BAC ORAL
Etude linéaire n°3 “Ophélie”, Rimbaud, Cahiers de Douai
Présentation du poème : La première version du poème se trouve dans une lettre
adressée à Théodore de Banville dans laquelle Rimbaud affirme sa foi dans la poésie
parnassienne et exprime son désir d’être publié.
Le poème est composé de 9 quatrains d’alexandrins à rimes croisées structuré en trois
parties. C’est une libre broderie sur la figure shakespearienne d’Ophélie tiré de sa tragédie
Hamlet. Cette jeune fille est liée à Hamlet et celui-ci en tuant son père et en simulant une folie
poussa Ophélie en détresse à mourir dans un ruisseau (en essayant de suspendre une
couronne de fleurs à un saule).
Après le premier tableau(ekphrasis) qui donne à voir Ophélie accueillie par la nature et à
entendre sa complainte mélancolique, le poète prends la parole pour s’adresser à la jeune
femme = extrait d’étude.
Projet de lecture : En quoi Rimbaud, dans cette oraison funèbre, réécrit le mythe d’Ophélia,
lui adressant un nouveau tombeau ?
Annonce du plan : Dans un premier temps, nous analyserons l’oraison funèbre des vers 1 à
11 qui retrace les origines du drame d’Ophélie. Dans un second temps, nous étudierons les
vers 13 à 16, où elle devient le double mythique du poète voyant. Enfin, nous verrons
comment la dernière strophe, avec son retour au refrain, fait d’Ophélie un mythe éternel en
convoquant l’intertexte shakespearien.
Mouvement 1 : Première adresse à Ophélia, oraison funèbre qui remonte aux
sources du drame (v1 à 11)
L’ouverture du premier quatrain = une apostrophe lyrique solennelle adressée à Ophélie “Ô
pâle Ophélia !” L’adjectif pâle qui représente la pureté et la comparaison méliorative avec la
neige l’accent est mis sur sa beauté diaphane + fragilité
Il affirme sa mort en utilisant l’adverbe oral “ Oui” et la présente comme une enfant, adresse
affectueuse + tutoiement lyrisme = certaine intimité mais surtout annonce une mort
prématurée (pas naturelle)
Désormais le poète cherche des explications à sa mort qui vont remonter aux sources du
drame avec l’ellipse au présentatif “C’est ” Retour en arrière avec le destin shakespearien “
Monts de Norwège” grâce au plus-que parfait de l’indicatif
La première explication : Intimité entre la nature et Ophélie
Personnification des “vents” qui lui “parlent” donc dimension sacrée, elle semble entendre la
nature, rappelle sa folie : elle avait des hallucinations (Hamlet)
“L’âpre liberté” la nature lui fait une révélation confidentielle avec l’adverbe “ tout bas”
(secret) elle apparait ici comme une sorte d'élue. On lui souffle la tentation d’être libre
=libération par la mort qui n’est pas représenté par quelque chose de négatif mais plutôt
comme une tentation
Les explications se poursuivent avec une répétition de la tournure grammaticale “c’est que”.
Après les vents, le poète évoque un souffle qui anime la jeune fille comme le signale le verbe
“tordre” mais : tournure différente = allitération en "R" qui confère une certaine violence
soulignant le caractère malfaisant du souffle personnifié + manipulation par ce souffle
“portaient d’étranges bruits”
La jeune Ophélia s’anime donc sous nos yeux : son esprit est qualifié de rêveur =
rapprochement avec le poète qui éveille son esprit + l’idée de nature personnifiée avec la
majuscule (représente l'ensemble des bruits harmonieux de la nature) + Son cœur est
également sujet de verbe d’action. L’action de la Nature qui chante et Ophélie qui est
réceptive = on ressent une intimité et une proximité entre les deux. Métonymie : Le cœur est
employé ici pour désigner sa sensibilité, ses émotions et non l’organe anatomique lui-même +
(champ lexical du son =hallucine et entend des voix) donc véritable communication
La strophe suivante comprend deux nouvelles explications. 1) responsable est “la voix des
mers// folles” dont l’adjectif qualificatif après la césure est d’autant plus fort = la folie des
mers donc renforce l'idée que les éléments naturels exercent une influence déstabilisante sur
Ophélie. L'expression "immense râle" amplifie cette atmosphère oppressante (suggérant un
bruit sourd) Contraste entre le verbe de violence “brisait” = mers capables de réduire à néant
Ophélie en opposition antithétique avec la douceur + l'innocence de cette enfant (répétition
de l’intensif trop humain et trop doux”).
2) dernière explication = l’arrivée d’un évènement ponctuel au printemps souvent représenté
comme saison de l’amour : l’arrivée d’Hamlet caractérise par sa pâleur et son aristocratie
mais aussitôt le poète le qualifie de” pauvre fou” = prise de position évidente. Il s’érige contre
la cour faites à Ophélie (tournure exclamative) + réf à l'épisode de la tragédie d’Hamlet (III, 2)
(“Puis je m’asseoir entre tes genoux ?”)
Mouvement 2 : seconde adresse à Ophélia, double mythique du poète voyant
(v13 à 16)
Exclamations des idéaux d’Ophélie (ou du poète) gradation syllabique qui donne une
importance à la liberté qui rend folle Ophélie. La folie est liée à un rêve + représenté par 3
substantifs qui rappelle ce qui précède dans le poème =les 3 éléments qui la pousse à la folie
L'apostrophe lyrique "ô pauvre folle !" exprime la compassion du poète soulignant+ la tragédie
de sa quête. La comparaison "comme une neige au feu" illustre la dissolution inévitable et
rapide d'Ophélie face à sa passion dévorante. “se fondre” : ne faire qu’un avec le rêve (“lui”
COI pronom perso) : sens propre du verbe / La neige, symbole de pureté + fragilité (représente
Ophélie) fond instantanément au contact du feu (passion qui brûle qui rend fou) une force
Intense + incontrôlable (quête de liberté). Cette métaphore suggère que les visions intenses
d'Ophélie
étaient si accablantes qu'elles l'empêchaient de s'exprimer. Le verbe "étranglaient" évoque
une violence interne où l'abondance des perceptions dépasse la capacité de les articuler
verbalement = Phénomène analogue à l'expérience du poète voyant, dont les intuitions
profondes et les illuminations peuvent dépasser les limites du langage, conduisant à un
silence imposé par l'excès de vision
L'expression "l'infini terrible" fait référence à la confrontation d'Ophélie avec des réalités ou
des vérités écrasantes, provoquant la terreur dans son "œil bleu", symbole de son innocence
Ophélie, dans cette strophe, incarne ce processus de voyance, ses aspirations aux idéaux
suprêmes, sa dissolution face à la passion, ses visions qui étouffent sa parole et sa terreur
devant l'infini reflètent les étapes du dérèglement sensoriel et émotionnel que le poète
visionnaire doit traverser. Ainsi, Ophélie devient le double mythique du poète voyant, illustrant
les dangers et les extases de la quête lié à la quête de l'absolu poétique
Mouvement 3 : retour conclusif au refrain, à la caressante berceuse ou
complainte qui évoque l’intertexte shakespearien : tombeau qui mythifie Ophélia
pour l’éternité
L'utilisation de la troisième personne ("le poète dit") introduit une distance narrative : récit,
autorité poétique = il parle de ce que Shakespeare raconte dans “Hamlet”, il rapporte
désormais une légende, une Ophélie immortalisée par la parole littéraire. Le poète situe le
cadre pour rappeler à Ophélie cet épisode avec tutoiement. Il retrace le jour de sa mort : Les
"fleurs que tu cueillis" font référence à la cueillette des fleurs évoquée dans Hamlet, qui
précède la chute tragique d’Ophélie dans la rivière. Les allitérations en [ch] ("chercher",
"nuit", "fleurs") renforcent la douceur et la langueur du vers, le rapprochant de la tonalité
d’une berceuse
Ce vers évoque directement la scène de la noyade d’Ophélie, mais sous un prisme apaisant.
"Longs voiles" : symbole à double sens – voile funéraire (linceul) et voile nuptial, suggérant
une union mystique avec la nature et la mort donc Ophélie = une figure de la femme-fleur,
éternellement vivante dans la mémoire collective = naïade
La glorification finale : "La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys." L’adjectif "blanche"
symbolise à la fois la pureté mais aussi la mort. Elle est sanctifiée, placée au-delà de la
condition humaine. Passage à la troisième personne : une prise de distance qui marque la
transformation d’Ophélie en mythe, détachée de la réalité. La répétition du motif de l’eau tout
au long du poème culmine ici : elle devient le lieu de repos éternel et le reflet d’une Ophélie
sublimée. La comparaison avec le lys : cette fleur, associée à la noblesse et à la pureté, est
aussi une fleur funéraire. La structure du poème est circulaire : cette dernière strophe fait
écho au début du texte : elle reprend 2 expressions mot pour mot : “couchée en ses longs
voiles” et “ comme un grand lys + utilisation du passé composé lien avec le présent. Et le
retour au refrain, complainte du début du poème représente la poésie comme un cercle infini/
+ la poésie elle-même devient un tombeau, espace de mémoire où Ophélie vit à jamais dans
l’imaginaire (poètes + chacun) : loin d’être silencieux, chante et berce Ophélie pour l’éternité
Conclusion : Rimbaud, dans cette oraison funèbre, réécrit le mythe d’Ophélie en lui offrant un
tombeau poétique qui la magnifie et l’inscrit dans l’éternité. Double du poète voyant, elle
incarne la quête de l’"inconnu", une vision inouïe qu’elle atteint au prix de sa vie, devenant
ainsi une figure légendaire immortalisée par la poésie