
sur la carrière des "Fab Four", Brian s'occupait moins bien de ses autres
poulains!
Peu de formations, hormis les Beatles et les Rolling Stones, étaient en
mesure de publier tube sur tube. Rapidement, après un premier succès, de
nombreux groupes se retrouvaient en situation délicate: finis les contrats, car
les organisateurs de concerts se tournent vers les vedettes de l'instant. Et la
situation se complique lorsque les ventes de disques n’ont pas atteint les
prévisions minimum: le coût d'enregistrement des disques dépasse alors les
bénéfices réalisés antérieurement. C'est le cas des Moody Blues qu'on serait
bien tenté de renommer les "Maudits Blousés": fin 1967, ils devaient encore £
5000 à la firme Decca! En raison de cette dette, il leur était impossible de
refuser la moindre proposition d'engagement; c'est ainsi que la maison-mère
leur demanda, afin d'inciter le public à s'équiper en stéréo, d'enregistrer un
album de musique classique, à grands renforts d'effets sonores (à l'époque, en
effet, la majorité des disques vendus étaient en mono; rappelons d'ailleurs que
les disques stéréophoniques étaient, jusqu'alors, beaucoup plus chers).
Simultanément, Mike Pinder, chanteur-"clavier" du groupe, découvrait le
mellotron, un instrument nouveau dont la spécialité était de curieuses et
totalement nouvelles sonorités. Magique pour l’époque, le mellotron est un
ancêtre du synthétiseur mais fonctionne avec des notes préenregistrées sur
bande magnétique et reproduisant le son de chaque instrument souhaité.
Lors des séances d'enregistrement, les Moody Blues eurent la chance de
tomber sur un directeur artistique qui leur permit d'enregistrer leurs propres
compositions, plutôt que La symphonie du nouveau monde de Dvorak,
comme il était prévu à l'origine.L'album qui en résulta s'intitule Days Of
Future Passed... C'est l'histoire d'une journée, de l'aube à la nuit noire; et
comme vous l'imaginez, le 33T se termine par Nights In White Satin ("Les
nuits en satin blanc"). Pour la petite histoire, sachez que l'idée du "satin
blanc" est venue à Justin Hayward, chanteur-guitariste du groupe, après qu'un
proche lui ait offert, justement, des draps en satin blanc; mais l'homme étant
très poilu, il avoue détester le contact de cette matière qui devient électrique
sur son corps velu, et se souvient que ses "nuits dans du satin blanc" furent
atroces!
A noter que cet album de 1967 ne fut véritablement interprété en public
dans son intégralité qu’en 1992 (25 ans plus tard!), devant une audience de
cinquante mille jeunes (et moins jeunes) Américains, à Red Rocks, en
compagnie d’un grand orchestre, le Colorado Symphony Orchestra.
En attendant, les Moody Blues interprétèrent Nights In White Satin à
Cannes à l'occasion du MIDEM (Marché International du Disque et de
l'Edition Musicale), et se retrouvèrent immédiatement N°1 au hit-parade
français. Le succès, ensuite, se propagea comme une traînée de poudre: sur
tout le continent, puis dans leur propre pays l'Angleterre, et enfin aux Etats-
Unis où, coup de chance, les radios commençaient à émettre en FM, ce qui
convenait particulièrement au disque des Moodies. C'est sans doute ce
phénomène de FM naissante qui est à l'origine d'un fait curieux, sinon unique:
le 33T, sorti fin 1967, s'installa aux sommet du hit-parade... cinq ans plus
tard! Brusquement, les Américains découvraient le plaisir du confort d’écoute
à la radio, avec notamment l’audition de faces entières d’albums. Du coup, la
maison de disque réédita le 45T, et Nights In White Satin connut une seconde
vie, se retrouvant à nouveau N°1 en 1972!
Aujourd'hui multi-millionnaires du disques, les Moody Blues peuvent
se vanter d'avoir, depuis, connu une carrière régulière et calme. Enfin,
"calme", ça reste à prouver! Durant l'enregistrement d'Octave (ainsi baptisé
car c'était leur 8è album), le premier studio où ils jouaient fut détruit par un
incendie... Et quelques semaines plus tard, en ayant trouvé un autre en
Californie, le second, situé sur une colline, se mit à glisser doucement vers la
vallée, en raison de pluies torrentielles. Ces catastrophes n’eurent pas
d’incidence sur la qualité de ce 33T qui redonna une impulsion à leur carrière:
grâce à l’arrivée d’un nouveau membre, le “clavier” suisse Patrick Moraz
(jusqu’alors dans le groupe Yes), les Moody Blues, à partir de 1978, se
produisirent à nouveau en concert, discipline qu’ils avaient précédemment
abandonnée.
1968. ALOUETTE
Où l'on apprend que pour réussir dans la chanson, il faut savoir se
trouver au bon endroit, et au bon moment!
Gilles Dreu n'avait guère impressionné le grand public avec son premier
disque au titre douteux: Fille de Garches, Enfant de Puteaux... En
conséquence, pour subsister, il lui arrivait de courir le cachet, et de faire les
choeurs sur les disques d'autrui. C'est ainsi qu'il se retrouva, début 1968, à
participer aux sessions d'enregistrement de Jean-Claude Pascal. Sous la
houlette du producteur Norbert Saada, l’acteur-chanteur de charme en
question interprétait ce jour-là un extrait de la Missa Criolla (La messe
créole), adaptation d'un thème à l'inspiration biblique, qui conte l'errance de
Joseph et Marie à la recherche d’un lieu de naissance pour Jésus. Mais, avec
le professionnalisme qui le caractérisait, Jean-Claude Pascal sut se rendre
compte que le thème en question méritait un "punch" qu'il n'avait pas, et que
la chanson conviendrait bien mieux à un chanteur "à coffre". Cette
constatation faite, il abandonna le producteur qui disposait néanmoins du
play-back sur lequel jamais ne chanterait Jean-Claude Pascal!
Persuadé, néanmoins, du potentiel commercial de la chanson, Saada,
loin de baisser les bras, demanda à Gilles Dreu, qu'il avait sous la main
puisqu'il faisait partie des choristes, d'enregistrer au moins une "voix-témoin",
afin de pouvoir présenter la chanson, complète avec le chant, à d'autres
interprètes. Et, finalement, Saada dût se rendre à l'évidence: la voix de Gilles
Dreu semblait tout-à-fait convenir à la chanson, à tel point qu'il fut décidé,
non pas de chercher d'autres interprètes, mais au contraire d'adapter la
chanson, de retravailler ses arrangements, afin de mieux servir la voix,
massive, de Dreu. Quant aux paroles, elles sont signées Pierre Delanoë, qui
s’est totalement inspiré, et imprégné, de la version initiale, au point de faire
sonner ses paroles phonétiquement comme celles, écrites, du thème religieux
original. Or, A La Huella, A La Huella, se prononce en réalité “à la hueja” car
en Amérique du Sud, le double L se prononce J. La formule A La Huella se
réfère à une danse d’origine argentine nommée la huella, qui signifie,
litttéralement, “trace” (la huella désigne la trace laissée par les troupeaux dans
les grandes prairies de la Pampa).
Par conséquent, il y a analogie entre l’errance des troupeaux, et celle de
Joseph et Marie, enceinte, se rendant à Jérusalem pour un recensement, en
quête d’un refuge où pourra naître leur divin enfant. Ils trouveront finalement
une étable, crêche célèbrée depuis.
Le disque fut publié sur le label de disques AZ du même groupe que la
station de radio Europe N°1. Lucien Morisse, alors directeur des programmes
de la station et directeur d’AZ, fut emballé par Alouette, alouette qui passa
immédiatement sur les ondes de la station, rapidement suivie dans ce sens par
France-Inter qui, bientôt en grève suite aux évènements de Mai '68, diffusa
largement le titre... dans la mesure où il figurait sur une "bande d'occupation
d'antenne", c'est-à-dire ces programmes musicaux minimum qui repassent "en
boucle", des heures, voires des jours entiers (ce qui fut le cas).
Pour Gilles Dreu, c'est le miracle: ayant déjà publié une poignée de 45T
dans l'indifférence la plus totale, et se retrouver du jour au lendemain "star" (il
a vendu près d'un million de Alouette, alouette!), c'est l'aubaine. Bien décidé à
en profiter, il sillonne la France, puis le monde... Pendant deux ans, il chante
partout et sans cesse... Au point que (il le reconnaît aujourd'hui), il néglige un
peu le strict travail de recherche d'un répertoire convenable: toujours par
monts et par vaux, il n'a plus le temps de s'enfermer avec un parolier et un
compositeur pour pouvoir offrir à son public de bonnes chansons. Et ce qui
devait arriver arriva: au bout de deux, trois ans, ayant tordu le coup à son
alouette exangue, Gilles Dreu a déçu son public qui se détourne de lui. Dreu
s'éparpille, devient animateur de télévision. Quand, en 1976, il décide de
revenir à la chanson, il effectue un come-back raté, interprétant une sorte de
caricature du titre qui lui avait apporté la gloire. Et malgré un évident coup de
pouce bienveillant de la part des médias, le public ne fut pas au rendez-vous.
Gilles Dreu est aujourd’hui kinésithérapeute, mais chante toujours en
attendant un hypothétique nouveau succès.

1968. LA BICYCLETTE

Sans philosopher à l'infini, on peut se demander si certaines chansons


auraient eu autant de succès sans un certain concours de circonstances.
Prenons les livraisons épisodiques (entendez par là "trop rares") de Pierre
Barouh. Il est discret, Pierre, mais son tableau de chasse est impressionnant.
Passons rapidement sur sa carrière d'acteur (on peut le voir subrepticement, en
gitan, auprès de Johnny Hallyday dans le film-culte tourné en Camargue,
D'où viens-tu Johnny?), signalons son action pour faire connaître en France la
musique brésilienne, indiquons qu'il a monté Saravah, un petit label de
disques indépendant sur lequel il a donné leurs chances d'interprètes à Brigitte
Fontaine, Jean-Roger Caussimon, Maurane, et, bien sûr, Jacques Higelin qui,
lui, avait déjà enregistré, notamment des chansons de Boris Vian à l’initiative
de Jacques Canetti...
Venons-en au tandem que forme Barouh avec Francis Lai: les deux
hommes auraient très bien pu prendre leur retraite, en 1966, après avoir signé
la musique du film de Claude Lelouch, Un homme et une femme: ce chabada-
bada, chanté par Nicole Croisille et Barouh lui-même, fait de ses auteurs-
compositeurs des rentiers à vie. Mais au moment où commence notre histoire,
les deux hommes sont inconnus. Nous sommes en 1964, en pleine vague
"pop/ yéyé", et il faut gagner sa croûte. Un ami de Barouh, qui travaille dans
la publicité, lui demande de lui concocter un sorte de "jingle" (un texte court
sur une ritournelle facile à retenir) pour les besoins d'une campagne de pub'
vantant les plaisirs et les mérites de la bicyclette. Tout de go, Barouh refuse...
mais son compère, Francis Lai, lui conseille d'y réfléchir à deux fois. Sans
grand enthousiasme (il lui faudra trois mois pour achever l'ouvrage), Barouh
s'exécute...et laisse ensuite le projet dans un coin. Il ne reprendra la chanson
que deux ans plus tard, après en avoir parlé au cours d'une partie de poker
chez Yves Montand, à Saint-Paul de Vence. Montand est surtout séduit, et
accroché, par la phrase sur la bande de copains: "Y'avait Fernand, y'avait
Firmin, y'avait Francis et Sébastien". Ca préfigure déjà le célèbre film
Vincent, François, Paul et les autres. Fidèle en amitié, Montand!
L'idée fait son chemin, mais il faudra encore deux ans pour que Yves
entre en studio pour enregistrer cette chanson qui, finalement, aurait pu sortir
en 1964 ou en 1966. Mais aurait-elle connu un tel succès? Le disque de
Montand commence à passer en radio en avril 1968. Quelques semaines plus
tard, en pleine grève générale de mai-juin ‘68, les Français auraient vendu
père et mère pour quelques gouttes d'essence... ou pour un vélo! Alors bien
sûr, on ne peut pas refaire l'histoire, et, indiscutablement, il s'agissait d'une
excellente chanson. Mais quand même, il est difficile de ne pas y voir un coup
de pouce du destin: deux ans plus tôt, une superbe inconnue au papa célèbre,
Nancy Sinatra, s'était retrouvée N°1 du hit-parade américain. Sa chanson, ni
plus ni moins accorte qu'une autre, était sortie au moment de la grande grève
du métro new-yorkais; le titre: These Boots Are Made For Walkin’ (en
français, Ces bottes sont faites pour marcher!).
Le charme de A bicyclette repose également sur l’usage du prénom Paulette,
jusqu’alors rarement chanté... si ce n’est par les Charlots, en 1967, afin de
rimer avec... paupiette! A bicyclette est, encore aujourd’hui, une des chansons
préférées de... Paulette Coquatrix, directrice de l’Olympia.
Faut-il préciser que Pierre Barouh et Francis Lai ont continué sur leur
lancée. Barouh, homme au talent incontestable, et même incontesté, jouit
d’une renommée plus grande encore au Japon que chez nous. Quant à
l’accordéonniste Lai, après avoir accompagné ou composé pour les plus
grands noms de la chanson, de Nicole Croisille à Mireille Mathieu en passant
par Des ronds dans l’eau pour Françoise Hardy, il a choisi d’interpréter ses
oeuvres lui-même... tout en continuant d’écrire des musiques de films: il est
difficile d’oublier de mentionner Un homme et une femme ou Love Story sur
sa carte de visite.

1968. RAIN AND TEARS

Une fois n'est pas coutume! Tournons nos yeux et nos oreilles vers la
Grèce. Foin de sirtaki ou de danse de Zorba, penchons-nous sur le cas d'une
formation pop du milieu des années '60 nommée Forminx. C'est
incontestablement le groupe N°1 dans le coeur des jeunes Grecs; mais son
leader a des ambitions autres que celle de simplement coloniser les hit-
parades hélléniques: il a des vues sur l'Angleterre. Pour lui, pas moyen
d'enregistrer un bon disque ailleurs qu'à Londres. De plus, la crise politique de
1967, le putsch des colonels fascistes, lui donnent envie de voyager; avec
deux autres amis musiciens grecs, il prend son billet d'avion et les voilà partis.
Manque de chance, le gouvernement britannique refuse de leur attribuer des
visas; en conséquence, ils font escale à Paris en plein Mai 68 et y restent
bloqués! Sans un sou, ce qui est doublement fâcheux! Ils trouvent un tout
petit contrat dans un dancing de Colombes tenu par le chanteur Roberto Setto
(là même où Jimi Hendrix s'était produit deux ans plus tôt).
Miracle! Des rumeurs courent sur une adaptation "pop" du Canon de
Pachelbel par un groupe espagnol, les Pop Tops, sous le titre de Oh Lord,
Why Lord. Le disque aurait pu faire un tube, en France, si on avait pu le
trouver dans les magasins. Mais en mai 68 les disques ne sortent pas.
Indiscutablement, il y a place au soleil pour la première formation capable de
commercialiser sa propre version du Canon, à l’intention du public français.
Malheureusement nos trois Grecs ne savent pas parler français. Alors
"système D": Boris Bergman leur écrit un texte en anglais. Son éditeur pour
Philips (Frédéric Leibovitz), sachant à quel point Bergman est paresseux,
l'enferme dans son propre bureau... dont les fenêtres donnent sur une église où
l’on célèbre un enterrement! Bergman étant, de surcroît, claustrophobe, il
"pond" le texte de Rain And Tears en une demi-heure: il pleut ("rain", en
anglais) et il voit des gens sortir de la morgue en pleurant (donc "tears", les
larmes). Et ce sera la première grande réussite de Bergman dans le monde du
disque (jusqu’alors, il était juste parvenu à placer une chanson pour Eva,
chanteuse à voix, et avait écrit quelques “oeuvrettes” sur des musiques de
Michel Bernholc). A partir de Rain And Tears, les portes s’ouvrent devant
Bergman; on retrouve sa signature au détour de disques de Juliette Gréco,
Nana Mouskouri, Eddy Mitchell... et surtout Bashung; on est pris d’un
véritable vertige (de l’amour) à compter ses réussites après Gaby, oh! Gaby
(1981).
Mais en ce printemps 1968, rien n'est résolu, car les usines de pressage
de disques, comme le reste de la France, sont elles aussi en grève! L'équipe
découvre à Saint-Ouen, dans l'arrière-boutique d'un boucher, une vieille
machine qui n'a pas fonctionné depuis des années. Tant bien que mal, elle
redémarre, et c'est le seul disque qui sortira en mai 68. Ce sera le tube de l'été,
des millions de disques vendus...mais en attendant, à Saint-Ouen, on transpire
pour en sortir, 100, 200 ou maximum 300 par jour!
Le groupe Forminx a été rebaptisé Aphrodite’s Child (ce qui, pourtant,
n'est pas plus facile à mémoriser!). Le disque se vend à merveille dans toute
l'Europe excepté l'Angleterre. Trois ans plus tard, le chanteur du groupe
décide de faire carrière en solitaire; son nom: Demis Roussos. Son premier
opus, We Shall Dance, ravit les foules. Il sera suivi par un impressionnante
brochette de tubes, dont la particularité est de conquérir les hit-parades anglo-
saxons aussi bien que francophones: My Reason, Goodbye My Love
Goodbye, Forever And Ever. Contrairement à beaucoup de formations qui
reposent entièrement sur un leader, les Aphrodite’s Child ont donné naissance
à trois véritables personnalités. Si on a, certes, un peu oublié le batteur Lucas
Sideras, il n’est pas besoin, en revanche, de rappeler l’itinéraire complet de
cet artiste de renommée internationale qu’est devenu Vangelis
Papathanassiou. Vangelis, tout court, s’imposa comme le maître des claviers,
en France d’abord, où ses accompagnements subtils apportèrent une richesse
supplémentaire aux documentaires de Frédéric Rossif (L’apocalypse des
animaux en 1970, L’opéra sauvage en 1979) puis à l’étranger où on lui confia
la tâche de composer et interpréter les bandes sonores de films aussi fameux
que Les chariots de feu en 1981. Moins connue, mais néanmoins très
recherchée (l’édition originale sur disque de 1970 vaut 4 000 F!), signalons la
bande sonore du film d’Henry Chapier, Sex Power, avec Jane Birkin.
Quant à Boris Bergman, la Grèce continua de lui sourire puisque,
quelques mois après Rain And Tears, il signait, sur un air du folklore héllène,
à l’intention du chanteur Peter Lelasseux, les paroles ô combien intellectuelles
du Dirladada dont Dalida s’empara pour le porter au sommet des hit-parades.
Va savoir si ce n'est pas Demis Roussos lui-même qui lui chantait l’air en
coulisses! Ce gigantesque tube, un peu oublié au fil des ans, connut une
seconde jeunesse grâce à la bande du Splendid qui en fit un hymne, sur
d’autres paroles, en 1978, le temps d’un film: Les bronzés.

1968. COMME D'HABITUDE (My Way)

Indépendamment de toute considération artistique, Comme d'habitude


est couramment comparée au Boléro de Ravel, quant aux droits d'auteurs
chaque année rapportés à la France. Et encore faut-il savoir que les ayant-
droit risquent de ne jamais voir la couleur de ceux qui auraient dû être versés
par le continent américain. La répartition des copyrights n’étant pas calculés
de la même manière en Europe et en Amérique, des sommes colossales font
l’objet d’un litige qui ne sera peut-être jamais résolu. Quoiqu’il en soit, le co-
auteur et le compositeur de la chanson, ainsi que les fils héritiers de Claude
François, ont pu amasser un joli magot, même s’ils auraient pu/ du toucher
trois fois plus. Ce serait diffamant de faire rimer maffia avec le grand Sinatra
et le gentil Anka!
Si les noms prestigieux de Claude François, Frank Sinatra, Elvis Presley
et Ray Charles restent à jamais associés au fameux titre, c'est pourtant à
quelqu'un de bien moins illustre qu'on le doit réellement. La chanson n'est pas
de père inconnu, mais presque!
Ne soyons pas injustes: Jacques Revaux n'est, certes, pas connu du
grand public... mais il est un "pape" du showbiz (traduisez: quiconque fait
partie, de près ou de loin, du monde de la chanson française, connaît son
nom).
En vacances à Megève début 1967, Revaux compose quatre mélodies.
Deux d'entre elles font immédiatement "un carton" (Plante un arbre par
Richard Anthony et Jeune homme par Johnny Hallyday). Si la troisième est
aujourd'hui oubliée, la quatrième, en revanche, aura le succès que l'on sait.
Mais pour l'instant, Revaux n'en est qu'au stade de la maquette; n'ayant pas
encore de paroles à y "coller", il enregistre (à Londres, s'il vous plaît, dans
l'un des meilleurs studios de l'époque) une version "yaourt"...Entendez par là
ce faux anglais, généralement riche en choubidou et autres douwah. Un titre
provisoire est adopté, For Me (peut-être en souvenir du For Me...Formidable
d'Aznavour), et Revaux entame la tournée des grandes stars. Curieusement,
personne (y compris Claude François!) ne veut de la chanson: Hugues
Aufray, Mireille Mathieu, Sacha Distel, Petula Clark... Le gratin 1968! Si,
pourtant: Hervé Vilard! Mais Revaux ne "sent pas le truc", et lui refile à la
place la fameuse troisième mélodie à laquelle Ralph Bernet ajoute des
paroles, pour devenir L’avion de nulle part, titre très mineur dans la carrière
d’Hervé.
Entretemps, convaincu du talent de Revaux, Claude François l'a intégré dans
son équipe, et le presse de lui fournir des musiques...ce à quoi le compositeur
réplique qu'il en a déjà une excellente à sa disposition, et qu'il aurait grand
tort de ne pas l'utiliser. Or à l'époque, Clo-Clo vient de rompre avec France
Gall, et s'est inspiré de cette séparation pour un début de texte, Comme
d'habitude... Texte qui sera complété et achevé par Gilles Thibault. Ce
souvenir est si présent dans sa mémoire qu’il peut, encore aujourd'hui, vous
dire quels mots sont ceux de Claude, et lesquels sont les siens. (Les
retrouvailles de Clo-Clo avec France Gall se feront quelques années plus tard,
sur un plateau de télévision; Claude avait invité France pour chanter ses tubes
du début...alors qu'elle, totalement imprégnée, à l’époque, du style Berger,
n'avait plus du tout envie de se livrer à un numéro "rétro". Finalement, par la
magie de l'amitié, tout se passa très bien!).
Curieusement, Comme d'habitude est plutôt lent à démarrer dans les
ventes... Alors qu'on était habitué à ce que chaque nouveau titre de Clo-Clo
s’installe immédiatement au sommet du hit-parade, celui-ci met trois longs
mois à grimper. Une bonne chose, finalement, puisqu'il est présent sur les
ondes au moment où Paul Anka est de passage à Paris. Il adore notre capitale,
au point de lui avoir entièrement consacré un album en 1959. Tout
simplement intitulé Bonjour Paris, ce 33T contient des titres tels que C’est si
bon, Under Paris skies, Pigalle, I Love Paris et Les filles de Paris (sont les
plus jolies du monde). Rien d’étonnant: il a épousé une Française!
Tout de suite emballé par la chanson Comme d'habitude, il la rapporte
avec lui en Amérique (Anka est Canadien, et avait connu son premier succès,
Diana, à l'âge de 16 ans). Son adaptation sous le titre My Way semble avoir
été écrite pour Frank Sinatra qui pressent, dès la première écoute, le tube
planétaire... A tel point qu'il va bouleverser l'agencement d'un 33T qui était
sur le point d'être achevé! (Il faut dire que Sinatra est plus ou moins
propriétaire de "Reprise", sa firme discographique. Ca aide lorsqu'il s'agit
d'entièrement refaire un disque!)
La chanson est une telle institution, qu'il devient de bon ton, en pleine
mode punk, de l'interpréter au vitriol pour faire parler de soi. C'est ainsi qu'on
en connaîtra deux versions déjantées, l'une par l'Allemande Nina Hagen,
l'autre par Sid Vicious, bassiste du groupe britannique Sex Pistols. Elles
n'auront cependant pas le succès qu'ont connu celles de Ray Charles, de Nina
Simone et...d'Elvis).
En France, les reprises les plus marquantes sont celles de Michel Sardou
et de Florent Pagny (ce dernier n'hésite pas à cracher dans la soupe: bien
qu'ayant vendu 400 000 exemplaires de sa propre version, il déplore que cela
lui ait donné une image de ringard. Note du rédacteur: il est encore temps de
reverser les royalties, qu'il considère sans doute comme injustifiées, à quelque
oeuvre de charité). Plus récemment encore, le trio Faudel - Rachid Taha -
Khaled, dans une version franco-arabe, a apporté sa contribution à l'édifice.
Contrairement à ce que l'on répète sans vérifier, Comme d'habitude n'est
pas la chanson la plus reprise, la plus interprétée de par le monde: il n'en
existe "que" (environ) 1500 versions différentes, contre le double à l'actif du
merveilleux Yesterday de Paul McCartney. Mais ça, c'est une autre histoire,
qu'en lecteur attentif, vous avez dévorée il y a quelques instants!

1969. JE T'AIME...MOI NON PLUS

Alors ça commence bien! Les avis sont partagés, pas moyen de savoir si
oui ou non cette formule "Je t'aime, moi non plus" est réellement empruntée à
celle, célèbre, de Salvador Dali: "Picasso est espagnol, moi aussi; Picasso est
un génie, moi aussi; Picasso est communiste, moi non plus". Vrai ou pas,
Gainsbourg laissa circuler la légende, puisqu'il eut l'occasion de rencontrer le
Maître.
Avec sa gueule de métèque, de juif errant, de... pardon, erreur de
chanson; avec sa gueule bien spéciale, mine de rien, Gainsbourg était un
grand séducteur, et la conquête de Brigitte Bardot fut le coup de maître de sa
carrière de dragueur. "Ecris-moi la plus belle chanson d'amour", lui avait-elle
demandé. Ce sera Je t'aime, moi non plus.
Gainsbourg était réellement effondré lorsqu'elle le quitta (elle s'en alla
passer quelques jours dans un petit coin du sud de l’Espagne, à Almeria très
exactement, pour le tournage du film de Louis Malle, Viva Maria, ce que
Serge relate dans sa chansons Initials B.B.). Peu de temps auparavant, ils
avaient enregistré en duo, et en grand secret, le titre sulfureux. Or, au moment
où le disque s'apprêtait à sortir, Brigitte implora Serge d'arrêter le processus,
ne serait-ce que par égard à son mari, le richissime allemand Gunther Sachs.
Inutile de dire que la presse à scandale ne se priva pas de gloser (ce qui,
finalement, n'était pas fait pour déplaire à Gainsbourg qui, même très
malheureux, appréciait ce genre de publicité!). Adoncques le fameux
enregistrement de 1967 se trouva bouclé dans un coffre-fort (n'y manquait
plus que le tampon "top secret"!) pour une durée de vingt ans. Et Gainsbourg
se jura bien que personne n'entendrait jamais le titre maudit. Il ne savait pas
qu'il allait rencontrer Jane Birkin!
De l'aveu de Jane, leur rencontre fut loin de ressembler à un coup de
foudre romantique! Quoi qu'il en soit, le couple devient une réalité... Et Serge
songe, finalement, à réenregistrer Je t'aime... avec une nouvelle partenaire. Le
choix ne manque guère, puisqu'il a dans son écurie de voix sensuelles, toutes
les plus belles filles du moment: Mireille Darc, Michèle Mercier pour n'en
citer que deux. Ce que Jane voit d'un oeil inquiet: elle n'a pas assez confiance
pour laisser son bonhomme dans un petit studio d'enregistrement, seul, avec
une créature de rêve, pour une chanson autrement plus hardie que Les
sucettes! Elle prend son courage à deux mains, et, malgré qu'elle n'ait jamais
enregistré un seul disque, les voilà partis à Londres au printemps 1969.
Serge était déjà une grosse vedette en France mais, là, il va connaître une
consécration quasi-planétaire. Lorsqu'il rentre à Paris, il fait écouter le résultat
au directeur de sa maison de disque, qui réfléchit: "Vous, en tant qu'auteur-
compositeur-interprète-producteur (NdR: Coïncidence, la référence du disque
original est SG 113; les initiales de Serge!), et moi en tant que distributeur,
nous risquons la prison... Alors autant prendre le risque pour un 33T complet
plutôt que juste pour un 45T... Filez à Londres enregistrer la suite!"
Curieusement, ou simplement parce qu'ils ont plus de nez, le succès
démarre d'abord en Angleterre, par le circuit des boîtes de nuit (car,
évidemment, la BBC censure le disque, pour cause d’apologie de... la
sodomie, se référant aux paroles “Je vais et je viens, entre tes reins”!) et, en
quelques semaines, le 45T se retrouve au sommet du hit-parade. Le Vatican
attise le scandale en demandant l’interdiction du disque, le directeur artistique
italien est mis en prison. La maison de disque initiale, qui prend peur, le retire
de la vente et repasse le bébé à une autre firme; c'est ainsi que la même
chanson se retrouve sur disque AZ, Major Minor, Philips, Fontana, etc. La
version la plus recherchée par les collectionneurs étant celle dont la pochette
offre une photo de Jane entièrement nue. Il est intéressant de noter que, sur
chaque édition, toute la vedette est donnée à Jane, alors que Serge est
mentionné en toutes petites lettres et n'apparaît pas sur les photos.
Ironie du sort, les deux dames de coeur de Gainsbourg, B.B. et Jane B.,
tournent ensemble, nues, une scène de lit pour les besoins du film de Roger
Vadim, Don Juan '73! Le film Je t’aime, moi non plus, réalisé par Serge, n'est
sur les écrans qu'en 1976. C'est un film noir, brillant mais porte-malheur, un
quasi-échec commercial (150 000 entrées à Paris), et les acteurs furent plus ou
moins mis au placard après sa sortie: Hugues Quester dût retourner au théâtre
pendant deux ans car on ne lui proposait plus, au cinéma, que des rôles
d'homosexuel... Le beau Joe Dallessandro, superstar new-yorkaise des films
underground d’Andy Warhol, retourna en Italie... Et Jane, elle-même, après
ce rôle d’androgyne, ne se vit rien proposer d’intéressant jusqu'à Mort sur le
Nil en 1978. Une traversée du désert. Le seul qui n'en pâtit pas fut Gérard
Depardieu, car sa participation était vraiment très discrète.
Parmi les diverses reprises du titre, ô combien révolutionnaire, à noter
la version parodique (originale) du duo Bourvil - Jacqueline Maillan, sous le
titre Ca... Version d'autant plus émouvante que Bourvil vivait à l'époque ses
derniers instants. Et celle de l'Ensemble Vocal Garnier, chorale strictement
masculine et dont le disque fut tiré sur vinyl... rose. Un régal!
Enfin, la version avec Brigitte Bardot est sortie en 1986. La publicité de
l’époque indique qu’il s’agit de la version “originelle”! Presque originelle,
devons-nous préciser: enregistrée 18 ans auparavant, elle méritait un léger
remixage, ce dont s’acquitta Serge. Pour le grand public, en tous cas, l’oeuvre
est authentique, la firme Philips ayant pris soin d’orner la pochette d’une
photo d’époque (décembre 1967), prise, en studio, durant les séances
d’enregistrement du titre (pas si) maudit. Le plus étonnant est l’explication de
cette publication tardive, qui aurait bien pu ne jamais voir le jour: B.B.
donna , finalement son consentement, à condition que les bénéfices du disque
soient portés au compte d’une association animalière. Mais au lieu du raz-de-
marée auquel les artistes et leur compagnie discographique pouvaient
s’attendre, en raison de l’intérêt historique d’une telle parution, les ventes
s’avèrent très faibles, au point, même, que le 45T ne parvient pas à se hisser
dans le Top 30. C’est, finalement, un non-évènement. Pourtant,
indiscutablement, la version avec B.B. est, vocalement, supérieure à celle
réalisée avec Jane Birkin. Mais nous ne sommes plus en 1969 (69, année
érotique). L’effet de surprise, de choc, peut-on même dire, ne se reproduit
pas. Les moeurs ont évolué. En outre, en -presque- vingt ans, le grand public
s’est familiarisé avec la voix de Jane, et n’est pas près de lui retirer sa côte
d’amour. Celle de Brigitte, en revanche, est moins présente dans le coeur des
Français. B.B., c’est vrai, s’est retirée du monde du spectacle; il est logique
que d’autres occupent une place que, de toute évidence, elle ne souhaite pas
reprendre.

1969. LE METEQUE

Yussef Moustaki, ou Giuseppe Mustacchi (selon les ouvrages consultés)


ne devint "Georges" qu'au milieu des années '50, par admiration pour
Brassens qu'il venait de rencontrer. Encore enregistrera-t-il, en 1960, des
disques sous le pseudonyme de Eddie Salem.
Né en Egypte en 1934, on peut le croire destiné à la poésie, puisqu'il
est ... alexandrin! Il se passionne très tôt pour la chanson française; le hasard
fait qu'il visionne le film Etoile sans lumière, dont les trois vedettes (Piaf,
Reggiani, Montand) chanteront ses propres chansons bien plus tard! Moustaki
s'installe à Paris, chez sa soeur, en 1951, et commence à hanter les cabarets de
la rive gauche. Il se lie d'amitié avec le guitariste Henri Crolla, qui le présente
à Edith Piaf.
Au contraire de certains qui l'ont peu approchée mais se sont répandus
en déclaration la concernant, Georges Moustaki, lui, a passé presque une
année complète aux côtés d'Edith... Mais n'en a pas profité pour en tirer une
quelconque gloriole. Pourtant, en 1958, il avait écrit pour elle, sur une
musique de la fidèle Marguerite Monnot, les paroles du plus gros succès de la
dernière étape de sa carrière, Milord. Pour beaucoup, lorsque Moustaki entra
dans le cercle des intimes d'Edith, puis devint son amant, en raison de leur
différence d'âge (un peu moins de vingt ans), il apparut comme "le gigolo de
service". Un de plus! Il n'aurait certes pas mérité le titre d'as du volant, car il
eut quelques problèmes de conduite, et un grave accident avec Edith dont elle
ressortit en piteux état.
Mais leurs relations étaient profondes, et les véritables amis de Piaf le
comprirent rapidement. En souvenir de leur liaison, Georges écrivit Sarah,
une forte émouvante chanson qu’il confia, en 1967, au talent de Serge
Reggiani:
“La femme qui est dans mon lit,
N’a plus vingt ans depuis longtemps...”
Aux dires de Moustaki, Edith était complètement prisonnière de
l'alcool; Georges ne pouvait pas accepter cette dépendance de la grande
artiste. Il différa quelques temps la date de son départ: Edith, qui avait
toujours eu du mal à véritablement s'imposer aux USA, devait donner un
important spectacle au Waldorf, et se voir abandonnée par Moustaki l'aurait
très certainement empêchée de préparer correctement ce "coup de poker". Ce
n'est que lorsqu'il fut rassuré sur son futur artistique que Moustaki fit sa
valise. Ulcérée, Piaf demanda que l'on retire Milord de son nouveau disque,
mais c'était trop tard.
Pour Moustaki aussi, la séparation fut pénible; sur le plan strictement
professionnel, il n'aurait plus jamais une telle voix pour interpréter ses
chansons. C'est d'ailleurs à l'intention de Piaf qu'il avait écrit Le Métèque;
mais après la rupture, ça devenait impossible. A Jacques Higelin qui
l'accompagna à la guitare pendant deux longues années, Moustaki raconta cet
épisode de sa vie. Higelin avait bien du mal à croire tout ce que le couple
avait vécu en un an... C'était ça, la vie avec Piaf: une vie dix fois plus intense
que partout ailleurs!
Puis Jo Moustaki se concentra sur sa propre carrière; son propre succès
n'est pas colossal, malgré des titres de toute beauté (Mon île de France
rappelle qu'il habite l'île Saint-Louis à Paris depuis 1961), et des compositions
remarquées (Donne du rhum à ton homme). Ce n'est véritablement qu'en 1969
qu'il devint vedette à part entière, en ressortant de ses tiroirs cette chanson,
justement, qu'il n'avait pu caser à Edith (Pia Colombo, néanmoins, a délivré
une version du Métèque qui suggère ce qu'aurait pu en faire la Môme Piaf).
Le Métèque faisait partie d'un album que toutes les maisons de disques
avaient refusé; finalement, Polydor avait accepté de le sortir, Moustaki ayant
sympathisé avec le directeur de la firme en faisant du ski avec lui!
Le succès de Moustaki interprète est venu involontairement: c'est un passage
dans Discorama de Denise Glaser qui a tout déclenché; or Moustaki, qui
n'avait pas la télé, ne connaissait pas l'émission... Et n'avait pas du tout envie
de s'y rendre car il était au lit avec une superbe fille, et avait bien envie de
prolonger la grasse matinée! Mais bon, il va au charbon, et "accroche" des
millions de foyers. C'était gagné! (Anecdote croustillante: un ingénieur du son
se souvient avoir souffert le martyre lors d'un enregistrement de Moustaki:
tout au long de la bande magnétique, on percevait un crépitement parasite, et
pas moyen d'en détecter l'origine. Au bout du compte, c'était simplement... les
poils de la barbe de Georges qui crissaient sur le micro!)
Le Métèque, c'est du vécu: en 1981, Moustaki n'avait toujours pas la
nationalité française; au Président François Mitterrand qui lui proposait de
faire accélérer le dossier, il refusa ce coup de pouce qui aurait fait de lui un
privilégié par rapport à tous les autres apatrides (sans parler des “sans-
papiers”) en attente sur le territoire français. Et c'est vrai qu'on a l'impression
que Moustaki, de toutes façons, n'est jamais bien pressé!

1969. LE ROI DAVID

Si le mariage des idoles Sylvie et Johnny, le 12 avril 1965 à Loconville,


avait été un grand évènement médiatique, la naissance de leur enfant avait été
tenue secrète. Les parents l'avaient d'ailleurs annoncé: aucune photo de leur
bébé ne serait diffusée dans la presse. Pour les fans, il ne restait plus qu'à
extrapoler! Serait-ce une fille? Serait-ce un garçon? Et d'abord, d'enfant, y
aurait-il? Sylvie avait même soigneusement caché sa grossesse: lors des
somptueux reportages publiés, notamment, dans Salut Les Copains, elle
n'apparaissait généralement qu'en gros plan, ou, au moins, de torse. Des
indices, néanmoins, pointaient dans les textes de ses chansons. Lorsque fut
publiée Il y a deux filles en moi, tout le monde crut y déceler la naissance
imminente d'une petite fille. Naissance acréditée par la superbe Ballade pour
un sourire:
"Je t'ai attendu presque toute une année
Et maintenant, tu es là"
Or les fans se fourvoyaient: il s'agissait en réalité d'un petit garçon prénommé
David.

L'union de Johnny et Sylvie semblait voulue par le destin: lorsqu'on se


plonge dans les souvenirs d'enfance de la jeune Vartan (Salut les Copains de
juillet 1965), on découvre un parcours plutôt ardu...
Les premières années de sa vie furent assez difficiles: ses parents
habitaient Sofia, en Bulgarie... mais durent quitter la capitale en 1944 en
raison des combats qui s'y livraient. Sylvie naîtra donc en province. Elle fait
sa première apparition au cinéma à l'âge de six ans: elle est figurante dans le
film bulgare Sous le joug. Johnny Hallyday, qui n'est alors que le petit Jean-
Philippe Smet, commence très tôt, lui aussi, sa carrière cinématographique: il
est figurant dans Les diaboliques de Clouzot, 1954 (cherchez-le dans la cour
de récréation de la pension du film).
Le père Vartan, attaché de presse à l'ambassade de France, décide de
venir s'établir dans l'hexagone. Après un voyage très éprouvant de trois jours
et trois nuits dans le train, la famille Vartan arrive à Paris le soir de Noël
1952... pour découvrir que les promesses de travail étaient hasardeuses. Sans
emploi, et avec la crise du logement, ils passent quelques temps dans des
garnis miteux; Sylvie se souvient des souris dans sa chambre.
Les meilleurs souvenirs qu'elle garde de cette époque sont les jeudis
après-midi qu'elle passait à faire du patin à roulette aux Tuileries. Quinze ans
plus tard, elle découvrira qu'elle a souvent dû y croiser Johnny... qui avait le
même passe-temps et jouait lui aussi dans les jardins des Tuileries! Devenue
idole par un concours de circonstance (à l’initiative de son frère, Eddie
Vartan, elle enregistre sa première chanson, Panne d’essence, en duo avec
Frankie Jordan, aujourd’hui dentiste de renom. La chanson n’est même pas
dans son registre vocal, puisqu’elle remplace, au pied levé, la belle Gillian
Hills qui n’a pas pu honorer ses engagements), Sylvie gardera toujours à
l’esprit l’humilité de la petite fille qui a connu des temps difficiles. Sa vie,
d’ailleurs, croise parfois le malheur: son premier accident de voiture, en 1968,
faillit lui être fatal. Elle aurait pu perdre la vie, ou au moins son beau visage.
Pour des raisons purement contractuelles (ils ne sont pas sur la même
marque de disques), Johnny et Sylvie n’ont gravé, dans le vinyl, leur premier
duo qu’en 1973 (J’ai un problème, au titre prémonitoire), mais les fans de la
première heure (et ils sont nombreux) se souviennent encore du petit message
qu’ils se passaient, l’un à l’autre, au début de leurs versions respectives de la
chanson Madison-twist, et n’ont pas manqué d’assister à l’inoubliable Nuit de
la Nation organisé le 22 juin 1963 par Europe n°1 pour le premier
anniversaire du magazine Salut les Copains; un gigantesque podium avait
réuni, ce soir-là, Richard Anthony, Frank Alamo, Danyel Gérard, les Chats
Sauvages... mais surtout Johnny et Sylvie.
Le roi David naît le 14 août 1966, mais Johnny est à plus de mille
kilomètres de lui et de la jeune maman: il est en concert, à Milan (Cheveux
longs, idées courtes est alors n°1 en Italie). En revanche, l’ami Carlos assiste
aux premiers instants de l’enfant qu’on va longtemps cacher au public. La vie
commune de Sylvie et Johnny n’est pas de tout repos (voir nos chapitres Noir
c’est noir et La musique que j’aime). Au fil des ans, la séparation semble
inévitable. Dans son édition du 6 septembre 1966, Ici Paris titre: “Incroyable,
on parle déjà de divorce”. Le triste évènement sera prononcé le 5 novembre
1980. Mais, un jour, leur fils fera d’eux les grands parents les plus célèbres de
France! Deux fois grand’ mère (les filles de David et du top-model Estelle
Hallyday se prénomment Ilona et Emma), Sylvie Vartan, à la fin des années
‘90, adopta, avec son mari le producteur américain Tony Scotti, une petite
fille d’origine bulgare nommée Darina. Dès lors, la chanson devient vite une
affaire de famille, chez les Hallyday-Vartan: pour son fils, Sylvie avait
interprété, bien sûr, Le roi David, mais également Ballade pour un sourire...
pour sa petite fille Ilona, elle enregistre P’tit bateau... et enfin Darina pour sa
fille adoptive. Johnny, lui, décroche un tube avec Laura, la ravissante poupée
qu’il a eue avec Nathalie Baye... David, quant à lui, enregistre, en 1993, sur
des paroles de Gérard Manset, une chanson en hommage à Johnny, Héros. Et,
bien sûr, signe toutes les musiques de l’album de Johnny, Sang pour sang,
paru en septembre 1999. Musiques sur lesquelles viennent se poser des
plumes illustres, dont celle de Françoise Sagan qui, jusqu’alors, n’avait écrit
que pour Mouloudji et Juliette Gréco.
Doué pour la musique (il publie ses premiers disques en 1987), David
fut d’abord attiré par la batterie, et marqua le rythme derrière son idole de
père, à douze ans, au Pavillon de Paris. Durant quelques temps, David le
concurrence dans les hit-parades (son 45 tours High, notamment, se retrouva
N°1 du Top 50 en Janvier 1989, inscrivant au hit-parade une brochette de
succès: He’s My Girl, Listening, Wanna Take My Time, Ooh La La, Tears Of
The Earth, About You...). A partir de 1994, David s’installe aux Etats-Unis,
ce qui l’éloigne de ses fans français. Son grand retour s’opère cinq ans plus
tard: il écrit la musique de Vivre pour le meilleur, très gros tube pour Johnny,
et publie son propre album, un paradis, un enfer, dont est extrait Tu ne m’as
pas laissé le temps. Désormais, il s’exprime en français, pour notre plus grand
plaisir.

1969. IN THE GHETTO

In The Ghetto, énorme succès de 1969, est le titre qui ramène Elvis au
premier plan après une fort longue éclipse des hit-parades. En vérité, on peut
même considérer que, depuis son retour de l'armée, il n'était plus que l'ombre
du rocker de ses débuts. Bien que doté d'un caractère exceptionnel, une seule
personne, face à lui, avait le dernier mot: il s'agit du Colonel Tom Parker,
bonimenteur de foire (il faisait "danser" des poulets vivants sur des charbons
ardents!) qui s'était improvisé manager; certains diraient “pour le malheur
d'Elvis”... mais que serait-il devenu sans lui? La même question peut se poser,
concernant les Beatles: auraient-ils accédé à la gloire mondiale sans leur
manager Brian Epstein?
Pour des raisons bassement financières, le Colonel fit tourner à Elvis des
films qui n’étaient pas toujours à la hauteur des talents artistiques de son
poulain; en dehors des deux-trois premières pellicules, la filmographie d'Elvis
Presley durant les années '60 n’est guère enthousiasmante. En outre, les
chansons que l'idole y interprétait n’étaient pas franchement renversantes.
Afin de gagner toujours plus d'argent, le Colonel faisait souvent appel à des
auteurs-compositeurs de second rang, et ne prenait leurs chansons qu'à
condition qu'ils lui abandonnent un pourcentage! Autre décision du Colonel
Parker lourde de conséquences: qu'Elvis cesse de donner des concerts, alors
que le King était véritablement le plus grand artiste de scène de son époque!
Bref, les années '60 ont un peu gâché la renommée d'Elvis. Inutile de
préciser que le premier intéressé est conscient de cet état de fait, et réaliser
qu'il risque de spolier sa carrière n'est pas fait pour lui remonter le moral.
D’autant que la génération Beatles oublie très vite qu’elle lui doit tout!
Ce n'est qu'à l'ultime fin des sixties que Tom Parker comprend qu'Elvis
est en véritable perte de vitesse. Pour redresser le cap, il autorise enfin Elvis à
enregistrer de bonnes chansons, et à remonter sur scène, à Las Vegas, à
Hawaï et ailleurs.
In The Ghetto accepte deux lectures. Il y a, bien sûr, la première, la plus
évidente: la chanson conte le parcours, pénible, d’un Afro-américain, de sa
naissance à sa mort. De Tupello à King Creole... Certains musicologues, voire
même des sociologues, continuent à se poser la question de savoir si Elvis a
“piqué” la musique des Noirs ou s’il l’a fait connaître au monde entier.
D’autres vont même jusqu’à prétendre qu’Elvis, comme tous les Blancs du
Sud à cette époque, était raciste! Mais que répondre? Fallait-il, par purisme,
par souci d’authenticité, laisser leur musique “dans un ghetto”, en attendant
encore des années l’arrivée d’un James Brown, d’un Otis Redding? Les
bluesmen historiques des ghettos noirs ont amené, sur le devant de la scène,
des artistes aussi importants que Ray Charles, Chuck Berry ou Little Richard,
mais Elvis Presley, en adaptant leur musique, leur a offert une dimension
universelle. En outre, nul ne pourrait lui reprocher d’avoir dénaturé ces
racines. Au contraire! Elvis, respectueux, fut toujours fidèle à la musique
noire: il avait même souhaité qu’on le porte en terre au son du gospel.
Et puis il y a cette seconde approche, plus hardie, qui met en scène Elvis
lui-même. Il est certes exagéré de qualifier de "ghetto", Graceland, sa
demeure-tour d’ivoire à Memphis, Tennessee, mais force est de constater que
les derniers temps de sa vie s'écoulèrent de bien étrange manière!
D'abord et surtout, Elvis est prisonnier de toutes sortes de médicaments
(“drugs”, en anglais, ce qui prête à confusion lorsque n’importe qui traduit
des articles parus à l’étranger). Cela n'est pas récent! L'usage de tranquilisants
et d'excitants remonte (presque!) à sa plus tendre enfance: tout gamin, Elvis
souffrait de crises de somnambulisme. Honte de sa vie, il fit, une nuit, le tour
de son quartier en sous-vêtements et fut réveillé par un voisin. Humilié et
marqué par l'évènement, il redoutait le moment de s'endormir. A tel point que,
devenu l'idole que l'on sait, il craignait de dormir seul (un employé avait pour
mission de veiller sur son sommeil lorsqu'il effectua son service militaire en
Allemagne).
Et c'est au régiment, justement, qu'il devint véritablement "accro" à
toutes les substances qui vont démolir sa santé. Dans ses mémoires, son ex-
épouse Priscilla Beaulieu, qui était alors la fille de son capitaine, raconte
qu'en croyant sincèrement lui faire un cadeau, il lui avait refilé des pilules de
Dexedrine et de Placydil. Epuisé par ses insomnies, Elvis eut rapidement
recours à des somnifères pour pouvoir s'endormir; au contraire, pour "tenir le
coup" durant les longues journées, souvent pénibles, de son incorporation, il
consommait des excitants. A tel point que, démobilisé, Elvis ne fut plus
capable de s'éveiller par lui-même avant 3h de l'après-midi. Sa consommation
de ce genre de substances ne cessa d'augmenter au fil des ans. Ajoutez à cela
une alimentation démesurée et totalement anarchique (comme pour beaucoup
d’Américains), et vous n'êtes guère étonné qu'Elvis ait effectué de nombreux
séjours en hôpital dans les derniers mois de sa vie.
Sur la fin, son esprit lui-même commença à sérieusement vaciller... Il
tire au pistolet sur son téléviseur lorsque sont programmés des gens qu'il
n'aime pas, adore visiter, avec une compagne, la morgue de Memphis et croit
diriger le mouvement des nuages dans le ciel... Lui, pourtant si professionnel,
commence à s'embrouiller lors de ses concerts, oubliant les paroles de ses
chansons ou soliloquant, racontant des anecdotes totalement personnelles, et
sans le moindre intérêt pour le public venu applaudir le chanteur. Elvis avait
pris l'avion afin de rencontrer, sans prendre de rendez-vous, le Président
Richard Nixon à Washington pour lui demander de lui remettre un insigne de
la brigade des stup'. Par ce moyen, il comptait, à la fois préserver la jeunesse
du fléau grâce à sa notoriété... et lui permettre, à lui, Elvis, de se déplacer
avec toute la “drogue” (médicaments) qu'il voulait et d'avoir un port d'arme
valable sur tout le territoire des USA. Et le bougre déploya tant de charme
qu'il obtint son "badge" des mains du Président des Etats-Unis!
Pour terminer, Elvis est habité par une grande détresse: bien qu'ayant à
sa disposition toutes les femmes dont il puisse rêver, il restait toujours très
attaché à son unique épouse, Priscilla, mère de leur fille unique Lisa Marie
(future épouse de Michael Jackson). Leur divorce avait été prononcé fin 1973,
et sa compagne suivante, Linda Thompson, ne sut pas la remplacer dans le
coeur du King.
Le 16 août 1977, Elvis quittait son "ghetto" et passait dans un monde
meilleur. Depuis, pourtant, des milliers d'Américains sont persuadés qu'Elvis
n'est pas mort et sont même prêts à jurer qu'ils l'ont rencontré!
Quant au Colonel Parker, il est décédé en 1997. Sa cupidité fut à
l'origine d’une erreur financière: bien avant la mort d'Elvis, considérant, en
1973, que les fans, qui avaient déjà tous ses disques, n'en n'achèteraient guère
plus, Tom Parker vendit ses droits sur les enregistrements (pour, quand
même, deux millions et demi de dollars, et un tout petit peu plus pour Elvis).
En revanche, Parker anticipait sur la mort d'Elvis en se concentrant sur les
droits de merchandising (c'est-à-dire tous les objets relatifs au culte de
l'idole). Parker n'aurait jamais imaginé que, dix ans après la signature du
contrat qu'il croyait à son avantage, l'industrie du disque allait être
révolutionnée par un nouveau support, le CD, et qu'Elvis vendrait plus de
disques après sa mort que de son vivant, portant à milliard le nombre
d’exemplaires vendus, des débuts du chanteur jusqu’à la fin du siècle!

1970. L' AMERIQUE

On a souvent dit (et c'est un compliment) que l’auteur Pierre Delanoë,


pour reprendre une formule célèbre de la Mairie de Paris, "fait où on lui dit de
faire"! Et c'est vrai qu'il a le don, le talent, d'endosser la tunique de celui pour
qui il travaille. Un exemple flagrant: L'Amérique, adapté au quart de poil pour
Joe Dassin. La chanson Yellow River, de et par le groupe Christie, nous vient
de Grande-Bretagne... mais se réfère indiscutablement à des faits
typiquements nord-américains: Yellow River conte l'histoire d'un homme qui
(dixit) range son arme, a gagné la guerre, et s'en va retrouver la fille qu'il
aime, au bord de la Rivière Jaune. Etant donné qu'on est en 1970, on a bien du
mal à ne pas penser à la guerre du Viêt-nam! Or le sujet s'avèrerait délicat à
traiter en France, car on n'a quand même pas oublié l'Indochine; en outre, Joe
Dassin est sans doute le chanteur le plus américain du show-business français.
Bref, pas question de se contenter de simplement traduire Yellow River. Mais
pas question non plus de laisser passer un tube potentiel (le titre fut N°1 au
hit-parade britannique en juin 1970). Une seule solution, l'adapter afin que
tout le monde s'y retrouve sans perdre de plumes. Et l'idée de génie de
Delanoë est de retranscrire la véritable histoire de Joe!
Joe, en effet, est né à New-York (en 1938). Son père est un célèbre
metteur en scène de cinéma, Jules Dassin, qui a tourné, chez lui, aux U.S.A.
avant la France; il a épousé, en secondes noces, l'actrice (et chanteuse!)
Melina Mercouri, dont on n'est pas près d'oublier la sensuelle version des
Enfants du Pirée dans, justement, le film de Dassin Jamais le dimanche. Suite
à l'insupportable vague de Mac Carthysme qui en vient à suspecter tout
citoyen de gauche de possibles activités anti-américaines, la famille Dassin
est obligée de quitter les States... mais Joe va continuer d'en rêver, et n'aura
qu'un seul désir: y retourner. C'est cet appel de la terre natale, cette soif de
retrouver ses racines qu'a si bien exprimé Delanoë dans L'Amérique.... tout en
prenant bien soin d'omettre certains détours du destin par trop comiques!
Les Dassin ne sont pas un cas isolé: il suffit de se rappeler des
lamentables persécutions dont furent l'objet un autre metteur en scène de leurs
amis, John Berry, qui rejoindra les Dassin en France, et aussi le grand artiste
qu’était Charlie Chaplin, pour comprendre à quel point cette “chasse aux
sorcières” était injuste et grotesque. Le petit Joe connaît à la fois la fuite du
pays qui l'a vu naître, et aussi le rejet d'un milieu où il évolue: c'est justement
parce que ses parents sont tous les deux artistes, qu'ils conseillent à leur fiston
de suivre une toute autre carrière. C'est pour leur obéir que Joe s'inscrit à
l'Université, mais sans grande conviction: lui, il se serait bien contenté d'une
carrière d'artiste (sa soeur en fera d'ailleurs autant, sous le pseudonyme de
chanteuse de "Julie D.") Notre homme Joe choisit donc médecine... en
désespoir de cause, car ça ne le branche pas du tout. Mais enfin, un toubib
dans la famille, ça ne risque pas de faire hurler un papa juif. S’il accepte de
renoncer à l’artistique, en revanche, il n'a toujours pas oublié son rêve
américain, et, à l'âge où l'on commence à voler de ses propres ailes,
s'embarque pour les U.S.A. dans le but d'y parfaire ses études. Mais, au bout
de trois années d'études médicales, patatras, le voici dans l'obligation de
disséquer un cadavre. Ce dernier, d'ailleurs, n'était plus de première main ni
de première fraîcheur puisque, en règle générale, chacun sert plusieurs fois.
Le coeur au bord des lèvres, Joe fait face courageusement une poignée de
secondes... et s’évanouit. Son avenir avait basculé: il ne serait pas médecin.
En fils respectueux et obéissant, il retourne à l'Université, espérant se
raccrocher à une autre branche. Mais au moment de signer pour vouer sa vie à
l'enseignement, il se voit, petit prof' d'abord, puis, pourquoi pas, de longues
années plus tard, grand prof'; il entrevoit la routine et l'ennui. Non,
décidément, ça n'est vraiment pas pour lui, cette vie-là! Du coup, il revient en
France; il a 22 ans, il ne sait pas encore qu'il sera chanteur. Il avait, certes,
déjà chanté, brièvement, du folklore italien (une tarentelle de moins d’une
minute!), sur la B.O. du film La loi (avec Gina Lolobrigida), réalisé par son
père en 1958. Et, sur le campus américain, il se détendait en interprétant, à la
guitare, et en français, des succès de Brel et de Brassens. Mais, pour l’instant,
il n’entrevoit pas son avenir dans la chanson. Au contraire, il va plutôt essayer
de tirer parti de ce qu'il a appris auprès de Jules Dassin. On le retrouve,
pendant quelque temps, assistant cinématographique. La musique, il ne va s'y
mettre que mollement, par le biais du "folk-song", au Centre Américain de
Montparnasse qu'il fréquente assidument (il y fera la connaissance de Claude
Lemesle, co-responsable, avec Delanoë, des paroles de L'été indien). Et du
fait ses premiers enregistrements seront fortement empreints de cette couleur
si typiquement folk nord-américaine qui se colporte traditionnellement, à
coup de guitare et d'harmonica, avec parfois des héros dont les noms sont
inoubliables: Leadbelly, Woody Guthrie, Bob Dylan... et dont les refrains se
retrouvent sur les premiers 45T de Joe: Kathy Cruel, Je Change Un Peu De
Vent. Cette passion pour tous les folklores, et principalement ceux du
continent américain, sera l'une des raisons du succès de Joe, puisque ses
premiers tubes furent Guantanamera et Bip Bip, adaptations de chansons
d'Amérique latine. Il était parti pour la gloire!

1970. SEX MACHINE

L'histoire d'un enfant vraiment terrible! "Je suis né dans la rue", aurait-il
pu chanter: né en 1933, James Brown fut abandonné à l'âge de quatre ans (il
mit plus de vingt ans à retrouver sa mère). Son école, c'est le bitume et la
débrouille; on le retrouve cireur de godasses, livreur, barman, cueilleur de
coton, et bien sûr... danseur dans les cours d’immeubles pour quelques pièces
jetées du haut des fenêtres. Ayant grandi, il devient boxeur, joueur de base-
ball (jusqu'à ce qu'une blessure à la jambe le conduise à abandonner le sport
de compétition), et puis aussi un peu malfrat... Ce qui sera, paradoxalement,
un clin d'oeil du destin: s'étant fait arrêter alors qu'il venait de voler une
voiture, Brown est condamné à plusieurs années de prison; c'est la chance de
sa vie! Il va en effet rencontrer, lors d'un match de base-ball entre détenus et
gamins de la ville, le jeune Bobby Byrd avec qui il sympathise
immédiatement. Le garçon profite de son influence sur sa mère pour
demander de faire libérer son nouvel ami, qui, du coup, s'installe chez les
Byrd après moins de quatre ans de geôle. Et comme le jeune Byrd a son
propre groupe de musiciens, les Gospel Starlighters, James a vite fait de s'y
intégrer, tirer la couverture à lui, et renommer le groupe les Famous Flames.
Son ambition: devenir quelqu'un, pour ne pas retomber dans la rue. Byrd est
rapidement relégué à l'arrière plan, mais, reconnaissons-le, sans la
personnalité ô combien trop débordante de Brown, son groupe n'aurait
certainement pas plané bien haut. Ce qui est plus grave, c'est que Byrd se
verra laisé de ses droits d'auteur lorsqu'il lui viendra l'idée incongrue de
vouloir voler de ses propres ailes (comme un... bird!) et quitter les Famous
Flames. Sale caractère, James! Il a du mal à concevoir qu'on puisse se lasser
de ses frasques. Du coup, il renie celui avec qui, pourtant, il a cosigné
quelques uns de ses meilleurs titres, notamment Talkin’ Loud And Sayin’
Nothing et surtout Sex Machine.
S'étant fait une petite réputation dès le milieu des années '50, dans la
région de Macon (aux U.S.A., pas en France!), il obtient un contrat
d'enregistrement avec la firme King. Le premier 45T, Please Please Please,
connaît le succès en 1956 (au point d'être repris par les Who, en 1965, sur leur
premier album)... mais les dix suivants ont bien du mal à se vendre en dehors
de l'état de Georgie. La chance ne se manifeste à nouveau que deux ans plus
tard, et encore ne s'agit-il que d'un bien petit tube: Try Me monte jusqu'à la
48è place du Billboard. Pas de quoi pavoiser... Sa véritable réputation, il
l'acquiert sur la route, dans le cadre de concerts de plus en plus déments, de
plus en plus "grand guignol". Il n'oublie pas qu'il fut boxeur, délivre chaque
chanson comme un "round"... et c'est le public qui va au tapis, tandis que
James, en sueur, torse nu, se glisse vers les coulisse pendant qu'on lui pose sur
les épaules une cape de satin chatoyant.
Mais backstage, c'est tout aussi délirant: Brown drague les nanas de ses
accompagnateurs, leur proposant de devenir chanteuses de renom, et terrorise
ses musiciens, parfois l'arme à la main, s'ils n'ont pas un look impeccable...
Ses épouses ne sont guère mieux loties, à moins d'aimer être battues. Au plus
fort du succès, James possédait trois stations de radio, un show télé, sa propre
maison de disques avec un nombre impressionnant de sociétés d'édition
musicale, et un avion! Il n'accepte d'être payé qu'en espèces, et se trimballe
avec des valises bourrées de dollars, ce qui lui permet de graisser la patte aux
animateurs radio des villes qu'il honore de sa visite. Nul doute, cependant,
qu’il n’a pas eu besoin d’insister beaucoup pour faire programmer Sex
Machine... dont le titre complet est Get Up (I Feel Like Being A) Sex
Machine. C’est indiscutablement le 45T de James Brown le plus funky d’une
production fort riche au demeurant. Sex Machine fut écrit en quelques
minutes, un soir, à la fin d’un concert, au dos d’une affiche. Enthousiasmé par
ce qu’il vient d’écrire avec Bobby Byrd, James se précipite au studio
d’enregistrement. La même nuit, Sex Machine était achevé. Mais Brown avait
mangé son pain blanc: avec l’arrivée progressive du disco, les disques funky
se vendront de moins en moins. Malgré un rythme régulier d’un nouveau 45T
tous les deux ou trois mois, aucun ne “décroche la timbale”; découragé, James
enregistre même un remake de son tube, mais ce Sex Machine 75 n’entre
même pas dans le Top 50, pas plus qu’en 1979 la réédition de la version
originale de Sex Machine. Pour compléter le tableau, il se retrouve à l’hôpital
pour cause de surmenage, son fils aîné, Teddy, se tue en voiture, et le fisc lui
réclame 4 millions et demi de dollars. Alors qu’on le croyait totalement fini,
le grand public le redécouvre, grâce à son apparition cataclysmique dans le
film des Blues Brothers, en 1980. James était prêt, comme le phénix, à
renaître de ses cendres. La (nouvelle) chance de sa vie lui est offerte par le
producteur Dan Hartman qui lui propose d’enregistrer la chanson Living In
America à l’intention de la bande originale du film Rocky IV (quatrième volet
de la vie du célèbre boxeur incarné par Sylvester Stallone. Nous sommes alors
en 1985, et tandis que Living In America caracole toujours dans les hit-
parades du monde entier, James est définitivement choisi pour figurer au
Rock And Roll Hall Of Fame, manifestation typiquement américaine qui rend
hommage aux plus grands noms du monde du disque. Malheureusement
(et bien qu'il se défende d'y avoir jamais touché), la drogue passe par là, et
pépé chute. Arrêté plusieurs fois pour port d'arme, infractions au code de la
route et usage de drogue, il fait la une, non plus du hit-parade, mais des
journaux à scandale. Fin des années '80, son épouse est elle aussi incarcérée
pour détention de stupéfiants. Le procès donne lieu à des anecdotes inédites:
l’avocat d’Adrienne réclame l’immunité diplomatique pour sa cliente,
puisqu’elle est épouse d’ambassadeur (Brown, depuis des lustres, est qualifié
par les médias “d’ambassadeur de la soul!”). Puis elle attaque son mari en
justice, exhibant les coups et blessures infligés par son homme. Adrienne (qui
mourra en 1995 à la suite d’une opération de chirurgie esthétique) revient
néanmoins sur ses dépositions lorsque James se retrouve en prison.
Mais James dépasse les limites une fois de trop: visiblement sous l'emprise
d'une substance illégale, il investit, fusil à la main, un bureau voisin du sien.
Motif: quelqu'un aurait utilisé ses toilettes! Par bonheur, il ne tue personne, et
c'est un miracle vu son état d'excitation; il prend la fuite en voiture. La police
le rattrape, tire dans les pneus. Qu'à cela ne tienne, James roule encore
quelques kilomètres sur les jantes, avant de verser dans un contrebas. Brown,
bien sûr, conteste les faits et crie au complot raciste. Mais cette fois il a
exagéré, et il n'est pas sur une scène de spectacle. Son reality-show s'acheva
derrière les barreaux; à sa sortie de prison, il n'avait même plus de maison de
disque, alors que se multipliaient les hommages à son encontre. De façon,
certes, contestable, puisque le “parrain de la soul” (c’est ainsi qu’on le
surnomme) est l’artiste le plus “samplé” par la génération rap et hip-hop, et
particulièrement des extraits de Sex Machine. Les avocats de Brown sont
d’ailleurs intervenus plus que fréquemment pour protéger les intérêts de leur
client; certains remixes furent néanmoins dument autorisés, comme celui de
DJ Froggy, petit tube de 1985 sobrement intitulé Froggy Mix. Brown lui-
même s’était mis au goût du jour en enregistrant Unity en collaboration avec
le rappeur Afrika Bambataa, prouvant ainsi qu’il est toujours dans le coup.
Pendant ce temps, courageusement, James Brown reprenait la route
pour continuer de présenter dans le monde entier un des spectacles les plus
mégalo de l’histoire du rhythm’n’blues!

1970. JE SUIS UN HOMME

Pas besoin d'être devin, psychanaliste ou grand gourou pour


comprendre que ce tube de l'année '70 est une réponse. Certes, mais à quoi?
"Les gens dans la rue, en me voyant passer, me traitent de pédé"
Dans quelles circonstances ce texte si particulier a-t-il été conçu?
Visiblement, Polnareff n'a pas digéré l'accueil que lui avait fait une partie du
public. Il n'était pourtant pas le premier à porter le cheveu long: Antoine avait
essuyé les plâtres en 1965. La vague hippie, venue de Californie, avait vu
ensuite déferler toute une population poilue et chevelue. Mai '68, pour finir,
avait banalisé le tout. N'empêche, il s'en trouve toujours, en 1970, qui n'ont
pas accepté cette mode en apparence révolutionnaire. Et Polnareff en a trop
fait les frais. Logiquement, il aurait dû s'estimer heureux, avec ses centaines
de milliers d'adoratrices... Mais l'arbre cache la forêt; ce qu'il voit, lui, c'est la
poignée de grincheux qui mettent en doute sa virilité. Et c'est vrai qu'il est
hyper-sensible sur le sujet. A tel point que, certain d'être réformé pour
myopie, il avait appris par coeur le tableau de vision (ce qui ne l'empêcha pas
d'être renvoyé dans ses foyers quelques mois plus tard: lors du défilé du 14
juillet, affecté à la fanfare, il tombe par terre, victime du poids de sa grosse
caisse!)
Je suis un homme dresse un état des lieux. Bien que vedette depuis trois
ans, et n'ayant donc plus grand chose à prouver, Michel va s'offrir un caprice
de star qui montre bien à quel point cette histoire de virilité lui tient à coeur: il
demande à Pierre Delanoë de lui accorder la paternité des paroles, alors qu'il
n'a signé que la musique (c'est déjà pas mal!). Michel s'est beaucoup dépensé,
et dépassé, au cours des mois qui précèdent cet enregistrement. Les tournées,
notamment, l'ont épuisé; et pour son dernier 45T, qu'il a décidé d'enregistrer à
Londres, il a dû faire d'incessants allers-retours entre la France et la Grande-
Bretagne. Il aborde le second semestre 1970 dans un état d'extrême fatigue
physique et morale. Aussi, lorsqu'un incident se produit, il craque: lors d'un
concert en province, un homme monte sur scène et le frappe (à ce sujet, les
versions divergent: au visage, déclarent certains... tandis que d'autres assurent
que le trublion l'avait saisi aux parties viriles en hurlant "Il n'en a pas!").
Avec beaucoup d'humour, Michel déclare que l'inconnu avait mis un
"poing final" à toute une époque! On est, c'est vrai, bien loin de la philosophie
hippie de l'année '67: un meurtre a eu lieu lors du concert des Rolling Stones à
Altamont, et chez nous on tabasse les stars!
Dépression nerveuse, annulation d'un concert à l'Olympia et repos forcé
trois semaines à l'hôpital; il n'est d'ailleurs pas totalement remis lorsqu'il
enregistre (toujours à Londres) le célèbre titre. Dès lors, son comportement
aura toujours un côté "revanchard"; c'est très net lorsqu'il décide, justement,
de prendre une revanche sur...la nature, qui l'avait jusqu'alors doté d'une faible
constitution: il pratique intensément le karaté, la musculation et abandonne
toutes les substances pas toujours très naturelles dont il faisait usage
auparavant. Simultanément il semble avoir pris la grosse tête, déclarant que la
scène française est en retard de quatre ans sur son génie, et qu'il n'existe qu'un
pays à conquérir pour démontrer l'ampleur de son talent: les Etats-Unis. Il ne
croît pas si bien dire, puisqu'il va être obligé de s'y exiler pour des raisons
fiscales!
Pour annoncer Polnarévolution, son futur spectacle à l'Olympia en
octobre '72, il fait recouvrir les murs de la capitale d'une affiche qu'on n'est
toujours pas prêt d'oublier: vêtu d'un chapeau et d'une chemisette de jeune
fille "comme sur les photos d'Hamilton", Polnareff montre ses fesses aux
Parisiens! D’ailleurs, le 10 octobre, en direct de l’Olympia, sur Europe n°1, il
chante, On ira tous au paradis, “même moi, qu’on montre son cul ou qu’on ne
le montre pas”.
Huit mois plus tard, à l’occasion de son spectacle suivant, Polnarêve, il
"remet ça": cette fois, il est entièrement nu, et le chapeau tient lieu de cache-
sexe... (Carlos reprendra, parodiquement, exactement la même pose pour la
pochette de son 45T à succès, Tout nu tout bronzé).
Pour la première affiche, Polnareff fut condamné à soixante mille francs
d’amende pour exhibitionnisme. Cette condamnation du début 1973 n’est pas
dramatique, direz-vous, par rapport à l'impact commercial du procédé. Mais,
cela ajouté à des dettes substancielles envers les impôts, il se retrouve dans
une situation financière délicate: il a été dépouillé et escroqué par son expert-
comptable, mais c'est l’artiste qui est responsable, et Michel se retrouve
accusé de détournements de fonds vers l'étranger. L'ardoise s'élève à 600
briques! A trop vouloir y montrer sa virilité, Polnareff est obligé de quitter
son pays la queue basse.
Il ne lui reste plus en poche qu'un billet pour le paquebot France: en
1974, il s'installe à New-York, bien décidé à ne revenir dans son pays
qu'après y avoir été réhabilité. Interdit de séjour, il doit se produire à
Bruxelles lorsqu'il veut chanter pour son public français (comme, d’ailleurs,
les Rolling Stones, interdits en France pour possession de drogue), et il doit se
rendre à Londres pour se faire interviewer par Michel Drucker. On n'est pas
étonné, dès lors, de trouver une chanson intitulée Un prince en exil dans un
prochain disque! D'outre Atlantique, il nous envoie un 45T explicatif: Lettre à
France; ses fans attendront encore quelques années son véritable retour.
Provisoire, d’ailleurs, car, depuis, Michel se partage entre Paris et Los
Angeles. Tout comme les trouvères et les troubadours qui, au moyen-âge,
chantaient en se déplaçant d’un chateau à l’autre, Michel Polnareff, baladin
des temps modernes, papillonne d’un continent à l’autre, apparemment peu
disposé à poser ses valises, quitte à rester plusieurs mois à l’hôtel, peaufinant,
le temps nécessaire, ses nouveaux tubes: Goodbye Mary-Lou et Kama-Soutra.
Mais par delà l’image de l’homme public que bien sûr, nous sommes en droit
d’exiger, puisque le fan fait vivre l’artiste, il y a néanmoins l’individu, avec
ses problèmes, ses angoisses, ses douleurs d’individu, celles qui affectent tout
le monde, qu’il s’appelle Michel Polnareff ou Michel Dupont. Or le grand
problème, dans la vie de Michel Polnareff, c’est sa vue. Au fil des ans, sa
myopie s’est aggravée de manière tout-à-fait tragique. Au point qu’il doit
désormais faire un choix: risquer une opération dangereuse, ou se résigner à
ne plus rien voir du tout à plus ou moins longue échéance. Heureusement,
l’opération réussira, et, tout étonné, Polnareff pourra même découvrir des
couleurs qu’il ignorait, sa sévère myopie l’ayant condamné, depuis de longues
années, à vivre dans un monde gris sombre.
Certainement requinqué, gonflé à bloc, il achève la reconquête d’un
public qu’il avait peut-être trop longtemps délaissé, et publie un album
enregistré en concert aux Etats-Unis, le désormais célèbre Live At The Roxy.
Reconnaissance suprème: un double CD intitulé “Hommage à Polnareff” est
publié courant 1999; ce “tribute” lui est rendu par des artistes français aussi
bien qu’anglo-saxons, prouvant ainsi, si besoin était (car Ame caline, en
version instrumentale sous le titre de Soul Coaxin’ fut N°1 aux U.S.A. en
1967), que notre grand artiste jouit d’une dimension véritablement
internationale.

1970. LADY D'ARBANVILLE

Pour beaucoup, Lady d’Arbanville est le premier succès de Cat


Stevens... Euh... Pour beaucoup, Lady d’Arbanville est le seul titre connu de
Cat Stevens! Or le monsieur avait commencé sa carrière (brillamment,
d'ailleurs) quelques années auparavant, dans la peau d'un chanteur de pop
songs à l'allure minet. Beau gosse, belle voix, chansons agréables. C'était un
habitué du hit-parade en 1967: Matthew And Son, I'm Gonna Get Me A Gun,
A Bad Night, pour son propre compte, ainsi qu'une paire de compositions
pour autrui: Here Comes My Baby et The First Cut Is The Deepest. Mais la
vie de pop star est parfois bien éprouvante pour de chétifs jeunes gens. Une
telle vie de patachon eut raison du psychisme du jeune Londonien; mal dans
sa peau de vedette, il reconnaît avoir besoin d'être “défoncé” pour monter sur
scène et siffle une bouteille de cognac par jour. Ce qu'un garçon de ferme
breton ou berrichon supporterait, mais pas Cat; à tout juste vingt ans, Steven
Dimetri Georgiou (c’est son vrai nom) tombe, victime de la tuberculose. Une
année de clinique transforma le "juke-box ambulant" en artiste folk. Son
retour (mais tout le monde l'avait déjà oublié!) se fait durant l'été 1970. La
chanson qui pulvérise les charts est dédiée à son ancien amour, une égérie des
sixties, Patricia (Patti) d'Arbanville.
Américaine de New-York, de mère norvégienne, dont le grand-père
était français de Normandie, elle est née en 1951. Dès l’âge de treize ans, elle
commence à traîner au Greenwich Village; elle y fréquentera notamment les
Doors, Jimi Hendrix et Frank Zappa. Elle n’a d’ailleurs que seize ans lorsque
Andy Warhol lui donne l’un des trois rôles de Flesh, celui d’une jeune fille
enceinte dont l’amie est mariée à un homme (Joe Dallessandro) qui se
prostitue pour payer l’avortement. Puis elle quitte l’Amérique pour le vieux
continent. A Londres, elle devient amie de Mick Jagger, qui l’emmène en
week-end à la campagne, chez le réalisateur de son film Performance, Donald
Cammell. C’est ainsi qu’elle rencontra Cat Stevens, qui sortait justement de
l’hôpital. Ils décident de vivre ensemble après avoir fait des autos
tamponneuses dans une fête foraine! Selon Patti, de nombreuses chansons de
Steve -c’est ainsi qu’elle appelle Cat Stevens- lui sont dédiées.
Au cinéma, celle qui se dit “exhibitionniste morale”, a joué dans La
Maison (1970), de Gérard Brach, avec Michel Simon, et elle a posé nue dans
Lui pour la promo de ce film. On la retrouve ensuite dans La saignée, de
Claude Mulot, un polar avec Pierre Vassiliu et Bruno Pradal, vedette de
Mourir d’aimer, sur une musique d’Eddie Vartan. Enfin, avant qu’il ne se
suicide (en septembre 1970), Lucien Morisse fait enregistrer à Patti un 45T
sorti en mai 1971, L’Anglaise d’Aubervilliers, sur des paroles d’Etienne
Roda-Gil. Mais, pour l’histoire, elle reste l’inspiratrice de Lady d’Arbanville,
message d’amour et de mort: “You look so cold tonight”.
Après ce méga-tube (qui, curieusement, ne fut pas publié en 45T en
Angleterre), Cat Stevens devint rapidement une sorte de "mini-superstar"
(oui, le néologisme est assez convaincant), et l'artiste, en constant progrès,
délivra au fil des ans des albums de plus en plus torturés et tendus. Jusqu'au
dernier, en 1977, date à laquelle il décide (et pour une fois, c'est exceptionnel
dans le showbiz, la décision fut définitive) de tout abandonner de cette vie
superficielle pour se consacrer à l'enseignement du Coran (pour être tout-à-
fait précis, signalons qu'il fit un bref retour dans le monde du disque en 1995
pour l'enregistrement strictement narratif de... la vie de Mahomet).
Symbole du renoncement: il vendit toutes ses guitares (elles furent
rachetées par Ian Anderson, leader du groupe Jethro Tull). Depuis, lorsqu'un
chèque des royalties de ses anciens disques arrive, l'argent est réinvesti dans
l'école où il prêche désormais sous le nom de Yusuf Islam (dans la presse
britannique, on parla cependant d’achats d’armes pour les combattants
intégristes). Pour expliquer ce revirement, Steven, pardon, Yusuf, explique
qu'à l'âge de quatre ans ses parents l'avaient placé dans une école catholique
romaine excessivement stricte, où il resta sept années, et dont il sortit
fragilisé, avec une vision minimaliste: la religion d'un côté et le monde de
l'autre!
Et tandis que Gainsbourg cherchait la vérité dans l'alcool, Cat Stevens
la trouvait dans l'eau: nageant au large d'une plage californienne, totalement
seul, il prend conscience qu'il n'a plus la force de revenir à la berge et qu'il va
se noyer. Avec toute la volonté de son petit cerveau meurtri, il implore le tout
puissant: "Oh Dieu, si tu me sauves, je travaillerai pour toi". Bingo!
Malheureusement, la religiosité de cet Anglais d’origine grecque est extrême;
l’ancien hippie non violent, devenu musulman, approuva la condamnation à
mort (fatwa) de l’écrivain anglais d’origine indienne Salman Rushdie par les
Ayatollas d’Iran.
Patti d'Arbanville, quant à elle, ne connut jamais véritablement la gloire,
mais on la revit avec plaisir, au milieu des personnalités mises en scène par
Woody Allen dans son film Celebrity en 1999.

1970. LES BALS POPULAIRES

Si Michel Sardou est incontestablement, dans les trois dernières


décennies passées, le chanteur numéro un dans le coeur des Français (place
enviée qu'il partage avec Johnny Hallyday), on ne peut guère en dire autant
des années '60 qui, pour lui, furent plutôt cahotiques! Il publia, de 1965 à
1970, une dizaine de 45T qui furent tous des échecs. Le premier, Le madras,
peut surprendre, par son petit côté hippie-psychédélique. Petit (son
cinquième, sorti en 1967 sur disque Barclay 71 208) passa inaperçu, mais,
réenregistré pour Philips, devint un petit succès en 1970. Parmi ces oeuvres
de jeunesse, l'une fut même contestée par les programmateurs de radio alors
que le Général De Gaulle avait retiré la France de l’OTAN en 1966 (Les
Ricains, sur disque Barclay 71 116). Obstiné, fidèle à ses idées, Michel
enfonce le clou en 1969 avec America, America (sur disque Philips 336 243)
et réenregistre Les Ricains en 1971, se payant le luxe d’incorporer la voix
d’Hitler à l’accompagnement instrumental.
Michel Sardou connaîtra finalement le succès... populaire, grâce aux
bals... populaires, tube rapidement suivi par le célèbre Rire du sergent. Du
vécu! Comme ses parents Jackie Rollin et Fernand Sardou et la plupart de ses
ancêtres, le petit Michel a décidé d'être saltimbanque. Il a dix-huit ans, et se
partage entre acteur et chanteur. Il suit des cours de théâtre mais, en tant
qu'acteur, c'est un peu léger-léger: silhouette furtive dans Paris brûle-t-il?, il
incarne un jeune résistant qui meurt immédiatement! En tant que chanteur,
c'est un peu plus conséquent, heureusement! Il faut dire qu'il connaît déjà
beaucoup de monde dans le métier: il a sympathisé avec Johnny Hallyday et
Sylvie Vartan lors de leur venue en camargue pour le tournage du film D'où
viens-tu Johnny? dans lequel jouait son père Fernand, et, lorsque ce dernier a
ouvert un cabaret, Michel s'est lié d'amitié avec "le fils de la voisine" (Pierre
Billon, fils de Patachou, qui elle aussi dirige un cabaret à Montmartre, celui-la
même où Brassens fit ses débuts). Un look un peu "rétro" (après 1965, il est
certainement le seul jeune chanteur à cheveux courts) et des textes de
chansons complètement à l'opposé de la mode ne lui attirent pas, c'est certain,
l'adhésion des teenagers. Mais il persiste dans cette voie; de cabaret en
cabaret, il se fait un (tout petit) nom, et décroche un contrat à Bobino. Bien
sûr, il est tout en bas de l'affiche. Mais tout de même, la salle est prestigieuse!
Et c'est de Bobino dont il sort, non pas couvert de bravos, mais...entre deux
pandores! Michel, en effet, ne s'est pas fait recenser à l'orée de ses 18 ans; en
conséquence, il s'est fait cueillir comme une fleur: il est quasiment déserteur.
Il est amené directement à la caserne, maquillé (pour le spectacle de Bobino),
avec une chemise à fleurs! Une entrée en scène qu'on n'est pas près d'oublier,
foi d'adjudant. Du coup, la première phrase de sa chanson Le rire du sergent
n'est plus crédible ("Je suis arrivé avec les beignets que Maman m'avait
faits").
L'armée, c'est vraiment pas son truc, et il passe la plus grande partie de
son service à la prison militaire, généralement pour insultes envers les gradés.
C'est de cette pénible période de sa vie qu'il a tiré la matière du Rire du
sergent.
Puis le temps passa, et Michel ne parvenait toujours pas à devenir une
vedette; à tel point qu'il se fit jeter par sa maison de disques Barclay pour
cause de résultats insuffisants. Son équipe considérait que c'était un peu de sa
faute, et Michel, pas bégueule, reconnaissait ses torts. Au coeur d'une
discussion animée, on lui conseille: "Michel, fais du populaire!" Michel,
excédé, en vient à citer tout ce qui est populaire: "Vous ne voulez tout-de-
même pas que je vous parle des bals populaires?" Chiche! La parolière Vline
Buggy s'empare de l'idée, et lui propose le titre, pour remplir la face B de son
prochain 45T, le superbe Et mourir de plaisir. C'était parti! Les bals
populaires, titre de remplissage auquel personne ne croyait (et surtout pas
Michel), obtient un succès gigantesque, récoltant au passage le grand prix de
la SACEM 1971, et la sympathie de Jacques Duclos, vieux leader du Parti
Communiste Français, dont c’était la chanson préférée. Anecdote, certes, mais
qui explique que Michel n’ait jamais été attaqué par l’Humanité, même au
plus fort de ses chansons réactionnaires comme Je suis pour (la peine de
mort).

1970. MY SWEET LORD

Lorsque les Beatles se séparèrent (officiellement, début 1970), on ne


donnait pas cher de la carrière de George et Ringo. Il est vrai qu'en sept ans,
John Lennon et Paul McCartney avaient composé la quasi-intégralité des
tubes du groupe. Seule exception: Something, extrait de l'album Abbey Road,
avait prouvé le potentiel artistique de George Harrison.
En 1970, donc, sort l'ultilme album des Beatles, Let It Be, ainsi que
diverses oeuvres solo de John Lennon et Paul McCartney. Mais la recette de
la vinaigrette ne tient qu'au mélange de ses deux principaux ingrédients;
séparément, vous n'obtiendrez jamais que de l'huile et du vinaigre. L'art des
Beatles reposait essentiellement sur le savant dosage de l'acidité de Lennon et
de la douceur de McCartney. Séparément, chacun ne parvint jamais, malgré
de merveilleuses perles, à retrouver le génie de leurs compositions en
commun. La surprise, en revanche, arriva d'où l'on ne l'attendait guère:
Harrison et son "pavé"! Depuis quelques mois, en effet, George enregistrait...
et ne semblait guère à court d'inspiration, car le fruit de ses aventures
musicales s'étale sur les six faces d'un coffret triple-album 33 tours intitulé All
Things Must Pass. Pour comprendre comment un "jeune" artiste (car ce sont
ses premiers pas en solo) a pu, d'un coup, produire autant, il faut savoir que sa
participation, en tant qu'auteur-compositeur, avait été très discrète durant ses
années-Beatles: en moyenne, sur chaque 33T du groupe, une ou deux
chansons seulement étaient signées Harrison. Or, au fil des ans, ses réserves
augmentaient...sans que le groupe, ou plus exactement John et Paul, ne lui
permettent de plus s'exprimer. A l'orée des années '70, George se trouvait
donc à la tête d'un "capital-chansons" assez impressionnant, somme de tout ce
qu'il avait commencé à écrire dès le milieu de la décennie précédente.
Le lourd objet, publié en novembre 1970, contenait un tube
monumental, My Sweet Lord. Néanmoins, il semble logique de penser que
George n'avait pas immédiatement ressenti l'impact possible d'un tel titre car,
dans un premier temps, il l'avait fait enregistrer par son ami, le chanteur-
organiste Billy Preston, puis, l'ayant lui-même interprété, il avait mis
plusieurs semaines avant de se décider à l'extraire du coffret pour le publier
en 45T.
Or la mélodie de My Sweet Lord rappelait celle, note pour note, d'un
tube du début des sixties: He’s So Fine, interprété par le groupe black vocal
féminin des Chiffons. De là à intenter un procès pour cause de plagiat, il n'y
avait qu'un pas. Franchi lorsque la chanson eut envahi les hit-parades du
monde entier! L'opération, en effet, risquait d'être juteuse... Alors que,
quelques mois plus tôt, les plaignants n'auraient pu qu'empêcher le disque de
sortir, ce qui n'aurait rien rapporté à personne! Et pas moyen de plaider les
"circonstances atténuantes": les Beatles, en effet, n'avaient pas pu ne pas
entendre He’s So Fine, le titre étant entré dans le Top 20 britannique en 1963,
date à laquelle les quatre de Liverpool baignaient totalement dans
l'environnement musical, mais n'étaient pas encore assez connus pour
prétendre avoir été accaparés par leur renommée. Pire, le producteur du
disque de George Harrison n'est autre que Phil Spector qui, en 1963,
produisait des disques d'ensembles vocaux féminins (girl groups) au style
identique à celui des Chiffons. Bref, tout accablait le pauvre George, qui,
pourtant, était de bonne foi! Le point de départ de son inspiration était tout
autre: il avait été impressionné par le gospel Oh Happy Day, énorme succès
des Edwin Hawkins Singers durant l'été 1969. Harrison avait souhaité écrire
une chanson exprimant sa foi: il était alors dans sa période mystique, et avait
même produit les disques d’inspiration hindouiste du groupe Radha Krishna
Temple. My Sweet Lord était d’ailleurs une chanson-prière au seigneur
Krishna, divinité représentée par un petit joueur de flûte à la peau bleu-
marine, connu pour ses nombreuses amours avec des bergères.
Après plusieurs années de procédure, le jugement définitif concluera au
“plagiat non intentionnel”. Et le plus drôle de l'histoire est que les Chiffons se
paieront le luxe d'enregistrer leur propre version de My Sweet Lord... et de la
publier sur un album intitulé Greatest Recording. Plus amusant encore,
George Harrison racheta les droits d’édition de He’s So Fine, comme ça il ne
pouvait pas se faire de procès à lui-même.
My Sweet Lord a marqué toute une génération de musiciens, et a servi
d'inspiration au superbe tube de Gérard Palaprat, Fais-moi un signe, paru,
effectivement, peu de temps après.
1972. LA MUSIQUE QUE J’AIME

Nous sommes au tout début des années '70... Johnny Hallyday et Sylvie
Vartan viennent (une fois de plus!) de se séparer. Depuis quelques temps,
Johnny s'est lié d'amitié avec Michel Mallory, qui a écrit pour lui la chanson
Ma main au feu. Johnny est tellement emballé par le talent de Michel qu'il le
pousse à enregistrer des disques pour son propre compte; Mallory enregistra
La musique que j’aime en langue corse, et chante ainsi souvent ce morceau
dans les concerts qu’il donne dans l’Ile de Beauté, sous le nom de Thomas
Liberi.
(Toute) La musique que j'aime reste un des titres préférés de Johnny
dans toute sa carrière: il rend hommage au blues, ce rythme qui a donné
naissance au rock’n’roll. Ce morceau fétiche est le fruit d'une collaboration
étroite entre l'idole et Mallory:
"Johnny était à New-York, raconte t’il, et moi je me trouvais en Corse,
dans la maison où je suis né.Ce détail est important: mon père possède une
vieille guitare, là-bas,et c'est sur cette même gratte que j'ai appris à jouer! Je
l'ai reprise en main, et un soir de janvier, j'ai composé le début d'une mélodie,
qui allait devenir celle de (Toute) La musique que j'aime. Mais je n'avais rien
sous la main, ni magnétophone, ni K7, pour noter cette mélodie, et pour moi
qui écris extrèmement mal la musique, il m'a fallu plus d'une heure pour
retranscrire seize mesures! J'ai placé ce départ de chanson dans mon carnet
d'adresse et suis rentré à Paris. Johnny me téléphonait souvent depuis les
States, pour me dire que tout allait bien, qu'il s'amusait beaucoup et qu'il
sortait toutes les nuits. En réalité ça voulait dire qu'il n'avait pas le moral et
qu'il souffrait de sa séparation d'avec Sylvie! Et bien sûr il me demandait si je
travaillais sur de nouvelles chansons; je le rassurais, mais en fait je ne foutais
rien! Ce soir-là, il m'annonce qu'il rentre le lendemain, et que je dois passer le
prendre à l'aéroport, car il était chargé, ramenant trois ou quatre guitares et
une basse! Il descendait à l'époque dans un hôtel de Saint-Germain-des-Prés
simplement appelé "L'Hôtel", et qui avait vu passer les plus grands. Chaque
chambre portait le nom d'un illustre visiteur, d’Oscar Wilde à Mick Jagger,
d’Arletty à Colette... Johnny, justement, résidait dans celle de Colette. Après
ce long voyage, Johnny n'avait envie que d'une chose: boire une bouteille de
champagne en ma compagnie pendant que je lui jouerais les trucs composés
pendant son absence sur la plus belle guitare qu'il avait ramenée... Je lui joue
mon p'tit début de mélodie.
"Pas mal, me dit-il, mais ‘faudrait que ça s'énerve un peu"... Il s'empare
de la guitare, et achève la musique. "Voilà, maintenant, 'faut que tu m'écrives
un texte... Un texte à casser des pierres... Un texte qui me ressemble!"
A cette époque-là, j'habitais un tout petit appartement à Montmartre;
comme je ne voulais pas réveiller ma femme ni ma fille qui était toute petite,
j'ai écrit les paroles dans ma voiture! Les paroles sont venues toutes seules, en
pensant à Johnny si triste sans Sylvie: “le blues ça veut dire que je t'aime, et
que j'ai mal à en crever...”
Une semaine plus tard, la chanson était enregistrée, et devenait le
classique que l'on sait... peut-être un peu grâce à la magie des circonstances:
la Corse, la maison de mon enfance, la vieille guitare de mon père, la rupture
avec Sylvie... et l'âme de Colette et d'Oscar Wilde à l'hôtel "Hôtel"!

1972. WALK ON THE WILD SIDE

Si vous êtes un amoureux de la musique populaire du 20è siècle, il y a


fort à parier que le titre Walk On The Wild Side ne vous soit pas inconnu. En
effet, il s’agit à l’origine d’un thème du célèbre Leonard Bernstein (remember
West Side Story!) commercialisé par l’excellent organiste de jazz Jimmy
Smith. Notre histoire aurait pu s’arrêter là, mais vous auriez manifesté! Or
nous n’avons rien de plus à vous raconter concernant le Walk On The Wild
Side de Leonard Bernstein. En revanche, celui de Lou Reed mérite qu’on lui
consacre un chapitre...
Après quelques tentatives au sein de groupes plus qu’inconnus (les
Rough Necks, les Beachnuts), en 1966 Lou Reed s’intègre à une formation
que l’on pourrait qualifier de “in”, voire “snob”: le Velvet Underground
(littéralement, “souterrain de velours” ou “l’avant-garde en velours”... pas de
quoi fouetter un chat, quoique ce titre fasse aussi référence aux goûts de
Sacher-Masoch). Le groupe n’est, ni plus, ni moins, que le “gadget” du
célèbre peintre Andy Warhol; avec un tel mentor, inutile de préciser que le
Velvet Underground devient immédiatement le groupe “à la mode”, ce qui,
paradoxalement, ne leur assure pas la renommée: vénéré, idolâtré à New-
York, le V.U. est totalement inconnu dans le reste du monde! C’est ainsi que
l’on devient mythique. Pour (peut-être) la première fois, cette formation n’a
pas de leader (hormis Warhol, qui reste “à l’extérieur”); pour le premier
album, le groupe est constitué de quatre personnalités fort différentes, c’est le
moins qu’on puisse dire: à côté de l’auteur-chanteur-guitariste Lou Reed, on
remarque (d’abord et surtout) Nico, jeune femme fatale d’origine allemande,
mannequin de renom, John Cale, qui joue des claviers, de la basse et du
violon électrique (c’est rare pour l’époque), Maureen Tucker, femme batteuse
(c’est rare aussi, une femme à la batterie, qui, de plus, joue debout!) et
Stirling Morrison, guitariste-bassiste.
Le premier 33T du Velvet Underground fait parler et couler beaucoup
d’encre. Sa pochette, qui reproduit sobrement une banane jaune sur fond
blanc, était sortie en édition originale... “originale”: la banane, dessinée par
Warhol, était autocollante, et le bruit circulait que lors du cocktail de
présentation du disque à la presse, des doses de L.S.D. étaient offertes sous la
banane (depuis, des collectionneurs du monde entier traquent cette édition
originale, et la lêchent quand ils la trouvent. On ne sait jamais!)
Les disques du Velvet Underground se succèdent de 1966 à 1970... dans
l’indifférence presque générale. Pire! Passé le succès d’estime du début dû à
l’effet de surprise de découvrir un tel groupe, la formation en vient même à
perdre ses admirateurs de la première époque. Seuls une poignée de fans
irréductibles continue à proclamer le talent de cette formation novatrice qui
influencera tant de groupes des années ‘80:
“Le Velvet n’a jamais vendu un seul disque, déclare Lou Reed à
Télérama en décembre 1991. Je n’ai pas envie de revivre ça. Des années de
dèche pour être reconnu pour un génie... J’ai déjà donné”. De cette époque
warholienne, Lou Reed tirera néanmoins un enseignement majeur: pour faire
parler de soi, il faut toujours soigner son look. C’est ainsi qu’au fil des ans,
l’image de Lou ne cessera de changer: vampire aux yeux cernés et à la
chevelure ébouriffée, puis blond à cheveux courts et aux ongles peints, etc.
La mésentente s’installe rapidement, au sein du Velvet Underground,
entre ces quatre trop fortes personnalités; la constitution du groupe se
modifie, se désagrège (Lou Reed et John Cale se réconcilieront en 1990 pour
l’enregistrement de Song for Drella, album en hommage à Andy Warhol
disparu peu de temps auparavant). En 1970, le V.U. disparaît. Lou Reed
entame une carrière solo, et sort son premier album, Transformer, au coeur
duquel on trouve ce titre aujourd’hui célèbre, Walk On The Wild Side. Mais à
l’époque tout le monde s’en moque... à part David Bowie qui l’a produit! Le
choix du producteur est prédominant dans le succès d’un disque; on imagine
aisément que ce sorcier de Bowie était sûr d’avoir raison en plaçant, c’est
assez rare pour être signalé, la basse en vedette dès l’intro du morceau, et le
sax du jazzman Ronnie Ross.
Dès le suivant (Berlin, en 1973), Lou plongeait dans l’anonymat: ce
disque, aujourd’hui considéré comme l’un des plus importants de toute
l’histoire de la rock music, était instantanément décrié dans le monde entier.
Lou Reed, en son for intérieur, était pourtant intimement convaincu d’avoir
réalisé un chef-d’oeuvre.
De toute sa carrière, Lou Reed n’aura donc jamais eu qu’un seul et
unique vrai tube, Walk On The Wild Side. Force est de constater qu’il est
d’inspiration nettement warholienne: c’est l’histoire d’un homme, ou d’une
femme (un travesti ou un transexuel, comme l’indiquent les paroles “He or
she”), de mauvaise vie (prostitution?), qui marche “du mauvais côté de la
rue”, littéralement, sur le côté “sauvage”. Bien que Reed se déclare totalement
détaché de l’oeuvre du maître, il est impossible de ne pas penser aux premiers
films de Warhol, co-réalisés avec Paul Morrissey, dont la vedette mâle était
Joe Dallessandro. Référence ou non, les droits d’auteur tombent dans la poche
de Lou Reed, et c’est ça qui compte, pour lui:
“Walk On The Wild Side est mon seul hit. Il paye mon loyer depuis!
Sinon, je ne l’aime ni plus ni moins que toutes mes autres chansons, même si
je lui dois un peu la vie. Sans ce tube, Dieu sait ce que je serais devenu au
moment où tout a commencé à mal tourner pour moi”.
Un succès salvateur qui, depuis, a été repris par Marley Marl, Junior
Cass, Dufo, et même la virginale Vanessa Paradis (cette dernière interprète
également I’m Waiting For The Man, formule qui évoque l’attente d’un
dealer de drogue, et titre-phare du premier album du Velvet). Mais que tout
ceci ne vous dispense surtout pas d’écouter et de réécouter la version
originale de Lou Reed.

1973. MONEY

Et d'abord, un point d'histoire: contrairement à ce qui fut rabâché à


longueur de gazette, Pink Floyd ne signifie pas "Flamant rose"! Il est sans
doute superflu, ou fatigant, quand on s'exprime dans un magazine pour
jeunes, de s'emparer d'un dictionnaire; mais, désolé, le nom Pink Floyd, issu
du cerveau fécond de ses deux membres fondateurs, Syd Barrett et Roger
Waters, n'a jamais évoqué l'élégant volatile, mais deux vieux Bluesmen peu
connus: Pink Anderson et Floyd Council. Tout ça pour glisser subtilement
cette notion de paternité du nom, que Roger Waters revendiquera bien plus
tard (le second "père" est depuis belle lurette dans le monde des demi-fous; on
imagine mal Barrett intenter un procès pour utilisation d’un nom qui lui
appartenait pour moitié).
Si les femmes furent, paraît-il, la pomme (leur société s’appelait
"Apple") de discorde qui mena à la séparation des Beatles, l'argent (Money)
n'est certes pas étranger aux conflits qui secouèrent Pink Floyd après la
parution de leur album-record, Dark Side Of The Moon. Record, pourquoi?
Finalement, que connaît-on, en matière de disque-record? Sergeant Peppers
Lonely Hearts Club Band, des Beatles, en 1967, pour l'innovation... Thriller
de Michael Jackson, pour ses ventes inégalées... et Dark Side Of The Moon
du Floyd pour sa longévité. Sorti début 1973, ses ventes dépassent aujourd'hui
30 millions d'exemplaires; rien qu'aux Etats-Unis, il s'en vend toujours 50.000
exemplaires chaque mois (le disque resta 15 ans dans le hit-parade américain
sans en sortir)! Money, le titre le plus connu du disque, et aussi de toute
l'oeuvre discographique du Floyd, a toujours fait partie du répertoire du
groupe depuis 1972... Ce qui signifie qu'ils l'ont joué plus de 700 fois. De
quoi en être dégoûté? Le titre est presque totalement l'oeuvre de Waters: il
amena aux autres musiciens une bande de démonstration quasiment complète;
il n'y manquait plus que les bruits de tiroir-caisse (à l'époque, il fallut tout un
trafic de bandes magnétiques, des heures de bidouillages et maux de tête,
alors qu'aujourd'hui, avec l'évolution de la technique en matière
d'enregistrement numérique, le tour eut été joué en quelques instants!)
Mais tout en les conduisant vers la renommée internationale, le disque-
phénomène distillait son poison dans les relations entre les quatre musiciens.
"L'affaire" Waters - Pink Floyd commence dès 1972: Dark Side Of The Moon
est le premier album du Floyd dont tous les textes sont signés Roger Waters,
et c'est le premier album du Floyd dont les textes sont reproduits sur la
pochette. A partir de Dark Side... on peut, à juste titre, considérer que le Floyd
est devenu le véhicule artistique de Roger Waters. Avant sa sortie, Waters
(basse) et David Gilmour (guitare) vont se heurter violemment quant à la
couleur générale de l'album: Waters le voulait passablement sombre et triste,
en accord avec les paroles. Gilmour, au contraire, voulait atténuer
l'atmosphère pessimiste des textes par des sonorités allégées. Devant
l'impossibilité d'accorder les deux leaders, leur firme de disque fut obligée de
faire appel aux services de Chris Thomas, grand producteur-arrangeur
britannique, afin de délivrer un mixage définitif à mi-chemin entre les désirs
des deux protagonistes. Rien ne s'arrange avec l'album suivant, The Wall,
pour lequel Waters avait posé un ultimatum: ses relations avec le débonnaire
Rick Wright (claviers) étant devenues épouvantables, il impose son départ du
groupe comme condition à l'enregistrement du disque. Les musiciens étant, à
ce moment-là, complètement fauchés, il était pour eux hors de question de ne
pas sortir un nouvel album du Floyd! Rick Wright y joue, certes, mais non pas
comme membre du groupe, mais comme musicien, employé et salarié!
Mais les relations entre Gilmour et Waters restent hypocritement
courtoises, ce qui n'est plus le cas durant l'enregistrement du dernier disque de
Pink Floyd sous la forme que nous l'avions connu pendant des années: tandis
que Waters est pleinement satisfait de The Final Cut (titre ô combien
prémonitoire!) dans lequel il développe le thème de la mort de son père au
cours de la guerre, Gilmour, quant à lui, considère que les chansons qui le
composent ne sont que des titres écartés de The Wall en raison de leur
indigence. Quant à Wright, cette fois, il est totalement absent. Malaise!
L'affaire continua de s'envenimer après que le groupe se fut séparé
officiellement en décembre 1985. Roger Waters n'ayant pu empêcher ses
(ex-) petits camarades d'utiliser le nom "Pink Floyd" qu'il aurait voulu
s'approprier, il leur réclame courant 1989, par voie de justice, la somme de
35.000 $ de dommages et intérêts pour avoir continué d'utiliser sur scène le
célèbre cochon gonflable dont il revendiquait la... parternité.
Aux dernières nouvelles, ce sont surtout leurs avocats qui font des
choux gras, mais pas question de parler de réconciliation. Celui qui devrait
s'en mordre les doigts, finalement, c'est Roger Waters, qui pensait bien ruiner
la carrière de ses ex-amis en les abandonnant. Or c'est le contraire qui s'est
produit: ses disques en solo n'intéressent pas grand monde, ses tournées ne
déplacent pas les foules...tandis que Pink Floyd gagne toujours autant d'argent
en déplaçant des foules toujours plus importantes. Caramba, encore raté!

1973. JE SUIS VENU TE DIRE QUE JE M’EN VAIS

La première interprète à s’être emparée de cette composition de Serge


Gainsbourg, c’est la jeune chanteuse belge Jo Lemaire, en 1981. Je suis venu
te dire que je m’en vais est une chanson discrète, confidentielle; on n’a pas
remarqué immédiatement sa beauté, sa délicatesse. Il faut dire qu’elle arrive
au moment où Gainsbourg est de plus en plus médiatisé (et il en rajoute des
tonnes plus le temps passe!). Du coup, on re-découvre, avec délectation, la
propre version du maître, éditée en 1973... qui avait déjà une histoire! Publiée
une première fois au coeur de l’album Vu de l’extérieur, la chanson,
immédiatement, était apparue d’un niveau très supérieur à l’ensemble du 33T.
A tel point que la maison de disque Philips changea le titre de l’album: seule
l’édition originale s’intitule Vu de l’extérieur. Toutes les rééditions, en
revanche, ont pour titre Je suis venu te dire que je m’en vais. Au fil des ans, le
titre deviendra un véritable hymne: après Jo Lemaire et son groupe Flouze,
c’est Gainsbourg lui-même qui l’interprète, dans toute la France et plus
particulièrement au Casino de Paris en septembre en vue d’un album en
public. Puis c’est au tour du groupe des Infidèles (1985), puis de Jean-Louis
Aubert, parti de Téléphone (1991), et enfin de Jane Birkin, bouleversée, en
public au Casino de Paris, quelques mois seulement après le décès de Serge
survenu le 2 Mars 1991. Sans oublier Sheila qui, sur cette chanson, fait ses
adieux à la scène en 1989: “Les deux choses les plus difficiles à dire, je crois,
sont Je t’aime et Je pars” précise-t-elle, avant d’entonner les vers de
Gainsbourg. Adieux provisoires, puisqu’elle revint à la scène neuf ans plus
tard. (Il faut dire qu’elle n’a pas l’excuse de l’usure des planches! On a
souvent répété, à tort, que Sheila n’avait jamais fait de scène. C’est, bien sûr,
totalement faux... mais il faut admettre que ses prestations sont plus rares que
celles de ses collègues: une (épuisante) tournée en 1963 et 1964 qui la laissa
exténuée, malade de longs mois... une tournée en 1985, rapidement
interrompue... celle de 1989 fut annulée... une autre débuta en novembre
1998).
Fidèle aux grands poètes français (rappelez-vous La chanson de
Prévert), Gainsbourg rend ici un vibrant hommage à Verlaine: les sanglots
longs de Birkin sont réels; Serge les avait enregistrés au cours d’une véritable
crise de nerfs. Jane n’avait pu supporter une séparation avec leur fille
Charlotte, encore bébé: c’est la première fois qu’elle passait quelques jours de
vacances sans sa maman. Certains observateurs, cependant, restent persuadés
que Serge avait écrit Je suis venu te dire que je m’en vais avec une autre idée
en tête. C’est le cas du photographe Jean d’Hugues qui eut l’occasion de
travailler avec Gainsbourg lors de la conception de plusieurs pochettes de
disques, dont celle, notamment, de Vu de l’extérieur. Serge souhaitait
disposer d’’un “pêle-mêle” de photos de singes, et avait fait une curieuse
recommandation à Jean d’Hugues: “Je veux être plus laid que les singes”.
Jean d’Hugues se souvient très bien de la première fois où il a entendu Je suis
venu te dire que je m’en vais:
“Serge m’a fait écouter la chanson sur bande, avant parution. Mais ce
n’était pas une maquette; c’était déjà la version définitive, avec les pleurs de
Jane. Puis nous avons entendu Jane descendre l’escalier qui conduisait de leur
chambre au salon où nous étions; Serge a immédiatement arrêté l’audition, en
m’expliquant que Jane avait beaucoup de mal à supporter la chanson”.
Pour Jean d’Hugues, c’est évident, Serge voulait signifier à Jane qu’il
était malade et qu’il allait la quitter définitivement, pour cause de décès, dans
un avenir pas très éloigné. Mais le destin en a voulu autrement: lassée du
comportement auto-destructeur de Serge (la vie noctambule, la cigarette et
l’alcool seront fatals à son coeur malade), c’est Jane, la première, qui a pris la
poudre d’escampette durant l’été 1980, abandonnant, en compagnie de leurs
deux filles, le domicile du 5bis de la rue Verneuil à Paris. Avec beaucoup de
pudeur, au décès de Serge, Jean d’Hugues a refusé d’exploiter les dernières
photos qu’il avait réalisées juste avant l’issue fatale; sa discrétion est une
merveilleuse preuve de l’amitié et de l’admiration qu’il portait au couple
Gainsbourg - Birkin. Jane lui en a toujours été reconnaissante.

1974. EL BIMBO

El Bimbo, c'est l'oeuvre de Claude Morgan, artiste (la preuve) français


qui avait sorti, sans grand succès, un paquet de 45 Tours dans les années '60.
Quelque peu dépité, il décide alors d'écrire pour les autres... A la demande, à
la commande s'il le faut. Son premier client fut Laurent Rossi. Comme chacun
sait, Laurent est le fils de Tino Rossi (la plus grande idole, au vrai sens que
prend ce mot, de l’histoire de la chanson populaire française, avant l’arrivée
de Johnny Hallyday). Laurent Rossi s’illustra grâce à quelques demi-succès
(Notre histoire, Jolie baby blue, Mandoline...) avant de devenir producteur,
puis héritier du Petit papa Noël de son père.
Morgan eut, pour deuxième artiste, Karen Chéryl, pour qui il écrivit de
nombreux tubes dès ses débuts, de 1975 jusqu’à 1982 (le premier gros hit,
Sing To Me Mama, correspond au moment où elle s”américanise”,
abandonnant son prénom Carène).
Mais pour l’instant, nous sommes en 1974; ça n'est pas encore La
Lambada mais on commence déjà à rechercher pour l'été le "tube exotique"
qui fera danser dans les night-clubs.Seulement voilà, "Laurent Rossi et
Claude Morgan interprètent le Bimbo", ça ne sonne pas véritablement
exotique. Alors...un pseudonyme est trouvé. Oh pas bien loin: ils s'appeleront
Bimbo Jet... Et c'est parti pour la gloire! En face B, afin de séduire un
maximum les disc-jockeys, on met... le même titre, mais dans une
orchestration différente. Le succès est colossal, à tel point qu'il déborde de
nos frontières: on le retrouve au sommet des hit-parades au Japon (où,
coïncidence, "Bimbo" signifie "pauvre", alors qu’en Occident, il s’agit d’une
jolie femme-objet!) et même aux Etats-Unis, pays pourtant réputé pour son
protectionnisme (ce genre de réussite est tellement rare qu'on a du mal à en
citer plus d'une par décennie: Dominique par Soeur Sourire, Born To Be
Alive par Patrick Hernandez, et peut-être encore deux ou trois autres à tout
casser).
Cela dit, le succès de ce titre repose en grande partie sur ses sonorités
inhabituelles: l'enregistrement effectué au studio LSB ne satisfaisait pas
totalement Laurent Rossi ni Claude Morgan...Notamment le son du piano qui
leur apparaissait trop "passe-partout". En conséquence, ils se creusèrent la tête
pour trouver quelque chose de nouveau...Le croirez-vous? La soirée avait-elle
été bien arrosée? Toujours est-il que les voilà partis à désosser une bicyclette
pour voir ce qu'on peut en tirer de musical! Et l'idée saugrenue fit tilt: ils
imaginèrent simplement de poser la chaîne du vélo sur les cordes du piano
pour obtenir un effet de vibrato et une sonorité, à la fois totalement nouvelle
et tout-à-fait reconnaissable. Un bricolage qui paye (Dans la foulée, ils
sortirent l'année suivante La Balanga, toujours sous le pseudonyme de Bimbo
Jet).
1975. IL VOYAGE EN SOLITAIRE

Lorsqu'en 1975 Gérard Manset débarque avec son "tube de l'été" (le
terme le fera hurler!), il n'est, pour le grand public, qu'un inconnu parmi les
inconnus. Et pourtant il est déjà, pour quelques dizaines de milliers de
musicologues avertis, l'artiste-culte qu'il restera à jamais. Ce "tube" (!),
Gérard ne l'a pas mis sur le marché à la va-vite. Au contraire! Le titre, par lui-
même, a longuement mûri, puisque composé et écrit deux ans plus tôt sous le
titre provisoire Il chante la terre. Mis sur le marché deux ou trois ans plus tôt,
on aurait pu crier au plagiat d' Imagine de John Lennon, alors qu'au contraire
notre homme est plutôt fan de McCartney! Enregistré en avril 1974 dans son
propre studio, il ne restait que la forme à trouver. Gérard disposait bien de
cette première version enregistrée sans prétention le jour où l'on venait de lui
livrer un piano neuf... Un superbe Yamaha quart de queue qui n'était pas
encore accordé! Pas question de présenter au public cette version avec ses
trois, quatre notes de basses archifausses!
Et le temps passe. Vient le moment de rassembler le matériel
nécessaire, et définitif, pour que le 33T puisse tout de même sortir. Malgré
tous ses efforts pour recréer un climat inspiré, presque magique, celui de la
première prise, Gérard ne parvint pas à faire aussi bien. "Cent fois, sur le
métier..." Pour un artiste, la formule n'a pas cours. Et s'il y a en France un
artiste qui sait ce qu'il veut, c'est bien Manset. En conséquence, il lui faut
trouver un moyen de publier la chanson dans sa meilleure version, c'est-à-dire
la première, tout en délivrant un produit considéré comme irréprochable. C'est
ainsi qu'il va donc conserver la version originale, avec son piano désaccordé,
et bâtir autour les arrangements, les orchestrations, les choeurs.
"Les cordes sont à un diapason, les choeurs à un autre... Ce titre a tout
contre lui, et pourtant c'est celui-là qui a fonctionné. Y'a pas de recette!"
Le succès est immédiat; lui qui ramait depuis 1968, date à laquelle on
avait un peu entendu sur les ondes ses deux titres Je suis Dieu et surtout
Animal on est mal, en cet été 1975 on le voit parti pour la gloire. Passages
radio incalculables, et même à la télévision, dans une émission de Guy Lux
dont le pauvre Gérard se souvient encore! Depuis, il refuse presque
systématiquement de montrer son visage, ni à la télévision, ni dans les
magazines. Sur les pochettes de disques, il pose volontairement flou ou vu de
loin, et c’est devenu un ravissement, pour ses fans, de tenter d’imaginer
comment il va se glisser sur celle du prochain! Sur la pochette de l’album
Lumières (1985) figure un tout jeune; est-ce vraiment lui? Sur Prisonnier de
l’inutile (1986), il a un bandeau sur les yeux ... Sur la pochette de Comme un
guerrier (1982), cette fois, deux photos de Gérard; certes, mais l’une est floue,
et sur l’autre, il est de dos! Quant à Royaume de Siam, il a profité de sa
réédition de 1988 pour faire disparaître les photos où il figurait. Sur Matrice
(1989), la moitié de son visage est dans l’ombre, et la partie éclairée est
partiellement masquée par la lettre N de “Manset”. Sur les parutions suivantes
(Revivre, Vallée de la paix et Jadis et naguère), il est totalement invisible!
Mais en 1975, en quelques semaines seulement, Manset avait quitté
l'anonymat. Mais c'est mal le connaître que de croire qu'il allait prendre goût
au hit-parade, et resservir tous les six mois un tube à ses admirateurs en
délire; au contraire, dès le disque suivant, il expliquait, dans un album intitulé
Rien à raconter, qu'il ne fallait pas attendre de lui une attitude ouvertement
commerciale.
Mais la chanson Il voyage en solitaire s'inscrivait définitivement dans la
lignée des succès éternels, ceux que l'on peut réécouter de tous temps sans
qu'ils aient pris une ride. A preuve les reprises qui en furent faites: celle de
Danielle Messia, d'abord (qui mourut avant de savoir si Gérard avait apprécié
son interprétation), et celles d'Hervé Vilard, Mike Lester, Cheb Mami.
Manset, poète, musicien, peintre, est également photographe: il expose
et publie ses images de voyages prises en Amérique latine ou en Asie.
L’auteur du roman Royaume de Siam parle aussi l’anglais, l’espagnol, le Thaï
et presque le Khmer car, quand Il voyage en solitaire, c’est-à-dire souvent, il
aime communiquer directement, sans interprète, avec ses lointaines
rencontres.

1975. L'ETE INDIEN

L'été indien n'est pas, comme beaucoup le croient, une véritable


création de Joe Dassin, mais l'adaptation d'une chanson italienne dont le texte
n'a rien, mais alors vraiment rien à voir avec celui qui le remplaça sur cet air
langoureux: le "tube" (qui n'en est pas un tant que Joe ne l'a pas inscrit à son
tour de chant) est l'oeuvre du talentueux chanteur italien Toto Cutugno (de
lui, on connaît aussi, entre autres, L'Italiano et la version originale de Voici
les clés). Le morceau s'intitule Africa, et il s'agit plus d'une "chanson
engagée", comme on disait à l'époque de Bob Dylan, que d'un slow pour
draguer!
On est en plein milieu des années '70; la chanson, à l'origine, semblait
destinée à Claude François qui, finalement, la refuse. Les adaptateurs (en
l'occurence, Pierre Delanoë -faut-il le présenter?- et Claude Lemesle, ami de
longue date de Joe et dont ce sont presque les débuts dans le métier)
proposent une première mouture à Dassin, qui la refuse avec une certaine
véhémence...Qu'à cela ne tienne, Pierre Delanoë est connu dans le métier pour
son incroyable capacité d'adaptation: lorsqu'il écrit pour Gilbert Bécaud, il fait
du Bécaud... Mais lorsqu'il s'agit d'adapter, pour Hugues Aufray, les textes
d'un jeune chanteur américain alors inconnu, il répond présent, bien que ses
propres convictions politico-sociales soient plutôt à l'opposé de celles du
chanteur contestataire... et ça donne l'excellent Aufray chante Dylan.
Cent fois, sur le métier, remettez votre ouvrage... "Caméléon" Delanoë
n'a pas besoin de tant: promptement, il part sur une idée, et embarque son
compère Lemesle au cours d'un week-end de travail à Deauville: c'est l'été
indien, cet automne doux et ensoleillé qui fait le charme du Canada. Simple,
efficace, ça rentre dans l'oreille...et ça y reste. La nouvelle version a l'heur de
plaire à Joe Dassin, qui en fera le tube de l'automne 1975...avant d'entamer
une carrière dans le monde entier, grâce à ce texte qui n'a plus aucun rapport
avec celui de Cutugno. Mais il y a quand même une morale à l'histoire:
Delanoë et Lemesle n'étant qu'adaptateurs, ils ne toucheront pas de
gigantesques droits d'auteurs en dehors des pays francophones. Cela dit, les
sommes reçues furent très certainement confortables, et méritaient bien un
partage équitable: ce n'est plus une pochette de disque, c'est un véritable
casting: Ward, Pallavicini, Losito, Cutugno, Delanoë, Lemesle et Dassin ont
tous signé!
Pour l'anecdote, signalons que L'été indien inaugure un série de "tubes
parlés", bien pratiques pour ceux qui voudront laisser leur empreinte au hit-
parade sans pour autant savoir très bien chanter. Alain Delon, par exemple...
et surtout Je sais, par Jean Gabin. Et, dans un moindre mesure, de tous les
disques de Gainsbourg à partir de 1975... Quoi qu'on puisse légitimement
penser que Serge ait été plutôt influencé par le rap que par Joe Dassin!

1975. FEELINGS

Où l'on reparle de plagiat. Mais cette fois plus question d'arrangement à


l'amiable, comme cela avait été le cas pour Strangers In The Night. Non, cette
fois, c'est du sérieux! Et cette nouvelle affaire concerne un compositeur
français de renom, Loulou Gasté. Ce nom, fortement ancré dans nos mémoire,
est celui d’un grand monsieur, décédé le 8 janvier 1995, qui a consacré
l’ensemble de son oeuvre à son épouse, Line Renaud. Né à Paris en 1908,
Loulou, d’abord guitariste dans l’orchestre de Ray Ventura, confie ses
premières compositions à Jacques Pills, pour ensuite se tourner vers Léo
Marjane, Lisette Jambel et Yves Montand. Sa rencontre avec Line Renaud
scelle son destin; Ma cabane au Canada (grand succès de l’année 1949),
marque le début d’une prodigieuse carrière.
Lorsque Loulou Gasté entend, en 1975, le disque du Brésilien Morris
Albert, Feelings, puis Dis lui, la version française par Mike Brant, il n'est pas
long à réagir: pour lui, c'est indiscutablement la copie conforme d'un titre qu'il
a engendré vingt ans auparavant. Y a t-il plagiat ou hasard? Peu lui importe;
ce qu'il veut, c'est toucher les royalties de ce succès à l'impact planétaire. Pour
preuve de ce qu'il avance, la partition originale de Pour toi; en outre son
épouse Line Renaud l'avait enregistré sur une face de 78 Tours en 1956... Il
ne restait plus qu'à comparer. Or ce qui semblait évident à Loulou Gasté l'était
moins pour les juges français qui se penchèrent sur le cas et lui donnèrent tort
en première instance. Il faut reconnaître que ce genre d'affaire est moins
courant en France qu'aux Etats-Unis... peut-être pour la simple raison que les
sommes en jeu sont moins conséquentes: un petit tube chez nous couvrira à
peine les frais d'un procès, alors à quoi bon! Obstiné, Gasté fait appel... Et
obtient gain de cause. En partie seulement, car le jugement n'était applicable
qu'en Europe, mais pas aux U.S.A.
Gasté décide d'aller jusqu'au bout, et porte l'affaire devant la cour
fédérale de New-York. Et là, au bout de trois semaines de discussions, il
parvint à établir indiscutablement qu'il y avait eu volontairement copie, grâce
à un "truc" de compositeur, un accord rare à la... 47è mesure! On indiqua
ensuite que Morris Albert ne pouvait pas n'avoir jamais entendu Pour toi:
Dario Moreno l'interprétait dans le film Le feu aux poudres, diffusé dans le
monde entier dès 1956, et la chanson avait connu une douzaine
d'interprétations sur disque. Plus accablant encore, l'éditeur brésilien de
Feelings était l'ancien éditeur de Loulou Gasté! Morris Albert fut donc
condamné, en 1987 (soit douze ans après la sortie du disque incriminé!) à
verser 500.000 dollars au compositeur français. Ce qu'il s'empressa.... de ne
pas faire, puisqu'il prit la fuite avec sa cagnotte! Il faillit se faire intercepter
par la police de Los Angeles à la suite d'une dénonciation portée au consulat
français, mais parvint à s'éclipser. C'est pas le casse du siècle, mais quand
même!

1977. LA DERNIERE SEANCE

Lorsque, fin 1998, Eddy Mitchell met fin à ses croustillantes soirées
cinématographiques, c’est pour son public tout un pan de vie qui s’écroule. Le
rideau sur l’écran est tombé, et l’émission de FR 3 concoctée par Gérard
Jourd’hui et présentée par “Monsieur Eddy” pendant quatorze ans nous
manquera cruellement. Le titre du concept est, bien évidemment, lié au titre
de la chanson La dernière séance qui, encore aujourd’hui, fait un joli succès
au coeur des programmations rétro, mais s’inspire également du titre d’un
film de Peter Bogdanovitch, The last picture show. Le cadre, vous vous en
souvenez, est celui d’un vieux cinéma des années trente ou cinquante; et il ne
s’agit pas d’un décor, mais d’un véritable cinéma de quartier, le “Trianon” à
Romainville définitivement choisi après plusieurs autres salles qui
accueillirent les premiers tournages. Au menu de la soirée, toujours deux
bons, deux excellents films (fort rares, pour la majorité des 320 diffusés
depuis 1984), agrémentés des actualités, des publicités de l’époque... et des
savoureux commentaires (fort érudits, soit dit en passant) de Schmoll. Faut-il
rappeler qu’Eddy est un mordu de cinéma américain? Quel régal de pouvoir
visionner un western avec le médiocre Ronald Reagan, futur Président des
Etats-Unis! Mais son acteur préféré, son idole reste Robert Mitchum
(d’ailleurs, pourquoi ce pseudonyme de “Mitchell”?), et ce n’est certainement
pas un hasard que l’un des albums d’Eddy se soit intitulé Passé le Rio
Grande: L’aventurier du Rio Grande est le titre d’un film de Robert Parrish
avec, pour principale vedette, Robert Mitchum.
Eddy ne s’est pas privé de tourner, lui-même, en tant qu’acteur. Il faut
parfois savoir payer de sa personne. Fana de polars mais aussi de films
d’Indiens, il s’est souvent déguisé en cow-boy (ressortez vos vieux 33 tours
des années ‘60: 7 Colts pour Schmoll, ou encore Du rock’n’roll au
rhythm’n’blues sur la pochette duquel il arbore sa collection d’armes à feu).
Jean-Marie Périer, célèbre photographe des années ‘60 dont le nom est à
jamais associé au magazine Salut les Copains, relate une anecdote
particulièrement révélatrice: un jour, dans une banlieue de Marseille qu’il
appelle modestement l’Arizona, au cours d’un reportage durant lequel il
n’avait cessé de faire joujou avec une Winchester, Eddy s’est tiré une balle
dans la jambe. “Merde, je suis touché!”, a-t-il seulement prononcé en
grimaçant de douleur, comme dans un film de série B.
Sa première séance, à lui, remonte au tout début des années 60. Nul n’a
oublié Daniela, le premier (et plus gros) tube des Chaussettes Noires; en
revanche, peu d’entre nous ont vu De quoi tu t’ mêles, Daniela de Max Pécas,
futur réalisateur de films érotiques à succès. Nous sommes alors en 1961. La
participation des Chaussettes a été carrément oubliée au générique. Sans
doute ne tenait-elle... qu’à un fil! Il est tout-à-fait probable que nul, à
l’époque, ne croyait vraiment que ces formations musicales (fort nombreuses,
d’ailleurs) aient un quelconque avenir artistique. Et dans les faits, les groupes
français du début des années soixante n’ont, généralement, duré que quelques
mois chacun. Plus d’une idole en herbe, ayant goûté au plaisir du vedettariat,
rêve de faire carrière en solo; fort peu trouveront le chemin du succès.
Dépourvues d’un guitariste, d’un batteur, ou, pire, d’un chanteur, les
formations n’avaient plus de raisons d’être, et les ventes de disques s’en
ressentaient. Les Chats Sauvages (principaux concurrents des Chaussettes)
retrouvent quelques temps le succès, malgré le départ de Dick Rivers, avec
Mike Shannon, leur nouveau chanteur. Les Chaussettes Noires, en revanche,
réalisent rapidement qu’ils ne retrouveront pas un chanteur aussi talentueux
qu’Eddy, et publient encore deux 45 tours, sans lui, avant de sombrer
définitivement dans l’oubli. De son côté, Eddy, démobilisé, se demande bien
si son public l’a oublié. Pour le reconquérir, une priorité, la chanson. Pour le
cinéma, il verra plus tard. Beaucoup plus tard!
Qu’à cela ne tienne, Eddy s’accroche. La route est longue, certes, mais vingt
ans plus tard, c’est son nom qui brille à l’affiche de l’excellent Coup de
torchon de Bertrand Tavernier. Entre les deux, des films qui n’ont pas
vraiment marqué l’histoire du septième art, mais qui ont familiarisé Schmoll
avec les plateaux de tournages. De toutes façons, à cette époque, rares sont les
films vraiment intéressants qu’on pouvait proposer aux idoles de la chanson.
Les réalisateurs semblaient être persuadés qu’à part Yves Montand, puis, plus
tard, Jacques Dutronc, les chanteurs ne pouvaient faire de bons acteurs. Ce ne
sont pourtant pas les tentatives qui manquent. Si l’on écarte ceux dont la
participation de l’artiste n’est qu’un prétexte à chanter un titre ou deux (Un
clair de lune à Maubeuge avec Sylvie Vartan), il reste quand même une
brochette d’oeuvres un peu plus élaborées: D’où viens-tu Johnny? (avec
Johnny Hallyday et Sylvie Vartan), Château en Suède et Une balle au coeur
avec Françoise Hardy, Patate (Sylvie Vartan aux côtés de Jean Marais)... Mais
il faudra attendre les années ‘80 pour qu’enfin on propose de véritables rôles à
Sylvie, Dalida ou Vanessa Paradis. Encore leurs prestations n’ont-elles pas
toujours été bien perçues par le public ou la critique.
Pour en revenir à Eddy Mitchell, il conserve toujours un souvenir
attendri du tournage de Une grosse tête où il interprète Le rock des karts avec
ses collègues Chaussettes: ce fut pour lui l’occasion de sympathiser avec
Eddie Constantine, dont il reprenait le répertoire à ses tout débuts. Il a
d’ailleurs choisi son prénom, “Eddy”, en hommage à Constantine. Ensuite,
sous la direction de Michel Boisrond, Mitchell s’affiche dans Les Parisiennes
(aux côtés de Johnny Hallyday, Dany Saval et la débutante Catherine
Deneuve), Comment réussir en amour et Cherchez l’idole. Des films yé-yé!
Le destin lui permet de rencontrer Burt Lancaster, qui tournait sur un plateau
voisin. Mais de 1964 à 1980, Eddy n’apparaît plus dans le moindre film. Son
come-back, il le devra à Jean-Pierre Mocky (A mort l’arbitre, un succès!) et
Marco Ferreri (I love you). Il reste quelque peu déçu par Frankestein 90
d’Alain Jessua; l’absence d’un budget conséquent rend les conditions de
tournage extrêmement difficiles. Autre déception: un long métrage jamais
achevé sur la guerre d’Algérie... et tourné dans le nord du Portugal sous la
direction de Jean-Marie Estève. En 1983, quelque peu dépité, il se met en tête
de faire tourner Robert Mitchum sous sa propre direction; le film, A chacun
son dû, ne parviendra pas à son terme, et le projet sera finalisé par Alexandre
Arcady, sous le titre Dernier été à Tanger.
En matière de chanson, après quelques années un peu calmes, Eddy part
aux U.S.A., à Nashville très exactement, berceau du rock’n’roll, pour préparer
son grand retour au hit-parade. La dernière séance arrive au bon moment,
confirmant la reprise amorcée avec l’énorme succès ayant pour titre Couleur
menthe à l’eau. En règle générale (faut-il le rappeler?) Eddy écrit les paroles,
signées de son véritable patronyme, Claude Moine,et confie la charge de
composer la musique à son éternel partenaire Pierre Papadiamandis. Revenu
au tout premier plan de la chanson, les films, eux aussi, s’enchaînent (Ronde
de nuit, La totale, etc. et la voix du héros du dessin animé Rock-O-Rico!). Les
années 90 lui donnent l’occasion de retrouver le chemin du hit-parade: Un
portrait de Norman Rockwell, Les tuniques bleues, Rio-Grande, Lèche-botte
blues... En 1996, il commercialise, sous une fort amusante pochette dessinée
par Adelin Guyot, l’album “Mr. Eddy”. En 1997, il se produit dans la
gigantesque salle de Bercy avec, pour décor, une radio géante (rappelons
qu’une “intégrale-CD” d’Eddy et les Chaussettes avait été publiée dans un
somptueux coffret en forme de T.S.F.). Quant au titre donné au spectacle,
c’est tout simplement “Mr. Eddy à Bercy”. Un “monsieur Eddy” qui, en
compagnie de Pierre Papadiamandis, avait reçu quelques mois auparavant le
23è oscar de l’U.N.A.C. (Union nationale des auteurs- compositeurs) pour
l’ensemble de leur oeuvre, remis en même temps qu’un disque de platine pour
l’album “Mr. Eddy” (seconde meilleure vente de tout l’automne 1996 (juste
derrière les Fugees). Depuis, on ne cesse de se demander si Monsieur Eddy
est un chanteur-acteur, ou un acteur-chanteur!
1977. MULL OF KYNTIRE

“Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué?”... Telle était la


devise des Shadoks, héros du dessin animé qui partagea la France en deux
camps au printemps 1968. En revanche, ce n’est certes pas la devise de Paul
McCartney qui a toujours mis un point d’honneur à offrir au public des
mélodies efficaces, épurées de toute fioriture inutile. Déjà, avec Yesterday
(voir notre chapitre consacré à cette chanson), il avait fait la preuve qu’il était
capable de chambouler les hit-parades du monde entier, sans même l’aide de
ses trois autres amis Beatles. Cette fois (mais est-ce possible?) il frappe plus
fort encore: “Quand on a écrit Love Me Do à seize ans, on peut composer
pépère à 46 ans”, déclare-t-il à Télérama (N°2073 du 4/10/1989).
Il faut savoir que Paul (dont le patronyme est d’origine irlandaise,
comme l’indique son orthographe: le “Mc” collé à Cartney) possède une
ferme en Ecosse et qu’il a toujours voulu mettre en musique l’amour qu’il
porte à cette verdoyante contrée. Le malheur veut qu’en matière de disques,
ceux produits en Ecosse dépassent rarement le cadre régional. McCartney se
met en tête le projet de publier une “pseudo” chanson traditionnelle écossaise.
Le grand public n’y verra que du feu! D’ailleurs, seule la mélodie sera une
création; pour le reste, Paul joue, à fond, la carte de la tradition, considérant
qu’à tort la plupart des chansons écossaises que l’on entend aujourd’hui sont
des chansonnettes sur le football, ou bien des petits airs que les gens refont,
du genre’soulève ton kilt’! McCartney décide de faire du neuf, avec un air
moderne, tout en le faisant sonner de manière aussi traditionnelle et écossaise
que possible.
Pour le décorum, il fait appel aux cornemuses et aux kilts locaux, The
Campbell Town Pipes Band. Malin, McCartney commercialise son 45 tours
en novembre (1977) afin d’en faire le cadeau idéal pour Noël. Cette chanson,
Mull Of Kintyre, est véritablement une oeuvre à part entière, et non pas un
extrait d’album. En conséquence, il faudra attendre le 1er décembre 1978, et
la parution du 33 tours Wing’s Greatests, pour le retrouver ailleurs que sur 45
tours.
Le succès est au rendez-vous: à la fin du mois de décembre 1977,
McCartney a vendu trois millions d’exemplaires de son modeste opus. Les
records de Yesterday sont d’ores et déjà enfoncés. A tel point que,
spécialement pour récompenser l’oeuvre de Paul, qui plane bien au dessus des
disques d’or, d’argent et même de platine, le Livre des Records Guinness crée
une distinction suprême: le disque de rhodium! Durant toute sa carrière, et au
moment de la remise officielle, McCartney, avec ou sans les Beatles, aurait
vendu le modeste total de 200 millions de disques (moitié en 45T, moitié en
33T: nous sommes alors en 1979, et le CD n’a pas encore été commercialisé).
Inutile de dire qu’il n’aura guère de difficulté à payer sa caution et celle de
son épouse Linda lorsque, quelques jours plus tard, ils se retrouvent tous deux
en prison au Japon pour détention de marijuana.
Mull Of Kintyre a également rapporté beaucoup d’argent à Denny
Laine, longtemps fidèle lieutenant de Paul McCartney. Les deux hommes
s’étaient rencontrés en 1963, et étaient restés en contact. Denny avait connu la
renommée: il était le chanteur du groupe Moody Blues au moment de leur
succès, Go Now, numéro un en Angleterre en 1965. Denny incorpora le
groupe de McCartney, “Wings”, en 1971, et y resta dix ans. Mull Of Kintyre
a été écrit par les deux hommes, et, à ce titre, Denny Laine perçut
d’imposantes royalties. Malheureusement, le séjour de McCartney dans les
geôles japonaises installa la brouille entre les deux amis: la tournée ayant été
annulée, Denny Laine se retrouva au chômage technique, obligé de retourner
en Angleterre; il entama alors l’enregistrement d’un disque en solo, ce qui ne
fut pas du tout apprécié par McCartney, qui considéra qu’il le laissait tomber.
Denny conte d’ailleurs cet épisode dans son album fort justement intitulé
Japanese Tears.

1978. CA PLANE POUR MOI

“Limé, ruiné, violé, comblé / I’m the King of the divan”. Ca plane pour
moi, l’hymne punk? Certainement pas! Pourtant ce titre a marqué son
époque...
A l’origine, un groupe punk, pas foncièrement mauvais, d’ailleurs: the
Hubble Bubble. A la batterie et au micro de cette formation belge, Roger
Junior, futur “Plastic Bertrand”. Un pseudonyme, bien sûr (son vrai nom,
Roger Jouret, est nettement moins “trash”!). Ce pseudonyme flashant lui vient
conjointement de son “costume de travail”, une combinaison de plastique rose
du meilleur goût, et du nom d’un punk-critic nommé Bert Bertrand. Le
groupe Hubble Bubble avait-il un avenir? On ne le saura jamais: le bassiste se
crashe en voiture, et meurt après six mois de coma... Le guitariste est interné
en hôpital psychiatrique. Reste Plastic Roger, tout seul. Pas suffisant pour
continuer le groupe! C’est alors qu’intervient le producteur Lou Deprijck,
déjà bien ancré dans le show-business des années ‘70 puisqu’il a notamment
signé un énorme tube, Charlie Brown, sous le nom de Two Man Sound.
Deprijck imagine un gag, une copie soft des punks pour représenter la crème
de l’agressivité de la fin des seventies. La danse fétiche des punk étant le
pogo (rythme qui consiste, en substance, à sauter de manière désordonnée
dans le seul but de culbuter violemment son voisin), le titre principal du
premier 45 tours de Plastic Bertrand est tout simplement Pogo pogo. Ca plane
pour moi, en effet, n’en est que la face B, ce qui signifie qu’en théorie, il
aurait dû passer totalement inaperçu! Mais chez Vogue, la compagnie qui
publie le disque, on craque littéralement pour cette face B, à tel point qu’une
grande émission de télé est programmée quinze jours seulement après la mise
en place du 45 tours chez les disquaires. Plastic fait ses débuts chez Michel
Drucker, pas moins! Inutile de dire que, dès le début, les vrais punk ne voient
pas en lui un représentant digne de leur caste. Ce que Plastic leur rend bien,
en enregistrant bientôt... le premier tube de Dalida, Bambino, version
gentiment destroy.
En Angleterre, le chanteur Elton Motello (clin d’oeil simultané à Elvis
Costello et Elton John!) enregistre la chanson sous le titre Jet Boy, Jet Girl
tandis que la version de Plastic Bertrand s’envole au sommet des charts: N°1
en France, en Belgique, en Allemagne, en Italie, en Australie, au Japon, N°8
en Angleterre et N°49 aux U.S.A où le magazine Billboard qualifie la
chanson de “le French new wave hit”.... Le punk, par définition mouvement
marginal et extrêmiste, par la voix du frêle Plastic, rassemblait enfin tous
ceux qui n’avaient retenu du mouvement que l’épingle à nourrice, et les
enfants qui, aujourd’hui trentenaires, réécoutent avec nostalgie ce tube sympa
de leur âge d’or.
Rapidement, cependant, une rumeur perverse commence à empoisonner
l’atmosphère autour du poupon rose: on chuchotte, on murmure, puis l’on
déclare, l’on clame et l’on crie fort que ce n’est pas lui qui chante sur son
disque! Plastic s’en défend à son corps défendant: selon lui, son producteur a
simplement doublé sa voix et a trafiqué le son. Rien de plus!
“Je sais bien ce qu’on racontait à l’époque: “Ce n’est pas Plastic
Bertrand qui chante, mais Deprijck”. C’est faux une fois pour toutes!
D’ailleurs, j’aimerais bien qu’on oublie tout ça!” (Rolling Stone, 1988).
Dix ans plus tard, la vérité n’est déjà plus la même: “La chanson de
départ, conçue comme un gag, est chantée par Lou, qui imite le timbre
nasillard et rigolo que j’avais dans Hubble Bubble. Mais c’est moi qui me suis
tapé dans la foulée les 300 galas annuels, toutes les télés et la promo”,
déclare-t-il à la revue Platine en 1998. Nuance! Bien avant les histoires de
“vrais-faux” passeports de Charles Pasqua, Plastic Bertrand invente les
“vrais-faux” chanteurs.
Lancé comme un baril de lessive, Plastic enchaîne tube sur tube: Le
petit tortillard, Hulla hoop, Bambino (déjà cité), Sentimentale-moi, Tout petit
la planète. Ca plane pour lui. On le retrouve même, en 1983, dans le conte
musical Abbacadabra écrit par Alain et Daniel Boublil sur des mélodies du
groupe suédois Abba. Déguisé en Pinocchio, aux côté de Balavoine, Fabienne
Thibeault, Catherine Ferry et de Frida (de Abba), il chante Mon nez, mon nez,
adaptation pour le moins débridée du tube Money, Money, Money.
Mais en 1984, après six années passées au “top”, il s’effondre, épuisé. En
1986, il crée sa propre maison de production... tente un come-back en 1994,
mais l’album en question (Diagonale) est un échec commercial. Il faut
finalement attendre 1998 pour le voir resurgir, pour la réédition de ses tubes.
Et une fois de plus, caméléon, il dût mimer la voix de son ami Lou imitant sa
propre voix!

1978. BORN TO BE ALIVE

Nous ne nous permettrons pas d’employer le terme de “ringard” pour


désigner les débuts de chanteur de Patrick Hernandez, mais lui-même a
reconnu que ses premiers pas avaient été excessivement conventionnels, pour
ne pas dire franchement banals. Cela ne l’empêchera pas de connaître la
gloire et les palaces. Ce qui suffit à le différencier des vrais ringards, c’est son
professionnalisme.
En deux saisons, de fin 1978 à début 1979, Patrick Hernandez est
devenu la coqueluche des radios du monde entier. Grâce à une chanson, une
seule chanson. Mais pas n’importe laquelle: Born To Be Alive. Arborant
éternellement sa canne à pommeau d’argent sur toutes les scènes du globe, il
déferle sur les médias, générant des ventes qu’on aurait du mal à qualifier de
modestes: il a en effet squatté le N°1 des hits-parades de 24 pays différents,
déclenchant à l’époque la remise de 25 disques de platine et 55 disques d’or,
qui ne tiennent pas compte des vagues de rééditions (notamment fin 1998, soit
juste vingt ans après sa date de première publication). Du jamais vu dans
l’histoire du show-business français. Rien qu’avec les royalties de ce seul et
unique tube, Patrick n’a guère à se faire de soucis pour ses vieux jours!
Patrick Hernandez, comme son nom le laisse entendre, est d’origine
latino-ibérique (né de père espagnol et de mère italienne). Adolescent, il
réside trois ans en Angleterre; c’est là qu’il compose ses premières chansons,
inspiré par le style des Beatles. Puis il revient dans la banlieue parisienne et,
l’admet, végète: il chante dans les bals, anime des soirées au Club
Méditerrannée, sort deux 45 tours en tant que leader d’un petit groupe de
rock, les “Paris-Palace-Hôtel”. Ras le bol! Il s’exile une longue année au fin
fond du Périgord pour... élever des veaux! Et puis, un jour, coup de fil de son
producteur qui, jusqu’alors, n’avait pas fait grand chose pour son petit
protégé, et le prie instamment de réenregistrer (en disco, car c’est la mode du
moment) un titre que Patrick interprète depuis quelques mois sans succès, en
l’occurrence, Born To Be Alive. La nouvelle version, cependant, ne fera pas
immédiatement l’unanimité: parmi toutes les maisons de disques contactées à
travers l’Europe, il s’en trouve juste une, en Italie, assez courageuse pour
prendre le risque de presser quelques milliers d’exemplaires du 45 tours. Or
c’est le miracle auquel personne ne croyait plus: le titre devient rapidement
N°1 du hit-parade italien. Du coup, les autres pays se ravisent et acceptent de
commercialiser la chanson dont ils n’avaient pas voulu six mois auparavant.
Les Américains eux-mêmes, pourtant déjà gâtés en gloires locales,
succombent au charme du jeune dont ils découvrent après coup qu’il est
français. Il faut dire que Jean Van Loo, producteur d’Hernandez, avait bien
fait les choses: avant de mettre son “produit” sur le marché anglo-saxon, il
l’avait fait tester dans une école de traducteurs; nul n’avait été capable de
détecter le moindre soupçon d’accent (autre qu’anglais ou américain) dans la
voix de Patrick.
A cette époque, en France, on a oublié le “scopitone” (sorte de juke-box
télévisuel disponible dans les cafés au début des années ‘60); en revanche, on
n’a pas encore découvert le “clip”. Alors, pour faire sa promotion, Hernandez
monte au créneau. En clair, c’est en personne, et non pas par vidéo interposée,
qu’il se rend aux émissions de TV du monde entier. Mais pas tout seul:
comme il en a les moyens, vu le succès du disque, il peut se permettre de
monter une véritable chorégraphie, avec danseuses, style “Clo-Clo et ses
Clodettes”. En plus grand, car Hernandez en a 35 derrière lui! Parmi elles,
une certaine Louise Ciccone qui fera carrière quatre ans plus tard sous le nom
de... Madonna! “Elle me répétait sans cesse qu’elle n’était pas jalouse de mon
succès, confie Hernandez, et que son tour viendrait un jour”. Elle ne se
trompait pas.

1979. AUX ARMES ET CAETERA

Précisons d'abord que notre hymne national remonte, non pas à l'année
de la Révolution (1789), mais à 1792.
Et que cette Marseillaise est née en Alsace!
Essayons tout de même de nous y retrouver!
Lorsque la France déclara la guerre à l'Autriche (en avril 1792, donc), le
maire de Strasbourg, dînant avec un groupe de soldats, se plaignit que notre
beau pays ne dispose point d'un chant reconnu par tous, et destiné à exalter les
passions. La réflexion n'étant pas dénuée de bon sens, l'un des militaires
réunis à sa table fut même pressenti pour composer l'hymne qui faisait tant
défaut. Son nom: Claude Joseph Rouget de Lisle. C'est ainsi que naquit le
Chant de Guerre pour l'Armée du Rhin. Titre provisoire, vous l'aurez
compris! Sa première exécution eut lieu le lendemain même du dîner relaté,
Rouget de Lisle étant simplement accompagné au clavecin par son épouse.
Quelques jours plus tard, c'est un régiment de Strasbourg qui s'en empare... Le
Chant de Guerre tombe alors dans l'oreille d'un colporteur qui fait imprimer à
Marseille plusieurs milliers d'exemplaires de sa partition. La chanson connaît
alors un vif succès auprès de bataillons en route pour Paris. C'est ainsi que
leur chant, en arrivant dans la capitale, fut surnommé par les Parisiens: Chant
des Marseillais puis, tout simplement, La Marseillaise. Depuis, on a souvent
cherché à creuser cette histoire peut-être approximative; d'aucuns prétendent
que Rouget de Lisle était, sommes toutes, un musicien assez médiocre, et qu'il
a certainement "pompé" à droite, à gauche, paroles et p'tits bouts de mélodie
(la dernière strophe, notamment, fut rajoutée après coup; on s’accorde à
penser qu’elle n’est pas née de la plume de Rouget de Lisle, mais on n'est
toujours pas d'accord sur le nom de son créateur). Il est certain qu'avant
d'adopter sa forme définitive, telle qu'on la connaît aujourd'hui, La
Marseillaise a dû connaître des modifications, des enjolivements. La
Marseillaise est en tous cas, dès le 26 Messidor An III (soit le 14 juillet 1795),
notre hymne national, et nul n'a le droit d'y toucher. Quoi que...
Une fois par siècle, en effet, on se permet de chatouiller les traditions.
La première fois, ce fut en 1880. Jules Jouy, chansonnier, se permettra de
détourner le texte original pour une parodie intitulée Marseillaise à l'usage des
infirmes. La forme n'est guère méchante, et l'astuce sera réutilisée par
Brassens dans La mauvaise réputation; elle consiste à attribuer tel vers de
Rouget de Lisle à une catégorie d'infirmes. Exemple: (Les manchots)
viennent jusque dans nos bras...(Les sourds) entendez-vous dans ces
campagnes...(Les culs-de-jatte) marchons, marchons...
C'était typiquement l'humour de la bande dont faisait partie Jules Jouy,
les “Hydropates” (Alphonse Allais s'est lui aussi fourvoyé dans la confrérie!).
Le pauvre Jules Jouy terminera sa vie paralysé et complètement fou, après
avoir cependant aidé à faire connaître LA vedette du début du siècle, Aristide
Bruant.
Cent ans exactement après cette version irrespectueuse, un autre
"chansonnier" (pardonnez le terme!) délivre sa propre version de La
Marseillaise; il s'agit de Serge Gainsbourg. Et ça fait des vagues! Pourtant, il
n'y avait rien de bien méchant... Mais Gainsbourg avait adopté le rythme et
les arrangements du reggae, musique d'origine jamaîcaine qui était à la mode.
Il a donc d'abord subi des attaques, pas toujours très correctes de certains
médias (Michel Droit frisant l’antisémitisme dans Le Figaro littéraire), puis
directement celles d'un groupe de parachutistes qui ont investi la salle où il
devait donner un spectacle, à Strasbourg, là-même où La Marseillaise était
née. Les menaces de bagarre étant trop évidentes, les musiciens de
Gainsbourg, tous Jamaïcains, puisqu’il s’agissait des accompagnateurs
habituels de Bob Marley et de Peter Tosh, ne montèrent pas sur scène (c'est
vrai qu'ils n'étaient pas réellement concernés par l'hymne français!) et Serge
se trouva dans l'impossibilité d'assurer sa prestation. Coup de génie: il parvint
à retourner la situation à son avantage médiatique, en interprétant, seul, une
Marseillaise totalement traditionnelle... que les paras saluèrent au garde à
vous! Le public, quant à lui, conspua ces trublions qui étaient tout-de-même
parvenus à faire annuler le concert. Quoiqu'il en soit, cette Marseillaise n'eut
pas que des conséquences négatives: Serge lui-même confiait que pour cet
album, Aux armes et Caetera... qui se vendit immédiatement à un demi-
million d'exemplaires, il était arrivé au studio "les mains dans les poches"
(traduisez par: avec rien de prêt!)...Alors que pour Rock'n'rose (excellent
album d’Alain Chamfort) qui fut un échec commercial, il avait bossé trois
mois comme un malade!
Mais l'histoire n'était pas terminée! Ce qu'on n'avait pas pardonné à
Gainsbourg (outre ces rythmes exotiques), c'était d'avoir remplacé certains
morceaux de phrases patriotiques par "etc.". Or, en décembre 1981,
Gainsbourg s'offrit, dans une vente aux enchères, l'un des deux seuls
manuscrits authentiques du Chant de Guerre de l'Armée du Rhin, de la main
même de Rouget de Lisle. Et, document à l'appui, Serge prouva qu'en
recopiant son texte, pour ne pas inutilement reproduire les mêmes vers,
Rouget de Lisle lui-même avait écrit "Aux armes etc."! (De toutes façons,
il avait déjà pris sa revanche quelques jours auparavant: invité sur TF1, il
arborait un superbe oeil au beurre noir, qu'il expliqua par le fait que trois
paras lui étaient tombés dessus à bras raccourcis... Or, d'après un ami, il s'était
cogné à un coin de cheminée alors que, totalement ivre, il avait trébuché dans
un tapis!). Serge règle définitivement ses comptes avec les parachutistes dans
sa chanson La nostalgie camarade publiée en 1981. Certes, notre hymne n’est
pas sacré, et tout un chacun a le droit de l’interpréter. Néanmoins, on sursaute
à chaque fois: Johnny Hallyday choque les anciens combattants en
interprétant leur Marseillaise, le 14 juillet 1963, à Trouville... en 1967, les
Beatles en utilisent quelques mesures pour l’introduction de leur chanson All
You Need Is Love; le président Valéry Giscard d’Estaing, quant à lui, fit
scandale en entonnant, s’accompagnant à l’accordéon, une Marseillaise dont
il avait ralenti le rythme... Sans oublier, plus récemment, l’interprétation de
Yannick Noah, et celle des Enfoirés pour les Restos du Coeur en 1999.
Pour terminer, une anecdote assez étonnante: Serge a fait ses débuts, à
la fin des années '50, dans une cave à l'époque appelée "Milord l'Arsouille"...
lieu pour le moins mythique: précédemment appelé "Caveau des Aveugles",
c'est là où fut chantée La Marseillaise pour la première fois à Paris pendant la
Révolution!

1981. LA DANSE DES CANARDS

A l'origine, ce beau fleuron de l'humour européen s'appelait Tchip


Tchip, puis La danse des oiseaux. Mais, pour quelle obscure raison pense t'on
systématiquement à un canard lorsqu'on évoque l'oiseau? La raison... on la
cherche encore, mais ça n'a pas empêché le disque de se vendre à millions.
Cette amusette finement troussée nous vient de Belgique, mais ce sont
deux producteurs français, Michel et Pierre Celie, qui lui ont donné ses lettres
de noblesse (si l'on peut dire). Dès le début des années '80, nos deux
producteurs sont prévenus qu'un air nouveau, Tchip Tchip, fait un malheur,
que tout le monde en réclame dans les fêtes et les bals de Hollande et de
Belgique flamande. En fait de nouveauté, c'est un antique thème du folklore
bavarois, avec quelques relents de Wagner et de Strauss!
Nos amis Celie ne peuvent effectivement que constater, sur place,
l'ampleur du phénomène. Et puisque leur métier est de produire... et bien, ils
produiront! C'est quand même un sacré coup de poker, car cette Danse des
oiseaux n'a vraiment aucun point commun avec tout ce qu'on écoute à
l'époque! D'ailleurs, ils essuieront quelques échecs, au début, lorsque, se
rendant "sur le terrain" ("au charbon", si vous préférez), les disc-jockeys
refuseront catégoriquement de diffuser le disque dans certaines boîtes de nuit.
Afin de toucher un plus vaste public, il est décidé de traduire en français le
texte flamand original. Et, force étant de constater que tous ceux qui dansent
cette Danse des oiseaux évoquent inmanquablement des canards, la chanson
est baptisée en français La danse des canards. Le titre passe de bal en bal, de
fête en fête, et... se vend! Il ne manque plus que quelques passages radio (en
France, c'est le début des radios libres) et le tour est joué. Alors bien sûr, on
peut s'étonner du caractère universel de ce morceau qui n'a certes pas la
qualité musicale de La Bamba, par exemple. Comment cette gaudriole belge
a-t-elle pu être connue en URSS et aux USA? Réponse! A l’issue des
rencontres de tennis en 1981 à Roland-Garros, tous les sportifs se sont
retrouvés pour faire la fête tous ensemble. Et devinez sur quoi ils ont dansé?
Non? Si! Et le plus fort est que chacun repartit dans son pays avec, dans la
valise, l’exemplaire du 45 tours de La danse des canards qu’ils s’étaient vus
remettre par un attaché de presse imaginatif.

1981. SI J'ETAIS UN HOMME

En aucun cas cette chanson de Diane Tell est la réponse à celle de


Michel Polnareff (Je suis un homme, voir plus haut)! Poétique, romantique,
mais sûrement pas engagée, Si j’étais un homme, pourtant, n’a pas été
toujours perçue comme elle aurait dû l’être; la chanson a été détournée de son
message premier. Elle l’explique dans les colonnes du mensuel Platine
(N°32):
“Les féministes n’aiment pas cette chanson. Selon elles, j’y prône l’image de
la femme-objet. Je voulais, pourtant, simplement m’élever contre les clichés
dans les rapports homme-femme. Chaque histoire d’amour est unique. Il
appartient à chaque couple de la construire à sa façon, sans se soucier des
règles imposées par la société. Je trouve nul qu’une femme ne puisse pas
offrir des fleurs à un homme! Il m’est souvent arrivé d’être avec des garçons
qui n’avaient pas beaucoup d’argent. Ayant toujours travaillé, j’aurais pu les
inviter au restaurant, en voyage, mais ils se seraent sentis humiliés. C’est là le
problème!”.
Qu’à cela ne tienne! L’important est que cette chanson ait permis à
Diane Tell de se faire un nom en France.
Diane Fortin (c'est son véritable patronyme) est canadienne. Très jeune,
elle est attirée par la chanson, mais ce n'est qu'au moment de devenir
professionnelle qu'elle réalise qu'elle doit se trouver un pseudonyme, Fortin
étant au Canada un nom aussi répandu que Martin chez nous. En
conséquence, elle se penche sur la question du pseudonyme. Dans un premier
temps, elle fixe son choix sur "Peel": fan de Chapeau melon et bottes de cuir,
c'eut été un clin d'oeil au personnage d’Emma Peel... Puis c'est au tour de
l'annuaire téléphonique de servir d'inspiration. Et justement la sonnerie du
téléphone, c'est "bell" (à l'époque, Anita Ward avait un tube avec Ring My
Bell). C'est décidé, elle s'appelera Diane Bell. Dans l'urgence, on fait
imprimer les affiches annonçant ses futurs spectacles, et patatras! l'imprimeur
se plante, inscrivant en grosses lettres "Tell" au lieu de "Bell". Un paquet
d'affiches ayant déjà été tiré, on décide de s'en accomoder, et c'est ainsi que
Diane Fortin devint Diane Tell par un caprice du destin.
Diane va encore à l'école lorsqu'elle fait ses premiers pas d'artiste: ses
parents sont des Américains francophones, mais elle maîtrise aussi
parfaitement l' anglais que le français. A dix ans, elle compose ses premières
chansons en anglais. Miracle que Diane n'accepte pas immédiatement: dans la
cour de son école, une petite fille l'entend chanter; son père est le big boss des
disques R.C.A.! Du coup, Diane se voit proposer la possibiliter d'enregistrer
une bande de démonstration. Lucide, ne se considérant pas au point, elle
décide d'attendre... Trois ans plus tard, lorsqu'elle se rend enfin à l'audition,
plus personne ne se souvient d'elle chez R.C.A., et elle n'obtient pas de
contrat d'enregistrement. On la retrouve ensuite chanteuse de rue à Montréal,
pendant les Jeux Olympiques de 1976... par force: elle est trop jeune pour
avoir le droit de se faire entendre dans les bars. Elle parvient quand même à
se faire entendre, et publie son premier 33T au Québec. Puis c'est l'aventure
new-yorkaise, pour y enregistrer son deuxième album, et enfin Paris.
Entretemps, sa carrière avait décollé, puisque qu'elle avait obtenu un disque
de platine au Canada (alors qu'elle était totalement inconnue en Europe!). On
lui propose alors de réprésenter le Canada à l'occasion du célèbre Festival de
Spa, en Belgique.
Spécialement pour l'occasion, elle compose Si j'étais un homme... qui se
fait immédiatement rétamer au moment du vote! Néanmoins, puisqu'elle
réside désormais en France, elle fait la tournée des maisons de disques avec sa
chanson, que tout le monde, hélas, refuse: en effet, le titre est lent, trop long
pour les radios (plus de cinq minutes) et n'a pas la construction traditionnelle
couplet / refrain. Bref, il a tout contre lui! Or, il est sorti en France en même
temps que les radios ex-pirates, et N.R.J. "craque" pour le titre. Le succès
d'NRJ est tel (Tell!) que Diane devient une vedette en France grâce au seul
support de la jeune station. Conséquence inattendue: Diane, qui était venue en
France pour y passer une année, s'y installe définitivement. Elle obtient un
rôle dans la comédie musicale La légende de Jimmy, et obtient un tube en
interprètant la chanson-générique, écrite par Michel Berger. Elle a ensuite
rencontré le metteur en scène de théâtre Jérôme Savary, dont elle est devenue
la compagne.

1983. EVERY BREATH YOU TAKE

Mais que fait donc Police? Tandis que toutes les histoires qui
constituent le présent ouvrage s’inscrivent dans une parfaite logique, celle que
nous allons vous conter immédiatement est proprement paradoxale: c’est celle
d’une chanson d’amour qui vante les vertus de la méfiance et de la jalousie,
interprétée par un groupe punk qui n’est pas punk du tout!
En pleine explosion punk, en effet, le groupe dont on parle le plus
(après les Sex Pistols, outranciers, qui n’ont pas hésité à injurier la Reine
d’Angleterre par disque interposé), c’est Police. Mais le célèbre trio n’a du
punk que l’époque de son éclosion! Alors que toutes les autres formations ont
en commun leur jeunesse et leur inexpérience, Police est constitué de
musiciens chevronnés et, osons le dire, relativement âgés par rapport à leurs
confrères.
Le trio s’est constitué mi-1976 autour de Gordon Matthew Sumner, dit
“Sting” (même ses enfants l’appellent Sting; c’est plus original que “papa”).
“Sting” signifie “dard” en anglais: ce surnom lui vient du fait de porter un
éternel pull jaune et noir qui le fait ressembler (de loin, quand même!) à une
grosse abeille.
Ses acolytes ont pour nom Andy Summers, guitariste anglais, et Stewart
Coppeland, batteur américain... sans oublier, aux tout débuts, un guitariste
français nommé Henri Padovani.
“Sting” Gordon grandit à Borstal, près de Newcastle, au sud de
Londres. De l’école, il se souvient surtout des fessées infligées par les profs!
Ces châtiments corporels l’incitent à se soumettre... mais le conduisent à une
forme de rebellion prudente et réfléchie. Plutôt que de se mettre en marge de
la société, mieux vaut l’infiltrer: au milieu des années ‘60, il choisit donc une
ligne de vie “straight”. Plutôt que, comme beaucoup, devenir un adolescent
révolté, il préfère prendre l’apparence d’un sage jeune homme, partageant son
énergie entre les études, le sport et la musique. Un jeune sain et équilibré! Il
devient même un respectable instituteur, bien ancré dans l’establishment.
Mais la rupture avec la société aura quand même lieu, un peu plus tard: à
l’âge de 24 ans, alors qu’il enseigne depuis deux ans déjà et qu’il a mis au
monde un petit garçon, il annonce à sa directrice d’école qu’il va quitter son
poste. Sa mère, dont il est très proche, devient blême: “Et ta retraite, mon
petit?”. Mais de l’argent, il ne s’en soucie guère, le Sting. Ce qu’il veut, c’est
vivre de la musique: il est semi-professionnel depuis sept ans, c’est le moment
de franchir le pas.
Les textes de Sting ne sont pas des paroles jetées en l’air. Chacune de
ses chansons, ou presque, est en prise directe avec la réalité: Englishman In
New York évoque Quentin Crisp, un écrivain homosexuel anglais... et un petit
peu Sting, qui s’était installé à N.Y. They Dance Alone raconte le martyr des
femmes chiliennes, privées d’un père, d’un fils ou d’un mari disparu, et qui
continuent de défier le dictateur Pinochet (son album solo Nothing Like The
Sun fut d’ailleurs censuré au Chili, alors que quelques temps auparavant, il y
avait donné un concert avec Police... tout en étant déjà membre d’Amnesty
International). The Lazarus Heart est un vibrant hommage à sa mère, femme
remarquable qui mourut durant l’enregistrement du disque après des années
de souffrance et d’immobilité.
A ceux qui prétendent que Roxanne, leur premier succès, est un clin
d’oeil à notre belle culture, par héroïne interposée (on pense immédiatement à
la Roxanne d’Edmond Rostand, dans “Cyrano de Bergerac”), nos polissons
policiers infligent un cinglant démenti: Roxanne est une prostituée que le trio
avait connue à Paris (à l’époque, Sting est encore marié à l’actrice Francès
Tomelty). Effectivement, la France est le cadre de l’histoire, mais c’est
nettement moins poétique! Au moment où survient le succès, la jeune
formation était au bout du rouleau. On a pu les voir sur la petite scène du
Gibus, club parisien, accompagnant pour quelques sous la chanteuse
américaine Cherry Vanilla. C’est d’ailleurs la dèche qui est à l’origine du
“look” bien particulier de Sting: ayant de moins en moins l’espoir de vivre de
son art, et sans doute pistonné par son actrice d’épouse qui l’introduit dans le
monde du film publicitaire, il accepte de tourner des clips (les jeans Levi’s,
les chewing-gum Wrigley, etc); c’est pour les besoins d’une pub’ qu’il doit se
couper les cheveux et les teindre en blond décoloré. Il n’y a, on le voit,
aucune revendication “punk” dans sa nouvelle image, qui, depuis, lui colle...
au cuir chevelu. La marginalité, d’ailleurs, ne fait pas partie du lot quotidien
de Sting. Il s’en confiait à Rolling Stone (Printemps 1988):
“Quand j’ai écrit Every Breath You Take ou Don’t Stand So Close To
Me, j’ai su tout de suite que ce serait des hits indiscutables. J’avais décidé
d’écrire des tubes. On était un groupe commercial. Nos 33 tours servaient de
compléments aux hits!”
Roxanne ou même Message In The Bottle ne sont pas, curieusement, les
plus gros succès de Police: la chanson avec laquelle ils ont véritablement
battu des records, c’est Every Breath You Take, une chanson d’amour assez
malsaine que Sting avait écrit juste après son divorce. Une chanson dans
laquelle il vante les mérites de la jalousie, de la souffrance, de la surveillance
et de la méfiance permanentes. Curieusement, le public n’en a pas saisi le
sens véritable alors que, pourtant, cette chanson est l’anthitèse parfaite de
l’autre tube, If You Love Somebody, Set Them Free (“Si tu aimes quelqu’un,
rends-lui sa liberté”). Coïncidence (vraiment?), ces deux chansons firent
l’objet, respectivement, du dernier 45 tours à succès du groupe Police, qui se
sépara peu après, et du premier 45T à succès de Sting en solo!
Pour en revenir à Every Breath You Take, le Livre des records certifie
que la chanson fut diffusée un million de fois sur les radios américaines
(quelqu’un s’est amusé à faire le compte; cela correspond à l’avoir passée
sans interruption pendant cinq ans sur une même antenne!).
“Vous avez reconnu que Every Breath You Take faisait la synthèse de
tous les riffs et de tous les clichés rock’n’roll. Qu’y a-t’il d’original là-
dedans?
- Le son de ma voix. On peut chanter mieux que moi, mais personne ne
chante comme moi. Tant que j’aurai cette voix, ce que je ferai sera original.
Every Breath You Take est un archétype. Un million de chansons ont été
écrites comme ça. Mais on ne peut rien retirer de la puissance de Every
Breath You Take parce que c’était nous, Police”.

1984. BORN IN THE U.S.A.

Born In The U.S.A. est indiscutablement le plus gros succès populaire


de Bruce Springsteen; la chanson est encore dans toutes les mémoires. Pas
très étonnant, lorsqu’on sait qu’il en a vendu, en albums, une quinzaine de
millions d’exemplaires rien que dans son propre pays, et une autre vingtaine
de millions dans le reste du monde. Un succès instantané: sorti, aux U.S.A., le
4 juin 1984, le 33T fut certifié disque de platine en 48 heures! Pourtant, tout
le monde n’a pas perçu le sens exact de ses paroles. Certains y ont même vu
un hymne nationaliste, alors qu’au contraire le “boss” (c’est le surnom de
Bruce) n’a jamais cessé de clamer haut et fort les travers parfois pervers de la
politique sociale de son pays de naissance. Il a d’ailleurs, à deux reprises,
refusé qu’on utilise Born In The U.S.A. à des fins électorales, pour soutenir,
une fois Ronald Reagan, l’autre fois George Bush. En revanche, il a accordé
au groupe de rap 2 Live Crew l’autorisation de “détourner” sa chanson;
indubitablement, Bruce est plus proche de la rue que de la Maison Blanche,
plus proche des pauvres que du pouvoir en place.
Reconnaissons néanmoins que Springsteen a brouillé les pistes: sur la
pochette de son album, photographié par la célèbre Annie Leibovitz, Bruce
apparaît en T. shirt blanc, une casquette rouge dans la poche arrière droite de
ses jeans (c’est, paraît-il, un signe de ralliement pour homosexuels aux Etats-
Unis); il tourne le dos au public, délibérément tourné vers le drapeau. Mais
est-ce vraiment pour l’admirer, ou, au contraire, s’apprête-t-il à déboutonner
sa braguette pour uriner sur la bannière étoilée? Télérama qualifia Born In
The U.S.A. de “constat à la gloriole amère interprété comme une déclaration
de foi chauvine”. Pour l’Américain moyen, en tous cas, Bruce semble bien
rassurant: au contraire de Bob Dylan, il vit très sainement (pas de drogue, pas
même de tabac, et peu d’alcool. Sportif, athlétique, même, il évoque Marlon
Brando, époque Un tramway nommé désir). Est-il véritablement rentré dans
le rang?
Fin 1990, Springsteen donne un concert au profit du Christic Institute,
association qui a engagé des poursuites contre le gouvernement américain
pour vente illégale d’armes et trafic de drogue dans le cadre de l’Irangate et
de la guerre civile au Nicaragua. Voilà certes une prise de position sans
équivoque! Indiscutablement, Bruce n’est pas le Rambo du rock, loin s’en
faut. D’ailleurs, les paroles de sa chanson (reproduites sur la pochette)
expliquent le malaise qu’a laissé dans son coeur la monstrueuse guerre du
Viêt-nam, cette boucherie qui a autant marqué les Asiatiques impliqués dans
le conflit que les Américains envoyés à l’abattage (deux à trois millions de
morts pour les uns, 58 000 pour les autres!). Il enfonce le clou en décrivant le
retour des G.I.’s qui, bien souvent, se sont retrouvés au chômage et perçoivent
leur retraite avec difficulté.
Springsteen, qu’on a souvent qualifié de “nouveau Dylan” a, tout
comme son maître à penser, mesuré l’ampleur de ses écrits; lorsque que paraît
Born In The U.S.A., il s’est d’ailleurs déjà écoulé neuf ans depuis son premier
tube (Born To Run, en 1975)... et douze ans depuis son premier disque. Ce
n’est donc plus un débutant. Il s’en expliquait dans les colonnes du magazine
Rolling Stone:
“Dylan était un révolutionnaire. Elvis aussi. Moi je n’en suis pas un, et
je pense ne l’avoir jamais été. Ma seule ambition était d’arriver à redéfinir le
rock en termes plus humains, à lui donner une dimension plus humaine”.
Alors, pour tous les grincheux, et pour ceux qui jugent les déclarations
d’autrui avant d’avoir essayé de les comprendre, il est l’heure de procéder à
une relecture de Born In The U.S.A.

1985. L’AZIZA

Avec le 33 tours Sauver l’amour, Daniel Balavoine avait atteint le


summum de son art. N’empêche qu’on aurait bien aimé continuer à acheter
ses nouveaux disques tous les deux, trois ans. Un nouvel album, d’ailleurs,
était programmé: Daniel devait s’installer quelques temps à Londres. Les
chansons étaient écrites; le brillant Peter Hamill, leader du groupe Van Der
Graaf Generator, traduisait en anglais les idées suggérées par l’artiste
français. Le projet resta inachevé. Une maudite dune a brisé son élan.
“Grande gueule comme il l’était, souligne Paroles et Musique, c’était bien la
première fois qu’il allait s’écraser”. Humour noir!
Le Paris-Dakar ne lui a pas porté chance: il y participe une première
fois, en 1983, en tant que co-pilote de Thierry Deschamps sur Datsun. Mais le
véhicule tombe rapidement en panne... Son deuxième “Pa-Dak”, en 1985, il le
court avec Jean-Luc Roy; leur voiture termine 30è après des tas d’incidents.
Mais c’est peut-être tant mieux: il se perd, croit mourir, sympathise avec la
population locale. Il prend conscience, d’une part, de la futilité de la course,
d’autre part, de la détresse de l’Afrique. La prochaine fois, il y retournera,
mais pas pour courir: il profitera de l’occasion du rallye pour prendre en
charge l’opération “Pari du Coeur” (qui évoque phonétiquement le Paris-
Dakar) dont la mission est d’acheminer et d’installer des pompes d’irrigation.
Mais il n’est pas dupe; rien n’est gagné d’avance. Philippe Constantin,
directeur artistique chez Barclay, la maison de disque de Balavoine, se
souvient de ses dernières paroles (Paroles et Musique N°25):
“Daniel m’annonce qu’il ne fait pas le Paris-Dakar, mais qu’il part pour
servir de caution humanitaire à son pote Thierry Sabine. Peu avant son départ,
il m’a dit “C’est un bordel! Je me rends compte que je sers de fantoche à
Thierry. C’est mal organisé. La galère... J’ y vais quand même parce que je
dois le faire, mais c’est pas de gaieté de coeur”.
Malheureusement, le 14 janvier 1986, Thierry Sabine en personne,
organisateur du Paris-Dakar, propose à Balavoine un baptême de l’air en
hélicoptère. Une tempête de sable fait rage. Les passagers de l’hélico sont
condamnés.
“L’Aziza grimpait dans le hit-parade, poursuit Philippe Constantin. Je
reçois un coup de fil: “Il est arrivé un truc grave à Balavoine”.. “Qu’est-ce
qu’il veut encore? Modifier la pochette de son 33 tours?” “Non, il est mort
dans un accident d’hélicoptère”. On a tenu une cellule de crise pour savoir
quelle attitude adopter. Changer de pochette? Entourer sa photo d’un cadre
noir? Arrêter de vendre le disque, pour ne pas passer pour des nécrophages?
J’ai dit “Nous sommes les dépositaires de son discours et de son oeuvre.
Notre métier, c’est de le populariser. Nous allons continuer comme s’il ne
s’était rien passé”.
En 1986, on ne cessa de parler du passage de la comète de Halley. Mais
cette année-là, deux autres comètes nous ont quittés: Coluche et Balavoine.
Deux farouches militants, opposés à la misère, en France avec les Restos du
Coeur, en Afrique avec le Pari du Coeur. D’ailleurs, le 16 octobre 1985,
Balavoine chantait à la Courneuve, au profit de l’Ethiopie (voir ce chapitre).
L’Afrique concernait Balavoine. Problèmes de faim et de soif, certes, mais
aussi de racisme...
“J’ai appris qu’il se battait à nos côtés (...) Il était adhérent anonyme,
collait des affiches. C’était le militant de base. Il y avait un décalage assez
déroutant entre sa notoriété et son engagement discret et modeste sur le
terrain, déclare Harlem Désir, responsable de l’association S.O.S. Racisme.
En décembre 1985, nous avons créé le Prix de la Langue Verte destiné à
récompenser un artiste dont l’oeuvre illustrait un peu nos idées.”
Effectivement, quelques jours seulement avant son accident, Balavoine avait
reçu, de ses mains, le “Prix S.O.S. Racisme” pour son ultime 45 tours,
L’Aziza (ce qui signifie “chérie” en arabe). Olivier Chavarot, auteur du clip,
considère qu’on peut y trouver des signes avant-coureurs de la tragédie qui va
l’emporter: une guitare qui monte au ciel, des images de paradis terrestre. De
son vivant, Balavoine n’aura pas connu le raz-de-marée qui porta L’Aziza au
sommet des hit-parades... De son vivant, il n’aura pas connu l’action apportée
par la Fondation Balavoine aux frères, aux soeurs et aux cousins de l’Aziza.
L’afrique, c’est vrai, a toujours soif, mais des gars de la trempe de Daniel
Balavoine ont payé de leur énergie et, dans son cas, de leur vie, pour aider le
continent à moins souffrir. Après sa disparition, c’est sa soeur, Claire
Balavoine, qui prit le relais.
Jusqu’alors, le grand public avait choisi Le chanteur (1978) comme plus
grand succès de Balavoine. Avec L’Aziza (qui est en fait dédiée à Corinne, sa
compagne juive marocaine), il battit ce record... Mais ce fut aussi son dernier
témoignage.

1985. WE ARE THE WORLD (USA For Africa)

En matière de rassemblement d’artistes rock, il n’y eut sans doute


jamais projet plus ambitieux que celui baptisé “United Support of Artists for
Africa” et lancé à l’initiative d’Harry Belafonte; son idée était de prendre le
relais de ce que venaient de faire les Anglais en faveur de l’Afrique (Do They
Know It’s Christmas?, alors plus importante vente de 45 tours de l’histoire du
disque anglais). Les Britanniques, en effet, par la voix de Bob Geldof,
estimaient que l’industrie du disque, à l’échelon planétaire, pourrait récolter
500 millions de dollars pour les offrir aux peuples touchés par la famine et la
soif. “Chiche”, se disent les Ricains.
Harry Belafonte, donc, contacte Lionel Richie... L’épouse de celui-ci
rencontre bientôt Stevie Wonder (dans un supermarché, paraît-il!). Stevie
accepte de cautionner le projet. Mais encore faut-il composer une bonne
chanson, car, si le grand public n’a pas envie de l’acheter, le but ne sera
jamais atteint. De bonne volonté en bonne volonté, l’idée arrive entre les
mains de Quincy Jones... qui est alors le producteur de Michael Jackson.
Michael et Lionel Richie se rencontrent, et composent la chanson We Are The
World en à peine plus de deux heures. Reste à rameuter la crème du showbiz
américain pour interpréter la chanson, soit une quarantaine de chanteurs et
chanteuses (le tout sera dirigé par Quincy Jones, lors de la mémorable session
du 23 janvier 1985). Les citer tous serait fastidieux; d’ailleurs, leurs noms
apparaissent sur la pochette. Rappelons néanmoins qu’à l’époque, voir côte à
côte Bob Dylan, Bruce Springsteen, Ray Charles, Tina Turner, Diana Ross et
toute la famille Jackson (presque au grand complet), c’est vraiment “le top”!
Pour le symbole, Bob Geldof (instigateur du projet Band Aid), s’est joint à
eux. Il ne manque que Prince, qui n’a pas pu se libérer, mais qui offrira la
chanson 4 The Tears In Your Eyes pour l’album 33 tours.
L’enregistrement dura une dizaine d’heures. Le 45 tours se vendit à huit
millions d’exemplaires aux U.S.A., et le 33T à trois millions; au total, en
cumulant les bénéfices de ces deux supports et de la vidéo, on arrive à une
recette de 50 millions de dollars. Un résultat encourageant pour toutes les
tentatives humanitaires ou caritatives de par le monde (voir chapitre suivant:
Ethiopie). Elles n’ont pas fini de poursuivre l’idée lancée, à l’origine, par
l’ex-Beatle George Harrison qui, en août 1971, avait organisé au Madison
Square Garden de New-York le concert pour le Bangla Desh, entouré de ses
amis Bob Dylan, Eric Clapton, Ringo Starr, Ravi Shankar et consorts.
Pourtant, l’expérience du concert pour le Bangla Desh aurait dû refroidir plus
d’une bonne volonté: suite au comportement tâtillon de l’administration des
impôts américains, la dizaine de millions de dollars rapportés par le coffret et
le film du concert ne furent versés à l’UNICEF qu’au bout de onze ans, au
mépris total de la famine qui tua six millions d’enfants du Bangla Desh, entre
guerre et inondations.
Après We Are The World, le charity-bizness s’emballe! Les tournées
d’Amnesty International, “Live Aid” simultanément à Philadelphie et au
Stade de Wembley à Londres (un milliard de téléspectateurs assisteront à
l’évènement, découvrant des duos inédits: David Bowie avec Mick Jagger,
Sting avec Phil Collins....Ce dernier, grâce au Concorde, se paiera le luxe de
chanter sur les deux sites!). Seule ombre au tableau: les propos de
l’organisateur de concerts Harvey Goldsmith qui n’hésitait pas à déclarer que
“la charité permet de faire également d’excellentes affaires”! On commença
alors à se poser des questions: Bob Geldof aurait découvert que les sacs de
nourriture auraient été vendus et non pas offerts... que les camions achetés
pour la distribution des vivres auraient été utilisés par le gouvernement
éthiopien pour combattre les résistants d’Erythrée. La conséquence de cet
embrouillami est que, rapidement, les chanteurs se détournèrent des causes
“exotiques” (ne pouvant véritablement contrôler ce qui se passe à 10 000
kilomètres à la ronde) au profit de questions nationales (aide aux chômeurs
irlandais sous la houlette de U.2, aide aux fermiers américains en difficulté
sous celle de John Mellencamp, et, bien sûr, en France, les tournées des
Enfoirés pour les Restos du Coeur chers à Coluche), sans oublier les disques
(sous l’impulsion d’Etienne Daho puis de Pascal Obispo) comprenant
plusieurs vedettes souhaitant aider la recherche contre le Sida. Histoire de
balayer devant sa propre porte...

1985. ETHIOPIE

Durant l'été 1984, la belle Valérie Lagrange visionne des films à la


B.B.C. et réalise l'immensité du malheur de l'Ethiopie ravagée par la soif et la
famine. L'idée, généreuse, de Valérie, consiste à organiser un concert de
charité dont les fruits seront versés intégralement au profit du pays dévasté.
Mais entre l'idée et sa réalisation, il y a tout un abîme de difficultés à
surmonter. Trop, sans doute, pour l'artiste isolée. Les mois passent, et c'est un
jour le déclic pour Valérie qui ne cessait de chercher un moyen pour
concrétiser le projet: il faut d'abord enregistrer un disque, à l'image du "Band
Aid" monté par Bob Geldof en Grande-Bretagne. Pour le concert, on verra
ensuite. Aussitôt, Valérie contacte son vieil ami Jacques Higelin, ainsi que le
groupe Téléphone et le chanteur Renaud, qui sont dans la même maison de
disques qu'elle (Virgin). Nous sommes alors au début de l'année 1985.
Renaud écrit le texte, Frank Langolff compose la musique. Trente-six
musiciens sont réunis au Palais des Congrés sous le nom collectif de
"Chanteurs Sans Frontières" (Jean-Jacques Goldman, Julien Clerc, Coluche,
France Gall, Hugues Aufray, Cabrel, Louis Chédid, etc.) .
"Vous n'avez pas le monopole du coeur", semblent dire, vexés, voire
outrés, ceux qui n'ont pas été invités à participer au projet, Dalida et Gérard
Lenorman en tête du cortège des exclus. Dès lors s'engage une polémique
"bon chic, bon genre" dont n'ont certes rien à voir les pauvres Ethiopiens! On
reproche aux instigateurs du projet d'avoir volontairement écarté "la vieille
garde de la variété" pour ne retenir que des artistes dans la mouvance rock.
Dans Le Journal Du Dimanche du 2 juin, Dalida s'emporte: "Ils ont éliminé
les vedettes les plus populaires. Comme si l'on disait que seuls les chanteurs
branchés ont du coeur".
Lenorman, de son côté, enfonce le clou: "La générosité n'est pas le
monopole de la bande à Renaud".
Renaud, contraint de s'expliquer, choisit les colonnes de Libération:
"Effectivement, nous n'avons pas contacté 450 artistes. Nous n'avons
passé qu'une centaine de coups de téléphone. Certains artistes ont
spontanément proposé de participer à l'opération; d'autres ont refusé pour des
raisons aussi diverses que: "La chanson est nulle", "Je paye déjà suffisamment
d'impôts", "Je ne travaillerai jamais avec Renaud". D'autres, encore, n'ont pu
se joindre à nous simplement parce qu'ils étaient absents de Paris ce jour-là
(...) En aucun cas le talent, le genre, la sensibilité ou la générosité des absents
n'ont été mis en doute".
Renaud expliquera plus tard que, avec les attachées de presse, les
épouses et les copains, il s'étaient retrouvés à 90 dans un studio qui ne pouvait
contenir que vingt personnes. Alors, ça suffat comme ci! Quant à Gainsbourg,
qui, à son grand regret, n'avait pu participer à la session, il fut conspué par les
médias, malmené au “Jeu de la Vérité” de Patrick Sabatier, à tel point qu’il
culpabilisa et fit, en direct à la télé, un chèque de 100 000 F au profit de
Médecins sans Frontières.
Malgré ces histoire de coulisses, le disque connaît un vif succès, et c'est
bien le principal: un mois et demi après sa commercialisation, Coluche
pouvait remettre un chèque de dix millions de francs à l'organisation
Médecins Sans Frontières. Et, au total, au bout de six mois, deux millions
d'exemplaires du disques avaient été vendus.
Dans la foulée, toujours plein de bonne volonté, on met sur pied une
vaste affiche de concert à la Courneuve, pour la date du 13 octobre. Cette fois,
plus question d'imper (pourtant, il pleuvait): Lenorman est invité! Et c'est
Michel Drucker qui présentera le spectacle. Et là, malheureusement, c'est la
catastrophe: alors qu'on attendait plus de cent mille personnes, il en vient
moins de vingt mille. Les raisons de cet échec restent assez floues: désintérêt
du public, dans la mesure où le disque était déjà un peu oublié, ou passé de
mode, car sorti depuis plus de six mois? Pourtant, la cause avait rassemblé les
foules quelques jours auparavant, à Wembley et à Philadelphie. Renaud, un
peu aigri de la tournure des évènements, reste persuadé que tout avait été
préparé à la va-vite, et que les places étaient trop chères. Et constate qu'on a
appliqué à son égard la formule "Pile, tu perds... Face, je gagne":
"Certains artistes m'en ont voulu, par jalousie, de la réussite du disque,
et d'autres, de l'échec du concert! Alors j'ai dit: la prochaine fois, ce sera sans
moi. Quand Goldman m'a demandé d'écrire la chanson pour les Restos du
Coeur, j'ai refusé”.
Des rumeurs font état d'une mauvaise utilisation des fonds réunis. On
murmure que "certains" se servent dans la caisse. Ce que Valérie Lagrange
dément en partie dans les colonnes du magazine Je Chante!:
"Je suis allée en Ethiopie, pas Renaud, il avait peur! On dit que l'argent
n'arrive pas toujours. En fait, ce n'est pas une histoire de gens qui se sucrent
au passage. Il y en a, certainement, mais c'est plutôt un problème de
désorganisation et de manque de logistique. A Djibouti, on a vu des
montagnes de riz en train de pourrir faute d'être acheminées. On a vu
d'énormes bulldozers, utilisés pour ouvrir des routes, abandonnés parce que
personne ne pouvait les réparer..."
Comme quoi la bonne volonté n'est pas toujours suffisante pour
déplacer les montagnes.

1985. MARCIA BAILA

On n’avait rien entendu de tel depuis... Dario Moreno ou les


Machucambos! Pourtant ce tube du milieu des années ‘80 émane, non pas
d’une formation typique sud-américaine, mais d’un duo de rock français. Pour
encore plus brouiller les cartes, le tandem se fait appeler “Rita Mitsouko” (ils
seront obligés, plus tard, de rajouter un article, devenant “LES Rita
Mitsouko”). Et pourquoi pas Kama Soutra, pendant qu’on y est! Contre toute
attente, la fille ne s’appelle pas Rita, mais Catherine Ringer. Et le garçon
s’appelle encore moins Mitsouko, mais Fred Chichin.
Fred adore la musique, collectionne les guitares; pour assouvir sa
passion, à 17 ans, il travaille au tri postal. Sont-ce les timbres des quatre coins
du monde qui lui donnent envie de prendre la route? On le retrouve à
Marrakech, Barcelone, Amsterdam, un triangle relativement connu par ceux
qui aiment bien voyager dans leur tête avec l’aide de quelques substances pas
toujours bien acceptées par le législateur. Après un temps (d’arrêt) à la
maison (d’arrêt), Fred se ressaisit. Rapidement, il entre dans le monde du
spectacle, mais par la petite porte: il est manutentionnaire dans un théâtre
parisien. C’est là qu’à la fin des années ‘70, il va rencontrer Catherine,
apprentie-comédienne sous la direction de Michaël Lonsdale, puis chanteuse
pour Yannis Xénakis, enfin étonnante starlette de films pornos et,
accessoirement, danseuse dans un spectacle monté par la chorégraphe
argentine Marcia Moretto, la Marcia de la chanson... mais qui ne le saura
jamais: la chanson est écrite à sa mémoire, après son décès. Le titre, à
l’origine, est interprété en espagnol car Catherine a voulu l’écrire en harmonie
avec les rythmes afro-cubains de Fred. Pour accompagner cette mélodie, pour
le moins étrange aux oreilles du public rock, le duo adopte une tenue de scène
curieuse: Fred se produit en pyjama, Catherine s’habille de sacs plastiques de
chez Félix Potin! Le jour de l’enregistrement du disque, coup de théâtre:
Catherine, imprévisible, réécrit le texte en français... mais l’agrémente d’un
inimitable accent sud-américain fabriqué 100% qui assurera, justement, le
succès de la chanson auprès du public français toujours friand d’exotisme
(rappelez-vous des succès dans les années 50 de Gloria Lasso, Dalida, etc.).
Comble de raffinement, en cette époque où l’on ne va pas tarder à se délecter,
dans le monde médiatico-politique, de “vrais-faux papiers” et de “vrais-faux”
passeports, Catherine nous concocte un sourire, certes monté sur roulement à
billes, mais riche en “vraies-fausses” dents!
Marcia Baïla est le second disque du groupe; au moment de sa sortie, il
a été accueilli dans la plus totale indifférence. Curieusement, en effet,
personne n’a percuté immédiatement. La chanson resta donc quelques mois
en “stand by”. Quelques rares passages radios ne suffisent pas à assurer le
succès. Encore faut-il que la chanson soit disponible auprès des disquaires, et
de préférence sur un 45 tours (c’est moins cher qu’un album; on n’ose mettre
80F ou 100F pour des inconnus). Vient le moment où leur firme de disques,
Virgin-France, décide de donner un “coup de balai” au catalogue; ce qui
signifie, en clair, qu’ils annulent les contrats des artistes qui leur ont fait trop
perdre d’argent et ne semblent avoir aucun avenir. Les Mitsouko font partie
de la charette. Heureusement, Philippe Constantin, responsable de la filiale
française, se rend à Londres pour persuader le “boss” Richard Branson, que
s’il ne faut repêcher qu’un seul nom, c’est bien eux. Le grand patron se laisse
fléchir. Cette fois, tous les moyens seront mis en branle, et notamment un
clip-vidéo. Et là, renversement de situation: tout le monde veut diffuser Rita
dans son émission. Inutile de vous rappeler que le disque grimpe au sommet
des hit-parades et autres Top 50, alors très en vogue, notamment sur Canal +
et Europe 1.
A ceux qui croient alors que nos deux Rita sont des petits rigolos, on
afflige un cinglant démenti. Le duo se produit dans une petite salle du Louvre
pour une prestation tout-à-fait intime: le public, excusez du peu, est constitué
du Président François Mitterrand et de son ministre de la culture Jack Lang. A
l’issue de cette party exceptionnelle, le rock français avait conquis ses lettres
de noblesse.
Froids, réalistes, mais non dépourvus d’humour, Les Rita déclarent:
“Un artiste vit dix ans sur un tube: quelles que soient les suites, les
retombées, il continue à vivoter et à passer à la télé. Après Marcia Baïla, on
peut faire de la merde pendant dix ans!”. Ce ne sera cependant pas le cas: en
1990, Rita Mitsouko recevra, remis par 40 journalistes, le Bus d’Acier de la
décennie décerné au groupe de rock le plus marquant des années 80 pour son
originalité créatrice.

1987. MISS MAGGIE

S'il y en a un qui a été plus d'une fois dépassé par la portée de ses
déclarations, c'est bien Renaud. On peut même dire qu'il bat tous les records!
C'est d'abord la polémique autour du choix des artistes participant à
l'opération pour sauver l'Ethiopie (voir ce chapitre). Puis c'est "l'affaire" du
Festival Mondial des Jeunes et des Etudiants auquel il est invité à participer, à
Moscou, par les jeunes communistes français. Enfin, arrivé au sommet de sa
gloire, au faîte de sa popularité, il décide de ne plus faire de "promo" ni de
participer aux émissions de radio et de télé qui ne lui semblent pas, à son sens,
d'un niveau intellectuel suffisant. Mais est-ce une conséquence? A la suite de
cette courageuse décision, son nouveau spectacle marche nettement moins
bien que le précédent, les réservations sont poussives. Bref, voilà Renaud
contraint de faire machine arrière, de reconnaître que sans la promo des
grands médias, l'artiste est fragilisé...et son spectacle suivant sera, cette fois,
patronné par la radio NRJ!
Lors de la guerre du Golfe, Renaud, alors considéré comme un
"intellectuel" par les médias, rédige un texte dans l' Idiot International, la
revue de Jean-Edern Hallier. Son Libérez la Palestine lui vaut bien des ennuis
en France. Mais fin 1985, c'est avec les Britanniques qu'il a des démélés! Au
coeur de son album Mistral gagnant, il a en effet fustigé le (la!) premier(e)
ministre Margaret Thatcher tout au long de cette chanson au titre si peu
éloquent qu'est Miss Maggie: il y a longtemps déjà que Renaud voulait
consacrer sa plume au problème des hooligans et du comportement bestial des
supporters lors des matches de football. L'horreur qui s'est déroulée au stade
du Heysel lui ouvre les yeux: pour Renaud, les hooligans anglais sont les
enfants de la crise économique; ils ont pour marraine la conservatrice
Thatcher. Elle est donc, dans une certaine mesure, responsable de ces
débordements que dénonce le chanteur français:
“Y’a pas de gonzesse hooligan
imbécile et meurtrière
Y’en a pas, même en Angleterre,
à part, bien sûr, Madame Thatcher...”

Le disque, en théorie, aurait dû rester inconnu sur l'île: les Anglais sont
assez protectionnistes en matière de chanson. Mais c'était compter sans le
bouche-à-oreille: il a suffi du retour au bercail de quelques étudiants anglais
qui avaient passé leurs vacances sur le continent, pour déclencher un véritable
scandale. Du coup, les jeunes ont bien envie d'acquérir le disque que, bien
évidemment, ils ne pourront pas trouver chez eux. Et les voilà traversant le
Channel uniquement pour rapporter un disque! Mais la défense s'organise, et
des quotidiens à grands tirage, ne pouvant assurer le boycott du disque de
Renaud, exhortent leurs lecteurs à répliquer au Frenchy arrogant. Un disque
sera même enregistré par Jeremy Nichols, dont nous ne pouvons résister au
plaisir de traduire quelques vers:
"Les hommes-grenouilles français ne sont même pas capables de couler
correctement un bateau (NdR: référence, à la fois, à l’affaire du Rainbow
Warrior, au cours de laquelle nos agents secrets, en voulant couler un bateau
de Greenpeace, ont tué un photographe, et aux “mangeurs de grenouilles”,
surnom donné aux Français). Leur police est dirigée par l'inspecteur Clouzeau
(NdR: l'irresistible Peter Sellers dans La Panthère Rose). Ils ont inventé la
mauvaise haleine, le bidet et le French cancan. Leurs femmes ne se rasent pas.
(...) Ils n'ont jamais gagné une guerre..."
Bien que dépassé par l'ampleur de la polémique, Renaud la renverse à
son avantage: pour faire cesser toute rumeur sur le contenu de la chanson
parmi ceux qui ne l'ont pas entendue, il enregistre une version en anglais de
Miss Maggie : "Ma chanson n'attaque pas le peuple anglais. En revanche, je
suis ravi de blesser la mère Thatcher". On le croit!

1987. JOE LE TAXI

L'histoire que nous allons vous conter est si belle qu'on aurait presque
du mal à la croire. Et pourtant, elle est authentique! C'est celle d'une enfant
prodige qui s'appelle véritablement Vanessa Paradis! Et oui, il ne s'agit pas
d'un pseudonyme. S'appeler Paradis, ça ne peut qu'aider, dans le showbiz.
Parions que si le petit Wolfgang Amadeus Mozart revenait faire un tour à
notre époque, il aurait bien du mal à se faire un nom sur la FM! Quant au
prénom "Vanessa", au début des années 80, il était à la fois désuet et
charmant. Après le succès de Joe le taxi, de nombreux jeunes parents ont
appelé "Vanessa" leur progéniture (féminine, de préférence!) et quatre, cinq
ans plus tard, les cours d'écoles maternelles résonnaient d'un seul prénom! Ca
s'est calmé depuis. Néanmoins, il faut bien reconnaître que Joe le taxi a eu un
impact sur l'état-civil français; phénomène qu'on n'a pas constaté, en
revanche, malgré le succès, ensuite, d'Elsa, de Patricia Kaas ou de Mylène
Farmer. Encore heureux que la législation française, en matière de choix du
prénom, n'ait été modifiée qu'à l'époque, justement, de Joe le taxi, sinon nous
serions aujourd'hui entourés de quadragénaires qui s'appeleraient toutes
Sheila!
Sa première apparition en public, Vanessa la donne à l'âge de huit ans et
demi... mais elle n'est déjà plus une véritable débutante: dès son cinquième
anniversaire, elle avait manifesté le souhait d'être inscrite à un cours de danse.
Le "petit coup de pouce" si souvent nécessaire au démarrage d'une carrière
artistique, viendra de son oncle, l'acteur Didier Pain qui prend l'heureuse
initiative d'inscrire Vanessa à L'école des fans, célèbrissime émission de
Jacques Martin, le dimanche après-midi sur Antenne 2. Et le 2 mai 1981, la
fillette interprète un extrait d'Emilie Jolie, comédie musicale de Philippe
Chatel (comme un clin d'oeil, Vanessa reviendra six ans plus tard à L'école
des fans, mais cette fois en tant que vedette à part entière). Inutile de préciser
qu’aujourd’hui encore, les collectionneurs du monde entier cherchent
avidement à se procurer l'enregistrement de l'émission de télé de 1981! Ceux
qui ont eu le privilège de visionner ce rarissime document affirment qu’elle
possédait alors les petites particularités physiques qui font son charme: les
dents écartées (tout comme Sylvie Vartan à ses débuts), les sourcils excentrés,
et, déjà, des cernes sous les yeux.
Il ne faut cependant pas croire que la célèbrité est arrivée du jour au
lendemain. Pour l'instant, Paradis est encore au purgatoire. Son véritable
premier disque (un 45 tours) voit le jour quatre ans plus tard. Un curieux
concours de circonstances la mène à interpréter... un twist! Cette danse, qui a
pourtant disparu depuis plus de vingt ans, est à nouveau à la mode grâce au
groupe rétro "Les Forbans". On a bien du mal à discerner la personnalité de
notre Vanessa d'aujourd'hui dans cette petite voix qui évoque plutôt celle de
Minnie la petite souris! Sa participation à l’Eurovision des Enfants, à Turin,
n’a guère de retentissement. Le disque, néanmoins, sort sur "AB Production",
le label de Dorothée. Lorsqu'on connaît l'acharnement de cette animatrice à
promotionner ses "produits-maison" dans le cadre de ses prestations
télévisées, on est surpris que la chanson (La magie des surprises parties) n'ait
pas grimpé au sommet des hit-parades comme l'ont fait plusieurs chansons
interprétées par la bande à Dorothée (Emmanuelle, Hélène, Bernard Minet,
les Musclés); l'échec commercial de ce premier 45T lui assure une côte
d'amour dans le monde des collectionneurs qui n'hésitent pas à le payer
plusieurs milliers de francs lorsqu'ils parviennent à en trouver
miraculeusement un exemplaire. Ce disque mythique, rapidement disparu des
bacs des disquaires, réapparut brièvement, de façon bien opportune, au
moment du succès de Joe le taxi. Mais le tonton et néanmoins manager fera
valoir que Vanessa était gamine lors de l’enregistrement, et qu’il y aurait
infraction à la règlementation du travail des enfants à réutiliser La magie des
surprises-parties sans l’accord de la famille Paradis.
Si Vanessa n'est pas immédiatement devenue une vedette, elle a
cependant mis le doigt dans l'engrenage du show-business. Avec tout ce que
cela présente comme avantages. Elle a notamment le privilège d'assister aux
séances d'enregistrement de l'unique disque de Sophie Marceau, et, à cette
occasion, rencontre Etienne Roda-Gil (celui-la même qui a si bien “habillé”
des grandes chansons de Julien Clerc) et le compositeur Frank Langolff avec
qui elle sympathise. Ils lui proposent une ritournelle qui, immédiatement, la
séduit: il s'agit de Joe le taxi, avec ses amusantes références, non pas au twist,
mais cette fois à la rumba et au mambo. Les plus jeunes découvrent ces noms
pourtant légendaires que sont Xavier Cugat (musicien espagnol, élevé à Cuba
puis installé aux Etats-Unis) et Yma Sumac (chanteuse péruvienne, soit-disant
descendante du dernier roi Inca). Et c'est parti pour la gloire. Une gloire
planétaire et pratiquement sans précédent, puisque le titre s'installe au sommet
des hit-parades français, anglais, sud-américains. On en trouve même trace
aux Etats-Unis et au Japon!
Pourtant, Vanessa n'a que quatorze ans, et, pour la rentrée des classes
1987, la petite vedette internationale retourne au lycée! La suite de son
histoire est certes beaucoup plus connue, mais ne manque pourtant pas
d'intérêt ni d'originalité: il y a d'abord un curieux 45T intitulé Manolo
Manolette dont bien peu de ceux qui l'ont acheté, fin 1987, savent qu'il est en
hommage au toréador mort dans l'arène en 1947 à l'âge de trente ans alors
qu'il venait de décider de ne plus tuer de taureaux! Un an plus tard, c'est sa
liaison avec l’acteur-chanteur Florent Pagny qui fait grand bruit. Liaison qui
durera quatre ans et dont les tabloïds feront leurs choux-gras; à tel point que
Pagny leur dédie une chanson, Presse qui roule. Presse qui s’empressera,
ensuite, de publier des photos de Vanessa avec Lenny Kravitz puis avec
Johnny Depp...
Au printemps 1989 (dix ans avant La fille sur le pont, de Patrice
Leconte; elle n'a que 17 ans!), Vanessa triomphe au cinéma, dans Noce
blanche (de Jean-Claude Brissot, avec Bruno Crémer) qui conte l'histoire
d'une lycéenne tombée amoureuse de son prof'. Ce sont les risques du métier,
aurait dit Jacques Brel! Elle reçoit le prix Romy Schneider, et est en outre
couronnée d’un César au titre d’espoir féminin. Puis, retour à la chanson. Elle
chante sur Si j'étais moi, disque de Johnny Hallyday... Elle chante sur Pour toi
Arménie, disque de charité conçu, en outre, par Charles Aznavour. Enfin elle
fait une rencontre décisive quoi que tardive: celle de Serge Gainsbourg qui,
pour elle, construit la majeure partie de l'album Variations sur le même t'aime.
Ce sera l'ultime cartouche (de cigarettes) de Gainsbourg qui s'embarque pour
le... paradis l'année suivante.
Coup médiatique de la divine Vanessa: elle prête son image, perchée du
haut d'un trapèze, à l'oeil magique de Jean-Paul Goude, pour vanter les
mérites du parfum Chanel. Mais en forme de "pas touche" (ou bien alors, au
contraire, pour nous faire comprendre que les stars sont à peine plus libres
que l'homme de la rue), elle tourne le clip publicitaire enfermée dans une
gigantesque cage à oiseau. Enfoncé, notre ami Antoine qui voulait mettre
“Johnny Hallyday en cage à Médrano!”

1987. MADEMOISELLE CHANTE LE BLUES


Bien qu'on nous ait longtemps présenté Mireille Mathieu, Georgette
Lemaire puis Nicoletta comme les "nouvelles Piaf", celle qui, viscéralement,
est la plus proche de la grande Edith est indiscutablement Patricia Kaas. Peut-
être, justement, parce que l'on n'attendait plus cette "nouvelle Piaf" qui tardait
tend à pointer le bout de ses cordes vocales, on n'a pas immédiatement
ressenti "la môme Kaas" comme celle qui allait enfin reprendre le flambeau.
Et pourtant, Edith, pendant toute sa carrière, n'avait rien fait d'autre que de...
chanter le blues! Le blues à la française, certes, mais tout aussi authentique
que celui de Billie Holiday ou de Bessie Smith, que Patricia évoque,
d’ailleurs, dans sa chanson simplement intitulée Bessie. Mais de son propre
aveu, même Mademoiselle chante le blues, malgré son titre, n’est pas
vraiment un blues. On est d’accord avec elle.
Tout comme Piaf, Patricia mérite l'appellation pas suffisamment
contrôlée de "chanteuse populaire". Son enfance, heureusement, ne fut pas
aussi noire que celle d'Edith. Cependant elle ne fut pas dorée; c'est le moins
qu'on puisse dire! son cadre de vie, c'est le bassin minier de Forbach, en
Lorraine. Le père (mineur, on s'en doute) a bien du mal à nourrir ses sept
enfants. C'est avec sa voix que Patricia exprimera toute la difficulté d'exister
dans cette région où, quand il y en a, le travail est pénible et où la crise a
toujours frappé avant d'aller voir ailleurs.
La maman de Patricia aurait aimé, pourquoi pas, faire du théâtre. Hélas,
son destin veut qu'elle rate son rendez-vous avec la carrière artistique. Alors,
afin que sa fille ne connaisse pas les mêmes regrets devenue adulte, elle
l'inscrit à divers concours de chant dès l'âge de huit ans. Au détour de l'une de
ces petites manifestations que l'on appelle "crochets", elle attire l'attention
d'un groupe baptisé les Black Flowers. C'est décidé: à peine haute comme
trois pommes à genoux, Patricia devient leur chanteuse, avec, à son répertoire,
tous les tubes de Clo-Clo! Ce n'est que le début d'une longue ascension: à
l'âge de treize ans, on la retrouve en Allemagne, attraction d'une discothèque
de Sarrebruck. Ayant toujours parlé l'allemand autant que le français, elle y
est tout-à-fait à l'aise, papillonnant avec légèreté mais efficacité du répertoire
de Michelle Torr à celui de Marlene Dietrich.
Et c'est justement dans ce cabaret nommé le Rummpel Kammer que se
produira le miracle tant attendu; nous sommes en 1983. Patricia n'a que
quinze ans, mais elle a attiré l'attention d'un consommateur qui va lui
proposer de "monter" à Paris. Une première audition, assez convainquante...
mais pas suffisamment pour mettre en branle tout le lourd (et coûteux)
processus de fabrication d'un disque. Un coup d'épée dans l'eau? Non, car
Patricia s'accroche à cette encourageante réaction. Elle enregistre une petite
vidéo amateur et la fait circuler dans "le métier". Le document arrive entre les
mains de l’acteur-chanteur-auteur François Bernheim qui, emballé mais
encore sceptique, n'hésite pas à venir la voir se produire en Allemagne.... et
pas dans des conditions idéales: lors d'une kermesse de la bière, devant 3 000
personnes déjà passablement éméchées, elle leur fait respecter le silence et
impose sa petite carrure à la foule. Berheim est époustouflé, et parle autour de
lui du phénomène qu'il vient de découvrir.
Un jour, l'inconnue qu'elle est encore reçoit un coup de fil de... Gérard
Depardieu. Passé le premier moment d'étonnement (s'agit-il d'une blague
idiote?), Patricia réalise que le célèbre acteur, à qui Bernheim a longuement
vanté ses mérites, souhaite produire un premier disque. Mais l'histoire aurait
pu tourner court: Patricia ne dispose alors que d'un répertoire constitué de
reprises, alors que Gérard veut l'entendre interpréter des chansons nouvelles
et originales. Qu'à cela ne tienne: son épouse, Elisabeth Depardieu, écrit pour
elle Jalouse, chanson qui constitue le menu de son tout premier 45T sorti en
1985. C'est hélas, un échec commercial. Mais la voix est là, et Jalouse
représente indiscutablement une carte de visite fort présentable.
Bernheim, à nouveau, fait la tournée de ses connaissances, et se
retrouve face à Didier Barbelivien, magicien à la plume d'or, qui perçoit
admirablement la personnalité de la jeune fille: "Faisons-lui chanter du
Blues", déclare-t-il à Bernheim, sans même avoir vu Patricia! Quel feeling!
Quel professionnalisme! Barbelivien sort de ses cartons une chanson qu'il
avait, à l'origine, proposée à Nicoletta, qui avait décliné l'offre. Mademoiselle
chante le Blues grimpe au sommet de tous les hit-parades. Mentor à l'écoute
de la personnalité de la jeune vedette, Barbelivien persiste à lui écrire des
chansons qui lui collent à la peau. Kaas chantera le vécu de Kaas
(D'Allemagne). Appelée à la rescousse de la chanson française, Patricia ira la
porter sur tous les fronts: Allemagne, Union Soviétique, Japon, Canada. Un
peu comme l'avait fait Marlene Dietrich au cours de la seconde guerre (voir
notre chapitre Lili Marlene). La petite Cendrillon de Lorraine est aujourd'hui
une star internationale... et c'est mérité!

1987. LA - BAS
Voici sans doute l'histoire la plus tragique de tout le présent recueil.
C'est l'histoire d'un destin brisé. Un destin qui s'avérait prometteur et brillant.
Et cette histoire, pourtant, commence comme un véritable conte de fées,
puisque c'est celle d'une frêle jeune fille venue de son Sri-Lanka natal qui
jouait de la guitare dans les couloirs du métro parisien et qui, du jour au
lendemain, s'est retrouvée au sommet des hit-parades. C'est l'histoire de
Sirima...
Fin 1986... En quête de voix et de visages nouveaux pour ses prochains
spectacles, le producteur Philippe Delettrez court d'un bout à l'autre de Paris.
Et ceux qui résident dans la capitale savent que le moyen le plus rapide pour
s'y déplacer n'est certes pas le véhicule individuel! Une heure pour franchir
les inévitables embouteillages, presqu’autant pour trouver une place pour se
garer, et un bon quart-d'heure de marche à pied pour rejoindre le lieu désiré,
toujours éloigné de l'endroit où l'on s'est parqué! En Parisien efficace et
responsable, Delettrez se déplace par les voies souterraines du métropolitain.
Et c'est dans l'immense hall de la station Châtelet/ les Halles que l'attention de
Philippe est attirée par une voix, celle d'une toute jeune fille qui interprète les
tubes du moment, s'accompagnant elle-même à la guitare branchée sur un
ampli qu'elle trimballe d'une rame à l'autre grâce à un chariot de supermarché!
Delettrez s'arrête, écoute, "déguste" et engage la conversation, proposant à
Sirima une petite participation efficace dans son prochain spectacle. Sirima,
bien sûr, n'a pas de carte de visite à remettre au producteur; elle griffonne son
adresse sur un bout de papier et tchao. Elle vit avec Kahatra Sasorith, un
guitariste qu’elle a connu dans un bar chinois, et qui vient de lui faire un
bébé; “Sirima” ne signifie-t-il pas, en effet, “Douce maman” en cinghalais.
Après les habituelles répétitions vient le jour des représentations. Pour
la première fois, Sirima chante "comme une pro", c'est-à-dire devant un vrai
public, un public qui s'est déplacé, et non pas un public qui se déplace. Ce
n'est plus la même chose! Pourtant, elle s'en sort admirablement. On lui
propose même des engagements fort sérieux... qu'elle refuse, préfèrant
retourner dans le métro! Pourtant, le destin s'apprête à frapper à sa porte une
nouvelle fois: Delettrez vient d'apprendre que Jean-Jacques Goldman
recherche une voix féminine pour enregistrer un duo. Il n'a pas encore
rencontré Carol Fredericks; il est immédiatement séduit par la cassette de
Sirima. Et là, c'est le miracle: Là-bas se retrouve à la première place du Top
50 pour de nombreuses semaines. Pour Goldman, c'est normal. Pour Sirima,
c'est foudroyant. Mais, malgré d'alléchantes invitations à signer avec une
grande maison de disques, elle choisit, une fois encore, de rester libre. Elle
reprend son caddy et redevient "underground". Avec le temps, néanmoins,
elle ne résiste pas au rêve puissant, à l'attraction magique du studio
d'enregistrement. Avec une détermination (frisant parfois le culot!) qu'on ne
trouve peut-être que chez les artistes débutants, Sirima n'hésite pas à exiger, à
refuser, à discuter, à piailler! Les sonorités qu'elle veut, elle les aura. Quitte à
convoquer l'Orchestre de l'Opéra de Paris pour refaire ce que l'Opéra
Symphonique d'Europe n'a, a son avis, pas correctement exécuté. Et le grand
jour, enfin, arrive. Le public va pouvoir découvrir A Part Of Me. La chanson
Un peu de moi mérite bien son titre: Sirima s’y livre à coeur ouvert. Une
chanson pour son jeune fils, Kym, une chanson pour son compagnon puisque
Kahatra Sasorith tient la guitare par-ci, par là...
Au moment où son premier 33 tours est mis en place chez les disquaires
(le 17 novembre 1989), elle songe déjà au suivant: ses idoles Claude Nougaro
et Charles Aznavour sont pressenties pour lui écrire certains textes...
Le beau rêve, néanmoins, s'achève en cauchemar: le 7 décembre,
Kahatra s’empare d’un couteau de cuisine et tue Sirima dans leur petite
chambre sous les toits. Il ne pouvait pas supporter l’idée qu’elle puisse
l’abandonner professionnellement pour suivre une carrière artistique en solo.
Ressentant qu’elle allait lui échapper pour devenir vedette sans lui, il utilisa
un moyen radical pour qu’à jamais elle ne puisse appartenir à personne
d’autre... Le petit Kym perd au même instant son mère, et son père qui se
constitue prisonnier. Le mensuel Paroles et Musique rend un vibrant
hommage à l’étoile disparue dans ses numéros 25 (“Du métro au tombeau...
La brève histoire de “Maman douce”) et 26 (“Elle s’est retirée, un peu
forcée...Mais le monde et sa violence la méritaient-elle?”). C.B.S., sa maison
de disques, est dans l’embarras, et prend une position à la fois pudique et
respectueuse:
“Nous avons douté, nous avons hésité. Entre le silence et l’oubli ou la
poursuite d’un travail qui était l’une des raisons de vivre de Sirima (...) La
mort d’un artiste n’est pas un argument publicitaire. Mais nous n’avons pas le
droit de faire taire le talent, parce que la vocation d’une oeuvre est d’exister
par delà la mort de l’artiste. Nous avons signé Sirima, nous croyions en
Sirima. Nous croyons toujours en elle”.
1988. NOUGAYORK

Vous semble-t-il concevable qu'un artiste talentueux, de renom, de


l'envergure d'un Brel, Brassens, Léo Férré ou Juliette Gréco, se retrouve un
jour sans contrat d'enregistrement? Impensable, n'est-ce pas! Eh bien, c'est
pourtant la triste mésaventure qui est arrivée à Claude Nougaro au milieu des
années '80. Et notre homme fut le premier à en être étonné, car il venait de
passer de nombreux mois en tournée, jouant chaque soir dans des salles
enthousiastes et pleines à craquer! En un mot comme en cent, il ne s'attendait
pas à ce qu'on lui annonce que son contrat n'est pas renouvelé pour cause de
méventes.
Devant le fait accompli, Claude est obligé d’admettre qu’il y a un vrai
décalage entre ceux qui se battent pour le voir sur scène, et ceux qui se
bousculent un peu moins pour acheter ses disques! Le phénomène n'est pas
nouveau...mais de là à se débarrasser d'un artiste aussi prestigieux! Le geste
n'apparut pas des plus élégants de la part de la firme Barclay (Claude insiste
bien qu'Eddie Barclay n'est pas en cause: le nom Barclay avait déjà été vendu
par Eddie au puissant groupe Polygram. Il s'agit d'une décision d'ordre
strictement commercial et économique, prise, sans doute à contrecoeur, par
l'entreprise, tenue, on peut l'admettre, de faire des bénéfices). Avec le recul,
Claude reconnaît qu'à l'époque, il délivrait, sur disque, un produit "qui
n'intéressait personne", et considère l'affaire comme "anecdotique". Mais
quand même! Plus surpris que véritablement angoissé, il décide de vendre sa
maison de l'avenue Junot, à Montmartre, allume une dernière fois la cheminée
pour détruire les projets en cours, et s'envole pour New-York où il n'a pas mis
les pieds depuis un quart de siècle! Il n'a en poche que trois numéros de
téléphone, et encore s'agit-il de gens qu'il n'a jamais rencontrés,dont Susan
Mingus, la veuve de son idole, le jazzman Charlie Mingus, qui l'accueille
dans le cadre idyllique du Manhattan Plazza. Idyllique, car bourré de
musiciens, et hanté par l'esprit de Charlie. Sur un thème de Mingus, d'ailleurs,
Claude écrit Harlem, quartier un peu dangereux mais qui l'obsède au point d'y
traîner sans peur et sans reproche, alors que les taxis refusent de l'y conduire...
Il rencontre aussi Philippe Saisse, musicien français expatrié aux States,
avec qui il communie. Cinq chansons seront écrites en quinze jours; parmi
elles, Nougayork, un titre prémonitoire: “gonflé à bloc, solide comme un roc,
c'est Nougayork”. Le reste de l'album sera enregistré à Paris, avec son ami le
pianiste Maurice Vander. A Paris, justement, où son ingénieur du son
démarche la cassette que lui a envoyée Nougaro . Immédiatement, la firme
WEA lui fait confiance. Elle a raison: c'est une véritable explosion Nougaro ,
qui coîncide avec une mise en place planifiée des radios FM; les jeunes
découvrent cet artiste, inconnu pour eux, qui joue le rock (le roc!) en français.
C'est l'accord parfait, et Claude rajeunit de trente ans! Lui qui avait été rejeté
pour cause de ventes de disques insuffisantes, il en vend 300.000 en quelques
semaines! C'est une véritable re-naissance pour le petit taureau toulousain, qui
nous avait donné tant de succès (Une petite fille, Cécile ma fille, Dansez sur
moi, Le jazz et la java, Paris mai...). Désormais, les distinctions et les
honneurs vont pleuvoir: Victoires de la Musique, Grand Prix de la SACEM,
Prix de la Chanson de l'Académie Française... et Légion d'Honneur! Pas fini,
Nougaro ! Il retournera, en effet, à New-York, pour un deuxième album à
succès (Pacifique, paru en 1989), puis repartira en tournée dans toute la
France, de nouveau plus jazzy que rock, avec ses vieux complices, Maurice
Vander et Eddy Louiss.

1988.J’AI FAIM DE TOI

Vous en souvenez-vous? L’un des tubes de l’été 1988 était, à l’origine,


le support musical d’une publicité pour le célèbre yaourth “à la petite fleur”.
Et oui, pardon, “Oh oui!”. Si l’on n’est pas prêt d’oublier la ritournelle, en
revanche, le nom de son interprète n’a guère fait de vagues dans l’apétissante
crème blanche. Elle s’appelle Sandy. Sandy tout court, bien qu’elle ait,
auparavant, fait une petite carrière sous le nom de Sandy Stevenson. Un nom
qui pourrait bien évoquer une “île au trésor”. Mais dans le cas présent, il
s’agirait plutôt d’une île flottante!
Pour arriver à cet étonnant prodige qui propulse un yaourth au sommet
du Top 50, il a fallu cogiter! L’affaire remonte au début de l’année
précédente. La firme Chambourcy décide de rajeunir son célèbre jingle de La
Roche aux Fées, qui date alors de cinq ans. Il a fait ses preuves, certes, mais il
doit pouvoir améliorer l’image de la société. Pour se charger de cette cure de
rajeunissement, on fait appel à Marc Miller, musicien qui s’est illustré au sein
du groupe anglais Dice. Les dés sont jetés! Marc décide de faire appel à une
jeune chanteuse écossaise avec qui il a déjà collaboré. Elle n’a, jusqu’à
présent, enregistré que trois disques (en sept ans de carrière, c’est
relativement peu), ainsi que quelques jingles publicitaires; elle fut en outre la
vedette principale d’un film de Michel Nerval passé inaperçu, et simplement
intitulé Sandy. Ceux qui l’ont vu se souviennent surtout des dents de lapin de
Sandy (que l’on appelle courtoisement “dents du bonheur”). Le “hic”, c’est
que Sandy a un accent british assez prononcé; or les publicitaires n’aiment
pas trop. Normal: il faut, en quelques secondes, pouvoir graver la marque
dans l’oreille des consommateurs. Si l’on ne comprend rien, c’est fâcheux.
Dans un premier temps, Miller gomme au maximum l’accent de Sandy et
envisage de faire sortir sa voix d’un vieux poste de radio nasillard.
Or donc, dès septembre 1987, débarque à la télé et sur les radios le
nouveau jingle chanté par Sandy; sa durée, de même que celle de tout spot
publicitaire, est, en gros, d’une demi-minute. Ce à quoi ne s’attendaient pas
les responsables de chez Chambourcy, c’est que le grand public soit tellement
emballé par ce nouvel “habillage” qu’il en vienne à investir les magasins de
disques pour réclamer la musique de la pub’! Que faire, dans ce cas?
Commercialement parlant, vous semble-t-il possible de laisser passer une telle
aubaine, qui permet à la firme de doubler son impact, tout exemplaire vendu
de J’ai faim de toi évoquant la marque Chambourcy... et pouvant, à chaque
écoute, donner envie de manger un yaourth, par simple réflexe de Pavlov.
Décision est prise, donc, de rallonger la chanson de manière à lui donner une
durée suffisante pour une face de 45T, et, bien sûr, de lui appliquer des
paroles romantiques et non pas strictement publicitaires. C’est ainsi que On a
faim de nature devient J’ai faim de toi. Un petit comité est réuni afin de savoir
si le “produit” est adéquat, car, évidemment, il faut que la chanson puisse
s’adresser au plus vaste public, et non pas à celui, beaucoup plus restreint, des
collectionneurs de thèmes publicitaires. D’autant que, si la filiation entre la
chanson et la pub’ est trop ténue, les radios, c’est certain, vont rechigner à
diffuser le disque, dans la mesure où il s’agira à la fois d’un manque à gagner
et plus ou moins d’une publicité clandestine (cela dit, on peut renverser le
problème: l’annonceur peut, en effet, décider de confier ses budgets
publicitaires aux stations qui auront plébiscité le 45 tours). Le disque, publié
par le label de Claude Carrère (celui-là même qui avait découvert et révélé
Sheila, quinze ans plus tôt) connaît un succès immédiat, à tel point qu’il faut
procéder à un second tirage... ce qui donne l’occasion de changer la pochette:
l’édition originale reprenait carrément un extrait du clip publicitaire (un
couple enlacé) tandis que la réédition arbore un portrait de Sandy. Les 30 000
premiers exemplaires furent destinés aux médias, accompagnés du slogan
“Après la pub’, le tube!”
En Angleterre, où l’on n’avait, jusqu’à présent, pas fait grand cas de
Sandy, on fait mine de la “découvrir”: tout d’un coup, on reconnaît une sorte
de talent à la petite chanteuse écossaise qui a su séduire le public français.
Pour elle, c’est LA chance de sa vie: tandis qu’elle avait touché 15 000 F en
tant que choriste professionnelle pour l’enregistrement de Chambourcy, elle
perçoit désormais (comme n’importe quel autre chanteur) un pourcentage sur
toute les ventes de disques (fin 1988, le magazine Rolling Stone avait évalué
cette somme à 7,5% de 30 millions de francs... somme qui a dû continuer à
augmenter encore quelques temps, et qui gonflera à nouveau lors d’une
réédition sur CD). Sandy étant écossaise, gageons qu’elle a dû en mettre une
sérieuse part de côté!
Tout le monde, visiblement, se frottait les mains: Sandy, Chambourcy,
Carrère, les radios et les télés... Tout le monde? Seul dans son coin le
manager de Sandy, Yves Dessca, rongeait son frein. Il avait fait l’erreur de sa
vie: en théorie, il possède les droits sur toutes les chansons qu’interprète
Sandy, et ce, dans le monde entier. Toutes... sauf une. Et c’est justement la
seule qui a marché! Dessca, en effet, avait considéré que ce petit
enregistrement était anodin, et, grand prince, il avait abandonné ses droits sur
la chanson J’ai faim de toi; à aucun moment, il n’avait pensé que la chanson
puisse avoir du succès! Pris de court, Dessca souhaite capitaliser sur le succès
de la chanson en publiant à la va-vite un 33T de Sandy. Mais, justement, pour
compter sur l’impact-Chambourcy, encore faut-il que la chanson figure sur
l’album.
La chanson ne lui appartenant pas, et considérant qu’un 33T compte en
moyenne huit chansons, Dessca s’en va trouver le producteur de J’ai faim de
toi, lui proposant un huitième des bénéfices s’il consent à laisser la chanson
sur l’album. Mais Marc Miller est en position de force: c’est, de toute
évidence, sa chanson qui fera vendre l’album. Aussi demande-t-il , non pas un
huitième, mais un minimum de 50%! Furieux, Dessca décide quand même de
sortir son album, mais sans le tube. Sur la pochette, néanmoins, il fait figurer
le sticker, équivoque pour certains, Après j’ai faim de toi. La première
concernée, Sandy, liée pour une période de trois ans, accuse le coup:
“J’ai découvert que l’album était sorti, déclare-t’elle au mensuel Rolling
Stone, en allant dans un magasin. Pour quelques dollars, Dessca m’a mis
devant le fait accompli en risquant de casser ma carrière en France”. Y est-il
parvenu?
1989. ALLAH

Le 28 février 1989 très exactement, Véronique Sanson recevait une


lettre de menaces l’intimant d’annuler le concert qu’elle devait donner le soir-
même à l’Olympia, sous peine de faire sauter la célèbre salle. Les termes de la
lettre sont assez explicites pour que Véronique comprenne que le motif du
possible attentat n’est autre que sa chanson Allah, contenue dans son nouvel
album Moi le venin, titre clin-d’oeil à celui d’un film des années ‘50 réalisé
par Robert Hossein (Toi le venin avec Marina Vlady). Considérant que la
menace est à prendre au sérieux (les attentats en plein coeur de Paris sont
encore dans tous les esprits, notamment ceux de 1986, et l’Iran, par la voix de
l’ayatolah Khomeny, a mis à prix la tête de Salman Rushdie, auteur des
Versets sataniques). Bref, on joue gros!
La lettre de menaces étant parvenue une heure seulement avant le début
du concert, il est pratiquement impossible d’annuler la représentation. Après
concertation avec ses musiciens, Véronique prend la décision de retirer Allah
de son répertoire, et s’en explique lors d’une conférence de presse. Oui, elle
reconnaît que c’est baisser les bras, capituler devant un ennemi invisible mais
certainement dangereux. La police elle-même lui avait conseillé la plus
grande prudence. Cette déclaration publique est le point de départ de ce que,
pendant plusieurs semaines, on aura coutume d’appeler “l’affaire Sanson”, et
qui conduira à retirer progressivement son disque des bacs des disquaires...
A l’origine, la chanson s’appelait Dieu. Conjointement avec son vieux
complice et ancien compagnon Michel Berger qui avait produit ses premiers
disques, Véronique retravaille son texte qui alternait les deux noms divins,
Dieu et Allah. A l’initiative de Michel qui considère qu’il ne faut pas
disperser l’idée, Dieu est écarté; il ne s’agit aucunement, dans l’esprit de ses
créateurs, d’une chanson militante “qu’on chante le poing levé. C’était au
contraire une chanson tendre, qui demandait simplement pourquoi on devait
tuer au nom d’un dieu”, confie-t-elle au magazine Platine en mars 1988.
La chanson Allah, en effet, était sortie depuis déjà deux mois sans
qu’aucune station de radio, par exemple, n’ait reçu le moindre coup de fil de
protestation pour l’avoir diffusée. Mais, après la menace du 28 février, tout se
précipite. Le 7 mars, c’est le Virgin Mégastore des Champs-Elysées qui est
menacé; Patrick Zelnick, premier responsable du magasin et PdG de Virgin-
France, décide de s’incliner en retirant le disque de la vente, et explique sa
décision par le fait qu’il s’est trouvé coincé entre son devoir de garantir la
liberté d’expression en favorisant la circulation de tout produit culturel...et
celui de protéger, d’assurer la sécurité de son personnel et de sa clientèle. Il
s’en explique dans les colonnes de Rolling Stone:
“Dans ces cas-là, nous avons généralement une demi-heure pour
décider: nous sommes seuls, la police nous recommande la prudence, mais
sans nous garantir de protection. Si nous assumons cette décision détestable,
c’est parce que nous ne pouvons pas faire autrement. Nous avons tout à y
perdre: mauvaise image et perte de chiffre d’affaires.”
Deux jours plus tard, c’étaient la FNAC et les Galeries Lafayette qui, a
leur tour, prenaient la décision de retirer de la vente Allah et Moi le venin,
rapidement suivies par Le Printemps, Monoprix, Prisunic... Coup dur pour
Véronique Sanson. On pense que les magasins autres que le Mégastore
n’avaient pas reçu de menace, mais qu’ils ont agi, dictés par la prudence. Ils
s’en expliqueront, d’ailleurs, en indiquant que Véronique elle-même, la
première, avait pris l’initiative de retirer la chanson de son tour de chant. Un
véritable autodafé!
De magasin en distributeur, Véronique se retrouve bientôt lâchée par
tout le monde: les radios et les télés, en effet, ne font pas un gros effort pour
diffuser l’artiste, au contraire! Restait à connaître le point de vue de ses
collègues artistes. C’est chose faite, à l’initiative d’Yves Simon qui rappelle
que “l’expression artistique est incompatible avec les dogmes et les
totalitarismes. Les intégristes catholiques ont incendié des salles de cinéma
pour empêcher de voir le dernier film de Martin Scorcese (NdR: La dernière
tentation du Christ). Aucune religion, aucun concept philosophique, aucune
raison d’Etat ne justifie la moindre atteinte à la liberté d’expression (...) C’est
pourquoi nous demandons aux éditeurs, aux libraires, aux disquaires, de
refuser ce Munich culturel”
Les signataires sont au nombre de cent; parmi eux, on relève les noms
de Johnny Hallyday, Jean- Jacques Goldman, Jane Birkin, France Gall,
Bashung, Yves Montand, Eddy Mitchell, Sheila, Jean - Michel Jarre, Julien
Clerc, Françoise Hardy, Renaud... et, bien sûr, Véronique Sanson.
Symboliquement, le gouvernement prenait position le 21 mars en
rappelant son ambassadeur à Téhéran. L’affaire s’arrêta là, et c’est tant mieux
pour Véronique Sanson qui évita les tourments connus par Rushdie durant
deux décennies.
1992. SMELLS LIKE TEEN SPIRIT

Il nous a quittés à l’âge de 27 ans, au même âge que Janis Joplin, Jimi
Hendrix et Jim Morrison, héros de la fin des sixties. Dernière idole pop-rock,
Kurt Cobain laissa un mot, avant de se suicider: “Mieux vaut s’embraser que
se désagréger”. Quant à l’album enregistré avec son groupe Nirvana et intitulé
In utero, il avait failli s’appeler I Hate Myself And I Want To Die (Je me
déteste et je veux mourir). On ne peut être plus explicite! C’est une
considération strictement “commerciale” qui fit réfléchir Cobain: “Avec un
titre pareil, il suffit qu’un seul gosse se donne la mort et nous nous serions
retrouvés au tribunal”.
C’est dire que le suicide du leader du plus grand groupe des années ‘90 n’a
pas véritablement pris le monde du rock par surprise. Sa forme, peut-être, a-t-
elle étonné les observateurs et les admirateurs. On s’attendait à une
overdose... mais le suicide ne traduit-il pas souvent une overdose de
désespoir?
Les dernières semaines de la vie de Kurt sont particulièrement
pathétiques: le 3 mars 1994, il effectue une première tentative de suicide à
Rome; un trop-plein de champagne et de tranquilisants le plonge dans un
coma long de vingt heures. De retour aux Etats-Unis, dans sa ville natale de
Seattle (il est très exactement originaire d’Aberdeen, une ville située à plus de
cent kilomètres de Seattle... mais aux States tout est si grand!), Kurt
recommence à déjanter. Le 18 mars, il s’enferme chez lui et menace de se
tirer une balle dans la tête. Sa compagne Courtney Love (chanteuse du groupe
Hole) ne peut que prévenir les forces de l’ordre qui saississent son arsenal
(quatre armes à feu) et un flacon de barbituriques avant de le placer dans une
clinique pour subir une cure de désintox’. Le 1er avril, la mère de Kurt
signale à la police qu’elle est sans nouvelle de son fils depuis qu’il s’est enfui
de la clinique et qu’il s’est racheté de nouvelles armes à feu. En fait, il n’est
pas bien loin; il n’est même pas caché. Il est retourné chez lui et s’est tiré une
balle dans la tempe. Pour éviter qu’il n’y ait la moindre erreur au moment de
l’identification du corps, il a laissé près de lui son permis de conduire et un
exemplaire de son dernier disque! La triste demeure devra être détruite sur
décision de Courney Love: c’était devenu le lieu de pélerinage des
admirateurs inconsolables qui ne cessaient, jour et nuit, de tenter d’y pénétrer.
Ce n’est pas sa veuve qui découvrira le cadavre, mais un électricien
venu effectuer des réparations. Bien sûr, après coup, on relit sa dernière
interview, qui fait état de fissures dans le couple qui l’unit à Courtney Love,
ainsi que dans le trio musical Nirvana. Ses proches ont, de même, tenté de
mettre en cause l’environnement professionnel: après des débuts sur la petite
firme Sub Pop, Nirvana a signé chez Geffen Records, une multinationale qui
n’a certes pas le temps de materner ses artistes. Mais ça n’explique pas tout,
d’autant que Kurt semblait plutôt satisfait: “Chez Geffen, on a rencontré de
vrais connaisseurs, déclare-t-il à Rock & Folk en 1992, incontestablement
c’était la major la plus underground possible”.
La raison de la tragique dérive de Kurt se trouve-t-elle dans le texte de
ses chansons? Smells Like Teen Spirit, plus gros succès de Nirvana, est
extrait d’un album nommé Nevermind, que l’on pourrait traduire par “peu
importe”. Kurt Cobain semble en effet traverser la vie sans être vraiment
concerné. Ennui et lassitude sont le lot quotidien, et contrairement à beaucoup
d’artistes mal dans leur peau qui ont trouvé une planche de salut dans la
musique, lui, il ne semble même pas vouloir s’y accrocher: “Entertain us”,
répète-t-il dans sa chanson (“amusez-nous”). Quant au titre lui-même, c’est
un chef-d’oeuvre de dérision: Teen Spirit est un déodorant pour les ados;
quelques années auparavant, Kurt et sa petite amie de l’époque, la chanteuse
Kathleen Anna, avaient coutume de “tagger” les murs de leur ville. C’est
Kathleen qui aurait bombé sur un mur “Kurt smells like Teen Spirit”. Formule
à prendre à double sens! Il y a, bien sûr, une idée anodine (Kurt sent le Teen
Spirit lorsqu’il s’en asperge), mais il y a aussi et surtout l’image d’un ado
représentatif de sa génération, puisque “teen spirit” signifie littéralement
“esprit des teenagers”.
Le clip tourné pour l’accompagner ne constitue pas vraiment ce à quoi
on s’attend en matière de rock subversif: des danseuses souriantes imposent
une vision optimiste de notre fin de millénaire glauque. Jean-William Thoury,
dans Rockmixer, est catégorique:
“Des pom-pom Girls censées incarner la joie de vivre, l’érotisme bon enfant,
la santé physique et psychique, ne font qu’ajouter à une impression de malaise
poisseux”.
Juste une constatation: tout comme les autres artistes rock disparus
prématurément, Cobain abandonne un bien mince testament, une simple
poignée de chansons... mais suffisamment pour impressionner des millions de
jeunes du monde entier. Il n’aura pas eu le temps de connaître les critiques
acerbes qui, systématiquement, descendent en flammes tous ceux qui sont
parvenus au top. C’est sans doute le seul point positif de la triste histoire de
Kurt Cobain qui est devenu le chanteur-symbole de la génération “grunge”.

1997. CANDLE IN THE WIND

Pendant très longtemps, les records de ventes de disques appartenaient à


des artistes tels que Elvis Presley, les Beatles ou Michael Jackson. Strictement
en matière de 45T, celui à s'être le plus vendu était White Christmas par Bing
Crosby (l'équivalent de notre Petit papa Noël à l'échelle américaine)... jusqu'à
cette nuit de 1997 où le tragique accident de la Princesse de Galles donna une
seconde lecture à Candle In The Wind, chanson écrite et composée par le
tandem (pour ne pas dire le couple) Elton John - Bernie Taupin (la chanson
avait été écrite, à l'origine, en souvenir de Marilyn Monroe). Le texte, remanié
par Elton John, marqua notamment les esprits par cette formule inoubliable:
“Au revoir, rose d’Angleterre”. Un auditoire de deux milliards et demi
d'individus (dont 31,5 millions de Britanniques), massés devant les téléviseurs
du monde entier retransmettant, le samedi 6 septembre 1997, la cérémonie de
l’enterrement à l’Abbaye de Westminster, assura immédiatement à ce nouvel
enregistrement le titre de single le plus vendu de toute l’histoire du disque. La
nouvelle avait pris le monde par surprise, un dimanche matin, à l’heure du
petit déjeuner: dans la nuit précédente, la très médiatique “Lady Di” avait été
victime d’un accident de la route, en plein coeur de Paris. Poursuivie par des
paparazzis, dans des circonstances que n’ont cessé de répéter les médias, la
voiture qui transportait la princesse, son fiancé Dodi Al Fayed, le chauffeur
(qui avait bu trop d’alcool), et leur garde du corps s’était écrasée sur un pilier,
dans le tunnel du Pont de l’Alma. L’accident a d’autant marqué les esprits
qu’on n’a pas hésité à parler d’attentat contre la personne de la Princesse
Diana, décédée quelques heures plus tard à l’hôpital. La responsabilité des
“chasseurs de photos”, et, par là même, celle des journalistes, était mise en
cause. Jusqu’à quel point peut-on repousser les limites entre vie privée et vie
publique? Ce grave débat a, quelques temps, mis à mal la réputation de la
presse “à scandale”, de la presse “people” et, dans une moindre mesure, celle
de toute une corporation qui a pour mission d’informer. Mais, rapidement, la
personnalité de Diana Spencer a pris le dessus, donnant naissance à un
véritable culte. La royauté britannique, qui l’avait mise à l’écart depuis ses
frasques sentimentales extra-conjugales et son divorce avec le Prince Charles,
se trouva dans une situation excessivement délicate, et dût, certainement à
contre-coeur, faire à la princesse des obsèques nationales.
Dans le monde du disque, le cas de Candle In The Wind est
caractéristique: la chanson fut publiée une première fois, discrètement, au
coeur de l'album Goodbye Yellow Brick Road d'Elton John; on est alors en
octobre1973, et, quelques mois auparavant, on célèbrait les dix ans de la
disparition de Marilyn, décédée le 5 août 1962 (Bernie Taupin, parolier
d'Elton John, collectionnait tous les objets se rapportant à l'idole disparue).
Longtemps, Taupin avait souhaité écrire une chanson à la mémoire de
Marilyn, mais il trébuchait sur les mots; l’étincelle lui vient à la lecture d’un
article du magazine Rolling Stone consacré, non pas à Marilyn, mais à Janis
Joplin, la chanteuse américaine trop tôt disparue. L’article, signé Ralph J.
Gleason, était intitulé “Another Candle Blown Out” (“Encore une bougie de
soufflée”), par référence aux nombreux autres décès qui avaient frappé le
monde du rock, et notamment en 1969 et 1970: Brian Jones (ex-guitariste
fondateur des Rolling Stones), Jimi Hendrix, puis Janis... Gleason, dans son
article, citait un poème d’Edna St. Vincent Millay, commençant ainsi:
“My candle burns at both ends;
It will not last the night”
(“Ma chandelle brûle par les deux bouts
Elle ne durera pas toute la nuit”)

Plus tard, Bernie Taupin admettra avoir, avec ce titre, signé son plus
beau texte. Elton John, de son côté, l’apprécia tellement qu’il offrit à son ami,
pour compléter sa collection, une robe et une paire de chaussures à talons
aiguilles que Marilyn avait porté jadis.

Candle In The Wind n'est pas, à l'origine, considéré comme titre majeur
dans l'oeuvre d'Elton John. Au moment de sa sortie, il ne grimpa qu’à la 11è
place du hit-parade britannique; et aux Etats-Unis, il ne figura même pas sur
l’album Elton John’s Greatest Hits. Néanmoins, lors d’une réception très
privée, Elton fut invité par la Princesse Margaret à l’interpréter à son
intention; ému, Elton s’embrouilla dans quelques paroles!

Au fil des ans, le titre devint peu à peu un classique, prenant sa


revanche dès 1988: une version enregistrée en concert en Australie, avec
grand orchestre, se classa parmi les cinq meilleures ventes du moment. Le
grand public était prêt à la réentendre neuf ans plus tard.

Ce n'est pas la première fois qu'Elton John enregistrait une chanson sous
le choc, sous l'emprise de la douleur relative à un décès: déjà, en 1978, il avait
écrit Song For Guy dédié à la mémoire de Guy Burchett, jeune coursier de
“Rocket”, la société de disques d’Elton. Agé seulement de 17 ans, Guy fut
tué, en moto, dans un accident de la circulation. Puis c’est au tour de Empty
Garden (Hey Hey Johnny), en hommage à John Lennon, assassiné en
décembre 1980. Cette fois, la personnalité du héros choisi dépasse amplement
celle du modeste livreur de disques. Le magazine Record Collector faisait
remarquer qu’immédiatement après Empty Garden (Hey Hey Johnny), Elton
avait publié un 45 tours intitulé... Princess. En 1987, enfin, Elton enregistra la
chanson Tribe, en souvenir de Billy Fury, rocker britannique des années ‘50 .

L’amitié qui unissait Elton et Lady Di était sincère et profonde... ce qui


ne les empêcha pas de s’envoyer, par courrier, des propos aigres-doux, à
l’occasion d’un désaccord concernant, justement, une donation contestable.
Les deux britanniques regrettèrent cependant cette brouille passagère, et se
réconcilièrent, publiquement, lors des funérailles du couturier italien Gianni
Versace assassiné à Miami. Après le décès de la princesse, de nombreuses
personnalités furent invitées à assister à son enterrement. Le ténor Pavarotti
était trop bouleversé pour pouvoir chanter, mais Elton releva le pénible défi.
La reine mère lui accorda très exactement trois minutes et quarante-cinq
secondes. Le timing, en effet, se devait d’être extrêmement rigoureux. Restait
la question du choix du titre qui serait interprété. Elton songea d’abord à
Don’t Let The Sun Go Down On Me (ce qu’on pourrait traduire,
poétiquement, par Ne laisse pas le soleil me faire de l’ombre), mais la
structure de la chanson ne se prêtait pas à une telle occasion. Il envisagea
alors de chanter Your Song, que Diana adorait, mais il aurait fallu changer
certaines paroles: si Yours are the sweetest eyes I’ve ever seen était
acceptable (Tes yeux sont les plus doux), il n’en était pas de même pour I’d
build a big house where we both could live (Je construirais une grande maison
où nous pourrions vivre tous deux). Bien sûr, Elton et Bernie pouvaient
composer une chanson à la mémoire de Diana... mais en six jours, comment
parvenir à la perfection? Elton se souvint que Diana s’identifiait au
personnage de Candle In The Wind, en raison de trois phrases: They made
you change your name (Tu as dû changer de nom), Never knowing who to
cling to when the rain sets in (Ne jamais savoir à qui te raccrocher lorsque la
pluie t’accable), et Even when you died, the press hounded you (Même après
ta mort, les médias ont continué de te blesser). Pour Diana, autant
chouchoutée par certains médias que malmenée par d’autres, cette dernière
phrase avait quelque chose de profondément prémonitoire. Les vers de
Bernie, bien sûr, s’adressaient à Marilyn Monroe... mais auraient pu tout
autant concerner la jeune princesse. Malheureusement, ces paroles auraient
semblé déplacées au coeur de l’abbaye de Westminster, même si, à coup sûr,
elles allaient dans le sens du discours du frère de Diana, Earl Spencer. La
solution consistait alors à modifier certains vers. C’était la mission de Bernie
Taupin, à qui Elton téléphona. Bernie résidant en Californie, les idées et les
nouvelles paroles furent échangées par fax, en moins d’une heure.

Dès 1990, Elton John annonçait qu’une partie de ses droits d’auteur
serait désormais versée à des oeuvres caritatives. Sept ans plus tard, il
confirmait que les “royalties” des ventes de la chanson Candle In The Wind
1997 seraient versées aux bonnes oeuvres de la fondation “Princess Of Wales
Memorial Fund”. Ce geste symbolique est néanmoins à l’origine d’une
(petite) polémique: ce qui passe inaperçu du public n’échappe pas à la
sagacité de la profession concernée, et on murmure bientôt que, somme
toutes, Elton John n’a pas fait une si mauvaise affaire en abandonnant ses
droits sur la chanson Candle In The Wind 1997 car, sur le disque, il y a deux
chansons. Et pour chaque exemplaire du disque vendu, si Elton a
effectivement renoncé aux royalties d’une chanson, il perçoit celles de la
seconde! En outre, il faut signaler que la version commercialisée sur le CD-
single n’est pas celle, “live”, interprétée lors de la cérémonie (on a pu noter
que le piano était très légèrement désaccordé), mais une autre version
enregistrée préalablement en studio. Deux hypothèses, alors, s’affrontent:
l’une, bienveillante, suggère qu’Elton, pas sûr de lui, n’ait craint que
l’émotion l’empêche d’accomplir correctement sa performance vocale... mais
l’autre, insidieuse, indique qu’un enregistrement préalable présente un
avantage certain: celui de pouvoir mettre le disque immédiatement à la
disposition du public, le jour même de l’enterrement. Question “marketting”,
c’est imparable! D’autant que l’autre chanson présente sur le CD-single,
Something About The Way You Look Tonight, provient de l’album The Big
Picture, mis en vente dix jours plus tard seulement. On ne peut s’empêcher de
penser que l’artiste et son entourage ont profité des circonstances pour
précipiter la commercialisation de l’album; on ne peut toutefois pas prétendre
que l’intention était délibérée car la chanson Something About The Way You
Look Tonight était, de toutes façons, prévue depuis longtemps pour une
publication en septembre. C’est d’ailleurs le titre principal du single, Candle
In The Wind 1997 étant placé en second, malgré son impact nettement
supérieur. Elton n’a pas fini de faire jaser, et les attaques à son égard se
multiplient: Libération du 27 mars 1999 désignait de “platitudes pop” ses
oeuvres comme Candle In The Wind et la bande-son du Roi-lion. La raison de
cette irritation? Son appropriation du Aïda de Verdi. Avec l’auteur Tim Rice,
Elton s’est vu confier la tâche, par les productions Walt Disney, de composer
une fantaisie sur le thème développé par Giuseppe Verdi en 1871. Et, comme
le souligne le journal, l’agent de Verdi n’étant plus là pour garantir son crédit
à l’auteur, Elton et Rice ne se sont pas gênés pour signer l’oeuvre plus que
centenaire.
Au niveau de l’anecdote, signalons que le pays où Candle In The Wind
1997 recueillit le plus grand succès est indiscutablement le Canada: le disque
passa huit mois N°1 du hit-parade (de septembre 1997 à mai 1998), puis resta
à la deuxième place (de juin à septembre 1998)... avant de retourner à la
première place pour encore quelques mois. C’est indiscutablement un record:
quinze mois d’affilée à la première ou à la deuxième place!

1998. MY HEART WILL GO ON

Les faits divers ont fréquemment inspiré le monde de la chanson


populaire. Temporelles et ponctuelles, ces oeuvrettes ont bien du mal à passer
les frontières, et à résister à l’épreuve du temps, comme en attestent, en
France, L’amant de la Tour Eiffel (écrite au moment de sa constuction), La
veuve (chanson sur la guillotine, écrite après la Commune), Le grand
métingue du Métropolitain (lorsqu’on commençait à creuser le métro
parisien), ou, aux Etats-Unis, les nombreuses chansons à la mémoire de Casey
Jones, conducteur du Cannonball Express, train tragique qui dérailla en
quittant la gare de Memphis, en avril 1906. La traversée de la Manche par
Louis Blériot, en juillet 1909, inspire, de ce côté du Channel, Je vais en aéro à
Dranem, Dans mon aéroplane à Fragson, Dans le biplan à Félix Mayol. Le
naufrage du Titanic, en 1912, est également à l’origine de nombreuses
chansons, dans de nombreux pays. Chansons aujourd’hui toutes oubliées!
Trois quarts de siècle plus tard, un film au succès monumental (même
en France, où il dépassa le record de 17 millions d’entrées, jusqu’alors détenu
par... La grande vadrouille!) a porté au sommet des hit-parades une chanson
interprétée, il est vrai, par la plus grande star mondiale du moment: Céline
Dion. My Heart Will Go On, en effet, est désormais inscrite en lettres d’or
dans le grand livre de la chanson, à côté de White Christmas, Candle In The
Wind et des plus grands succès des Beatles ou de Michael Jackson. Le
romantisme paie toujours!
Au delà de la véritable tragédie du début du siècle, faut-il rappeler que
le film repose avant tout sur une histoire d’amour qui, à elle seule, est sans
doute tout autant responsable de la réaction du public que les effets spéciaux.
Sans oublier de préciser qu’au moment du tournage (et plus encore les mois
suivants), l’acteur principal du film, Leonardo di Caprio, était sans doute
l’idole plus admirée par les jeunes filles du monde entier.
Composé par James Horner et Walter Afanassief, produit par ce dernier,
My Heart Will Go On constitue le thème principal du film réalisé par James
Cameron, déjà responsable d’Alien, Abyss et Terminator. Titanic est (en
attendant mieux!) le film le plus cher de toute l’histoire du cinéma (mais sans
doute aussi celui qui a généré un des plus gros chiffres d’affaire, avec Star
Wars- Phantom Menace; Titanic a rapporté, en deux ans, 1,8 milliard de
dollars... c’est un bon investissement!). En plaisantant (vraiment?), les
professionnels avaient déclaré qu’après Titanic, on ne ferait plus de films
d’un budget inférieur à 200 millions de dollars. Cela s’est avéré lucide et
réaliste: le magazine Variety dénonce un coût moyen de 52 millions de
dollars pour la moindre production holywoodienne, alors que ce coût n’était
que moitié dix ans auparavant. Mais revenons à la musique proprement dite...
Sans trop se plaindre sur son sort, James Horner regrette l’époque où un
compositeur pouvait prendre son temps. Ce qui ne fut guère le cas de Titanic,
ou le stress guidait sa main sur la feuille de papier à musique. Bien qu’ayant,
à l’âge de (seulement) quarante ans, déjà composé 90 B.O., cette dernière lui
réservait des surprises: lui qui, généralement, dispose de trois mois pour
composer une oeuvre, se vit imposer un “timing” réduit de moitié. Une fois
enregistrée une première version de deux heures et dix-huit minutes, le
metteur en scène, instance suprème, et d’autres décideurs stratégiques
trouvèrent à redire. Il faut préciser que Horner est un passionné de musique
contemporaine, et ses véritables aspirations ne touchent vraiment qu’un cercle
infime d’amateurs avertis. Bref, il lui faut “revoir sa copie” et faire plus
“commercial”. Or la seconde version s’avéra décevante, et le compositeur
suggéra de réécouter la première, qui, s’avéra, finalement, excellente. Peut-
être aurait-il fallu, tout simplement, l’écouter un peu plus sérieusement avant
de la critiquer!
Le résultat, d’ailleurs, est à la hauteur des efforts concédés. En mai
1998, Titanic avait déjà vendu vingt millions de disques dans le monde entier;
un an plus tard exactement, on en était à 25 millions, et la vente continue.
Plus fort encore que les Spice Girls, dernières tornades à avoir ravagé le
show-business (20 millions de disques vendus en 1997). Mais d’étranges
rumeurs circulent: à l’origine, peu, sinon aucune, maison de disques, ne se
sentait véritablement motivée ni concernée par cette “B.O.”. Aujourd’hui,
Sony Music peut se réjouir d’avoir pris le risque: les bénéfices strictement
réalisés sur Titanic représentent à eux seuls l’équivalent de tout le catalogue
de musique classique de la dite firme.
La mise en place du CD chez les disquaires précède de deux mois la
sortie en salle du long métrage: timidement, en France, sept mille exemplaires
sont distribués chez les disquaires au début du mois de novembre, et se
vendent, “bon an, mal an”. Une même quantité de disques est alors réinstallée
dans les points de vente. Le boum véritable coïncide, en toute logique, avec la
sortie du film, le 7 janvier 1998. Cette fois, les détaillants sont pris de court:
en un week-end, leurs stocks sont épuisés. C’est alors la troisième vague
(effectivement, on parlera beaucoup de vagues) d’approvisionnement qui est
la bonne. Le disque s’installe, pour quatorze semaines, au sommet des hit-
parades, et devient un “permanent” du Top des meilleures ventes: début avril,
il est gratifié d’un disque de diamant, récompensant ainsi des ventes cumulées
correspondant à 750 000 albums ou un million de singles. Plus fort encore: les
ventes n’ayant guère faibli, on assiste, pendant toute la durée du printemps et
de l’été, à l’accumulation de disques d’or supplémentaires, correspondant, à
chaque fois, à 100 000 nouvelles ventes. Quelle est la recette d’une telle
réussite?
A l’origine, James Cameron confie à James Horner la tâche de
composer la musique, et Will Jennings les paroles. Céline Dion étant une
amie de Horner, c’est tout naturellement à elle qu’il pense pour donner vie à
ses mélodies, d’autant que la Canadienne a déjà personnalisé diverses autres
bandes de films (Personnel et confidentiel, Nuits blanches à Seattle).
L’enregistrement aura lieu aux très réputés studios Hit Factory, à New-York
(là même où notre Johnny national, et tant d’autres, ont gravé de merveilleux
albums). Horner assiste à l’enregistrement et se rend compte qu’elle n’est pas
“comme d’habitude”: au lieu de l’habituel verre d’eau avant chaque prise, elle
commande du café (il est possible qu’après avoir vu le film en projection
privée, elle ait une réaction de rejet envers le liquide incolore!). Céline a le
trac, elle est émue, elle tremble et transpire: on ne lui a pas caché qu’il s’agit
d’ores et déjà du “film du siècle”.
Au delà du “challenge”, l’enregistrement de My Heart Will Go On
prenait l’aspect d’une revanche sur l’adversité: sept ans auparavant, Céline
avait désespérément postulé, avec, déjà, l’appui de Horner et Jennings, pour
interpréter Dreams To Dream dans le film An American Tail (Fievel Goes
West) produit par Steven Spielberg. Mais à l’époque elle n’était pas la star
qu’elle est devenue depuis, et la chanson de Horner et Jennings avait été
confiée à Linda Ronstadt. Cet échec cuisant, mal ressenti par Céline, n’avait
pas été totalement effacé par l’insuccès relatif d’American Tail, mais c’est
surtout son mari et manager René Angelil qui en gardait de l’amertume.
Aussi, lorsqu’il eu vent du projet Titanic, il se souvint d’une anecdote que
contait Marlon Brando: malgré sa notoriété, l’acteur avait “tourné” à ses frais
un bout d’essai, afin d’obtenir le rôle de Don Corleone dans Le Parrain. Le
subterfuge ayant fait ses preuves, René conseilla à Céline d’en faire de même,
c’est-à-dire enregistrer une maquette, en toute humilité, comme une
débutante!
Comme le relate parfaitement Georges-Hébert Germain dans Céline, la
biographie officielle, le réalisateur Cameron fut plus que séduit par
l’interprétation de Céline, déclarant que sa maquette était magistrale, et
qu’elle avait parfaitement compris l’esprit du film. Mais, au delà des chiffres,
les musicologues sont, pour une fois, bien ennuyés: impossible de déterminer
avec exactitude si c’est Céline ou bien le film lui-même qui a créé
l’évènement autour de la chanson: cas (presque) rarissime dans l’histoire du
disque, My Heart Will Go On, présent au coeur du CD Titanic, figure aussi
sur l’album de Céline, Let’s Talk About Love, lui aussi paru fin 1997. Il était
également sorti en CD single, en complément de The Reason, considéré
comme titre leader, prouvant ainsi que, finalement, personne ne croyait
vraiment au succès de la chanson My Heart Will Go On. Or, brusquement,
son succès fut tel que la pochette du single de Céline fut refaite,
repositionnant My Heart... en titre principal, tout en rajoutant le fameux
“insubmersible” en toile de fond. Ce même paquebot dont la proue s’avance,
majestueuse, sur les scènes du monde entier où se produisit, en 1999, Céline
Dion lors de sa méga-tournée. Du coup, on est en mesure de se demander si
ce n’est pas l’interprétation de Céline qui a donné envie au public d’aller voir
le film: l’album Titanic s’est rapidement vendu à 27 millions d’exemplaires,
contre 25 millions pour l’album Let’s Talk About Love!

1998. BELLE

Et pourtant, l’idée n’était, ni nouvelle, ni originale! Les adaptations du


célèbre roman de Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, sont légion. Nul n’a
oublié, notamment, le film réalisé en 1957 par Jean Delannoy, avec, dans les
rôles principaux, Anthony Quinn et Gina Lollobrigida. Ou le ballet de Roland
Petit, en 1965, sur une musique de Maurice Jarre (le papa de Jean-Michel).
Sans oublier non plus la version de William Sheller, en 1989. Quant au
Bossu de Notre-Dame, le dessin animé réalisé par les studios Walt Disney qui
s’est inspiré de l’oeuvre de Victor Hugo (sans, d’ailleurs, citer au générique le
nom du grand écrivain français, au grand dam de ses descendants), il n’était
pas de nature à contrecarrer l’entreprise italo-canadienne de Luc Plamondon
et Richard Cocciante. Au contraire! Il y a fort à parier que le “toon” ait donné
envie aux enfants (et aux nombreux parents qui les ont accompagnés) de se
replonger dans l’atmosphère troublante de la superbe légende, avec, cette fois,
des personnages en os et en chair. Qui saurait résister, d’ailleurs, à celle de
Noa ou d’Hélène Ségara?
Lorsque Plamondon et Cocciante décident de mettre leur énergie en
commun pour rénover le religieux édifice presque millénaire (sa construction
commença au 12è siècle), conscients de la difficulté du projet, ils envisagent
de faire de leur oeuvre l’une des grandes réalisations artistiques de, ou pour,
l’an 2000. Et puis, emportés par la fièvre créatrice, tout va beaucoup plus vite
que prévu, puisque les premiers spectateurs ont pu applaudir Notre-Dame en
1998, au moment même où l’on “donnait” la reprise de Starmania qui
célèbrait ses vingt ans, tandis que les producteurs respectifs des deux
spectacles priaient pour que le succès de l’un ne porte pas ombrage à l’autre:
bien que passionné, le public n’a pas toujours les moyens financiers suffisants
pour assister à deux spectacles, dont les meilleures places sont souvent
coûteuses. Mais revenons sur la rencontre entre Plamondon (le Canadien) et
Cocciante (l’Italien)...
Pour Luc Plamondon, cette aventure est un défi de plus. Par le passé, il
a, en effet, déjà travaillé, avec Michel Berger, sur de fort ambitieux projets:
Starmania (Tycoon, en version américaine) et La légende de Jimmy peuvent
être qualifiés d’opéras rock, genre relativement peu couru en France. Peut-
être Plamondon aurait-il à nouveau collaboré avec Berger, si la mort ne l’avait
pas emporté si jeune...
Mais Plamondon avait déjà écrit sur des mélodies de Richard Cocciante,
au cours des années ‘80, notamment pour Céline Dion (Est-ce que l’amour
existe encore?) et pour Sylvie Vartan (Je n’aime encore que toi). Visiblement,
le tandem fonctionnait bien! Les deux hommes ayant pris goût à travailler
ensemble, ils osent se montrer mutuellement des projets qui ne sont parfois
que d’aimables ébauches. C’est à l’écoute d’une dizaine de mélodies de
Cocciante que Plamondon, de but en blanc, lui suggère d’en faire un opéra.
Restait, tout-de-même, à écrire l’intégralité des chansons, et déterminer à qui
les confier.
Le public, comblé, se verra proposer deux versions différentes, sur
disque; le second, publié quelques temps plus tard, proposant l’enregistrement
intégral du spectacle, grimpe au hit-parade au moment où la première version
y est encore au sommet! Dans un premier temps, c’est Noa, chanteuse
israélienne d’origine yémenite (qui, d’ailleurs, chante sur le premier disque),
qui est pressentie pour tenir le rôle d’Esmeralda. Mais, honnêtement, Noa
avoua ne pas se sentir encore prête à assumer le rôle sur scène, jugeant sa
pratique de la langue française encore imparfaite; sa carrière internationale, en
pleine ascension, ne lui permettait pas de prendre des cours de français
intensifs. C’est donc Hélène Ségara, dont les origines méditerranéennes
conviennent fort bien à son personnage, qui la remplaça rapidement. Quant à
Daniel Lavoie, très grande vedette au Québec (nul n’a oublié Ils s’aiment,
tube international en 1984), il fut quelque peu surpris de se voir proposer le
personnage du méchant prêtre (Frollo), mais s’acquitta fort bien de son rôle!
Garou, qui incarne Quasimodo, était quant à lui parfaitement inconnu:
Plamondon l’a rencontré dans un bar canadien où il chantait le blues. Enfin le
Corse Patrick Fiori (Phoebus, le “prince charmant” de service)... pas encore
très connu, il avait participé au concours de l’Eurovision en 1993 sans faire
grand remou. Cinq ans plus tard, il devient une méga-vedette. Effet
boomerang imprévu: l’impact de Notre-Dame fut tel qu’il eut même pour
conséquence de “booster” les ventes des autres disques des artistes impliqués.
Pas très étonnant pour les plus récentes publications de Fiori, Lavoie,
Ségara... mais on ne s’attendait pas à voir grimper au Top 50 un album de
Richard Cocciante sorti en... 1994!
En France, le succès de Notre-Dame de Paris dépassera (était-ce
possible?) celui de la B.O. du filmTitanic, avec deux millions et demi
d’albums vendus en 1998. Son producteur, Charles Talar, se frotte les mains,
car sa réussite est celle d’un “petit” du show-business. Ne voyez rien de
péjoratif dans cette affirmation qui souligne simplement que sa société,
Pomme, ne disposait pas d’autant de moyens financiers que les grandes
multinationales que représentent Sony, PolyGram, Warner, EMI ou BMG. Le
single Belle est indiscutablement le plus gros succès de l’année, devenant une
incontournable “scie” à trois voix qu’on ne s’est pas gêné de parodier, comme
en atteste de Bêêêlle écrit par Frédéric Zeitoun et interprété par l’imitateur
Laurent Gerra:
“Les bons sentiments se ramassent à la pelle,
Et c’est du pognon qui tombe dans l’escarcelle
Victor Hugo doit se retourner sous sa stèle
De voir son roman transformé en bordel”.

1999. WILD WILD WEST

Will Smith possède véritablement ce qu’on appelle la “Midas touch”,


tout ce qu’il touche se transforme en or. Tout a commencé à la fin des années
‘80, où “Big Will” (il mesure près de deux mètres) débute dans la série TV
produite pour NBC par Quincy Jones, The Fresh Prince Of Bel-Air (Le prince
de Bel-Air). A moins de vingt ans, le voilà millionnaire (en dollars!). Mais la
véritable consécration, de notre côté de l’Atlantique au moins, arrive avec la
sortie des films de S.F. où il tient la vedette: Independance Day (1996) et
surtout Men In Black (1997). Depuis, il est devenu “le” Black” de référence, à
Hollywood, détrônant le, malheureusement, has been Eddie Murphy.

Mais la vraie passion de Will Smith, c’est la musique. Né à Philadelphie


en 1968, il débute dans le duo rap DJ Jazzy Jeff and the Fresh Prince,
obtenant un gros succès avec Boom! Shake The Room en 1993. La chanson-
titre de Men In Black (reprise de Forget Me Nots, tube de 1982 de la
chanteuse black californienne Patrice Rushen) fut le tube de l’été 1997. Will a
trouvé le filon, celui de chanter à la sauce hip-hop actuelle des vieux tubes
disco/ funky des années ‘70 - ‘80. Il sample les Sister Sledge et leur He’s The
Greatest Dancer produit par Chic, sur son Gettin’ Jiggy Wit It, les Whispers et
leur And The Beat Goes On sur Miami, et également Bill Withers et son Just
The Two Of Us (Will apparaît dans le clip avec son propre fils).

Will Smith ne fait-il donc que dans la facilité et l’ultra-commercial?


Oui... mais avec quel talent! Il va même jusqu’à reprendre Stevie Wonder, le
maître des maîtres (sacrilège?), sur son Wild Wild West tiré de la bande
originale du film. Et là encore, c’est le jackpot pour Will... mais aussi pour
Stevie Wonder qui perçoit quand même des droits pour son titre I Wish datant
de 1976 extrait de son chef-d’oeuvre Songs In The Key Of Life. Stevie
Wonder apparaît d’ailleurs en clin d’oeil à la fin du clip, comme pour donner
son accord. Le refrain est chanté par Dru Hill, le groupe R’n’B (tendance
boys band) le plus populaire du moment.

Signalons au passage que l’album de Stevie Wonder mentionné plus


haut contient d’autres tubes repris récemment: As par l’Anglais George
Michael en duo avec l’Afro-Américaine Mary J. Blige, Pastime Paradise
transformé en Gansta’s Paradise par le rappeur Coolio, et Love’s In Need Of
Love Today par Blackstreet, groupe précurseur du style New Jack. Mais il n’y
a pas qu’en musique où l’on fait des succès avec des reprises. Au cinéma
aussi. La preuve? Wild Wild West est tiré d’une série culte télévisée des
années ‘60, Les mystères de l’Ouest.

A l’origine, les deux personnages-clé du feuilleton-télé sont James T.


West (incarné par Robert Conrad), et Artemus Gordon (l’acteur Ross Martin),
inventeur malin qui ne cache pas une certaine prédilection pour les
déguisements raffinés. T. West est le dandy par excellence. Petit mais
costaud, il doit porter des talonnettes. Complexé? Certes non! Au contraire,
ces talons à double fond lui permettent de dissimuler moult gadgets inventés,
justement, par son compère Artemus. Et on aimait bien les gadgets, dans les
années ‘60! Il faut dire qu’ils ont fort à faire avec les méchants qui ne
manquent pas d’émailler la série, tel l’ignoble Dr Loveless (“Docteur Sans-
Amour”!). Preuve que les temps ont changé, et les mentalités évolué, c’est
donc aujourd’hui un artiste noir, Will Smith, qui incarne le rôle de T. West
(ce qui ne manqua pas de faire grincer des dents l’acteur blanc original,
Robert Conrad). Impensable il y a 35 ans! Du coup, bien avant que le film ne
sorte, on se permettait de rêver que les tenues des filles auraient, elles aussi,
évolué (dans le bon sens, c’est-à-dire celui de la disparition)! Mais le film
devait respecter la morale; pour être véritablement familial, visible par tous
les publics, il ne pouvait “en montrer trop”.

Y-a-t’il quelqu’un, dans le train, pour sauver le président des Etats-


Unis? Cette fripouille de docteur sans amour, pardon, de Dr. Arliss Loveless,
s’est mis en tête de faire disparaître le personnage n°1 des U.S.A. Pour
écraser une tarantule mécanique de 25 mètres de haut, revue par Jules Verne
et Gustave Eiffel, on n’utilise pas, comme au mois d’août au camping, sa
savate ou un journal roulé! (le répugnant criminel est incarné par Kenneth
Branagh, digne représentant du théâtre shakespearien). Complétons notre
galerie de personnages hauts en couleurs avec la douce et somptueuse actrice
latino-libanaise Salma Hayek, pour qui Will Smith et Kevin Kline (et nous
aussi, d’ailleurs!) sont tout prêts à se surpasser pour l’impressionner.

De l’autre côté de la caméra, on n’a pas fait, non plus, retenu des
amateurs, loin s’en faut! Pour réaliser le film, on fit appel à celui qui avait
déjà fait ses preuves dans Men In Black: le réalisateur Barry Sonnenfeld, déjà
remarqué sur le tournage de La famille Adams. Il était en effet indispensable
de frapper plus fort encore que la série originale, qui remontait, quand même,
à 1965. Si Les mystères de l’ouest, version TV, étaient considérés comme une
sorte de “James Bond chez les cow-boys”, alors, Les mystères de l’ouest sur
grand écran devaient évoquer une espèce de “Star Wars du far-west”, Georges
Lucas étant, d’ailleurs, responsable des effets spéciaux. Il fallait, coûte que
coûte, retrouver l’esprit d’antan, en recréant l’époque (autour de 1870, après
la guerre de Sécession), les décors, les gadgets, les délires savamment
pimentés de beaux héros, d’organisations du crime, de savants fous et de
magiciens véreux, le voyage en train constituant l’épine dorsale du concept.
Et aujourd’hui, plus question de se censurer dans l’utilisation de grands
moyens (rappelons que la série TV fut interrompue en 1969 après, quand
même, 180 épisodes, car considérée comme trop violente! Avait-on demandé
leur avis aux G.I.’s du Viêt-nam?).

Au bout du compte, qu’obtient-on? Du grand, du très grand spectacle...


et une chanson qui s’accroche même à l’oreille de ceux qui ne sont pas allés
voir le film. Signalons que dans la série d’origine, on n’entendait que des
classiques du jazz. En fin de siècle, autres temps, autres moeurs, c’est du rap!

1991. BOUGE DE LA

Fin 1991, la France s’apprêtait à succomber au charme de Claude


M’Barali. Gamin, pourtant, la musique ne l’intéressait pas du tout; il préférait
le ping-pong! Egalement doué pour le foot-ball, il est surnommé “pied
d’argent”. Mais un jour, il découvre Bob Marley et le reggae, et ensuite
Police, Téléphone, Gainsbourg... et les premiers raps. Ca fait tilt dans sa tête!
Pour parvenir à ses fins (le sacro-saint Top 50!), l’ami Claude décide de se
renommer maître de cérémonie “MC Solaar”. Né à Dakar (au Sénégal) en
1969, le futur grand nom des années ‘90 est un fieffé rappeur. L’un de ses
titres n’est-il pas Le plan vigipirap! La tchatche, il connaît: il a passé toute son
enfance à Villeneuve-Saint-Georges, ville de la grande banlieue parisienne
réputée pour sa gare de triage! Puis se retrouve, en sixième, à l’école française
du Caire où il se familiarise avec le métissage des cultures; c’est même là
qu’il devient amoureux de la langue, et des langues, entouré qu’il est de fils
de diplomates qui parlent arabe, anglais ou français. Enfin il se passionne
pour la lecture... ce qui ne peut qu’enrichir son vocabulaire. Utile! Car en
matière de rap, il ne suffit pas de parler... encore faut-il avoir quelque chose à
dire, ou, mieux, à revendiquer. C’est le cas de MC Solaar, aujourd’hui
considéré comme référence en matière de rap poétique: il a mené de sérieuses
études de lettres modernes, et, à Beaubourg, passait des heures entières,
dévorant bouquins, bien sûr, mais aussi journaux de tous bords afin de se
documenter, se cultiver, et se forger sa propre réflexion en triant parmi les
affirmations sans cesse contradictoires. Ce qui ne l’empêche pas
(heureusement!) d’intégrer l’humour: il a écrit La concubine de
l’hémoglobine (quelle trouvaille), le coquin Les boys bandent et, en pensant à
ses copines d’école, Victime de la mode: elles voulaient toutes maigrir alors
qu’elles étaient merveilleusement équilibrées!

C’est justement par ses textes puissants qu’il va parvenir à séduire un


public de plus en plus vaste, au travers de ses albums Qui sème le vent récolte
le tempo, Prose combat et Paradisiaque. Les tubes s’enchaînent: après Bouge
de là, c’est au tour de Caroline, Nouveau western, Les temps changent
(contrairement à ce que colporte la rumeur, ce n’est pas Ophélie Winter qui
fait les choeurs); il a en outre ouvert la voie à Tonton David, I AM,
Akhenaton, Ménélik et Doc Gynéco...La critique ne s’y trompe pas, et lui
déroule le tapis rouge. Artiste ecclectique, MC est également un passionné de
cinéma. Avec sa fiancée Ophélie Winter, on l’acclame au Festival de Cannes
1998 (il fait partie du jury). Lorsqu’il n’est pas occupé à écrire, ou à se
produire sur scène, il se consacre aux jeunes talents qu’il découvre et publie
sur son propre label, “Sentinel Nord”. Sans oublier l’enfance défavorisée pour
laquelle il organise des ateliers d’écriture.

Bouge de là, c’était en 1991 (Ophélie Winter, quant à elle, s’illustra


dans un film au titre similaire: Bouge. C’est la génération du mouvement!).
Personne n’a oublié ce premier tube, mais les fans pensaient qu’il était “mort
et enterré”. Surprise, Claude “MC” le remit à son tour de chant, en 1998...
Emotion ou, justement, oubli? On rapporte que le premier soir, “MC” s’est
planté, chantant deux fois le même couplet. Et alors? Deux pour le prix d’un,
qui irait s’en plaindre?

1992. DUR DUR D’ETRE BEBE

Dur, dur de grandir, quand on a été star au berceau! C’est en tous cas ce
qu’a dû penser Jordy en retournant sur les bancs de l’école après avoir squatté
le Top 50 plus d’une année durant. Faut-il croire qu’on ne fait guère de
cadeau aux mini-stars déchues? Après Capri, c’est fini, plusieurs revues
avaient titré “Jordy, c’est fini”. Difficile, d’ailleurs, de faire plus “mini” que
Jordy, car ce petit prince de la chanson (c’est plutôt du bébé-rap, d’ailleurs)
avait explosé à l’âge de 4 ans et demi. C’est sans doute un record de
précocité: Joselito et Shirley Temple n’avaient pas fait mieux. Pourtant,
aujourd’hui, impossible de trouver ses disques chez les disquaires: Jordy fut
un phénomène éphémère... c’est ce qu’on appelle, dans le langage du show-
business, “un coup”, à savoir la publication d’un disque d’un chanteur ou
d’une chanteuse pas spécialement choisi pour ses talents d’auteur, de
compositeur ou d’interprète, mais qui, avec un “look” accrocheur et une
chanson hyper originale, peut, du jour au lendemain, vendre beaucoup. Et
c’est ce qui s’est produit.
Derrière Jordy, il y a surtout son papa. Claude Lemoine (à ne pas
confondre avec Claude Moine, alias Eddy Mitchell) est ce sympathique gars
réputé, à l’origine, pour sa coupe de cheveux inspirée de celle des Beatles et
de... Gaston Lagaffe. A tel point que Claude Lemoine sera “croqué” (du mot
“croquis”, s’entend!) dans les pages du mensuel Salut les Copains! au début
des années ‘60. C’est lui, en effet, dont s’est inspiré le dessinateur du
personnage Chouchou. Claude a ensuite continué de bourlinguer dans le
métier du disque; rapidement, il en a compris tous les mécanismes. Il est
désormais capable de “fabriquer” un tube. Et comme il est astucieux, il pourra
même éviter l’écueil du budget: les grosses multinationales investissent des
millions pour imposer un nouvel artiste. Chouchou, pardon, Claude Lemoine
va se débrouiller avec les moyens du bord, à savoir, un magnétophone et...
son fils! Au début, tout est parti d’un gag, mais l’affaire a pris des proportions
inattendues qu’il aurait été dommage de ne pas exploiter: Claude bidouille un
enregistrement amusant et sympathique, Dur dur d’être bébé, le fait écouter
dans son entourage... et voit les mines se réjouir. Pourquoi ne pas, dans ce
cas, faire confectionner une poignée de 45T et les faire écouter aux
professionnels du disque, que Claude connaît tous: animateurs de radio, dee-
jays de discothèques, directeurs artistiques... C’est parti pour la gloire! Il est
temps, alors, de presser le disque à grand tirage et d’attaquer la conquête du
hit-parade. Dur dur... (formule à la mode à l’époque) est N°1 d’octobre 1992
à janvier 1993, vendant deux millions de singles. Capitalisant sur ce succès,
les singles s’enchaînent (Alison N°1 en avril 1993, et It’s Christmas, c’est
Noël dans le Top 30 en novembre de la même année). Néanmoins (et c’est
une caractéristique des “coups”), l’effet Dur dur... n’était pas programmé pour
être réitéré, et Jordy tombe bientôt dans l’oubli. Un album complet, Surprise
partie, fort tardif, sort en 1997... et connaît l’échec; effectivement, l’effet de
surprise est parti, et les médias, qui avaient épaulé Jordy, se détournent de lui.

Cependant les parents du petit prodige cherchaient comment rentabiliser


l’effet à plus long terme. Investissant les bénéfices réalisés grâce aux ventes
de disques, la famille Lemoine ouvre “la ferme Jordy”, sorte de mini-parc
d’attraction zoologique à dimension régionale (dans les Yvelines, en banlieue
parisienne). C’est ce qu’on appelle “produits dérivés”: toute idée en rapport
avec l’image de la vedette. Hélas, la ferme ferme. Inaugurée en 1996,
l’établissement met la clé sous la porte au bout de quelques mois. L’erreur
était sans doute d’avoir laissé s’écouler trop de temps (plus de trois ans), entre
le succès Dur dur.. et son exploitation. L’idée, pourtant, était sympa: faire
découvrir les réalités de la nature aux petits de la ville qui croient, dur comme
fer, que le lait ne sort que des boîtes en carton. Découvrir un lama ou des
lapins nains tout en rencontrant l’ex-star du Top 50, ça reste encore magique.
Mais c’est aussi une période de crise économique, et Jordy ne peut rivaliser
avec Disneyland. Comble de malchance, les parents de Jordy divorcent.

A l’orée du nouveau millénaire, Jordy (douze ans) fait de la musique


techno dans la cave familiale. Il semble toujours motivé, jouant de la batterie,
prenant des cours de danse et pratiquant le judo. A quand le come-back?
L’avantage, pour Jordy, c’est qu’il sera encore jeune, ce jour-là!

1995. WONDERWALL
Oasis est un groupe britannique dont l’influence sur la musique et les
courants de mode actuels est indéniable. Mais Oasis a aussi l’honnêteté de
revendiquer ses racines et ses influences, alors que beaucoup de jeunes
musiciens auraient parfois un peu trop tendance à présenter leurs productions
comme du tout neuf et du révolutionnaire. Les musiciens d’Oasis,
reconnaissons-le, ont au moins cette humilité. De là à les imaginer discrets et
effacés, il n’y a qu’un pas... à ne surtout pas franchir. Au contraire, Oasis, et
principalement ses deux membres fondateurs Noel et Liam Gallagher, sont
peut-être les musiciens anglais dont on parle le plus. La presse “people” les
épie... sans grand mal, d’ailleurs, car les frères Gallagher sont tapageurs (le
petit frère Liam est peut-être encore plus hargneux que Noel, ce qui semble
pourtant difficile)! Le mensuel musical Best de janvier 1996 consacre sa
“une” au visage tuméfié de Noel, au sortir d’une bagarre, et explique,
quelques pages plus loin, que les jeunes gens incarnent une version gore des
Beatles, tendance “Affreux, sales et méchants” plutôt que “Quatre garçons
dans le vent”! Le groupe est musicalement crédible, mais politiquement
incorrect : “Avant de prendre ma retraite, je dois devenir meilleur qu’un
certain groupe de Liverpool que je ne nommerai pas”, déclare Noel. Mais
dans le monde du rock où l’on aime bien que ça bouge, cette attitude n’est pas
faite pour déplaire. Rappelez-vous l’arrivée des teigneux Rolling Stones face
aux gentils Beatles... celle des punks en pleine ère disco et planante. Sans
oublier l’étoile filante Kurt Cobain auprès de qui Jim Morrison faisait figure
d’enfant de choeur. Oasis ne semble avoir qu’une seule ligne de conduite: la
démesure. Un single environ tous les deux mois (Wonderwall, leur plus grand
hit, est le huitième en un an et demi d’existence), une déclaration-choc (même
idiote!) chaque semaine, de fréquentes rumeurs de disloquation du groupe...
Bref, beaucoup de bruit (au figuré comme au sens propre: après leur passage
au Zénith, fin 1995, la direction de la célèbre salle de spectacle décida de faire
appliquer la réglementation, à savoir ne pas dépasser 105 décibels).

Encore (presque) inconnu, Noel Gallagher n’avait, déjà, pas l’habitude


de prendre des gants. Ou alors, à la rigueur, des gants de boxe: avec
seulement un ou deux singles en poche, il présentait Oasis comme “les
Rolling Stones mélangés aux Beatles, à moins que ce soit le contraire”.
Bigre! Comment les cinq musiciens de Manchester ont-il pu accéder aussi
rapidement à la gloire? A l’origine, Oasis, tout de bric et de broc, semblait
n’avoir aucune chance de marcher un jour. Jugez-en vous-mêmes: fin des
années 80, Liam monte son groupe. Le sien! Le nom choisi est celui d’une
célèbre salle de spectacle de Manchester où se produisirent tous les grands
noms de la pop music britannique des années soixante, Beatles inclus. Cette
référence leur permettra de “piquer” sans vergogne, du simple clin d’oeil au
véritable plagiat, des trucs, des gimmicks et des formules qui ont déjà réussi
aux artistes qui les ont précédés dans le temps... et dans le hit-parade: Kinks,
Who, Rolling Stones... jusqu’aux Jam, dont le membre fondateur Paul Weller
jouera un jour avec les frères Gallagher.
Fin 1991, Noel, le frère de Liam de cinq ans son aîné, rentre des U.S.A.
où il a assumé un “petit boulot” (il avait failli être le chanteur d’un groupe
appelé the Inspiral Carpets, mais sa prestation, le jour de l’audition, avait été
si pitoyable, qu’on préféra l’engager comme “roadie”, c’est-à-dire... homme à
tout faire, voire larbin des musiciens). Ambitieux comme pas un, Noel
daignera se produire dans le groupe de son frère à condition d’en être le
leader. Sans doute impressionné par un quelconque droit d’aînesse, Liam
accepte, et va jusqu’à jurer qu’il ne chantera jamais rien d’autre que les
chansons de son frère (ou, à la limite, celles de John Lennon. On en revient
toujours aux Beatles). Le groupe joue à droite, à gauche, dans leur région
d’origine, et même beaucoup plus loin; difficile de les imaginer
particulièrement bons, car, en deux ans, ils sont incapables de décrocher la
moindre ligne les concernant dans le plus petit journal, même local! La
chance de leur vie, finalement, est dûe au hasard: un soir de mai 1993, Oasis
se produit dans un club de Glasgow. Dans la salle, un certain Alan McGee,
directeur d’un label de disques nommé Creation. Il n’est pas venu pour
écouter Oasis, mais simplement pour tuer le temps: il vient de rater son train
pour Londres! En professionnel du disque, il saura discerner l’énorme
potentiel commercial de ce groupe qui, jusqu’alors, n’avait séduit personne.
Le titre Wonderwall est une évocation à peine cachée des Beatles: c’est
en effet celui d’un 33T en solo de George Harrison qui servit de bande sonore
à un film de la fin des années 60 dans lequel jouait une star naissante nommée
Jane Birkin. Et, au détour d’une phrase de la chanson Wonderwall, on relève
la formule “All the roads (...) are winding” qui ne peut qu’évoquer The Long
And Winding Road, chanson extraite du dernier disque des Beatles, Let It Be.
Coup double (notamment en matière de droits d’auteurs) pour Oasis, qui eut
l’honneur de voir leur titre rapidement repris par Mike Flower Pops.
Sur le ton de la plaisanterie, McGee s’était engagé, à la signature du
contrat, à offrir une Rolls Royce à Noel si son groupe se retrouvait un jour au
sommet du hit-parade. Ce sera fait à l’automne 1995 avec Wonderwall.
Obligé de s’exécuter, McGee a bien dissimulé à ses petits protégés que le prix
de la Rolls fut déduit des royalties auxquels ils avaient droit. Depuis, ils ont
découvert la supercherie. Les frères Gallagher, finalement, n’ont pas dû
trouver à y redire: il y avait là matière à une belle bagarre!

1996. AICHA

Khaled est indiscutablement le roi du Raï moderne... A l’été 1992, en


quelques semaines, il avait vendu 600 000 exemplaires de son single Didi,
apportant une couleur nouvelle au hit-parade, trop souvent partagé entre
chanson française et tubes anglo-saxons. Né en 1960 à Sidi El Houari, en
Algérie, Khaled se passionne très jeune pour l’expression musicale et
enregistre (contre l’avis de ses parents) son premier disque à l’âge de... 13
ans! Artiste précoce, il s’accroche à son rêve et décide de devenir chanteur
professionnel (pas la peine de vous précipiter à la fin de ce chapitre pour
deviner qu’il y parviendra!). Cheb Khaled persévère dans cette voie,
incorporant à son style les diverses influences qui l’ont marqué à un moment
de sa vie: raï, bien sûr, mais aussi rock, pop, blues et chanson française (il
interprétera d’ailleurs La poupée qui fait non, de Michel Polnareff, en duo
avec Mylène Farmer, plus de trente ans après sa création).
Aïcha devient rapidement le tube de l’hiver 1996 - 1997. Rappelons que
le titre a été écrit par Jean-Jacques Goldman, désormais multimillionnaire du
disque, au travers de sa propre carrière (avec ou sans Fredericks et Jones),
mais aussi de ses compositions pour autrui (notamment Céline Dion). Au delà
de la simple écriture de tubes, Aïcha apporte une image de paix et de
réconciliation entre les hommes venus de divers horizons, et, dans le cas
présent, de diverses religions: Goldman, le juif, grimpe au Top 50, main dans
la main avec le musulman Khaled. Tout le monde, certes, n’est pas de cette
avis: Khaled passe en effet pour un chanteur engagé qui incarne l’influence
occidentale sur le reste du monde, d’autant que Aïcha est une chanson à la
gloire de la femme, ce qui est fait pour déplaire aux intégristes algériens.

1996. WANNA BE

C’est à la suite d’un casting-marathon organisé en février 1994 par le


producteur anglais Chris Herbert, que fut formé le groupe des Spice Girls. On
est désormais fort loin des groupes constitués sur les bancs de l’école et qui
“rament” pendant des années, animant d’innombrables fêtes paroissiales et
soirées privées avant d’enregistrer “le” premier disque. Cette fois, nous
sommes en présence d’une machinerie bien huilée, destinée à démontrer que
le show-business est une industrie comme une autre, et qu’on peut y réussir,
pour peu d’avoir de bons outils. Les outils en question, ce sont, d’abord, les
petites annonces des journaux spécialisés, pour recruter une poignée de jeunes
filles aimant la musique rythmée, puis une sévère sélection parmi quatre
centaines de prétendantes. Cinq seront sélectionnées: Geri Haliwell,
surnommée “Ginger” (gingembre), Melanie Chisholm, dite “Mel. C”, la
deuxième “Melanie” du groupe, Melanie Brown, dite “Mel B.”, Victoria
Adams et Emma Burton. L’idée de génie (du concepteur des Spice Girls),
c’est que chacune des cinq a “son style”, alors que, jusqu’à présent, les
membres des groupes qui marchaient se fondaient dans un même moule, soit
par une attitude (la sauvagerie des Rolling Stones à leurs débuts), soit par leur
“look” (le costume Beatles, qui s’apparentait à un uniforme!)... ou même
récemment, l’image “clean” et les muscles des 2 Be 3! Dans le cas présent,
chaque fan (féminine) du groupe a de grandes chances de pouvoir
s’apparenter à l’une des Spice Girls, puisqu’il y a la sportive un peu garçonne
(Mel C.), et quatre féministes en diable: la pin-up (Geri, une ancienne strip-
teaseuse), la snob qui sourit rarement, voire jamais (Victoria), la dévoreuse de
mâles au piercing sur la langue (Mel B.) et la lolita (Emma). Scandale, on
apprendra beaucoup plus tard que cette dernière avait trahi ses fans en trichant
sur son âge; elle s’en tirera par une pirouette, expliquant que, dans sa tête et
son corps, elle considérait toujours avoir 19 ans!

Pas question de “mettre sur le marché” un produit qui manquerait de


goût, de fraîcheur ou de professionnalisme. Les cinq tigresses vont devoir
travailler, répéter, se forger une image, s’habituer les unes aux autres avant
que le public ne les découvre. La formation est, en premier lieu, baptisée
“Touch”. Ce n’est qu’au bout d’un an et demi d’effort qu’elle devient “Spice
Girls” (les filles épicées, du nom du rappeur américain Spice 1) et que paraît
le premier disque. Mais quel disque! Wanna Be s’installe au sommet des hit-
parades de 27 pays (dont les U.S.A., conquête suprême). Comme toujours, les
médias font référence aux quatre de Liverpool, titrant: “Du jamais vu depuis
les Beatles”. Curieusement, ce “jamais vu” passe-partout a déjà été utilisé
pour les Bee Gees, Abba, Michael Jackson... et la liste s’allonge! Revenons à
Wanna Be, qui signifie “vouloir être”, et sous-entend une revendication.
Quelle est celle des Spice Girls? Le jour de la signature de leur contrat avec la
puissante firme discographique Virgin, symboliquement, les girls jettent à la
Tamise cinq poupées gonflables. Jusqu’alors, les filles libérées avaient
coutume de brûler leurs soutien-gorges. Les Spice Girls, elles, revendiquent,
ni plus ni moins, le “girl power”, le pouvoir aux femmes, slogan emprunté au
mouvement américain des Riot Grrrls (en anglais dans le texte). Nos
suffragettes symbolisent, non plus la femme libérée (c’est dépassé depuis
belle lurette) mais la femme leader. Elles deviendront d’ailleurs rapidement
des sortes de cheftaines d’entreprise, leur effigie se retrouvant sur des
poupées (là, le symbole anti-macho s’effrite), sur des sucettes (il s’effrite
encore plus!), sur des bouteilles de Pepsi, des appareils photo de marque
Polaroïd, des jeux PlayStation, des déodorants Impulse, des chips Dorito
Walkers et des gâteaux secs Cadbury. Et pour Noël 1997 sort Spiceworld,
The Movie, le film dont elles sont les héroînes. Ouf!

L’hebdomaire Télérama (n°2496 de novembre 1997) n’est guère


indulgent: “En un an, cinq Anglaises communes, vulgaires et âpres au gain
ont soumis la planète, grâce à leur incroyable popularité, à leurs 36
hystériques volontés”. Cependant, il faut admettre que la réussite dépasse
l’entendement: Nelson Mandela les accueille à leur arrivée en Afrique du
Sud... le Prince Charles les autorise à lui pincer les fesses... et John Major
s’enorgueillit de pouvoir citer leurs prénoms! Une réussite trop rapide et trop
implacable est rarement durable. Les ennuis commencent à pleuvoir, la
discorde à s’installer: elles décident de s’exiler sur la Côte d’Azur pour
échapper au fisc qui leur réclame 32 millions de livres sterling tandis que le
Daily Mirror annonce “Geri s’en va” (ce qui a pour conséquence de plonger
des millions de fans dans la consternation, d’autant qu’elle était plus ou moins
considérée comme leader du groupe). Un désaccord se fait jour quant au
choix de leur manager: vont-elle en changer ou garder le même (cette
question qui, normalement, n’aurait dû soucier que les quelques personnes
concernées en vient à partager le monde en deux camps plus sûrement que
l’ex-Mur de Berlin. Renversant!). Plus cocasse: Victoria se fait épingler par
les douaniers en rentrant des Etats-Unis: elle avait “omis” de déclarer la
bague de fiançailles d’une valeur de 500 000F qu’elle avait achetée pour son
boyfriend David Beckham, mais la presse britannique, elle, avait étalé en long
et en large les fastes du cadeau royal.

Tout cela, bien qu’encore récent, semble faire partie du passé: Geri est
partie... Les Spice Girls n’intéressent plus grand monde (mais désormais elles
font part à quatre, au lieu de cinq. Ca compense). Reste quand même une
brochette de tubes qu’on va sûrement redécouvrir ou remixer (sinon les deux)
dans quelques années, et des centaines de millions de disques vendus en deux
ans. Pas négatif du tout!

1996. PARTIR UN JOUR

Des Beatles à la française? Non... car ils ne sont pas quatre. En


revanche, strictement sur le plan des ventes de disques, on a pu croire, un
instant, que nous tenions (enfin!) notre réplique (car les Beatles sont,
finalement, le premier boys band) “made in” l’hexagone! Les exemples
précédents de réussite de formations françaises avaient pour nom Chaussettes
Noires et Chats Sauvages, au début des années ‘60. Il avait ensuite fallu
attendre dix ans pour découvrir Ange, le groupe de Belfort. Et dix ans encore
pour Téléphone et Trust. Rien d’étonnant, alors, à patienter une décennie
supplémentaire pour entendre parler des “gamins de Longjumeau”. Filip,
Adel et Frank, les trois “bifri” aux allures de chippendales, se sont en effet
rencontrés en classe de sixième, au collège Pasteur de Longjumeau. Filip est
né en 1974 dans une famille d’origine serbe... Frank est né en 1973 à
Colmar... et Adel en 1975 à Paris.

Ce sont d’abord Filip Nikolik et Adel Kachemi qui sympathisent, ayant


en commun le goût de la danse, du sport et de la musique. Début 1990, Frank
Delhaye (ceinture noire de Viet Vo Dao et futur champion d’Europe 1992),
qui habite dans la même résidence, se joint à eux. Tous trois s’incorporent à
une troupe artistique, financée par la municipalité, nommée To Be Free
(“Pour être libre”), dont l’idée de base, la motivation, pourrait se résumer par
“chante et danse contre la délinquance”. Partir un jour! Le spectacle itinérant
sillonne la France, mais également le Portugal et l’Allemagne. Bref, c’est un
succès... qui donne aux trois amis l’envie de continuer et d’aller plus loin
encore. Le rythme du moment, pour lequel ils se passionnent, est la break-
dance. Devenus des champions de cette discipline, ils commencent à se
présenter aux portes des maisons de disques, participent à diverses
manifestations, dont un concours de mannequins retransmis sur T.F.1. Certes,
le trio n’est pas encore engagé, mais Filip remporte le titre de “Mister France”
décerné par la célèbre agence PH One. Et c’est au cours des répétitions de
l’émission qu’un chorégraphe présent sur le plateau de télé les remarque. Il
leur fait part d’un casting bientôt organisé par une grande firme
discographique afin de prendre le train des “boys-bands” qui commencent à
se multiplier. Remportant haut la main la difficile sélection, les trois musclés
se font épauler par un avocat haut-de-gamme pour négocier un contrat avec la
maison de disques qui doit prendre les trois... ou aucun! Une fois réglée la
question du contrat, le trio enregistre dans la foulée Partir un jour qui devient,
en octobre 1996, leur premier tube. Est-ce réellement la mélodie qui a séduit,
une attitude frisant l’exhibitionnisme destinée à mettre en valeur la plastique
des trois jeunes gars d’1m80 (pardon, l’un des trois mesure 1m82), ou encore
le clip judicieux? En effet, nul ne s’est épargné, lors de son tournage: la
chorégraphie a été répétée durant plusieurs semaines, et le clip lui-même a été
tourné (97 fois!) par Thierry Vergnes (réalisateur de Let Me Be Your Drag
Queen, de Sister Queen), donnant naissances à cinq heures de rushes, ce qui
fait, reconnaissons-le, beaucoup pour un film de trois minutes environ. Ce qui
put, à l’époque, apparaître comme une débauche de moyens, s’avère
finalement fort utile, à court terme, tout en consolidant leur image de grands
frères bien sages: ils sont en effet les vedettes d’une série télévisée de
quarante épisodes racontant leur vie, réalisée par A.B. Production (le label de
Dorothée). Un sitcom qui passe au moment où les kids, rentrés de l’école,
achèvent leur goûter avant de se mettre aux devoirs pour le lendemain!

Mais la concurrence est âpre, en France comme à l’étranger (les 3T, les
Worlds Apart, G. Squad, Boyzone, Alliage, les Top Boys, etc... voire
Hanson) et il ne s’agit pas de se reposer sur les lauriers d’un seul hit au succès
(presque) inespéré: au Zénith (en novembre 1996), les 2 Be 3 devaient assurer
la première partie de Worlds Apart, mais l’impact de Partir un jour était
devenu tellement énorme que la “confrontation” fut annulée à la dernière
minute. Un album est alors enregistré, et se vend... à un million d’exemplaires
(disque de diamant, donc). C’est énorme! Une séance de dédicace de Partir un
jour tourne à l’émeute; les 2 Be Free ont choisi de signer à la Ville du Bois,
dans l’Essonne (leur département d’origine). Mille fans s’entassent, piétinent,
piaffent d’impatience. Et malgré la présence des gendarmes, des pompiers et
de quatre ambulances, il fallut rapidement abréger la séance, en raison de
nombreux évanouissements. Ce CD est d’ailleurs une véritable poule aux
oeufs d’or (et aux disques d’or, puisqu’en seront extraits d’autres singles:
Toujours là pour toi, qui rentre dans le Top 50 alors que Partir un jour se vend
encore, La Salsa, tube de l’été 1997, 2 Be 3, leur chanson-générique, et
Donne, “clippé” à l’île Maurice). Les 2 Be 3 sont en passe de devenir un
exemple de réussite pour la jeunesse française à qui l’on rabâche un peu trop
les mots de chômage, de crise des banlieues et d’avenir bouché. Ils partent
alors à la rencontre de leurs fans, en tournée à travers la France. Preuve qu’ils
ont su séduire également les parents, les 2 Be 3 font leur entrée au Musée
Grévin En hommes d’affaires avisés, ils lancent en outre leur parfum,
“Génération Mixte”.

Rapidement, cependant, la mode passe. Leurs nouveaux succès


semblent moins percutants aux yeux et aux oreilles des jeunes Françaises
(Don’t Say Goodbye rentre à peine dans les dix meilleures ventes d’avril
1998, et le single suivant, Regarde-moi, extrait de leur second album, se vend
encore moins). Mais leur cas n’est pas unique: ce sont tous les boys bands
qui, soudain, désertent le hit-parade. Au printemps 1999, on pouvait lire, dans
le mensuel Platine: “On murmure que le contrat des G. Squad leur a été
rendu. A l’heure où l’album d’Alliage est un échec et où les 2 Be 3 méditent
sur leur avenir, la fin des boys bands français semble proche”. Ce phénomène
d’érosion attaquait aussi la gent féminine, les Spice se faisant discrètes (un
comble!). La belle histoire des 2 Be 3 semblait achevée...

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