Casablanca: Société Marocaine et Occident
Casablanca: Société Marocaine et Occident
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CASABLANCA
Essai sur la transformation
de la société marocaine au contact de l'Occident
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CASABLANCA
Essai sur la transformation
de la société marocaine au contact de l'Occident
par
A n d r é ADAM
TOME 1
É D I T I O N S DU C E N T R E NATIONAL DE LA R E C H E R C H E SCIENTIFIQUE
Pages
AVANT-PROPOS 5
INTRODUCTION 9
LIVRE I. — La croissance urbaine 19
Chapitre I. — La terre et l'histoire 21
— II. — L'Ancienne Médîna 33
— III. — La ville européenne et ses enclaves musulmanes 49
— IV. — La Nouvelle Médîna 69
— V. — Les bidonvilles 85
— VI. — L'expansion récente et les quartiers périphé-
riques 101
— VII. — L'habitation 119
LIVRE II. — La population de Casablanca 145
Chapitre I. — La population globale et son évolution 149
— II. — La population étrangère 161
— III. — La population israélite 183
— IV. — La population musulmane 205
— V. — L'immigration 231
— VI. — Les origines ethniques de la population musul-
mane 257
LIVRE III. — Les deux sources de l'évolution : la transformation des choses. 281
Chapitre I. — Casablanca et le désert marocain 284
— II. — Tout est venu de la mer 291
— III. — L'argent 319
— IV. — Casablanca, capitale d'une économie dualiste :
le commerce 347
— V. — Casablanca, capitale d'une économie dualiste :
l'industrie 375
— VI. — Le travail, étude quantitative 401
— VII. — Le travail et ses problèmes 425
LIVRE IV. — Les deux sources de l'évolution : la transformation des hommes. 451
Chapitre I. — Du 'ttm à la ma'rifa : l'instruction . . . . . . . . . . . 453
— II. — L'univers de la technique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 485
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— III. — M o y e n s d e c o m m u n i c a t i o n de m a s s e , loisirs e t
culture populaire 513
— IV. — G e n è s e d e l a n o u v e l l e cité m u s u l m a n e 529
— V. — L a n o u v e l l e cité m u s u l m a n e 559
— VI. — P e r m a n e n c e e t v i c i s s i t u d e s d u s a c r é 585
LIVRE V. — D e s t r u c t u r a t i o n s , r e s t r u c t u r a t i o n s 611
Chapitre I. — L e s t r o i s c o m m u n a u t é s e t l e u r s r a p p o r t s .... 613
— II. — D é s t r u c t u r a t i o n s 637
— III. — P a t h o l o g i e sociale 661
— IV. — N i v e a u x d e v i e 679
— V. — L e s classes sociales 705
— VI. — L a f a m i l l e e t la f e m m e . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 733
CONCLUSION 765
BIBLIOGRAPHIE 819
J E DÉDIE CE LIVRE
EN TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE
P O U R CE QUE J'AI REÇU
QUI P A S S E
CE QUE J'AI DONNÉ
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AVANT-PROPOS
Nous ne croyons pas nécessaire d'expliquer ce que nous avons voulu faire :
l'ouvrage doit se suffire à lui-même et, si tel n'est pas le cas, ce n'est pas u n
commentaire qui le sauvera. Nous voudrions seulement acquitter ici quelques
dettes de reconnaissance.
Il est juste qu'au seuil d ' u n livre qui lui doit tant nous évoquions la mémoire
de Robert Montagne et que son nom figure en tête de ces lignes. Il fut le premier,
quand tant de chercheurs tenaient leurs regards attachés sur les vieilles cités
prestigieuses, à sentir l'importance de Casablanca et à deviner que c'était un des
creusets où se forgeait l'avenir du pays. C'est lui qui nous suggéra d'en entre-
prendre l'étude et qui nous mit le pied à l'étrier en nous associant à ses recherches
sur le prolétariat marocain. Nous ne saurions nous rappeler sans émotion les
heures studieuses passées en sa compagnie dans la petite maison de . Aïn Chok
où il dépouillait les résultats de la grande enquête qu'il avait suscitée et dirigée,
ni les heures de détente où ce merveilleux causeur prodiguait les trésors d'une
vaste expérience, d'une intelligence ouverte et toujours aux aguets, d'une sympathie
vraie à l'égard des hommes et surtout des plus démunis.
A J e a n Stoetzel, qui a bien voulu diriger ce travail, à Jacques Berque dont la
profonde connaissance de la société marocaine m'a été si précieuse, je dirais avec
moins de gêne m a gratitude si des liens si anciens ne m'unissaient à l'un et à
l'autre. Comment parler de dette, là où règne l'amitié, qui est don gratuit ?
Nous n'aurions p u m e n e r à bien u n tel travail sans des concours qui ne nous
ont jamais manqué, mais dont le nombre défie l'énumération. Les administrateurs
passent p o u r n'aimer guère les chercheurs, gens indiscrets et fureteurs par
définition. Ceux de Casablanca démentent ce cliché. Nous avons trouvé près
d'eux, Marocains ou Français, après comme avant l'Indépendance, une compré-
hension sans défaut et une inépuisable complaisance. Fonctionnaires d'autorité,
urbanistes, statisticiens, enseignants, médecins, assistantes sociales, inspecteurs du
travail, économistes, financiers, ingénieurs — comment éviter u n et cetera qui
nous sauvera seul de t'injustice ? — tous nous ont ouvert leurs dossiers, ont répondu
infatigablement à nos questions, facilité nos enquêtes, mis à notre disposition
collaborateurs et documents avec une générosité et une efficacité dont nous leur
sommes profondément reconnaissants.
Deux groupes ont droit à une place particulière dans notre souvenir et dans
notre merci. C'est d'abord les membres de ce cercle d'études sociologiques — que
nous appellions entre nous, plus familièrement, « les petits chercheurs > — 01/,
des femmes et des hommes d'action et de pensée décrivaient leur expérience et
réfléchissaient en commun sur elle. C'était — pour ne citer que ceux dont les noms
figurent le plus souvent dans les notes de ce livre — J e a n - P a u l Trystram, qui
nous offrait l'hospitalité de son laboratoire psychotechnique, Anne-Marie Baron,
Henri Pirot, Gisèle et Guy Delanoë, le D r Mathieu, Roger Maneville, Henri
Bérenguier, A n d r é de la Porte des Vaux, Guy Martinet, Jean-Louis Miège...
Nous les avons mis a u pillage : il n'est que juste de leur rendre ce qui leur
appartient.
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INTRODUCTION
« Les soldats veulent apprendre le métier des armes pour défendre la religion
et ils la perdent en l'apprenant » (3).
Il semblerait donc que l'assimilation dût bientôt atteindre son achèvement
et que l'amateur d'âmes, tout comme l'amateur d'exotisme, fût condamné à une
désespérante uniformité. Il n'en est rien. Les Pierre Loti ont sans doute peu
d'avenir, mais aux Montaigne et aux Montesquieu le fonds n'est pas près
de manquer.
C'est peu de dire que les vieilles civilisations ne veulent pas mourir.
Du contact avec l'Occident, elles tirent les forces d'une renaissance. Est-ce un
hasard si la Nahd'a arabe se produit au moment où tous les pays arabes
subissent, avec ou sans accompagnement de colonisation, l'influence pressante
de l'Europe ? Les vieilles cultures paraissent avoir bénéficié du sens de l'histoire,
si développé dans la civilisation occidentale et qu'elle doit en grande partie au
Christianisme (4). Elle leur a rendu parfois les monuments de leur passé, oubliés
ou négligés, et comme restitué leurs lettres de noblesse. Que serait la philosophie
de la négritude, chère à M. Senghor, sans les travaux des ethnologues ? L'œuvre
des archéologues et des historiens français en Afrique du Nord — dans un
ensemble culturel dont les fondements sont pourtant, eux aussi, liés à l'histoire
— a enrichi le patrimoine moral des nouvelles nations et contribué, sous la
domination coloniale, à alimenter leur fierté nationale et à aiguiser le sens
de leur quant-à-soi.
Nous ne rappelons pas ces faits pour exalter, pour justifier ni même pour
excuser la domination coloniale et l'hégémonie européenne. Nous les considérons,
elles aussi, comme des faits, comme des phases de l'histoire. Comme toutes
les entreprises des hommes, elles ont charrié avec elles le bon et le mauvais.
Et nous ferions volontiers nôtre cette réflexion de M. Raymond Aron : « On
aurait tort, en histoire, de s'indigner contre ce que K a n t appelait « le mal
« radical »; n'exigeons pas des hommes qu'ils fassent le bien pour le bien,
soyons satisfaits que leur égoïsme ou leurs rivalités aboutissent à des résultats
qui auraient p u être visés directement par des hommes de bonne volonté» (5).
Les colonisateurs n'avaient certes pas pour b u t de restaurer la civilisation
des pays qu'il subjuguaient. Ils obéissaient à leurs intérêts et à la volonté
de puissance. Mais la volonté et les plans des hommes ne font pas l'histoire,
ils ne sont que ses instruments.
Si les colonisateurs ont joué u n rôle volontaire dans la renaissance des
vieilles cultures, leur rôle involontaire fut bien plus grand encore. La réaction
provoquée par leur action fut si spectaculaire — et si efficace — sur le plan
politique qu'on perd souvent de vue les fruits qu'elle a produits sur les autres
plans. Une société, un peuple, une communauté humaine, pas plus d'ailleurs qu'une
personne, ne sont jamais passifs. Il ne dépend pas toujours d'eux que les évène-
ments qui les affectent arrivent ou n'arrivent pas. Mais ils réagissent à ces
incitations extérieures et la réaction compte plus, au total, que l'action dans
le résultat final.
Les peuples colonisés se sont sentis menacés dans leur personnalité même,
moins par les armes et par les machines des colonisateurs que par le dynamisme
de leur culture. Celle-ci ne se réduit pas aux règles de la méthode expérimentale,
quelle que soit leur importance et leur fécondité. Elle rassemble un trésor
de sagesse, d'expérience humaine, psychologique et sociale, d'art et de poésie,
de réflexions sur les rapports de l'homme avec le mystère, qui rencontre d autres
c a n o n n a d e , o c c u p a t i o n . D e r r i è r e l e s s o i x a n t e m a r i n s d u G a l i l é e , ce q u i s ' e n -
g o u f f r a i t d a n s les r u e l l e s t o r t u e u s e s d e l a p e t i t e ville é t a i t b i e n a u t r e m e n t
d a n g e r e u x p o u r le v i e u x M a r o c , d o n t l ' a c t e d e d é c è s d o i t ê t r e s a n s d o u t e d a t é
d e ce j o u r - l à : c ' é t a i e n t l e s c a p i t a u x , les t e c h n i q u e s e t les i d é e s d e l ' O c c i d e n t ,
q u i p r e n a i e n t p i e d s u r u n d e s r a r e s p o i n t s d e la t e r r e à l e u r ê t r e d e m e u r é s
fermés.
t u r a t i o n . D e c e s t r o i s c o m m u n a u t é s , il e n e s t d e u x , l ' e u r o p é e n n e e t l ' i s r a é l i t e , q u e
n o u s n ' é t u d i e r o n s pas. N o t r e o b j e t p r o p r e , e n effet, c ' e s t la s o c i é t é m u s u l m a n e , m a j o -
ritaire d e p u i s longtemps et d o n t l'importance, qui ne cesse de croître, n e fera q u e
croître encore à l'avenir. N o u s n e saurions, é v i d e m m e n t , laisser e n t i è r e m e n t de côté
les d e u x autres, d o n t le rôle d a n s l'évolution de la troisième fut capital. Elles s e r o n t
m ê m e p r é s e n t e s à c h a q u e p a g e d e n o t r e é t u d e , m a i s n o u s n e les c o n s i d é r e r o n s
q u e sous l'angle d e l e u r s r a p p o r t s avec la c o m m u n a u t é m u s u l m a n e , de l'influence
qu'elles ont e x e r c é e s u r elle et des r é a c t i o n s qu'elles o n t p r o v o q u é e s d e sa part.
Sans doute auraient-elles mérité d'être étudiées p o u r elles-mêmes et n o u s souhai-
tons v i v e m e n t qu'elles t r o u v e n t aussi l e u r historien o u l e u r sociologue. Mais n o u s
n e pouvions, q u a n t à nous, l ' e n t r e p r e n d r e sans d o n n e r à notre travail, déjà volu-
m i n e u x , u n e d i m e n s i o n q u i e û t e x c é d é nos forces. D u m o i n s a v o n s - n o u s t e n u à
consacrer u n chapitre à la d é m o g r a p h i e de chacune et un autre au problème
spécifique des rapports inter-communautaires.
« L a ville, a dit H e n r i L e f è v r e , est la p r o j e c t i o n s u r le t e r r a i n d ' u n e société
t o u t e n t i è r e » (11). Si la s o c i é t é r e l è v e d u s o c i o l o g u e , le t e r r a i n r e l è v e d u g é o g r a p h e .
N o u s n e n o u s r e c o n n a i s s o n s a u c u n e c o m p é t e n c e p o u r t e n i r le rôle d e ce d e r n i e r et
nous ne présentons pas cet ouvrage c o m m e u n e étude de géographie urbaine. Nul n'a
plus conscience q u e nous des lacunes qu'il offrirait de ce point de vue. Ce que
n o u s disons d e s c o n d i t i o n s q u e la n a t u r e i m p o s a i t à la création des h o m m e s , n o u s
l ' e m p r u n t o n s à des géographes et n o u s n e prétendons pas faire œ u v r e originale
e n la m a t i è r e . O n n o u s c o n c é d e r a p e u t - ê t r e q u e les i m p é r a t i f s g é o g r a p h i q u e s
— c o n t r a i r e m e n t à ce qui se p a s s e d a n s d ' a u t r e s villes — n'étaient p a s tels qu'ils
fussent en m e s u r e d'imposer à Casablanca des caractères absolument originaux.
L ' h i s t o i r e a u r a i t p u n o u s r e t e n i r d a v a n t a g e , p a r c e q u e n o u s la c o n s i d é r o n s
c o m m e u n e d e s d i m e n s i o n s de la sociologie. L e s p h é n o m è n e s de c h a n g e m e n t
social, q u i f o n t l ' o b j e t e s s e n t i e l d e n o t r e r e c h e r c h e , n ' o n t c o m m e n c é d e f a ç o n
m a s s i v e q u ' a v e c le P r o t e c t o r a t . M a i s l ' é t u d e s o c i o l o g i q u e p r e n d ses r a c i n e s a v a n t
1912, p u i s q u ' u n e p e t i t e m a i s d y n a m i q u e c o l o n i e e u r o p é e n n e a v a i t f o r t e m e n t c o n t r i -
b u é à d o n n e r à la ville u n e activité, m o d e s t e a u r e g a r d d e ce q u i suivra, m a i s
assez r e m a r q u a b l e p o u r f r a p p e r les o b s e r v a t e u r s . A y a n t d é j à r e t r a c é ailleurs le
p a s s é d e C a s a b l a n c a , n o u s n o u s c o n t e n t e r o n s d ' e n p r é s e n t e r ici u n b r e f r a c c o u r c i ,
i n d i s p e n s a b l e à v r a i d i r e p o u r e m b r a s s e r d a n s sa c o n t i n u i t é le v a s t e m o u v e m e n t
q u i s ' a c c é l è r e e t s ' é p a n o u i t d a n s l e s d e r n i è r e s d é c e n n i e s . L ' é t u d e h i s t o r i q u e se
p o u r s u i t d ' a i l l e u r s b i e n a u - d e l à d e ce p r é a m b u l e , p u i s q u e n o u s n o u s efforçons d e
saisir les c h a n g e m e n t s s o c i a u x à t r a v e r s les é v é n e m e n t s q u i les m a n i f e s t e n t o u q u i
les expliquent.
C ' e s t q u e d e u x g r a n d e s m u t a t i o n s s o c i a l e s s e f o n t ici e n m ê m e t e m p s e t n e
c e s s e n t d e m ê l e r l e u r s t r a i t s e t l e u r s effets. Il y a d ' u n e p a r t , l ' u r b a n i s a t i o n , l ' a s s i -
m i l a t i o n p a r le m i l i e u citadin, p r e s q u e i n e x i s t a n t a u départ, d ' u n e é n o r m e m a s s e
d ' é m i g r a n t s r u r a u x . E t i l y a, d ' a u t r e p a r t , l a t r a n s f o r m a t i o n c o n c o m i t a n t e d e c e t t e
m a s s e , a u f u r e t à m e s u r e q u ' e l l e est l i v r é e a u M o l o c h d e la g r a n d e ville, s o u s
l'effet des influences occidentales. L e s d e u x m o u v e m e n t s n e coïncident pas toujours
e t d e s d i s t o r s i o n s o u d e s d é c a l a g e s se p r o d u i s e n t . Il a r r i v e q u e le p e t i t c o m m e r ç a n t
d'origine r u r a l e imite la bourgeoisie traditionnelle, a u m o m e n t m ê m e o ù celle-ci
t e n d à s ' o c c i d e n t a l i s e r . Il a r r i v e a u s s i q u e le p a y s a n d e v e n u o u v r i e r s ' e u r o p é a n i s e
dans son milieu de travail et dans son syndicat, cependant que son milieu familial
et ses conditions de logement — u n e b a r a q u e de bidonville ressemble plus à une
n w â l a qu'à u n a p p a r t e m e n t de H.L.M. — favorisent la p e r m a n e n c e des tra-
ditions.
C e s i n f l u e n c e s o c c i d e n t a l e s s ' e x e r c e n t s u r d e s p l a n s e t p a r d e s m o y e n s si
d i v e r s qu'il n ' e s t p a s aisé d e les classer c o n f o r m é m e n t a u x e x i g e n c e s d u discours.
T o u t e classification c o m p o r t e u n e p a r t d'artifice et celle q u e n o u s avons choisie
n'en est pas exempte. Nous distinguons d e u x sources et d e u x aspects de l'évolution :
ce q u e n o u s a p p e l o n s « t r a n s f o r m a t i o n des choses » et « t r a n s f o r m a t i o n des h o m -
m e s ». L ' a r t i f i c e e s t q u ' i l s ' a g i t b i e n t o u j o u r s d e s h o m m e s , q u i n o u s i n t é r e s s e n t
s e u l s ici. M a i s l e s f o r c e s q u i s ' e x e r c e n t s u r e u x e t q u i l e s a m è n e n t à c h a n g e r p e u v e n t
s ' e x e r c e r i n d i r e c t e m e n t , p a r la m é d i a t i o n de l'objet, et n o u s a v o n s affaire a u x
p h é n o m è n e s qui relèvent de l'économie, — ou plus directement, en s'adressant à
l'intelligence et à la sensibilité h u m a i n e s , qui n e sont p a s m o i n s accessibles p a r
c e t t e v o i e q u e p a r l ' a u t r e . D u a l i s m e , si l ' o n v e u t , m a i s d u a l i s m e d e m é t h o d e e t
je dirai m ê m e d'exposition, qui n o n seulement n'implique a u c u n a priori philoso-
p h i q u e m a i s qui se d é f e n d s u r t o u t d e p o r t e r atteinte à la n o t i o n de « p h é n o m è n e
s o c i a l t o t a l », l a q u e l l e n o u s p a r a î t u n e d e s p l u s p r é c i e u s e s c o n q u ê t e s d e l a s o c i o -
logie m o d e r n e . Il l a r e s p e c t e d ' a u t a n t m i e u x , d'ailleurs, q u e les d e u x s é r i e s d e
f o r c e s c o n v e r g e n t le p l u s s o u v e n t d a n s l e u r s effets, ce q u i n e s a u r a i t é t o n n e r
p u i s q u ' e l l e s é m a n e n t les u n e s et les a u t r e s d ' u n e société occidentale d o n t elles
e x p r i m e n t , s o u s d e s f o r m e s d i f f é r e n t e s , l a m ê m e « t o t a l i t é ».
U n e a u t r e s o r t e d e d u a l i s m e est a u c œ u r m ê m e d e la réalité. M a i s p u i s q u e le
mot « dualisme » garde une résonance philosophique, — dont les économistes,
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O n a b e a u c o u p p a r l é d e s « c o n t r a d i c t i o n s d e l ' i m p é r i a l i s m e ». C ' e s t t r o p p e u
dire. L a c o l o n i s a t i o n d u m o i n s , — c a r il y a d ' a u t r e s f o r m e s d ' i m p é r i a l i s m e — e s t
toute contradiction. Elle n'a pas s e u l e m e n t p o u r effet d e d o n n e r envie a u colonisé
de se p a s s e r d u colonisateur, m a i s e n c o r e d e l'en r e n d r e p r o g r e s s i v e m e n t capable.
Les intérêts s'insurgent contre cette logique et s'efforcent de p e r p é t u e r les condi-
tions de leur sauvegarde, ce qui e n g e n d r e de nouvelles contradictions, p a r t i c u -
l i è r e m e n t d a n s le d o m a i n e politique. L e c o l o n i s a t e u r p r ê c h e la liberté, m a i s la
r e f u s e a u colonisé. Il e s t p r o g r e s s i s t e , m a i s s ' a p p u i e s u r les é l é m e n t s les p l u s
c o n s e r v a t e u r s e t les p l u s r é t r o g r a d e s . Il e s t l a ï q u e e t p a r t i s a n c h e z lui d e la s é p a -
ration de l'Eglise et de l'Etat, m a i s m a i n t i e n t la t h é o c r a t i e e t f a v o r i s e les c o n f r é r i e s
religieuses. Il m o n t r e a u x colonisés ce q u ' e s t u n syndicat, m a i s l e u r i n t e r d i t d ' e n
c o n s t i t u e r , etc., etc. L e r é s u l t a t , c ' e s t le n a t i o n a l i s m e et la l u t t e p o u r l ' i n d é p e n -
dance, où C a s a b l a n c a j o u a les g r a n d s rôles, p o u r des raisons qu'il i m p o r t e r a d e
mettre en lumière.
chose comme une révolution. Elle provoquait des changements considérables dans
les profondeurs de la société. La population même de Casablanca commença de
changer dans son volume et dans ses proportions, puisque deux des trois commu-
nautés qui la composent étaient atteintes par l'émigration. Des quartiers entiers,
abandonnés par les Européens ou les Israélites, étaient occupés peu à peu par les
Musulmans. Les fonctions publiques passant entre les mains des Marocains, des
centaines, des milliers de familles accédaient à un rang social et à un niveau de
vie supérieurs. L'impératif de la marocanisation s'étendit au secteur privé et le
travailleur musulman cessa d'être confiné dans les tâches les moins techniques et
les plus mal rétribuées. Les valeurs nationales étaient naturellement exaltées et la
recherche de l'authenticité perdue, la fin de « l'aliénation », l'entrée du Maroc dans
la Ligue arabe donnaient à « la langue nationale » le pas sur le français, cepen-
dant qu'un effort énorme était entrepris — effort que le Protectorat n'avait pas
su ou pas voulu pousser aussi loin — pour scolariser dans les plus courts délais
possible la masse des enfants marocains.
Tant de changements — et nous ne saurions les énumérer tous — nous per-
mettaient-ils de tenir encore pour exactes les observations que nous avions faites
dans un autre contexte et pour valables les conclusions que nous en avions
tirées ? Nous ne l'avons pas cru. Il n'était pas question de refaire toutes nos
enquêtes. Du moins fallait-il mettre à jour les chiffres, dont la courbe est révé-
latrice en tant de domaines, tenir compte des événéments récents qui apportent
eux aussi leur lumière sur la société où ils se produisent, enregistrer les lois
nouvelles et essayer de déceler, dans la mesure où les délais étaient suffisants,
leurs effets sur le corps social. Il fallait, enfin, vérifier par des sondages si l'évo-
lution que nous avions précédemment observée était renversée, ralentie ou accé-
lérée, si des tendances nouvelles apparaissaient, en un mot si la Casablanca
d'aujourd'hui était semblable ou non à celle d'hier et, dans ce dernier cas, en
quoi elles différaient.
La réponse, on s'en doute, ne tient pas dans un simple mot affirmatif ou
négatif. Il est des domaines où le changement semble radical, celui de la socio-
logie politique par exemple, où, à la quasi-unanimité qui s'était faite contre le
colonisateur, s'est substituée la diversité des tendances et des idéologies, la rivalité
des classes sociales pour diriger ou du moins influencer le pouvoir. Il en est
d'autres où la décolonisation a plutôt favorisé et accéléré le processus d'adaptation
à la civilisation moderne déclenché par la colonisation, mais gêné par la situation
coloniale, qui lui conférait l'apparence d'une adhésion aux valeurs de l'oppresseur
et d'une quasi-capitulation. Il y a eu des réactions passagères et d'autres plus
durables. C'est chapitre par chapitre qu'il faudrait dresser le bilan des modifi-
cations apportées par l'indépendance et chacun de nos chapitres porte en effet
la marque, au moins dans sa composition, d'un dualisme auquel décidément le
sujet nous condamnait.
Notre propos était-il encore pertinent ? Etudier l'évolution de la société
marocaine « au contact de l'Occident », ces mots avaient-ils encore un sens au
lendemain de l'indépendance ? La décolonisation ne signifiait-elle pas la rupture
avec l'Occident, le refus d'une imitation forcée et dépersonnalisante ? Le « contact »
n'était pas rompu, certes, mais l'orientation générale n'était-elle pas toute autre
et les forces qui allaient modeler désormais la société dans le cadre de notre
grande ville n'étaient-elles pas étrangères, sinon antagonistes, à celles qui avaient
jusqu'alors prévalu ?
Si nous n'avons pas modifié un titre que nous avions arrêté avant l'indépen-
dance, c'est que l'examen des faits nous en a dissuadé. Il ne nous reste plus qu'à
les laisser parler.
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LIVRE PREMIER
LA CROISSANCE URBAINE
Casablanca n'est pas une création du Protectorat. S'il n'y a pas de commune
mesure entre la petite ville d'autrefois et la grande métropole d'aujourd'hui, entre
la darse où l'on tirait les barcasses et le vaste port moderne, il existe bien une
continuité entre le passé et le présent. Il serait arbitraire de décrire l'arbre gigan-
tesque sans évoquer le modeste bourgeon d'où il est sorti et les événements qui
en ont provoqué ou favorisé l'éclosion, sans nous demander aussi dans quelle mesure
les conditions naturelles, celles de la terre et de l'eau, expliquent le phénomène
urbain et ses développements.
Depuis 1907, Casablanca n'a cessé de grandir. P o u r abriter les 20 000 habitants
du début du siècle, la médîna, circonscrite par ses remparts, suffisait amplement :
on y trouvait même des espaces vides. Aujourd'hui, avec sa population qui dépasse
le million d'âmes, la ville s'étend sur 18 k m le long de la côte et sur 7 dans l'inté-
rieur, — tandis que Paris (les vingt arrondissements) mesure 11 k m 8 d'Ouest en
Est et 9 km 4 du Nord au Sud. Son périmètre municipal — définition légale qui
s'est périodiquement adaptée à la réalité — enfermait 47 hectares en 1907, 2 451 en
1921, 9 435 en 1936 et 11330 en 1963, — tandis que Paris en compte 7 800.
Il est impossible de respecter, dans le tableau que nous allons dresser du
développement de la ville, un ordre rigoureusement chronologique. S'il est vrai
qu'en gros elle s'est accrue jusqu'à ses limites actuelles à partir du noyau de la
médîna, il s'en faut que cette croissance ait été continue, dans le temps comme
dans l'espace : il y a eu des périodes de ralentissement, sinon de stagnation et, sur
le terrain, des hiatus, des enjambements, des mouvements tournants. Certains des
terrains les plus proches de la vieille ville ne se sont construits que tout récem-
ment : par exemple, le cimetière de Sîdi Bellyoût (avenue des Forces Armées
Royales). La ville européenne ayant presque encerclé l'ancienne cité marocaine,
les nouveaux quartiers musulmans durent s'installer au-delà de la première,
cependant que des établissements autochtones subsistaient çà et là, dans la ville
nouvelle, à l'état d'enclaves, en général provisoires s'il s'agissait de « bidonvilles »,
parfois durables quand il s'agissait de constructions « en dur ».
A Casablanca, comme dans toutes les villes du monde, richesse et pauvreté
ont opéré leur clivage entre les quartiers. En gros, la spéculation ayant imposé
sa loi à la ville dès l'aube de son développement et n'ayant jamais relâché son
étreinte, on peut dire que les terrains coûtaient d'autant plus cher qu'ils étaient
plus proches du centre, ce qui obligeait les quartiers populaires à s'implanter
de plus en plus loin, laissant parfois entre eux et les anciens de larges zones inuti-
lisées, espèce de no-man's land de la spéculation. Mais l'éloignement est parfois
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u n luxe, non u n pis aller : Anfa, quartier des belles villas européennes, le Polo,
où s'élèvent les riches demeures marocaines, offrent aux privilégiés de la fortune
l'air pur, la vue, les jardins que le centre des villes modernes ne peut plus leur
procurer.
Mais le clivage de l'argent se double ici d'une « ségrégation » des commu-
nautés, musulmane, israélite, européenne. Ségrégation de fait, non de droit, qui
pour cette raison, n'a jamais été absolue et qui ne s'est jamais, non plus, super-
posée exactement à la précédente : il y a toujours eu des quartiers modestes
parmi les quartiers européens et des quartiers riches parmi les quartiers musul-
mans. Il n'en est pas moins vrai que l'infiltration d'Israélites dans un quartier
musulman a toujours fait fuir les Musulmans qui en avaient les moyens et que
l'installation de Musulmans — du moins non « évolués » — avait le même effet
sur les Européens. Ceci explique des refoulements et des substitutions, des avances
et des reculs, des déclassements et des promotions, dont nous aurons à faire état
et qui compliquent singulièrement l'histoire urbaine de la Casablanca moderne.
L'indépendance du Maroc a apporté à ces données des modifications qui, pour
ne s'être pas manifestées soudainement, n'en sont pas moins profondes et décisives.
Le double exode des Israélites et des Européens a créé dans leurs quartiers réci-
proques des vides que les Musulmans, dont le nombre continuait à croître, sont
venus aussitôt combler. Des quartiers naguère entièrement européens sont devenus
mixtes, en attendant sans doute de devenir entièrement musulmans. La marée qui
apporta les immigrants européens les remporte. Mais, en se retirant, le flot laisse
une ville disparate où l'Europe du xxe siècle côtoie l'Algérie du xixe, cependant
qu'un Maroc nouveau cherche son originalité, ici entre le gourbi maghrébin et le
coron des banlieues industrielles, là entre la vieille maison bourgeoise copiée sur
les cités hadriya et la villa des beaux quartiers résidentiels ou l'appartement des
immeubles à dix étages.
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CHAPITRE PREMIER
LA TERRE ET L'HISTOIRE
(1) Nous utilisons ici F. JOLY, «Casablanca. Eléments pour une étude de géographie
urbaine », Cahiers d'Outre-Mer, avr.-juin 1948, et Daniel NOIN, « Casablanca », Atlas du Maroc.
Notes explicatives, Rabat, 1965.
(2) « Triangulation définitive du Service Géographique de l'Armée », Ann. de stat. géné-
rale du Maroc 1931, p. 5.
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Quant à l'eau, elle est facilement accessible : la nappe phréatique est peu
profonde et les sources de Tit Mellil peu éloignées. L'oued Bouskoura permettait
d'irriguer, jadis, les vergers sur lesquels s'est élevée la ville nouvelle.
Le climat est assez doux et très favorable à l'établissement humain. La pluvio-
mètrie est relativement faible et fait ranger Casablanca, au point de vue biocli-
matique, dans la zone semi-aride (3). Mais l'humidité, au contraire est forte: 80-
90 % la nuit presque toute l'année, et 32 jours de brouillard en moyenne par an.
Les températures sont douces et leurs oscillations de faible amplitude. En janvier,
le maximum moyen est de 16°9, le minimum moyen de 6°4; en août, le maximum
moyen est de 27°4, le minimum moyen de 17° 8, chiffres un peu moins élevés
qu'à Rabat en été. Les vents sont le plus souvent de secteur Nord.
Du côté de la mer, en revanche, les conditions sont nettement défavorables à
la naissance d'un grand port. La terrible « barre » sévit ici comme sur presque
toute la côte atlantique du Maroc et le site n'offre aucun abri contre elle. Le
littoral est couvert de rochers, coupés de deux petites échancrures, l'une en face
de Sîdi Bellyoût, l'autre devant Bâb el-Marsa : tout juste de quoi tirer au rivage
quelques barcasses. Mais la mer est poissonneuse et l'élargissement du plateau
continental étend devant Casablanca de vastes fonds de pêche.
Nous reviendrons sur le problème du déterminisme géographique dans l'essor
de Casablanca, à propos de la décision, prise par Lyautey, d'y créer le grand
port marocain. Nous voudrions seulement discuter ici une suggestion fort intéres-
sante de Fernand Joly. Il remarque que si la position de Casablanca ne présente
guère d'intérêt pour les autochtones, elle est loin d'être négligeable « pour une
puissance maritime extérieure au Maroc et cherchant à entrer en relations
régulières avec lui ». Il fait valoir la situation « à égale distance de Fès et de
Marrakech, ... le littoral peu escarpé, ... facile à occuper et à aménager », la
présence de l'eau, et il conclut : « Une base pour l'étranger : telle fut la fonction
historique de Casablanca. Position et site y présentent des valeurs inverses, vus
de l'intérieur et vus de la mer. Sans l'étranger, Casablanca serait sans doute
resté un tout petit village, tout au plus un souk important ».
Le rôle de l'étranger n'est pas contestable, encore que F. Joly l'attribue
à des peuples qui ne l'y ont sans doute jamais joué (4). Et ce sont bien les
Français qui sont à l'origine de la fortune moderne de Casablanca. Mais
d'autres sites, tout au long des côtes du Maroc, ont été de même occupés
par des étrangers, Phéniciens, Espagnols, Portugais, etc., alors qu'ils n'ont jamais
servi de bases maritimes aux habitants du pays. Ceci ne prouve qu'une chose,
c'est que les Marocains n'ont jamais été u n peuple de marins, tandis que leurs
côtes intéressaient les thalassocraties. Mais ce sont les hommes qui sont ici en cause
et non la figure ou la configuration du sol.
Les hommes appartiennent à l'histoire et c'est elle que nous allons maintenant
retracer (5).
CASABLANCA TOPOGRAPHIE
Dessin de D BILLAUX-RICHi
D'après une. c a r t e communiquée p a r la Direction de /'Urbàrnsme (Rabat) FIG. 1. — T o p o g r a p h i e d e C a s a b l a n c a
( C o m i t é N a t i o n a l de G é o g r a p h i e d u M a r o c , A t l a s d u M a r o c , Notices e x p l i c a t i v e s , C a s a b l a n c a ,
p a r D. Noin, R a b a t 1965).
( R e p r o d u i t a v e c l ' a u t o r i s a t i o n d u C o m i t é de l'Atlas d u M a r o c . )
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(6) Une partie des colonnes de cet édifice, qui portent des graffiti de prisonniers chrétiens
(il y en a même en caractères cyrilliques), ont été transportées au Parc Lyautey, aujourd'hui
Parc de la Ligue Arabe, où elles servent de pergola.
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(7) Le classique voudrait ed-dâr el-beîd'a, mais le dialecte marocain construit souvent
l'épithète en rapport d'annexion : Jbel Lekbîr, « la grande montagne ».
(8) Le nom provient sans doute d'une haute construction, blanchie à la chaux, peut-être
la maison du caïd, qui servait d'amer aux vaisseaux.
(9) C'est Jâma' el-Kebîr, dans l'Ancienne Médîna.
(10) Il subsiste encore à Casablanca plusieurs familles qui descendent de ces Hâha.
Une des mosquées de l'Ancienne Médîna porte le nom de Jâma' ech-Chleûh.
(11) Et l'esprit de famille : il y avait, du côté espagnol, deux frères Gonzalez, et, du côté
génois, quatre frères Chiappe.
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Ainsi, dans les premières années du siècle, Dâr-el-Beîda n'est plus une
agglomération négligeable. La ville est encore modeste, certes, mais le port voit
passer plus de marchandises qu'aucun autre port du Maroc. Son équipement est
ridiculement insuffisant pour le trafic actuel, plus encore pour celui que l'avenir
(15) En 1870, on évaluait à 30 000 têtes le troupeau ovin de la seule colonie britannique
de Casablanca.
(16) L'entrée en est encore visible dans la rue Moha-ou-Saïd (ex-rue du Capitaine Hervé).
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L e M a r o c e s t e n t r é d a n s l ' e n g r e n a g e q u i d e v a i t le c o n d u i r e a u P r o t e c t o r a t . L a
menace contre son i n d é p e n d a n c e p r o v o q u e des actes d'hostilités à l'égard des
étrangers et ceux-ci déclenchent des interventions militaires qui a b o u t i r o n t à
' l ' o c c u p a t i o n totale. L e 19 m a r s 1907, le D r M a u c h a m p e s t a s s a s i n é à M a r r a k e c h e t
les t r o u p e s f r a n ç a i s e s o c c u p e n t O u j d a . E n j u i l l e t , l ' e f f e r v e s c e n c e g r a n d i t à C a s a -
b l a n c a e t d a n s les t r i b u s v o i s i n e s . L e s t r a v a u x e n t r e p r i s a u p o r t p a r u n e c o m p a -
gnie f r a n ç a i s e , l ' i n s t a l l a t i o n d e c o n t r ô l e u r s d e la D e t t e a u p r è s d e s a g e n t s d e l a
douane, l'arrivée p r o c h a i n e d'officiers français et espagnols qui d o i v e n t e n c a d r e r
les t a b o r s d e police, t o u s ces f a i t s a c c r é d i t e n t la r u m e u r q u e les F r a n ç a i s v o n t
m e t t r e l a m a i n s u r le p a y s . L e b r u i t c o u r t m ê m e q u e le p e t i t c h e m i n d e f e r
D e c a u v i l l e q u i r e l i e le p o r t à la c a r r i è r e d e cAïn M a ' z i , p r è s d e s R o c h e s N o i r e s ,
v a ê t r e p r o l o n g é j u s q u ' à M a r r a k e c h . Si l ' o n a j o u t e à c e l a l a m i s è r e q u i r è g n e d a n s
la p o p u l a t i o n à la s u i t e d e la s é c h e r e s s e d e 1906, l ' a f f a i b l i s s e m e n t d u M a k h z e n
q u i e n t r a î n e l ' i n d i s c i p l i n e d e s t r o u p e s , m a l p a y é e s , e t celle d e s t r i b u s , o ù la s î b a
se d é v e l o p p e (18), la r i v a l i t é d e s n o t a b l e s e t l ' i n c a p a c i t é d u n o u v e a u g o u v e r n e u r ,
B o û b e k e r S l â o u i , o n c o m p r e n d q u e t o u t e s les c o n d i t i o n s s o n t r é u n i e s p o u r u n e
explosion. U n e m e h a l l a a é t é e n v o y é e d e T a n g e r à C a s a b l a n c a , s o u s le c o m m a n -
d e m e n t d e M o û l a y E l - A m î n , o n c l e d u S u l t a n , m a i s q u a n d la c r i s e é c l a t e , e l l e e s t
e n t o u r n é e d a n s les C h â o u ï a .
L e 28 juillet, u n e d é l é g a t i o n d e s t r i b u s v i e n t e x i g e r d u c a ï d le r e n v o i d e s
c o n t r ô l e u r s f r a n ç a i s d e la d o u a n e , l ' a r r ê t i m m é d i a t d e s t r a v a u x d u p o r t e t l a
d e s t r u c t i o n d u c h e m i n d e fer. L e c a ï d r e n v o i e s a r é p o n s e a u s u r l e n d e m a i n m i d i .
Mais l ' a g i t a t i o n g r a n d i t d a n s la ville. L e 30, d a n s la m a t i n é e , u n j e u n e P o r t u g a i s
est f r a p p é d ' u n c o u p d e s a b r e . L e s c o n s u l s se r é u n i s s e n t e t se r e n d e n t c h e z le caïd.
P e n d a n t ce t e m p s , d e s é v é n e m e n t s p l u s g r a v e s se p a s s e n t h o r s d e s m u r s . D e s
h o m m e s d e s t r i b u s a r r ê t e n t la p e t i t e l o c o m o t i v e q u i r e v i e n t d e l a c a r r i è r e e t m a s s a -
crent n e u f o u v r i e r s européens, dont trois français, trois espagnols et trois italiens.
L e c a ï d e s t s a n s a u t o r i t é . L e s f e m m e s e t les e n f a n t s d e s E u r o p é e n s se r é f u g i e n t
s u r les n a v i r e s e n r a d e . M o û l y E l - A m î n r e n t r e le 31 a u soir. L e s t a t i o n n a i r e
Galilée, d e la m a r i n e f r a n ç a i s e , c o m m a n d a n t O l l i v i e r , a r r i v e d e T a n g e r le 1er a o û t
a u matin. c e p e n d a n t q u ' u n corps e x p é d i t i o n n a i r e et u n e division n a v a l e se c o n c e n -
t r e n t à O r a n (19).
M o û l a y E l - A m î n a s s u r e l ' o r d r e d a n s la ville e t e n f e r m e les p o r t e s . L e c o m -
m a n d a n t O l l i v i e r p r o p o s e d ' e n v o y e r à t e r r e u n c o r p s d e d é b a r q u e m e n t , m a i s les
c o n s u l s s o n t u n a n i m e s à l e r e f u s e r car, d i s e n t - i l s , le d é b a r q u e m e n t d ' u n e f o r c e
i n s u f f i s a n t e p r o v o q u e r a i t u n m a s s a c r e g é n é r a l d e s E u r o p é e n s (20). D i x m a r i n s ,
a r r i v a n t p a r p e t i t s p a q u e t s , v i e n n e n t c e p e n d a n t m e t t r e le c o n s u l a t d e F r a n c e
e n é t a t de d é f e n s e , s o u s le c o m m a n d e m e n t d e l ' e n s e i g n e C o s m e . U n c a l m e r e l a t i f
a u r a i t p u , s e m b l e - t - i l , ê t r e a i n s i m a i n t e n u j u s q u ' à l ' a r r i v é e d e l ' e s c a d r e , si O l l i v i e r ,
p o u r d e s r a i s o n s m a l é l u c i d é e s , m a i s o ù l ' i m p a t i e n c e d e s e s j e u n e s officiers p a r a î t
(17) Il n'y avait, bien entendu, pas de quai où un bateau moderne pût accoster, ni de
mole pour l'abriter. Les navires restaient en rade, au-delà de la barre, et des barcasses, en
nombre d'ailleurs insuffisant, transbordaient marchandises et passagers.
(18) Le 27 mai, à Casablanca, les soldats, qui n'ont touché ni solde ni mûna, se révoltent
et pillent la douane. Plusieurs tribus des Châouïa ont chassé leurs caïds et refusent l'impôt.
(19) Le gouvernement français s'est concerté avec le gouvernement espagnol et celui-ci
doit envoyer également une petite force.
Le 30 juillet, le consul français Malpertuy était en France, le vice-consul Maigret
, Gibraltar. L'intérim était assuré par u n élève vice-consul, Neuville, envoyé de Tanger.
Maigret rentrera le 2 août et Malpertuy le 7.
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Le corps expéditionnaire français n'était venu que pour rétablir l'ordre. Son
objectif atteint, il se rembarquerait, le gouvernement l'affirmait et le répétait.
Pour rétablir l'ordre dans la ville quand toute la province était en insurrection,
il fallait rétablir l'ordre dans la province. La logique de l'ordre amena Drude et
son successeur d'Amade, pour dégager Casablanca des attaques incessantes des
Bédouins, à occuper tous les Châouïa, jusqu'à l'Oum er-Rebî'a. Mais l'occu-
pation des Châouïa acroissait le désordre dans le reste du Maroc et y rendait
fatale, à plus ou moins brève échéance, l'intervention étrangère. Moûlay Hafîd
s'insurgeait dès le 16 août 1907 contre son frère Moûlay 'Abd-el-'Aziz, coupable
(21) Le rapport du commandant Ollivier a été publie, avec ceux des autres participants
de ces opérations, sous le titre « Rapports relatifs au rôle de la marine à Casablanca », dans
le Journal Officiel du 16 avril 1908, Annexe, p. 143. Les justifications qu'il donne de son action
ne sont guère convaincantes. V. le récit détaillé de ces événements et un essai d'interpréta-
tion dans notre Histoire de Casablanca, chap. V.
(22) Ibn ZIDAN, Ith'âf atlâm an-nâs, I, p. 424.
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d ' a c c e p t e r la m a i n m i s e d e s é t r a n g e r s s u r le sol m a r o c a i n . Il le b a t t a i t u n a n p l u s
t a r d e t le f o r ç a i t à a b d i q u e r . M a i s l u i - m ê m e , n e p o u v a n t s ' o p p o s e r a u x C h r é t i e n s ,
p e r d a i t à s o n t o u r t o u t p r e s t i g e e t t o u t e a u t o r i t é e t se v o y a i t c o n t r a i n t , e n 1910,
p o u r r é t a b l i r l ' o r d r e d a n s s a c a p i t a l e , d e f a i r e a p p e l à ces m ê m e s C h r é t i e n s . L ' e n -
g r e n a g e t o u r n a i t i m p l a c a b l e m e n t . L a s e u l e f o r c e q u i p o u v a i t le b l o q u e r n e s e
trouvait pas au Maroc, m a i s en Europe, c'était l'hostilité de l'Allemagne à la poli-
t i q u e m a r o c a i n e d e la F r a n c e . Q u a n d elle cessa, à la f i n d e 1911, le P r o t e c t o r a t
d e v i n t i n é v i t a b l e (23).
P e n d a n t les c i n q a n n é e s , p l e i n e s d ' i n c e r t i t u d e s , q u i s é p a r e n t le d é b a r q u e m e n t
à C a s a b l a n c a d u t r a i t é d e F è s , il y e u t d e n o m b r e u x F r a n ç a i s et, ce q u i é t o n n e
d a v a n t a g e , p r e s q u e a u t a n t d ' é t r a n g e r s p o u r n e p a s d o u t e r d e la p é r e n n i t é d e n o t r e
i n s t a l l a t i o n : la p o p u l a t i o n e u r o p é e n n e d e C a s a b l a n c a , q u i n e d é p a s s e g u è r e u n
m i l l i e r e n j u i l l e t 1907, a t t e i n t , e n d é c e m b r e 1909, 5 500 d o n t 2 500 F r a n ç a i s ; e n 1911,
6 000 d o n t 3 000 F r a n ç a i s ; e n 1912, 20 000 d o n t 12 000 F r a n ç a i s . A p r è s l ' é t a b l i s s e m e n t
du P r o t e c t o r a t — et m ê m e avant, dès les accords f r a n c o - a l l e m a n d s de n o v e m b r e
1911 — c'est la « r u é e v e r s le M a r o c ». A u d é b u t d e 1914, la p o p u l a t i o n e u r o p é e n n e
de la ville s ' é l è v e à 31 000 p e r s o n n e s , d o n t 15 000 F r a n ç a i s , 6 000 e s p a g n o l s , 7 000
Italiens, 700 B r i t a n n i q u e s , 300 A l l e m a n d s e t 2 000 d i v e r s . E t 64 % d e s E u r o p é e n s
d u M a r o c h a b i t e n t C a s a b l a n c a . L a p o p u l a t i o n i n d i g è n e s ' a c c r o î t , e l l e a u s s i : les
I s r a é l i t e s s o n t 6 000 e n 1909, 9 000 e n 1912; l e s M u s u l m a n s 26 000 e n 1909, 30 000
en 1912, 36 000 e n 1914. A la v e i l l e d u P r o t e c t o r a t , la « b o u r g a d e m i s é r a b l e » d é c r i t e
p a r les v o y a g e u r s c e n t a n s p l u s tôt, e s t u n e v i l l e d e 60 000 â m e s , c a p i t a l e d ' u n e
r i c h e p r o v i n c e d e 260 000 h a b i t a n t s (24).
L a n o u v e l l e c o l o n i e e u r o p é e n n e e s t b i e n d i f f é r e n t e d e l ' a n c i e n n e . Il y a
maintenant des ouvriers européens, Espagnols et Italiens surtout, qui ne t r o u v e n t
p a s d e t r a v a i l d a n s l e u r p a y s . Ils s o n t 314 e n 1910, o n les é v a l u e à 1 200 e n 1913.
U n s y n d i c a t — le p r e m i e r a u M a r o c — e s t m ê m e f o n d é e n 1910 p a r u n e m p l o y é
de c o m m e r c e f r a n ç a i s , L e n d r a t , s o c i a l i s t e m i l i t a n t , q u i d e v i e n d r a m i l l i o n n a i r e e n
achetant a u x Roches Noires des terrains dont p e r s o n n e n e v e u t et s u r lesquels
s ' é d i f i e r a le « Q u a r t i e r I n d u s t r i e l ». Si b i e n p a y é s q u e s o i e n t ces o u v r i e r s — à p e u
p r è s le d o u b l e d e l ' o u v r i e r m a r o c a i n d u m ê m e m é t i e r — la p l u p a r t d e s i m m i g r a n t s
o n t d ' a u t r e s a m b i t i o n s : f a i r e f o r t u n e e t vite. M a i s le « b l e d » p e l é q u i e n t o u r e C a s a -
b l a n c a n ' e s t p a s la C a l i f o r n i e : il n e c o n t i e n t n i o r n o i r n i o r t o u t c o u r t . P o u r
g a g n e r d e l ' a r g e n t r a p i d e m e n t , l a ville n ' o f f r e g u è r e q u ' u n e r e s s o u r c e : la s p é c u -
l a t i o n s u r les t e r r a i n s .
E l l e r e p o s e s u r le d o u b l e p o s t u l a t q u e les F r a n ç a i s n ' é v a c u e r o n t j a m a i s C a s a -
b l a n c a e t q u e C a s a b l a n c a d e v i e n d r a la c a p i t a l e é c o n o m i q u e d u M a r o c f r a n ç a i s .
Ceci a d m i s , q u e p e r s o n n e n e d i s c u t e , les p r i x m o n t e n t s a n s a r r ê t d e 1907 à 1914.
L e s « p i o n n i e r s » é v o q u è r e n t l o n g t e m p s , a v e c d e s l a r m e s d a n s la voix, u n t e r r a i n
qui, a c h e t é 0,05 F le m è t r e e n 1908, f u t r e v e n d u 317 F e n s e p t e m b r e 1913 (25). A
cette d a t e , le sol c o û t a i t p l u s c h e r — 200 à 300 F le m è t r e — d a n s le c e n t r e d e
C a s a b l a n c a q u e r u e F o n t a i n e o u a v e n u e d ' O r l é a n s à P a r i s . Et, c o m m e t o u j o u r s
en p a r e i l cas, la s p é c u l a t i o n f r e i n a i t la c o n s t r u c t i o n : le p r o p r i é t a i r e d ' u n t e r r a i n
avait plus d'intérêt à a t t e n d r e q u e son prix m o n t e qu'à y investir en bâtissant.
Le droit de p r o p r i é t é n'était p a s r e c o n n u a u x étrangers. Ils n ' e n p o s s é d a i e n t
p a s moins, à la f i n de 1910, à C a s a b l a n c a , 75 h e c t a r e s d e t e r r a i n s n o n b â t i s e t 331
immeubles bâtis d ' u n e v a l e u r de 3 millions de f r a n c s d'alors. B i e n des M a r o c a i n s
n ' a v a i e n t p a s r é s i s t é à la t e n t a t i o n q u ' o f f r a i t la f l a m b é e d e s p r i x . C e r t a i n s v e n d i r e n t
m ê m e des terrains h a b o u s ou des terrains Makhzen, qu'ils occupaient mais q u i ne
(23) L'accord franco-allemand, qui met fin à la dernière crise marocaine, inaugurée avec
l' affaire d'Agadir, est du 4 novembre 1911. Le traité de Fès fut signé le 30 mars 1912.
(24) Les^ chiffres sont pris dans L'Afrique Française de ces années-là.
(25) Cité par R. BESNARD et C. AYMARD, L'œuvre française au Maroc, 1914, p. 113.
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l e u r a p p a r t e n a i e n t p a s (26). L e s p r e m i è r e s g r a n d e s f o r t u n e s m u s u l m a n e s de C a s a -
b l a n c a f u r e n t c e l l e s d e p r o p r i é t a i r e s fonciers. I n c a p a b l e d e j u g u l e r la s p é c u l a t i o n ,
le g o u v e r n e m e n t d u P r o t e c t o r a t e s s a y a d u m o i n s d e r é c u p é r e r u n e p a r t i e des
b é n é f i c e s ainsi a c q u i s e n i n s t i t u a n t u n e t a x e s u r la p l u s - v a l u e i m m o b i l i è r e ( d a h i r s
d e s 15 j u i l l e t 1914 e t 11 m a r s 1915).
O n c o n s t r u i t c e p e n d a n t , dès 1907, à C a s a b l a n c a . L e p e t i t e m é d î n a é t a n t b i e n t ô t
s u r p e u p l é e , de n o u v e a u x q u a r t i e r s s ' e s q u i s s e n t e n d e h o r s d e s m u r s e t c ' e s t la
« ville n o u v e l l e » q u i p r e n d a i n s i n a i s s a n c e . M a i s t o u t e s les d i r e c t i o n s n e s o n t p a s
libres. Il n ' e s t p a s q u e s t i o n d e S o û r J d î d , t r o p é l o i g n é d u soûq, n i des a b o r d s de la
p l a g e Est, o c c u p é s p a r le c i m e t i è r e d e Sîdi B e l l y o û t , n i de c e u x d e B â b M a r r a k e c h ,
c o u v e r t s d e n o u â l a s . Il r e s t e la z o n e d u soûq, q u i s ' i m p o s e d ' e l l e - m ê m e p a r la
p r o x i m i t é d u c e n t r e é c o n o m i q u e e t d u p o r t , d e la m é d î n a e t d u m e l l â h . C ' e s t d a n s
c e t angle, o u v e r t v e r s le s u d - s u d - e s t , e n t r e les c a m p s m i l i t a i r e s f r a n ç a i s e t le
c i m e t i è r e m u s u l m a n , q u e se f o r m e le n o y a u d e la ville e u r o p é e n n e , qui d e v a i t
r a p i d e m e n t c o n t o u r n e r les o b s t a c l e s e t s ' é t a l e r p a r delà. P e n d a n t l ' a n n é e 1911,
577 m a i s o n s s o n t b â t i e s . M a i s c e t t e f i è v r e d e c o n s t r u c t i o n s ' e x e r c e d a n s le p l u s
g r a n d d é s o r d r e . L ' a p p â t d u gain, la s p é c u l a t i o n , l ' i n d i v i d u a l i s m e f o r c e n é d e s p i o n -
n i e r s n e l a i s s e n t g u è r e d e p l a c e n o n s e u l e m e n t a u x soucis e s t h é t i q u e s , m a i s m ê m e
a u x e x i g e n c e s é l é m e n t a i r e s d e l ' h y g i è n e et d e la c i r c u l a t i o n . « O n f e r a les r u e s
a p r è s », d é c l a r e à u n j o u r n a l i s t e u n p r o p r i é t a i r e c a s a b l a n c a i s .
L a c o m p l e x i t é d e la s i t u a t i o n p o l i t i q u e e t a d m i n i s t r a t i v e n ' e s t p a s de n a t u r e à
favoriser l'urbanisme. L a présence des forces françaises ne change t h é o r i q u e m e n t
r i e n à la s o u v e r a i n e t é m a r o c a i n e . M a i s les d e u x p o u v o i r s , l ' u n j u r i d i q u e , l ' a u t r e
d e fait, se c o n t r a r i e n t p l u t ô t q u ' i l s n e s ' é p a u l e n t . L e r é g i m e d e s c a p i t u l a t i o n s r e s t e
e n v i g u e u r e t les c o n s u l s d é f e n d e n t a v e c u n soin j a l o u x les m o i n d r e s « d r o i t s »
d e l e u r s r e s s o r t i s s a n t s . E n o u t r e , le t a b o r d e police c o m m a n d é p a r les E s p a g n o l s
c o n t r ô l e la « z o n e d e b a n l i e u e ». O r c ' e s t là q u e se c o n s t r u i t la ville n o u v e l l e , e t les
officiers e s p a g n o l s n e f o n t r i e n p o u r f a c i l i t e r la t â c h e d e s F r a n ç a i s . C e u x - c i se
p r é o c c u p e n t c e p e n d a n t , dès le d é b a r q u e m e n t , d ' a d m i n i s t r e r la ville. L e 25 a o û t
1907, le c o m m a n d a n t M a n g i n s i g n e a v e c M o û l a y E l - A m î n u n a c c o r d q u i m e t fin
à l ' a d m i n i s t r a t i o n d i r e c t e q u e le p r e m i e r e x e r ç a i t d e p u i s le 5 a o û t : la ville est
a d m i n i s t r é e p a r u n e c o m m i s s i o n c o m p o s é e d e l ' a m î n e l - m u s t a f â d e t de l'officier
c h a r g é d e la p o l i c e assisté d ' u n i n t e r p r è t e ; u n b u d g e t e s t créé, q u ' a l i m e n t e u n e
partie des recettes du M a k h z e n (taxe d'abattage, droits de porte et de marché).
L e c a p i t a i n e D e s s i g n y f u t c h a r g é des s e r v i c e s m u n i c i p a u x e n j u i l l e t 1908 e t le
r e s t a j u s q u ' e n m a r s 1913. M a i s le p r o b l è m e d e s r e s s o u r c e s d e m e u r a a i g u j u s q u ' a u
P r o t e c t o r a t : à p a r t i r d e 1910, les m u s t a f â d â t d e s p o r t s f u r e n t a f f e c t é e s à g a g e r
l ' e m p r u n t d e c e t t e a n n é e - l à e t le déficit f u t d è s lors p e r m a n e n t .
L e d a h i r d u 1er a v r i l 1913, « r e l a t i f à l ' o r g a n i s a t i o n d e s c o m m i s s i o n s m u n i -
c i p a l e s d a n s les p o r t s d e l ' e m p i r e c h é r i f i e n », d o t a C a s a b l a n c a d ' u n e c o m m i s s i o n
q u i c o m p r e n a i t 6 f o n c t i o n n a i r e s m e m b r e s d e droit, et 14 m e m b r e s n o n - f o n c t i o n -
n a i r e s , d o n t 8 F r a n ç a i s e t 6 M a r o c a i n s (4 M u s u l m a n s et 2 I s r a é l i t e s ) . Elle s o u f f r i t
d è s le d é b u t d e s d e u x m a u x q u i d e v a i e n t l ' a f f e c t e r j u s q u ' à la fin d u P r o t e c t o r a t :
les c o m m i s s a i r e s m a r o c a i n s y j o u è r e n t u n r ô l e de f i g u r a n t s e t le s y s t è m e n ' é t a i t
q u ' u n c o m p r o m i s b o i t e u x e n t r e le s y s t è m e m a r o c a i n t r a d i t i o n n e l , o ù t o u t p o u v o i r
v e n a i t d ' e n h a u t , e t le r é g i m e f r a n ç a i s o ù les c i t o y e n s g è r e n t e u x - m ê m e s , p a r
l ' i n t e r m é d i a i r e de l e u r s r e p r é s e n t a n t s , les a f f a i r e s d e la cité.
L a d é c i s i o n q u e p r i t L y a u t e y , e n 1913, d ' i n s t a l l e r la R é s i d e n c e à R a b a t ,
p r o v o q u a u n vif m é c o n t e n t e m e n t à C a s a b l a n c a . L e s F r a n ç a i s e s t i m a i e n t q u e la p l a c e
du Résident était au milieu de la plus forte colonie française. Les difficultés finan-
cières de la ville, son mauvais état sanitaire, l'apparition d u typhus avivèrent le
mécontentement des Européens qui se livrèrent à une petite fronde contre le
pouvoir (27). Elle leur valut des crédits pour l'assainissement de la ville et 6
commissaires français de plus. Il en resta une certaine rivalité entre la « capitale
administrative » et la « capitale économique ».
Casablanca n'est certes pas favorable mais il n'en existe aucun, entre le cap Spartel
et Mogador, qui présente des conditions naturelles moins défavorables. Célérier
évoque lui-même le « déterminisme historique » : les incidents de 1907, en provo-
quant le débarquement français et l'occupation des Châouïa, firent de Casablanca
« le centre de l'action française » et, en 1912, quand la France eut les mains libres,
« un faisceau d'habitudes et d'intérêts s'y trouvait vigoureusement lié ».
Il n'est pas interdit de se demander pourquoi ces événements historiques
déterminants se sont produits à Casablanca plutôt qu'ailleurs. Si les incidents y
furent particulièrement graves, s'ils prirent le caractère d'un refus radical et violent
de la pénétration européenne, n'est-ce pas parce que cette pénétration y était
apparente et plus dynamique qu'en aucun autre point du Maroc ? N'oublions pas
que dès le début du siècle, Casablanca avait pris le premier rang des ports maro-
cains pour l'importance du trafic. Si l'on cherche les raisons de cet essor, il faut
bien les demander à la géographie. Casablanca est le débouché naturel de vastes
régions et de régions fertiles. Elle est, — c'est Célérier que le rappelle — à égale dis-
tance de Fès et de Marrakech et apparaît comme le lieu géométrique des « trois
grands groupes de plaines » qui « font la richesse et la supériorité du Maroc occi-
dental: le bassin du Sebou, le littoral atlantique, les dépressions subatlasiques ». Ce
sont d'ailleurs les directions des trois lignes de chemin de fer qui partent aujour-
d'hui de Casablanca : vers le Gharb, vers le Haouz, vers le Tadla. Il était difficile et
coûteux, mais non impossible à la technique du xxe siècle, de créer à Casablanca
le grand port du Maroc. Il ne l'eût pas été moins de le construire ailleurs. L'his-
toire et la géographie conseillaient bien de le faire ici.
CHAPITRE II
L'ANCIENNE MÉDÎNA
L ' e n c e i n t e é t a i t f l a n q u é e d ' u n e a n n e x e , q u i la p r o l o n g e a i t a u N o r d - O u e s t ,
d u c ô t é d e l a m e r , S o û r e j - J d î d , « l ' e n c e i n t e n e u v e », q u e M o û l a y E l - H a s s a n a v a i t
construite à l'usage des E u r o p é e n s et où c e u x - c i avaient refusé de se laisser
enfermer. Elle était donc restée vide. Les mehallas chérifiennes y campaient quand
e l l e s p a s s a i e n t p a r C a s a b l a n c a . E n 1907, u n h ô p i t a l m i l i t a i r e s'y installa. Depuis,
diverses a d m i n i s t r a t i o n s militaires o u civiles l'ont utilisée.
Les remparts étaient percés de trois portes principales : Bâb el-Mersa, face
au port des barcasses; Bâb el-Kebîr ou Bâb es-Soûq, à l'Est, qui faisait commu-
n i q u e r la ville avec le G r a n d Soûq, installé à l'extérieur des m u r s , le long de l'oued
Bouskoura, sur l'emplancement actuel de la place M o h a m m e d V, ex-place de
France; B â b - M a r r a k e c h , d a n s le r e m p a r t S u d - O u e s t , où aboutissaient les v o y a g e u r s
v e n a n t d u S u d . Il y a v a i t d ' a u t r e s p o r t e s a n c i e n n e s : B â b e l - Q e d î m , s u r le f r o n t d e
mer, et Bâb er-Reha, à l'Est. Après 1907, on en ouvrit d'autres : en 1908, une
seconde porte à Bâb es-Soûq, près de l'ancienne; en 1909, Bâb el-Arça, vers
l'extrémité Ouest de la ville, p r è s de la Petite Darse; en 1911, Bâb el-'Afîya, dans
le m u r Sud-Ouest. A u Nord-Ouest, une porte relia la ville à Soûr-Jdîd.
La ville se composait de trois quartiers, très différents par l'habitat et par
la population. Dans la partie E s t et N o r d - E s t s'étendait la M é d î n a proprement dite.
C'était le quartier bourgeois, où se trouvaient le Dâr el-Makhzen, résidence du
gouverneur et t r i b u n a l (4), les b u r e a u x de la d o u a n e , les m a i s o n s des fonctionnaires
et des gros commerçants musulmans, les consulats et les demeures des Euro-
p é e n s (5). Là s'élevaient la grande mosquée, Jâmat el-Kebîr, construite par Sîdi
M o h a m m e d ben 'Abdallâh en 1201 H . / 1 7 8 6 - 8 7 J.C. (6), le t o m b e a u du saint protec-
teur de la ville, Sîdi B e l l y o û t (7), et ceux de quelques autres saints, Sîdi Boû-
Smara, Sîdi Embârek (8), Sîdi Fâtah, Lâlla Tâja.
La Médîna poussait une pointe, entre la mer et le quartier des Tnâker,
jusqu'au tombeau de Sîdi 'Allâl el-Kairouâni, devant lequel s'étendait — et
(3) C d t DESSIGNY, « C a s a b l a n c a , n o t i c e é c o n o m i q u e e t a d m i n i s t r a t i v e », B u l l . d e l a S o c .
de G é o g r . d ' A l g e r e t d e l ' A f r . d u N . , 1911, p . 293.
(4) L e t r i b u n a l d u p a c h a e s t r e s t é à c e t e m p l a c e m e n t j u s q u e v e r s 1949. I l f u t a l o r s
t r a n s f é r é d a n s le l u x u e u x p a l a i s d e justice, d e style m a u r e s q u e , édifié e n b o r d u r e de la
Nouvelle Médîna, derrière le palais d u Sultan.
(5) V . l a d e s c r i p t i o n d u D r . WEISGERBER, C a s a b l a n c a e t l e s C h a o u ï a e n 1900, p p . 26 s q q .
(6) V . H i s t o i r e d e C a s a b l a n c a , c h . I I I .
(7) L e s C a s a b l a n c a i s p r o n o n c e n t B e l l i ô t ' , a v e c u n 1 , m a i s l e n o m s ' é c r i t B e l l i o û t h ,
avec un dj. C'est l'arabe régulier abû-l-luyûth, «l'homme aux lions », car le saint, tel
O r p h é e , c h a r m a i t les a n i m a u x et se p r o m e n a i t , d i t la légende, e n t o u r é de lions. Il a v a i t
e n o u t r e le d o n d'ubiquité. O n n e sait à p e u près rien s u r sa vie ni m ê m e s u r l'époque
à l a q u e l l e il v i v a i t . Il p a s s a i t p o u r ê t r e R e g r â g u i (les R e g r â g a s o n t d e s m r â b t ' î n d u p a y s
H a h a , ( c f . G . DRAGUE, E s q u i s s e d ' u n e h i s t . r e l i g . d u M a r o c , p . 43) e t s ' a p p e l e r A h m e d . S o n
c u l t e e s t a s s e z r é c e n t : il é t a i t p r e s q u e i n c o n n u a u m i l i e u d u s i è c l e d e r n i e r , d i t E d m o n d
D o u T T É , M e r r â k e c h , p . 14, a u q u e l n o u s e m p r u n t o n s c e s d é t a i l s . L a q o u b b a a c t u e l l e n e
d a t e r a i t q u e d e 1881; a u p a r a v a n t l e s a n c t u a i r e n ' é t a i t q u ' u n e p e t i t e e t p a u v r e m a i s o n .
Il est à p r é s e n t s é p a r é d e la M é d î n a p a r la l a r g e u r d u b o u l e v a r d M o h a m m e d e l - H a n s a l i
(ex-4e Z o u a v e s ) , d o n t le p e r c e m e n t e x i g e a la d e s t r u c t i o n d u r e m p a r t et des m a i s o n s
contiguës.
(8) I l y a v a i t m ê m e d e u x S î d i E m b â r e k : Sîdi^ E m b â r e k ^ M o û l e l - K h a r r o û b a , d a n s
Z e n q â t e l - H a m m â m , p r è s d ' u n c i m e t i è r e q u i n ' a é t é d é s a f f e c t é q u ' a p r è s 1945, — e t S î d i
Embârek Ed-Driouîch, près de Zenqât el-Ferrân.
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(9) Villes et Tribus du Maroc. Casablanca, I, p. 66. On ne sait rien de précis sur la
vie du personnage. On ne connaît même pas la date de sa mort. La qoubba qui recouvre
son tombeau n'a été construite qu'au xix, siècle.
(10) Ce terme, pour désigner le « ghetto », est propre au Maroc. A Tunis, on dit
h'âra, dans les villes d'Algérie derb lîhûd. A Rabat, le mot h'âra se retrouve cependant
dans certaines expressions comme h'ârt lîhûd, « le sale ghetto » et h'ârt l mellâh', « le fond
du quartier juif, la grande place qui s'y trouvait jadis encombrée d'un énorme tas d'ordures »
(L. BRUNOT, Glossaire, p. 759). L'origine du mot mellâh' a été longtemps cherchée dans l'usage
qui imposait aux Juifs la corvée de saler les têtes coupées des rebelles pour l'exposition publi-
que. C'est l'explication donnée par Budgett MEAKIN, The Moors, p. 426-7, et reprise par MERCIER,
Arch. Maroc., VIII, p. 167, n. 2. W. MARÇAIS, en 1911 (T. ar. de Tanger, p. 470), la trouvait
encore «de beaucoup la plus vraisemblable». Il paraît établi aujourd'hui que l'étymologie
du mot doit être trouvée dans le nom de l'emplacement où les Mérinides installèrent le
nouveau quartier juif, près de Fès-Jdîd, et où coulait probablement une source salée ou
un ruisseau à l'eau salée, comme il y en a tant en Afrique du Nord (G S. COLIN, E.I., art.
mellâh; L. BRUNOT et F. MALKA, Glossaire judéo-arabe de Fès, p. 129, donnent mellâh'
comme le nom d u premier quartier juif qui fut installé à Fès, sous les Idrissides, et ils
renvoient à LÉVI-PROVENÇAL, « La fondation de Fès », Annales de l'I.E.C., Alger, 1938,mais
L.-P. ne cite même pas le mot mellâh'). De la capitale, l'appellation s'étendit naturellement
aux autres villes (songeons à tous les « Champs de Mars » et même aux « Bois de Boulogne »
de province, par imitation de ceux de Paris) ; elle est employée aussi dans les campagnes
et même chez les Berbères (cf. DESTAING, Etude sur la tachelhit du Sous. Vocabulaire
français-berbère, p. 142).
(11) WEISGERBER, ibid., p. VII, pl. 40, reproduit une aquarelle d'E. SOUDAN, avec la légende
« Porte disparue du Mellâh ». Il ne précise pas s'il s'agit ou non d'une porte intérieure,
faisant communiquer le quartier juif et la médîna. Comme la planche fait partie d'une
série intitulée « Les portes », qui fait suite à « L'Enceinte », et qui comprend Bâb el-Kebîr,
Bâb el-Marsa et Bâb-Marrakech, on pourrait croire qu'il s'agit d'une des portes de la ville,
donnant sur l'extérieur. Mais Weisgerber ne la mentionne ni sur son plan ni dans sa liste
des portes, non plus qu'aucun autre auteur. Si, d'autre part, il s'agit bien d'une porte
intérieure, il est étonnant qu'on ne cite nulle part l'enceinte qu'elle perçait et qui devait
séparer le mellâh des autres quartiers. Qu'il y ait eu ou non une séparation, elle n'était
plus qu'un souvenir très vague au début du siècle.
(12)^ La « rue des Synagogues », ainsi baptisée non sans raisons, comporte aussi des
mosquées et des zaouïas.
(13) Au témoignage de G. BOURDON, Ce que j'ai vu au Maroc. Les journées de Casablanca,
1908, p. 286. Le mot bh'îra, «jardin potager», est le nom d'un quartier de Rabat, où les
Juifs vivaient autrefois concentrés, mais non isolés des musulmans, jusqu'à ce que le
Sultan Moûlay Slîmân, en 1222/1806, eût prescrit de leur construire u n quartier spécial, — qui
fut appelé mellâh' comme à Fès — pour les séparer des Musulmans (cf. L. BRUNOT,
dialectale de Rabat», Hespéris, 1930, p. 10). Il n'est pas impossible que la
tin ira qui semble avoir été au cœur du mellâh de Casablanca, eût été ainsi dénommée par
les Juifs venus de Rabat au cours du xixe siècle.
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p e t i t s o û q o u J û t ' î y a (20) s e t e n a i t t o u s l e s j o u r s s u r la p e t i t e p l a c e d e B â b
e l - K e b î r : o n y v e n d a i t d e s v ê t e m e n t s , d e s c o u v e r t u r e s e t t o u t le b r i c - à - b r a c
des o b j e t s d ' o c c a s i o n . L e G r a n d S o û q a v a i t l i e u , c o m m e n o u s l ' a v o n s d é j à i n d i q u é ,
en dehors des remparts, d e v a n t B â b el-Kebîr, appelée aussi p o u r cette raison
B â b e s - S o û q , s u r l ' e m p l a c e m e n t d e la f u t u r e P l a c e d e F r a n c e . L e d i m a n c h e é t a i t
r é s e r v é à la v e n t e d u b é t a i l , m a i s les d e u x j o u r s d e p l u s g r a n d e a c t i v i t é é t a i e n t
le l u n d i e t le v e n d r e d i .
T e l était, a u d é b u t d e ce siècle, l e n o y a u m o d e s t e a u t o u r d u q u e l a p r o l i f é r é
C a s a b l a n c a : u n e p e t i t e ville s a n s p a s s é , s a n s p r e s t i g e , s a n s b o u r g e o i s i e a u t o c h t o n e ,
q u i t e n a i t d e l ' é t r a n g e r la m e i l l e u r e p a r t d e s o n a c t i v i t é , q u i n ' a r r i v a i t p a s
à r e m p l i r s o n e n c e i n t e , d o n t la m o i t i é d e la s u p e r f i c i e é t a i t o c c u p é e p a r u n v i l l a g e
de h u t t e s .
A q u i r e g a r d e u n p l a n d e la vieille m é d î n a d e C a s a b l a n c a , q u ' i l d a t e d e
1900 o u d e 1964, o u u n e p h o t o g r a p h i e a é r i e n n e , s ' o f f r e l ' i m a g e c l a s s i q u e d e l a
ville m u s u l m a n e , lacis d e r u e l l e s é t r o i t e s e t t o r t u e u s e s o ù la l i g n e d r o i t e a p p a r a î t
c o m m e u n a c c i d e n t , o ù les c u l s - d e - s a c a b o n d e n t , o ù la v o i e p u b l i q u e s e m b l e
a v o i r é t é d é l i b é r é m e n t sacrifiée à l ' i m p l a n t a t i o n e t à l ' e x t e n s i o n d e s logis.
Qu'elles soient d'Orient ou d'Occident, qu'elles aient succédé à des villes hellé-
n i s t i q u e s o u r o m a i n e s , o u q u ' e l l e s a i e n t é t é f o n d é e s p a r les c o n q u é r a n t s a r a b e s ,
les cités d ' I s l a m se r e v ê t e n t , « d e B a g h d a d à F è s , d ' u n e i n d é n i a b l e u n i f o r m i t é » (21).
O n a p u d i r e q u e le b o u r g e o i s m u s u l m a n se s e n t a i t c h e z l u i à F è s a u s s i b i e n
q u ' à D a m a s , t a n d i s q u ' i l é p r o u v a i t u n e i m p r e s s i o n d'exil, e n p l e i n e c a m p a g n e ,
à q u e l q u e s l i e u e s s e u l e m e n t d e s a ville. M a i s ce d e s s i n é t r a n g e , o u c e t t e a b s e n c e
d e dessin, d e s villes m u s u l m a n e s n ' e s t n i o r i g i n a l , n i p r é m é d i t é . L à o ù l e s A r a b e s
o n t o c c u p é u n e v i l l e h e l l é n i s t i q u e , ils o n t h é r i t é u n p l a n g é o m é t r i q u e . Q u a n t
à celles q u ' i l s o n t f o n d é e s e u x - m ê m e s , — e t elles s o n t n o m b r e u s e s , — il s ' e n f a u t
q u ' i l s les a i e n t c o n ç u e s t e l l e s q u e n o u s les v o y o n s a u j o u r d ' h u i . O n a r e l e v é
u n souci d e r é g u l a r i t é d a n s d e s villes a u s s i d i v e r s e s q u e F è s - J d î d , S a l é , S f a x ,
o ù le p l a n g é n é r a l a d o p t é se r a p p r o c h e d u r e c t a n g l e h e l l é n i s t i q u e e t r o m a i n (22).
L à o ù il existe, ce p l a n r é g u l i e r a é t é o b l i t é r é p a r u n p r o c e s s u s d o n t J e a n S a u v a g e t
a l u m i n e u s e m e n t a n a l y s é le m é c a n i s m e p o u r l e s d e u x g r a n d e s v i l l e s s y r i e n n e s
de D a m a s (23) e t d ' A l e p (24). L ' i n s é c u r i t é , q u i s u c c è d e à l ' â g e d ' o r d e s d y n a s t i e s
f o n d a t r i c e s , e t l ' a b s e n c e d e s t a t u t m u n i c i p a l , s e m b l e n t e n p o r t e r la p r i n c i p a l e
responsabilité. Certaines dispositions et certaines t e n d a n c e s d u droit m u s u l m a n
o n t a u s s i j o u é l e u r rôle, q u e M. R o b e r t B r u n s c h v i g a m i s e n l u m i è r e d a n s u n
a r t i c l e d é s o r m a i s c l a s s i q u e (25).
L a c o n f o r m i t é d e n o t r e p e t i t e ville, q u i , e n 1912, n ' a v a i t m ê m e p a s c e n t
c i n q u a n t e a n s d ' â g e , a v e c ces c o n s t a n c e s d ' u n « u r b a n i s m e m é d i é v a l », a d e q u o i
surprendre. C o m m e n t l'expliquer ? F a u t - i l a d m e t t r e q u e la conception m u s u l m a n e
(20) Le mot de j û f î y a désigne, dans tout le Maroc, ce que nous appelons en France
« marché aux puces ». Comme le mot mellâh', il tire son origine de Fès. Ce genre de
marché s'y tint d'abord sur u n terrain qui appartenait aux Chorfa Jôtîyîn. L'appellation
s'étendit ensuite aux autres villes. (MARÇAIS, Textes ar. de Tanger, p. 255). Aujourd'hui,
l'envahissement de ces marchés par la friperie d'origine américaine a pour effet de popu-
lariser un autre nom, celui de Chicago (relevé à Casablanca et à Rabat).
(21) L. GARDET, La Cité Musulmane, p. 244. Allant plus loin encore (dans tous les sens
du mot...) ,^ u n orientaliste anglais me disait que, visitant les républiques musulmanes de
l Asie soviétique, lui qui ne connaissait jusqu'alors que le monde arabe, il avait été frappé
de se sentir, dans les vieilles villes, si peu dépaysé.
(22) V. Xavier de PLANHOL, «Le paysage urbain de l'Islam», La Table Ronde, juin 1958,
p. 123.
(23) «Esquisse d'une histoire de la ville de Damas », R. des Et. Islam., 1934, IV, not.
450-6.
(24) Alep, essai sur le développement d'une grande ville syrienne, 1941, p. 247.
(25) «Urbanisme médiéval et droit musulman», R. des Et. Islam., 1947, pp. 127-55.
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O n e s t a m e n é , à ce s u j e t , à p o s e r la q u e s t i o n : à q u i a p p a r t e n a i t le sol
d e C a s a b l a n c a ? O n s a i t les difficultés d ' u n e t h é o r i e de la p r o p r i é t é d a n s le d r o i t
m u s u l m a n (26). L e S u l t a n s a ' a d i e n Z a i d â n les a v a i t simplifiées, e n ce q u i c o n c e r n e
le M a r o c , q u a n d il d é c l a r a : « T o u t e s les p l a i n e s a p p a r t i e n n e n t a u j o u r d ' h u i ,
p a r voie d ' h é r i t a g e , a u B a î t e l - M â l ... le k h a r â j s u r ces t e r r e s d é p e n d d u b o n
p l a i s i r d u S u l t a n , m a î t r e d u sol ». C ' e s t l ' o r i g i n e d e la n â i b a , i m p ô t p a y é p a r les
tribus qui ne faisaient pas partie d u guîch — celui-ci payait « l'impôt du sang » —
et qui était en fait u n véritable kharâj ou loyer du sol (27). Le cas d'Anfa
et de bien d'autres cités côtières est plus net encore. Comme Tanger, comme L a r a -
che, comme Mazagan, comme Safi, Anfa avait été conquise par les Chrétiens et
reconquise — ou du moins réoccupée — par les musulmans : c'était donc une terre
tributaire, appartenant à la communauté musulmane, représentée par l'Etat (28).
C'était u n bien Makhzen.
Biens Makhzen et biens Haboûs sont deux choses différentes et qu'on ne
saurait confondre. L'Etat peut disposer des premiers, qui lui appartiennent, tandis
qu'il n'a aucun droit — théoriquement — sur les seconds, qui sont inaliénables;
il a seulement le devoir de veiller à ce qu'ils soient bien gérés et que les revenus
en soient utilisés conformément à la volonté du donataire (29). Mais, comme
le dit Louis Milliot (30), des situations « exactement symétriques » se sont établies
sur les uns et sur les autres : aux droits de menfa'a, acquis par les usagers sur
certains biens habous, correspondent les droits de zîna et de zrîba acquis dans des
conditions analogues sur des biens Makhzen. Les sultans, p a r u n acte appelé
tenfîda, pouvaient « concéder la jouissance des biens habous à titre personnel
et temporaire (intifa') pour récompenser d'importants services rendus à la
communauté musulmane par des hommes de guerre ou des savants ou venir
en aide aux membres de la famille royale qui se trouvent dans la misère » (31).
Ce qui était, sinon admis, du moins pratiqué pour les biens haboûs offrait encore
moins de difficultés pour les biens Makhzen. Selon certaines traditions locales,
l'origine du droit de zîna remonterait, pour notre ville, à la construction du
rempart de Dâr-el-Beîda. Aux travailleurs appelés des tribus, on accorda des
autorisations de camper et de se clôturer. P a r la suite, le droit de construire
sur ces zrîba-s fut concédé moyennant redevance (32). Moûlay 'Abd-el-Azîz
et Moûlay Hafîd, qui se débattaient dans une situation inextricable, allèrent
très loin dans cette voie et les subordonnés, cadis, nadirs et autres fonctionnaires,
mirent le domaine public, haboûs ou autre, au pillage.
Lorsque l'immatriculation foncière commença à fonctionner, beaucoup de
terrains, à Casablanca, firent l'objet de contestations de la part d'un spéculateur.
Il avait réussi à se faire céder le bénéfice d'une concession, accordée par Moûlay
'Abd-el-'Azîz à u n de ses favoris, de tout le sol Makhzen à l'est du m u r d'enceinte
et il se prétendit « maître du nouveau Casablanca, de Sidi Beliout aux Roches
Noires ». Il soutenait la thèse de la souveraineté absolue du Sultan et de ses
droits éminents. Mais il fut démontré que certains actes du souverain aux abois
avaient été révoqués et la Cour de Rabat déclara la libéralité sans valeur (33).
Nous avons saisi, à travers le dahir du 16 décembre 1913, u n autre exemple
d e ces a b u s , g r â c e a u x q u e l s u n e c o n c e s s i o n « p e r s o n n e l l e e t t e m p o r a i r e » d e v e n a i t
h é r é d i t a i r e e t p e r p é t u e l l e . L e s z r î b a - s de C a s a b l a n c a , ainsi t o m b é e s d u d o m a i n e
p u b l i c d a n s le d o m a i n e p r i v é , c o n t i n u è r e n t à ê t r e e x p l o i t é e s selon l ' a n c i e n
u s a g e e t les p r o p r i é t a i r e s p r i v é s à c o n c é d e r , c o m m e le M a k h z e n , le d r o i t de
b â t i r s u r l e u r s t e r r a i n s , la s e u l e d i f f é r e n c e é t a n t q u e la z î n a t o m b a i t d a n s l e u r
c h k â r a p e r s o n n e l l e a u l i e u d ' a l l e r a u bît e l - m â l .
T e l l e est, e n effet, l ' o r i g i n e d ' u n u s a g e e n c o r e f o r t r é p a n d u à C a s a b l a n c a
et q u i p e r m e t a u d é t e n t e u r d u sol d e c o n s e r v e r la p r o p r i é t é de son t e r r a i n e n
e n r e t i r a n t u n b o n r e v e n u e t s a n s y c o n s a c r e r la m o i n d r e i m p e n s e . L e s y s t è m e
c o n s i s t e e n ce q u e le p r o p r i é t a i r e d u sol e t le p r o p r i é t a i r e d u b â t i m e n t q u i s'y
é l è v e s o n t d e u x p e r s o n n e s distinctes. L e p r e m i e r p e r ç o i t d u s e c o n d u n e r e d e v a n c e ,
u n l o y e r d u sol, a p p e l é z î n a (34). L ' u n i t é est la zrîba, p e t i t enclos e n f e r m a n t
la s u r f a c e n é c e s s a i r e a u l o g e m e n t — e x i g u — d ' u n e f a m i l l e e t q u i r e p r é s e n t e
30 à 34 m è t r e s c a r r é s e n v i r o n . L e p r i x de b a s e s ' e n t e n d d ' u n e c o n s t r u c t i o n sans
é t a g e ; si le « z i n a t a i r e » édifie u n étage, il v e r s e 50 % e n plus; s'il v e n d , la
z î n a e s t d o u b l é e e t le p r o p r i é t a i r e d u t e r r a i n a d a n s ce cas u n d r o i t de p r é e m p t i o n ;
il p e r ç o i t e n o u t r e u n p o u r c e n t a g e s u r t o u t e t r a n s a c t i o n (35).
C e r é g i m e n ' e s t p a s s p é c i a l à C a s a b l a n c a . O n le r e t r o u v e e n d ' a u t r e s villes
d u M a r o c , a v e c des v a r i a n t e s c o u t u m i è r e s . M a i s il a p r i s ici u n e i m p o r t a n c e
e x c e p t i o n n e l l e , g r â c e à l ' e x t e n s i o n r a p i d e de la cité. D a n s l ' A n c i e n n e M é d î n a
i n t r a - m u r o s , d e g r a n d e s e t v i e i l l e s f a m i l l e s M a k h z e n p o s s è d e n t le sol de v a s t e s
blocs de m a i s o n s . L e s y s t è m e a e s s a i m é a v e c la ville e l l e - m ê m e e t o n le r e t r o u v e
d a n s t o u s les q u a r t i e r s d ' h a b i t a t m a r o c a i n , a u s s i b i e n d a n s la N o u v e l l e M é d î n a
q u e d a n s l ' A n c i e n n e M é d î n a e x t r a - m u r o s . L e s p r o p r i é t a i r e s s o n t le p l u s s o u v e n t
des Musulmans, mais aussi quelquefois des Européens, très vieux Casablancais.
Le q u a r t i e r porte s o u v e n t l e u r n o m : d e r b Ghallef, derb el-Fâsi, d e r b Martinet,
d e r b C a r l o t t i , etc.
Q u a n t a u t e r r a i n d u m e l l â h , il p o s e des p r o b l è m e s p a r t i c u l i e r s . Il s e m b l e
q u e la p r a t i q u e n ' a i t été, a u M a r o c e t s u r ce point, n i u n i f o r m e n i c o n s t a n t e .
D a n s c e r t a i n e s villes, le sol s u r l e q u e l on a v a i t i n s t a l l é les J u i f s l e u r a p p a r t e n a i t ,
le s o u v e r a i n le l e u r a y a n t d o n n é e n t o u t e p r o p r i é t é . D a n s d ' a u t r e s il a p p a r t e n a i t
a u M a k h z e n e t la c o m m u n a u t é i s r a é l i t e v e r s a i t a n n u e l l e m e n t u n e r e d e v a n c e
r e p r é s e n t a n t s a location.
P o u r C a s a b l a n c a , u n p r o c è s q u i f u t j u g é e n 1919 a p p o r t e q u e l q u e l u m i è r e
s u r l a q u e s t i o n . Il c o n c e r n a i t u n e m a i s o n d u m e l l â h , sise s u r le r e m p a r t d e la
P l a c e d e F r a n c e , et q u i d e v a i t ê t r e d é m o l i e . L e p r o p r i é t a i r e r é c l a m a i t u n e
i n d e m n i t é n o n s e u l e m e n t p o u r la m a i s o n , m a i s p o u r le t e r r a i n . L e S e r v i c e
d e s D o m a i n e s s'y r e f u s a i t e n s o u t e n a n t la t h è s e g é n é r a l e q u e les m e l l â h s a u
M a r o c f a i s a i e n t p a r t i e d u d o m a i n e p r i v é d e l'Etat. Il s ' a p p u y a i t s u r u n m é m o i r e
r é d i g é p a r u n fqîh, M o h a m m e d b e n 'Ali e s - S l â o u i , s e l o n lequel, les J u i f s n e
p o u v a n t p o s s é d e r la t e r r e e n p a y s d ' I s l a m , les m e l l a h s n e l e u r a p p a r t e n a i e n t q u e
si u n s u l t a n les l e u r a v a i t d o n n é s e n t o u t e p r o p r i é t é . Q u a n d u n e c o m m u n a u t é
n e p o u v a i t f a i r e la p r e u v e d e c e t t e d o n a t i o n , e l l e n ' é t a i t p a s p r o p r i é t a i r e d u sol,
mais s e u l e m e n t possesseur à titre précaire, donc révocable.
L e t r i b u n a l d e C a s a b l a n c a — t r i b u n a l f r a n ç a i s — d a n s le j u g e m e n t q u ' i l
r e n d i t le 15 m a r s 1919, d é b o u t a le S e r v i c e d e s D o m a i n e s . L e s a t t e n d u s m é r i t e n t
d ' ê t r e s i g n a l é s (36). C e r t a i n s p r ê t e n t à l a d i s c u s s i o n , t e l c e l u i q u i r e g a r d e la t h è s e
s o u t e n u e p a r les D o m a i n e s c o m m e « c o n t r a i r e a u x p r i n c i p e s les p l u s c o n n u s
d u d r o i t m u s u l m a n , q u i a d m e t t e n t q u e les I s r a é l i t e s , c o m m e les é t r a n g e r s , o n t le
le d r o i t d e d e v e n i r p r o p r i é t a i r e s d u sol a u M a r o c ». N o u s a v o n s v u les d i f f i c u l t é s
d ' u n e t h é o r i e d e la p r o p r i é t é e n d r o i t m u s u l m a n e t n o u s s a v o n s q u e l e s s u l t a n s
s ' é t a i e n t l o n g t e m p s r e f u s é s à r e c o n n a î t r e le d r o i t d e p r o p r i é t é d u sol a u x é t r a n -
gers. P l u s solide e s t l ' a t t e n d u s e l o n l e q u e l « d e p u i s d e n o m b r e u s e s a n n é e s , les
I s r a é l i t e s d u m e l l a h , q u i n ' o n t p a s à p a y e r a u M a k h z e n d e r e d e v a n c e , so i t
à t i t r e d e locations, s oit p o u r d e s d r o i t s d e z e r i b a s o u d e zinas, o n t é t é c o n s i d é r é s
c o m m e les v é r i t a b l e s p r o p r i é t a i r e s d u sol, e n o n t j o u i e n v é r i t a b l e s p r o p r i é t a i r e s ,
y é l e v a n t d e s c o n s t r u c t i o n s e t les m o d i f i a n t à l e u r gré... » L e t r i b u n a l r e l è v e e n f i n
q u e « les i m m e u b l e s d u m e l l a h n e f i g u r e n t p a s a u r e g i s t r e d u D a r N i a b a é t a b l i
e n 1906 p o u r c o n s t i t u e r le g a g e i m m o b i l i e r d e s c r é a n c i e r s d u M a k h z e n , ce q u i
s ' e x p l i q u e d ' a u t a n t m o i n s q u e l a v a l e u r d u sol d e s m e l l a h s r e p r é s e n t e u n
c a p i t a l i m p o r t a n t ». L a d a t e e t les c o n d i t i o n s d a n s l e s q u e l l e s l e s p r e m i e r s J u i f s
a r r i v è r e n t à D â r e l - B e î d a , a u d é b u t d u XIXE siècle, s o n t t r è s m a l c o n n u e s . N o u s
n e p o u v o n s d o n c e x p l i q u e r p o u r q u o i ils a v a i e n t la f a c u l t é d e p o s s é d e r le sol
d u m e l l â h . M a i s le f a i t n e l a i s s e p a s d e p l a c e a u d o u t e .
Dans ce labyrinthe de rues se blottissent les petites unités d'habitat que l'on
appelle derb-s. A vrai dire, le mot derb, pl. populaire drûba, n'a pas un sens
extrêmement précis, ou, si l'on veut, il en a plusieurs, ou, plus exactement encore,
son sens a évolué, les diverses acceptions continuant à coexister. En arabe
classique, derb signifie originellement « obstacle » et désigne encore en Orient
« la porte d'un quartier »; on est passé, de là, au « chemin » qui permet de
franchir l'obstacle, puis au « q u a r t i e r » auquel on accède par la porte (37). Nous
trouvons ici ces « quartiers clos » qui, selon Sauvaget, « allaient devenir la cellule
fondamentale de la vie urbaine ». En Afrique du Nord, le mot désigne une
« impasse », une « voie sans issue », et, par extension, une « ruelle étroite » (38).
A Casablanca, comme à Fès et dans la plupart des villes du Maroc, il en
est de même : sur les plaques des voies de l'ancienne médîna, derb est réservé
aux impasses et zenqa aux rues ouvertes (39). L'impasse constitue une petite
unité de voisinage, où tous les habitants se connaissent. Elle n'est généralement
plus, depuis longtemps, fermée par une porte, encore qu'on nomme ainsi, bien
souvent, une ancienne cour, close d'un m u r et d'une porte, dans laquelle le
propriétaire a fait construire, pour les louer, de petites pièces en aggloméré
(36) C f . J . GOULVEN, « C a u s e r i e s u r b a i n e s . L e m e l l a h d e C a s a b l a n c a », L e P e t i t M a r o c a i n ,
18 d é c e m b r e 1921.
(37) C f . SAUVAGET, A l e p , p . 15, n . 323.
(38) BEAUSSIER, D i c t i o n n a i r e , é d . 1931, p . 328. E n a r a b e c l a s s i q u e l ' i m p a s s e s e d i s a i t
z u q â q o u z a n q a , e t l a r u e v é r i t a b l e , o u v e r t e à s e s d e u x e x t r é m i t é s , c h â r i ( ( c f . R . BRUNSCHVIG,
i b i d . , p . 131). D a n s l e M a r o c d ' a u j o u r d ' h u i , z e n q a d é s i g n e u n e « r u e » ordinaire, ouverte
a u x d e u x bouts, et c M r i ' , q u i sert à t r a d u i r e les m o t s « a v e n u e » o u « b o u l e v a r d » , n e se dit
guère q u e des g r a n d e s a r t è r e s des villes nouvelles, qu'il s'agisse, d'ailleurs, d e s q u a r t i e r s
européens o u des q u a r t i e r s m u s u l m a n s neufs, construits selon les principes d e l ' u r b a n i s m e
moderne.
( 3 9 ) V o i c i q u e l q u e s a n n é e s , s u r 96 v o i e s o f f i c i e l l e m e n t d é n o m m é e s , il y a v a i t , d a n s
1 A n c i e n n e M é d î n a i n t r a m u r o s , 67 r u e s e t 29 i m p a s s e s , m a i s b i e n d e s i m p a s s e s n e p o r t a i e n t
pas de nom, d u m o i n s de n o m officiellement r e c o n n u (c'était, le p l u s s o u v e n t celui d u
principal propriétaire).
ou m ê m e des baraques en planches. Mais elle constitue une sorte de quartier
en miniature, surtout q u a n d l'impasse est assez profonde et assez habitée pour
fixer, à son entrée, u n beqqâl et u n k h e d d â r (40). L e n o m suivit l'extension
de la ville et, comme nous le verrons, servit à désigner les noyaux musulmans
q u i a v a i e n t essaimé h o r s des m u r s de la vieille cité et p a r delà les q u a r t i e r s
e u r o p é e n s q u i e n s e r r a i e n t celle-ci. Il f u t a p p l i q u é s o u v e n t à u n lotissement et
accolé au n o m du propriétaire : Derb Ghallef, Derb Martinet, etc. On alla m ê m e
jusqu'à en n o m m e r une véritable ville, de plusieurs centaines de milliers d'habi-
tants, la Nouvelle Médîna, que les musulmans de Casablanca appellent encore
aujourd'hui Derb Sîdna ou Derb Sultan : mais il est juste de dire qu'au temps
où l'agglomération reçut ce nom, ce n'était qu'un groupe de maisons à l'ombre
du Palais, noyau qui, s'étalant ensuite sans solution de continuité, garda
tout naturellement son appellation primitive, mais se subdivisa en une multitude
d'autres derbs, véritables quartiers ceux-là ou, du moins, lotissements à l'échelle
d'un quartier.