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Casablanca: Société Marocaine et Occident

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CASABLANCA
Essai sur la transformation
de la société marocaine au contact de l'Occident
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PUBLICATIONS DE LA SECTION MODERNE ET CONTEMPORAINE


du Centre de Recherches sur l'Afrique Méditerranéenne
Faculté de Droit — 13 - Aix-en-Provence
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CENTRE DE RECHERCHES SUR L'AFRIQUE MÉDITERRANÉENNE


SECTION MODERNE ET CONTEMPORAINE

CASABLANCA
Essai sur la transformation
de la société marocaine au contact de l'Occident

par

A n d r é ADAM

Ancien Élève de l'École Normale Supérieure


Agrégé de l'Université
Chargé d'Enseignement à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines d'Aix-en-Provence

Ouvrage honoré d'une souscription du Ministère de l'Education Nationale


du Royaume du Maroc

TOME 1

É D I T I O N S DU C E N T R E NATIONAL DE LA R E C H E R C H E SCIENTIFIQUE

15, quai Anatole-France — Paris-VIle


1968
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(0 Centre National de la Recherche Scientifique, Paris, 1968.


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TABLE DES MATIÈRES

Pages
AVANT-PROPOS 5
INTRODUCTION 9
LIVRE I. — La croissance urbaine 19
Chapitre I. — La terre et l'histoire 21
— II. — L'Ancienne Médîna 33
— III. — La ville européenne et ses enclaves musulmanes 49
— IV. — La Nouvelle Médîna 69
— V. — Les bidonvilles 85
— VI. — L'expansion récente et les quartiers périphé-
riques 101
— VII. — L'habitation 119
LIVRE II. — La population de Casablanca 145
Chapitre I. — La population globale et son évolution 149
— II. — La population étrangère 161
— III. — La population israélite 183
— IV. — La population musulmane 205
— V. — L'immigration 231
— VI. — Les origines ethniques de la population musul-
mane 257
LIVRE III. — Les deux sources de l'évolution : la transformation des choses. 281
Chapitre I. — Casablanca et le désert marocain 284
— II. — Tout est venu de la mer 291
— III. — L'argent 319
— IV. — Casablanca, capitale d'une économie dualiste :
le commerce 347
— V. — Casablanca, capitale d'une économie dualiste :
l'industrie 375
— VI. — Le travail, étude quantitative 401
— VII. — Le travail et ses problèmes 425
LIVRE IV. — Les deux sources de l'évolution : la transformation des hommes. 451
Chapitre I. — Du 'ttm à la ma'rifa : l'instruction . . . . . . . . . . . 453
— II. — L'univers de la technique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 485
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— III. — M o y e n s d e c o m m u n i c a t i o n de m a s s e , loisirs e t
culture populaire 513
— IV. — G e n è s e d e l a n o u v e l l e cité m u s u l m a n e 529
— V. — L a n o u v e l l e cité m u s u l m a n e 559
— VI. — P e r m a n e n c e e t v i c i s s i t u d e s d u s a c r é 585

LIVRE V. — D e s t r u c t u r a t i o n s , r e s t r u c t u r a t i o n s 611
Chapitre I. — L e s t r o i s c o m m u n a u t é s e t l e u r s r a p p o r t s .... 613
— II. — D é s t r u c t u r a t i o n s 637
— III. — P a t h o l o g i e sociale 661
— IV. — N i v e a u x d e v i e 679
— V. — L e s classes sociales 705
— VI. — L a f a m i l l e e t la f e m m e . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 733

CONCLUSION 765

BIBLIOGRAPHIE 819

GLOSSAIRE DES MOTS ARABES ET BERBÈRES . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 843

INDEX DES NOMS DE PERSONNES 857

INDEX DES NOMS DE LIEUX 867

LISTE DES TABLEAUX 875


TABLE DES ILLUSTRATIONS ET DES PLANS . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 883

TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 887


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A MES ANCIENS ÉLÈVES MAROCAINS


CONSTRUCTEURS DU MAROC NOUVEAU
QUI M'ONT AIDÉ A LE COMPRENDRE

J E DÉDIE CE LIVRE
EN TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE
P O U R CE QUE J'AI REÇU
QUI P A S S E
CE QUE J'AI DONNÉ
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AVANT-PROPOS

Nous ne croyons pas nécessaire d'expliquer ce que nous avons voulu faire :
l'ouvrage doit se suffire à lui-même et, si tel n'est pas le cas, ce n'est pas u n
commentaire qui le sauvera. Nous voudrions seulement acquitter ici quelques
dettes de reconnaissance.
Il est juste qu'au seuil d ' u n livre qui lui doit tant nous évoquions la mémoire
de Robert Montagne et que son nom figure en tête de ces lignes. Il fut le premier,
quand tant de chercheurs tenaient leurs regards attachés sur les vieilles cités
prestigieuses, à sentir l'importance de Casablanca et à deviner que c'était un des
creusets où se forgeait l'avenir du pays. C'est lui qui nous suggéra d'en entre-
prendre l'étude et qui nous mit le pied à l'étrier en nous associant à ses recherches
sur le prolétariat marocain. Nous ne saurions nous rappeler sans émotion les
heures studieuses passées en sa compagnie dans la petite maison de . Aïn Chok
où il dépouillait les résultats de la grande enquête qu'il avait suscitée et dirigée,
ni les heures de détente où ce merveilleux causeur prodiguait les trésors d'une
vaste expérience, d'une intelligence ouverte et toujours aux aguets, d'une sympathie
vraie à l'égard des hommes et surtout des plus démunis.
A J e a n Stoetzel, qui a bien voulu diriger ce travail, à Jacques Berque dont la
profonde connaissance de la société marocaine m'a été si précieuse, je dirais avec
moins de gêne m a gratitude si des liens si anciens ne m'unissaient à l'un et à
l'autre. Comment parler de dette, là où règne l'amitié, qui est don gratuit ?
Nous n'aurions p u m e n e r à bien u n tel travail sans des concours qui ne nous
ont jamais manqué, mais dont le nombre défie l'énumération. Les administrateurs
passent p o u r n'aimer guère les chercheurs, gens indiscrets et fureteurs par
définition. Ceux de Casablanca démentent ce cliché. Nous avons trouvé près
d'eux, Marocains ou Français, après comme avant l'Indépendance, une compré-
hension sans défaut et une inépuisable complaisance. Fonctionnaires d'autorité,
urbanistes, statisticiens, enseignants, médecins, assistantes sociales, inspecteurs du
travail, économistes, financiers, ingénieurs — comment éviter u n et cetera qui
nous sauvera seul de t'injustice ? — tous nous ont ouvert leurs dossiers, ont répondu
infatigablement à nos questions, facilité nos enquêtes, mis à notre disposition
collaborateurs et documents avec une générosité et une efficacité dont nous leur
sommes profondément reconnaissants.
Deux groupes ont droit à une place particulière dans notre souvenir et dans
notre merci. C'est d'abord les membres de ce cercle d'études sociologiques — que
nous appellions entre nous, plus familièrement, « les petits chercheurs > — 01/,
des femmes et des hommes d'action et de pensée décrivaient leur expérience et
réfléchissaient en commun sur elle. C'était — pour ne citer que ceux dont les noms
figurent le plus souvent dans les notes de ce livre — J e a n - P a u l Trystram, qui
nous offrait l'hospitalité de son laboratoire psychotechnique, Anne-Marie Baron,
Henri Pirot, Gisèle et Guy Delanoë, le D r Mathieu, Roger Maneville, Henri
Bérenguier, A n d r é de la Porte des Vaux, Guy Martinet, Jean-Louis Miège...
Nous les avons mis a u pillage : il n'est que juste de leur rendre ce qui leur
appartient.
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L ' a u t r e g r o u p e est celui des j e u n e s M a r o c a i n s qui avaient été nos élèves d a n s


les lycées et les collèges m u s u l m a n s , à l'Institut d e s H a u t e s E t u d e s M a r o c a i n e s , à
l'Ecole M a r o c a i n e d ' A d m i n i s t r a t i o n , et q u e n o u s a v o n s r e t r o u v é s d a n s les a d m i -
nistrations c e n t r a l e s o u locales, à R a b a t o u à Casablanca. N o u s ne louerons pas
la c o m p é t e n c e de l e u r s r é p o n s e s , ce s e r a i t s a n s d o u t e n o u s flatter i n d i r e c t e m e n t .
M a i s l a c h a l e u r d e l e u r a c c u e i l n o u s a é t é d r o i t a u c o e u r : e l l e d é m e n t le d i c t o n
q u i f a i t d e l ' i n g r a t i t u d e le p a i n a m e r d e s v i e u x m a î t r e s .
I l r e s t e c e l u i q u i e s t le h é r o s d e ce l i v r e , le p e u p l e d e C a s a b l a n c a . N o u s a v o n s
t e n t é d e le c o m p r e n d r e . N o u s e s p é r o n s n e l ' a v o i r p o i n t t r a h i . C e n ' e s t p a s à n o u s d ' e n
juger. Ce que n o u s tenons d u m o i n s à dire, c'est que, des longues journées que
n o u s a v o n s p a s s é e s a v e c lui, e t s u r t o u t a v e c les p l u s h u m b l e s , n o u s a v o n s r a p p o r t é
n o n s e u l e m e n t u n e p r o f o n d e s y m p a t h i e , m a i s de l ' a d m i r a t i o n p o u r ce qui n o u s
p a r a î t être la qualité d o m i n a n t e d e ce v i e u x p e u p l e : sa dignité. Si la science n e
n o u s a v a i t c o m m a n d é d ' ê t r e objectif, le r e s p e c t s e u l e x i g e a i t d é j à d e le t r a i t e r
en adulte.
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« L'Occident et l'Orient dont parlent les pays arabes


ne sont pas seulement l'Occident et l'Orient de la
géographie. Ce sont des parts occidentale et orientale
de soi-même qui s'entrechoquent au fond du peuple
et de la personne ».
Jacques BERQUE, « Les Arabes
et l'expression économique »,
Studia Islamica, XVI, 1962,
p. 105.
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INTRODUCTION

« Le temps du monde fini commence », écrivait il y a plus de vingt ans


Paul Valéry. Voici que commence le temps d'un monde uniforme, où non
seulement l'amateur d'exotisme devra rester sur sa faim, mais où Montaigne,
Pascal et Montesquieu ne trouveraient peut-être plus de fondement au relativisme
géographique et sociologique dont ils sont les illustres précurseurs. « Vérité
en-deçà des Pyrénées, e r r e u r au-delà... », p o u r r a - t - o n l'écrire encore, au train
dont va l'histoire, dans quelques décennies ?
La civilisation qui s'est formée depuis quelques siècles dans un petit cap
de l'Asie, l'Europe, se répand avec une rapidité croissante sur le reste du monde.
Il n'est aucune partie de l'univers, si éloignée soit-elle, qui demeure à l'abri
de son influence, aucune société, si différente qu'elle soit et quelque puissante
originalité qu'elle ait manifestée dans le passé, qui se montre capable de résister
au mouvement de contagion et d'assimilation. Non seulement les sociétés archaïques
s'effondrent et leur culture ne subsistera bientôt plus que dans les ouvrages et les
musées d'ethnologie, mais les plus brillantes civilisations de l'histoire, celles qui
rayonnaient quand Paris et Londres n'étaient que des bourgades barbares, se
mettent à l'école de l'Occident.
Le fait n'est pas absolument nouveau sinon par son ampleur universelle. Mais
il était lié jusqu'ici au flux et au reflux des empires, encore que la Grèce conquise
eût conquis son vainqueur. Le reflux de l'empire romain ne devait laisser de la
latinité sur la terre du Maghreb que quelques ruines et céder entièrement la place
à l'empire et à la civilisation de l'Islam. Il est vrai que l'expansion de la civilisation
européenne s'est accompagnée presque partout de la colonisation et qu'on pourrait
lui appliquer, semble-t-il, l'analyse que donnait déjà Ibn Khaldoûn, il y a six cents
ans, du phénomène de l'acculturation : « Les hommes regardent toujours comme
u n être supérieur celui qui les a subjugués et qui les domine... Alors, ils adoptent
les usages du maître et tâchent de lui ressembler sous tous les rapports » (1).
Mais la décolonisation, qui est aujourd'hui presque achevée, ne s'est pas
accompagnée jusqu'ici du repli de la civilisation européenne et rien ne semble
annoncer que ce repli doive s'effectuer un jour. Les pays décolonisés affirment
toujours plus h a u t leur volonté de modernisation et se moderniser signifie ressem-
bler chaque jour u n peu plus à l'ancien colonisateur, auquel on demande d'ailleurs
les moyens de poursuivre et même d'accélérer le processus de cette modernisation.
L'impérialisme colonial apparaît donc, avec le recul, comme l'instrument ou, si
l'on veut, le canal emprunté par l'histoire pour répandre à partir des lieux
où elle s'est formée une civilisation destinée à devenir universelle. Pour employer
une expression qu'affectionnent les scientifiques, quand ils veulent échapper
au reproche de finalisme, « tout se passe comme si », le but une fois atteint,
l'instrument avait été rejeté. Le conduit qui versa le vin nouveau dans les vieilles
amphores est désormais inutile, mais le vin nouveau demeure.

(1) Prolégomènes, trad. DE SLANE, I, p. 306.


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Les raisons de ce succès sans précédent sont multiples mais la principale


est évidemment que la technique, sur laquelle repose la nouvelle civilisation,
permet à l'homme, pour la première fois dans l'histoire, de maîtriser les forces
de la nature, qui auparavant l'écrasaient, et de vaincre la souffrance, la misère
et la peur. Il peut se trouver des individus pour refuser cette chance, non des
sociétés entières. Il n'en est aucune, à la surface de la terre, qui se soit enfermée
dans u n refus définitif. Beaucoup, à vrai dire, se sont méprises sur les conditions
de leur entrée dans la nouvelle civilisation. Elles ont cru — ce fut particulière-
ment le cas de grandes et vieilles civilisations de l'Orient, à la métaphysique
luxuriante — qu'elles pourraient emprunter à l'Europe sa seule technique et
continuer sur les modes anciens leur rêve ou leur méditation, conserver intactes
les structures rigides d'une société millénaire, et même laisser à l'Occident une
sorte d'empire sur la matière en gardant orgueilleusement la royauté de l'esprit.
C'était une illusion. Les techniques nouvelles ont transformé l'économie et,
à travers elles, les structures collectives et les rapports des hommes. Les idées
elles-mêmes ont changé et les vieilles formes variées d'organisation sociale tendent
à se rapprocher du ou des modèles occidentaux.
Grande leçon de déterminisme et même de matérialisme, s'il faut en conclure
que ce que nous pensons est strictement conditionné par ce que nous faisons.
Ce serait méconnaître étrangement que la technique moderne, qui a en effet
bouleversé l'économie, avec les réactions en chaîne que cela comporte, est née
toute entière de l'esprit de l'homme, qu'elle est à l'origine pure pensée, et que
cette pensée s'appelle la science. Parce qu'il y a trois et quatre siècles quelques
hommes de génie ont conçu, p a r un effort inouï, à contre-courant de ce que
les plus grands esprits avaient toujours pensé avant eux, de nouveaux modes
de connaître et de nouveaux rapports entre l'esprit et la matière, ils ont doté
l'espèce humaine, sans encore s'en douter, d'une méthode d'une fécondité illimitée,
que leurs successeurs ont certes perfectionnée, mais qu'ils exploitent sans en avoir
modifié les principes. P o u r ramener l'évènement au bercail d'une philosophie
matérialiste de l'histoire, il faudrait démontrer qu'il trouve sa « raison suffisante »
dans les conditions économiques du milieu et du moment et que celles-ci l'expli-
quent et en rendent compte intégralement, démonstration qui n'a pas encore
été faite. Les rapports de la matière et de l'esprit ne sont pas à sens unique, et les
tenants nostalgiques des cultures traditionnelles, qui prétendaient accepter la
machine et refuser la pensée qui l'a créée, le démontrent à leur manière, eux
qui furent obligés d'envoyer leurs fils s'initier, dans les écoles de l'Occident,
à la méthode expérimentale (2). De même qu'il n'y a pas de progrès technique
sans recherche fondamentale, un pays ne peut participer à la civilisation techni-
cienne — sinon en se contentant d'acheter des transistors et des automobiles —
sans participer à l'activité créatrice de l'esprit scientifique. Un historien marocain
qui ne passe pas pour un philosophe, l'auteur du Kitâb el-Istiqçâ, Ahmed
En-Nâciri, a peut-être eu l'intuition de ces cruels enchaînements quand il
écrivait, envisageant une réforme militaire indispensable à la défense du pays :

(2) M o h a m m e d IQBAL, d a n s R e c o n s t r u i r e t a p e n s e e r e l i g i e u s e a e i i s i a m , t r a a . ^ iviEYERovucM,


1955, p p . 140 s q q , s o u t i e n t , e n s ' a p p u y a n t s u r u n o u v r a g e d e BRIFFAULT, L ' é v o l u t i o n d e
l'humanité, que Roger Bacon, qu'il considère c o m m e beaucoup plus important que son
h o m o n y m e et s u c c e s s e u r , d o i t t o u t a u x p e n s e u r s a r a b e s et q u e les A r a b e s s o n t p a r c o n s é q u e n t
l e s v é r i t a b l e s i n v e n t e u r s d e la m é t h o d e e x p é r i m e n t a l e . Il n ' e s t a u c u n e p e n s é e , si o r i g i n a l e
soit-elle, q u i n e d o i v e q u e l q u e chose à des p e n s é e s a n t é r i e u r e s . S u r ce p o i n t précis, n o u s
n ' a v o n s a u c u n e c o m p é t e n c e p o u r t r a n c h e r . L e rôle d e la p e n s é e a r a b e d a n s _l'élaboration
d e l a p h i l o s o p h i e d u M o y e n - A g e e u r o p é e n , l o n g t e m p s m é c o n n u , e s t a u j o u r d ' h u i b i e n ^é t a b l i .
M a i s , m ê m e s i l ' o n t i e n t p o u r f o n d é e s l e s a f f i r m a t i o n s d e BRIFFAULT e t d'IQBAL, i l e s t é v i d e n t
q u e les intuitions géniales des m a î t r e s arabes de Roger B a c o n sont restées stériles dans l e u r
p r o p r e civilisation et que, p l u s i e u r s siècles après, c'est a u p r è s des successeurs de B a c o n
q u e les successeurs de ces A r a b e s ont d û a p p r e n d r e la m é t h o d e expérimentale. Et c est de
BRIFFAULT q u e IQBAL a a p p r i s l ' o r i g i n e a r a b e d e l a p e n s é e e u r o p é e n n e .
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« Les soldats veulent apprendre le métier des armes pour défendre la religion
et ils la perdent en l'apprenant » (3).
Il semblerait donc que l'assimilation dût bientôt atteindre son achèvement
et que l'amateur d'âmes, tout comme l'amateur d'exotisme, fût condamné à une
désespérante uniformité. Il n'en est rien. Les Pierre Loti ont sans doute peu
d'avenir, mais aux Montaigne et aux Montesquieu le fonds n'est pas près
de manquer.
C'est peu de dire que les vieilles civilisations ne veulent pas mourir.
Du contact avec l'Occident, elles tirent les forces d'une renaissance. Est-ce un
hasard si la Nahd'a arabe se produit au moment où tous les pays arabes
subissent, avec ou sans accompagnement de colonisation, l'influence pressante
de l'Europe ? Les vieilles cultures paraissent avoir bénéficié du sens de l'histoire,
si développé dans la civilisation occidentale et qu'elle doit en grande partie au
Christianisme (4). Elle leur a rendu parfois les monuments de leur passé, oubliés
ou négligés, et comme restitué leurs lettres de noblesse. Que serait la philosophie
de la négritude, chère à M. Senghor, sans les travaux des ethnologues ? L'œuvre
des archéologues et des historiens français en Afrique du Nord — dans un
ensemble culturel dont les fondements sont pourtant, eux aussi, liés à l'histoire
— a enrichi le patrimoine moral des nouvelles nations et contribué, sous la
domination coloniale, à alimenter leur fierté nationale et à aiguiser le sens
de leur quant-à-soi.
Nous ne rappelons pas ces faits pour exalter, pour justifier ni même pour
excuser la domination coloniale et l'hégémonie européenne. Nous les considérons,
elles aussi, comme des faits, comme des phases de l'histoire. Comme toutes
les entreprises des hommes, elles ont charrié avec elles le bon et le mauvais.
Et nous ferions volontiers nôtre cette réflexion de M. Raymond Aron : « On
aurait tort, en histoire, de s'indigner contre ce que K a n t appelait « le mal
« radical »; n'exigeons pas des hommes qu'ils fassent le bien pour le bien,
soyons satisfaits que leur égoïsme ou leurs rivalités aboutissent à des résultats
qui auraient p u être visés directement par des hommes de bonne volonté» (5).
Les colonisateurs n'avaient certes pas pour b u t de restaurer la civilisation
des pays qu'il subjuguaient. Ils obéissaient à leurs intérêts et à la volonté
de puissance. Mais la volonté et les plans des hommes ne font pas l'histoire,
ils ne sont que ses instruments.
Si les colonisateurs ont joué u n rôle volontaire dans la renaissance des
vieilles cultures, leur rôle involontaire fut bien plus grand encore. La réaction
provoquée par leur action fut si spectaculaire — et si efficace — sur le plan
politique qu'on perd souvent de vue les fruits qu'elle a produits sur les autres
plans. Une société, un peuple, une communauté humaine, pas plus d'ailleurs qu'une
personne, ne sont jamais passifs. Il ne dépend pas toujours d'eux que les évène-
ments qui les affectent arrivent ou n'arrivent pas. Mais ils réagissent à ces
incitations extérieures et la réaction compte plus, au total, que l'action dans
le résultat final.
Les peuples colonisés se sont sentis menacés dans leur personnalité même,
moins par les armes et par les machines des colonisateurs que par le dynamisme
de leur culture. Celle-ci ne se réduit pas aux règles de la méthode expérimentale,
quelle que soit leur importance et leur fécondité. Elle rassemble un trésor
de sagesse, d'expérience humaine, psychologique et sociale, d'art et de poésie,
de réflexions sur les rapports de l'homme avec le mystère, qui rencontre d autres

(3) C i t é p a r J . L. MIÈGE, L e M a r o c e t l ' E u r o p e , IV, p. 416, n. 4. _


(4) V. s u r ce p o i n t l a b e l l e p a g e d e M a r c BLOCH, A p o l o g i e p o u r l histoire ou Métier
d ' h i s t o r i e n , éd. 1949, p. I X .
(5) P a i x e t g u e r r e e n t r e les n a t i o n s , p. 268.
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trésors, a u c o n t e n u b i e n différent. L ' i m a g e d u trésor est i m p r o p r e : ce qu'elle


évoque e s t m o r t e t stérile. Il s'agit b i e n p l u t ô t d e s s o u r c e s o ù s ' a l i m e n t e n t
les intelligences et les sensibilités, des forces collectives qui façonnent les
consciences individuelles, de ces « r a c i n e s d u ciel » o ù l ' h o m m e puise ses
raisons de vivre. L a culture occidentale a exercé u n e séduction d ' a u t a n t plus
forte qu'elle était en pleine p é r i o d e de vitalité, tandis q u e les cultures des
colonisés, parfois r i c h e s d ' u n brillant passé, é t a i e n t le p l u s s o u v e n t e n d o r m i e s
d a n s u n e t r a d i t i o n s c l é r o s é e et d é c a d e n t e . M a i s il y a v a i t d e s p a r t s de l ' â m e
q u e la nouvelle c u l t u r e était i n c a p a b l e d e satisfaire.
R é s i s t a n c e à l'aliénation, r e t o u r a u x sources, q u e l s q u e soient les m o t s d o n t
o n la décore, la r é a c t i o n d e s colonisés f u t d e se t o u r n e r v e r s les c u l t u r e s a u t o -
c h t o n e s et de l e u r d e m a n d e r les m o y e n s de rester soi-même. L a décolonisation,
e n s u p p r i m a n t le f a c t e u r politique, a r é v é l é le p r o b l è m e c u l t u r e l d a n s sa p u r e t é
et d a n s s o n étendue. Il t i e n t e n u n e c o n t r a d i c t i o n qui p a r a î t t h é o r i q u e m e n t
facile à r é s o u d r e et q u i l'est b e a u c o u p m o i n s d a n s le concret. L ' e n t r é e d a n s
l'universel s'accompagne d'une recherche de l'authentique. « Ils v e u l e n t ê t r e
c o m m e n o u s , m a i s s a n s n o u s », é c r i v a i t M a n n o n i il y a q u i n z e a n s , q u a n d l a
d é c o l o n i s a t i o n n ' é t a i t e n c o r e q u ' u n e s p o i r (6). P e u t - ê t r e f a u d r a i t - i l d i r e a u j o u r -
d ' h u i : Ils v e u l e n t ê t r e c o m m e nous, m a i s a u t r e m e n t q u e nous.
L a difficulté et les r é t i c e n c e s t i e n n e n t à la liaison d e fait e n t r e les m é t h o d e s
m o d e r n e s et universelles de connaître et de pouvoir, élaborées en Occident,
et les f o r m e s de la c u l t u r e occidentale, à t r a v e r s lesquelles les h o m m e s d e s
a u t r e s civilisations sont entrés en contact avec les premières. P a r c e q u e les
c o l o n i s a t e u r s é t a i e n t les seuls à p o u v o i r e n s e i g n e r les sciences, les colonisés
les o n t é t u d i é e s d a n s la l a n g u e d e c e u x - c i . M a i s la d é c o l o n i s a t i o n n ' a p a s suffi
à r e n v e r s e r les d o n n é e s d u p r o b l è m e . P a r c e q u ' u n e l a n g u e n ' e s t p a s u n v ê t e m e n t
d o n t o n habille n ' i m p o r t e q u e l corps, m a i s qu'elle est i n t i m e m e n t liée à ce qu'elle
e x p r i m e , c o m m e l'écorce suit la croissance d e l'arbre, p a r c e q u e son a d a p t a t i o n
est a u t r e chose q u ' u n e affaire de traduction, toutes les l a n g u e s n e sont pas
a c t u e l l e m e n t e n é t a t d e v é h i c u l e r le c o n t e n u d e la s c i e n c e m o d e r n e . U n p e u p l e
n e p e u t e x p r i m e r p a r f a i t e m e n t son â m e q u e d a n s sa l a n g u e maternelle, et c'est
u n g r a n d d é c h i r e m e n t q u a n d celle-ci ne p e u t servir en m ê m e temps d'expression
à c e s t e c h n i q u e s d o n t la m a î t r i s e e s t la c o n d i t i o n d e la p r o s p é r i t é e t q u e l q u e f o i s
m ê m e de l'existence en tant q u e nation.
P e r d r e , p o u r vivre, ses raisons de vivre, tel est parfois le d i l e m m e q u i
s'impose à t a n t de j e u n e s n a t i o n s issues de vieilles civilisations. Se r e t r o u v e r
s o i - m ê m e , a p r è s les a l i é n a t i o n s d e la p é r i o d e coloniale et p a r d e l à les d é g é n é -
r e s c e n c e s de la p é r i o d e précoloniale, et entrer, pavillon déployé, d a n s la h a u t e
m e r de la civilisation scientifique, c'est l'idéal et l'ambition de toutes. L e s
efforts qu'elles fournissent, les m é t h o d e s qu'elles emploient, et qui v a r i e n t avec
le génie p r o p r e et la s i t u a t i o n h i s t o r i q u e de c h a c u n e , leurs expériences, l e u r s
r é u s s i t e s et l e u r s échecs, c o n s t i t u e n t l ' u n d e s s u j e t s d ' é t u d e les p l u s p a s s i o n n a n t s
de notre temps.
C'est le sujet q u e nous avons voulu aborder dans un exemple concret
et s u r u n point d u m o n d e bien délimité.

Q u a n d l ' e n s e i g n e d e v a i s s e a u B a l l a n d e , à l ' a u b e d u 5 a o û t 1907, r e p o u s s a


l ' u n e d e s p o r t e s d e C a s a b l a n c a q u ' o n l u i f e r m a i t a u n e z , il n ' e u t c e r t a i n e m e n t p a s
c o n s c i e n c e d u s y m b o l i s m e d e s o n g e s t e . C ' e s t t o u t le M a r o c q u ' i l o u v r a i t à l 'in-
fluence e u r o p é e n n e , sous la f o r m e classique de la colonisation, d é b a r q u e m e n t ,

(6) O. MANNONI, Psychologie de la colonisation, 1950, p. 141.


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c a n o n n a d e , o c c u p a t i o n . D e r r i è r e l e s s o i x a n t e m a r i n s d u G a l i l é e , ce q u i s ' e n -
g o u f f r a i t d a n s les r u e l l e s t o r t u e u s e s d e l a p e t i t e ville é t a i t b i e n a u t r e m e n t
d a n g e r e u x p o u r le v i e u x M a r o c , d o n t l ' a c t e d e d é c è s d o i t ê t r e s a n s d o u t e d a t é
d e ce j o u r - l à : c ' é t a i e n t l e s c a p i t a u x , les t e c h n i q u e s e t les i d é e s d e l ' O c c i d e n t ,
q u i p r e n a i e n t p i e d s u r u n d e s r a r e s p o i n t s d e la t e r r e à l e u r ê t r e d e m e u r é s
fermés.

L e v i e u x M a r o c avait tenté de s ' e n f e r m e r d e r r i è r e u n e m u r a i l l e de Chine,


toute morale d'ailleurs, qui était assiégée de toutes parts. Les rivalités des
p u i s s a n c e s e u r o p é e n n e s e t u n e d i p l o m a t i e a d r o i t e à les u t i l i s e r a v a i e n t r e t a r d é
l ' é c h é a n c e , m a i s n e p o u v a i e n t l ' é v i t e r . P o u r s a u v e r l e u r p a y s d e la d o m i n a t i o n
é t r a n g è r e , il e û t f a l l u a u x d e r n i e r s s u l t a n s a s s e z d e l u c i d i t é e t d e h a u t e u r
d e v u e s p o u r e n e n t r e p r e n d r e e u x - m ê m e s e t e n m e n e r r é s o l u m e n t la m o d e r n i -
sation. M a i s c ' e û t é t é à l e u r s y e u x , e t à c e u x d e l e u r s c o m p a t r i o t e s , l i v r e r l ' â m e
p o u r s a u v e r le corps, e t il n ' y a v a i t g u è r e d e M a r o c a i n s , à c e t t e é p o q u e , q u i
f u s s e n t c a p a b l e s d e d i s t i n g u e r , d a n s les t r a d i t i o n s a u x q u e l l e s le p e u p l e é t a i t
a t t a c h é , e n t r e c e l l e s q u i t e n a i e n t a u x v a l e u r s e s s e n t i e l l e s e t celles q u i n ' é t a i e n t
q u e les b r a n c h e s m o r t e s d u v i e i l a r b r e . Q u e l q u e s m e m b r e s d u M a k h z e n se
t r o u v a i e n t e n m i s s i o n à A l g e r , e n 1903, q u a n d le C h e i k h ' A b d o u v i n t y p a r l e r :
ils r e v i n r e n t i n d i g n é s d e ce q u ' i l s a v a i e n t e n t e n d u .
U n t i t r e , e t m ê m e u n s o u s - t i t r e , e s t n é c e s s a i r e m e n t c o n d e n s é ; les n u a n c e s
n ' y s a u r a i e n t t r o u v e r p l a c e . Q u a n d n o u s d i s o n s q u e l ' é v o l u t i o n d e la société
m a r o c a i n e s ' e s t p r o d u i t e « a u c o n t a c t d e l ' O c c i d e n t », n o u s n e f a i s o n s q u e c o n s t a t e r
u n fait, e t n o u s n e f o r m u l o n s e n a u c u n e m a n i è r e u n j u g e m e n t d e v a l e u r . N o u s
n ' e n t e n d o n s n i f a i r e u n m é r i t e à la F r a n c e d e la d i t e é v o l u t i o n , n i j u g e r d e
la q u a l i t é d e l ' i n f l u e n c e e x e r c é e , e n c o r e m o i n s s u g g é r e r q u e le M a r o c n ' a u r a i t
p a s é t é c a p a b l e d ' é v o l u e r s a n s l ' i n t e r v e n t i o n d e la F r a n c e o u d ' u n e a u t r e n a t i o n ,
ce q u e n o u s i g n o r o n s e t q u e t o u t le m o n d e i g n o r e r a t o u j o u r s . O n n e r e f a i t
p a s l ' h i s t o i r e . H e u r o u m a l h e u r , c ' e s t p a r la c o l o n i s a t i o n f r a n ç a i s e q u e le M a r o c
e s t e n t r é e n c o n t a c t a v e c l a c i v i l i s a t i o n m o d e r n e e t c ' e s t sous la f o r m e de la
c u l t u r e f r a n ç a i s e q u e l a c u l t u r e o c c i d e n t a l e s ' y e s t r é p a n d u e . S e d e m a n d e r si
le M a r o c a u r a i t p u f a i r e l ' é c o n o m i e de la c o l o n i s a t i o n est u n e q u e s t i o n oiseuse.
S e d e m a n d e r si la m o d e r n i s a t i o n s a n s la c o l o n i s a t i o n a u r a i t é t é p l u s r a p i d e ,
plus h a r m o n i e u s e et plus féconde, est u n e question qui comporte plusieurs
r é p o n s e s . C a r l ' e x p é r i e n c e a é t é f a i t e p a r d i v e r s p a y s . Il y a le J a p o n . Il y a
a u s s i le Y é m e n e t l ' A f g h a n i s t a n .
L e c o n t a c t F r a n c e - M a r o c a d u r é p r è s d ' u n d e m i - s i è c l e s o u s la f o r m e coloniale.
M a i s il n ' a p a s e u l a m ê m e i n t e n s i t é n i les m ê m e s effets selon les m i l i e u x .
L a m a s s e r u r a l e , a u M a r o c c o m m e a i l l e u r s , e s t r e s t é e assez l o n g t e m p s à
l ' é c a r t de la g r a n d e m u t a t i o n q u i s ' o p é r a i t . N o n c e r t e s q u ' e l l e f û t d e m e u r é e
t o u t e p a r e i l l e à e l l e - m ê m e . M a i s ses c h a n g e m e n t s o n t é t é lents, s a u f d a n s les
r é g i o n s d e f o r t e c o l o n i s a t i o n e t c e l l e s q u i a v o i s i n e n t les villes, ce s o n t d ' a i l l e u r s
les m ê m e s . L e t h é â t r e p a r e x c e l l e n c e d u c h a n g e m e n t social, c ' e s t la ville.
C'est vrai dans l'évolution n o r m a l e d ' u n pays. C'est encore plus vrai au Maroc
o ù les a r t i s a n s p r i n c i p a u x d u c h a n g e m e n t , les E u r o p é e n s , se s o n t c o n c e n t r é s
d a n s les villes e t y o n t e x e r c é l e u r s a c t i v i t é s s u r t o u s l e s p l a n s .
L e M a r o c a u n e vieille t r a d i t i o n c i t a d i n e . L e s B e r b è r e s , il e s t vrai, s e m b l e n t
a v o i r s u r t o u t e x p r i m é l e u r g é n i e social d a n s l ' o r g a n i s a t i o n des s t r u c t u r e s v i l l a -
g e o i s e s e t t r i b a l e s . M a i s l e s R o m a i n s a v a i e n t c o n s t r u i t d e s cités, d o n t l'Islam^ p r i t
q u e l q u e f o i s la s u i t e , c o m m e à T a n g e r . L e s A r a b e s s u r t o u t f u r e n t , e n c e t e x t r ê m e -
o c c i d e n t d e l ' I s l a m , l e s g r a n d s f o n d a t e u r s d e villes. Fès, Salé, M a r r a k e c h , R a b a t ,
M e k n è s , p o u r n e c i t e r q u e les p r i n c i p a l e s , s o n t l ' œ u v r e d e p r i n c e s m u s u l m a n s ,
et, m ê m e q u a n d ils é t a i e n t B e r b è r e s , c o m m e c e u x q u i c r é è r e n t Salé, M a r r a k e c h
e t R a b a t , m ê m e si les e n c e i n t e s b â t i e s p a r e u x n ' e n s e r r è r e n t d a b o r d q u e ^des
c a m p s , c ' e s t la c i t é d e l ' a r a b e M o û l a y I d r î s q u i s e r v i t d e m o d è l e à l e u r d é v e -
l o p p e m e n t u l t é r i e u r . C e l l e s q u i c o n n u r e n t la v i e u r b a i n e la p l u s b r i l l a n t e o n t en
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outre u n caractère commun, c'est d'avoir subi, à un moment ou à l'autre de leur


histoire, l'influence de l'Espagne musulmane, pour avoir reçu des émigrés citadins
d'Al-Andalûs. Tétouan, Fès, Rabat et Salé en ont reçu un lustre qui fait d'elles
l'aristocratie des cités du Maghreb el-Aqçâ.
L'effet de la colonisation sur ces vieilles cités aux structures complexes,
riches de traditions marchandes et techniques, religieuses et intellectuelles, n'a
malheureusement pas fait l'objet d'études approfondies. Le beau livre de Roger Le
Tourneau (7) a pour objet la ville de Fès et la société fâsie telles qu'elles se
présentaient à la veille du Protectorat et exclut donc les phénomènes consécutifs
à la colonisation. Les ouvrages de Jacques Caillé sur Rabat (8) et de Gaston
Deverdun sur Marrakech (9) se limitent à l'histoire et à l'archéologie et s'arrêtent
également à 1912. Si nous exceptons de nombreux articles, d'importance et de
valeur inégale, le seul travail un peu étendu qui aborde les aspects modernes de
l'évolution urbaine au Maroc est celui, tout récent, d'un jeune Marocain, Mohammed
Naciri, sur Salé (10) ; mais c'est, comme son sous-titre le dit, une étude de géogra-
phie urbaine et elle n'aborde qu'incidemment les aspects proprement sociologiques.
Nous regrettons d'autant plus cette lacune de la sociologie urbaine au Maroc
qu'il nous aurait été fort utile de connaître, autrement que par la connaissance
vulgaire, les réactions de ces sociétés traditionnelles aux influences de la coloni-
sation. Il nous a manqué, de ce fait, u n terme de référence et de comparaison
difficile à remplacer.
L'implantation française a fait surgir au Maroc non seulement des quartiers
européens, des « villes nouvelles » à côté des villes anciennes, mais de nouvelles
villes qu'aucune réalité urbaine n'avait précédées. L'exemple le plus remarquable
en est Kenîtra (ex-port-Lyautey) et on peut y joindre Agadir, où ni la kasbah
qui lui a donné son nom, ni le petit village de pêcheurs de Founti n'avaient le
moindre caractère urbain. Les statistiques classent aujourd'hui dans les villes des
dizaines de petites agglomérations qui n'étaient naguère que des villages ou même
des emplacements de marché hebdomadaire dont ils portent encore le nom (Souk
el-Arba' du Gharb, par exemple). Mais ce sont plutôt, pour l'instant, de gros bourgs
ruraux, dont certains deviendront peut-être de vraies villes.
Le cas de Casablanca est différent. Ce n'est pas une création ex nihilo. Le
site était occupé depuis fort longtemps par une agglomération urbaine, bien que
celle-ci fût restée en ruines et abandonnée pendant trois siècles. Quand les
Français y débarquèrent en 1907, ces ruines avaient été relevées depuis plus d'un
siècle et une petite colonie de leurs compatriotes y résidait depuis une cinquan-
taine d'années. Mais c'était une bien petite ville que la D â r el-Beîda de ce début
du siècle. Moins, à dire vrai, par le nombre de ses habitants — 20 000 est un chiffre
que lui eussent envié bien des sous-préfectures et même quelques préfectures
françaises — que par l'indécision de ses caractères urbains — la moitié de son
enceinte était occupée par des huttes et des vergers, — et son absence de bour-
geoisie et de traditions citadines.
De ce petit port sans port, de cette bourgade à moitié rurale, les événements
et la volonté des hommes devaient faire, en quelques décennies, la plus grande
ville de l'Afrique du Nord et l'une des grandes métropoles du continent africain :
elle a dépassé, à l'heure actuelle, le million d'hommes. Sa population se compose
de trois communautés bien différentes, qui ont certes des rapports mais ne se mé-
langent pas et dont le comportement reste différent, en dépit des progrès de l'accul-

(7) R o g e r LE TOURNEAU, F è s a v a n t le P r o t e c t o r a t . E t u d e é c o n o m i q u e e t sociale a u n e ville


de l ' O c c i d e n t m u s u l m a n , C a s a b l a n c a , 1 9 4 9 . . . .
(8) J a c q u e s CAILLÉ, L a ville de R a b a t j u s q u ' a u P r o t e c t o r a t f r a n ç a i s . H i s t o i r e e t a r c h é o l o g i e ,
3 vol., P a r i s , 1949.
(9) G a s t o n DEVERDUN, M a r r a k e c h , d e s o r i g i n e s à 1912, 2 vol., R a b a t , 1959.
(10) M o h a m m e d NACIRI, Salé. E t u d e d e g é o g r a p h i e u r b a i n e , R a b a t , 1963.
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t u r a t i o n . D e c e s t r o i s c o m m u n a u t é s , il e n e s t d e u x , l ' e u r o p é e n n e e t l ' i s r a é l i t e , q u e
n o u s n ' é t u d i e r o n s pas. N o t r e o b j e t p r o p r e , e n effet, c ' e s t la s o c i é t é m u s u l m a n e , m a j o -
ritaire d e p u i s longtemps et d o n t l'importance, qui ne cesse de croître, n e fera q u e
croître encore à l'avenir. N o u s n e saurions, é v i d e m m e n t , laisser e n t i è r e m e n t de côté
les d e u x autres, d o n t le rôle d a n s l'évolution de la troisième fut capital. Elles s e r o n t
m ê m e p r é s e n t e s à c h a q u e p a g e d e n o t r e é t u d e , m a i s n o u s n e les c o n s i d é r e r o n s
q u e sous l'angle d e l e u r s r a p p o r t s avec la c o m m u n a u t é m u s u l m a n e , de l'influence
qu'elles ont e x e r c é e s u r elle et des r é a c t i o n s qu'elles o n t p r o v o q u é e s d e sa part.
Sans doute auraient-elles mérité d'être étudiées p o u r elles-mêmes et n o u s souhai-
tons v i v e m e n t qu'elles t r o u v e n t aussi l e u r historien o u l e u r sociologue. Mais n o u s
n e pouvions, q u a n t à nous, l ' e n t r e p r e n d r e sans d o n n e r à notre travail, déjà volu-
m i n e u x , u n e d i m e n s i o n q u i e û t e x c é d é nos forces. D u m o i n s a v o n s - n o u s t e n u à
consacrer u n chapitre à la d é m o g r a p h i e de chacune et un autre au problème
spécifique des rapports inter-communautaires.
« L a ville, a dit H e n r i L e f è v r e , est la p r o j e c t i o n s u r le t e r r a i n d ' u n e société
t o u t e n t i è r e » (11). Si la s o c i é t é r e l è v e d u s o c i o l o g u e , le t e r r a i n r e l è v e d u g é o g r a p h e .
N o u s n e n o u s r e c o n n a i s s o n s a u c u n e c o m p é t e n c e p o u r t e n i r le rôle d e ce d e r n i e r et
nous ne présentons pas cet ouvrage c o m m e u n e étude de géographie urbaine. Nul n'a
plus conscience q u e nous des lacunes qu'il offrirait de ce point de vue. Ce que
n o u s disons d e s c o n d i t i o n s q u e la n a t u r e i m p o s a i t à la création des h o m m e s , n o u s
l ' e m p r u n t o n s à des géographes et n o u s n e prétendons pas faire œ u v r e originale
e n la m a t i è r e . O n n o u s c o n c é d e r a p e u t - ê t r e q u e les i m p é r a t i f s g é o g r a p h i q u e s
— c o n t r a i r e m e n t à ce qui se p a s s e d a n s d ' a u t r e s villes — n'étaient p a s tels qu'ils
fussent en m e s u r e d'imposer à Casablanca des caractères absolument originaux.
L ' h i s t o i r e a u r a i t p u n o u s r e t e n i r d a v a n t a g e , p a r c e q u e n o u s la c o n s i d é r o n s
c o m m e u n e d e s d i m e n s i o n s de la sociologie. L e s p h é n o m è n e s de c h a n g e m e n t
social, q u i f o n t l ' o b j e t e s s e n t i e l d e n o t r e r e c h e r c h e , n ' o n t c o m m e n c é d e f a ç o n
m a s s i v e q u ' a v e c le P r o t e c t o r a t . M a i s l ' é t u d e s o c i o l o g i q u e p r e n d ses r a c i n e s a v a n t
1912, p u i s q u ' u n e p e t i t e m a i s d y n a m i q u e c o l o n i e e u r o p é e n n e a v a i t f o r t e m e n t c o n t r i -
b u é à d o n n e r à la ville u n e activité, m o d e s t e a u r e g a r d d e ce q u i suivra, m a i s
assez r e m a r q u a b l e p o u r f r a p p e r les o b s e r v a t e u r s . A y a n t d é j à r e t r a c é ailleurs le
p a s s é d e C a s a b l a n c a , n o u s n o u s c o n t e n t e r o n s d ' e n p r é s e n t e r ici u n b r e f r a c c o u r c i ,
i n d i s p e n s a b l e à v r a i d i r e p o u r e m b r a s s e r d a n s sa c o n t i n u i t é le v a s t e m o u v e m e n t
q u i s ' a c c é l è r e e t s ' é p a n o u i t d a n s l e s d e r n i è r e s d é c e n n i e s . L ' é t u d e h i s t o r i q u e se
p o u r s u i t d ' a i l l e u r s b i e n a u - d e l à d e ce p r é a m b u l e , p u i s q u e n o u s n o u s efforçons d e
saisir les c h a n g e m e n t s s o c i a u x à t r a v e r s les é v é n e m e n t s q u i les m a n i f e s t e n t o u q u i
les expliquent.

C a s a b l a n c a , n o u s l ' a v o n s dit, n e p o s s é d a i t pas, à la d i f f é r e n c e d e s vieilles cités


m a r o c a i n e s , d e v é r i t a b l e b o u r g e o i s i e . C'était, a u d é b u t d u siècle, u n e ville sans
citadins. L a colonisation et l'implantation d ' u n e forte colonie e u r o p é e n n e ont
modifié cet état de choses sans toutefois le bouleverser. Les citadins étaient des
F r a n ç a i s , qui c r é è r e n t à côté de la ville m a r o c a i n e u n e ville à l e u r c o n v e n a n c e et
selon l e u r génie, m a i s avec le c a r a c t è r e d é s o r d o n n é , spéculatif et sans â m e des
« v i l l e s - c h a m p i g n o n s » américaines. M a i s la s é p a r a t i o n des d e u x habitats, c o n f o r m e
a u x principes de L y a u t e y , n e d u r a pas, p a r c e q u e la croissance e x u b é r a n t e de la
ville faisait c r a q u e r tous les p l a n s d ' u r b a n i s m e . S a n s doute, u n e certaine ségrégation
d e fait, — n o n j u r i d i q u e — p e r s i s t a , s a u f d a n s c e r t a i n e s z o n e s d e c o n t a c t , e t il
f u t e x c e p t i o n n e l q u e d e u x c o m m u n a u t é s se m ê l a s s e n t à l ' i n t é r i e u r d ' u n m ê m e
quartier. M a i s les q u a r t i e r s e u x - m ê m e s se m ê l è r e n t ou p l u t ô t alternèrent, c h a q u e
c o m m u n a u t é — d u moins, la m u s u l m a n e et l ' e u r o p é e n n e — a y a n t d û à t o u r de rôle

(11) C i t é p a r P i e r r e MASSÉ, « L ' u r b a n i s a t i o n », I n t r o d . p. 7, P r o s p e c t i v e , 11 j u i n 1:11>4.


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« e n j a m b e r » les q u a r t i e r s c r é é s p a r l ' a u t r e p o u r r e t r o u v e r l'espace libre. L ' h a b i t a t


m u s u l m a n r e s t a t r è s d i f f é r e n t d e l ' h a b i t a t e u r o p é e n , m a i s il n ' é t a i t p l u s c o n f o r m e
à la p u r e tradition, p a r c e q u e les conditions é c o n o m i q u e s et les s t r u c t u r e s sociales
a v a i e n t c h a n g é , si les goûts, e u x , se m o d i f i a i e n t m o i n s vite.

Ville s a n s citadins — ou p r e s q u e — la C a s a b l a n c a m u s u l m a n e s'est p e u p l é e


d e p a y s a n s , q u ' u n v a s t e p h é n o m è n e social, l ' e x o d e r u r a l , c h a s s a i t d e s c a m p a g n e s
v e r s les villes et d o n t elle a recueilli la p l u s g r a n d e partie. N o u s n e p o u v i o n s
é v o q u e r u n fait de cette i m p o r t a n c e sans e n c h e r c h e r l'explication. P o u r q u o i ces
h o m m e s q u i t t e n t - i l s l e u r village e t p o u r q u o i v i e n n e n t - i l s à C a s a b l a n c a ? Si la
r é p o n s e à la seconde q u e s t i o n n e p o s e p a s de grosses difficultés, elle est t r o p
liée à celle q u i s e r a d o n n é e à la p r e m i è r e p o u r q u e n o u s n e les e x a m i n i o n s p a s
l ' u n e e t l ' a u t r e . U n e e n q u ê t e a s s e z v a s t e , m e n é e e n 1952 à l ' o c c a s i o n d u r e c e n -
sement, n o u s p e r m e t t r a de situer les réservoirs h u m a i n s qui a l i m e n t e n t l'immi-
gration casablancaise.

L'assimilation de ces m a s s e s de p a y s a n s déracinés est l'un des grands p r o -


b l è m e s sociaux qui se posent d a n s les nouvelles métropoles d u Tiers-Monde.
M a i s il n e s e p o s e p a s u n i q u e m e n t e n t e r m e s d ' h a b i t a t i o n e t il n e s u f f i t p a s p o u r
le r é s o u d r e d e « r é s o r b e r » t o u s les b i d o n v i l l e s . E n t r e u n c i t a d i n e t u n r u r a l la
d i f f é r e n c e n ' e s t p a s s e u l e m e n t d a n s l a f a ç o n d e l o g e r . L ' u r b a n i s a t i o n e s t si m u l t i -
f o r m e , e l l e s ' é t e n d à d e s d o m a i n e s si v a r i é s q u ' i l n ' e s t p a s p o s s i b l e d ' e n c o n c e n t r e r
la d e s c r i p t i o n : elle se p o u r s u i t à t r a v e r s t o u s les c h a p i t r e s d e ce livre.

C ' e s t q u e d e u x g r a n d e s m u t a t i o n s s o c i a l e s s e f o n t ici e n m ê m e t e m p s e t n e
c e s s e n t d e m ê l e r l e u r s t r a i t s e t l e u r s effets. Il y a d ' u n e p a r t , l ' u r b a n i s a t i o n , l ' a s s i -
m i l a t i o n p a r le m i l i e u citadin, p r e s q u e i n e x i s t a n t a u départ, d ' u n e é n o r m e m a s s e
d ' é m i g r a n t s r u r a u x . E t i l y a, d ' a u t r e p a r t , l a t r a n s f o r m a t i o n c o n c o m i t a n t e d e c e t t e
m a s s e , a u f u r e t à m e s u r e q u ' e l l e est l i v r é e a u M o l o c h d e la g r a n d e ville, s o u s
l'effet des influences occidentales. L e s d e u x m o u v e m e n t s n e coïncident pas toujours
e t d e s d i s t o r s i o n s o u d e s d é c a l a g e s se p r o d u i s e n t . Il a r r i v e q u e le p e t i t c o m m e r ç a n t
d'origine r u r a l e imite la bourgeoisie traditionnelle, a u m o m e n t m ê m e o ù celle-ci
t e n d à s ' o c c i d e n t a l i s e r . Il a r r i v e a u s s i q u e le p a y s a n d e v e n u o u v r i e r s ' e u r o p é a n i s e
dans son milieu de travail et dans son syndicat, cependant que son milieu familial
et ses conditions de logement — u n e b a r a q u e de bidonville ressemble plus à une
n w â l a qu'à u n a p p a r t e m e n t de H.L.M. — favorisent la p e r m a n e n c e des tra-
ditions.

C e s i n f l u e n c e s o c c i d e n t a l e s s ' e x e r c e n t s u r d e s p l a n s e t p a r d e s m o y e n s si
d i v e r s qu'il n ' e s t p a s aisé d e les classer c o n f o r m é m e n t a u x e x i g e n c e s d u discours.
T o u t e classification c o m p o r t e u n e p a r t d'artifice et celle q u e n o u s avons choisie
n'en est pas exempte. Nous distinguons d e u x sources et d e u x aspects de l'évolution :
ce q u e n o u s a p p e l o n s « t r a n s f o r m a t i o n des choses » et « t r a n s f o r m a t i o n des h o m -
m e s ». L ' a r t i f i c e e s t q u ' i l s ' a g i t b i e n t o u j o u r s d e s h o m m e s , q u i n o u s i n t é r e s s e n t
s e u l s ici. M a i s l e s f o r c e s q u i s ' e x e r c e n t s u r e u x e t q u i l e s a m è n e n t à c h a n g e r p e u v e n t
s ' e x e r c e r i n d i r e c t e m e n t , p a r la m é d i a t i o n de l'objet, et n o u s a v o n s affaire a u x
p h é n o m è n e s qui relèvent de l'économie, — ou plus directement, en s'adressant à
l'intelligence et à la sensibilité h u m a i n e s , qui n e sont p a s m o i n s accessibles p a r
c e t t e v o i e q u e p a r l ' a u t r e . D u a l i s m e , si l ' o n v e u t , m a i s d u a l i s m e d e m é t h o d e e t
je dirai m ê m e d'exposition, qui n o n seulement n'implique a u c u n a priori philoso-
p h i q u e m a i s qui se d é f e n d s u r t o u t d e p o r t e r atteinte à la n o t i o n de « p h é n o m è n e
s o c i a l t o t a l », l a q u e l l e n o u s p a r a î t u n e d e s p l u s p r é c i e u s e s c o n q u ê t e s d e l a s o c i o -
logie m o d e r n e . Il l a r e s p e c t e d ' a u t a n t m i e u x , d'ailleurs, q u e les d e u x s é r i e s d e
f o r c e s c o n v e r g e n t le p l u s s o u v e n t d a n s l e u r s effets, ce q u i n e s a u r a i t é t o n n e r
p u i s q u ' e l l e s é m a n e n t les u n e s et les a u t r e s d ' u n e société occidentale d o n t elles
e x p r i m e n t , s o u s d e s f o r m e s d i f f é r e n t e s , l a m ê m e « t o t a l i t é ».
U n e a u t r e s o r t e d e d u a l i s m e est a u c œ u r m ê m e d e la réalité. M a i s p u i s q u e le
mot « dualisme » garde une résonance philosophique, — dont les économistes,
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eux, ne semblent p o u r t a n t pas avoir peur, — troquons-le contre c e u x d e tension,


de contradiction o u d'antinomie. Elles opposent, a u sein de la société m u s u l m a n e
de Casablanca, le p a s s é et l'avenir, la force d e l ' h a b i t u d e et le g o û t d e la n o u v e a u t é ,
les forces d e r e n o u v e l l e m e n t et les f o r c e s d e c o n s e r v a t i o n et d e r é s i s t a n c e , les
structures périmées qui se défendent ou qui s'effondrent et celles qui luttent p o u r
s ' a r r a c h e r a u x l i m b e s d u devenir. Si l ' é c o n o m i e est d u a l i s t e — le s o û q s u b s i s t e
d e r r i è r e le « M o n o p r i x » et le métier à m a i n d u tisserand à côté de l'usine auto-
matisée, — la c o n t r a d i c t i o n est aussi d a n s l'esprit e t d a n s le c œ u r d e s h o m m e s . Elle
n'est pas seulement dans ceux d e s colonisés, o ù soufflent e n m ê m e t e m p s « le v e n t
d ' o u e s t e t l e v e n t d ' e s t », o ù les vieilles i n c a n t a t i o n s qui ont b e r c é l'enfance et
i m p r é g n é la sensibilité la p r o t è g e n t de l e u r m u r m a g i q u e c o n t r e les a p p e l s r é v o -
lutionnaires de la r a i s o n ou de la m o d e . Elle est aussi chez le colonisateur.

O n a b e a u c o u p p a r l é d e s « c o n t r a d i c t i o n s d e l ' i m p é r i a l i s m e ». C ' e s t t r o p p e u
dire. L a c o l o n i s a t i o n d u m o i n s , — c a r il y a d ' a u t r e s f o r m e s d ' i m p é r i a l i s m e — e s t
toute contradiction. Elle n'a pas s e u l e m e n t p o u r effet d e d o n n e r envie a u colonisé
de se p a s s e r d u colonisateur, m a i s e n c o r e d e l'en r e n d r e p r o g r e s s i v e m e n t capable.
Les intérêts s'insurgent contre cette logique et s'efforcent de p e r p é t u e r les condi-
tions de leur sauvegarde, ce qui e n g e n d r e de nouvelles contradictions, p a r t i c u -
l i è r e m e n t d a n s le d o m a i n e politique. L e c o l o n i s a t e u r p r ê c h e la liberté, m a i s la
r e f u s e a u colonisé. Il e s t p r o g r e s s i s t e , m a i s s ' a p p u i e s u r les é l é m e n t s les p l u s
c o n s e r v a t e u r s e t les p l u s r é t r o g r a d e s . Il e s t l a ï q u e e t p a r t i s a n c h e z lui d e la s é p a -
ration de l'Eglise et de l'Etat, m a i s m a i n t i e n t la t h é o c r a t i e e t f a v o r i s e les c o n f r é r i e s
religieuses. Il m o n t r e a u x colonisés ce q u ' e s t u n syndicat, m a i s l e u r i n t e r d i t d ' e n
c o n s t i t u e r , etc., etc. L e r é s u l t a t , c ' e s t le n a t i o n a l i s m e et la l u t t e p o u r l ' i n d é p e n -
dance, où C a s a b l a n c a j o u a les g r a n d s rôles, p o u r des raisons qu'il i m p o r t e r a d e
mettre en lumière.

U n e société, c'est u n s y s t è m e construit, m a i s n o n i m m o b i l e , u n e n s e m b l e de


structures, d a n s l e q u e l u n f a c t e u r d e m u t a t i o n aussi p u i s s a n t q u e la colonisation
a m è n e nécessairement des perturbations, de vieilles formes disparaissant p o u r
laisser la p l a c e à de nouvelles. L e p a r a d o x e d e C a s a b l a n c a , c'est qu'elle n ' a v a i t
p a s d e s t r u c t u r e s a n c i e n n e s . O n p o u r r a i t d i r e q u e le t e r r a i n é t a i t v i e r g e . Il n ' y
avait pas de société u r b a i n e préexistante à transformer. L a société u r b a i n e se
c r é a i t , si j ' o s e d i r e , e n m ê m e t e m p s q u ' e l l e c h a n g e a i t . M a i s l e s h o m m e s q u i v e -
n a i e n t d e p a r t o u t p o u r c o n s t i t u e r la cité a v a i e n t , e u x , u n passé. Ils a p p a r t e n a i e n t
à des g r o u p e s s o c i a u x t r a d i t i o n n e l s a u x q u e l s l ' é m i g r a t i o n les a r r a c h a i t et ils n e
t r o u v a i e n t p a s d e g r o u p e s s o c i a u x u r b a i n s p o u r les i n t é g r e r , c o m m e cela se
passait depuis des siècles p o u r les p e t i t e s u n i t é s qui a l i m e n t a i e n t le p e u p l e m e n t
d e s villes. S o c i o l o g i q u e m e n t , la cité m o n s t r u e u s e r e s s e m b l a l o n g t e m p s à u n c h a n -
tier de démolitions. Les modèles traditionnels qui auraient p u servir à reconstituer
des s t r u c t u r e s é t a i e n t e u x - m ê m e s en p l e i n e m u e et le m o d è l e occidental, p e u a c c e s -
sible et p e u c o m p r é h e n s i b l e d a n s l'immédiat, invitait s u r t o u t à r e j e t e r les vieilles
disciplines d o n t on s e n t a i t dès lors la g ê n e et n o n l'appui. P o u r t a n t d a n s ce d é s a s t r e
sociologique, q u i n ' a p a s e n t r a î n é le d é s a s t r e m o r a l q u ' o n a u r a i t p u c r a i n d r e ,
malgré u n passif assez lourd, des pôles d'attraction se sont révélés, des formes
nouvelles d e structuration sont apparues. Elles ne sont à coup sûr pas définitives
et l'on n e p e u t p r é j u g e r ce qu'elles s e r o n t demain. L a sociologie n'est p a s assez
assurée d ' e l l e - m ê m e et ses m é t h o d e s n e s o n t p a s assez r i g o u r e u s e s — sauf e n
q u e l q u e s d o m a i n e s q u i se p r ê t e n t à la q u a n t i f i c a t i o n , — p o u r se l a n c e r d a n s la
prospective. M a i s l ' o b s e r v a t e u r p e u t d u m o i n s i n d i q u e r les lignes qui lui p a r a i s -
sent se dessiner d a n s le lacis confus d e s figures e n gestation. C e sera, on s'en doute,
l'objet de notre conclusion.

Quand nous avons commencé nos recherches, le Protectorat durait encore.


L^indépendance ne fut pas seulement un fait capital sur le plan politique, quelque
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chose comme une révolution. Elle provoquait des changements considérables dans
les profondeurs de la société. La population même de Casablanca commença de
changer dans son volume et dans ses proportions, puisque deux des trois commu-
nautés qui la composent étaient atteintes par l'émigration. Des quartiers entiers,
abandonnés par les Européens ou les Israélites, étaient occupés peu à peu par les
Musulmans. Les fonctions publiques passant entre les mains des Marocains, des
centaines, des milliers de familles accédaient à un rang social et à un niveau de
vie supérieurs. L'impératif de la marocanisation s'étendit au secteur privé et le
travailleur musulman cessa d'être confiné dans les tâches les moins techniques et
les plus mal rétribuées. Les valeurs nationales étaient naturellement exaltées et la
recherche de l'authenticité perdue, la fin de « l'aliénation », l'entrée du Maroc dans
la Ligue arabe donnaient à « la langue nationale » le pas sur le français, cepen-
dant qu'un effort énorme était entrepris — effort que le Protectorat n'avait pas
su ou pas voulu pousser aussi loin — pour scolariser dans les plus courts délais
possible la masse des enfants marocains.
Tant de changements — et nous ne saurions les énumérer tous — nous per-
mettaient-ils de tenir encore pour exactes les observations que nous avions faites
dans un autre contexte et pour valables les conclusions que nous en avions
tirées ? Nous ne l'avons pas cru. Il n'était pas question de refaire toutes nos
enquêtes. Du moins fallait-il mettre à jour les chiffres, dont la courbe est révé-
latrice en tant de domaines, tenir compte des événéments récents qui apportent
eux aussi leur lumière sur la société où ils se produisent, enregistrer les lois
nouvelles et essayer de déceler, dans la mesure où les délais étaient suffisants,
leurs effets sur le corps social. Il fallait, enfin, vérifier par des sondages si l'évo-
lution que nous avions précédemment observée était renversée, ralentie ou accé-
lérée, si des tendances nouvelles apparaissaient, en un mot si la Casablanca
d'aujourd'hui était semblable ou non à celle d'hier et, dans ce dernier cas, en
quoi elles différaient.
La réponse, on s'en doute, ne tient pas dans un simple mot affirmatif ou
négatif. Il est des domaines où le changement semble radical, celui de la socio-
logie politique par exemple, où, à la quasi-unanimité qui s'était faite contre le
colonisateur, s'est substituée la diversité des tendances et des idéologies, la rivalité
des classes sociales pour diriger ou du moins influencer le pouvoir. Il en est
d'autres où la décolonisation a plutôt favorisé et accéléré le processus d'adaptation
à la civilisation moderne déclenché par la colonisation, mais gêné par la situation
coloniale, qui lui conférait l'apparence d'une adhésion aux valeurs de l'oppresseur
et d'une quasi-capitulation. Il y a eu des réactions passagères et d'autres plus
durables. C'est chapitre par chapitre qu'il faudrait dresser le bilan des modifi-
cations apportées par l'indépendance et chacun de nos chapitres porte en effet
la marque, au moins dans sa composition, d'un dualisme auquel décidément le
sujet nous condamnait.
Notre propos était-il encore pertinent ? Etudier l'évolution de la société
marocaine « au contact de l'Occident », ces mots avaient-ils encore un sens au
lendemain de l'indépendance ? La décolonisation ne signifiait-elle pas la rupture
avec l'Occident, le refus d'une imitation forcée et dépersonnalisante ? Le « contact »
n'était pas rompu, certes, mais l'orientation générale n'était-elle pas toute autre
et les forces qui allaient modeler désormais la société dans le cadre de notre
grande ville n'étaient-elles pas étrangères, sinon antagonistes, à celles qui avaient
jusqu'alors prévalu ?
Si nous n'avons pas modifié un titre que nous avions arrêté avant l'indépen-
dance, c'est que l'examen des faits nous en a dissuadé. Il ne nous reste plus qu'à
les laisser parler.
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LIVRE PREMIER

LA CROISSANCE URBAINE

Casablanca n'est pas une création du Protectorat. S'il n'y a pas de commune
mesure entre la petite ville d'autrefois et la grande métropole d'aujourd'hui, entre
la darse où l'on tirait les barcasses et le vaste port moderne, il existe bien une
continuité entre le passé et le présent. Il serait arbitraire de décrire l'arbre gigan-
tesque sans évoquer le modeste bourgeon d'où il est sorti et les événements qui
en ont provoqué ou favorisé l'éclosion, sans nous demander aussi dans quelle mesure
les conditions naturelles, celles de la terre et de l'eau, expliquent le phénomène
urbain et ses développements.
Depuis 1907, Casablanca n'a cessé de grandir. P o u r abriter les 20 000 habitants
du début du siècle, la médîna, circonscrite par ses remparts, suffisait amplement :
on y trouvait même des espaces vides. Aujourd'hui, avec sa population qui dépasse
le million d'âmes, la ville s'étend sur 18 k m le long de la côte et sur 7 dans l'inté-
rieur, — tandis que Paris (les vingt arrondissements) mesure 11 k m 8 d'Ouest en
Est et 9 km 4 du Nord au Sud. Son périmètre municipal — définition légale qui
s'est périodiquement adaptée à la réalité — enfermait 47 hectares en 1907, 2 451 en
1921, 9 435 en 1936 et 11330 en 1963, — tandis que Paris en compte 7 800.
Il est impossible de respecter, dans le tableau que nous allons dresser du
développement de la ville, un ordre rigoureusement chronologique. S'il est vrai
qu'en gros elle s'est accrue jusqu'à ses limites actuelles à partir du noyau de la
médîna, il s'en faut que cette croissance ait été continue, dans le temps comme
dans l'espace : il y a eu des périodes de ralentissement, sinon de stagnation et, sur
le terrain, des hiatus, des enjambements, des mouvements tournants. Certains des
terrains les plus proches de la vieille ville ne se sont construits que tout récem-
ment : par exemple, le cimetière de Sîdi Bellyoût (avenue des Forces Armées
Royales). La ville européenne ayant presque encerclé l'ancienne cité marocaine,
les nouveaux quartiers musulmans durent s'installer au-delà de la première,
cependant que des établissements autochtones subsistaient çà et là, dans la ville
nouvelle, à l'état d'enclaves, en général provisoires s'il s'agissait de « bidonvilles »,
parfois durables quand il s'agissait de constructions « en dur ».
A Casablanca, comme dans toutes les villes du monde, richesse et pauvreté
ont opéré leur clivage entre les quartiers. En gros, la spéculation ayant imposé
sa loi à la ville dès l'aube de son développement et n'ayant jamais relâché son
étreinte, on peut dire que les terrains coûtaient d'autant plus cher qu'ils étaient
plus proches du centre, ce qui obligeait les quartiers populaires à s'implanter
de plus en plus loin, laissant parfois entre eux et les anciens de larges zones inuti-
lisées, espèce de no-man's land de la spéculation. Mais l'éloignement est parfois
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u n luxe, non u n pis aller : Anfa, quartier des belles villas européennes, le Polo,
où s'élèvent les riches demeures marocaines, offrent aux privilégiés de la fortune
l'air pur, la vue, les jardins que le centre des villes modernes ne peut plus leur
procurer.
Mais le clivage de l'argent se double ici d'une « ségrégation » des commu-
nautés, musulmane, israélite, européenne. Ségrégation de fait, non de droit, qui
pour cette raison, n'a jamais été absolue et qui ne s'est jamais, non plus, super-
posée exactement à la précédente : il y a toujours eu des quartiers modestes
parmi les quartiers européens et des quartiers riches parmi les quartiers musul-
mans. Il n'en est pas moins vrai que l'infiltration d'Israélites dans un quartier
musulman a toujours fait fuir les Musulmans qui en avaient les moyens et que
l'installation de Musulmans — du moins non « évolués » — avait le même effet
sur les Européens. Ceci explique des refoulements et des substitutions, des avances
et des reculs, des déclassements et des promotions, dont nous aurons à faire état
et qui compliquent singulièrement l'histoire urbaine de la Casablanca moderne.
L'indépendance du Maroc a apporté à ces données des modifications qui, pour
ne s'être pas manifestées soudainement, n'en sont pas moins profondes et décisives.
Le double exode des Israélites et des Européens a créé dans leurs quartiers réci-
proques des vides que les Musulmans, dont le nombre continuait à croître, sont
venus aussitôt combler. Des quartiers naguère entièrement européens sont devenus
mixtes, en attendant sans doute de devenir entièrement musulmans. La marée qui
apporta les immigrants européens les remporte. Mais, en se retirant, le flot laisse
une ville disparate où l'Europe du xxe siècle côtoie l'Algérie du xixe, cependant
qu'un Maroc nouveau cherche son originalité, ici entre le gourbi maghrébin et le
coron des banlieues industrielles, là entre la vieille maison bourgeoise copiée sur
les cités hadriya et la villa des beaux quartiers résidentiels ou l'appartement des
immeubles à dix étages.
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CHAPITRE PREMIER

LA TERRE ET L'HISTOIRE

L'histoire explique plus de choses, dans le fait « Casablanca », que la géographie.


Certaines villes occupent des sites remarquables ou priviligiés, — mais l'avantage
initial peut devenir plus tard une gêne, par exemple à Constantine. On ne peut
rendre compte d'Alger, ni d'Oran, ni de Tanger, ni même de R a b a t et de Salé, sans
faire appel au sol, au relief et aux eaux. Ce n'est pas le cas ici. Tout ce qu'on peut
dire du site, c'est qu'il n'a pas gêné le développement de la ville (1).
La position géographique de Casablanca, au point m a r q u é par le phare d'El-
Hank, est la suivante : latitude 330 36' 45" N, longitude 70 39' 23" W de Green-
wich (2). Du point de vue géomorphologique, le sous-sol est constitué par les
roches de la Meseta littorale, schistes, grès et quartzites, qui affleurent surtout au
Nord-Est. Nous verrons que Prost, l'auteur du premier plan d'urbanisme, consi-
déra pour cette raison cette zone comme la plus favorable à l'installation du q u a r -
tier industriel. Le soubassement est recouvert par des formations plus récentes,
des calcaires dunaires ou dunes consolidées, entre lesquelles se sont déposés des
limons rouges (h'amri) ou des sables gris (rmel) ou des argiles noirs (tîrs), plus
fréquents à l'Ouest, qui eut donc vocation à devenir quartier de villas. Ces ali-
gnements dunaires sont coupés par la petite vallée alluviale de l'oued Bouskoura,
qu'emprunte la ligne de chemin de fer de Marrakech.
Le site est très peu accidenté. Il faut parcourir 4 à 6 km, en s'éloignant du
littoral, pour atteindre l'altitude de 100 mètres. La pente moyenne est faible, de
l'ordre de 2 %. Elle est particulièrement douce à l'ouest et au sud-ouest : l'aéroport,
situé à 6 km du port maritime, n'est qu'à 50 mètres d'altitude. Tout à fait à l'ouest,
le relief est marqué par une crête de direction oblique par rapport au littoral,
celle d'Anfa (altit. 60 m), prolongée par la pointe d'El-Hank. Les parties est, n o r d -
est et sud-est sont constituées par des séries d'ondulations parallèles à la côte que
séparent de faibles sillons : en allant du port vers le sud, on s'élève progressivement
à 40 mètres (Mers-Sultan, 2 km), à 60 mètres (le Polo, 4 km) et à 100 mètres
(Boulevard Panoramique, 5 km), après être redescendu légèrement entre chaque
élévation.
Cette disposition favorisait le plan radio-concentrique qui est aujourd'hui celui
de la ville, à l'exception des quartiers industriels du nord-est, dont l'extension a
pris un caractère linéaire en direction de Mohammedia. Il est possible, d'après
[Link], que « les alignements plus marqués et surtout plus rapprochés du littoral
au nord-est expliquent au moins partiellement » cette exception.

(1) Nous utilisons ici F. JOLY, «Casablanca. Eléments pour une étude de géographie
urbaine », Cahiers d'Outre-Mer, avr.-juin 1948, et Daniel NOIN, « Casablanca », Atlas du Maroc.
Notes explicatives, Rabat, 1965.
(2) « Triangulation définitive du Service Géographique de l'Armée », Ann. de stat. géné-
rale du Maroc 1931, p. 5.
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Quant à l'eau, elle est facilement accessible : la nappe phréatique est peu
profonde et les sources de Tit Mellil peu éloignées. L'oued Bouskoura permettait
d'irriguer, jadis, les vergers sur lesquels s'est élevée la ville nouvelle.
Le climat est assez doux et très favorable à l'établissement humain. La pluvio-
mètrie est relativement faible et fait ranger Casablanca, au point de vue biocli-
matique, dans la zone semi-aride (3). Mais l'humidité, au contraire est forte: 80-
90 % la nuit presque toute l'année, et 32 jours de brouillard en moyenne par an.
Les températures sont douces et leurs oscillations de faible amplitude. En janvier,
le maximum moyen est de 16°9, le minimum moyen de 6°4; en août, le maximum
moyen est de 27°4, le minimum moyen de 17° 8, chiffres un peu moins élevés
qu'à Rabat en été. Les vents sont le plus souvent de secteur Nord.
Du côté de la mer, en revanche, les conditions sont nettement défavorables à
la naissance d'un grand port. La terrible « barre » sévit ici comme sur presque
toute la côte atlantique du Maroc et le site n'offre aucun abri contre elle. Le
littoral est couvert de rochers, coupés de deux petites échancrures, l'une en face
de Sîdi Bellyoût, l'autre devant Bâb el-Marsa : tout juste de quoi tirer au rivage
quelques barcasses. Mais la mer est poissonneuse et l'élargissement du plateau
continental étend devant Casablanca de vastes fonds de pêche.
Nous reviendrons sur le problème du déterminisme géographique dans l'essor
de Casablanca, à propos de la décision, prise par Lyautey, d'y créer le grand
port marocain. Nous voudrions seulement discuter ici une suggestion fort intéres-
sante de Fernand Joly. Il remarque que si la position de Casablanca ne présente
guère d'intérêt pour les autochtones, elle est loin d'être négligeable « pour une
puissance maritime extérieure au Maroc et cherchant à entrer en relations
régulières avec lui ». Il fait valoir la situation « à égale distance de Fès et de
Marrakech, ... le littoral peu escarpé, ... facile à occuper et à aménager », la
présence de l'eau, et il conclut : « Une base pour l'étranger : telle fut la fonction
historique de Casablanca. Position et site y présentent des valeurs inverses, vus
de l'intérieur et vus de la mer. Sans l'étranger, Casablanca serait sans doute
resté un tout petit village, tout au plus un souk important ».
Le rôle de l'étranger n'est pas contestable, encore que F. Joly l'attribue
à des peuples qui ne l'y ont sans doute jamais joué (4). Et ce sont bien les
Français qui sont à l'origine de la fortune moderne de Casablanca. Mais
d'autres sites, tout au long des côtes du Maroc, ont été de même occupés
par des étrangers, Phéniciens, Espagnols, Portugais, etc., alors qu'ils n'ont jamais
servi de bases maritimes aux habitants du pays. Ceci ne prouve qu'une chose,
c'est que les Marocains n'ont jamais été u n peuple de marins, tandis que leurs
côtes intéressaient les thalassocraties. Mais ce sont les hommes qui sont ici en cause
et non la figure ou la configuration du sol.
Les hommes appartiennent à l'histoire et c'est elle que nous allons maintenant
retracer (5).

(3) « Il y a 5 mois secs suivant l'indice de Bagnouls et Gaussen (P — 21) : de mai a


septembre » (A. LE DET, « Eléments du climat de Casablanca », Rev. de Géo. du Maroc, 1963,
nos 3-4, p. 138, auquel nous empruntons nos quelques lignes sur le sujet.
(4) Il admet la présence des Phéniciens et le « retour » des Portugais en 1515 jusqu'au
VVTTT8 siècle, sur la foi, il faut le dire, de la majorité des historiens. Mais on n'a trouvé aucune
trace des Phéniciens à Casablanca ni dans les environs et les Portugais, après avoir détruit
la ville en 1468, n'y revinrent jamais. Les Américains y débarquèrent en 1942 : on peut penser
que l'équipement du port les intéressait plus que le site.
(5) Nous la retraçons en détail dans notre Histoire de Casablanca, des origines a 1914, qui
paraîtra prochainement. Nous n'en présentons ici qu'un résumé et une bibliographie som-
maire.
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CASABLANCA TOPOGRAPHIE

Dessin de D BILLAUX-RICHi
D'après une. c a r t e communiquée p a r la Direction de /'Urbàrnsme (Rabat) FIG. 1. — T o p o g r a p h i e d e C a s a b l a n c a

( C o m i t é N a t i o n a l de G é o g r a p h i e d u M a r o c , A t l a s d u M a r o c , Notices e x p l i c a t i v e s , C a s a b l a n c a ,
p a r D. Noin, R a b a t 1965).
( R e p r o d u i t a v e c l ' a u t o r i s a t i o n d u C o m i t é de l'Atlas d u M a r o c . )
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Le site de Casablanca fut occupé par l'homme dès la préhistoire. On


a retrouvé des traces d'industries primitives dans maint quartier de la ville
et l'on sait qu'en 1955 « l'atlanthrope de Casablanca », découvert à Sîdi
'Abderrahmân, est venu enrichir la série des hominiens connus.
Dans son premier avatar historique, Casablanca s'est appelée Anfa. Le sens
du mot, probablement berbère, prête à des interprétations diverses, et l'origine
de la ville n'est pas mieux connue. Contrairement à ce qu'avancent Marmol
et Léon l'Africain, elle n'est ni carthaginoise ni romaine. Comme ce n'est pas
non plus une création arabe — aucun texte n'en faisant mention — il faut
bien qu'elle soit berbère. Il y eut sans doute d'abord u n village qui accéda
un jour à la dignité de ville, parce qu'il fut entouré de murs. P a r qui ? P a r
les émirs des Zenâta, dit Ez-Zayâni, qui écrivait au début du xixe siècle et ne
nous livre pas ses sources. Ces Zénètes sont les mêmes qui fondèrent Salé
dans les premières années du xie siècle et combattirent les hérétiques Berghwâta
du Tamesna. Les premières mentions qu'on trouve d'Anfa dans les textes
remontent en effet au XIe siècle.
Orthodoxes et hérétiques se disputèrent la ville pendant deux siècles, jusqu'à
l'écrasement final des Berghwâta p a r les Almohades. J u s q u ' a u xve siècle, le
nom d'Anfa n'apparaît que r a r e m e n t chez les chroniqueurs et les géographes
arabes, aussi bien que dans les documents européens. Des détails glanés ça et là,
on retire l'impression d'une petite ville assez active, d'une sorte de chef-lieu
de province : au xive siècle, elle a une médersa, un cadi; elle sert u n temps
de résidence aux gouverneurs du Tamesna. Des vaisseaux chrétiens viennent
y commercer. Les Majorquins y ont un notaire. Les Génois n'y installèrent
jamais de comptoir, comme à Ceuta et à Salé, mais assez de marins italiens
fréquentent le port pour que Pegolotti le décrive dans sa Pratica della Mercatura.
Les Portugais surtout y achètent du blé, de la laine et du bétail, mais c'est
d'eux que viendra le malheur.
Vers le milieu du xve siècle, les marins d'Anfa pratiquaient la course et leurs
« fustes », dit Léon l'Africain, se hasardaient jusque dans « la rivière de
Portugal ». Les Portugais, qui occupaient déjà plusieurs points de la côte
marocaine, décidèrent de détruire ce nid de corsaires. En 1468 ou 1469 — les
deux dates sont données chacune par une chronique portugaise — une expé-
dition commandée par l'infant D. Fernando, frère du roi Alphonse V, débarqua
sous les m u r s d'Anfa : elle comptait cinquante navires et dix mille hommes
d'élite. Devant un tel déploiement de forces, et l'anarchie qui régnait alors
au Maroc leur interdisant tout espoir de secours, les habitants abandonnèrent
la ville sans combat et se réfugièrent à Rabat et à Salé. Les Portugais détruisirent
les murs et se rembarquèrent.
Plusieurs historiens européens affirment qu'ils réoccupèrent la ville en
1515. C'est inexact. Ils en conçurent bien le projet mais le désastre de la
Mamora les obligea à y renoncer. Les Marocains n'y revinrent pas davantage.
La ville resta à l'état de ruines pendant trois siècles : les témoignages, euro-
péens et musulmans, abondent sur ce point. La prétendue « prison portugaise »,
qui fut détruite en 1916, était de construction marocaine et servait de « gîte
d'étape » aux captifs des corsaires salétins qu'on menait à Marrakech pendant
les XVIIe et XVIIIe siècles (6). Rien n'a subsisté de l'ancienne Anfa, sinon p e u t - ê t r e
les restes d'un saint — mais sûrement pas sa qoubba, — ceux de Sîdi 'Allai el
Qairouâni, dans l'Ancienne Médîna de Casablanca.

(6) Une partie des colonnes de cet édifice, qui portent des graffiti de prisonniers chrétiens
(il y en a même en caractères cyrilliques), ont été transportées au Parc Lyautey, aujourd'hui
Parc de la Ligue Arabe, où elles servent de pergola.
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C e r e t o u r a u n é a n t p r i t fin v e r s 1770. C ' e s t le s u l t a n Sîdi M o h a m m e d b e n


' A b d a l l â h , q u i r e l e v a les m u r s d e la v i l l e e t les r e n f o r ç a d ' u n e ç q â l a ( p l a t e -
forme à artillerie), sans doute pour prévenir u n retour des Portugais qui venaient
d e p e r d r e , a v e c M a z a g a n , le d e r n i e r p o i n t q u ' i l s t e n a i e n t e n c o r e s u r la c ô t e
m a r o c a i n e . L a ville c h a n g e d e n o m . A n f a c è d e la p l a c e à D â r e l - B e î d ' a ( 7 )
« la M a i s o n B l a n c h e », C a s a b r a n c a p o u r les P o r t u g a i s e t p o u r les E s p a g n o l s
C a s a b l a n c a : c ' e s t s o u s c e t t e d e r n i è r e f o r m e , a d o p t é e p a r les F r a n ç a i s , q u e l a
v i l l e e s t c o n n u e a u j o u r d ' h u i d a n s le m o n d e e n t i e r (8).
L e s u l t a n d o t a la cité r e n a i s s a n t e d ' u n e m o s q u é e (9). d ' u n e m é d e r s a , d ' u n
h a m m a m . Il y i n s t a l l a u n e g a r n i s o n , c o m p o s é e d ' u n e p a r t de fabîd o u B u â k h e r
de M e k n è s — c'est l'armée noire constituée p a r M o û l a y Isma'îl — et d'autre
p a r t de Chleûhs des Hâha, u n e tribu berbère d'entre Mogador et Agadir,
depuis longtemps ralliée au M a k h z e n et qui fournissait des contingents a u x
e x p é d i t i o n s d e s s u l t a n s a l a o u i t e s d a n s le Soûs (10). L e s ' a b î d a u r a i e n t é t é a u
n o m b r e d e 2 000, a u t a n t q u ' à R a b a t e t Salé.
Sîdi M o h a m m e d a v a i t d e s p r é o c c u p a t i o n s s u r t o u t m i l i t a i r e s , m a i s il n e
n é g l i g e a p a s l ' é c o n o m i e e t la ville, à p e i n e r e l e v é e , fit son e n t r é e d a n s le
c o m m e r c e i n t e r n a t i o n a l . L e s u l t a n a i m a i t c o n c é d e r le c o m m e r c e d ' u n p o r t
à telle nation. P o u r D â r el-Beîda, u n e â p r e rivalité éclata entre Espagnols et
G ê n o i s , d o n t les c o n s u l s r e s p e c t i f s a v a i e n t le g o û t d e s affaires (11). L e s G ê n o i s
l ' e m p o r t è r e n t d ' a b o r d , m a i s le r a p p r o c h e m e n t a v e c l ' E s p a g n e é t a i t u n d e s
é l é m e n t s e s s e n t i e l s d e la p o l i t i q u e d e Sîdi M o h a m m e d : u n e société e s p a g n o l e ,
g r o u p a n t q u a t r e c o m m e r ç a n t s d e C a d i x , O l i v e r , P a t r o n , Riso et C a m p a n a , o b t i n t
e n 1786 le m o n o p o l e d e l ' e x p o r t a t i o n des g r a i n s p a r le p o r t d e C a s a b l a n c a .
M a l g r é q u e l q u e s accrocs, le m o n o p o l e f o n c t i o n n a j u s q u ' à la m o r t d e Sîdi
M o h a m m e d , e n 1790. C e l l e - c i r e m i t t o u t e n q u e s t i o n . L e r è g n e d e M o û l a y
E l - Y a z î d , q u i n e d u r a q u e d e u x ans, f u t m a r q u é p a r la r u p t u r e a v e c l ' E s p a g n e ,
d e u x s i è g e s de C e u t a , le s o u l è v e m e n t d e t r o i s p r é t e n d a n t s , et u n e e x p l o s i o n
d ' a n a r c h i e d a n s les t r i b u s : celles d e s C h â o u ï a d o n n è r e n t l ' a s s a u t à D â r e l - B e î d a ,
q u i f u t s a u v é e p a r l e s E s p a g n o l s . M a i s la C a s a E s p a n o l a de D a r b e y d a d u t c e s s e r
s e s c h a r g e m e n t s e t se r e p l i e r . Il f a l l u t p l u s s i e u r s a n n é e s à M o û l a y S l î m â n
p o u r r é t a b l i r l ' o r d r e d a n s le p a y s ; il e u t n o t a m m e n t à r é p r i m e r d e u x r é v o l t e s
d e s C h â o u ï a e n 1794 e t e n 1795. L e s e x p o r t a t i o n s d e c é r é a l e s r e p r i r e n t e n 1796,
mais c'est u n e a u t r e compagnie espagnole, Los Cinco Gremios Mayores de
M a d r i d , d é j à s u r les r a n g s e n 1786, q u i a v a i t c e t t e fois la concession. L e t r a i t é
h i s p a n o - m a r o c a i n de 1799, q u i c o n f i r m a c e t t e d e r n i è r e (art. 30), n e p a r a î t p a s
a v o i r é t é a p p l i q u é , s u r ce p o i n t d u moins. L e s r e p r é s e n t a n t s d e la c o m p a g n i e
a t t e n d i r e n t e n v a i n p e n d a n t six a n s l ' a u t o r i s a t i o n d ' e x p o r t e r e t se r e t i r è r e n t
e n 1805.
L e p o r t r e s t a f e r m é p e n d a n t d e l o n g u e s a n n é e s . E n 1825, il n ' y a v a i t q u e
c i n q p o r t s m a r o c a i n s o u v e r t s a u c o m m e r c e a v e c l ' é t r a n g e r et C a s a b l a n c a n ' é t a i t
p a s d u n o m b r e . S'il p a r a î t y a v o i r e u q u e l q u e trafic, il f u t i n t e r m i t t e n t : ce n ' e s t
q u ' e n 1836 q u ' u n b u r e a u d e d o u a n e p e r m a n e n t f u t i n s t a l l é d a n s la ville. M o û l a y

(7) Le classique voudrait ed-dâr el-beîd'a, mais le dialecte marocain construit souvent
l'épithète en rapport d'annexion : Jbel Lekbîr, « la grande montagne ».
(8) Le nom provient sans doute d'une haute construction, blanchie à la chaux, peut-être
la maison du caïd, qui servait d'amer aux vaisseaux.
(9) C'est Jâma' el-Kebîr, dans l'Ancienne Médîna.
(10) Il subsiste encore à Casablanca plusieurs familles qui descendent de ces Hâha.
Une des mosquées de l'Ancienne Médîna porte le nom de Jâma' ech-Chleûh.
(11) Et l'esprit de famille : il y avait, du côté espagnol, deux frères Gonzalez, et, du côté
génois, quatre frères Chiappe.
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'Abderrahmân rouvrit définitivement le port : en 1831, le premier navire chargé


de grains quittait Casablanca pour Gênes. Mais, en 1836, la p a r t de notre port
ne représentait que 3 % des exportations de l'ensemble des ports marocains.
C'est une bien pauvre chose que la « ville » de D â r el-Beîda, en cette
première moitié du xixe siècle. Tous les voyageurs étrangers sont d'accord,
depuis l'Anglais Lemprière qui la vit en 1794 jusqu'au Français Rey qui y
séjourna en 1844 : « un rempart crevassé », « un flot de décombres », au milieu
desquels « une centaine de familles maures et juives » campent sous des tentes
r ou des cabanes. Les décombres ne peuvent être que ceux d ' A n f a : il semble
donc que Dar el-Beîda ait exactement pris la place de la vieille cité médiévale (12).

Vers le milieu du siècle, Casablanca sort de son obscurité p o u r devenir


un petit port actif. L'impulsion vient de l'extérieur (13). L'Europe, à ce moment,
manque de laine et de céréales. Elle vient en chercher au Maroc. Le premier
Européen qui s'installe à Casablanca, en 1839, est u n Français, Pierre Ferrieu,
de Clermont-l'Hérault, u n des principaux centres lainiers de l'arrondissement
de Lodève, envoyé pour acheter des laines des Châouïa. D'autres Français, des
Anglais le suivent et, en 1853, l'exportation des laines dépasse 30 000 quintaux.
Une série de mauvaises récoltes, le ravitaillement de l'armée d'Orient, la ferme-
ture du marché russe poussèrent le gouvernement français, en 1855, à négocier
avec le Maroc l'exportation de grosses quantités de grains : on vit en février 1856
jusqu'à 32 navires en rade de Casablanca.
Le port bénéficia encore de deux autres facteurs. A la même époque, la navi-
gation à vapeur supplante les antiques voiliers. Ceux-ci affectionnaient les ports
d'estuaire; les nouveaux cargos ne peuvent attendre le bon plaisir de la barre ni
la franchir sans danger. Le port de Rabat entre alors en décadence et celui de
Casablanca recueille son héritage. Il sera bientôt desservi p a r une ligne régulière,
entre Marseille et la côte d'Afrique, fondée par Nicolas Paquet. Les vapeurs ne
peuvent venir à vide et cherchent des marchandises à importer : les compagnies
lient partie avec des entreprises industrielles, raffineries de sucre à Marseille,
manufactures de cotonnades à Manchester. Les importations rattrapent et dépas-
sent bientôt les exportations (14). Enfin, le traité anglo-marocain de 1856 lève les
principaux obstacles au développement du commerce extérieur : il supprime les
monopoles sultaniens institués par Moûlay A b d e r r a h m â n et met fin à l'arbitraire
des tarifs douaniers. Ce dernier point fut particulièrement bénéfique pour Casa-
blanca : les commerçants fâsis, qui avaient de gros intérêts à Rabat et redoutaient
la concurrence du port des Châouïa, avaient obtenu à plusieurs reprises, depuis
1848, grâce à leur influence au Makhzen, u n relèvement massif des droits de
douane pour le seul port de Dâr-el-Beîda.
Le trafic de Casablanca commence alors une ascension qui, malgré quelques
récessions, ne s'arrêtera plus. De 3 millions de francs-or en 1855, sa valeur s'élève
à 13 millions et demi en 1875 et à 19 1/2 en 1902. Il rattrape Tanger dès 1888 et
lui ravit définitivement le premier rang en 1906. C'est l'Europe qui fait la prospé-

(12) A n f a n e s ' é l e v a i t d o n c p a s , c o m m e l e s u g g è r e E . LAOUST ( R . E l . , 1939 e t 1940) s u r l a


colline d ' A n f a S u p é r i e u r . C e t t e d e r n i è r e a p p e l l a t i o n n ' a d'ailleurs r i e n d e t r a d i t i o n n e l : elle
est le fait d ' u n l o t i s s e u r f r a n ç a i s , d ' o r i g i n e algéroise, q u i a v a i t la n o s t a l g i e d e « M u s t a f a
S u p é r i e u r ».
(13) L e s t r a v a u x e s s e n t i e l s e n l a m a t i è r e s o n t : J . L . MIÈGE, « L e s o r i g i n e s d u d é v e l o p p e m e n t
d e C a s a b l a n c a a u x i x " s i è c l e », H e s p é r i s , 1953, p p . 1 9 9 - 2 2 5 ; J . L . MIÈGE e t E u g è n e HUGUES, L e s
E u r o p é e n s à C a s a b l a n c a a u x r x e s i è c l e , P a r i s , 1954.
(14) L e M a r o c i m p o r t a i t 240 t o n n e s d e s u c r e e n 1869 e t 1 2 1 6 0 e n 1909, d o n t 3 0 % p a r
C a s a b l a n c a à p a r t i r d e 1894.
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rité de C a s a b l a n c a : la France et l'Angleterre s'y disputent la p r e m i è r e place jus-


q u ' e n 1907. L a ville a g r a n d i t s o n h i n t e r l a n d , a n n e x e le T a d l a , d é t o u r n e d e M o g a d o r
une partie du commerce de Marrakech, touche par celle-ci le H a u t - A t l a s et c o m -
mence à supplanter Tanger dans les importations destinées à Meknès et à Fès.

La population augmente avec le développement des affaires et passe de 700


âmes environ en 1836 à 25 000 en 1907. La colonie européenne est petite, mais
d y n a m i q u e : 15 p e r s o n n e s en 1856, 570 en 1905. P l u s de la moitié, à cette dernière
date, s o n t des Espagnols, m a i s la f o r t u n e est entre les m a i n s des F r a n ç a i s et des
A n g l o - G i b r a l t a r i e n s , s u i v i s p a r l e s A l l e m a n d s à p a r t i r d e 1875. U n e m i s s i o n catho-
lique, franciscaine, s'installe en 1868, une mission protestante en 1891. Des consu-
lats sont établis p a r les principales puissances et r e m p l a c e n t peu à peu les agences
consulaires tenues par des négociants. En 1857, la Grande-Bretagne n o m m e un
v i c e - c o n s u l d e c a r r i è r e , l a F r a n c e l ' i m i t e e n 1865. L ' a c t i v i t é d e s E u r o p é e n s n e s e
l i m i t e p a s a u c o m m e r c e : ils p o s s è d e n t d e s t r o u p e a u x , s o u v e n t e n a s s o c i a t i o n a v e c
d e s M a r o c a i n s (15). Q u o i q u ' i l s n ' a i e n t p a s le droit de posséder de biens immeubles,
ils en acquièrent grâce à la complaisance de certains caïds et se constituent des
domaines agricoles dans les Châouïa. Autour d'eux gravite toute une clientèle de
Marocains, protégés, censaux, associés agricoles, qui bénéficient d'un statut spécial :
il y avait 17 971 protégés dans les Châouïa en 1909. Les commerçants étrangers
transforment l'aspect de la ville et réclament sans cesse de nouvelles autorisations
de construire. En 1892, M o û l a y Hassan étendit à leur intention les m u r s de la ville
à l'ouest : c'est l'origine de Soûr Jdîd; mais la nouvelle enceinte demeura vide,
car les Européens la trouvèrent trop éloignée du port et du « centre des affaires »
qui était le quartier Est.

La population autochtone s'accroît parallèlement à la population étrangère et,


semble-t-il, en fonction de celle-ci. Les Israélites apparaissent dans les années
1830 e t s e r o n t 5 000 a u d é b u t d u xxe siècle. Ils v i e n n e n t n o n seulement des Châouïa,
mais de ports en déclin comme Azemmour et Rabat, voire de Tanger dont les
principaux comptoirs créent une succursale à Casablanca. Ils j o u e n t u n rôle d'inter-
médiaires entre Européens et M u s u l m a n s : interprètes, courtiers, démarcheurs, ils
ne sont pas moins indispensables au tâjer Français ou Anglais qu'au fonctionnaire
Makhzen. Les Musulmans passent de quelques centaines en 1847 à 19 o u 20 000 en
1907. Les directions de l'émigration sont à peu près les mêmes qu'aujourd'hui.
Les tribus voisines, et les Châouïa en général, fournissent les gros effectifs. Mais
des provinces plus éloignées, Doukkâla et Tadla, sont déjà représentées, et, vers
la fin du XIXe siècle, apparaissent les Chleûhs et les Drâwa. Ces derniers, très
particularistes, édifient m ê m e en dehors des murs, non loin de Bâb-Marrakech,
u n véritable qçar, la Nzâlet ed-Drâwa, sous le patronage du marabout de Tame-
grout, chef de la confrérie des N â c i r i y î n (16). Les grandes sécheresses jettent des
foules d'affamés sur les pistes qui relient le S u d à Casablanca. Tous ne regagnent
pas leur tribu après la crise et leurs nwâla-s (huttes de branchage), ancêtres des
« bidonvilles » du XXe siècle, se dressent aux abords des portes et dans le quar-
tier de Tnâker. On estimait à 6 000, vers 1896, cette population flottante. La
ville ne reçoit pas seulement des miséreux. L'expansion des affaires attire aussi
la bourgeoisie m a r c h a n d e de Rabat et de Fès et, e n 1907, u n e vingtaine de grandes
maisons fâsies possédaient une succursale à Casablanca.

Ainsi, dans les premières années du siècle, Dâr-el-Beîda n'est plus une
agglomération négligeable. La ville est encore modeste, certes, mais le port voit
passer plus de marchandises qu'aucun autre port du Maroc. Son équipement est
ridiculement insuffisant pour le trafic actuel, plus encore pour celui que l'avenir

(15) En 1870, on évaluait à 30 000 têtes le troupeau ovin de la seule colonie britannique
de Casablanca.
(16) L'entrée en est encore visible dans la rue Moha-ou-Saïd (ex-rue du Capitaine Hervé).
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p r o m e t d é j à (17). L a c o n f é r e n c e d ' A l g é s i r a s d é c i d e d o n c d e s t r a v a u x d ' a m é n a g e -


m e n t . M a i s ils v o n t a m e n e r le d r a m e p a r l e q u e l C a s a b l a n c a a c c è d e à l a g r a n d e
histoire.

L e M a r o c e s t e n t r é d a n s l ' e n g r e n a g e q u i d e v a i t le c o n d u i r e a u P r o t e c t o r a t . L a
menace contre son i n d é p e n d a n c e p r o v o q u e des actes d'hostilités à l'égard des
étrangers et ceux-ci déclenchent des interventions militaires qui a b o u t i r o n t à
' l ' o c c u p a t i o n totale. L e 19 m a r s 1907, le D r M a u c h a m p e s t a s s a s i n é à M a r r a k e c h e t
les t r o u p e s f r a n ç a i s e s o c c u p e n t O u j d a . E n j u i l l e t , l ' e f f e r v e s c e n c e g r a n d i t à C a s a -
b l a n c a e t d a n s les t r i b u s v o i s i n e s . L e s t r a v a u x e n t r e p r i s a u p o r t p a r u n e c o m p a -
gnie f r a n ç a i s e , l ' i n s t a l l a t i o n d e c o n t r ô l e u r s d e la D e t t e a u p r è s d e s a g e n t s d e l a
douane, l'arrivée p r o c h a i n e d'officiers français et espagnols qui d o i v e n t e n c a d r e r
les t a b o r s d e police, t o u s ces f a i t s a c c r é d i t e n t la r u m e u r q u e les F r a n ç a i s v o n t
m e t t r e l a m a i n s u r le p a y s . L e b r u i t c o u r t m ê m e q u e le p e t i t c h e m i n d e f e r
D e c a u v i l l e q u i r e l i e le p o r t à la c a r r i è r e d e cAïn M a ' z i , p r è s d e s R o c h e s N o i r e s ,
v a ê t r e p r o l o n g é j u s q u ' à M a r r a k e c h . Si l ' o n a j o u t e à c e l a l a m i s è r e q u i r è g n e d a n s
la p o p u l a t i o n à la s u i t e d e la s é c h e r e s s e d e 1906, l ' a f f a i b l i s s e m e n t d u M a k h z e n
q u i e n t r a î n e l ' i n d i s c i p l i n e d e s t r o u p e s , m a l p a y é e s , e t celle d e s t r i b u s , o ù la s î b a
se d é v e l o p p e (18), la r i v a l i t é d e s n o t a b l e s e t l ' i n c a p a c i t é d u n o u v e a u g o u v e r n e u r ,
B o û b e k e r S l â o u i , o n c o m p r e n d q u e t o u t e s les c o n d i t i o n s s o n t r é u n i e s p o u r u n e
explosion. U n e m e h a l l a a é t é e n v o y é e d e T a n g e r à C a s a b l a n c a , s o u s le c o m m a n -
d e m e n t d e M o û l a y E l - A m î n , o n c l e d u S u l t a n , m a i s q u a n d la c r i s e é c l a t e , e l l e e s t
e n t o u r n é e d a n s les C h â o u ï a .
L e 28 juillet, u n e d é l é g a t i o n d e s t r i b u s v i e n t e x i g e r d u c a ï d le r e n v o i d e s
c o n t r ô l e u r s f r a n ç a i s d e la d o u a n e , l ' a r r ê t i m m é d i a t d e s t r a v a u x d u p o r t e t l a
d e s t r u c t i o n d u c h e m i n d e fer. L e c a ï d r e n v o i e s a r é p o n s e a u s u r l e n d e m a i n m i d i .
Mais l ' a g i t a t i o n g r a n d i t d a n s la ville. L e 30, d a n s la m a t i n é e , u n j e u n e P o r t u g a i s
est f r a p p é d ' u n c o u p d e s a b r e . L e s c o n s u l s se r é u n i s s e n t e t se r e n d e n t c h e z le caïd.
P e n d a n t ce t e m p s , d e s é v é n e m e n t s p l u s g r a v e s se p a s s e n t h o r s d e s m u r s . D e s
h o m m e s d e s t r i b u s a r r ê t e n t la p e t i t e l o c o m o t i v e q u i r e v i e n t d e l a c a r r i è r e e t m a s s a -
crent n e u f o u v r i e r s européens, dont trois français, trois espagnols et trois italiens.
L e c a ï d e s t s a n s a u t o r i t é . L e s f e m m e s e t les e n f a n t s d e s E u r o p é e n s se r é f u g i e n t
s u r les n a v i r e s e n r a d e . M o û l y E l - A m î n r e n t r e le 31 a u soir. L e s t a t i o n n a i r e
Galilée, d e la m a r i n e f r a n ç a i s e , c o m m a n d a n t O l l i v i e r , a r r i v e d e T a n g e r le 1er a o û t
a u matin. c e p e n d a n t q u ' u n corps e x p é d i t i o n n a i r e et u n e division n a v a l e se c o n c e n -
t r e n t à O r a n (19).
M o û l a y E l - A m î n a s s u r e l ' o r d r e d a n s la ville e t e n f e r m e les p o r t e s . L e c o m -
m a n d a n t O l l i v i e r p r o p o s e d ' e n v o y e r à t e r r e u n c o r p s d e d é b a r q u e m e n t , m a i s les
c o n s u l s s o n t u n a n i m e s à l e r e f u s e r car, d i s e n t - i l s , le d é b a r q u e m e n t d ' u n e f o r c e
i n s u f f i s a n t e p r o v o q u e r a i t u n m a s s a c r e g é n é r a l d e s E u r o p é e n s (20). D i x m a r i n s ,
a r r i v a n t p a r p e t i t s p a q u e t s , v i e n n e n t c e p e n d a n t m e t t r e le c o n s u l a t d e F r a n c e
e n é t a t de d é f e n s e , s o u s le c o m m a n d e m e n t d e l ' e n s e i g n e C o s m e . U n c a l m e r e l a t i f
a u r a i t p u , s e m b l e - t - i l , ê t r e a i n s i m a i n t e n u j u s q u ' à l ' a r r i v é e d e l ' e s c a d r e , si O l l i v i e r ,
p o u r d e s r a i s o n s m a l é l u c i d é e s , m a i s o ù l ' i m p a t i e n c e d e s e s j e u n e s officiers p a r a î t

(17) Il n'y avait, bien entendu, pas de quai où un bateau moderne pût accoster, ni de
mole pour l'abriter. Les navires restaient en rade, au-delà de la barre, et des barcasses, en
nombre d'ailleurs insuffisant, transbordaient marchandises et passagers.
(18) Le 27 mai, à Casablanca, les soldats, qui n'ont touché ni solde ni mûna, se révoltent
et pillent la douane. Plusieurs tribus des Châouïa ont chassé leurs caïds et refusent l'impôt.
(19) Le gouvernement français s'est concerté avec le gouvernement espagnol et celui-ci
doit envoyer également une petite force.
Le 30 juillet, le consul français Malpertuy était en France, le vice-consul Maigret
, Gibraltar. L'intérim était assuré par u n élève vice-consul, Neuville, envoyé de Tanger.
Maigret rentrera le 2 août et Malpertuy le 7.
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avoir pesé lourd, n'avait, c o n t r a i r e m e n t a u x instructions qu'il avait reçues et à


l ' a v i s d e s consuls, d é c i d é t o u t à c o u p d e d é b a r q u e r (21).
L e 5 a o û t à 5 h 30 d u m a t i n , les c h a l o u p e s d u G a l i l é e m e t t e n t à t e r r e 66 f u s i -
liers marins, c o m m a n d é s p a r l'enseigne d e vaisseau Ballande. L a petite troupe,
g u i d é e p a r l ' i n t e r p r è t e Z a g o u r y , q u e le c o n s u l a e n v o y é a u d e v a n t d'elle, se dirige
v e r s la p o r t e d e la M a r i n e . C e l l e - c i est o u v e r t e , c o m m e l'a d e m a n d é Ollivier, m a i s
le c a ï d n ' e s t p a s là. C o m m e B a l l a n d e s ' e n a p p r o c h e , elle est b r u s q u e m e n t f e r m é e
d e l ' i n t é r i e u r . A l ' o r d r e d ' o u v r i r , r é p é t é p a r l ' i n t e r p r è t e , r é p o n d e n t d e s c o u p s de
feu. B a l l a n d e , blessé, r e p o u s s e la p o r t e , e n l è v e sa t r o u p e a u p a s d e c h a r g e et les
m a r i n s a t t e i g n e n t le c o n s u l a t a v e c t r o i s blessés.
G u e t - a p e n s , o n t d i t t o u s les m a r i n s . Non, m a i s i m p é r i t i e des ch ef s m a r o c a i n s
qui, p u i s q u ' i l s n e s ' o p p o s a i e n t p a s a u d é b a r q u e m e n t , a u r a i e n t d û ê t r e p r é s e n t s ,
d a n s u n e c i r c o n s t a n c e a u s s i p é r i l l e u s e , à la t ê t e d e l e u r s h o m m e s . S e l o n u n h i s t o r i e n
m a r o c a i n , il suffit d ' u n cri d e h a i n e l a n c é à ce m o m e n t c r u c i a l p a r u n i n c o n n u
c o n t r e les C h r é t i e n s e t les c o u p s de f e u p a r t i r e n t (22). L e c l i m a t d ' h o s t i l i t é q u i
r é g n a i t d a n s la ville d e p u i s p l u s i e u r s j o u r s à l ' é g a r d des F r a n ç a i s suffit à e x p l i q u e r
l'incident.
L e c o n s u l a t d e F r a n c e é t a i t a u s s i t ô t assiégé p a r u n e f o u l e à l a q u e l l e se m ê l a i e n t
les s o l d a t s d u M a k h z e n . V i n g t m i n u t e s p l u s t a r d , les c a n o n s d u G a l i l é e o u v r a i e n t
le f e u s u r le « q u a r t i e r a r a b e ». L e s B é d o u i n s a c c o u r u r e n t et le pillage c o m m e n ç a .
L e s p r i n c i p a l e s v i c t i m e s — m a i s n o n les s e u l e s : il y e n e u t p a r m i les M u s u l m a n s —
e n f u r e n t les J u i f s . L e s d i v e r s c o n s u l a t s , d a n s l e s q u e l s s ' é t a i e n t r é f u g i é s les E u r o -
p é e n s q u i n ' é t a i e n t p a s s u r les b a t e a u x , f u r e n t a t t a q u é s e t les m a r i n s f r a n ç a i s d u r e n t
f a i r e p l u s i e u r s s o r t i e s p o u r les d é g a g e r . C e u x d u G a l i l é e f u r e n t r e n f o r c é s p a r les
s e c t i o n s de d é b a r q u e m e n t d u D u C h a y l a , a r r i v é le 5 à midi, d ' u n e c a n n o n i è r e
e s p a g n o l e , a r r i v é e e n m ê m e t e m p s , e t d u F o r b i n , a r r i v é le 6 d a n s l ' a p r è s - m i d i .
L a b a t a i l l e , a l i m e n t é e p a r les B é d o u i n s d e s t r i b u s p l u s lointaines, n e p r i t fin q u ' à
l ' a r r i v é e d e l ' e s c a d r e de l ' a m i r a l P h i l i b e r t e t des t r o u p e s c o m m a n d é e s p a r le g é n é r a l
D r u d e , le 7 à midi. L e s B é d o u i n s s ' e n f u i r e n t .
L e s m a r i n s a v a i e n t e u 2 t u é s e t 19 blessés. Il n ' y e u t p a s de v i c t i m e s c h e z
les civils E u r o p é e n s . C h e z les I s r a é l i t e s , o n c o m p t a 30 m o r t s , u n e s o i x a n t a i n e d e
blessés, e t 250 j e u n e s f e m m e s , j e u n e s filles e t e n f a n t s e n l e v é s p a r les B é d o u i n s . L e s
v i c t i m e s m u s u l m a n e s n e f u r e n t p a s d é n o m b r é e s , m a i s les c a d a v r e s e m p e s t a i e n t la
ville e t le p r e m i e r s o i n d u c o m m a n d e m e n t d u t ê t r e d ' o r g a n i s e r d e s c o r v é e s p o u r
les e n l e v e r e t les i n h u m e r . E n c o r e les B é d o u i n s a v a i e n t - i l s s a n s d o u t e e m p o r t é
une partie de leurs morts.

Le corps expéditionnaire français n'était venu que pour rétablir l'ordre. Son
objectif atteint, il se rembarquerait, le gouvernement l'affirmait et le répétait.
Pour rétablir l'ordre dans la ville quand toute la province était en insurrection,
il fallait rétablir l'ordre dans la province. La logique de l'ordre amena Drude et
son successeur d'Amade, pour dégager Casablanca des attaques incessantes des
Bédouins, à occuper tous les Châouïa, jusqu'à l'Oum er-Rebî'a. Mais l'occu-
pation des Châouïa acroissait le désordre dans le reste du Maroc et y rendait
fatale, à plus ou moins brève échéance, l'intervention étrangère. Moûlay Hafîd
s'insurgeait dès le 16 août 1907 contre son frère Moûlay 'Abd-el-'Aziz, coupable

(21) Le rapport du commandant Ollivier a été publie, avec ceux des autres participants
de ces opérations, sous le titre « Rapports relatifs au rôle de la marine à Casablanca », dans
le Journal Officiel du 16 avril 1908, Annexe, p. 143. Les justifications qu'il donne de son action
ne sont guère convaincantes. V. le récit détaillé de ces événements et un essai d'interpréta-
tion dans notre Histoire de Casablanca, chap. V.
(22) Ibn ZIDAN, Ith'âf atlâm an-nâs, I, p. 424.
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d ' a c c e p t e r la m a i n m i s e d e s é t r a n g e r s s u r le sol m a r o c a i n . Il le b a t t a i t u n a n p l u s
t a r d e t le f o r ç a i t à a b d i q u e r . M a i s l u i - m ê m e , n e p o u v a n t s ' o p p o s e r a u x C h r é t i e n s ,
p e r d a i t à s o n t o u r t o u t p r e s t i g e e t t o u t e a u t o r i t é e t se v o y a i t c o n t r a i n t , e n 1910,
p o u r r é t a b l i r l ' o r d r e d a n s s a c a p i t a l e , d e f a i r e a p p e l à ces m ê m e s C h r é t i e n s . L ' e n -
g r e n a g e t o u r n a i t i m p l a c a b l e m e n t . L a s e u l e f o r c e q u i p o u v a i t le b l o q u e r n e s e
trouvait pas au Maroc, m a i s en Europe, c'était l'hostilité de l'Allemagne à la poli-
t i q u e m a r o c a i n e d e la F r a n c e . Q u a n d elle cessa, à la f i n d e 1911, le P r o t e c t o r a t
d e v i n t i n é v i t a b l e (23).
P e n d a n t les c i n q a n n é e s , p l e i n e s d ' i n c e r t i t u d e s , q u i s é p a r e n t le d é b a r q u e m e n t
à C a s a b l a n c a d u t r a i t é d e F è s , il y e u t d e n o m b r e u x F r a n ç a i s et, ce q u i é t o n n e
d a v a n t a g e , p r e s q u e a u t a n t d ' é t r a n g e r s p o u r n e p a s d o u t e r d e la p é r e n n i t é d e n o t r e
i n s t a l l a t i o n : la p o p u l a t i o n e u r o p é e n n e d e C a s a b l a n c a , q u i n e d é p a s s e g u è r e u n
m i l l i e r e n j u i l l e t 1907, a t t e i n t , e n d é c e m b r e 1909, 5 500 d o n t 2 500 F r a n ç a i s ; e n 1911,
6 000 d o n t 3 000 F r a n ç a i s ; e n 1912, 20 000 d o n t 12 000 F r a n ç a i s . A p r è s l ' é t a b l i s s e m e n t
du P r o t e c t o r a t — et m ê m e avant, dès les accords f r a n c o - a l l e m a n d s de n o v e m b r e
1911 — c'est la « r u é e v e r s le M a r o c ». A u d é b u t d e 1914, la p o p u l a t i o n e u r o p é e n n e
de la ville s ' é l è v e à 31 000 p e r s o n n e s , d o n t 15 000 F r a n ç a i s , 6 000 e s p a g n o l s , 7 000
Italiens, 700 B r i t a n n i q u e s , 300 A l l e m a n d s e t 2 000 d i v e r s . E t 64 % d e s E u r o p é e n s
d u M a r o c h a b i t e n t C a s a b l a n c a . L a p o p u l a t i o n i n d i g è n e s ' a c c r o î t , e l l e a u s s i : les
I s r a é l i t e s s o n t 6 000 e n 1909, 9 000 e n 1912; l e s M u s u l m a n s 26 000 e n 1909, 30 000
en 1912, 36 000 e n 1914. A la v e i l l e d u P r o t e c t o r a t , la « b o u r g a d e m i s é r a b l e » d é c r i t e
p a r les v o y a g e u r s c e n t a n s p l u s tôt, e s t u n e v i l l e d e 60 000 â m e s , c a p i t a l e d ' u n e
r i c h e p r o v i n c e d e 260 000 h a b i t a n t s (24).
L a n o u v e l l e c o l o n i e e u r o p é e n n e e s t b i e n d i f f é r e n t e d e l ' a n c i e n n e . Il y a
maintenant des ouvriers européens, Espagnols et Italiens surtout, qui ne t r o u v e n t
p a s d e t r a v a i l d a n s l e u r p a y s . Ils s o n t 314 e n 1910, o n les é v a l u e à 1 200 e n 1913.
U n s y n d i c a t — le p r e m i e r a u M a r o c — e s t m ê m e f o n d é e n 1910 p a r u n e m p l o y é
de c o m m e r c e f r a n ç a i s , L e n d r a t , s o c i a l i s t e m i l i t a n t , q u i d e v i e n d r a m i l l i o n n a i r e e n
achetant a u x Roches Noires des terrains dont p e r s o n n e n e v e u t et s u r lesquels
s ' é d i f i e r a le « Q u a r t i e r I n d u s t r i e l ». Si b i e n p a y é s q u e s o i e n t ces o u v r i e r s — à p e u
p r è s le d o u b l e d e l ' o u v r i e r m a r o c a i n d u m ê m e m é t i e r — la p l u p a r t d e s i m m i g r a n t s
o n t d ' a u t r e s a m b i t i o n s : f a i r e f o r t u n e e t vite. M a i s le « b l e d » p e l é q u i e n t o u r e C a s a -
b l a n c a n ' e s t p a s la C a l i f o r n i e : il n e c o n t i e n t n i o r n o i r n i o r t o u t c o u r t . P o u r
g a g n e r d e l ' a r g e n t r a p i d e m e n t , l a ville n ' o f f r e g u è r e q u ' u n e r e s s o u r c e : la s p é c u -
l a t i o n s u r les t e r r a i n s .
E l l e r e p o s e s u r le d o u b l e p o s t u l a t q u e les F r a n ç a i s n ' é v a c u e r o n t j a m a i s C a s a -
b l a n c a e t q u e C a s a b l a n c a d e v i e n d r a la c a p i t a l e é c o n o m i q u e d u M a r o c f r a n ç a i s .
Ceci a d m i s , q u e p e r s o n n e n e d i s c u t e , les p r i x m o n t e n t s a n s a r r ê t d e 1907 à 1914.
L e s « p i o n n i e r s » é v o q u è r e n t l o n g t e m p s , a v e c d e s l a r m e s d a n s la voix, u n t e r r a i n
qui, a c h e t é 0,05 F le m è t r e e n 1908, f u t r e v e n d u 317 F e n s e p t e m b r e 1913 (25). A
cette d a t e , le sol c o û t a i t p l u s c h e r — 200 à 300 F le m è t r e — d a n s le c e n t r e d e
C a s a b l a n c a q u e r u e F o n t a i n e o u a v e n u e d ' O r l é a n s à P a r i s . Et, c o m m e t o u j o u r s
en p a r e i l cas, la s p é c u l a t i o n f r e i n a i t la c o n s t r u c t i o n : le p r o p r i é t a i r e d ' u n t e r r a i n
avait plus d'intérêt à a t t e n d r e q u e son prix m o n t e qu'à y investir en bâtissant.
Le droit de p r o p r i é t é n'était p a s r e c o n n u a u x étrangers. Ils n ' e n p o s s é d a i e n t
p a s moins, à la f i n de 1910, à C a s a b l a n c a , 75 h e c t a r e s d e t e r r a i n s n o n b â t i s e t 331
immeubles bâtis d ' u n e v a l e u r de 3 millions de f r a n c s d'alors. B i e n des M a r o c a i n s
n ' a v a i e n t p a s r é s i s t é à la t e n t a t i o n q u ' o f f r a i t la f l a m b é e d e s p r i x . C e r t a i n s v e n d i r e n t
m ê m e des terrains h a b o u s ou des terrains Makhzen, qu'ils occupaient mais q u i ne

(23) L'accord franco-allemand, qui met fin à la dernière crise marocaine, inaugurée avec
l' affaire d'Agadir, est du 4 novembre 1911. Le traité de Fès fut signé le 30 mars 1912.
(24) Les^ chiffres sont pris dans L'Afrique Française de ces années-là.
(25) Cité par R. BESNARD et C. AYMARD, L'œuvre française au Maroc, 1914, p. 113.
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l e u r a p p a r t e n a i e n t p a s (26). L e s p r e m i è r e s g r a n d e s f o r t u n e s m u s u l m a n e s de C a s a -
b l a n c a f u r e n t c e l l e s d e p r o p r i é t a i r e s fonciers. I n c a p a b l e d e j u g u l e r la s p é c u l a t i o n ,
le g o u v e r n e m e n t d u P r o t e c t o r a t e s s a y a d u m o i n s d e r é c u p é r e r u n e p a r t i e des
b é n é f i c e s ainsi a c q u i s e n i n s t i t u a n t u n e t a x e s u r la p l u s - v a l u e i m m o b i l i è r e ( d a h i r s
d e s 15 j u i l l e t 1914 e t 11 m a r s 1915).
O n c o n s t r u i t c e p e n d a n t , dès 1907, à C a s a b l a n c a . L e p e t i t e m é d î n a é t a n t b i e n t ô t
s u r p e u p l é e , de n o u v e a u x q u a r t i e r s s ' e s q u i s s e n t e n d e h o r s d e s m u r s e t c ' e s t la
« ville n o u v e l l e » q u i p r e n d a i n s i n a i s s a n c e . M a i s t o u t e s les d i r e c t i o n s n e s o n t p a s
libres. Il n ' e s t p a s q u e s t i o n d e S o û r J d î d , t r o p é l o i g n é d u soûq, n i des a b o r d s de la
p l a g e Est, o c c u p é s p a r le c i m e t i è r e d e Sîdi B e l l y o û t , n i de c e u x d e B â b M a r r a k e c h ,
c o u v e r t s d e n o u â l a s . Il r e s t e la z o n e d u soûq, q u i s ' i m p o s e d ' e l l e - m ê m e p a r la
p r o x i m i t é d u c e n t r e é c o n o m i q u e e t d u p o r t , d e la m é d î n a e t d u m e l l â h . C ' e s t d a n s
c e t angle, o u v e r t v e r s le s u d - s u d - e s t , e n t r e les c a m p s m i l i t a i r e s f r a n ç a i s e t le
c i m e t i è r e m u s u l m a n , q u e se f o r m e le n o y a u d e la ville e u r o p é e n n e , qui d e v a i t
r a p i d e m e n t c o n t o u r n e r les o b s t a c l e s e t s ' é t a l e r p a r delà. P e n d a n t l ' a n n é e 1911,
577 m a i s o n s s o n t b â t i e s . M a i s c e t t e f i è v r e d e c o n s t r u c t i o n s ' e x e r c e d a n s le p l u s
g r a n d d é s o r d r e . L ' a p p â t d u gain, la s p é c u l a t i o n , l ' i n d i v i d u a l i s m e f o r c e n é d e s p i o n -
n i e r s n e l a i s s e n t g u è r e d e p l a c e n o n s e u l e m e n t a u x soucis e s t h é t i q u e s , m a i s m ê m e
a u x e x i g e n c e s é l é m e n t a i r e s d e l ' h y g i è n e et d e la c i r c u l a t i o n . « O n f e r a les r u e s
a p r è s », d é c l a r e à u n j o u r n a l i s t e u n p r o p r i é t a i r e c a s a b l a n c a i s .
L a c o m p l e x i t é d e la s i t u a t i o n p o l i t i q u e e t a d m i n i s t r a t i v e n ' e s t p a s de n a t u r e à
favoriser l'urbanisme. L a présence des forces françaises ne change t h é o r i q u e m e n t
r i e n à la s o u v e r a i n e t é m a r o c a i n e . M a i s les d e u x p o u v o i r s , l ' u n j u r i d i q u e , l ' a u t r e
d e fait, se c o n t r a r i e n t p l u t ô t q u ' i l s n e s ' é p a u l e n t . L e r é g i m e d e s c a p i t u l a t i o n s r e s t e
e n v i g u e u r e t les c o n s u l s d é f e n d e n t a v e c u n soin j a l o u x les m o i n d r e s « d r o i t s »
d e l e u r s r e s s o r t i s s a n t s . E n o u t r e , le t a b o r d e police c o m m a n d é p a r les E s p a g n o l s
c o n t r ô l e la « z o n e d e b a n l i e u e ». O r c ' e s t là q u e se c o n s t r u i t la ville n o u v e l l e , e t les
officiers e s p a g n o l s n e f o n t r i e n p o u r f a c i l i t e r la t â c h e d e s F r a n ç a i s . C e u x - c i se
p r é o c c u p e n t c e p e n d a n t , dès le d é b a r q u e m e n t , d ' a d m i n i s t r e r la ville. L e 25 a o û t
1907, le c o m m a n d a n t M a n g i n s i g n e a v e c M o û l a y E l - A m î n u n a c c o r d q u i m e t fin
à l ' a d m i n i s t r a t i o n d i r e c t e q u e le p r e m i e r e x e r ç a i t d e p u i s le 5 a o û t : la ville est
a d m i n i s t r é e p a r u n e c o m m i s s i o n c o m p o s é e d e l ' a m î n e l - m u s t a f â d e t de l'officier
c h a r g é d e la p o l i c e assisté d ' u n i n t e r p r è t e ; u n b u d g e t e s t créé, q u ' a l i m e n t e u n e
partie des recettes du M a k h z e n (taxe d'abattage, droits de porte et de marché).
L e c a p i t a i n e D e s s i g n y f u t c h a r g é des s e r v i c e s m u n i c i p a u x e n j u i l l e t 1908 e t le
r e s t a j u s q u ' e n m a r s 1913. M a i s le p r o b l è m e d e s r e s s o u r c e s d e m e u r a a i g u j u s q u ' a u
P r o t e c t o r a t : à p a r t i r d e 1910, les m u s t a f â d â t d e s p o r t s f u r e n t a f f e c t é e s à g a g e r
l ' e m p r u n t d e c e t t e a n n é e - l à e t le déficit f u t d è s lors p e r m a n e n t .
L e d a h i r d u 1er a v r i l 1913, « r e l a t i f à l ' o r g a n i s a t i o n d e s c o m m i s s i o n s m u n i -
c i p a l e s d a n s les p o r t s d e l ' e m p i r e c h é r i f i e n », d o t a C a s a b l a n c a d ' u n e c o m m i s s i o n
q u i c o m p r e n a i t 6 f o n c t i o n n a i r e s m e m b r e s d e droit, et 14 m e m b r e s n o n - f o n c t i o n -
n a i r e s , d o n t 8 F r a n ç a i s e t 6 M a r o c a i n s (4 M u s u l m a n s et 2 I s r a é l i t e s ) . Elle s o u f f r i t
d è s le d é b u t d e s d e u x m a u x q u i d e v a i e n t l ' a f f e c t e r j u s q u ' à la fin d u P r o t e c t o r a t :
les c o m m i s s a i r e s m a r o c a i n s y j o u è r e n t u n r ô l e de f i g u r a n t s e t le s y s t è m e n ' é t a i t
q u ' u n c o m p r o m i s b o i t e u x e n t r e le s y s t è m e m a r o c a i n t r a d i t i o n n e l , o ù t o u t p o u v o i r
v e n a i t d ' e n h a u t , e t le r é g i m e f r a n ç a i s o ù les c i t o y e n s g è r e n t e u x - m ê m e s , p a r
l ' i n t e r m é d i a i r e de l e u r s r e p r é s e n t a n t s , les a f f a i r e s d e la cité.
L a d é c i s i o n q u e p r i t L y a u t e y , e n 1913, d ' i n s t a l l e r la R é s i d e n c e à R a b a t ,
p r o v o q u a u n vif m é c o n t e n t e m e n t à C a s a b l a n c a . L e s F r a n ç a i s e s t i m a i e n t q u e la p l a c e

(26) Un dahir du 16 décembre 1913 (B.O. n° 66 du 30-1-1914) «portant réglementation


pour les biens Makhzen dits « zeribas » à Casablanca » remet en application deux dahirs
de 1895 qui sont restés lettre morte et qui faisaient obligation à ceux qui s'étaient indûment
approprié des biens Makhzen de les restituer.
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du Résident était au milieu de la plus forte colonie française. Les difficultés finan-
cières de la ville, son mauvais état sanitaire, l'apparition d u typhus avivèrent le
mécontentement des Européens qui se livrèrent à une petite fronde contre le
pouvoir (27). Elle leur valut des crédits pour l'assainissement de la ville et 6
commissaires français de plus. Il en resta une certaine rivalité entre la « capitale
administrative » et la « capitale économique ».

La vocation économique de Casablanca se précise dans les quelques années


qui précèdent et qui suivent l'établissement du Protectorat. L'industrie fut créée
par les Européens. La première usine s'éleva en 1908 près du Soûq (28), mais ce
n'est qu'à partir de 1912 que des entreprises importantes commencent à s'implanter :
la Société des Chaux et Ciments du Maroc (Lafarge) en 1913, la Régie des Tabacs,
etc. En 1914, le capital investi dans l'industrie à Casablanca était évalué à 15
millions de francs-or, la force motrice qui animait cette industrie à 2 500 chevaux.
Le grand capital français est à l'origine de la plupart de ces entreprises, par le
canal de deux sociétés, la « Compagnie Marocaine », constituée en 1902 par
Schneider et la Banque de l'Union Parisienne, et la « Cie Générale du Maroc »,
créée en 1912 par u n consortium de banques françaises à la tête duquel se trouvait
la Banque de Paris et des Pays-Bas.
Malgré ces créations encore modestes, le commerce demeure la principale
activité casablancaise. L'occupation des Châouïa p a r d'Amade permet, dès 1908,
la reprise des relations entre la ville et son hinterland. Un chemin de fer à voie
étroite la relie à Ber-Rechîd en 1908 et s'avance, en direction de Rabat, jusqu'à
Boû-Znîqa en 1912. Le port s'affirme définitivement comme le premier d u Maroc
pour l'importance du trafic : celui-ci est estimé à 19 millions de francs-or en 1908,
à 24 en 1910, à 41 en 1911, à 79 en 1913. Dès 1908, Casablanca assume 20 % du trafic
total des ports marocains. Les importations l'emportent de très loin sur les expor-
tations : 40 millions de francs contre 23 en 1912, 69 contre 10 en 1913. La p a r t
du pavillon français s'élève à 52 % du total en 1912.
L'équipement archaïque et insuffisant freine le développement du port. Le
destin de Casablanca est encore en suspens : c'est Lyautey qui le scelle, dès la
fin de 1912, en décidant d'y construire le grand port d u Maroc. Il a raconté lui-
même, dans u n discours prononcé à Casablanca en 1919 (29), comment il hésita
et faillit même renoncer, devant l'opposition de nombreux « experts », surtout
parmi les marins. C'est Delure, directeur des Travaux Publics, qui le rallia défini-
tivement à son projet, gigantesque pour l'époque : un port de 140 hectares, couvert
par une jetée de 1 900 mètres et une jetée transversale de 1 550 mètres. En décembre
1912, Lyautey défendait le projet devant le gouvernement, à Paris, et revenait avec
46 millions de crédits « en poche ». L'adjudication eut lieu le 25 m a r s 1913 à Tanger
et fut obtenue par Schneider et la Cie Marocaine. Le 1er août 1914, la grande jetée
— la jetée Delure — était à 350 mètres de sa base. Le 6 octobre 1921, Lyautey,
arrivant à bord du paquebot Asie, de 8 500 tonneaux, débarquera à quai pour la
première fois.
C'est u n géographe, le regretté Jean Célérier, qui a écrit que le port de
Casablanca ne devait rien au déterminisme géographique et tout à la volonté d'un
homme (30). L'acte créateur de Lyautey n'a pourtant rien d'arbitraire. Le site de

(27) V. C h r i s t i a n HOUEL, M e s a v e n t u r e s m a r o c a i n e s , 5° p a r t i e , «Une révolution à


C a s a b l a n c a ».
(28) « L ' U s i n e d u G r a n d Socco », f o n d é e p a r l e D r VEYRE : m i n o t e r i e , scierie, é l e c t r i c i t é ,
glace.
(29) P a r o l e s d ' A c t i o n , 4e éd., P a r i s , 1944, p. 286.
(30) « L e s c o n d i t i o n s g é o g r a p h i q u e s d u d é v e l o p p e m e n t d e C a s a b l a n c a », R e v . d e G é o g r .
Maroc., m a i 1939, p. 136.
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Casablanca n'est certes pas favorable mais il n'en existe aucun, entre le cap Spartel
et Mogador, qui présente des conditions naturelles moins défavorables. Célérier
évoque lui-même le « déterminisme historique » : les incidents de 1907, en provo-
quant le débarquement français et l'occupation des Châouïa, firent de Casablanca
« le centre de l'action française » et, en 1912, quand la France eut les mains libres,
« un faisceau d'habitudes et d'intérêts s'y trouvait vigoureusement lié ».
Il n'est pas interdit de se demander pourquoi ces événements historiques
déterminants se sont produits à Casablanca plutôt qu'ailleurs. Si les incidents y
furent particulièrement graves, s'ils prirent le caractère d'un refus radical et violent
de la pénétration européenne, n'est-ce pas parce que cette pénétration y était
apparente et plus dynamique qu'en aucun autre point du Maroc ? N'oublions pas
que dès le début du siècle, Casablanca avait pris le premier rang des ports maro-
cains pour l'importance du trafic. Si l'on cherche les raisons de cet essor, il faut
bien les demander à la géographie. Casablanca est le débouché naturel de vastes
régions et de régions fertiles. Elle est, — c'est Célérier que le rappelle — à égale dis-
tance de Fès et de Marrakech et apparaît comme le lieu géométrique des « trois
grands groupes de plaines » qui « font la richesse et la supériorité du Maroc occi-
dental: le bassin du Sebou, le littoral atlantique, les dépressions subatlasiques ». Ce
sont d'ailleurs les directions des trois lignes de chemin de fer qui partent aujour-
d'hui de Casablanca : vers le Gharb, vers le Haouz, vers le Tadla. Il était difficile et
coûteux, mais non impossible à la technique du xxe siècle, de créer à Casablanca
le grand port du Maroc. Il ne l'eût pas été moins de le construire ailleurs. L'his-
toire et la géographie conseillaient bien de le faire ici.

L'histoire de Casablanca ne s'arrête pas en 1914. Elle ne fait que commencer.


Nous la retrouverons, dans toute la suite de cet ouvrage, à étudier l'expansion u r -
baine, le développement de l'économie, celui de la population, l'évolution des struc-
tures, celle des idées et celles des mœurs, pratiquant cette inclusion du passé dans
une certaine épaisseur du présent, qui est peut-être au fond la seule différence
entre l'optique du sociologue et celle de l'historien.
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CHAPITRE II

L'ANCIENNE MÉDÎNA

Le passé de Casablanca est coupé en deux p a r la longue période de non-être


qui s'étend du xv' au XVIIIe siècle. De la vieille cité du Moyen. Age, rien n'a subsisté,
ni monuments, ni traditions, pas même ses ruines, que les voyageurs du début du
xix' siècle pouvaient encore observer et que l'on chercherait en vain aujourd'hui :
elles encombraient la pauvre bourgade d'il y a cent cinquante ans, elles ont disparu
sous la poussée exubérante de la grande ville moderne.
Le passé, pour la Casablanca d'aujourd'hui, c'est donc la ville de Sîdi Moham-
med ben 'Abdallâh. Cela pourrait suffire comme lettres de noblesse : Mogador,
qui a le même âge et la même origine, ne m a n q u e pas de cachet (1). Mais le sultan
alaouite n'a pas donné les mêmes soins au petit port des Châouïa. Il voulait surtout
empêcher les puissances chrétiennes de s'y installer et se contenta d'élever des
remparts et une plate-forme pour canons, la çqâla. L'intérieur fut laissé à l'initiative
des habitants. Nous avons vu que les premiers occupants furent des soldats :
Bouâkher et Chleûhs des Haha. Ni les uns ni les autres n'étaient des citadins.
Les gouverneurs furent tantôt les chefs de la tribu des Medioûna, tantôt des
princes de la famille régnante, qui considéraient cette marche de l'empire comme
un exil ou une prébende. Aucun ne se soucia d'y apporter les embellissements qui
ont illustré les nobles cités marocaines. On construisit des magasins pour la
douane, non des monuments ni des palais. Les mosquées elles-mêmes sont dépour-
vues de style. Les fonctionnaires venus d'ailleurs et les bédouins des environs
enrichis par le commerce ne firent jamais une bourgeoisie.
Au Maroc, pour créer une ville digne de ce nom, il a fallu l'un ou l'autre de
ces deux facteurs : ou une bourgeoisie d'origine andalouse, et ce sont les cités
h'ad'riya, les villes par excellence : Tétouan, Fès, R a b a t et Salé, — ou la présence
du souverain et de la cour, et ce sont les villes dites makhzenîya : Marrakech,
Meknès (Fès et Rabat étant à la fois h'ad'rîya et makhenîya). La D â r - e l - B e î d a
du début de ce siècle n'avait droit ni à l'un ni à l'autre de ces deux titres fameux.
Ce n'était, par sa population, qu'une petite ville semi-rurale. Ceux qui y tenaient
le haut du pavé n'étaient pas des Marocains, mais des étrangers, les commerçants
français, anglais, espagnols ou allemands, auxquels était dû le développement du
port, avec leur clientèle de protégés et de censaux. Le Sultan pouvait y passer,
comme Moûlay El-Hassan en 1876, il n'y avait pas de résidence (2) et le Makhzen
n'y séjournait pas; ce n'était qu'une étape sur la route qui joignait Fès à Marrakech,
les deux capitales, en passant par la côtè, pour éviter les tribus du Maroc central,
presque toujours en dissidence.

(1) S u r l a f o n d a t i o n d e M o g a d o r , v . P . d e CÉNIVAL, E . J., p . 622 e t H . TERRASSE, H . d u


M a r o c , I I , p . 298.
(2) A c t u e l l e m e n t , l e R o i d i s p o s e à C a s a b l a n c a d ' u n p a l a i s , q u i f u t c o n s t r u i t p a r s o n
grand-père, M o û l a y Yoûssef. Mais c'est l'importance croissante de la ville q u i a exigé le palais,
ce n'est p a s le palais q u i a v a l u à la ville s o n e x p a n s i o n , c o m m e cela s'était p a s s é p o u r les
cités m a k h z e n î y a .
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E n 1907, la ville a « la forme d'un polygone irrégulier d'environ 1 000 mètres


d a n s sa p l u s g r a n d e l o n g u e u r et d e 500 m è t r e s d e l a r g e u r m o y e n n e ; la superficie
q u ' e l l e o c c u p e e s t d ' à p e u p r è s 60 h e c t a r e s . E l l e e s t e n t o u r é e d ' u n e e n c e i n t e f o r t i f i é e
composée d'une épaisse muraille crénelée, bâtie en pierres et mortier, de 8 à 10
mètres de hauteur et flanquée d'un certain nombre de tours, placées de distance
en d i s t a n c e (3). Ce m u r a aujourd'hui disparu sur presque toute sa longueur, sauf
en quelques points : le long du boulevard des Almohades (ex-Ballande) face au
port, et e n t r e la place M o h a m m e d V (ex-de France) et B â b - M a r r a k e c h (boulevard
Tahar-el-Alaoui, ex-2e Tirailleurs).

L ' e n c e i n t e é t a i t f l a n q u é e d ' u n e a n n e x e , q u i la p r o l o n g e a i t a u N o r d - O u e s t ,
d u c ô t é d e l a m e r , S o û r e j - J d î d , « l ' e n c e i n t e n e u v e », q u e M o û l a y E l - H a s s a n a v a i t
construite à l'usage des E u r o p é e n s et où c e u x - c i avaient refusé de se laisser
enfermer. Elle était donc restée vide. Les mehallas chérifiennes y campaient quand
e l l e s p a s s a i e n t p a r C a s a b l a n c a . E n 1907, u n h ô p i t a l m i l i t a i r e s'y installa. Depuis,
diverses a d m i n i s t r a t i o n s militaires o u civiles l'ont utilisée.

Les remparts étaient percés de trois portes principales : Bâb el-Mersa, face
au port des barcasses; Bâb el-Kebîr ou Bâb es-Soûq, à l'Est, qui faisait commu-
n i q u e r la ville avec le G r a n d Soûq, installé à l'extérieur des m u r s , le long de l'oued
Bouskoura, sur l'emplancement actuel de la place M o h a m m e d V, ex-place de
France; B â b - M a r r a k e c h , d a n s le r e m p a r t S u d - O u e s t , où aboutissaient les v o y a g e u r s
v e n a n t d u S u d . Il y a v a i t d ' a u t r e s p o r t e s a n c i e n n e s : B â b e l - Q e d î m , s u r le f r o n t d e
mer, et Bâb er-Reha, à l'Est. Après 1907, on en ouvrit d'autres : en 1908, une
seconde porte à Bâb es-Soûq, près de l'ancienne; en 1909, Bâb el-Arça, vers
l'extrémité Ouest de la ville, p r è s de la Petite Darse; en 1911, Bâb el-'Afîya, dans
le m u r Sud-Ouest. A u Nord-Ouest, une porte relia la ville à Soûr-Jdîd.
La ville se composait de trois quartiers, très différents par l'habitat et par
la population. Dans la partie E s t et N o r d - E s t s'étendait la M é d î n a proprement dite.
C'était le quartier bourgeois, où se trouvaient le Dâr el-Makhzen, résidence du
gouverneur et t r i b u n a l (4), les b u r e a u x de la d o u a n e , les m a i s o n s des fonctionnaires
et des gros commerçants musulmans, les consulats et les demeures des Euro-
p é e n s (5). Là s'élevaient la grande mosquée, Jâmat el-Kebîr, construite par Sîdi
M o h a m m e d ben 'Abdallâh en 1201 H . / 1 7 8 6 - 8 7 J.C. (6), le t o m b e a u du saint protec-
teur de la ville, Sîdi B e l l y o û t (7), et ceux de quelques autres saints, Sîdi Boû-
Smara, Sîdi Embârek (8), Sîdi Fâtah, Lâlla Tâja.
La Médîna poussait une pointe, entre la mer et le quartier des Tnâker,
jusqu'au tombeau de Sîdi 'Allâl el-Kairouâni, devant lequel s'étendait — et

(3) C d t DESSIGNY, « C a s a b l a n c a , n o t i c e é c o n o m i q u e e t a d m i n i s t r a t i v e », B u l l . d e l a S o c .
de G é o g r . d ' A l g e r e t d e l ' A f r . d u N . , 1911, p . 293.
(4) L e t r i b u n a l d u p a c h a e s t r e s t é à c e t e m p l a c e m e n t j u s q u e v e r s 1949. I l f u t a l o r s
t r a n s f é r é d a n s le l u x u e u x p a l a i s d e justice, d e style m a u r e s q u e , édifié e n b o r d u r e de la
Nouvelle Médîna, derrière le palais d u Sultan.
(5) V . l a d e s c r i p t i o n d u D r . WEISGERBER, C a s a b l a n c a e t l e s C h a o u ï a e n 1900, p p . 26 s q q .
(6) V . H i s t o i r e d e C a s a b l a n c a , c h . I I I .
(7) L e s C a s a b l a n c a i s p r o n o n c e n t B e l l i ô t ' , a v e c u n 1 , m a i s l e n o m s ' é c r i t B e l l i o û t h ,
avec un dj. C'est l'arabe régulier abû-l-luyûth, «l'homme aux lions », car le saint, tel
O r p h é e , c h a r m a i t les a n i m a u x et se p r o m e n a i t , d i t la légende, e n t o u r é de lions. Il a v a i t
e n o u t r e le d o n d'ubiquité. O n n e sait à p e u près rien s u r sa vie ni m ê m e s u r l'époque
à l a q u e l l e il v i v a i t . Il p a s s a i t p o u r ê t r e R e g r â g u i (les R e g r â g a s o n t d e s m r â b t ' î n d u p a y s
H a h a , ( c f . G . DRAGUE, E s q u i s s e d ' u n e h i s t . r e l i g . d u M a r o c , p . 43) e t s ' a p p e l e r A h m e d . S o n
c u l t e e s t a s s e z r é c e n t : il é t a i t p r e s q u e i n c o n n u a u m i l i e u d u s i è c l e d e r n i e r , d i t E d m o n d
D o u T T É , M e r r â k e c h , p . 14, a u q u e l n o u s e m p r u n t o n s c e s d é t a i l s . L a q o u b b a a c t u e l l e n e
d a t e r a i t q u e d e 1881; a u p a r a v a n t l e s a n c t u a i r e n ' é t a i t q u ' u n e p e t i t e e t p a u v r e m a i s o n .
Il est à p r é s e n t s é p a r é d e la M é d î n a p a r la l a r g e u r d u b o u l e v a r d M o h a m m e d e l - H a n s a l i
(ex-4e Z o u a v e s ) , d o n t le p e r c e m e n t e x i g e a la d e s t r u c t i o n d u r e m p a r t et des m a i s o n s
contiguës.
(8) I l y a v a i t m ê m e d e u x S î d i E m b â r e k : Sîdi^ E m b â r e k ^ M o û l e l - K h a r r o û b a , d a n s
Z e n q â t e l - H a m m â m , p r è s d ' u n c i m e t i è r e q u i n ' a é t é d é s a f f e c t é q u ' a p r è s 1945, — e t S î d i
Embârek Ed-Driouîch, près de Zenqât el-Ferrân.
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s'étend encore — la çqâla ou bastiûn, plate-forme fortifiée portant des canons,


lesquels ne servaient plus guère qu'à tirer des salves d'honneur. Ce saint paraît
avoir été le patron de Casablanca avant que ne s'épanouît le prestige de Sîdi
Bellyoût. Il aurait même p e u t - ê t r e été le patron de l'ancienne Anfa, s'il est
vrai, comme le veut la tradition, qu'il soit venu de Kairouan chez les Châouïa vers
1350 (750-51 H.), lors de la reprise d'Anfa p a r le Mérinide A b o û - l - H a s a n 'Ali,
un peu plus d'un siècle avant la destruction de la ville p a r les Portugais (9).
Ce serait alors le seul lien qui relie Casablanca à Anfa.
Dans ce quartier se trouvait aussi, avant 1912, le centre de la ville européenne,
principalement la place du Commerce (dont la plus grande dimension n e
dépassait pas 20 mètres) et la rue qui joignait la porte du Soûq à celle de la
Marine (rue du Cdt Provost sous le Protectorat), avec les deux lieux de réunion
les plus fréquentés, le cercle espagnol, Circulo del Progreso, et le salon de
coiffure, qui, vers 1900, était unique.
Le MelLâh' (10), ou quartier juif, occupait la partie Sud et S u d - O u e s t de la
ville, entre Bâb es-Soûq et Bâb Marrakech. Il n'était pas, comme dans les vieilles
cités, séparé de la Médîna par u n m u r et une porte (11). Il y avait, à la limite
des deux quartiers, une frange mixte, où Musulmans et Israélites se mêlaient (12).
Le mellâh n'était pas entièrement construit, les huttes et les cabanes y côtoyaient
les maisons, notamment dans le quartier dit Bh'îra, le plus sordide (13). Toute

(9) Villes et Tribus du Maroc. Casablanca, I, p. 66. On ne sait rien de précis sur la
vie du personnage. On ne connaît même pas la date de sa mort. La qoubba qui recouvre
son tombeau n'a été construite qu'au xix, siècle.
(10) Ce terme, pour désigner le « ghetto », est propre au Maroc. A Tunis, on dit
h'âra, dans les villes d'Algérie derb lîhûd. A Rabat, le mot h'âra se retrouve cependant
dans certaines expressions comme h'ârt lîhûd, « le sale ghetto » et h'ârt l mellâh', « le fond
du quartier juif, la grande place qui s'y trouvait jadis encombrée d'un énorme tas d'ordures »
(L. BRUNOT, Glossaire, p. 759). L'origine du mot mellâh' a été longtemps cherchée dans l'usage
qui imposait aux Juifs la corvée de saler les têtes coupées des rebelles pour l'exposition publi-
que. C'est l'explication donnée par Budgett MEAKIN, The Moors, p. 426-7, et reprise par MERCIER,
Arch. Maroc., VIII, p. 167, n. 2. W. MARÇAIS, en 1911 (T. ar. de Tanger, p. 470), la trouvait
encore «de beaucoup la plus vraisemblable». Il paraît établi aujourd'hui que l'étymologie
du mot doit être trouvée dans le nom de l'emplacement où les Mérinides installèrent le
nouveau quartier juif, près de Fès-Jdîd, et où coulait probablement une source salée ou
un ruisseau à l'eau salée, comme il y en a tant en Afrique du Nord (G S. COLIN, E.I., art.
mellâh; L. BRUNOT et F. MALKA, Glossaire judéo-arabe de Fès, p. 129, donnent mellâh'
comme le nom d u premier quartier juif qui fut installé à Fès, sous les Idrissides, et ils
renvoient à LÉVI-PROVENÇAL, « La fondation de Fès », Annales de l'I.E.C., Alger, 1938,mais
L.-P. ne cite même pas le mot mellâh'). De la capitale, l'appellation s'étendit naturellement
aux autres villes (songeons à tous les « Champs de Mars » et même aux « Bois de Boulogne »
de province, par imitation de ceux de Paris) ; elle est employée aussi dans les campagnes
et même chez les Berbères (cf. DESTAING, Etude sur la tachelhit du Sous. Vocabulaire
français-berbère, p. 142).
(11) WEISGERBER, ibid., p. VII, pl. 40, reproduit une aquarelle d'E. SOUDAN, avec la légende
« Porte disparue du Mellâh ». Il ne précise pas s'il s'agit ou non d'une porte intérieure,
faisant communiquer le quartier juif et la médîna. Comme la planche fait partie d'une
série intitulée « Les portes », qui fait suite à « L'Enceinte », et qui comprend Bâb el-Kebîr,
Bâb el-Marsa et Bâb-Marrakech, on pourrait croire qu'il s'agit d'une des portes de la ville,
donnant sur l'extérieur. Mais Weisgerber ne la mentionne ni sur son plan ni dans sa liste
des portes, non plus qu'aucun autre auteur. Si, d'autre part, il s'agit bien d'une porte
intérieure, il est étonnant qu'on ne cite nulle part l'enceinte qu'elle perçait et qui devait
séparer le mellâh des autres quartiers. Qu'il y ait eu ou non une séparation, elle n'était
plus qu'un souvenir très vague au début du siècle.
(12)^ La « rue des Synagogues », ainsi baptisée non sans raisons, comporte aussi des
mosquées et des zaouïas.
(13) Au témoignage de G. BOURDON, Ce que j'ai vu au Maroc. Les journées de Casablanca,
1908, p. 286. Le mot bh'îra, «jardin potager», est le nom d'un quartier de Rabat, où les
Juifs vivaient autrefois concentrés, mais non isolés des musulmans, jusqu'à ce que le
Sultan Moûlay Slîmân, en 1222/1806, eût prescrit de leur construire u n quartier spécial, — qui
fut appelé mellâh' comme à Fès — pour les séparer des Musulmans (cf. L. BRUNOT,
dialectale de Rabat», Hespéris, 1930, p. 10). Il n'est pas impossible que la
tin ira qui semble avoir été au cœur du mellâh de Casablanca, eût été ainsi dénommée par
les Juifs venus de Rabat au cours du xixe siècle.
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la p o p u l a t i o n j u i v e d e l a ville, a s s e z m i s é r a b l e d a n s l ' e n s e m b l e , h a b i t a i t là.


E l l e n ' a v a i t p a s e n c o r e c o m m e n c é à g a g n e r s u r la m é d î n a n i à d é b o r d e r les
r e m p a r t s . L e v i e u x m e l l â h d u d é b u t d u siècle a p r a t i q u e m e n t d i s p a r u : son
e m p l a c e m e n t e s t a u j o u r d ' h u i occupé, p r e s q u e e n t i è r e m e n t , p a r l a p l a c e M o h a m -
m e d V ( e x - p l a c e d e F r a n c e ) e t l e p a r c à v o i t u r e s q u i la f l a n q u e . L e m u r d ' e n c e i n t e ,
d a n s c e t t e p a r t i e de la ville, p a s s a i t à p e u p r è s a u m i l i e u d e la dite p l a c e :
la T o u r d e l ' H o r l o g e , a u j o u r d ' h u i d i s p a r u e , m a i s qui s u r v é c u t p l u s i e u r s a n n é e s
a u r e m p a r t , e n f u t l o n g t e m p s le t é m o i n .
L e r e s t e d e l ' e n c e i n t e , c ' e s t - à - d i r e la p a r t i e N o r d et N o r d - O u e s t , é t a i t o c c u p é
p a r u n quartier dit Tnâker. Les Casablancais, m ê m e arabophones, ne savent plus
l ' o r i g i n e n i m ê m e le s e n s d e ce mot. C ' e s t le p l u r i e l d e t e n k î r a , m o t e n c o r e
u s i t é d a n s les D o u k k â l a , o ù il d é s i g n e u n e p e t i t e h a b i t a t i o n r u r a l e e n t o u r é e
d e s o n e n c l o s (14). C ' é t a i t u n e z o n e à p e i n e bâtie, « a v e c q u e l q u e s c o n s t r u c t i o n s
e n p i s é le l o n g de s e s a r t è r e s p r i n c i p a l e s », u n e v a s t e a g g l o m é r a t i o n d e n o u â l a s
o u c a b a n e s e n r o s e a u x , o ù g r o u i l l a i t le p r o l é t a r i a t m u s u l m a n » (15). A i n s i s ' e x p l i -
q u e le n o m d e T n â k e r (16) : c ' é t a i t u n q u a r t i e r s e m i - r u r a l , p r é f i g u r a t i o n d e s
« b i d o n v i l l e s » d ' a u j o u r d ' h u i , o ù les p a y s a n s é m i g r é s , a t t i r é s p a r l ' a c t i v i t é c o m m e r -
ciale d e la cité, r e c r é a i e n t les p e t i t s enclos ( t n â k e r ) q u i a v a i e n t é t é j u s q u ' a l o r s
le c a d r e d e l e u r e x i s t e n c e (17).
A sa p o i n t e N o r d , le q u a r t i e r se t e r m i n a i t p a r u n t e r r a i n v a g u e (18), t r a n s f o r m é
d e p u i s en j a r d i n public, et était prolongé p a r l'enceinte, restée vide j u s q u ' e n
1907, d e S o û r - J d î d . Il n e c o m m u n i q u a i t a v e c l ' e x t é r i e u r q u e p a r u n e s e u l e
porte, B â b - M a r r â k e c h , située d'ailleurs à son extrémité sud-ouest. Après l'occu-
p a t i o n f r a n ç a i s e , u n e n o u v e l l e p o r t e f u t p e r c é e d a n s le m u r o u e s t a u N o r d
d e B â b M a r r â k e c h , e t f u t t o u t n a t u r e l l e m e n t a p p e l é e B â b J d î d p a r le public.
L a g r a n d e m o s q u é e d e s T n â k e r s ' é l e v a i t e n b o r d u r e de la M e d î n a , c ' é t a i t
J â m a ' e c h - C h l e û h , c o n s t r u i t e e n 1317 d e l ' H é g i r e (1899-1900 J.C.) p a r M o h a m -
m e d E ç - Ç a n h â j i , o r i g i n a i r e d u S o u s (19). L e n o m m ê m e d e l'édifice e t celui
d e s o n f o n d a t e u r r a p p e l l e n t la p r é s e n c e d a n s le q u a r t i e r d e s d e s c e n d a n t s d e s
H a h a q u i a v a i e n t é t é i n s t a l l é s p a r S î d i M o h a m m e d b e n ' A b d a l l â h d a n s la ville
r e c o n s t r u i t e , p o u r lui s e r v i r d e g a r n i s o n . U n p e u p l u s a u N o r d e t d a n s la
m ê m e z o n e f r o n t i è r e e n t r e les d e u x q u a r t i e r s , se t r o u v a i t la Mission C a t h o l i q u e ,
tenue p a r des Franciscains Espagnols; la Mission Protestante, dirigée p a r des
Anglais, s'élevait à l'extérieur des murs, a u S u d de B â b - M a r r â k e c h et à l'Ouest
du G r a n d Soûq.
L e s m a r c h é s se t r o u v a i e n t d a n s la M é d î n a o u à p r o x i m i t é . L e m a r c h é a u x
g r a i n s , e r - R a h ' b a , se t e n a i t à l ' i n t é r i e u r des m u r s p r è s d e B â b e r - R e h a ; le

(14) J e dois le renseignement à M. LAPANNE-JOINVILLE, naguère interprète civil au Maroc,


à qui j'exprime mes remerciements. A Azemmour, tenkîra désigne un petit verger ou u n
potager entouré d'une murette de pierres ou d'une haie quelconque (cactus, broussailles,
etc.). M. L.-J. l'a relevé également dans les Doukkâla-Sud (O.'Amrân) avec le sens de «très
petite parcelle de terre nue — non entourée de mur ni de haie — lopin minuscule, nécessaire
et suffisant pour édifier une maison d'habitation »; d'autres dialectes emploient dans^ ce
sens le mot roggiyya. M. COLIN avait signalé à M. L.-J. la forme denkîra dans les Doukkâla-
Nord (O. Frej), désignant « u n petit verger entouré d'une murette de pierres ». BEAUSSIER, qui
a travaillé sur les dialectes algériens, donne, p. 615, t'engûra, avec le sens de « point culmi-
nant » : est-ce la même racine ? Selon M. L.-J., le mot tenkîrâ-denkîra semble inconnu des
arabophones de la plaine atlantique et du Haouz de Marrakech, à l'exception des tribus citées.
Augustin BERNARD parle de « huttes de roseaux (tnaker) » autour de Mazagan (Le Maroc, 61 éd.,
1921, p. 183). Mais il existe un quartier appelé Tnâker à Tanger.
(15) WEISGERBER, ibid., p. 30.
(16) Les Européens, oubliant ou, le plus souvent, ignorant que c'est un pluriel, disent
« le Tnâker », comme ils disent « un ouléma ».
(17) Le mot courant, à Casablanca, pour ce genre d'enclos, est zrîba.
(18) « Où gisait, dit WEISGERBER, un vieil obusier doué de toutes sortes de vertus magiques »
(ibid., p. 30).
(19) Villes et Tribus, ibid., p. 61.
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p e t i t s o û q o u J û t ' î y a (20) s e t e n a i t t o u s l e s j o u r s s u r la p e t i t e p l a c e d e B â b
e l - K e b î r : o n y v e n d a i t d e s v ê t e m e n t s , d e s c o u v e r t u r e s e t t o u t le b r i c - à - b r a c
des o b j e t s d ' o c c a s i o n . L e G r a n d S o û q a v a i t l i e u , c o m m e n o u s l ' a v o n s d é j à i n d i q u é ,
en dehors des remparts, d e v a n t B â b el-Kebîr, appelée aussi p o u r cette raison
B â b e s - S o û q , s u r l ' e m p l a c e m e n t d e la f u t u r e P l a c e d e F r a n c e . L e d i m a n c h e é t a i t
r é s e r v é à la v e n t e d u b é t a i l , m a i s les d e u x j o u r s d e p l u s g r a n d e a c t i v i t é é t a i e n t
le l u n d i e t le v e n d r e d i .
T e l était, a u d é b u t d e ce siècle, l e n o y a u m o d e s t e a u t o u r d u q u e l a p r o l i f é r é
C a s a b l a n c a : u n e p e t i t e ville s a n s p a s s é , s a n s p r e s t i g e , s a n s b o u r g e o i s i e a u t o c h t o n e ,
q u i t e n a i t d e l ' é t r a n g e r la m e i l l e u r e p a r t d e s o n a c t i v i t é , q u i n ' a r r i v a i t p a s
à r e m p l i r s o n e n c e i n t e , d o n t la m o i t i é d e la s u p e r f i c i e é t a i t o c c u p é e p a r u n v i l l a g e
de h u t t e s .

A q u i r e g a r d e u n p l a n d e la vieille m é d î n a d e C a s a b l a n c a , q u ' i l d a t e d e
1900 o u d e 1964, o u u n e p h o t o g r a p h i e a é r i e n n e , s ' o f f r e l ' i m a g e c l a s s i q u e d e l a
ville m u s u l m a n e , lacis d e r u e l l e s é t r o i t e s e t t o r t u e u s e s o ù la l i g n e d r o i t e a p p a r a î t
c o m m e u n a c c i d e n t , o ù les c u l s - d e - s a c a b o n d e n t , o ù la v o i e p u b l i q u e s e m b l e
a v o i r é t é d é l i b é r é m e n t sacrifiée à l ' i m p l a n t a t i o n e t à l ' e x t e n s i o n d e s logis.
Qu'elles soient d'Orient ou d'Occident, qu'elles aient succédé à des villes hellé-
n i s t i q u e s o u r o m a i n e s , o u q u ' e l l e s a i e n t é t é f o n d é e s p a r les c o n q u é r a n t s a r a b e s ,
les cités d ' I s l a m se r e v ê t e n t , « d e B a g h d a d à F è s , d ' u n e i n d é n i a b l e u n i f o r m i t é » (21).
O n a p u d i r e q u e le b o u r g e o i s m u s u l m a n se s e n t a i t c h e z l u i à F è s a u s s i b i e n
q u ' à D a m a s , t a n d i s q u ' i l é p r o u v a i t u n e i m p r e s s i o n d'exil, e n p l e i n e c a m p a g n e ,
à q u e l q u e s l i e u e s s e u l e m e n t d e s a ville. M a i s ce d e s s i n é t r a n g e , o u c e t t e a b s e n c e
d e dessin, d e s villes m u s u l m a n e s n ' e s t n i o r i g i n a l , n i p r é m é d i t é . L à o ù l e s A r a b e s
o n t o c c u p é u n e v i l l e h e l l é n i s t i q u e , ils o n t h é r i t é u n p l a n g é o m é t r i q u e . Q u a n t
à celles q u ' i l s o n t f o n d é e s e u x - m ê m e s , — e t elles s o n t n o m b r e u s e s , — il s ' e n f a u t
q u ' i l s les a i e n t c o n ç u e s t e l l e s q u e n o u s les v o y o n s a u j o u r d ' h u i . O n a r e l e v é
u n souci d e r é g u l a r i t é d a n s d e s villes a u s s i d i v e r s e s q u e F è s - J d î d , S a l é , S f a x ,
o ù le p l a n g é n é r a l a d o p t é se r a p p r o c h e d u r e c t a n g l e h e l l é n i s t i q u e e t r o m a i n (22).
L à o ù il existe, ce p l a n r é g u l i e r a é t é o b l i t é r é p a r u n p r o c e s s u s d o n t J e a n S a u v a g e t
a l u m i n e u s e m e n t a n a l y s é le m é c a n i s m e p o u r l e s d e u x g r a n d e s v i l l e s s y r i e n n e s
de D a m a s (23) e t d ' A l e p (24). L ' i n s é c u r i t é , q u i s u c c è d e à l ' â g e d ' o r d e s d y n a s t i e s
f o n d a t r i c e s , e t l ' a b s e n c e d e s t a t u t m u n i c i p a l , s e m b l e n t e n p o r t e r la p r i n c i p a l e
responsabilité. Certaines dispositions et certaines t e n d a n c e s d u droit m u s u l m a n
o n t a u s s i j o u é l e u r rôle, q u e M. R o b e r t B r u n s c h v i g a m i s e n l u m i è r e d a n s u n
a r t i c l e d é s o r m a i s c l a s s i q u e (25).
L a c o n f o r m i t é d e n o t r e p e t i t e ville, q u i , e n 1912, n ' a v a i t m ê m e p a s c e n t
c i n q u a n t e a n s d ' â g e , a v e c ces c o n s t a n c e s d ' u n « u r b a n i s m e m é d i é v a l », a d e q u o i
surprendre. C o m m e n t l'expliquer ? F a u t - i l a d m e t t r e q u e la conception m u s u l m a n e

(20) Le mot de j û f î y a désigne, dans tout le Maroc, ce que nous appelons en France
« marché aux puces ». Comme le mot mellâh', il tire son origine de Fès. Ce genre de
marché s'y tint d'abord sur u n terrain qui appartenait aux Chorfa Jôtîyîn. L'appellation
s'étendit ensuite aux autres villes. (MARÇAIS, Textes ar. de Tanger, p. 255). Aujourd'hui,
l'envahissement de ces marchés par la friperie d'origine américaine a pour effet de popu-
lariser un autre nom, celui de Chicago (relevé à Casablanca et à Rabat).
(21) L. GARDET, La Cité Musulmane, p. 244. Allant plus loin encore (dans tous les sens
du mot...) ,^ u n orientaliste anglais me disait que, visitant les républiques musulmanes de
l Asie soviétique, lui qui ne connaissait jusqu'alors que le monde arabe, il avait été frappé
de se sentir, dans les vieilles villes, si peu dépaysé.
(22) V. Xavier de PLANHOL, «Le paysage urbain de l'Islam», La Table Ronde, juin 1958,
p. 123.
(23) «Esquisse d'une histoire de la ville de Damas », R. des Et. Islam., 1934, IV, not.
450-6.
(24) Alep, essai sur le développement d'une grande ville syrienne, 1941, p. 247.
(25) «Urbanisme médiéval et droit musulman», R. des Et. Islam., 1947, pp. 127-55.
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d e la cité et, q u i p l u s est, les m œ u r s de s e s h a b i t a n t s s o n t à ce p o i n t i m m u a b l e s


q u ' u n e v i l l e q u i n a î t — o u q u i r e n a î t — s u r la r i v e a t l a n t i q u e d u M a g h r e b a u
xviiie siècle d o i v e n é c e s s a i r e m e n t s e c o u l e r d a n s le m ê m e m o u l e q u e celles
q u i s u r g i r e n t , d i x siècles p l u s tôt, à l ' O r i e n t d e la M é d i t e r r a n é e ? M a i s M o g a d o r ,
c o n t e m p o r a i n e d e C a s a b l a n c a , f r a p p e p a r la r é g u l a r i t é g é o m é t r i q u e de s o n plan.
J e sais b i e n q u e c e l u i - c i e s t l ' œ u v r e d ' u n E u r o p é e n : e n c o r e f a l l a i t - i l q u e l'on
fît a p p e l à lui e t q u e s o n p r o j e t f û t a g r é é. A d i r e vrai, il s e m b l e b i e n q u e
S î d i M o h a m m e d b e n ' A b d a l l â h n ' a i t p a s e u p o u r D â r e l - B e î d a les m ê m e s a m b i t i o n s
q u e p o u r M o g a d o r : il v o u l a i t , ici, c r é e r u n p o r t actif, u n e v r a i e ville c o m m e r ç a n t e
— l ' i m p l a n t a t i o n d ' u n e p o p u l a t i o n j u i v e le m o n t r e b i e n — t a n d i s q u e , là, il n e
s o n g e a i t q u ' à m u n i r d ' u n e f o r t e r e s s e de p l u s u n e côte q u ' i l j u g e a i t t r o p o u v e r t e
a u x entreprises des puissances chrétiennes.
L e s v o y a g e u r s e u r o p é e n s q u i t r a v e r s è r e n t C a s a b l a n c a à la fin d u XVIIIe siècle
e t d a n s la p r e m i è r e m o i t i é d u x r x e — n o u s l ' a v o n s d é j à n o t é — n ' y v i r e n t g u è r e
que des ruines a u milieu desquelles des Bédouins avaient dressé t a n t bien que
m a l t e n t e s o u n w â l a - s . D e m ê m e q u e n o u s e n a v o n s d é d u i t q u e la n o u v e l l e cité
a v a i t o c c u p é l ' e m p l a c e m e n t d ' A n f a , n o u s p o u v o n s p e u t - ê t r e i n f é r e r d e ces « c h o s e s
v u e s » q u e , l o r s q u e d e s r u e s c o m m e n c è r e n t à se d e s s i n e r d a n s l ' e n c e i n t e de
D â r e l - B e î d a , elles s u i v i r e n t g r o s s o m o d o le t r a c é d e s a n c i e n n e s voies d ' A n f a .
L e lacis d e s r u e l l e s d e l ' a n c i e n n e m é d î n a p o u r r a i t donc ê t r e d i t « m é d i é v a l »
a u s e n s p r o p r e , p u i s q u ' i l r e m o n t e r a i t , d a n s son style s i n o n d a n s s o n détail,
j u s q u ' a u xve siècle, a u moins.
Il n ' e s t c e p e n d a n t p a s e x c l u q u ' e n t r e 1770 o u 75 e t 1912, les a b u s d e la
p r o p r i é t é p r i v é e , si l a r g e m e n t tolérés, c o m m e l'a m o n t r é M. B r u n s c h v i g , p a r
le d r o i t m u s u l m a n , n e s o i e n t v e n u s , à C a s a b l a n c a , c o m m e a i l l e u r s q u e l q u e s siècles
p l u s tôt, c o m p l i q u e r e n c o r e u n p l a n d e v o i r i e qui, s'il e x i s t a j a m a i s , n e d e v a i t
p a s ê t r e t r è s r a t i o n n e l . N o u s p o s s é d o n s , en effet, u n t é m o i g n a g e i r r é c u s a b l e de
l ' a u d a c e q u ' a p p o r t a i e n t les h a b i t a n t s d e la ville à s ' a p p r o p r i e r le d o m a i n e p u b l i c
e t d u p e u d e cas q u ' i l s f a i s a i e n t d e s o r d r e s d o n n é s p a r le M a k h z e n p o u r le f a i r e
r e s p e c t e r . C ' e s t le d a h i r d u 17 m o h a r r e m 1332/16 d é c e m b r e 1913, i n t i t u l é « d a h i r
p o r t a n t r é g l e m e n t a t i o n p o u r les b i e n s M a g h z e n d i t s « z e r i b a s » à C a s a b l a n c a »,
e t q u e n o u s a v o n s d é j à é v o q u é a u c h a p i t r e p r é c é d e n t . D a n s ces « enclos » q u e le
d a h i r a p p e l l e « z e r i b a s » n o u s r e c o n n a i s s o n s n o s t n a k e r , si n o m b r e u x à C a s a b l a n c a
q u ' i l s a v a i e n t d o n n é l e u r n o m a u q u a r t i e r le p l u s p a u v r e m a i s le p l u s é t e n d u
d e la ville. Si d e s z r î b a - s e n t i è r e s o n t é t é a p p r o p r i é e s p a r d e s p a r t i c u l i e r s ,
on imagine q u e ceux-ci d u r e n t avoir encore moins de scrupules pour empiéter,
p e u o u p r o u , s u r la voie p u b l i q u e . Il e s t d o n c v r a i s e m b l a b l e q u e d e s a b u s
a n a l o g u e s à c e u x q u e c o n n u t la cité m u s u l m a n e a u M o y e n - A g e f u r e n t c o m m i s
d a n s le c o u r s d u XIXe s i è c l e p a r les h a b i t a n t s d e D â r e l - B e î d a e t r é p r i m é s
a v e c m o l l e s s e p a r u n e j u r i s p r u d e n c e i n d u l g e n t e et u n p o u v o i r faible. L e s m ê m e s
c a u s e s p r o d u i s a n t les m ê m e s effets, on n e s ' é t o n n e r a p a s q u e le p l a n d e l ' a n c i e n n e
m é d î n a p r é s e n t e u n e image aussi traditionnelle en pays d'Islam.

O n e s t a m e n é , à ce s u j e t , à p o s e r la q u e s t i o n : à q u i a p p a r t e n a i t le sol
d e C a s a b l a n c a ? O n s a i t les difficultés d ' u n e t h é o r i e de la p r o p r i é t é d a n s le d r o i t
m u s u l m a n (26). L e S u l t a n s a ' a d i e n Z a i d â n les a v a i t simplifiées, e n ce q u i c o n c e r n e
le M a r o c , q u a n d il d é c l a r a : « T o u t e s les p l a i n e s a p p a r t i e n n e n t a u j o u r d ' h u i ,
p a r voie d ' h é r i t a g e , a u B a î t e l - M â l ... le k h a r â j s u r ces t e r r e s d é p e n d d u b o n
p l a i s i r d u S u l t a n , m a î t r e d u sol ». C ' e s t l ' o r i g i n e d e la n â i b a , i m p ô t p a y é p a r les
tribus qui ne faisaient pas partie d u guîch — celui-ci payait « l'impôt du sang » —

(26) Cf. L o u i s MILLIOT, I n t r o d u c t i o n à l ' é t u d e d u d r o i t m u s u l m a n , pp. 491 sqq.


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et qui était en fait u n véritable kharâj ou loyer du sol (27). Le cas d'Anfa
et de bien d'autres cités côtières est plus net encore. Comme Tanger, comme L a r a -
che, comme Mazagan, comme Safi, Anfa avait été conquise par les Chrétiens et
reconquise — ou du moins réoccupée — par les musulmans : c'était donc une terre
tributaire, appartenant à la communauté musulmane, représentée par l'Etat (28).
C'était u n bien Makhzen.
Biens Makhzen et biens Haboûs sont deux choses différentes et qu'on ne
saurait confondre. L'Etat peut disposer des premiers, qui lui appartiennent, tandis
qu'il n'a aucun droit — théoriquement — sur les seconds, qui sont inaliénables;
il a seulement le devoir de veiller à ce qu'ils soient bien gérés et que les revenus
en soient utilisés conformément à la volonté du donataire (29). Mais, comme
le dit Louis Milliot (30), des situations « exactement symétriques » se sont établies
sur les uns et sur les autres : aux droits de menfa'a, acquis par les usagers sur
certains biens habous, correspondent les droits de zîna et de zrîba acquis dans des
conditions analogues sur des biens Makhzen. Les sultans, p a r u n acte appelé
tenfîda, pouvaient « concéder la jouissance des biens habous à titre personnel
et temporaire (intifa') pour récompenser d'importants services rendus à la
communauté musulmane par des hommes de guerre ou des savants ou venir
en aide aux membres de la famille royale qui se trouvent dans la misère » (31).
Ce qui était, sinon admis, du moins pratiqué pour les biens haboûs offrait encore
moins de difficultés pour les biens Makhzen. Selon certaines traditions locales,
l'origine du droit de zîna remonterait, pour notre ville, à la construction du
rempart de Dâr-el-Beîda. Aux travailleurs appelés des tribus, on accorda des
autorisations de camper et de se clôturer. P a r la suite, le droit de construire
sur ces zrîba-s fut concédé moyennant redevance (32). Moûlay 'Abd-el-Azîz
et Moûlay Hafîd, qui se débattaient dans une situation inextricable, allèrent
très loin dans cette voie et les subordonnés, cadis, nadirs et autres fonctionnaires,
mirent le domaine public, haboûs ou autre, au pillage.
Lorsque l'immatriculation foncière commença à fonctionner, beaucoup de
terrains, à Casablanca, firent l'objet de contestations de la part d'un spéculateur.
Il avait réussi à se faire céder le bénéfice d'une concession, accordée par Moûlay
'Abd-el-'Azîz à u n de ses favoris, de tout le sol Makhzen à l'est du m u r d'enceinte
et il se prétendit « maître du nouveau Casablanca, de Sidi Beliout aux Roches
Noires ». Il soutenait la thèse de la souveraineté absolue du Sultan et de ses
droits éminents. Mais il fut démontré que certains actes du souverain aux abois
avaient été révoqués et la Cour de Rabat déclara la libéralité sans valeur (33).
Nous avons saisi, à travers le dahir du 16 décembre 1913, u n autre exemple

(27) MILLIOT, ibid., p. 505 sqq.


(28) MILLIOT, ibid., p. 502. — Nous n'avons pas, sur les habous de Casablanca, de chiffres
antérieurs au Protectorat. En 1927, la valeur des immeubles, bâtis et non bâtis, était
estimée à 15 850 000 francs, pour 369 204 000 dans l'ensemble du Maroc (Z.F.). Celle des
Domaines, à la même date, s'élevait à 40 600 000 pour 346 500 000 dans l'ensemble du pays
(Annuaire 1928, pp. 372-3).
(29) Cf. MICHAUX-BELLAIRE, art. cité, R. du M. Musulman, 1908, pp. 436 sqq.
(30) Démembrement du Habous, p. 4.
(31) Ibid., p. 40 MILLIOT suit ici Henri GAILLARD, « L a réorganisation du gouvernement
marocain », L'Afr. Fr., R.C., juin 1916 ,pp. 163-4, qu'il recopie presque textuellement. Selon
MicHAux-BELLAiRE ( « L e droit d'intervention du Nadir des Habous, de l'Amin el-Moustafad
et du Pacha dans les transmissions d'immeubles », R.M M., 1911, p. 491), la tenfîda ne peut
concéder que des biens Makhzen; les biens habous, étant inaliénables, « ne peuvent être,
de la part du Sultan, l'objet d'une concession gratuite ». C'était là le droit, mais il y eut
de graves et nombreux abus. Malgré l'apurement opéré depuis 1912, les habous de Casablanca
comportent encore aujourd'hui cinq immeubles grevés de droits de menfata (renseignement
communiqué par M. Tahar ZNIBER, du Ministère des Habous).
(32) Cf. Pierre LERIS, ibid., p. 26. Il définit la zîna « un démembrement des droits de
propriété, répartis entre le Makhzen tréfoncier et l'occupant superficiaire ».
Rapporté par Pierre LERIS, ibid., L'auteur était conseiller à la Cour d'Appel de Rabat.
L aneraaffaire
i fit du bruit et fut évoquée au Parlement français.
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d e ces a b u s , g r â c e a u x q u e l s u n e c o n c e s s i o n « p e r s o n n e l l e e t t e m p o r a i r e » d e v e n a i t
h é r é d i t a i r e e t p e r p é t u e l l e . L e s z r î b a - s de C a s a b l a n c a , ainsi t o m b é e s d u d o m a i n e
p u b l i c d a n s le d o m a i n e p r i v é , c o n t i n u è r e n t à ê t r e e x p l o i t é e s selon l ' a n c i e n
u s a g e e t les p r o p r i é t a i r e s p r i v é s à c o n c é d e r , c o m m e le M a k h z e n , le d r o i t de
b â t i r s u r l e u r s t e r r a i n s , la s e u l e d i f f é r e n c e é t a n t q u e la z î n a t o m b a i t d a n s l e u r
c h k â r a p e r s o n n e l l e a u l i e u d ' a l l e r a u bît e l - m â l .
T e l l e est, e n effet, l ' o r i g i n e d ' u n u s a g e e n c o r e f o r t r é p a n d u à C a s a b l a n c a
et q u i p e r m e t a u d é t e n t e u r d u sol d e c o n s e r v e r la p r o p r i é t é de son t e r r a i n e n
e n r e t i r a n t u n b o n r e v e n u e t s a n s y c o n s a c r e r la m o i n d r e i m p e n s e . L e s y s t è m e
c o n s i s t e e n ce q u e le p r o p r i é t a i r e d u sol e t le p r o p r i é t a i r e d u b â t i m e n t q u i s'y
é l è v e s o n t d e u x p e r s o n n e s distinctes. L e p r e m i e r p e r ç o i t d u s e c o n d u n e r e d e v a n c e ,
u n l o y e r d u sol, a p p e l é z î n a (34). L ' u n i t é est la zrîba, p e t i t enclos e n f e r m a n t
la s u r f a c e n é c e s s a i r e a u l o g e m e n t — e x i g u — d ' u n e f a m i l l e e t q u i r e p r é s e n t e
30 à 34 m è t r e s c a r r é s e n v i r o n . L e p r i x de b a s e s ' e n t e n d d ' u n e c o n s t r u c t i o n sans
é t a g e ; si le « z i n a t a i r e » édifie u n étage, il v e r s e 50 % e n plus; s'il v e n d , la
z î n a e s t d o u b l é e e t le p r o p r i é t a i r e d u t e r r a i n a d a n s ce cas u n d r o i t de p r é e m p t i o n ;
il p e r ç o i t e n o u t r e u n p o u r c e n t a g e s u r t o u t e t r a n s a c t i o n (35).
C e r é g i m e n ' e s t p a s s p é c i a l à C a s a b l a n c a . O n le r e t r o u v e e n d ' a u t r e s villes
d u M a r o c , a v e c des v a r i a n t e s c o u t u m i è r e s . M a i s il a p r i s ici u n e i m p o r t a n c e
e x c e p t i o n n e l l e , g r â c e à l ' e x t e n s i o n r a p i d e de la cité. D a n s l ' A n c i e n n e M é d î n a
i n t r a - m u r o s , d e g r a n d e s e t v i e i l l e s f a m i l l e s M a k h z e n p o s s è d e n t le sol de v a s t e s
blocs de m a i s o n s . L e s y s t è m e a e s s a i m é a v e c la ville e l l e - m ê m e e t o n le r e t r o u v e
d a n s t o u s les q u a r t i e r s d ' h a b i t a t m a r o c a i n , a u s s i b i e n d a n s la N o u v e l l e M é d î n a
q u e d a n s l ' A n c i e n n e M é d î n a e x t r a - m u r o s . L e s p r o p r i é t a i r e s s o n t le p l u s s o u v e n t
des Musulmans, mais aussi quelquefois des Européens, très vieux Casablancais.
Le q u a r t i e r porte s o u v e n t l e u r n o m : d e r b Ghallef, derb el-Fâsi, d e r b Martinet,
d e r b C a r l o t t i , etc.
Q u a n t a u t e r r a i n d u m e l l â h , il p o s e des p r o b l è m e s p a r t i c u l i e r s . Il s e m b l e
q u e la p r a t i q u e n ' a i t été, a u M a r o c e t s u r ce point, n i u n i f o r m e n i c o n s t a n t e .
D a n s c e r t a i n e s villes, le sol s u r l e q u e l on a v a i t i n s t a l l é les J u i f s l e u r a p p a r t e n a i t ,
le s o u v e r a i n le l e u r a y a n t d o n n é e n t o u t e p r o p r i é t é . D a n s d ' a u t r e s il a p p a r t e n a i t
a u M a k h z e n e t la c o m m u n a u t é i s r a é l i t e v e r s a i t a n n u e l l e m e n t u n e r e d e v a n c e
r e p r é s e n t a n t s a location.
P o u r C a s a b l a n c a , u n p r o c è s q u i f u t j u g é e n 1919 a p p o r t e q u e l q u e l u m i è r e
s u r l a q u e s t i o n . Il c o n c e r n a i t u n e m a i s o n d u m e l l â h , sise s u r le r e m p a r t d e la
P l a c e d e F r a n c e , et q u i d e v a i t ê t r e d é m o l i e . L e p r o p r i é t a i r e r é c l a m a i t u n e
i n d e m n i t é n o n s e u l e m e n t p o u r la m a i s o n , m a i s p o u r le t e r r a i n . L e S e r v i c e
d e s D o m a i n e s s'y r e f u s a i t e n s o u t e n a n t la t h è s e g é n é r a l e q u e les m e l l â h s a u
M a r o c f a i s a i e n t p a r t i e d u d o m a i n e p r i v é d e l'Etat. Il s ' a p p u y a i t s u r u n m é m o i r e
r é d i g é p a r u n fqîh, M o h a m m e d b e n 'Ali e s - S l â o u i , s e l o n lequel, les J u i f s n e
p o u v a n t p o s s é d e r la t e r r e e n p a y s d ' I s l a m , les m e l l a h s n e l e u r a p p a r t e n a i e n t q u e

(34) Le mot zîna signifie littéralement « embellissement, ornement, garniture », d ou son


emploi « pour rendre l'idée du matériel et des ustensiles garnissant des locaux et des
bâtisses et plantations existant sur les terres ayant fait l'obj et d'une amodiation » ( « Consulta-
tions juridiques sur les questions domaniales au Maroc », R.M.M., 1911, p. 300; l'auteur est un
« éminent jurisconsulte de Fez », qui a gardé l'anonymat). Les nombreux mots employés
pour exprimer les différentes sortes de droits conférés par l'utilisation des biens Habous
ou Makhzen : gelsa, zîna, meftâh', gza, istighrâq, etc. n'ont pas une acception parfaitement
définie et fixe. L'usage est roi en la matière et il varie selon les villes. Celui de Casablanca
ne correspond pas exactement à celui de Fès : la zîna est, pour les Casablancais, le droit de
construire sur un terrain Habous ou Makhzen, et, par extension, sur un terrain privé.
(35) Cf. A. ADAM, «La prolétarisation de l'habitat dans l'ancienne médîna de Casablanca»,
B.E.S.M., XII, n° 45, p. 252. Au derb el-Feçça (extra muros), la zîna était, vers 1950, de
75 francs par mois et par zrîba. Il s'agissait de « vieux l o y e r s », bloqués par la loi. Sur les
terrains nouvellement loués, les prix étaient de cinq à dix fois plus élevés.
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si u n s u l t a n les l e u r a v a i t d o n n é s e n t o u t e p r o p r i é t é . Q u a n d u n e c o m m u n a u t é
n e p o u v a i t f a i r e la p r e u v e d e c e t t e d o n a t i o n , e l l e n ' é t a i t p a s p r o p r i é t a i r e d u sol,
mais s e u l e m e n t possesseur à titre précaire, donc révocable.
L e t r i b u n a l d e C a s a b l a n c a — t r i b u n a l f r a n ç a i s — d a n s le j u g e m e n t q u ' i l
r e n d i t le 15 m a r s 1919, d é b o u t a le S e r v i c e d e s D o m a i n e s . L e s a t t e n d u s m é r i t e n t
d ' ê t r e s i g n a l é s (36). C e r t a i n s p r ê t e n t à l a d i s c u s s i o n , t e l c e l u i q u i r e g a r d e la t h è s e
s o u t e n u e p a r les D o m a i n e s c o m m e « c o n t r a i r e a u x p r i n c i p e s les p l u s c o n n u s
d u d r o i t m u s u l m a n , q u i a d m e t t e n t q u e les I s r a é l i t e s , c o m m e les é t r a n g e r s , o n t le
le d r o i t d e d e v e n i r p r o p r i é t a i r e s d u sol a u M a r o c ». N o u s a v o n s v u les d i f f i c u l t é s
d ' u n e t h é o r i e d e la p r o p r i é t é e n d r o i t m u s u l m a n e t n o u s s a v o n s q u e l e s s u l t a n s
s ' é t a i e n t l o n g t e m p s r e f u s é s à r e c o n n a î t r e le d r o i t d e p r o p r i é t é d u sol a u x é t r a n -
gers. P l u s solide e s t l ' a t t e n d u s e l o n l e q u e l « d e p u i s d e n o m b r e u s e s a n n é e s , les
I s r a é l i t e s d u m e l l a h , q u i n ' o n t p a s à p a y e r a u M a k h z e n d e r e d e v a n c e , so i t
à t i t r e d e locations, s oit p o u r d e s d r o i t s d e z e r i b a s o u d e zinas, o n t é t é c o n s i d é r é s
c o m m e les v é r i t a b l e s p r o p r i é t a i r e s d u sol, e n o n t j o u i e n v é r i t a b l e s p r o p r i é t a i r e s ,
y é l e v a n t d e s c o n s t r u c t i o n s e t les m o d i f i a n t à l e u r gré... » L e t r i b u n a l r e l è v e e n f i n
q u e « les i m m e u b l e s d u m e l l a h n e f i g u r e n t p a s a u r e g i s t r e d u D a r N i a b a é t a b l i
e n 1906 p o u r c o n s t i t u e r le g a g e i m m o b i l i e r d e s c r é a n c i e r s d u M a k h z e n , ce q u i
s ' e x p l i q u e d ' a u t a n t m o i n s q u e l a v a l e u r d u sol d e s m e l l a h s r e p r é s e n t e u n
c a p i t a l i m p o r t a n t ». L a d a t e e t les c o n d i t i o n s d a n s l e s q u e l l e s l e s p r e m i e r s J u i f s
a r r i v è r e n t à D â r e l - B e î d a , a u d é b u t d u XIXE siècle, s o n t t r è s m a l c o n n u e s . N o u s
n e p o u v o n s d o n c e x p l i q u e r p o u r q u o i ils a v a i e n t la f a c u l t é d e p o s s é d e r le sol
d u m e l l â h . M a i s le f a i t n e l a i s s e p a s d e p l a c e a u d o u t e .

Dans ce labyrinthe de rues se blottissent les petites unités d'habitat que l'on
appelle derb-s. A vrai dire, le mot derb, pl. populaire drûba, n'a pas un sens
extrêmement précis, ou, si l'on veut, il en a plusieurs, ou, plus exactement encore,
son sens a évolué, les diverses acceptions continuant à coexister. En arabe
classique, derb signifie originellement « obstacle » et désigne encore en Orient
« la porte d'un quartier »; on est passé, de là, au « chemin » qui permet de
franchir l'obstacle, puis au « q u a r t i e r » auquel on accède par la porte (37). Nous
trouvons ici ces « quartiers clos » qui, selon Sauvaget, « allaient devenir la cellule
fondamentale de la vie urbaine ». En Afrique du Nord, le mot désigne une
« impasse », une « voie sans issue », et, par extension, une « ruelle étroite » (38).
A Casablanca, comme à Fès et dans la plupart des villes du Maroc, il en
est de même : sur les plaques des voies de l'ancienne médîna, derb est réservé
aux impasses et zenqa aux rues ouvertes (39). L'impasse constitue une petite
unité de voisinage, où tous les habitants se connaissent. Elle n'est généralement
plus, depuis longtemps, fermée par une porte, encore qu'on nomme ainsi, bien
souvent, une ancienne cour, close d'un m u r et d'une porte, dans laquelle le
propriétaire a fait construire, pour les louer, de petites pièces en aggloméré

(36) C f . J . GOULVEN, « C a u s e r i e s u r b a i n e s . L e m e l l a h d e C a s a b l a n c a », L e P e t i t M a r o c a i n ,
18 d é c e m b r e 1921.
(37) C f . SAUVAGET, A l e p , p . 15, n . 323.
(38) BEAUSSIER, D i c t i o n n a i r e , é d . 1931, p . 328. E n a r a b e c l a s s i q u e l ' i m p a s s e s e d i s a i t
z u q â q o u z a n q a , e t l a r u e v é r i t a b l e , o u v e r t e à s e s d e u x e x t r é m i t é s , c h â r i ( ( c f . R . BRUNSCHVIG,
i b i d . , p . 131). D a n s l e M a r o c d ' a u j o u r d ' h u i , z e n q a d é s i g n e u n e « r u e » ordinaire, ouverte
a u x d e u x bouts, et c M r i ' , q u i sert à t r a d u i r e les m o t s « a v e n u e » o u « b o u l e v a r d » , n e se dit
guère q u e des g r a n d e s a r t è r e s des villes nouvelles, qu'il s'agisse, d'ailleurs, d e s q u a r t i e r s
européens o u des q u a r t i e r s m u s u l m a n s neufs, construits selon les principes d e l ' u r b a n i s m e
moderne.
( 3 9 ) V o i c i q u e l q u e s a n n é e s , s u r 96 v o i e s o f f i c i e l l e m e n t d é n o m m é e s , il y a v a i t , d a n s
1 A n c i e n n e M é d î n a i n t r a m u r o s , 67 r u e s e t 29 i m p a s s e s , m a i s b i e n d e s i m p a s s e s n e p o r t a i e n t
pas de nom, d u m o i n s de n o m officiellement r e c o n n u (c'était, le p l u s s o u v e n t celui d u
principal propriétaire).
ou m ê m e des baraques en planches. Mais elle constitue une sorte de quartier
en miniature, surtout q u a n d l'impasse est assez profonde et assez habitée pour
fixer, à son entrée, u n beqqâl et u n k h e d d â r (40). L e n o m suivit l'extension
de la ville et, comme nous le verrons, servit à désigner les noyaux musulmans
q u i a v a i e n t essaimé h o r s des m u r s de la vieille cité et p a r delà les q u a r t i e r s
e u r o p é e n s q u i e n s e r r a i e n t celle-ci. Il f u t a p p l i q u é s o u v e n t à u n lotissement et
accolé au n o m du propriétaire : Derb Ghallef, Derb Martinet, etc. On alla m ê m e
jusqu'à en n o m m e r une véritable ville, de plusieurs centaines de milliers d'habi-
tants, la Nouvelle Médîna, que les musulmans de Casablanca appellent encore
aujourd'hui Derb Sîdna ou Derb Sultan : mais il est juste de dire qu'au temps
où l'agglomération reçut ce nom, ce n'était qu'un groupe de maisons à l'ombre
du Palais, noyau qui, s'étalant ensuite sans solution de continuité, garda
tout naturellement son appellation primitive, mais se subdivisa en une multitude
d'autres derbs, véritables quartiers ceux-là ou, du moins, lotissements à l'échelle
d'un quartier.

Y a-t-il des quartiers dans l'ancienne médîna et à quel agglomérat faut-il


appliquer ce terme ?

Mais, d'abord, qu'est-ce qu'un quartier ? Dans la ville musulmane et en


particulier à Fès, qui est en quelque sorte le prototype quand il s'agit du
Maroc, c'est u n secteur urbain homogène, où les habitants, animés d'un certain
esprit de corps, trouvent de quoi assurer leur vie quotidienne, spirituelle aussi
bien que matérielle. Cette autonomie, qui pouvait aller naguère jusqu'à la
c l ô t u r e (41), s u p p o s e l ' e x i s t e n c e d ' u n p e t i t s o û q , s w î q a (42), o ù l'on p e u t se p r o c u r e r
les denrées essentielles, d'une fontaine, s e q q â y a (43), d'un four banal, ferrân(44),
ainsi que d'une m o s q u é e (45), d'un bain public, h ' a m m â m , (46) et d'une école
coranique, m s î d (47) : l'individu peut ne sortir de son quartier que pour les achats
saisonniers, huile, viande séchée, beurre fondu, vêtements, babouches, etc., ou
chaque semaine pour la prière du vendredi, si la mosquée de son quartier n'est
pas une mosquée à khot'ba. L'homogénéité, et l'esprit de corps qui en était la
c o n s é q u e n c e (48), pouvaient tenir à divers facteurs : communauté ethnique (mais

(40) « M a r c h a n d d e graisse, é p i c i e r » e t « m a r c h a n d d e l é g u m e s ». L e m o t b e q q a t qui, selon


W. MARÇAIS (T. ar. de T a n g e r , p. 233), é t a i t a n d a l o u e t a p p a r a î t a u s s i en O r i e n t , o ù il est
m ê m e p a s s é e n t u r c , n'est, e n A f r i q u e d u N o r d , u s i t é q u ' a u M a r o c ; l ' A l g é r i e l'ignore. L e
« m a r c h a n d d ' é p i c e s », a u s e n s p r o p r e , se d i t ' a t ' t ' â r .
(41) N o u s é c r i v o n s « n a g u è r e » en c o n n a i s s a n c e d e c a u s e : e n 1941-42, n o u s n o u s s o m m e s
h e u r t é , d a n s Fès, à d e s p o r t e s d e q u a r t i e r q u ' o n f e r m a i t c h a q u e soir. I l f a u t r e c o n n a î t r e q u e
l ' u s a g e s ' é t a i t p e r d u d a n s l a p l u p a r t d e s q u a r t i e r s . S u r ces p o r t e s , cf. R. LE TOURNEAU,
F è s , pp. 253-4.
(42) D i m i n u t i f d e s û q : « p o r t i o n d ' u n e r u e d a n s l a q u e l l e o n v e n d des d e n r é e s a l i m e n t a i r e s »
(L. BRUNOT, G l o s s a i r e , p. 386).
(43) P r o n o n c é p a r f o i s s q â y a , « f o n t a i n e p u b l i q u e ». L e m o t se r e t r o u v e à T l e m c e n ; m a i s
est i n c o n n u a i l l e u r s e n A l g é r i e (W. MARÇAIS, T e x t e s T a n g e r , p. 334), o ù l'on e m p l o i e faîn.
A u M a r o c , (aîn est l a « s o u r c e », g é n é r a l e m e n t e n p l e i n e c a m p a g n e , t a n d i s q u e les f o n t a i n e s
d e s villes d é b i t a i e n t d ' o r d i n a i r e l ' e a u d ' u n e r i v i è r e , ainsi à F è s a u t r e f o i s .
(44) P l u r . f r â r e n , « f o u r b a n a l à c u i r e le p a i n ». L e m o t d é s i g n e a u s s i p a r f o i s le « f o u r n i e r »
(MARÇAIS, p. 412; BRUNOT, p. 597).
(45) L e m o t j â m a ' est b e a u c o u p p l u s s o u v e n t e m p l o y é q u e l e c l a s s i q u e m a s j i d (v. p l u s loin,
à propos de msîd).
(46) « B a i n m a u r e , t h e r m e s »; c ' e s t le m o t c o n n u , a v e c ce sens, d a n s t o u t l e m o n d e a r a b e
(BRUNOT, p. 178).
(47) P l . m s â i d . C ' e s t le m o t e m p l o y é d a n s les villes d u M a r o c (BRUNOT, p. 755). D a n s les
c a m p a g n e s , o n d i t l e p l u s s o u v e n t j â m a ' . C o m m e , à C a s a b l a n c a les r u r a u x r é c e m m e n t é m i g r é s
s o n t n o m b r e u x , et q u e les écoles c o r a n i q u e s s e r v e n t s o u v e n t d ' o r a t o i r e a u x gens d u q u a r t i e r ,
s u r t o u t le soir, q u a n d les e n f a n t s s o n t p a r t i s , j â m a r est spécialisé, d a n s les q u a r t i e r s
p o p u l a i r e s , a v e c le s e n s d e « salle d e p r i è r e , o r a t o i r e », e t m a s j i d s e r t à d é s i g n e r l e « t e m p l e »,
la m o s q u é e - m o n u m e n t . .
(48) Il p o u v a i t a l l e r j u s q u ' à l ' h o s t i l i t é e n v e r s les a u t r e s q u a r t i e r s , d u m o i n s d a n s les
é p o q u e s d e t r o u b l e , cf. LE TOURNEAU, ibid. p. 81 sqq. L e s o u v e n i r e n s u b s i s t a i t d a n s les
r i v a l i t é s e n f a n t i n e s , les « p e t i t e s g u e r r e s », q u i o p p o s a i e n t les h 'awma-s, cf. M. TAZI, H e s p é r i s ,
t. X I X , 1934, pp. 204-5.

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