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Les Cahiers de droit
Famille traditionnelle et famille moderne, réalités de notre
société
Jocelyne Valois
Volume 7, numéro 2, avril 1965–1966
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Faculté de droit de l’Université Laval
ISSN
0007-974X (imprimé)
1918-8218 (numérique)
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Valois, J. (1965). Famille traditionnelle et famille moderne, réalités de notre
société. Les Cahiers de droit, 7(2), 149–154. [Link]
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Famille traditionnelle et famille moderne,
réalités de notre société
JOCELYNE VALOIS. MA Se. S..
assistante de recherche a u
département de Sociologie et
d'Anthropologie de l'Université Laval.
S'il est vrai que l'on ne peut comprendre la complexité du présent
sans jeter un regard sur le passé, le sociologue qui s'attache à l'étude de
la famille moderne se doit d'analyser le contexte traditionnel d'où elle
est sortie et qui, surtout, l'a profondément marquée. Il n'est certes pas
question de faire ici l'historique des fonctions qu'a assumées la famille
à travers les temps, mais de dégager les modalités selon lesquelles cette
dernière est susceptible de répondre aux besoins de sécurités économique
(ou, si l'on veut, matérielle) et affective de ses membres, dans deux
types différents de sociétés. Nous n'établirons pas une causalité dans le
processus de changement qu: nous intéresse ici, car une considération
presque uniquement centrée sur la famille serait alors insuffisante. C'est
tout le milieu social et culturel qu'il faudrait étudier. Mais en décri-
vant des tendances du changement, nous avons quand même à l'esprit
que la famille connaît des transformations à la fois selon sa propre dy^
namique et sous l'impact de la société globale.
Nous devons en outre remarquer que le fait de privilégier les be-
soins de sécurités économique et affective peut sembler nous orienter du
côté de la psychologie sociale, d'autant plus qu'en ce qui concerne la
sécurité affective, nous le ferons principalement par le biais des relations
inter-individuelles des membres de la famille. Or sans nous dissocier
d'une explication souvent inspirée par la psychologie, le lien que nous
conservons implicitement avec le contexte global de valeurs et de nor-
mes culturelles dans lequel vit la famille, fonde la dimension sociologi-
que de nos observations. "Entre la vie familiale (privée) et la société
globale, les correspondances sont presque évidentes. À travers l'ambi-
guïté des liens immédiats, simultanément biologiques et sociaux, ou plu-
tôt en raison même de cette ambiguïté, la société agit, transparait, inter-
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vient", écrit Henri Lefebvre en définissant la sociologie de la vie quo-
tidienne.(*) Et pour compléter cette mise au point, mentionnons enfin
que la distinction entre la sécurité économique et la sécurité affective ne
vise pas à établir une dichotomie dans les fonctions de la famille. Il
nous semble toutefois qu'elle indique deux niveaux d'analyse nous per-
mettant d'établir ce que la famille privilégie dans telle ou telle circons-
tance. Même si un schéma général montre que la famille traditionnelle
met l'accent sur la sécurité économique et la famille moderne, sur la sé-
curité affective, il n'implique pas que la présence d'un type de sécurité
entraîne nécessairement la disparition du deuxième. Et il n'empêche
surtout pas la réalité d'être complexe.
Il est bien connu que la société traditionnelle se caractérise par une
référence à des modèles de comportement dont l'efficacité empirique a
été démontrée une fois pour toutes. Une certaine réflexion sur une
situation quelconque n'est certes pas absente chez l'homme traditionnel.
Mais à l'encontre de l'homme moderne qui, à partir d'une, réflexion
abstraite, projette dans l'avenir les conséquences probables d'une situa-
tion actuelle, l'homme traditionnel se tourne vers les enseignements du
passé pour y prélever la solution qu'il estime être la meilleure. Il y a
une très forte continuité dans les activités de la vie traditionnelle, et le
passé, gage du présent, est une grande source de sécurité. La famille
traditionnelle est le cadre privilégié où se transmet cet enseignement du
passé, et la sécurité matérielle qu'elle doit assurer à ses membres, est ap-
portée par un travail .défini comme la répétition incessante de modèles
bien établis. Ainsi, dans le cas de la société traditionnelle canadienne-
française, "le travail (agricole) se fait en famille sous la direction du
père, et le personnel de l'exploitation se confond d'une manière pres-
2
que absolue avec celui de la famille même".( )
C'est donc le père qui détient formellement l'autorité. C'est lui
qui dirige la production et qui, par conséquent, s'occupe de l'apprentis-
sage des enfants dans l'exécution des travaux de ferme. Quant à la
(1) Henri Lefebvre : Critique de la vie quotidienne, Tome I I , L'Arche Editeur,
P a r i s 1961, p. 144.
(2) Léon Gérin : L ' H a b i t a n t de 8 t - J u s t l n , (extrait des "Mémoires e t Comptes
rendus de la Société Royale d u Canada". I l e série, Tome IV, séance mai
1898), p. 6.
VIIC de D.) La société familiale 151
mère, elle se voit aussi attribuer un rôle d'éducatrice, dans les travaux
de la maison et du potager, et surtout dans la transmission des valeurs
religieuses et morales. Mats sa présence se manifeste principalement à
travers la relation de confiance qui existe entre elleet sesenfants. Et l'on
peut même dire que "c'est par la puissance des liens affectifs qu'elle régit
3
la communauté familiale, sous l'autorité officielle du père".( ) Elle
pourrait en outre avoir une emprise encore plus grande que celle qu'on
lui reconnaît habituellement, si, à des niveaux plus intimes, telle l'édu-
cation sexuelle et affective, elle savait communiquer avec ses enfants.
Et par suite de cette "autorité officielle du père", la situation reste diffé-
rente de celle où la mère adopterait le leadership total de la famille.(*)
Avec l'apparition" d'une nouvelle société, ce sont les membres en
tant qu'individus, et le plus souvent le père seul, qui veillent à la sécu-
rité économique de la famille. Et c'est pourquoi celle-ci ne se définit
plus comme une unité de production. Les besoins d'ordre matériel con-
tinuent d'exiger satisfaction (et d'ailleurs plus que jamais), mais ils ne
s'accompagnent plus d'une organisation proprement familiale du travail.
Celui-ci exige en outre de plus en plus d'efficacité et de rationalité, et il
s'accompagne d'une impersonnalisation des relations sociales. L'individu
doit vivre un très grand morcellement de ses activités, et cette situation
lui fait désirer un milieu où il se retrouverait pleinement en tant que
personne. Car "dans la nouvelle société qui s'édifie sous nos yeux, les
relations personnelles n'ont pas cédé le pas à la vie collective : elles sont
au contraire devenues plus intenses et plus profondes. (. ..) Elles ne
sont plus désormais que du ressort de la vie strictement privée : elles
sont donc pénétrées davantage de gratuité et relèvent plus purement que
jadis de l'affectivité". ( 8)
Dans ce contexte, la famille apparaît comme le premier milieu sus-
ceptible de connaître cette revalorisation de la personne. Et la sécurité
affective que doit apporter la famille moderne, c'est dans les relations
inter-personnelles et la place des membres dans la famille que nous pou-
vons la déceler. Les relations visent en effet à un certain équilibre où
chacun est accepté et valorisé selon ses particularités, mais cela ne veut
(3) Guy Rocher : "Les modèles et le statut de la femme canadienne-française".
Dans Images de la femme dans la société (sous la direction de Paul-Henry
Chombart de Lauwe), Editions Ouvrières, Parie 1964, pp. 201...
(4) La question de l'autorité sera davantage développée dans un autre article : _
"La nouvelle^structure d'autorité dans la famille au Canada français" (M.-
Adélard Tremblay et Jocélyne Valois) (p. 179).
(5) Fernand Dumont : "Genèse et signification des univers sociaux contempo-
rains", dans Education des Adultes, No 12, janvier 1963, p. 7.
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pas dire qu'elles soient statiques. Elles sont au contraire profondément
influencées par une redéfinition constante de la vie conjugale à là lumière
d'une prise de conscience de ce qu'elle impliqué. "La vie conjugale
telle que nous la voyons évoluer est donc marquée par une individuali-
sation plus grande des différents personnages, par une place plus impor-
tante donnée à l'enfant et à l'adolescent, par une plus grande complexité
des relations internes, par une forme plus démocratique "de l'éducation.
1
Mais c'est surtout la place privilégiée du couple qui,est fradpante". ( 8)
Il est évident que l'image que nous venons de présenter est l'extrê-
me d'une tendance qui fait à peine son apparition. Cette "place privi-
légiée du couple" dans la famille suppose une capacité de se comprendre
mutuellement et de communiquer sur tous les plans, 'que tous ne pos-
sèdent pas également. Il reste cependant que si'flous sommes ici en tface
d'une tendance réelle, les modalités selon lesquelles le couple arrive à
se bâtir une vie, méritent d'être toutes considérées comme autant de voies
pour atteindre un même but. Et bien que l'individualisation puisse en
outre conduire à une indépendance parfois néfaste à l'unité de la famille,
l'on ne doit pas oublier qu'elle est aussi le gage d'une autonomie source
de complémentarité. Car c'est en autant que l'homme et la femme peu-
vent collaborer en accord avec leur propre personnalité que le couple
qu'ils constituent est susceptible de devenir l'élément central de la fa-
mille.
Mais là ne s'arrêtent pas les difficultés. Cette complémentarité sur
laquelle nous insistons, selon quelle forme de division des rôles doit-elle
s'exercer ? À l'encontre de la famille traditionnelle, la famille moderne
ne peut plus se fier à un modèle unique de la répartition des role's. Et
comme nous le verrons dans l'article concernant les "nouvelles structures
d'autorité dans la famille", diverses possibilités se retrouvent dans plu-
sieurs familles d'un milieu identique. La même division des rôles n'est
d'ailleurs pas lesigne d'une même conception de la famille : ainsi, l'hom-
me et la femme qui s'entendent pour prendre chacun telle ou telle res-
ponsabilité, peuvent être tout aussi bien conduits par un dé[Link] sépara-
tion quasi totale des tâches, que par celui d'une complémentarité appe-
lant le dialogue.
Nous devons en outre noter que dans la famille (comme dans la
société), l'on a le choix entre accepter des rôles, ou . . . les subir. Dans
(6) P . - H . e t M.-J. Chombart de Lauwe : "L'évolution des besoins e t la concep-
tion dynamique de la famille", d a n s Revue française de sociologie. Vol. J,
No 4, o c t - d é c . 1960, p. 413.
VII C deD.) La société familiale 153
cesconditions, la femme qui se voit attribuer à elle seule la responsabi-
lité de l'éducation desenfants, peut s'en charger sans aucune espèce d'in-
quiétude quant à la justification de cette façon de procéder. Mais il est
aussi possible qu'elle sente profondément le poids de cette tâche, et
qu'elle déplore par suite la démission de son mari. Avec la nouvelle
conception concernant la "forme plus démocratique de l'éducation",
celle-ci est en effet une source de difficultés pour un grand nombre de
familles. Une fois de plus, l'on n'a pas de recette unique à laquelle se
fier. Et laisser une assez grande autonomie aux enfants suppose plus
que jamais que les parents soient capables d'en assumer conjointement
le risque.
Et même si, malgré toutes cesdifficultés, la famille arrive à assurer
une certaine sécurité affective à sesmembres, cela ne veut pas dire qu'elle
joue nécessairement le rôle que lui demande la société moderne. En
disant que "l'institution domestique est le lieu privilégié où l'homme
éprouve qu'il se personnalise d'autant plus qu'il se socialise davanta-
ge'^ 7 ), Jean Lacroix présente un idéal qui n'est pas toujours réalisé.
Il est clair que la famille forme mieux ses membres quand elle les tour-
ne vers la société, mais elle peut aussi leur apporter une grande sécurité
affective en lescoupant du monde extérieur. "Frustré dans le monde du
travail, l'homme transpose dans d'autres univers ses besoins affectifs
d'autant plus exaspérés. C'est ainsi que la famille devient facilement
une sorte de refuge : dépouillé (. . .) de ses nombreuses fonctions de
jadis, le cercle familial risque de devenir plutôt une compensation pour
les avatars de la vie publique qu'une nourriture pour l'engagement dans
la cité".( 8) Il s'ensuit que les nouvelles valeurs de participation socia-
le et de loisirs collectifs et formateurs doivent être associées à celles qui
modèlent graduellement la famille moderne. Cette dernière ne sera
fidèleà son rôle social qu'en autant qu'elle saura doser la part de dépen-
dance et d'indépendance de ses membres, par rapport à ce qu'elle offre.
La brève image que nous avons esquissée de la famille, et plus par-
ticulièrement de la famille moderne, laisse entrevoir combien il est diffi-
cile de s'en faire une idée précise. C'est une réalité dynamique qui vit
(7) Jean Lacroix : Force et faiblesse de la famille, EdiUons du Seuil, 1948, p. 109.
(8) Fernand Dumont : op. cit., p. 10.
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sous nos yeux, et vouloir en saisir l'essentiel est tout aussi présomptueux
que fascinant. Certes, nous pouvons dégager les principales tendances
vers une redéfinition de la famille, mais nous ne pouvons pas les immo-
biliser. Et c'est pourquoi nous sommes sceptiques quant à une législa-
tion concernant la famille : ce ne sera qu'au moment où la loi pourra
respecter la dynamique même de la société, qu'elle deviendra un vérita-
ble appui pour les individus. Mais ne disons pas que la venue de ce
moment est impossible . . .
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