Texte 10 – Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme, postambule, 1791
POSTAMBULE.
1 Femme, réveille-toi ; le tocsin1 de la raison se fait entendre dans tout
l’univers ; reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n’est plus
environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le
flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l’usurpation.
L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux
5 tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa
compagne.2 Ô femmes ! femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ? Quels
sont les avantages que vous avez recueillis dans la révolution ? Un mépris plus
marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption3 vous n’avez
régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que vous
reste-t-il donc ? la conviction des injustices de l’homme. La
10 réclamation de votre patrimoine, fondée sur les sages décrets de la nature ;
qu’auriez-vous à redouter pour une si belle entreprise ? le bon mot du
Législateur des noces de Cana4 ? Craignez-vous que nos Législateurs Français,
correcteurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de la politique,
mais qui n’est plus de saison, ne vous répètent : femmes, qu’y a-t-il de commun
entre vous et nous ? Tout, auriez-vous à répondre. S’ils
15 s’obstinaient, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence en
contradiction avec leurs principes, opposez courageusement la force de la
raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards
de la philosophie ; déployez toute l’énergie de votre caractère, et vous verrez
bientôt ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais
fiers de partager avec vous les trésors de l’Être Suprême. Quelles que
20 soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les
affranchir5 ; vous n’avez qu’à le vouloir.
Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme, postambule, 1791
1
Sonnerie de cloche à coups répétés et prolongés pour donner l'alarme en cas d'alerte, de catastrophe naturelle, d'incendie, de
mobilisation, etc.
2
Référence aux multiples actions que les femmes ont entreprises pendant la Révolution (journée des Tuiles en 1788 à Grenoble,
marche sur Versailles en octobre 1789, …)
3
Expression désignant l’Ancien Régime, la France d’avant la Révolution.
4
Référence à l’épisode des Noces de Cana, racontée dans l’Evangile de Jean : « Le troisième jour, il y eut une noce à Cana de
Galilée. La mère de Jésus était là. Jésus aussi fut invitée à la noce, ainsi que ses disciples. Le vin venant à manquer, la mère de
Jésus lui dit : « Ils n’ont pas de vin. » Jésus lui dit : « Que me veux-tu, femme ? Mon heure n’est pas encore venue. » Plus tard, il
ajoute : « Qui a-t-il de commun entre toi et moi ? Il y a de toi à moi une grande différence, je suis le Dieu vivant, tu n’es qu’une
créature. » Olympe de Gouges compare le ton autoritaire du Christ à celui que les maris prennent avec leurs épouses.
5
De vous en libérer.
Commentaire linéaire (oral)
Introduction
Avec la Révolution française, en 1789, la parole féminine s’est libérée : les
femmes cantonnées jusque-là aux tâches ménagères et à la sphère domestique ont
pris part aux émeutes, aux débats et aux associations révolutionnaires. Certaines ont
rédigé des doléances, d’autres ont écrit des pamphlets, des brochures, fait signer des
pétitions pour participer à la mise en place d’un régime égalitaire. Leurs espoirs ont
cependant été rapidement déçus : la Déclaration des Droits de l’Homme et du
Citoyen, adoptée en août 1789 les exclut de la vie politique ; cette injustice est
renouvelée en 1792, dans la Constitution de la Première République, qui élargit
pourtant les droits des citoyens ; en 1793, les hommes politiques vont plus loin pour
faire taire les revendications féminines et dissolvent toutes les « sociétés de
femmes » où elles se réunissaient. Cette situation paradoxale et inique est vécue
comme une provocation insupportable par nombre d’entre elles, et en particulier par
Olympes de Gouges, jeune femme éclairée et ralliée aux idées des Lumières, qui
s’était impliquée dans la Révolution dans les salons et par de multiples publications.
Elle avait su mener victorieusement certains combats : en 1792, elle a obtenu que les
femmes soient admises à la commémoration de la prise de la Bastille ; quelques mois
plus tard, après deux années de débats qu’elle avait initiés et menés, le divorce a été
autorisé. C’est avec ce même enthousiasme qu’en 1791, elle écrit et fait publier (en 5
exemplaires) la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne : dans ce
pastiche de la Déclaration de 1789, elle oppose les femmes aux hommes et réclame
pour ces dernières les mêmes droits que pour leurs concitoyens. Dans les articles de
la Déclaration, elle opère peu de changements par rapport à la Déclaration des
Droits de l’Homme : ce pastiche insiste par ses différences sur les droits déniés
jusque-là aux femmes. Elle ajoute cependant aux articles deux textes qui n’ont pas
d’équivalent dans leur version masculine : un préambule, assez court, et un
postambule, plus développé, où elle s’adresse aux femmes pour les enjoindre à agir à
ses côtés. Il nous semblerait donc intéressant d’étudier les premières lignes de ce
postambule pour observer quels sont les arguments utilisés par cette révolutionnaire
pour convaincre ses consœurs de sortir de leur inaction traditionnelle.
Nous étudierons pour cela les quatre mouvements du passage : des lignes 1 à
4, Olympe de Gouges explique d’abord aux femmes que la situation présente est
favorable à leur émancipation ; pour mieux les convaincre, lignes 4 à 10, elle fait
ensuite la liste des injustices qu’elles ont encore à subir, dans un régime qui se veut
pourtant égalitaire ; des lignes 10 à 15, elle leur montre par ailleurs que les
éventuels obstacles sont faibles ; lignes 15 à 21, elle leur donne enfin la marche à
suivre pour conquérir les droits qui leur reviennent.
Développement
I. Elle explique aux femmes que la situation présente est favorable à
leur émancipation (l. 1 à 4)
a) Elle s’adresse exclusivement aux femmes
Titre « Postambule » = néologisme (n’apparaît pas dans les dictionnaires) = inventé
par OdG pour marquer son originalité. Un passage qui n’apparaît pas dans la DDH
=> un ajout important, spécifique aux femmes
Apostrophe, l.1, au sg « Femme » = adressé à la lectrice. Le sg accroît l’attention du
lecteur, qui se sent plus directement concerné. Doit produire un effet dérangeant sur
les hommes.
Impératif « réveille-toi » - inspiré du Nouveau Testament, « Réveille-toi, toi qui dors,
et relève-toi d’entre les morts, et le Christ luira sur toi » (Paul, lettre aux Éphésiens.
5:14). => provocateur => religion nouvelle, athée = politique et égalitaire .
Métaphore du réveil implique le passage d’un état négatif (le sommeil = l’Ancien
Régime, la soumission, l’abandon des libertés) à un état positif (réveil =égalité,
réclamation des droits)
b) Elle rappelle la situation présente, en 1791
Succession de trois affirmations synonymes, toutes hyperboliques
« le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers » : métaphore faisant
appel au champ lexical du son (tocsin, se fait entendre) et faisant référence au
mouvement culturel des Lumières, identifié par le nom « raison » [définition des
Lumières, voir cours]. Le cc lieu est hyperbolique : ce mouvement s’étend en réalité
en Europe, en Russie, aux Etats-Unis.
« Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de
superstition et de mensonges. » : la périphrase désigne à la fois les pays occidentaux
et la religion athée, comme le suggère l’accumulation suivante, appartenant au
champ lexical de la religion. Les quatre noms communs, construits en gradation
(préjugés < mensonges) sont très critiques à l’égard de l’Eglise et attaquent à la fois
ses fondements (la Bible et les croyances chrétiennes sont des mensonges) et ses
actions (son fanatisme a conduit à des crimes).
« Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l’usurpation. »
= nouvelle métaphore des Lumières, reprenant des motifs utilisés par de nombreux
auteurs (vérité = lumière). Les deux compléments du nom « de la sottise et de
l’usurpation » critiquent cette fois les hommes politiques (usurper = S'approprier par
ruse, fraude ou violence une chose à laquelle on n'a pas droit.) => leur pouvoir n’est
pas légitime, au contraire. Ils n’ont pas les compétences requises pour exercer le
gouvernement (sottise) et ont pris le pouvoir de façon malhonnête (héritage
dynastique, assemblée élue par une minorité de la population).
c) Elle appelle ainsi à la révolte
« reconnais tes droits. » l.1 : l’impératif est paradoxal. La démarche réflexive ne
devrait pas être soumise à un ordre. => appel pressant à l’action. « droits » = une
révolte politique, portant sur l’égalité dans les représentations politiques, mais aussi
les libertés individuelles. Le déterminant possessif « tes » souligne le fait que cette
révolte est propre aux femmes, qui sont seules lésées.
II. Elle fait la liste des injustices que les femmes ont encore à subir,
dans un régime qui se veut pourtant égalitaire (l.4 à 10)
a) Elle rappelle que les femmes ont pris une part active dans la Révolution
de 1789
Elle utilise une métaphore visuelle pour évoquer l’Ancien Régime et la
Révolution :« L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux
tiennes pour briser ses fers. » l.4 : « esclave » fait référence à la soumission du
peuple sous l’Ancien Régime et « briser ses fers » à la Révolution. Cette métaphore
est confirmée l.7 : « Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la
révolution ? » = évocation littérale de la révolution avec l’emploi du nom commun.
l.4 : Elle oppose les hommes aux femmes en jouant sur les possessifs : « ses forces »
(déterminant possessif) / « aux tiennes » (pronom possessif). L’emploi de l’expression
« avoir besoin » souligne la place qu’ont prise les femmes dans la Révolution : elles
étaient nécessaires aux hommes.
b) Elle appelle ses consœurs à une prise de conscience : elles subissent
encore trop d’injustices
Etant donné leur rôle dans la Révolution, les femmes devraient pouvoir prétendre,
elles aussi, à l’égalité :
Appel à une prise de conscience : « Ô femmes ! femmes, quand cesserez-vous d’être
aveugles ? » l.6 = apostrophe répétée et question rhétorique pour heurter les
lectrices + métaphore employée fréquemment pendant les Lumières (savoir=lumière
/ aveugle, nuit = ignorance)
Elle fait la liste des injustices subies par les femmes : « il est devenu injuste envers sa
compagne » l.5 – « la conviction des injustices de l’homme » l.9 = répétition qui
martèle cette idée
« Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé » l.7 : deux mots de sens très
proches : mépris = considèrer quelqu'un comme indigne d'estime ou d'intérêt
/dédain = Considérer quelque chose ou quelqu'un, par orgueil, par fierté ou par
dignité, comme indigne d'attention ou d'intérêt. (TLFI) => une redondance qui vaut
insistance, soulignée par le parallélisme des deux groupes nominaux construits au
comparatif => un reproche moral, l’attitude des hommes envers les femmes est
injustifiée
« La réclamation de votre patrimoine » l.10 : le déterminant possessif indique que les
femmes devraient avoir le droit de posséder des terres, des maisons, des meubles, de
l’argent, … = un droit qui leur était refusé sous l’Ancien Régime, comme pendant la
Révolution : en 1794, les filles auront droit à un héritage à part égale avec leurs
frères, mais il deviendra la propriété de leurs maris dès lors qu’elles seront épouses.
Pourtant la propriété est considérée dans la Déclaration des droits de l'homme et du
citoyen de 1789 comme l'un des quatre « droits naturels et imprescriptibles de
l'Homme »…. Mais ce n’est que la « loi du 13 juillet 1965 portant réforme des
régimes matrimoniaux » qui accorde aux femmes le droit d’ouvrir un compte en
banque et d’exercer une profession sans le consentement de leur mari. Il faut
attendre 1985 pour que l’égalité des époux dans la gestion des biens de la famille et
des enfants soit reconnue.
c) Elle rappelle qu’à l’état de nature, la femme est l’égale de l’homme
« La réclamation de votre patrimoine, fondée sur les sages décrets de la nature »
l.10 : un passage valorisé par l’apaisement cette phrase, qui est une des rares
phrases affirmatives du texte. Adjectif mélioratif « sage », qui est lié à la « nature »
=> conception empruntée aux Philosophes des Lumières et à Rousseau en
particulier, pour qui l’homme est bon et pur à l’état naturel. C’est la société qui le
corrompt. Olympe de Gouges ajoute une clause : l’homme et la femme sont égaux à
l’état naturel.
III. Elle leur montre que les éventuels obstacles sont faibles (l. 10 à
15)
a) Elle évoque les craintes que pourraient avoir les femmes pour mieux les
détruire
Champ lexical de la peur : « redouter » l.11 – « craignez-vous » l.12
Mais ces craintes sont exprimées dans des questions rhétoriques : « qu’auriez-vous à
redouter pour une si belle entreprise ? » - « Craignez-vous que nos Législateurs
Français, …. ne vous répètent…? » = ce procédé obligent les lectrices à répondre
inconsciemment par la négative
b) Ce faisant, elle critique l’attitude des hommes et leurs modèles les plus
vénérables
Elle critique à nouveau leur condescendance (=leur mépris), exprimé au discours
direct : « femmes, qu’y a-t-il de commun entre vous et nous ? » l.14. Ce mépris est
marqué en particulier dans l’apostrophe au pluriel, sans interjection « ô ».
Elle impute ce mépris à l’attitude de deux modèles suivis par les hommes : 1) le
« Législateur des noces de Cana » = Jésus = lire la note < évangile de Jean = une
accusation très grave, qui devait choquer les lecteurs, même pendant la période
révolutionnaire qui se voulait athée. 2) « nos Législateurs Français, correcteurs de
cette morale » l.12 = périphrase désignant les hommes politiques, députés et
magistrats, qui se posent en « correcteurs » = apposition inattendue, à connotation
péjorative, soulignée par l’allitération en [r] : on ne corrige pas la morale, mais on la
suit ou on en est le garant.
Elle détruit les assertions de ces deux figures en leur répondant : « qu’y a-t-il de
commun entre vous et nous ? Tout, auriez-vous à répondre. » = réponse courte, en
un mot, qui se veut sans appel = simple rappel du principe révolutionnaire : « Les
hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » article premier de la DDH
IV. Elle leur donne la marche à suivre pour conquérir les droits qui
leur reviennent. (l.15 à 21)
a) Elle poursuit sa critique du dédain des hommes envers les femmes
Rappel de leurs défauts : ici, en particulier l’ignorance et la bêtise avec le champ
lexical du savoir : « dans leur faiblesse » l.15 - « cette inconséquence en
contradiction avec leurs principes » l.16
Champ lexical du mépris : « vaines prétentions de supériorité » l.17 - « ces
orgueilleux » l.18
« les barrières que l’on vous oppose » l.20 = métaphore faisant référence aux
obstacles que les hommes feraient aux femmes
b) Elle invite les femmes à partager les idéaux des Lumières
« la force de la raison » l.16 = personnification de la Raison, idéal des Lumières
devant gouverner la société
« réunissez-vous sous les étendards de la philosophie » l.17 = métaphore
personnifiant la philosophie comme une figure libératrice.
« les trésors de l’Être Suprême » l.19 = référence à la divinité nommée ainsi par
certains Philosophes déistes (il croit en l’existence d’un dieu, mais indéterminé et ne
croient pas dans les monothéismes existants) = valorisé par le nom à connotations
positives
c) Elle tente de communiquer son énergie à ses concitoyennes, et à ses
concitoyens
« opposez courageusement la force » l.16 – « réunissez-vous » - « déployez toute
l’énergie de votre caractère » l.18 : emploi de trois impératifs en rythme ternaire,
qui donne un rythme ascendant à la proposition + champ lexical de l’enthousiasme
avec « force » et « énergie ».
« il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir. » l.20 =
paronomase pouvoir/vouloir, qui souligne la puissance de leur volonté
« et vous verrez bientôt » l.18 : le futur de l’indicatif indique une certitude : Olympe
de Gouges leur fait la promesse qu’elles obtiendront cette égalité, dans un futur
proche marqué par l’adverbe « bientôt ».
Conclusion :
Un discours original et énergique, mais qui sera peu diffusé et n’aura que peu d’effet
Droit de vote en 1944
Droit de propriété en 1965 etc