Jean-Paul Sartre :
« La République du Silence »
Les lettres françaises, n° 20 du 9 septembre 1944
Jamais nous n’avons été plus libres que sous l’occupation allemande. Nous avions perdu
tous nos droits et d’abord celui de parler ; on nous insultait en face chaque jour et il fallait nous
taire ; on nous déportait en masse, comme travailleurs, comme Juifs, comme prisonniers
politiques ; partout sur les murs, dans les journaux, sur l’écran, nous retrouvions cet immonde et
fade visage que nos oppresseurs voulaient nous donner de nous-mêmes : à cause de tout cela
nous étions libres. Puisque le venin nazi se glissait jusque dans notre pensée, chaque pensée juste
était une conquête ; puisqu’une police toute-puissante cherchait à nous contraindre au silence,
chaque parole devenait précieuse comme une déclaration de principe ; puisque nous étions
traqués, chacun de nos gestes avait le poids d’un engagement. Les circonstances souvent atroces
de notre combat nous mettaient enfin à même de vivre, sans fard et sans voile, cette situation
déchirée, insoutenable qu’on appelle la condition humaine. L’exil, la captivité, la mort surtout
que l’on masque habilement dans les époques heureuses, nous en faisions les objets perpétuels de
nos soucis, nous apprenions que ce ne sont pas des accidents évitables, ni même des menaces
constantes mais extérieures : il fallait y voir notre lot, notre destin, la source profonde de notre
réalité d’homme ; à chaque seconde nous vivions dans sa plénitude le sens de cette petite phrase
banale : " Tous les hommes sont mortels. " Et le choix que chacun faisait de lui-même était
authentique puisqu’il se faisait en présence de la mort, puisqu’il aurait toujours pu s’exprimer
sous la forme " Plutôt la mort que... ". Et je ne parle pas ici de cette élite que furent les vrais
Résistants, mais de tous les Français qui, à toute heure du jour et de la nuit, pendant quatre ans,
ont dit non. La cruauté même de l’ennemi nous poussait jusqu’aux extrémités de notre condition
en nous contraignant à nous poser ces questions qu’on élude dans la paix : tous ceux d’entre nous
- et quel Français ne fut une fois ou l’autre dans ce cas ? - qui connaissaient quelques détails
intéressant la Résistance se demandaient avec angoisse : " Si on me torture, tiendrai-je le coup ?
" Ainsi la question même de la liberté était posée et nous étions au bord de la connaissance la
plus profonde que l’homme peut avoir de lui-même. Car le secret d’un homme, ce n’est pas son
complexe d’Œdipe ou d’infériorité, c’est la limite même de sa liberté, c’est son pouvoir de
résistance aux supplices et à la mort. À ceux qui eurent une activité clandestine, les circonstances
de leur lutte apportaient une expérience nouvelle : ils ne combattaient pas au grand jour, comme
des soldats ; traqués dans la solitude, arrêtés dans la solitude, c’est dans le délaissement, dans le
dénuement le plus complet qu’ils résistaient aux tortures : seuls et nus devant des bourreaux bien
rasés, bien nourris, bien vêtus qui se moquaient de leur chair misérable et à qui une conscience
satisfaite, une puissance sociale démesurée donnaient toutes les apparences d’avoir raison.
Pourtant, au plus profond de cette solitude, c’étaient les autres, tous les autres, tous les
camarades de résistance qu’ils défendaient ; un seul mot suffisait pour provoquer dix, cent
arrestations. Cette responsabilité totale dans la solitude totale, n’est-ce pas le dévoilement même
de notre liberté ? Ce délaissement, cette solitude, ce risque énorme étaient les mêmes pour tous,
pour les chefs et pour les hommes ; pour ceux qui portaient des messages dont ils ignoraient le
contenu comme pour ceux qui décidaient de toute la résistance, une sanction unique :
l’emprisonnement, la déportation, la mort. Il n’est pas d’armée au monde où l’on trouve pareille
égalité de risques pour le soldat et le généralissime. Et c’est pourquoi la Résistance fut une
démocratie véritable : pour le soldat comme pour le chef, même danger, même responsabilité,
même absolue liberté dans la discipline. Ainsi, dans l’ombre et dans le sang, la plus forte des
Républiques s’est constituée. Chacun de ses citoyens savait qu’il se devait à tous et qu’il ne
pouvait compter que sur lui-même ; chacun d’eux réalisait, dans le délaissement le plus total son
rôle historique. Chacun d’eux, contre les oppresseurs, entreprenait d’être lui-même,
irrémédiablement et en se choisissant lui-même dans sa liberté, choisissait la liberté de tous.
Cette république sans institutions, sans armée, sans police, il fallait que chaque Français la
conquière et l’affirme à chaque instant contre le nazisme. Nous voici à présent au bord d’une
autre République : ne peut-on souhaiter qu’elle conserve au grand jour les austères vertus de la
République du Silence et de la Nuit.
Appel aux Français
22 juin 1940
Charles de Gaulle (1890-1970)
Charles de Gaulle a été deux fois Président de la République française. Pendant la
Deuxième Guerre mondiale le Général de Gaulle a formé un gouvernement provisoire à
Londres et pris la tête de la résistance française contre l'Allemagne. Le texte que vous
allez lire est une de ses premières communications radiophoniques, qui ont eu lieu en juin
1940. L'Allemagne avait envahi la France, et le Maréchal Pétain avait formé un nouveau
gouvernement qui se préparait à accepter un armistice avec elle. Il comportait une
capitulation à l'Allemagne et l'occupation d'une partie de la France. Le gouvernement de
Pétain s'établirait à Vichy, dans la zone « libre ».
Le gouvernement français, après avoir demandé l'armistice, connaît maintenant les
conditions dictées par l'ennemi. Il résulte de ces conditions que les forces françaises de terre, de
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mer et de l'air seraient entièrement démobilisées, que nos armes seraient livrées, que le territoire
français serait totalement occupé et que le gouvernement français tomberait sous la dépendance
de l'Allemagne et de l'Italie. On peut donc dire que cet armistice serait non seulement une
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capitulation, mais encore un asservissement. Or, beaucoup de Français n'acceptent pas la
capitulation ni la servitude pour des raisons qui s'appellent l'honneur, le bon sens, l'intérêt
supérieur de la Patrie.
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Je dis "l'honneur", car la France s'est engagée à ne déposer les armes que d'accord avec
ses alliés. Tant que ses alliés continuent la guerre, son gouvernement n'a pas le droit de se rendre
à l'ennemi. Le gouvernement polonais, le gouvernement norvégien, le gouvernement hollandais,
le gouvernement belge, le gouvernement luxembourgeois, quoique chassés de leur territoire, ont
compris ainsi leur devoir.
Je dis "le bon sens", car il est absurde de considérer la lutte comme perdue. Oui, nous
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avons subi une grande défaite. Un système militaire mauvais, les fautes commises dans la
conduite des opérations, l'esprit d'abandon du gouvernement pendant ces derniers combats nous
ont fait perdre la bataille de France; mais il nous reste un vaste empire, une flotte intacte,
beaucoup d'or. Il nous reste des alliés dont les ressources sont immenses et qui dominent les
mers. Il nous reste les gigantesques possibilités de l'industrie américaine. Les mêmes conditions
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données à l'ennemi
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cet armistice nous rendrait pour ainsi dire esclaves de l'ennemi
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"Or," = Pourtant il est vrai que...
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= abandonner
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subir = essuyer (to be subjected to)
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de la guerre qui nous ont fait battre par 5 000 avions et 6 000 chars peuvent nous donner
demain la victoire par 20 000 chars et 20 000 avions.
Je dis "l'intérêt supérieur de la Patrie" car cette guerre n'est pas une guerre franco-
allemande qu'une bataille puisse décider. Cette guerre est une guerre mondiale. Nul ne peut
prévoir si les peuples qui sont neutres aujourd'hui le resteront demain. Même les alliés de
l'Allemagne resteront-ils toujours ses alliés? Si les forces de la liberté triomphent finalement de
celles de la servitude, quel serait le destin d'une France qui se serait soumise à l'ennemi?
L'honneur, le bon sens, l'intérêt supérieur de la Patrie commandent à tous les Français
libres de continuer le combat, là où ils seront et comme ils pourront!
Il est par conséquent nécessaire de grouper partout où cela se peut une force française
aussi grande que possible: tout ce qui peut être réuni, en fait d'éléments militaires français et de
capacité française de production d'armement doit être organisé, partout où il y en a.
Moi, Général de Gaulle, j'entreprends ici, en Angleterre, cette tâche nationale. J'invite
tous les militaires français des armées de terre, de mer et de l'air, j'invite les ingénieurs et les
ouvriers français spécialistes de l'armement qui se trouvent en territoire britannique ou qui
pourraient y parvenir à se réunir à moi. J'invite les chefs, les soldats, les marins, les aviateurs des
forces françaises de terre, de mer, de l'air où qu'ils se trouvent actuellement à se mettre en rapport
avec moi. J'invite tous les Français qui veulent rester libres à m'écouter et à me suivre.
Vive la France libre, dans l'honneur et dans l'indépendance!
Pierre-Jean Jouve:
"L'homme du 18 juin"
(écrit après avoir entendu l'emission radiophonique du général de Gaulle)
La déchirure des nuées après l'orage, le souffle après l'asphyxie, la découverte du
continent qui est la raison intérieure--telles sont les images que je trouve pour décrire l'émotion
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(tanks)
qui souleva alors notre cœur. Minute à jamais inoubliable. Minutes de siècles et de siècles.
C'est quand l'homme reprend conscience que sa lumière d'esprit est la plus vive. La voix avait
autant de pureté et d'authenticité que la pensée; la voix est la pensée avient la même transparence
française. Cet homme était un soldat, théoricien de la force militaire, mais il parlait comme toute
la France même; il pensait comme les conventionnels de 1793 et il traduisait la même droite
vision que Jeanne d'Arc en 1429. Impossible de douter de la légitimié de cette Voix.
La grandeur d'un fait historique est qu'il concentre en lui beaucoup d'humanité. Or il y
avait là une puissante concentration d'humanité. Tout était essentiel; et dans le refus de la
servitude, et dans l'expression de la volonté d'un peuple de demeurer lui-même, de persévérer
dans son être (par la vue juste des causes et des moyens de salut)--... Un seul homme, n'ayant
jamais participé à la politique, s'emparait de toute la politique, et il le faisait, comme symbole
d'une terre et d'une politique réunies par toute l'Histoire. À la façon dont le Général de Gaulle
disait "la France", on savait qu'il s'agissait d'une réalité charnelle bien-aimée, avec sa mémoire et
le monument de son travail civilisateur, avec son idée et sa figure humaine, avec ses misères et
aussi ses fautes: elle, la France, arrivée au premier plan pour parler...
Le signe de la liberté, que la nation avait perdu de vue depuis si longtemps, apparaissait
comme à l'origine de cette guerre, sous une lumière éclatante.
Le Général Charles de Gaulle était l'incarnation miraculeuse de cette force inconsciente
de la France qui s'est exprimée une fois par la liberté et la mort, ce qui veut dire: Nous voulons
la liberté, sinon nous voulons mourir.
Robert Desnos:
"Le veilleur du Pont-au-Change"
(poème publié dans la clandestinité en 1942)
Je suis le veilleur de la rue de Flandre,
Je veille tandis que dort Paris.
Vers le nord un incendie lointain rougeoie dans la nuit.
J’entends passer des avions au-dessus de la ville.
Je suis le veilleur du Point-du-Jour.
La Seine se love dans l’ombre, derrière le viaduc d’Auteuil,
Sous vingt-trois ponts à travers Paris.
Vers l’ouest j’entends des explosions.
Je suis le veilleur de la Porte Dorée.
Autour du donjon le bois de Vincennes épaissit ses ténèbres.
J’ai entendu des cris dans la direction de Créteil
Et des trains roulent vers l’est avec un sillage de chants de révolte.
Je suis le veilleur de la Poterne des Peupliers.
Le vent du sud m’apporte une fumée âcre,
Des rumeurs incertaines et des râles
Qui se dissolvent, quelque part, dans Plaisance ou Vaugirard.
Au sud, au nord, à l’est, à l’ouest,
Ce ne sont que fracas de guerre convergeant vers Paris.
Je suis le veilleur du Pont-au-Change
Veillant au cœur de Paris, dans la rumeur grandissantev
Où je reconnais les cauchemars paniques de l’ennemi,
Les cris de victoire de nos amis et ceux des Français,
Les cris de souffrance de nos frères torturés par les Allemands d’Hitler.
Je suis le veilleur du Pont-au-Change
Ne veillant pas seulement cette nuit sur Paris,
Cette nuit de tempête sur Paris seulement dans sa fièvre et sa fatigue,
Mais sur le monde entier qui nous environne et nous presse.
Dans l’air froid tous les fracas de la guerre
Cheminent jusqu’à ce lieu où, depuis si longtemps, vivent les hommes.
Des cris, des chants, des râles, des fracas il en vient de partout,
Victoire, douleur et mort, ciel couleur de vin blanc et de thé,
Des quatre coins de l’horizon à travers les obstacles du globe,
Avec des parfums de vanille, de terre mouillée et de sang,
D’eau salée, de poudre et de bûchers,
De baisers d’une géante inconnue enfonçant à chaque pas dans la terre grasse de chair
humaine.
Je suis le veilleur du Pont-au-Change
Et je vous salue, au seuil du jour promis
Vous tous camarades de la rue de Flandre à la Poterne des Peupliers,
Du Point-du-Jour à la Porte Dorée.
Je vous salue vous qui dormez
Après le dur travail clandestin,
Imprimeurs, porteurs de bombes, déboulonneurs de rails, incendiaires,
Distributeurs de tracts, contrebandiers, porteurs de messages,
Je vous salue vous tous qui résistez, enfants de vingt ans au sourire de source
Vieillards plus chenus que les ponts, hommes robustes, images des saisons,
Je vous salue au seuil du nouveau matin.
Je vous salue sur les bords de la Tamise,
Camarades de toutes nations présents au rendez-vous,
Dans la vieille capitale anglaise,
Dans le vieux Londres et la vieille Bretagne,
Américains de toutes races et de tous drapeaux,
Au-delà des espaces atlantiques,
Du Canada au Mexique, du Brésil à Cuba,
Camarades de Rio, de Tehuantepec, de New York et San Francisco.
J’ai donné rendez-vous à toute la terre sur le Pont-au-Change,
Veillant et luttant comme vous. Tout à l’heure,
Prévenu par son pas lourd sur le pavé sonore,
Moi aussi j’ai abattu mon ennemi.
Il est mort dans le ruisseau, l’Allemand d’Hitler anonyme et haï,
La face souillée de boue, la mémoire déjà pourrissante,
Tandis que, déjà, j’écoutais vos voix des quatre saisons,
Amis, amis et frères des nations amies.
J’écoutais vos voix dans le parfum des orangers africains,
Dans les lourds relents de l’océan Pacifique,
Blanches escadres de mains tendues dans l’obscurité,
Hommes d’Alger, Honolulu, Tchoung-King,
Hommes de Fez, de Dakar et d’Ajaccio.
Enivrantes et terribles clameurs, rythmes des poumons et des cœurs,
Du front de Russie flambant dans la neige,
Du lac Ilmen à Kief, du Dniepr au Pripet,
Vous parvenez à moi, nés de millions de poitrines.
Je vous écoute et vous entends. Norvégiens, Danois, Hollandais,
Belges, Tchèques, Polonais, Grecs, Luxembourgeois, Albanais et Yougo-Slaves,
camarades de lutte.
J’entends vos voix et je vous appelle,
Je vous appelle dans ma langue connue de tous
Une langue qui n’a qu’un mot :
Liberté !
Et je vous dis que je veille et que j’ai abattu un homme d’Hitler.
Il est mort dans la rue déserte
Au cœur de la ville impassible j’ai vengé mes frères assassinés
Au Fort de Romainville et au Mont Valérien,
Dans les échos fugitifs et renaissants du monde, de la ville et des saisons.
Et d’autres que moi veillent comme moi et tuent,
Comme moi ils guettent les pas sonores dans les rues désertes,
Comme moi ils écoutent les rumeurs et les fracas de la terre.
À la Porte Dorée, au Point-du-Jour,
Rue de Flandre et Poterne des Peupliers,
À travers toute la France, dans les villes et les champs,
Mes camarades guettent les pas dans la nuit
Et bercent leur solitude aux rumeurs et fracas de la terre.
Car la terre est un camp illuminé de milliers de feux.
À la veille de la bataille on bivouaque par toute la terre
Et peut-être aussi, camarades, écoutez-vous les voix,
Les voix qui viennent d’ici quand la nuit tombe,
Qui déchirent des lèvres avides de baisers
Et qui volent longuement à travers les étendues
Comme des oiseaux migrateurs qu’aveugle la lumière des phares
Et qui se brisent contre les fenêtres du feu.
Que ma voix vous parvienne donc
Chaude et joyeuse et résolue,
Sans crainte et sans remords
Que ma voix vous parvienne avec celle de mes camarades,
Voix de l’embuscade et de l’avant-garde française.
Écoutez-nous à votre tour, marins, pilotes, soldats,
Nous vous donnons le bonjour,
Nous ne vous parlons pas de nos souffrances mais de notre espoir,
Au seuil du prochain matin nous vous donnons le bonjour,
À vous qui êtes proches et, aussi, à vous
Qui recevrez notre vœu du matin
Au moment où le crépuscule en bottes de paille entrera dans vos maisons.
Et bonjour quand même et bonjour pour demain !
Bonjour de bon cœur et de tout notre sang !
Bonjour, bonjour, le soleil va se lever sur Paris,
Même si les nuages le cachent il sera là,
Bonjour, bonjour, de tout cœur bonjour !
Robert Desnos:
« Demain »
(poème publié dans la clandestinité en 1942)
Âgé de cent mille ans, j’aurais encor la force
De t’attendre, ô demain pressenti par l’espoir.
Le temps, vieillard souffrant de multiples entorses,
Peut gémir : Le matin est neuf, neuf est le soir.
Mais depuis trop de mois nous vivons à la veille,
Nous veillons, nous gardons la lumière et le feu,
Nous parlons à voix basse et nous tendons l’oreille
À maint bruit vite éteint et perdu comme au jeu.
Or, du fond de la nuit, nous témoignons encore
De la splendeur du jour et de tous ses présents.
Si nous ne dormons pas c’est pour guetter l’aurore
Qui prouvera qu’enfin nous vivons au présent.