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La Cathédrale de Reims : un martyre chrétien

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Hiral

Cathédrale martyre.

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R. P. ANGE MARIE HIRAL, O. F. M.

La Cathédrale martyre:
REIMS

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La Cic de Publication " Le Soleil ", Limitée
1918
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La Cathédrale martyre :
REIMS.

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Digitized by the Internet Archive
in 2011 with funding from
University of Toronto

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La Cathédrale de Keims dans sa splendeur.
R. P. ANGE-MARIE HIRAL, O. F. M. ^/

ha Cathédrale martyre:
REIMS

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QJJEBEC
La Cie de Publication " Le 5Soleil ", Limitée
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1918

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Imprimi potest
Fr. JOANNES-JOSEPH,
o.f. m., ^fi■n. Prov.

Imprimatur
t F. X.y Epus Trifluvianus

A/ A
La Cathédrale martyre.
La France, et avec elle, le monde civilisé, le
monde artistique, le monde chrétien, pleurent
sur les ruines de la Cathédrale martyre, Reims !
Comme on le fait des morts, tout en pleurant,
on raconte sa gloire qui n'est plus, on redit sa
grandeur abaissée, son ordonnance brisée, sa
beauté flétrie, son prestige évanoui, sa vie passée.
La Cathédrale de Reims n'est plus !
Elle a été martyrisée !
Des bourreaux sont venus, et parce qu'elle
ne pouvait, ni renier sa foi, ni forfaire à l'hon-
neur, ni oublier son passé, ni renoncer à ses
espérances, comme un autre Etienne, ils l'ont
criblée- de projectiles, comme un autre Laurent,
ils l'ont livrée aux flammes.
Comme un autre Etienne : car elle aussi
voyait les cieux ouverts et le Christ régner dans
sa gloire. Elle était la cathédrall? des Rois,
sergents du Christ en terre, et pour leur baptême
et pour leur sacre, les cieux s'étaient ouverts !
Comme un autre Laurent: car ses trésors de
foi, d'intelligence et d'amour, Reims, comme le
diacre Romain, Diacre Français, elle les avait
distribués,
monde ! d'abord à la France, et d'elle au
— G —

Les bourreaux Tont martyrisée î


Puisqu'il faut, ici-bas, que tout meure, — un
Dieu lui-même y mourut— puisqu^l faut que
tout meure, glorieuse a été sa mort, puisqu'elle
est morte martyre de sa foi et de son patriotisme.
A la gloire du martyre, il faut la sublimité de
la cause pour laquelle on souffre et on meurt.
La Cathédrale de Reims est morte parce
qu'elle était catholique, et parce qu'elle était
française ! Telle est la cause de sa mort.
Bienheureuse est-elle, puisqu'il lui fallait
mourir, d'être morte ainsi en martyre et en
héroïne !
Comme tant d'autres, ses puissantes voûtes
ne se seront pas affaissées sous le poids de l'oubli
ou de l'indifférence, ses rigides colonnes n'au-
ront pas plié sous l'effort de l'impiété victorieuse,
son pavé n'aura pas été rougi d'un sang qui crie
vengeance, les grands yeux de ses rosaces ne se
seront pas fermés d'horreur sur les atrocités des
luttes fratricides, des guerres de reUgion ou des
révolutions françaises. Non, elle n'est pas
morte vulgairement assassinée, elle est morte
martyre !
Elle est morte parce qu'elle était chrétienne,
catholique et française !
Et pourquoi les bourreaux se seraient-ils
acharnés sur elle ? Pourquoi toujours, tou-
jours sur elle ?
Elle était remblême de notre foi, elle en était
le poème harmonisé, elle en était l'évangile
sculpté, elle en était l'irrécusable témoin, elle
en était le serment solennel, elle en était l'indé-
fectible pérennité, elle en était la haute acclama-
tion, elle était l'expression de notre éternelle
fidélité à la Foi !
* *

La Foi avait donné son inspiration à l'Art, et


dans son génie, l'Art avait donné une expression
extérieure à la Foi. Et la Foi avait dicté à
l'Art la morale et la science, la Foi avait raconté
à l'Art son origine, ses tastes, ses destinées, ses
œuvres, ses influences, ses espérances, ses aspira-
tions, ses certitudes, ses éternelles fins. La Foi
avait révélé à l'Art toute l'ampleur de son
domaine, qui part de Dieu et qui, après avoir
parcouru un cycle immense, grand comme l'uni-
vers des choses visibles et invisibles, grand
comme l'univers des idées et des esprits, retourne
à Dieu dont il est sorti. Et l'Art avait saisi
toute cette complète encyclopédie de la Foi et
l'avait traduite aux yeux corporels des généra-
tions qui s'arrêteraient devant lui pour lire et
comprendre. Sous l'inspiration de la Foi, l'Art
avait créé la Cathédrale. Il avait mis de la Foi
partout: dans la profondeur des fondements,
dans l'élévation de la flèche, dans la dureté de la
— 8 —

pierre, et dans la souplesse des lignes, dans Tarn-


pleur de l'ensemble et dans la scrupuleuse
minutie du détail. Tl avait mis de la prière
dans ses voûtes qui se joignent comme des
mains qui prient, dans ses pointes qui percent
les nues, dans ses plis obscurs pleins de silence et
de retraite. L'Art avait mis de l'assurance et de la
charité dans sa nef, qui comme un puissant
vaisseau contenait l'humanité fraternisant, mê-
lant les classes, et voguant vers l'éternel rivage,
tout en priant, tout en chantant, tout en croy-
ant, tout en aimant.
L'Art avait tout empli de Foi, de Prière et
d'Amour.
Au dedans et au dehors, l'Art avait écrit toute
l'histoire du monde dont le Christ Jésus est le
Roi et la Raison d'être, le Commencement, le
Centre et la Fin. Il avait écrit partout aux chapi-
teaux et aux voussures, aux tympans et aux
frises, aux façades surtout. C'est la nature :
le bourgeon qui éclate et la feuille qui s'étale ;
ce sont les saisons, avec leurs signes du zodiaque,
avec leurs frimas, leur fraîcheur, leur ardeur ou
leur féconde moiteur ; les saisons en rapport
avec la vie humaine : Printemps de l'enfance.
Eté de l'adolescence. Automne de l'âge mûr.
Hiver de la vieillesse. Ce sont les mois avec
leurs fleurs et leurs fruits, leurs occupations.
C'est la science que l'Art a voulu représenter

oBama
— 9 —

d'accord avec la P'oi qui en est le fondement, et


dans des allégories qui se lisent, ou encore en des
personnages qui les ont personnifiées, parce
qu'ils les ont éminemment pratiquées, l'Art a
sculpté la grammaire et la dialectique, la philo-
sophie et la théologie, la peinture et la musique,
la poésie et l'histoire.
L'Art a tracé sous l'inspiration de la Foi, le
livre de la morale chrétienne, il a donné une
figure, un geste, parfois une monture à toutes
les vertus, comme à tous les vices qui leur sont
opposés. Il a donné la balance à la justice, le
glaive à la loi, la colombe à la simplicité, le ser-
pent à la prudence, le lièvre à la lâcheté ; il a
monté l'envie sur un chien, l'orgueil sur un che-
val, la colère sur un sanglier, la luxure sur un
bouc.
L'Art a retracé toute l'histoire du monde, qui
en chaque fait contient une doctrine, une leçon,
un précepte ou une espérance. Depuis la créa-
tion du monde et l'œuvre des six jours où du
geste créateur sortent tour à tour du néant la
lumière et les ténèbres, la terre et la mer, le
soleil, la lune et les étoiles, les plantes grandes
et petites, les poissons et les oiseaux, les reptiles
et les animaux, l'homme enfin, chantant l'hymne
de reconnaissance et de vie. Puis la création de
la compagne qui lui est donnée semblable à lui.
— 10 —

Et le paradis de délices et la tentation, et la


chute et la promesse d'un rédempteur, et le
sacrifice et le fratricide et la mort. Tout
Tancien testament se déroule d'Adam jusqu'au
Christ rédempteur. Ils se dressent les patri-
arches et les prophètes, les justes et les saints:
Noé portant son arche, Abraham, le glaive de
l'immolation, Isaac, le bois du sacrifice. Moïse,
les tablée de la loi. Chacun peut hre ce hvré
traduit des langues étrangères en langue fran-
çaise de pierre !
L'Art s'est surtout inspiré de la naissance, de
la vie, de la mort du Christ, de sa résurrection
et de sa gloire. Pour dire sa naissance en ce
monde, il a emprunté non seulement les naïves
et véridiques scènes de l'Evangile, mais encore
les plus naïves légendes orientales qui avaient
émigré en Europe. Il fixe dans la pierre les
Mystères qui se jouaient sur les théâtres reli-
gieux. Les paraboles, les miracles du Christ
lui fournissent un vaste champ. La Passion,
la Mort, la Résurrection du Sauveur du monde
sont narrées avec tout l'amour qu'elles com-
portent.
La Foi n'a garde d'oublier la Femme prédite,
la Mère de Jésus, Marie. C'est pour elle
autant que pour son Divin Fils que s'élève la
Cathédrale. Bien plus, la Cathédrale semble
s'identifier en quelque sorte avec Marie, et cette
— 11 —

construction céleste, faite des promesses an-


ciennes etdes promesses futures, les générations
l'appelleront : Notre-Dame. Rien d'étonnant
que Marie tienne une si grande place. Et,
arrière, froide et monstrueuse hérésie ! Le Fils
ne saurait être jaloux de la gloire de sa Mère que
lui-même a faite si grande en sa puissance.
D'ailleurs, Marie nous porte et nous présente
Jésus.
Autour du trône de Marie, se rangent les
saints dans leur gloire. Ceux-là y sont plus
particulièrement, qui ont mérité davantage, à un
titre ou à un autre, la reconnaissance des peu-
ples. A Reims, Saint Sixte tient la première
place comme il convient à celui qui porta l'Evan-
gile aux Rémois, et puis ses illustres successeurs,
Saint Nicaise et sa Sœur Ste Eutrope, martyrs
des Vandales, et St Rémi, dont la vie était
racontée en bas reliefs dans le tympan du portail
nord.
Les scènes apocalyptiques, les grands boule-
versements des derniers temps, ont aussi figuré,
mais ce qui tient une place de choix, c'est la
scène du jugement dernier. Le Moyen Age
avait compris et voulait faire comprendre aux
générations futures, la grandeur, l'éclat de la
justice divine. Là, tout homme apparaîtra
devant son Juge suprême; là, sera apporté le
grand livre des responsabilités personnelles; là,
— 12 —

sera levée une juste balance ; là, seront connues


les plus secrètes pensées ; là, seront mis à jour
les crimes, que cachait le voile de la complaisance
ou que dérobait la nuit des sombres consciences;
là, les forfaits impunis ici-bas trouveront leur
juste châtiment.
Comme le Christ innocent, condamné devant
Pilate, elle vous cite à ce jugement, la Cathé-
drale Martyre, vous qui avez été ses bourreaux !
''Le Moyen Age a conçu l'Art comme un
enseignement. Tout ce qu'il était utile à
l'homme de connaître — l'histoire du monde
depuis sa création, les dogmes de la religion, les
exemples des saints, la hiérarchie des vertus, la
variété des sciences, des arts et des métiers — lui
était enseigné par les vitraux de l'église ou
par les statues du porche. La Cathédrale eut
mérité d'être appelée de ce nom touchant qui
fut donné par les imprimeurs du XVe siècle à l'un
de leurs premiers livres : ''La Bible des Pau-
vres". Les simples, les ignorants, tous ceux
qu'on appelait "la sainte plèbe de Dieu" appre-
naient par leurs yeux presque tout ce qu'ils
savaient de leur foi. Ces grandes figures si
religieuses semblaient porter témoignage de la
vérité de ce qu'enseignait l'Eglise. Ces innom-
brables statues, disposées d'après un plan savant,
étaient comme une image de l'ordre merveil-
leux que Saint Thomas faisait régner dans le
— 13 —

monde des idées ; grâce à TArt, les plus hautes


conceptions de la théologie et de la science arri-
vaient confusément jusqu'aux intelligences les
plus humbles". (L'Art religieux au XlIIe siècle
en France. E. Mâle.)
*
* *

Les haineux protestants d'Allemagne pou-


vaient-ils épargner la Cathédrale, grande syn-
thèse de la foi catholique qu'ils ont apostasiée?
Ils l'ont martyrisée, parce qu'elle disait, depuis
des siècles déjà, la foi du monde. Sa voix puis-
sante, qui n'était que l'écho du passé, repro-
chait au pays de Luther sa félonie envers son
Dieu. L'Allemagne a voulu faire taire cette
voix éclatante de l'histoire, elle a voulu déchirer
ce grand livre comme elle avait déchiré les
traités. Elle a broyé la martyre sous ses masses
de gueuses, elle a calciné, elle a pulvérisé cette
pierre qui parlait. Mais la poussière crie !
Est-ce là une charge ?
Faut-il l'aveu même du bourreau ?
S'il le faut, le voici écrit par Rudolf Herzog
au matin du 1er janvier 1915, dans un journal
berlinois, le Lokal Anzeiger :
''Les cloches ne résonnent plus dans la Cathé-
drale aux deux tours. Finie la bénédiction !
Nous avons fermé, ô Reims, avec du plomb, ta
maison d'idolâtrie !"
— 14 —

Le blasphème à l'art !
Le blasphème à la France !
Le blasphème à Dieu même !
Tout y est !
''Maison d'idolâtrie !"
Voilà bien la cause du saint martyre.
Le Dieu de la France, le Dieu de Clovis et de
Clothilde, le Dieu de St Rémi, de St Louis, de
Jeanne d'Arc, le Dieu de Reims enfin, ils l'a-
vouent, n'est pas le ''vieux dieu" que les teu-
tons invoquent.
" Maison d'idolâtrie !"
Avez-vous entendu, Dieu de nos Pères ?
Avez- vous entendu, fils des vaillants croisés ?
Et puis : "Finie la bénédiction "!
Ils savaient — et cette constatation les tortu-
rait— ils savaient qu'à travers les âges la béné-
diction se répandait de l'église de Reims sur la
France chrétienne.
Ils l'ont bombardée avec rage.
Croyant avoir par là tari la source féconde,
inépuisable, ils ont poussé ce cri de triomphe :
" Finie la bénédiction !"
Leur superstitieuse grossièreté n'avait vu là
qu'un talisman merveilleux et magique : Ils
ont voulu briser le charme !
Aveuglés de colère, les yeux injectés de poudre
et de sang, ils n'ont pas vu que cette bénédic-
tion à la France lui venait du Ciel même : du
— 15 —
Christ Sauveur et de sa douce Mère, qui aiment
les Francs. La Cathédrale antique n^en était
que le vaste réservoir. Par les trous, par les
meurtrissures, par les béantes plaies de la cathé-
drale nationale, plus impétueux et plus féconds
s^épancheront les flots des bénédictions divines
sur la France d^aujourd'hui, sur celle de demain !
S'ils veulent tarir cette bénédiction, s'ils
veulent la finir, qu'ils bombardent le Ciel alors,
et qu'avec leur plomb, ils le ferment.
♦ *

Victime de sa foi, elle l'a été aussi de son


patriotisme.
Si toutes les grandes cathédrales de France
au Moyen âge nous montrent dans leur archi-
tecture, dans leurs sculptures, dans leurs verriè-
res, cet ensemble des enseignements de la Foi
chrétienne, chacune a cependant sa caractéris-
tique, on dirait : sa personnalité. La Cathé-
drale de Reims, àlaFoi qu'elle exprime, ajoutera
son caractère franchement national: elle était
la Cathédrale française. Elle devait être à ce
titre immolée.
Et que l'on ne croie pas que ce titre lui soit
donné ici pour les besoins de la cause.
Emile Mâle qui, quelques années avant la
guerre, écrivait avec tant d'amour et d'érudition
— 16 —

sur "L'Art religieux au XlIIe siècle en France",


pouvait-il soupçonner ce qui attendait la Cathé-
drale de Reims ? Accoutumés à les voir tra-
verser les siècles, on les croyait immortelles ces
œuvres de nos pères. On ne pouvait penser à
préparer son oraison funèbre. Or, faisant com-
me un résumé de cette personnification des
Cathédrales de France, cet auteur écrit, et nous
le résumons :
^'Amiens est une cathédrale messianique, pro-
phétique :
Notre-Dame de Paris est TEglise de la Vierge;
La cathédrale de Laon est l'érudite ;
Bourges célèbre les vertus des saints ;
Le portail de Lyon raconte les merveilles de la
création ;
Lens laisse entrevoir l'immensité du monde, et
la variété de l'œuvre de Dieu ;
Rouen ressemble à un riche livre d'heures, où
Dieu, la Vierge et les Saints, occupent le milieu
des pages, pendant que la fantaisie se joue dans
les marges.
Reims est la cathédrale nationale. Les autres
sont catholiques, c'est-à-dire universelles, elle
seule est française. Le baptême de Clovis
emplit le haut du pignon. Les rois de France
sont peints sur les vitraux de la nef. Sa façade
est si riche qu'il est inutile de la décorer les
— 17 —

jours de sacre. Des tentures de pierre sont


sculptées au portail, de sorte qu^elle est toujours
prête à recevoir les rois ''.
Si elle était française par son architecture, elle
était française par son histoire.
Reims, c'était Rémi et Clothilde, le Pontife et
réponse priant pour le fils et l'époux, priant avec
foi et amour, pour la France qui allait naître au
Christ.
Reims, c'était le Baptistère de Cïovis, et le
Baptême de Clovis, c'était le Baptême de
la France.
Reims, c'était la longue lignée des rois qui
firent la France grande. Ils venaient là, sous
ses voûtes, recevoir l'onction sainte qui les
sacrait aux yeux de l'Eglise et des peuples de
l'univers.
Reims, c'était, avec Jeanne d'Arc, la liber-
té reconquise de par l'ordre et de parle secours
du Ciel, c'était la patrie plus aimée que jamais,
c'était la France immortelle.
On avait fait le chœur de la Cathédrale grand,
démesurément grand, pour contenir la France
aux grands jours de son histoire.
* *

Mais avant de jeter un long regard attristé


sur les ruines accumulées par la rage allemande
— 18 —

qui, de toutes ces grandeurs, n'a fait qu'un mon-


ceau de débris, rappelons brièvement l'origine,
les beautés et les gloires de la Cathédrale de
Reims.
Lorsqu'en 1211, un incendie dévorait une
partie de la ville, le temple magnifique, qu'Hinc-
mar avait vu achever en 846, fut lui aussi détruit
par les flammes. Mais alors s'éleva la merveille
de foi qui vient de mourir.
Quel en fut l'architecte ? On ignore son
nom : C'est le Génie de la France !
Et quel génie !
Concevoir un tel plan, en prévoir tous les
détails, l'exécuter en si peu d'années, nous dit
toute sa grandeur.
L'Archevêque Albéric Humbert en posa la
première pierre dès l'année suivante, 1212.
Les ressources ? l'amour et la foi de nos
pères les procurèrent, les accumulèrent. On
peut dire tout particulièrement de la Cathédrale
de Reims ce qu'Emile Mâle dit de la cathédrale
en général :
" Tous y travaillèrent. Le peuple offrit ce
qu'il avait : ses bras robustes. Il s'attela aux
chars, porta les pierres sur ses épaules. Il eut
la bonne volonté du géant Saint Christophe.
Le bourgeois donna son argent ; le baron, sa
terre ; l'artiste, son génie. Toutes les forces
— 19 —

vives de la France collaborèrent. De là, la vie


puissante qui rayonne de ces œuvres éternelles.
Les morts eux-mêmes s^associèrent aux vi-
vants. La cathédrale était pavée de pierres
tombales. Les générations anciennes, les mains
jointes sur leurs dalles funèbres, continuaient
à prier dans la vieille église. En elle, le passé et le
présent s'unissaient dans un même sentiment
d'amour. Elle était la conscience de la cité."
Nous pourrions finir mieux en parlant de
Reims : elle était la conscience de la nation
française.
La Cathédrale mesurait cent quarante mètres
de longueur (507 pieds 6 pouces,) sur une largeur
de trente et un mètres (101 pieds 8 pouces,) et
son élévation sous voûte était de trente-sept
mètres soixante centimètres (122 pieds.) La
croisée était large de cinquante mètres (164
pieds ;) depuis le pavé jusqu'au sommet des
tours, on comptait quatre-vingt-trois mètres
de hauteur (272 pieds.)
Les travaux furent entrepris et poussés avec
un tel enthousiasme et une telle ardeur, qu'à
peine trente ans plus tard les offices divins se
célébraient dans la nouvelle cathédrale, qui
devait se parachever dans le cours des siècles.
Lorsqu'on pénétrait à l'intérieur, la simphcité
majestueuse de l'église vous ravissait.
— 20 —

Le plan était celui d'une croix latine, mais


dont le transept était beaucoup plus rapproché
du chevet que dans la plupart des autres éghses
du même âge.
Sept chapelles rayonnantes se développaient
autour du chevet.
La masse des piliers est ronde, cantonnée de
quatre colonnes également cylindriques. Les
chapiteaux à volutes recourbées, à feuillages
légers et gracieux, sont bien dessinés et bien
taillés. Réunissant les travées les unes aux autres,
régnent de gracieuses galeries composées de
petites colonnes avec chapiteaux en feuillage,
celles du grand portail sont transparentes et
garnies de vitraux.
L'extérieur, considéré dans sa vaste étendue,
offrait une très grande simphcité ; c'était le
produit d'un art qui comprenait la véritable
beauté d'une construction. La régularité des
lignes, l'unité de style, la symétrie des propor-
tions, tout concourait à donner à cette masse
énorme ce caractère de grandeur imposante
que ne sauraient atteindre le luxe et la profusion
des ornements. Grave et réservée comme une
reine, elle avait un cachet de distinction que la
plus brillante parure n'aurait pu remplacer.
L'impression profonde devenait plus saisis-
sante encore à l'aspect du grand portail occi-
dental. C'était une des merveilles en ce genre.
— 21 —

Admirable était le coup d'œil que présentait


ce vestibule tout chargé de statues, de niches,
de dais, de pinacles, de dentelles, de feuillages,
d'aiguilles et de clochetons ; Tart chrétien y
avait épuisé toute sa verve féconde. C'était
une création entière, pleine de vie et d'animation.
Sur le pilier symbolique qui partage en deux
l'entrée principale, on avait placé l'image de la
Ste Vierge, sous l'invocation de laquelle le
temple était consacré. Les faces de ce pilier
sont couvertes de bas-reliefs, représentant la
chute de nos premiers parents. Quelle inspira-
tion pleine de religieuse poésie ! l'auguste Mère
de Dieu rappelle la rédemption après la fatale
sentence : c'est la vie au-dessus de la mort.
Dans les voussures de ces portes, c'est un
poème religieux tout entier, que le génie a gravé
de son ciseau. Ce grand tableau se termine par
le couronnement de la Vierge. Notre-Dame
règne sur l'entrée du temple.
Rien n'a été négligé dans la décoration de ce
superbe édifice, on a su tirer profit des accessoires
les plus insignifiants.
Deux tours régulières s'élancent avec grâce
et complètent la façade de Notre-Dame de
Reims. Elles sont évidées à jour, et de larges
ouvertures leur donnent une apparence tout
aérienne.
— 22 —

Quatre tourelles également découpées servent


moins à les soutenir qu'à les accompagner.
Assurément, il n'aurait rien manqué à ce portail
pour être le plus parfait, si les deux tours avaient
porté deux flèches en pierre, telles qu'elles étaient
dans le plan de l'architecte. Le portail mesure
47 mètres (154 pieds), de largeur d'un angle à
l'autre. (Les belles cathédrales de France,
par l'Abbé J. J. Bourassa).

♦ **
Qui pourrait nous redire toute la gloire
déployée dans l'enceinte de ce temple ?
Ce n'est pas précisément dans ces murs qu'eut
lieu le Baptême de Clovis, mais ils en gardaient
le précieux souvenir. En y entrant, on croyait
voir encore le Ciel s'ouvrir, la colombe mys-
térieuse descendre et apporter la sainte ampoule
pour le Baptême du roi franc converti au christia-
nisme. On sait, en effet, qu'au moment où
St-Rémi baptisait Clovis, une colombe lui
présenta un vase contenant le Saint-Chrème
qui servait à la cérémonie. Depuis, ce récipient
miraculeux que l'on a appelé ''La Sainte Am-
poule " était conservé dans un riche reliquaire
(1) et servait au sacre des rois. Aux grands jours
de ces royales cérémonies, on allait la chercher
(1) Le reliquaire a été détniit en 1793.
— 23 —

en grande pompe. Un imposant cortège l'accom-


pagnait de l'Eglise St-Rémi à la Cathédrale
Notre-Dame. On la portait triomphalement
sous un dais. La cuve baptismale où fut baptisé
Clovis servait encore à la Cathédrale de Reims
pour les baptêmes.
Tous les Rois de France, sauf Napoléon 1er,
furent sacrés à Reims jusqu'en 1830.
L'un des sacres les plus émouvants, sinon le
plus grandiose, fut celui de Charles VII conduit
à Reims par Jeanne d'Arc victorieuse. De par
Dieu, Jeanne avait eu mission de mener le beau
Dauphin à Reims pour y être sacré et prouver
ainsi, tout à la fois, l'aide de Dieu à la France
agonisante sous la domination étrangère, la
légitimité du Dauphin, et la divine origine de la
mission de la Pucelle.
Jeanne, humble autant que fière, assista au
sacre que l'on fit aussi solennel que le permet-
taient les circonstances. Elle tenait en main
son glorieux étendard qui avait dirigé tant de
batailles et donné la victoire à l'armée. L'ori-
flamme, où brillaient les Saints noms de Jésus
et de Marie, avait été à la peine, il était juste
qu'elle fût à l'honneur, comme Jeanne s'en
exprimait si justement elle-même.
C'est en souvenir de ce sacre historique entre
tous qu'on a élevé, devant le parvis de la royale
cathédrale, une statue à la libératrice de la
f —24-
France. Elle est là montée sur son dex trier,
Tépée au clair, montant la garde d'honneur et de
vigilance devant l'Eglise catholique de France.
Et, chose merveilleuse, les bombes, les obus
sont tombés comme grêle autour de cette statue,
sans pouvoir faire baisser son bras qui tient
Tépée, sans pouvoir faire baisser ses yeux de
bronze levés vers le ciel.
N'est-ce pas un présage de la victoire finale ?
Jeanne garde encore la Patrie !
Quel déploiement de majesté voyait la Cathé-
drale de Reims, au jour d'un sacre royal !
Quelles augustes cérémonies dans les nombreux
conciles qui se tinrent dans cette métropole, de
combien de souvenirs était remplie la vaste
enceinte, combien de glorieuses pages de l'his-
toire de France étaient comme décalquées sur
ces murs !
Ces souvenirs, elle semblerait les emporter
avec elle dans sa ruine, ces pages sembleraient
flamber dans son incendie, s'ils ne restaient
gravés indélébiles dans l'âme de la France, plus
encore que taillés dans la pierre de la Cathédrale.
Dans notre douleur, comment dire toutes les
beautés de ce chef-d'œuvre qui n'est plus ? On
ne peut que pleurer sur sa majesté !
Mais, écoutons notre poète canadien, Louis
Fréchette, qui, en des vers sublimes, nous
raconte sa vision déjà lointaine :
— 25 —
REIMS
O Reims, j'ai vu Téclat de tes temples superbes,
Flèches et contreforts puissants et glorieux,
Colonnes en faisceaux, éblouissantes gerbes
De marbre et de granit, s'élançant vers les cieux.
J'ai vu ta cathédrale élégante et hardie,
Légère comme un rêve et belle comme un chant,
Son portail sans rival que l'aurore incendie.
Et son chevet bronzé par les ors du couchant.

Je l'ai vu devant moi ton miracle de pierre,


Fier chef-d'œuvre d'un art dont le mondedeuil.
est en
Je l'ai vu se dresser, splendide, et ma paupière
Garde encore un reflet du radieux coup d'œil.
Et lorsque, pénétrant sous ses vastes portiques,
Mes pas ont éveillé l'écho silencieux
Qui dort, sous la forêt des vieux arceaux gothi-
ques,
bre,
Des siècles d'héroisme ont surgi à mes yeux.
Et je songeais, longtemps perdu dans la pénom-

Au cycle évanoui des choses d'autrefois.


Regardant se peupler de fantômes sans nombre,
Ces parvis qu'ont usés les sandales des rois.
Et, plus près de nous, Pierre Loti :
*^Quel joyau sans pareil elle était, cette église,
plus belle encore que Notre-Dame de Paris,
plus ajourée et plus légère, plus élancée aussi avec
ses colonnes comme de longs roseaux, étonnan-
tes d'être si frêles et de pouvoir tenir ; merveille
— 26 —

de notre art religieux en France, chef-d'œuvre


que la foi de nos ancêtres avait fait éclore dans
sa pureté mystique, avant que nous fussent
venues d'Italie, pour tout matérialiser et tout
gâter, les lourdeurs sensuelles de ce que Ton est
convenu d'appeler ^^Renaissance".
^^Oh !la grossière et lâche et imbécile brutalité
de ces paquets de ferrailles lancés à toute volée
contre des dentelles si délicates qui, depuis des
siècles, s'élevaient en confiance dans l'air, et que
tant de batailles, d'invasions, de tourmentes
n'avaient jamais osé atteindre !'^
Et cette grande merveille, qu'est-elle mainte-
nant ? ''Elle tient encore sa place comme par
miracle, la basilique de Reims, mais tellement
criblée et déchirée qu'on la devine prête à
s'effondrer à la moindre secousse ; elle donne
l'impression d'une grande momie encore droite
et majestueuse, mais qu'un rien ferait tomber
en cendres. . . Sa sainte poussière a formé
des monceaux, fragments de rosace, caissons
de
Saintsvitrail,
ou de têtes
Saintesd'anges,*
. . . Du mains
haut en jointes
bas de de
la
tour de gauche, la pierre calcinée a pris une
étrange couleur de chair cuite, et les saints
personnages, toujours debout en rang sur les
corniches, ont été comme décortiqués par le
feu ; ils n'ont plus ni visages ni doigts, et, avec
leur forme humaine qui cependant persiste, ils
— 27 —
ressemblent à des morts, alignés à la file, dont les
contours ne s'indiqueraient plus que mollement
sous des espèces de suaires rougeâtres/'
Nous ne les verrons plus ces fines dentelles de
pierre !
Nous ne les verrons plus ces merveilleux effets
de lumière. Le jour ne pénétrait dans ce sanc-
tuaire de gloire qu'après avoir passé par les
quatre roses et les multiples fenêtres, à travers
ces mosaïques de verre que les peintres verriers
du Moyen âge avaient faites si belles. Ce jour
ne nous venait qu'à travers la figure du Père
Eternel, environnée de toutes les puissances
célestes, et il reflétait quelque chose de leur
suprême extase.
Il ne nous venait qu'à travers les figures
patriarchales des Evêques antiques. Les mitres
et les orfrois des chapes nous donnaient l'or ;
leurs vêtements sacrés, le pourpre et le cramoisi;
leur légende nous donnait encore leurs noms
en lumière, et le tout se fondait comme doit
se fondre au Ciel la lumière de tous les saints
pour éclairer de splendeur l'immensité de l'édi-
fice : nous ne les verrons plus !
Ils ont crevé tes yeux, ces rosaces fleuries.
Prunelles de saphir, de pourpre et de vermeil,
Et brisé tes vitraux dont les orfèvreries
Luisaient, splendide écrin, des gemmes du soleil.
(A. Pelecier).
*
— 28 —

Que reste-t-il de cette création magique ?


Le 23 septembre 1914, M. Thiebault-Sisson
décrivait ainsi les ravages causés par les obus
et par le feu dans l'admirable basilique après son
premier bombardement et après l'incendie du 19:
*^ Qu'est devenu le merveilleux édifice que le
génie d'un maître d'œuvre inconnu a créé, il y a
sept siècles et plus, et dont le plan était si par-
fait, les proportions si harmonieusement élé-
gantes et si nobles, qu'en dépit des deux siècles
employés à la construction et à l'embellissement
de la merveille, aucun des successeurs du pre-
mier architecte n'a osé se substituer à lui et
dénaturer ou modifier sa pensée?
* 'Qu'est devenu le triple portail, orfèvre comme
les parois d'un reliquaire, où les imagiers du
quatorzième siècle ont taillé, en statuettes
isolées ou en groupes, sur les pieds-droits des
murailles et dans la voussure profonde des ogives,
I sur le linteau des portes ou dans l'encadrement
triangulaire des frontons, des centaines et des
centaines de figures attachantes comme les
chef s-d' œuvres de l'art grec, et d'une beauté et
d'une grâce émouvantes? Qu'est devenue la
grande rose du centre, où d'éblouissantes
verrières s'enchâssaient? Qu'est devenue la
galerie des Rois, avec son Baptême de Clovis?
*'Que sont devenues les tours octogonales, si
sveltes, et les tourelles ajourées qui les flan-
— 29 —

quent ? Les transepts du Midi et du .Nord, avec


leurs galeries peuplées de figures de saints ou de
prophètes, avec leurs porches et leurs gables
historiés ? Qu^est-il advenu enfin de la nef et
de ses croisées d'ogives supportées par d'admi-
rables piliers aux chapiteaux si élégamment
refouillés, contre-butées au dehors par de ner-
veux arcs-boutants reliés à de puissants contre-
forts surmontés de statues et de pinacles ?
''De tout cela, maintenant, que reste- t-il?
*'Et j'arrive sur la place du Parvis, encombrée
de poutres grésillantes. Ce sont les débris de
l'échafaudage qui se dressait, il y a quelques
jours encore, le long de la tour de gauche, et qui
a flambé pendant le bombardement.
"Les trois porches, devant moi, sont béants.
Celui de gauche, sur lequel l'incendie a fait rage,
a été porté au rouge par le feu et totalement
grillé. Sur les surfaces nues des deux étages
inférieurs de la tour, sur les guirlandes de sta-
tues des voussures, sur les saints et les saintes
des pieds-droits, sur les sept personnages du
Crucifiement dont le triangle du fronton se
décore, les flammes ont soulevé partout des
écailles, comme sur des briques mal cuites, et ces
écailles, se détachant une à une, tombent sur le
parvis en imperceptibles poussières ou en menus
fragments charbonneux. Il ne reste déjà plus,
de certaines, que d'informes moignons, et ces
-30-

admirables figures, respectées par le temps,


épargnées par les iconoclastes de la Révolution,
qui partout, en Champagne, eurent la main si
lourde, mourront toutes. Avant trois mois, il
n^en subsistera plus une seule, et l'œuvre des
Vandales sera complète.
"De ce que le portail de gauche soit le seul
entièrement calciné, il n'en faut pas conclure
que le portail central soit intact. Toute sa
partie gauche est atteinte, et bon nombre déjà
de ses figures sont rongées de la même lèpre
que celles du porche calciné. Elles ont été
frisées pendant de si longues heures par la
flamme qu'elles ne résisteront ni aux pluies
persistantes de l'automne ni aux alternatives,
si terribles pour les pierres dont un accident
a épidermé la surface, du gel et du dégel. Le
fronton du Couronnement de la Vierge est
perdu comme celui du Crucifiement, et le
brasier l'a entamé à l'arrière plus encore qu'à
l'avant. Le réseau de pierre dont la grande
rose est formée ne semble pas, du parvis, avoir
subi de grands dommages, bien que ses vitraux
aient volé en éclats, comme ceux de l'abside et
de la nef, mais je me suis malheureusement
assuré, en pénétrant dans l'église et en passant
par l'étroite galerie qui sépare la rosace du
fronton, que les nervures de celle-là sont rom-
— 31 —

pues, et qu'elles ne tarderont pas plus à se


déliter ou à tomber en morceaux que les statues
grillées du portail.
*'0n sauvera, par contre, la plus grande partie
des sculptures du portail de droite. Comme
celles du porche central, elles n'ont subi que
des retours de flammes, mais la fumée les a
passées au noir ou plombées.
*^A voir encore debout les deux tours, et tout
autour de l'édifice la balustrade, d'un si beau
modèle, et si riche, qui couronne les murailles
de l'abside et de la nef, on ne se rend compte
qu'imparfaitement du désastre. Pour le mesu-
rer dans toute son étendue, il faut monter jus-
qu'à l'étage des combles, et plus haut encore,
à l'avant-dernier étage des tours. Là seule-
ment, quand on trouve, dans le beffroi, des
cloches entièrement liquéfiées, ou aplaties comme
des crinolines dont la cage serait rompue, on
apprécie la formidable puissance du brasier qui
a dévoré l'édifice. A partir du moment où
les portes de bois du portail et des deux clochers
ont été consumées, l'activité du feu a redoublé,
grâce au gigantesque appel d'air que l'escalier
des tours a créé. Ainsi s'explique qu'il ne reste
plus aucune trace de la charpente des combles,
vieille de quatre cents ans, et demeurée intacte
jusqu'ici, charpente formée de poutres longues
-32-

de douze mètres, et d'une épaisseur de quarante


à cinquante centimètres. Quant aux grosses
lames de plomb dont se revêtait la toiture,
elles se sont volatilisées. Du haut des tours,
on n'en distingue pas la moindre parcelle, pas
plus d'ailleurs qu'on ne retrouve le moindre
vestige du campanile, haut de dix-huit mètres,
en charpente et en plomb, qui s'élevait au
croisement des transepts et de l'abside, et qui
renfermait un si joli carillon.
'*A ce brasier, dont les flammes, pendant dix-
huit heures, se sont déchaînées sur les combles,
les voûtes ont résisté par miracle. Dans quel
état sont-elles? Dieu le sait, mais il est inévi-
table qu'elles croulent si la guerre se prolonge
et si les pluies d'automne s'y infiltrent.
''Quant à la nef, elle n'a pas souffert, semble-
t-il, de l'incendie qui s'y est allumé. Les mil-
liers de bottes de paille que le prince Auguste-
Guillaume, troisième fils de l'empereur, y avait
fait amonceler pour servir à d'innombrables
blessés de sa race, ont pris feu au contact des
flammèches que le vent avait apportées de
l'extérieur, et ces milliers de bottes de paille
ont flambé, en même temps que les tambours des
portes ornées de merveilleuses boiseries Louis
XV ; mais la flamme n'a laissé à l'intérieur
d'autres traces que de rares charbons, seuls
a;
c3

vu

Cl

0)
c3
o-a
— 33 —

restes qui subsistent de la chaire et des confes-


sionnaux.
^'Tel est le procès- verbal qu'en compagnie du
docteur Langlet, maire de Reims, et de M. Mar-
gottin, architecte local des monuments histo-
riques, j'ai dressé du sacrilège commis par les
Allemands qui, huit jours auparavant, par la
bouche du fils de l'empereur, déclaraient à la
municipahté : "La meilleure preuve que je
puisse vous donner de mon désir de préserver
l'édifice, c'est que je tiens à y faire installer mes
blessés. Le détruire est un crime que je ne
veux pour rien au monde commettre ".
'^Vaincue, l'Altesse impériale, dans sa rage,
oubliait la parole prononcée. En fuyant, elle
lançait des bombes incendiaires sur le joyau
qu'elle avait pris l'engagement de respecter.
Sans le dévouement de ces mêmes ambulanciers
dont elle avait fait bombarder les hôpitaux, et
qui retirèrent, au péril de leur vie, presque tous
les blessés de la litière enflammée sur laquelle
ils gisaient et hurlaient, plusieurs centaines
d'Allemands eussent payé de leur vie le geste
abominable de leur prince. Neuf d'entre eux,
néanmoins, ont péri — -et cela me dispense de
conclure ".
*
— 34 —

Ecoutons encore un autre témoin qui Ta vue


un an plus tard, un dimanche d'hiver : (1)
*'Je pénètre enfin dans les ruines de la Basi-
lique, dans la nef dénudée qui paraît ainsi plus
haute encore et plus immense. Il y fait froid,
il y fait lugubre à pleurer. Ce froid inattendu,
ce froid bien plus âpre que celui de l'extérieur
est peut-être ce qui, dès l'abord, vous saisit
et vous déroute ; au lieu de cette senteur un
peu lourde qui d'ordinaire traîne dans les vieilles
basiliques — fumée de tant d'encens qu'on y a
brûlé, émanations de tant de cercueils qu'on y a
bénits, de tant de générations humaines qui s'y
sont pressées pour l'angoisse de la prière — au lieu
de cela, un vent humide et glacé qui entre en
bruissant par toutes les lézardes des murailles,
par toutes les brisures des vitraux, et les trous
des voûtes. Ces voûtes, là-haut, de place en
place, crevées par la mitraille, les yeux tout de
suite s'élèvent d'instinct pour les regarder, les
yeux sont comme entraînés vers elles par le
jaillissement de toutes ces colonnes, aussi minces
que des joncs, qui s'élancent en gerbes pour les
soutenir ; elles ont des courbes fuyantes, ces
voûtes, des courbes d'une grâce exquise, qui
semblent avoir été imaginées pour ne pas rompre
la montée des prières, pour ne pas faire retomber
(1) Pierre Loti " La Cathédrale Fantôme". Annales pyolitiques
et littéraires No 1715.
\

— So-
les regards en quête de ciel. On ne se lasse plus
de pencher le front en arrière pour les voir, les
voûtes sacrées qui vont s^anéantir. Et puis il
y a, là-haut aussi, tout là-haut, les longues
séries d'ogives presque aériennes sur quoi elles
s'appuient, des ogives indéfiniment pareilles
d'un bout à l'autre de la nef, et qui, malgré leurs
découpures compliquées, sont reposantes à sui-
vre dans leur fuite en perspective, tant elles
ont d'harmonie. Ces immenses plafonds de
pierre, en apparence si légers et de plus si loin-
tains, n'oppressent ni n'enferment ; vraiment
on les dirait affranchis de toute pesanteur et à
peine matériels.
"Le pavage, un peu tristement sonore, fut
souillé et noirci par des carbonisations de chair
humaine. On sait que le jour de l'incendie,
l'église était pleine de blessés allemands, étendus
sur des couches de paille qui prirent feu, et cela
devint une scène d'horreur digne d'un rêve du
Dante ; tous ces êtres, dont les plaies vives
cuisaient à la flamme, se traînaient en hurlant
sur des moignons rouges, pour essayer de gagner
les portes trop étroites. On sait aussi l'héroïsme
de ces brancardiers, prêtres et religieuses, ris-
quant leur vie au milieu des bombes, pour essayer
de sauver ces malheureuses brutes que leurs
frères allemands n'avaient même pas songé à
épargner ; ils ne parvinrent pas cependant à les
— 36 —

sauver tous, il en resta qui achevèrent de brûler


dans la nef, laissant d'immondes caillots sur les
saintes dalles où, jadis, des cortèges de rois
et de reines avaient traîné lentement leurs
manteaux d'hermine au son des grandes orgues
et du plain-chant.
*'Le plus irréparable désastre est celui des
grandes verrières, que les artistes mystérieux du
XlIIe siècle avaient religieusement composées,
dans la méditation et le songe, assemblant par
centaines les saints et les saintes aux draperies
translucides, aux auréoles lumineuses. Là, en-
core, la ferraille allemande s'est ruée par gros
paquets stupides, crevant tout. Les chefs-
d'œuvre, que personne ne reproduira plus, ont
semé sur les dalles leurs débris, à jamais impossi-
bles àdémêler, les ors, les rouges, les bleus dont
on a perdu le secret. Finies, les transparences
d'arc-en-ciel ; finies les jolies attitudes naïves
de tous ces personnages et leurs pâles figures
extasiées ; les mille caissons précieux de ces
verreries, qui, au cours des siècles, s'étaient
irisées peu à peu, à la façon des opales, gisent
à terre, où du reste ils brillent encore comme des
gemmes.
^'Silence aujourd'hui dans cette basilique com-
me sur la place déserte alentour ; silence de
mort entre ces murs qui avaient si longtemps
vibré de la voix des orgues et des vieux chants
— 87 —
rituels de France. Le vent froid est seul à y
faire un semblant de musique, et lorsque, par
instant, il souffle plus fort, on entend aussi
comme la chute de perles très légères ; c'est ce
qui restait encore en place des beaux vitraux
du Treizième qui achève de s'effriter sans
retour.
^^Tout un Cycle magnifique de notre histoire qui
semblait continuer de vivre dans ce sanctuaire
d'une vie presque terrestre, bien qu'immatérielle,
a été soudain plongé plus au fond de l'abîme des
choses révolues dont le souvenir même s'abolira
bientct. La grande Barbarie a passé par là,
la barbarie moderne d'Outre-Rhin, mille fois
pire que l'ancienne, parce qu'elle est bêtement
et outrageusement satisfaite d'elle-même, et par
conséquent foncière, incurable, définitive — des-
tinée, sion ne l'écrase, à jeter sur le monde une
sinistre nuit d'éclipsé."
*

Les dernières nouvelles d'avril 1918 nous


disent que le crime est consommé.
Le correspondant du ''Matin" aux armées
trace de la destruction de Reims ce tableau
saisissant : 'Tendant sept jours Reims a brûlé.
La ville est semblable à un foyer qui s'éteint
dans ses cendres et que plus rien ne vient alimen-
— 38 —

ter. Ils l'ont brûlée, les misérables, pour le


plaisir de la brûler. Ils ont annoncé qu'ils
achevaient Reims parce que nous étions accusés
d'avoir tiré sur Laon des obus gros calibre et
qu'il fallait nous corriger. Il n'est pas vrai que
nous tirions sur Laon ; de pareils arguments
pour expliquer leurs turpitudes sont par trop
vils et par trop écœurants. Vraiment il ast
lassant de signaler toujours la fourberie ou
le mensonge allemands.
"Laissons donc là ces infamies. Avant de
franchir les barrières forgées dont la ville s'ho-
norait, une odeur d'incendie nous avait étouffés.
En avançant nous avons vu le plus troublant
des spectacles que le cauchemar puisse donner
d'un millier de maisons dont les décombres
se consument. Le tableau d'un si complet
désastre est si grand qu'on en demeure consterné
et soudain rendu muet. Nous avons regardé
comme on regarde un cimetière. Reims, c'est
cela. C'est pourquoi nous n'avons senti qu'une
envie de pleurer. Plus de cent mille obus de
leurs grosses pièces ont été lancés sur la ville
passive, pendant sept jours, de Brimont, de
Witry et de Nogent-l'Abbesse.
"Pendant sept autres jours leurs pièces ont
tiré avec leurs obus à explosifs. Les voûtes
de la cathédrale se lézardent et croulent pierre
à pierre. Du monument altier il ne restera
— 39 —

plus bientôt qu'une façade injuriée et que les


piliers qui montent vers le ciel en fervente
prière." *

La Cathédrale de Reims !
C'était la fille de la Foi et la fille du peuple.
C'était l'église de la France !
Elle est morte en héroïne !
Comme notre Jeanne d'Arc, elle a connu les
batailles, elle a connu la gloire des combats, elle
a connu le bûcher.
Comme le soldat français, elle a connu les
tranchées, elle a connu les taubes, elle a connu
les marmites et les 420 allemands.
Elle était née française.
Française, elle avait vécu des siècles de gloire.
Elle est morte, vaillante, en française !
Et dites-nous, bourreaux, à travers les flam-
mes de son bûcher allumées par vos bombes in-
cendiaires, par vos produits infernaux, n'avez-
vous pas vu l'âme de la Cathédrale française
s'élever au Ciel ?
Non, sans doute !
Et tant mieux !
Peut-être, comme l'Anglais qui avait juré de
porter un fagot au bûcher de la martyre de la
— 40 —

Place du Vieux marché, à Rouen, si vous aviez


vu son âme sortir des flammes comme une
blanche colombe et s'envoler au Ciel, peut-être
auriez-vous pleuré et vous seriez-vous convertis
comme lui, et nous aurions été tentés de modérer
notre exécration !
Et maintenant que fera-t-on de ces navrantes
ruines ? de ces restes calcinés ?
Déjà on les recueille tout comme des reliques.
Au soir des grands jours de lutte, à la lueur des
étoiles, les chrétiens survivants allaient sur
Tarène ensanglantée du Colisée, recueillir les
ossements des martyrs que la dent des fauves
n^avait pu broyer, ou les lambeaux de chair
que leur appétit repu avait dédaignés, ou encore
les membres demi-calcinés que le feu n'avait pu
réduire en cendre et la brise du soir disperser.
Ainsi en est-il de tes restes. Cathédrale
Martyre !
On a sauvé la tête d'une Vierge qui sourit et
qui chante encore à la parole inspirée de sa cou-
sine Elisabeth, et se prédit à elle-même que
toutes les générations l'appelleront Bienheureuse.
Et maintenant, séparée de tout le merveilleux
ensemble qui lui faisait un grandiose cadre, la
Vierge semble plus belle encore, nimbée de l'au-
réole des martyrs î
— 41 —

On a recueilli des restes de saints et des restes


d'anges, des restes d'apôtres et de patriarches,
des restes de Vierge et de Christ même !
Mais que sont ces précieux débris ? . . . Que
sont-ils devenus ?
Il reste encore des murs épais, des masses
contre lesquelles en vain on a fait pleuvoir la
plus épouvantable mitraille. Et, supposons
que la rage parvienne enfin, à force de coups
répétés, à ébranler les murs de cette forteresse
chrétienne et française, il restera encore, il res-
tera toujours des pierres que l'on peut broyer
mais qu'on ne saurait anéantir.
Et de cette dernière poussière où se mêle le
fer ennemi, que fera-t-on ?
Entre autres solutions, deux extrêmes ont
surgi.
On laissera ces ruines telles que les auront
faites la barbarie et la haine. Elles seront un
monument pour l'histoire, elles diront aux géné-
rations qui viennent, s'il en vient encore, ce
qu'étaient le progrès, la science, l'art, la culture
teutonne ! Elles seront là, pour entretenir
jusqu'à la fin des siècles la haine nationale pour
le peuple qui a été le bourreau de la Cathédrale
martyre. Elles seront là, ces ruines, pour auto-
riser toutes les représailles, pour y pousser :
--42-

Mais en semant le deuil on a semé la haine ;


La graine lèvera, dans nos sillons sanglants,
Frères, n'en doutez plus : la Victoire est certaine,
Et la Vengeance arrive ! Elle vient à pas lents,

Mais sûrs. Bientôt — demain — regagnant leurs


tanières.
Ils fuiront. Soyez prêts, vengeurs ! Et que, brandis
Par vos poings vigoureux, les fouets et les lanières
Balafrent sans pitié ces mufles de bandits.
0 sainte Cathédrale, ô chère mutilée,
Nous irons en cortège, aux prochains jours de paix,
Cueillir dans les débris de ta voûte écroulée,
La haine, rude fleur, rouge du sang français.
Général A. Pelecier.

Parce qu'ils ont été bourreaux, quand le clai-


ron de France aura sonné la Victoire, irons-nous
en Allemagne être plus bourreaux qu'eux ?
Irons-nous broyer Cologne ? irons-nous meur-
trir l'art, insulter la Beauté ?
Vengeurs des droits, toujours ! Bourreaux,
jamais !
Elle nous renierait la Cathédrale catholique et
française.
Si on garde ses ruines, c'est pour que, de ces
monceaux de pierre, de ces têtes d'anges et de
saints, de ces pans de murs encore embaumés
des senteurs des huiles saintes des sacres de nos
-^43 —

rois, encore imprégnés des prières des peuples,


où se mêle l'âpre odeur d^une poudre étrangère,
de ces pierres à qui il reste une voix, il sorte un
cri, puissant comme une vengeance, doux comme
une espérance :
*'La France ne meurt pas !''
Ou encore, on veut relever et faire revivre plus
belle, plus grandiose, la cathédrale martyre.
Non, elle ne vivra plus !
On pourrait, grandiose, je ne sais combien, lui
faire un tombeau, mais on ne la fera pas revivre.
L'amour s'unirait à la haine, le pardon à la
vengeance, la foi du passé à l'espérance de l'a-
venir; de leurs mains réunies ils feraient un
mausolée à la martyre. Elle pourrait être une
autre dans laquelle on encastrerait ses débris
vénérés, elle ne serait plus elle.
Elle restera désormais, elle restera toujours
^ Ta Cathédrale Martyre", pour redire aux peu-
ples et aux siècles nouveaux notre foi inébranla-
ble, notre génie créateur, notre art chrétien,
notre amour invincible, notre fierté grande
même dans les ruines, notre immortalité indes-
tructible par la force et la haine, notre droit
imprescriptible, notre courage indomptable, no-
tre constance vigilante, notre endurance intré-
pide, notre victoire finale.
r

— 44 —

Elle dira :

La France : c'est la liberté !


La France : c'est l'amour !
La France : c'est la foi !

Elle dira aux siècles et aux peuples ce qu'était


jadis, ce qu'est encore, ce que sera toujours la
France chrétienne.
^
Bibliothèques IJbraries
Université d'Ottawa University of Ottawa
Echéance Date Due

OlW
DEC 1 0 2002

yJiEC-02200?
^HdÉiP
CE NA 5551
.R4H 1918
COÛ HIRAL, ANGE CATHEDRALE M
ACC# 1173763

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