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Amin Maalouf

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EUGÈNE ÉBODÉ

HABILLER LE CIEL
ROMAN
À Fatima Bent Mohamed
Tout ce qu’il a vécu, il me faut l’éprouver à nouveau. Mais je sais
bien que celui que je recrée doit être fort différent du garçon qui s’est
trouvé vivre l’histoire que je relate. Mes souvenirs sont très précis, je
n’ai oublié ni les noms, ni les visages, ni les lieux, mais il va de soi que la
mémoire a travaillé et qu’il ne peut pas ne pas exister un écart entre ce
qu’elle a enregistré il y a quelque quarante ans et ce que j’y puise.
CHARLES JULIET,
Accueils, « Journal IV-1982-1988 »

Voici que le grand Soleil avait parcouru le cercle des Signes et


accompli l’année lorsque, de nouveau, mon sommeil fut traversé par la
sollicitude vigilante de la bienfaisante divinité et, de nouveau, elle me
parla d’initiation, de nouveau, de cérémonies sacrées. Je m’étonnais,
me demandant quelle était son intention et ce qu’elle voulait présager.
APULÉE, L’Âne d’or ou les Métamorphoses
Mère et fils

Père est décédé il y a seize ans, sans amertume, mais après des
souffrances indues. Mère est partie en septembre dernier, d’un coup. Je me
suis rendu aux obsèques du chef de famille. Une foule imposante assista à
ses funérailles dans le strict respect des rites ancestraux requis lors du départ
d’un patriarche. Je n’ai cependant pu me hâter vers Mère pour sceller nos
adieux définitifs. Ai-je eu tort ? Ai-je agi conformément aux circonstances
et à ce qu’elle aurait approuvé ? Je m’enfonce dans un labyrinthe aux
hypothèses sans cesse fluctuantes. Justes et fiables un jour, elles ne le sont
plus guère le lendemain. Versatilité des humeurs ou fléchissement du
métabolisme général quand il s’empare de nos pensées et agite nos
raisonnements tels des accordéons déréglés ? Montent à présent en moi,
depuis la mer des interrogations et des turbulences qui m’assaillent, des
vagues de hauteur dissemblable. Elles forment tantôt des vallons, tantôt des
montagnes russes, où s’empilent des émotions contradictoires. L’idée de
quitter mes souvenirs, de les laisser s’évanouir dans un passé archivé et clos
me tente et me rudoie. Il me semblait que l’enfouissement de ces
soubresauts de la mémoire et l’évaporation de mes cascades émotionnelles
procureraient aussi bien à mon âme qu’à mon corps un opportun apaisement.
Il tarde à se manifester.
Il est probable que mon désarroi découle d’un constat difficile à admettre
:
après le décès de ma mère, j’ai basculé sur l’autre pente de la vie ; quand
les parents partent, les enfants, adultes, sont à leur tour face à la vieillesse.
Dévale alors, plus vite que prévu, l’angoisse du néant. Celle de ma
propre fin
m’étreint. Elle diffuse des sensations d’étouffement. Insidieusement, ils
activent le désir d’oubli, en particulier de ceux qu’on a tant aimés. Ces
mêmes sensations provoquent le tumulte entre les chronologies quand
elles ne s’amusent pas à recomposer, dans le passé, une hiérarchie des faits
et de leurs perceptions. Je vis un temps autre : il s’appelle le passé
recomposé. On ne l’enseigne pas encore dans les écoles, car les
grammairiens aiment tout, sauf la nouveauté !
Il faut donc, me dis-je, que je me dépêche d’accoucher de ma mère
avant l’envol complet des souvenirs, ces trésors dévalués ! Je me dis aussi
qu’un être n’est pas seulement la somme des événements du passé.
Reconstruits ou non. La manière dont une vie s’achève paraît parfois avoir
plus d’importance que l’ensemble de ce qu’elle a connu, vécu et réalisé.
Quand la mort a enlacé Mère, d’une étreinte blanche et sèche, dans la villa
endeuillée de mon frère Laurent où pendait un crêpe noir au portail, là où
Mère venait d’expirer, un voisin venu nous assister a dit : « Belle mort, hein ?
Parce que fulgurante ! » On a poliment hoché la tête. Certains ont piaffé, en
émettant un bruit de bouche caractéristique d’une désapprobation, d’autres
ont traîné la savate au sol, signe évident de mauvaise humeur, un petit
groupe a maugréé, m’a-t-on dit. Puis l’affluence, comme la houle, a enflé. Les
visiteurs ont pris place sous la véranda, à l’intérieur de la maison, et se sont
dispersés dans le jardin, sous les arbres, parlant de Mère, de Vilaria, au
passé, en attendant les boissons et les plats débordant de sauce, de
poissons ou de viande dont les fumets montaient des cuisines. Sur
différents foyers, allumés dans l’arrière-cour, cuisaient les mets que la
tradition recommandait d’apprêter et que le statut de la personne défunte
exigeait de servir sans attendre aux accourus. Aux affamés adeptes de Molière
et de la comédie des mœurs comme aux âmes touchées par l’implacable
verdict du destin !
Vilaria partie, il a donc fallu, aussitôt la nouvelle répandue, verser force
nourritures et boissons dans le ventre de quiconque poussait la porte de la
maison endeuillée. Nul ne devait se préoccuper des motivations des personnes
aux fronts bas ou de celles des femmes éplorées et en larmes. Étaient-
elles réellement peinées ou simplement désireuses de satisfaire aux plaisirs
de la bouche ? On entend généralement tout, lors de tels veillées et
rassemblements. Mère, habituée à nourrir les enfants affamés et qui venaient
s’accroupir ou se recroqueviller à ses pieds, eût maudit le moralisateur. Il
vaut mieux une foule, toujours grossissante lors des rites funéraires, qu’un
groupuscule, prédit le sage. Le voisin au ton optimiste, par-delà le drame
que constituait pour nous le départ de maman, avait voulu mettre l’accent
sur les râles et sur toutes les souffrances qu’elle avait évités. Pour lui, la
mort n’était pas l’épouvante, mais son déroulement. Rapide, il fallait s’en
réjouir. Lent, là se situait l’horreur ! Je voulus protester. Même à des
kilomètres de distance. Une voix m’ordonna de me taire : « Comment ne pas
souscrire à pareille analyse, puisque notre seule
certitude en naissant est notre fin à venir. »
On a beau se le murmurer, le vivre est une autre histoire !

Au cœur de ce temps morose et froid au cours duquel défile dans mes


pensées la figure de Mère, j’ai la sensation que le seul bois dont je puisse
désormais disposer, pour alimenter ma cheminée et me réchauffer le corps
à défaut de dégivrer mon âme, ne proviendra que de la forêt de mes
propres souvenirs. S’étioler ou se saborder ? Telle est l’étrange alternative
devant laquelle je me retrouve embrumé : sombrer dans la mélancolie des temps
passés ou les consumer dans l’âtre de l’oubli, avec le secret et fol espoir de me
délester de mes boulets pour renaître de mes moignons. Nous sommes parfois
sommés, pauvres humains présomptueux, de construire les broyeuses dans
lesquelles nous précipitons nos agendas périmés.
Elle s’est donc éteinte le 4 septembre. Mais septembre n’est vraiment
pas un bon mois pour mourir quand on a un fils enseignant !
Elle n’a pas eu le choix. Elle a toujours adoré le mois de la rentrée des
classes, percevant la période des vacances comme une petite mort sociale. Une
affreuse parenthèse, car elle préparait les jeunes à l’indolence. Elle
différait
l’entrée dans l’univers des soucis, des contraintes, des responsabilités et
des avanies fabriqués à profusion dans le monde des adultes. Aussi, quand
s’achevait le mois d’août, Vilaria paraissait resplendir à nouveau et
retrouver son énergie habituelle. Elle préparait les cartables, enjouée et
ultra mobile, empilant sur la grande table du salon, et pour chacun des
enfants, la multitude de livres neufs qui embaumaient la maison d’un
parfum qui imprégnait l’air d’une odeur caressante. Nous prenions nos
fournitures comme des cadeaux tombés d’un ciel généreux ; il nous avait
élus. Tous les enfants n’avaient pas dans leurs cartables les cahiers, les
trousses transparentes et en plastique, les gommes, les crayons et les stylos
de multiples couleurs à y fourrer.
Mère vouait une affection particulière au stylo rouge. Elle se mit à adorer
le Bic rouge quand elle sut qu’il était l’instrument préféré de nos maîtres,
des professeurs et des savants. C’était par lui qu’ils traquaient les
imperfections. Le rouge cernait les erreurs, les approximations, les fautes. Il
était la voie vers la connaissance et la vérité. Mais la terreur aussi. Qui nous
lacérait quand un mot était traversé par ce trait rouge, vif et meurtrier.
Mère n’a jamais su lire, mais elle reconnaissait les traits rageurs du
rouge qui bondissaient sur la faute, sur l’étourderie, voire sur la
maladresse dans l’usage d’un mot ou d’une expression avec la fureur d’un
assaut contre l’ignorance. C’était aussi la flèche décochée par l’instituteur
pour frapper une opération mathématique mal conduite ou une phrase de
guingois, à l’orthographe maladroite ou à la syntaxe boiteuse. Le trait
rouge biffait des mots ou des chiffres ; il frappait le négligent et, plus il
était appuyé, plus il transperçait le cancre. Nous le ressentions comme un
cinglant coup de trique sur le corps, surtout quand la marque était une
grosse croix rouge. Elle signalait la malfaçon et, selon la longueur du trait,
soulignait le courroux du maître. Le rouge nous terrorisait, Mère le vénérait,
car c’était la couleur de la précision, de l’alerte, du redressement, de la
modification de ce qui était erroné, mais qui, grâce à l’intercession du
rouge, pouvait atteindre une pensée juste, un raisonnement approprié, une
réponse correcte. Cependant, le rouge attribuait
aussi une note et une appréciation. Sous un ton doux, elle nous invitait, le
doigt posé sur la note ou le mot de la maîtresse ou du professeur, à les lui
lire. Quand la note comme l’appréciation étaient excellentes, Mère sonnait
aussitôt l’oyenga, ce cri de joie long et strident qui attirait souvent une foule
de curieux vers la maison. Ces youyous intempestifs me gênaient. Je filais
dans ma chambre, laissant le terrain libre à celle qui savait entonner un
chant ou exécuter une danse.
Elle accordait une grande importance à l’école et, pour cela, il ne faisait
aucun doute qu’elle aurait soutenu mon désir de rester auprès de mes élèves et
de résister à la tentation de sauter dans un avion à Montpellier pour aller
l’enterrer à Nlong, au village, près de Yaoundé. Elle a eu beaucoup
d’enfants, en a élevé une quantité innombrable. Lors de ses obsèques, ils
s’alignèrent, dignes, abattus et reconnaissants, derrière le cercueil aux
chromes rutilants et au vernis impeccable que Zacharie, notre aîné – que
nous appelions Zak –, avait tenu à offrir à sa dépouille. Je ne fus pas du
nombre de ces enfants, courbés par le chagrin, qui avaient aussi redouté ses
colères et son exubérance, mais mes pensées convergèrent vers celle qui nous
porta sur son dos, gouverna nos premiers pas et que des inconnus, qu’elle
avait nourris, vinrent pleurer avant la dernière pelletée de terre et la
dispersion des cortèges. Nous savions, elle et moi, combien les adieux sont
déchirants. Nos vies avaient été jalonnées de disparitions d’êtres chers et de
douloureuses mises en terre : son père, que je n’avais pas connu, sa petite
sœur, les membres de la famille de mon père, mes deux petits frères,
fauchés en bas âge, et bien sûr, sa mère, Grand-mère Koukou. Le jour de
son enterrement, elle m’avait dit, essuyant mes larmes et essayant
d’étouffer les siennes, rougeoyant ses yeux et enflant sa voix d’une tonalité
lugubre : « Le corps se désagrège, mais l’âme reste inébranlable. Nous lui
parlerons et elle nous répondra. » Nous pouvions continuer autrement nos
échanges, soutenait Mère, après la mort. Aurais-je été un enfant unique,
elle m’aurait pardonné mon absence à son enterrement, du moment où,
chaque jour ouvrable, je transmettais le savoir et corrigeais des copies, un
stylo rouge à
la main, biffant ou approuvant. C’est ainsi que j’ai agi, sans demander les
jours de congé auxquels j’avais droit en pareille circonstance, j’ai poursuivi
mon office, tout en étouffant, pendant mon cours, les sanglots impétueux.
Ils se bousculaient en moi par vagues, aussitôt que des flashs de l’existence
de Mère traversaient mon esprit et rappelaient l’itinéraire de cette petite et
énergique femme. Elle n’avait pas eu droit à la scolarité moderne et elle l’a
chérie durant les soixante-dix-neuf années qui, pour elle, ont suivi l’âge
requis où l’on endosse un uniforme et promène un cartable pour rejoindre
les bancs de l’école. Mais une vie achevée au berceau laisse un goût amer
à celles qui lui survivent. La mémoire est alors un fardeau.
Avant de jeter au feu le précieux bois tiré et taillé des forêts de ma
mémoire me revient une expérience unique : je l’ai traversée avec Mère.
Grâce à elle ? Certainement. Je ne l’ai jamais admis !

J’avais deux ans et demi en ce temps-là et un mal mystérieux me cloua


au lit, celui de la maison d’abord, puis celui de l’hôpital Laquintinie de
Douala, où je m’allongeai trois mois durant. Le corps médical désespéra ensuite
de mon état. Malgré les déplorations et les reniflements de mes proches, Mère
écouta le conseil d’un vieil homme malade, arrivé depuis peu dans le même
pavillon où ma vie s’en allait. Elle ne l’a jamais revu. J’ai souvent repensé à
lui et aux moments qui précédèrent son intervention auprès de ma mère.
Sonnant tel un ordre, ses mots me sont restés ! « Emmenez-le hors d’ici ! »
Mère s’est toujours réjouie de lui avoir obéi et de m’avoir sauvé.
Curieusement, je n’ai guère partagé son enthousiasme et encore moins
son exubérance à propos de ce renversement de situation. Mère et moi
n’avions jamais eu, lorsque nous évoquions tous les deux les moments les
plus miraculeux de cette période, le même avis. J’ai souvent bredouillé et
laissé échapper des borborygmes devant son air ahuri ou interloqué. J’ai
constamment été inapte à développer mon argumentation, car cette sortie de
l’hôpital à laquelle nous nous référions tous les deux ne m’était pas
apparue
aussi heureuse qu’elle se plaisait à le conter. Elle me disait que je n’étais
qu’un enfant en ce temps-là. Je n’ai pas oublié la bonhomie de cet animal
inconnu. Je m’apprêtais à le rejoindre quand Mère me descella du lit
d’hôpital. Pour les médecins, il n’y avait plus rien à faire. J’étais en route
vers la mort. Le pouls ne battait presque plus. Pourtant, j’ai vu au cœur du
déroutant trouble dans lequel mes forces se consumaient ce que Mère a
toujours considéré comme un appât tendu par les puissances des ténèbres,
mais mon souvenir l’exaltait et je l’ai toujours nommé « le Grand ami ».
La louve aux mots perçants

Mère est issue des Amougou, le clan des propriétaires de cacao situé dans
la giboyeuse forêt équatoriale, à la luxuriance effrayante. Elle ne fréquenta
aucune autre école que celle des paraboles se transmettant en un flot
savamment organisé au sein des cercles divinatoires ou sous la direction
des matriarches. Elle fut choyée par ces dames imposantes qui, malgré la
main ferme des mâles sur le gouvernail de la société des Beti, malgré le
puissant travail des habitudes et le corset des fausses évidences, avaient
leur mot à dire pour trancher des litiges ou influencer, par leur pouvoir
souple, les décisions marquantes de la collectivité. C’étaient elles en
particulier qui décidaient qui, parmi les jeunes filles du village, pouvait
partir vers la grande ville. Elles ne se privaient pas aussi d’ourdir, comme dans
un jeu imposé par l’instinct de survie, de petits complots pour réduire
l’épaisseur des chaînes machistes qui les entravaient.
C’est Mère elle-même qui nous raconta le temps où, suivant ses tantes
sous
les casemates initiatiques où trônaient les accoucheuses et les influenceuses de
ces périodes-là, elle fut initiée aux enseignements prodigués pour une vie
malgré tout heureuse, bien que la femme fût uniquement confinée dans le
rôle de génitrice tel que décrété par les coutumes. Les matriarches, expérimentées
et dépourvues de toute naïveté, y feignaient de préserver cet ordre, mais
transfiguraient les jeunes filles en secrètes amazones. Elles leur inculquaient, en
douce, l’art de la morgue, celui de la rébellion sourde, de la riposte graduée
par l’usage approprié des proverbes. Ce dernier arsenal, conçu pour
réduire la domination masculine, puisait dans l’héritage des sages les
arguments pour
moucher les mâles et les désarçonner. Chez les Amougou, une femme ne
saccageait pas l’édifice social masculin en hurlant au-dehors ses problèmes
intimes, elle le laminait de l’intérieur par la pratique de la nuance. Elle
n’affrontait pas vigoureusement son mari, mais utilisait le langage de la
diplomatie pour convaincre : « Tu as raison, Charles, mais ne penses-tu pas
que ceci pourrait aussi bien valoir cela ? » disait souvent ma mère. Tout mari,
même coulé dans le moule des décideurs, devait composer avec l’art de
l’alternative qu’une femme beti, formée à l’école des matriarches, utilisait
pour ébranler le socle des certitudes masculines tout en préservant les
assises patriarcales de la société. Une consigne qui devint un dogme
s’échangeait dans le cercle des femmes : « Ne jamais totalement plier
devant son époux, et même sous les courbettes lui résister en secret ! »
Dans les fortins réservés aux femmes, on y enseignait la division sexuelle du

travail, mais, surtout, on y insistait sur la capacité de la femme à regimber.


D’où le culot que Mère manifesta sans modération dans son foyer et en dehors,
malgré quelques lourds handicaps : une taille moindre en comparaison de
celle de Père. Il avait, grâce à son mètre quatre-vingts, l’air d’un géant à
côté d’une femme de vingt-cinq centimètres de moins, menue, dotée
d’une éducation exclusivement traditionnelle alors qu’il avait été, lui, à l’école
des Blancs ! Chez les Amougou, seuls les enfants perçus comme sans
caractère et sans personnalité affirmée, « des chiffes molles », murmurait-
on, étaient expédiés à l’école moderne. Mère, que la nouveauté aimantait
et charmait, eût été enchantée de fréquenter les bancs de cette école.
Mais en ce temps-là, l’excellence appartenait aux figures oraculaires et
totémiques. L’instruction publique, sous le modèle promu par la
colonisation française, était considérée dans les cercles élevés de la société
des Amougou comme l’accélérateur le plus puissant du régime de
soumission définitive à un ordre externe. La majorité silencieuse désavouait
ce système et rejetait l’école. Mère fut donc abonnée à la grande clairière où
le fortin des femmes avait été aménagé au cœur de la forêt qui entourait ce
clan patrilinéaire et amoureux du travail de la terre. C’est ce
labeur qui fit de certains membres du clan des Amougou de riches
cultivateurs ou de grands propriétaires terriens, mais aussi, de la plupart
d’entre eux, des mordus de la tradition.
Mère n’a pas aimé la décision qui l’écarta de l’école nouvelle, même si
elle apprécia l’enseignement des anciens sous l’égide des matriarches. Son
caractère oscillant entre révolte et devoir la braqua souvent contre Père,
mais la rendit fidèle au divin, à un dieu auquel elle accordait une foi sans
borne. Elle manifestait aussi une impétuosité sans pareille dès qu’il s’agissait
de défendre ses enfants. Avec ses voisines, et quelque erreur que nous
ayons commise, c’était une mère poule qui volait dans les plumes de ses
congénères dès l’instant où celles-ci nous accusaient d’une incartade. Mère
prenait notre défense, les narines fumantes. Ce n’était pas une petite
femme qui surgissait devant l’accusatrice, mais une furie. Elle apostrophait
immédiatement son vis-à-vis qu’elle considérait comme un adversaire, hissée
sur la pointe des pieds, les rides au front et les veines gonflées sous le
gosier. Elle s’interposait entre nous et quiconque nous invectivait. On la
connaissait dans le quartier comme la louve qui ne supportait pas la
moindre remarque contre l’un de ses enfants. On redoutait sa voix
perçante ; elle transperçait les plus teigneux, surpris par le contraste entre
sa taille et son art de la riposte véhémente qui finissait par les décourager,
et poussait les mâles les plus robustes à battre en retraite. Nous avions eu
avec Mère, durant l’enfance, un privilège de juridiction qui nous arrangea
bien, mais que nous n’exploitâmes que modérément. Mère n’avait peur de
rien et ne se retournait jamais contre nous, alors que Père, pour les mêmes
apostrophes, était prêt à nous envoyer quelques généreuses gifles pour nous
remettre à notre place. Nous préférions de loin les procureurs s’adressant à
Mère à ceux qui couraient après Père pour se plaindre de nos agissements.
C’était aussi une différence d’éducation entre celle reçue par les hommes
qui portait sur la réaction et la brutalité, et celle des femmes, plus souple
et qui visait davantage à prévenir, à protéger, plutôt qu’à punir. Même en
dehors du cercle du voisinage, Mère restait inflexible. Lorsqu’elle était
convoquée à l’école
pour un comportement que l’établissement estimait défaillant, elle prenait
systématiquement notre défense alors que Père, dans une situation
similaire, sortait la machine à baffes. À l’école Saint Kisito, où un instituteur,
le bouillant Bêllek, nous étendait comme du linge pour nous fouetter avec
toute la fureur de ses bras et de sa barbe, Mère surgit un jour et fonça
dans le bureau du directeur. Elle avait remarqué les marques laissées sur
nos corps par ce tortionnaire, qui nous rayait les fesses en nous frappant
avec une fine, mais douloureuse branche de goyavier. Mère, scandalisée
par cette punition corporelle, enfonça presque la porte du directeur de
l’établissement pour lui crier son désaccord. « C’est ce maître qu’on devrait
étendre et fouetter comme un drap sale ! » cria-t-elle en me retirant de la
classe. Sa faculté à contester lui venait de la formation des matriarches de
son village.
Elle nous conta ses heures d’apprentissage des sagesses, des cultes
ancestraux et des connaissances puisées dans les valeurs de ce Sud opulent où
l’amour de la palabre avait, lentement et sûrement, constitué un
important antidote à la servilité devant toute autorité. Qu’elle fût maritale,
administrative ou autre, on en réduisait les excès par le recours à la dérision.
Le colonisateur, qui ne croyait ni aux vertus des interminables palabres, ni
à celle de la plaisanterie et encore moins à la division sexuelle des emplois,
suspendit le fil traditionnel des parcours et des modes de vie et fut bien
décidé à le rompre. Il essuya des sarcasmes sur ses déclarations péremptoires et
ses décisions radicales qui ne prenaient pas en compte l’avis des populations
jugées inaptes à coproduire des décisions fondamentales. Dès qu’il vainquit
l’autochtone par la force des armes, de la science et de la persuasion
mobilisées à son profit, par l’intrigue, par la rouerie et par la technique
qu’il importait pour tracer les routes et y lancer des véhicules ou des
locomotives, dès qu’il fut bien certain de la division au sein des Africains,
séparés en clans rivaux plus prompts à se déchirer qu’à congédier
l’oppresseur, il mit son ardeur à raconter son propre récit comme le plus
victorieux et le plus décisif qui fut sur la terre des hommes et au-delà. Les
indigènes domestiqués continuèrent à l’agonir en secret, en
dépit de leurs génuflexions en public ; ils le servirent avec docilité malgré
la rage qui bouillonnait en eux.
Mère a voulu apprendre l’alphabet français, parce qu’elle était au fond
d’elle-même curieuse de tout et avait toujours fait montre d’un gros
appétit pour la nouveauté. Mais elle n’en eut pas l’occasion, quand, à son
arrivée en ville, la convoitise des hommes s’abattit sur elle...

Le premier, rapidement étourdi par cette jeune fille de seize ans, à la


taille moindre, mais au regard étincelant, aux tresses dressées haut dans le
ciel comme des capteurs de merveilles, fut Philippe Donnadieu, un citoyen
français. Elle dansait comme une déesse, était dotée d’une figure de
poupée d’ébène dont le sourire d’albâtre lui incendia le cœur.
Ce Philippe, jeune ingénieur des travaux publics aux cheveux taillés en
brosse, était originaire de la région lyonnaise et natif de Villeurbanne,
comme ses parents, lesquels étaient amateurs de bons vins et de musique. Ils
lui avaient transmis leur passion pour les danses de salon. Le jeune homme
avait accepté, le cœur gonflé d’enthousiasme, d’aller au centre de l’Afrique
tracer de longues routes sur lesquelles on comptait déployer le progrès pour
le répandre partout, d’une ville à l’autre, d’un village assoupi à une forêt
primaire et d’une campagne à un bourg où, pensait-on depuis les bureaux
parisiens, la civilisation devait s’implanter. Quand il rencontra Mère, l’école
à laquelle elle rêvait encore de s’inscrire en arrivant à Douala s’éloigna. Elle
s’éloigna même d’autant plus vite que l’adolescente qui triomphait sur les
pistes de danse fut bientôt enceinte, à seize ans et demi. Donnadieu dut
cependant rentrer en France où de nouvelles missions l’appelaient. Il
écrivit.
Tante Arsène, confidente de Mère qui me renseigna sur sa vie plus qu’un
autre, avait été à l’école moderne. Elle lut deux des lettres de Philippe à sa sœur
avant qu’elle ne donnât naissance à Onomoro. La première parlait d’amour,
de déchirement. Elle mentionnait les passions : brûlante pour l’Afrique,
intactes pour la musique et la danse. La seconde, moins longue et un
tantinet moins
romantique, relatait la vie professionnelle, insistant sur « les emmerdements, les
réveils matinaux, le travail administratif, les épuisants chantiers, les ordres de
mission trop nombreux et qui me font courir d’un lieu à un autre. Pourquoi
? Évidemment pour tracer des routes, dans le Massif central, dans l’Ariège
et même bientôt plus loin, en Arabie, à Pondichéry, aux Indes, à des
milliers de kilomètres de votre Afrique à laquelle j’ai été arraché. »
Donnadieu confia que la danse égayait de moins en moins ses soirées, car le
travail restreignait de plus en plus le plaisir que la musique lui procurait et
rallongeait sa nostalgie. L’éloignement lui pesait. Fataliste, il laissa
entendre que les missions, si elles devaient l’entraîner en Asie, il les
redoutait. « L’Afrique ? Quelle belle claque ! » Mais il perçait, malgré sa
ferveur pour elle, une incertitude : celle de son retour. Que cachait donc un tel
aveu ? Ne pouvait-il envoyer au diable les missions ? Était-il plus enchaîné
à celles-ci qu’à un amour à poursuivre ? Et l’enfant à naître ? Quel prénom
lui donnerait-on ? Tous les pays et les reliefs qu’il citait avaient-ils plus de
poids que Vilaria, sa belle et virevoltante danseuse ? Une partie de son
argumentation disait que le besoin de routes, plus longues et plus grandes,
en devenant trop exigeant, étouffait en lui toute envie de se trémousser.
Tante Arsène, fouillant dans sa mémoire, ajouta qu’elle avait informé
Donnadieu qu’il était père, qu’un beau nourrisson avait vu le jour, tout
rose et vif comme un silure. Qu’il était long, glouton et allait sûrement être
aussi grand que son père. Qu’il avait le rythme dans le sang et se tortillait
déjà, à peine né, tel un danseur de samba ! Malheureusement, il n’y eut pas
de réponse. Ni en provenance du Massif central, ni de l’Ariège, ni de
l’Arabie, ni de Pondichéry, ni d’aucun autre ancien comptoir français des
Indes.
Les missives de Philippe Donnadieu tombèrent peut-être dans les corbeilles
qui accueillaient les lettres non distribuées, là où s’empilaient et
s’éteignaient les correspondances adressées en poste restante qu’on
détruisait par la suite.
« La ronde des prétendants, disait Tante Arsène, et l’idée que ma sœur irait
à Villeurbanne, dans le Massif central, en Arabie ou à Pondichéry poussa
Charles à vite demander Vilaria en mariage. » Mon père avait une voix et une
prestance
seigneuriales. On lui prédisait un bel avenir dans cette Afrique de l’après-guerre
mondiale qui bataillait pour diriger ses propres affaires. Mère ne put aller à
l’école, mais elle fut assidue, tous les deux ans, près de vingt années durant,
au pavillon de la maternité de Douala.

Mère fit une ultime tentative pour aller à l’école, celle des parents,
qu’on baptisa « l’école sous l’arbre », car les cours se donnaient le soir sous
un énorme fromager. Les premiers pas sous cet arbre furent pénibles pour
Mère. Il me souvient de ses premières lectures, elles ne durèrent que le
temps de cette phrase : « Papa boit de l’eau parce qu’il a soif » sur laquelle
Mère trébuchait. J’avais dix ans et elle courait sur ses trente-cinq. Nous
l’appelions déjà « la vieille ». Comme les yeux des enfants sont aveugles !
Au retour de Mère de l’école, je m’avançai vers elle et m’assis à ses
pieds pour la répétition de la leçon du jour. Elle avait encore du mal avec la
langue française qu’elle n’avait découverte qu’en débarquant à Douala. Sa
langue maternelle, le beti, était la seule qu’elle connaissait. Les cahiers sur la
table du salon, le livre ouvert sur ses genoux, la louve qui criblait les
oreilles de ses adversaires de mots perçants avait maintenant une petite voix
craintive et mal assurée. Je l’entendis dire, un doigt roulant plus vite sur les
lettres que sa voix sur les mots qu’elle prononçait :
« Pepa boit dolo paskil a chouève.
— Non, maman ! La phrase exacte est : “Papa boit de l’eau parce qu’il
a soif.” »
Comme des rires éclataient autour d’elle, la pauvre se joignit à l’hilarité
générale, mais un peu à l’étroit, tassée. Puis se défendit mollement :
« Je dis comme je peux, mes enfants, n’embêtez pas votre vieille maman ! »
Elle ne voulut pas abdiquer et avant de réessayer, reprenant le livre,
elle s’essuya la bouche comme pour se débarrasser d’obstacles qui
riperaient sa langue, puis assouplit sa mâchoire à la manière d’un orateur
s’apprêtant à s’élancer :
« Komma, dze ben ini’té ! – Comme c’est fastoche ! – Pepa a chouève
et il boit, non ?!...
— C’est ça maman ! “Dolo” ! »
Nous avions eu tort de nous esclaffer. Mère partit aussi dans un fou
rire. Ce fut le dernier dont son désir d’alphabétisation nous gratifia. Elle
laissa là les exercices de lecture et rangea les écritoires et les ardoises
apprêtées pour elle. Des mots ne figurant pas dans le dictionnaire entrèrent
avec fracas à la maison et, à leur évocation, nous plièrent longtemps en deux
alors que Mère renonçait définitivement à l’école en nous jetant son
testament oral :
« Mes diplômes seront ceux que vous m’apporterez par paquets ! »

Les diplômes n’étant que des papiers sur lesquels figuraient des lettres,
des mots et des signatures, je me souviens de l’instant où je renonçai, presque,
à en conquérir. Des interrogations me submergèrent un matin, à Douala,
après mon retour de Ndjamena quand la fièvre créatrice, le goût pour la
musique et l’envie d’écrire s’emparèrent de mon âme. Les attestations de
bonne conduite ou les diplômes, bref, les papiers, y compris les plus
loufoques que Mère s’échinait à accrocher au mur, sous le regard d’abord
interloqué, puis indifférent de Père, ne suscitèrent plus que notre
amusement. Je me figeai un matin, seul, devant ceux qui étaient exposés
sur le mur central, vers la commode où se trouvaient le transistor, le
téléphone, le tourne-disque de marque Grundig, la pile de journaux et le
gros dictionnaire Larousse qui avait perdu sa couverture cartonnée. Il n’y avait
pas de téléviseur à l’époque et encore moins Internet. La radio et les journaux
étaient le principal vecteur de communication. Devant les parchemins
accrochés au mur, et devant lesquels Mère venait souvent se signer
comme s’ils étaient des icônes, je me sentis soudain las. Elle avait même,
après avoir parcouru ces distinctions un soir, et avant que nous ne
quittions la table du dîner, déclaré : « À partir de demain, on ne parle plus
que le français dans cette maison ! »
Père avait encore de la soupe pimentée dans son bol. Il adorait ça. Il
stoppa, éberlué, son geste et reposa sa cuillerée. « Hein ? » « Je suis sérieuse
», répliqua Mère. Il émit un grognement et termina le repas sans autre
commentaire. Père avait souvent essuyé des reproches de Mère sur « ton gros
français là » pour que, tout en savourant son bœuf au court-bouillon, il se
délecte aussi de cette inattendue victoire. Mais il prit cependant un malin
plaisir à nous parler en langue beti, quand Mère vira vers la totale francité.
Petite Sœur Marie-Noëlle, qu’elle allaitait en ce temps-là, fut celle qui
inaugura l’entrée fracassante du français à la maison. On aurait dit que les
documents encadrés et suspendus au mur avaient été conquis par Mère
elle-même et l’autorisaient à s’émanciper de sa langue africaine. Elle
réapparaissait toutefois à travers les proverbes, même si Mère respecta son
engagement. Elle crut que notre petite sœur et les derniers garçons de la
famille, Sonor, Kéné et Athanase, bénéficieraient d’autant plus vite des
avantages et du maniement de la langue française qu’ils la recevraient dès le
berceau.
Je comprenais la fascination de ma mère pour les diplômes scolaires. Mais
ils perdirent un peu de leur aura quand, devant notre mur des distinctions,
je ne ressentis soudain qu’une sourde colère. À quoi bon tous ces papiers
qui jaunissaient sous verre ? Devaient-ils me définir ? Je venais de
connaître un échec scolaire. J’étais aigri et amer. Pourquoi ne tenterais-je pas
ma chance dans le sport ou la musique ? On confond l’acquisition des titres
et la réalisation de l’être. Je détestai alors les diplômes comme Mère
vomissait le ballon rond. Chacun ses phobies et ses orages intérieurs. Ceux
qui ne tombent pas du ciel, mais crépitent sous les cervelles. Ceux qui
pétaradent, décrochent les pierres des montagnes et soulèvent les
catapultes sous les océans ou la lave dans le ventre des volcans pour
souffler la désolation sont connus. Nous les redoutons. Nous n’avons pas
conscience, m’a raconté Mère à Douala, un soir de pluie, qui survient
comme une colère des cieux, combien le temps qui s’écoule est un
catalyseur de l’orage. Il grossit, me dit-elle, comme nos remords, nos envies
et nos désirs. Koine i mam mala ma doug ne só, assouina ba n’non bian va
ne
bisilgan ! Dans la nature, les coups de tonnerre sont des alertes ; si elles
n’ont pas été entendues, le déluge nous prend au dépourvu. Les orages du
ciel sont donc de gigantesques avertisseurs. En revanche, les orages
intérieurs qui grondent en chaque humain insatisfait, enfermés, dissimulés
dans les cœurs, sont autrement plus destructeurs que ceux de la nature. Assou
dze ? Yanga, me kat wo ! Pourquoi ? Patiente : je vais te le dire !... Les
orages des hommes éclatent souvent contre l’homme. Le visent en tant
qu’homme.

Nous n’avons pas continué cette causerie sous les étoiles. Nous avons
failli la reprendre chez mon cousin Jean-Marie Mama, au village, le soir de
l’enterrement de Père. J’étais expressément revenu au pays natal à cette
occasion. Il y avait trop de monde. Mère n’avait plus d’enfants à élever, mais un
mari à enterrer. Je vis les deux épouses de Père côte à côte. Vilaria et
Félicité. Assises sur une natte, au pied du catafalque. Elles n’avaient pas le
droit de bouger. Je les plaignis dans cette immobilité voulue par la
tradition comme pour dupliquer celle du père à inhumer. Son existence à lui
était achevée. Celle de ses femmes allait se poursuivre dans une inertie de
cadavre. Dehors, des danseurs nous hélèrent pour une chorégraphie, chasse-
mouches à la main, afin de montrer précisément que toute vie n’est que
mouvements et rythmes. De coups de fouet aussi. Ils allaient s’abattre sur
mon dos. Sur celui des enfants du défunt. Sur les mâles. Nous serrâmes les
mâchoires sous l’averse. Les filles riaient sous cape.
En attendant le spécialiste des codes musicaux qui devait battre sur le
tambour-mère la note symphonique de Père, celle qui lui avait été attribuée
à sa naissance et dont les ancêtres attendaient le signal pour venir accueillir
dans le monde invisible l’un des leurs, j’avais eu un échange furtif avec
Mère. Il tient en une phrase mystérieuse : « Regarde toujours devant et fais
attention à ce qui se passe dans ton dos ! »
Comme je me mêlais timidement à la troupe des danseurs et sous les
applaudissements de la foule venue assister aux obsèques de Père, on me cria de
mettre davantage d’ardeur et d’enthousiasme dans mes pas. Je n’avais pas hérité
des talents de danseuse de Mère. Mais j’avais depuis obtenu de nombreux
diplômes en Europe et je l’avais assidûment approvisionnée en parchemins
de différentes tailles et de diverses couleurs pour permettre à Vilaria de
tapisser l’ensemble du mur du salon familial.
Un coup de fouet intempestif, violent et appuyé, m’indiqua bientôt
qu’on ne plaisantait pas avec la séquence musicale des obsèques. Que
cette partie consacrée au divertissement durant les adieux à un père ne
tolérait pas la mollesse dans l’exécution de cette chorégraphie et encore
moins la tristesse. Je me secouai donc avec plus de vigueur sous le rythme
des balafons, en m’efforçant d’arborer un sourire des plus éclatants. Et les
chasse-mouches frappèrent le sol tandis que les spectateurs, rodés à
l’exercice, battaient des mains à tout rompre. M’est revenu, durant cet
intermède trompeusement divertissant, mais qui préparait le détachement
de mon père du corps social de sa tribu, sur un registre festif et non macabre,
le temps où Mère me pressait de quitter le pays. Elle estimait que je
réunirais au loin, en m’expatriant et en abandonnant les terrains de football,
les meilleures chances de me délester de furieux orages intérieurs et que ceci
m’épargnerait, plus tard, d’inutiles regrets. Elle envisagea, par le commerce,
la possibilité de m’exfiltrer du pays où, me dit- elle, « trop de faux
applaudisseurs te font miroiter un faux avenir. Aujourd’hui, tu iras voir ton
oncle Luc Mebenga. Puis, demain matin, tu m’accompagneras sur la route
des agrumes ! » « Mais c’est impossible, maman, j’ai un entraînement ! » «
Il veut te voir. » « Est-il malade ? » « Non ! Il te parlera lui- même de ses
soucis, surtout de ceux que tu lui causes. »

J’aimais beaucoup ce cousin de maman, cadre supérieur à la Régifercam,


la Régie des chemins de fer du Cameroun ; il avait une importante
bibliothèque et une Chevrolet rouge. Il était respecté en ville et adulé au
village de ma mère. Mon père l’écoutait aussi et tenait grand compte de ses
avis. Derrière les airs sévères que lui donnait son impeccable collier de
barbe, constamment bien
taillé, son allure martiale et austère masquait néanmoins une bienveillance
naturelle. Il savait engager toute conversation et la rendre agréable et efficace.
Je passai chez l’oncle maternel, grand lecteur de romans d’espionnage.
Il me sermonna. « Pourquoi abandonnes-tu l’école ? » J’avais plutôt
l’impression que c’était elle qui ne voulait plus de moi. Mais je restai coi
devant la brutalité de l’attaque. « Pourquoi ne lis-tu plus les livres comme
avant ? » Les livres des autres me fatiguaient. Le temps d’écrire les miens
était arrivé. Tout en le pensant fortement, je n’osai le dire et je trouvai une
échappatoire en mentionnant le besoin de reprendre mon souffle après ma
fuite de Ndjamena.
« Connais-tu Maurice Leblanc ? Georges Simenon ? Stephen King ?... » Est-
ce que tous ces gens-là me connaissaient, moi ? Pourquoi fallait-il s’intéresser
à des personnes qui ne s’intéressaient pas à moi ? Je faillis vraiment perdre
patience et m’en aller, sans saluer. Au revoir ! Mais il poussa devant moi des
livres de ces auteurs. Il les avait achetés pour moi. Un sourire arrangeant
se posa sur mes lèvres. Merci, tonton. Je lirai. « Tu me raconteras, hein ?
Tu te remettras à bouquiner, hein ? » « Bien sûr ! » « Ta maman est une
brave femme. Elle n’attend rien d’autre que votre réussite ! Cette histoire
de ballon. C’est même quoi, hein ? » « C’est rien ! » « J’ai arbitré des matchs
et je sais parfaitement à quel moment il faut siffler la fin de la partie.
Ressaisis-toi, fiston ! »
Nous étions diplomatiquement d’accord sur ce point. J’avais compris
qu’il ne servait à rien d’engager un échange heurté avec l’oncle Mebenga. Il
sifflait à sa manière la fin des récréations. Pour moi, le ballon était un jeu.
Un jeu important, the turning point, qui commençait à me redonner une
estime de moi-même. Je voulais jouer. Le baccalauréat pouvait attendre. Je
ne devais pas non plus désespérer Mère. Je consentis donc à l’accompagner
sur la route des agrumes. C’est ainsi que l’on désignait l’axe routier
s’étirant de Bonabéri à Nkongsamba, et qui partait de la rive droite du
fleuve Wouri pour desservir la partie occidentale du pays. La dynamique
région des Bamiléké, si ardents, acharnés au travail, les fourmis du pays
qui se moquaient des cigales dont le goût du jeu risquait de m’agréger au
monde des chimères. Mère avait repris un
commerce de gros en légumes de saison. Son projet, que la conversation
avec mes oncles maternels Mebenga puis Pim avait clarifié, visait à
accumuler suffisamment d’argent pour que mon départ en France eût lieu
dans les plus brefs délais et dans les meilleures conditions. Je n’ai jamais su
comment quelqu’un qui n’avait pas été à l’école calculait, puisqu’elle ne se
courbait jamais munie d’un crayon sur une feuille ; durant son existence,
elle n’amorça jamais sous mes yeux des additions ou des soustractions. Elle
effectuait mentalement tous ses calculs. Je n’ai compris que plus tard,
quand elle se plaignit de maux de tête réguliers, combien ces opérations
sans gomme et sans crayon, indispensables à ses intarissables et ambitieux
projets, vous épuisent un être. Ceux qui savent lire et calculer ne peuvent se
mettre à la place des illettrés. Je veux dire de ceux qui n’ont pas la
connaissance des chiffres et des lettres. Mais Mère voulait voir loin et
n’était pas terrorisée par son handicap. Elle le compensait par l’amour et
par ce qu’elle appelait la prière, c’est-à-dire la sanction de l’invisible. En
priant, elle calculait. Elle s’en remettait au Sachant Sublime : Dieu !

Très tôt le matin, à l’heure où chantonnent les coqs, à l’heure où mon


sommeil tardif prenait enfin son envol, Mère me tira du lit :
« Pééé, la voiture est là ! »
Elle avait tout prévu. Un chauffeur de taxi qui allait devenir plus tard
un garagiste et un homme d’affaires, un voisin, M. Sylvestre Kamsseu, que
nous appelions affectueusement Papa Sylvestre, nous attendait. Il mesurait
près de deux mètres, pesait cent trente kilos et il avait un ventre
proéminent. Comment le maintenait-il entre le volant et le siège sans
s’étouffer ? Pour nous, c’était une opération miraculeuse et une énigme.
Mais cet homme généreux, originaire de Bafoussam, qui devint ensuite
gérant d’une station d’essence, sous le label Shell, nous conduisit jusqu’à
Bonabéri. Vers cinq heures du matin, nous traversâmes le pont construit
par les Allemands, le seul qui reliait le littoral à l’Ouest. Cet inoubliable
bienveillant n’accepta pas les billets que Mère
lui tendit. Il était un voisin. Et les voisins faisaient partie de la famille. Il
n’avait pas entendu les peurs de Mère. Mais ma présence était un signal.
Ce qu’entreprenait Mère était sans doute pour son fils. Papa Sylvestre
nous adorait. Il m’avait permis de découvrir Bafoussam et de m’inscrire au
lycée classique de la ville. J’y avais passé une année avant de rejoindre la
capitale, Yaoundé, et d’intégrer la classe de première au lycée bilingue. À
Bafoussam, j’avais été hébergé chez le jeune frère de Papa Sylvestre. Il me plut
de retrouver l’ambiance de la route des agrumes qui se poursuivait en
escaladant les collines, les monts et les montagnes de l’Ouest, ce grenier du
Cameroun où le climat était doux et frais.
À Bonabéri, Mère et moi empruntâmes un autobus. Il n’était pas bondé.
Je connaissais les palmeraies à perte de vue après la sortie de Bonabéri. Ce
paysage me sembla monotone, lent et soporifique. Je dormis jusqu’à
Mbanga, où la végétation était moins dense et dépourvue de grands arbres.
C’était une zone où le maquis, avant l’indépendance, avait planté ses
campements. On disait que les grands arbres y avaient été pulvérisés à
coups de bombes par la puissance occupante, pour mettre à nu le paysage
et déraciner les maquisards qui y avaient élu domicile. Ce sont les champs
de maïs qui y poussaient désormais, ainsi que d’interminables plantations
de bananiers. J’aperçus aussi des papayers, longs et filiformes, portant des
coiffes en parasols, semblables à celles des papayers de l’arrière-cour de
ma grand-mère Koukou. Nous atteignîmes Ndjombé et ses terres
vallonnées. Le spectacle montagneux démarrait ici. Je secouai Mère, qui
s’était assoupie. « Regarde ce magnifique spectacle ! » L’horizon
montagneux montrait des lignes vertes qui effleuraient le bleu du ciel. Mère
ouvrit un œil, écouta poliment mes explications, mais le sommeil fut le plus
fort, qui l’enferma dans ses bras sous le ronron du véhicule. Elle opinait
mollement de la tête, l’air d’approuver mes paroles qui entraient par une
oreille pour sortir de l’autre. Les bananeraies apparurent, interminables,
elles aussi, des deux côtés de la route. Nous arrivâmes enfin à
Penja, après avoir dépassé la bifurcation vers Manjo, l’ancien territoire des
éléphants. Ils avaient migré vers le nord, fuyant les fusils des chasseurs
d’ivoire.
Le car stoppa à la gare routière où se rua vers nous une meute
d’enfants dépenaillés, portant des paniers de fruits ou des bassines pleines
de maïs, de safous dodus et onctueux, d’œufs cuits et de mangues. Mère
passa une main sur son visage. Bâilla, fourra tour à tour un doigt dans
chaque narine, les remuant. Je tournai les regards ailleurs. Elle parlementa
et fit de nombreuses acquisitions. Des montagnes de légumes et de fruits
qu’elle comptait revendre en gros aux commerçantes du marché de la Cité-
Sic, à Douala. Comment allait-elle transporter tous ces produits ? Ils ne
tiendraient jamais sur le toit d’un autobus !
« Tranquillise-toi, j’ai un plan.
— Dis-moi !
— Je vais louer un pick-up.
— Ah ! »
Elle héla un homme aux vêtements troués et aux dents cariées. Il
mâchonnait un bout de bois. Les lèvres débordaient de sa bouche. Une
casquette sale pendait sur son crâne, qu’un vent jeta par terre, le
dévoilant, rond et lisse comme un genou. Mère lui parla. L’homme écouta,
en se curant les dents. Il dit à Mère qu’il pouvait trouver ce qu’elle voulait.
Nous nous assîmes sur une motte de terre et, pendant qu’il négociait
derrière des boutiques en tôle ondulée, elle extirpa de son soutien-gorge
une liasse de billets. Je protestai :
« Tu ne devrais pas les mettre là, maman !
— Et pourquoi donc ?
— Parce que ces billets que tout le monde tripote transportent des
microbes. Papa te le confirmera.
— Mon petit, ce ne sont pas de petits billets.
— Même les grosses coupures sont sales !
— Tu parles, ce ne sont pas les mains des pauvres qui les touchent !
— Maman !... La maladie ne fréquente pas seulement les pauvres !
Les microbes sautent partout, même dans les mains des riches.
— Aka, Pééé, te wa fokle ma ! Laisse tomber, mon petit ! »
Elle sourit et, comme le monsieur aux vêtements troués et aux dents
cariées était de retour, Mère se désintéressa de mes lamentations pour
écouter ses propos.
« Tout est arrangé, m’dame !
— Ça coûte combien ?
— Dix mille !
— Tu veux ma mort ? Na Waiti, this man ? »
Sa voix retrouva des intonations agressives. L’homme fit un pas de
côté, comme piqué par une guêpe. Il protesta, les deux bras levés, pour
exprimer ses intentions non belliqueuses. Il ne lui cherchait aucun
problème ni aucun pou sur la tête :
« Hey, Mama, I no wan no palaba ! »
Elle ne désarma pas et lui envoya une autre salve destinée à raboter le
prix du transport. Il se gratta le crâne. Il n’était pas le seul décideur. Il
devait consulter le patron. Il fit demi-tour vers les cases en tôle, après avoir
recueilli la proposition de Mère qui prétendait n’avoir que huit mille francs.
Dès qu’il eut le dos tourné, je protestai à mon tour :
« Maman, il est pauvre, tu as assez d’argent !
— Tu dis encore un mot et ton voyage en France est foutu ! Les
affaires exigent de palabrer. C’est dans la palabre que chacun trouve son
profit. Tu comprends ?
— Pas vraiment. Regarde son pantalon troué et ses tchantchousses,
ses sandales rafistolées ! Il fait pitié.
— Son pantalon est troué, mais pas ses poches ! Ses tchantchousses ? C’est
pour attendrir les gens comme toi. Je t’expliquerai plus tard. Parfois, on
dirait que tu as de la bouillie dans le cerveau. Il revient. Chut ! »
Cet épisode se confond avec la voix qui me tenaille depuis plusieurs
jours, tantôt enjôleuse, le plus souvent impérieuse, me pressant de ne pas
m’avachir au creux du mol édredon que fabriquent les mélancolies. Il faut
donc les quitter, elles et les souvenirs qui s’y rattachent ! La voix se fait
grondeuse et s’insurge : « Que nous procurent-ils donc de si voluptueux au
point de nous enchaîner sans coup férir à leur supposé merveilleux empire
? » Il me semble qu’il ne s’agit pas ici de volupté, tant les assauts de
langueur que je subis ne s’infiltrent en moi que sous la forme d’une
bousculade de sensations ou d’une montée d’éphémères et engourdissantes
volutes. Ces assauts vaporisent mes énergies, mais je peux lutter, me
secouer, me révolter... « Contre qui ? » Contre moi-même !...
Vient un moment où, après vous avoir bercé, les mêmes souvenirs, naguère
convoqués pour leur douceur, vous pèsent et vous épuisent. La possibilité
de s’en défaire, que la mélancolie précède, se faufile, entre pesanteur et
piqûres dorsales, comme un formidable moyen de se désencombrer de
données sensibles, devenues dévitalisantes. Maintenir en activité la mémoire
de certains événements ressemble alors à un piège. Leur évacuation offre
soudain l’occasion de remettre les pendules émotionnelles à l’heure et les
oscillations de la conscience à zéro.
Voilà le commencement de la renaissance !
« Erreur ! »
Nul ne se débarrasse aisément de ses archives mentales. Même branlantes,
elles vous retiennent et vous collent à la peau...
« Diantre ! À quelle fin ?
— Pour pincer, alourdir et assommer.
— Bigre ! L’urgent est de tout gommer. De se vider la cervelle... »
Mais voilà, la gomme susceptible de tout effacer, celle que l’on peut
soi- même affûter et programmer, n’agit pas. N’effectue plus son office.
Nous découvrons alors que nous sommes piégés. Le projet d’arasement
initié n’est pas une opération magique. Il n’y a pas de complot plus facile,
mais long à
mettre en œuvre, que celui fomenté à l’insu de son plein gré. S’il a des
chances de réussir, il convoque une double perspective : le droit à l’oubli et
celui de se soustraire au régime asphyxiant des regrets que charrie le
lancinant retour du passé. Les émotions nous éreintent par leurs charges, par
leurs tortueux ressorts et, quand on songe à les contenir, c’est pour occuper
enfin son temps à rêvasser plutôt qu’à renâcler.

Mère nous a peu emmenés dans son village natal. Sous les cacaoyers
où nous courions à perdre haleine, nous amusant à monter sur les arbustes
guère très hauts, mais aux troncs solides. Il me semble que c’était un temps
où nous avions une conscience nue et cette nudité réclamait d’être
richement vêtue de toutes les expériences qui se puissent imaginer. Le soir,
sous la lune, la forêt alentour rendait l’obscurité malgré tout ténébreuse.
Alors que crépitaient dans la cour les maïs sur les braises, et que l’odeur des
safous qui grillaient aussi sur les mêmes foyers nous alléchait, nous ignorions
que le temps défilerait si vite. Hier est parti et demain est déjà là ! Mère se
retirait dans un coin de la cour où les adultes tenaient des conversations
secrètes, à l’abri de nos oreilles. Revenait le rappel des défunts. On les
appelait davantage quand ils étaient morts que lorsqu’ils étaient vivants.
Certaines nuits, il était question des terres. Qu’allaient-elles devenir ? On
concluait qu’elles ne bougeraient pas. Que les enfants en hériteraient.
Qu’ils y feraient pousser des cases et des maisons. Qu’ils viendraient à leur
tour s’asseoir autour d’un feu et voir d’autres enfants courir sous les
cacaoyers. Ils entendraient peut-être les mêmes rengaines sur les terres du
village qui ne sont pas facétieuses comme l’est la lune. Cette lune
lumineuse selon son bon vouloir montrait une face, puis une autre et
parfois, quand elle était de bonne humeur, grossissait et bombait sa rondeur
lactée. La plupart du temps, elle se laissait désirer, derrière un ciel sans
étoiles où s’amoncelaient les nuages...
Après le festin de maïs et des prunes braisées et à la pulpe onctueuse, on
passait aux cuisses de poulet assaisonnées, elles aussi braisées, que nous
déchiquetions à belles dents ! Nous allions nous endormir après avoir joué
à cache-cache entre les cacaoyers les plus proches de la case des grands-
parents. Les yeux des renards qui brillaient dans les fourrés nous incitaient à
ne pas aller les regarder de trop près. Nos consciences ne débordaient que
de la soif de jouer et de manger. Nous étions loin du moment où la
conscience comme la mémoire débordent de leur trop-plein et s’épuisent en
râles. C’est le signe que la vieillesse arrive. Quand s’impose le constat, bien
malgré soi, d’un basculement : la vie s’est écoulée. Après avoir aimé tel aspect de
son existence et après en avoir peu goûté de nombreux autres, accourt
l’instant, non pas de désaimer ou d’archiver, mais d’araser. Cette chirurgie
de l’âme n’est pas automatique...
La mémoire a ses assauts, ses rebonds, ses sursauts, ses méandres et
ses ressacs. Elle se joue de l’autonomie de la volonté. Elle est la capricieuse
maîtresse d’un jeu où le vainqueur est la mémoire elle-même. La contenir,
à défaut de la contraindre, est une gageure.
Mère n’est plus. Je découvre mon impréparation à son absence et le
désordre accablant des souvenirs ! Il me semble que lorsque j’aurais tout oublié
d’elle, je garderais, tapie dans les tréfonds de l’âme, une énigmatique
phrase qu’un patient épuisé, dans l’hôpital où jadis l’enfant que j’étais
s’éteignait, lui glissa à l’oreille, tel un sésame à souffler au guérisseur chez
qui elle devait d’urgence me conduire : Mbil idou inga kat kara ! « Le refuge
de la petite souris a résisté aux dévastateurs assauts d’un crabe. »
Entends-tu l’oiseau qui chante ?

Sœur cadette de Mère, Tante Arsène était plus discrète qu’elle et à


peine plus grande ; son visage placide camouflait, sous l’éclat intermittent
de son regard, un petit air farouche qui la recouvrait d’un voile de tristesse
dont on ne pouvait percer l’origine. Il m’était arrivé, adolescent, de lui
rendre visite, et nous avions l’habitude de nous asseoir, elle et moi, sous la
véranda en terre battue de sa case en pisé et au toit de chaume ; on
admirait le ballet des cigognes épiscopales prenant bruyamment
possession de notre ciel. Elles vivaient dans le bois voisin et venaient
tournoyer en grappes, dessinant des arabesques au-dessus du nouveau
lotissement surgi à la va-vite d’un ancien marais où s’abattaient à la
tombée de la nuit des essaims de sauterelles et de moustiques gros comme
des avions. Nous les appelions les « hélicos » et nous courions nous aplatir
au sol pour éviter les attaques de leurs dards agressifs ! Ma tante nous
servait un jus de cerise des bois, un breuvage dont Grand-mère Koukou lui
avait donné la recette et à laquelle elle avait ajouté une touche
personnelle à base de citronnelle. J’en raffolais. Tout en sirotant mon
verre, j’observais la sarabande de ces oiseaux planant au-dessus de nos
têtes, leurs longs cous de hérons manqués étaient tout blancs sur un corps
entièrement noir jusqu’aux pattes longues comme des échasses. Elles
pianotaient le ciel pour notre plus grand plaisir et dévoraient les hélicos en
poussant de grands cris victorieux. Ma tante et moi étirions alors nos jambes
avec soulagement, posant les chasse-mouches près de nous pour le cas où
des hélicos survivraient à l’attaque des cigognes et viendraient se venger sur
nos innocentes chairs. Ces
moustiques pullulaient dans l’ancien marais où avait poussé le quartier de
Tante Arsène, tout près du grand centre de formation des employés de
Régifercam. Cette entreprise avait installé un centre de formation
international à proximité de la voie ferrée qui conduisait à Yaoundé. Des
Congolais, des Béninois, des Sénégalais, des Maliens et quelques rares
Marocains y suivaient leur formation. Mes parents habitaient à la Cité-Sic,
un lotissement plus moderne et aux vertes pelouses où la classe moyenne
s’était établie, et autour duquel de petits commerces avaient surgi de terre
ainsi que des habitations brinquebalantes, comme celle de Tante Arsène, où
s’agglutinaient les nouveaux arrivants à Douala.

Avant le surgissement anarchique de toutes ces constructions, adolescents,


nous avions l’habitude, mes amis et moi, de jouer aux Indiens dans ces
espaces anciennement boisés, boueux et herbeux ; ils grouillaient encore
d’animaux sauvages et nous y allions aussi, nous enfonçant plus loin dans le
bois humide, en compagnie d’adultes armés, pour chasser les perdrix et les
éperviers. Parfois, les chasseurs tiraient sur les cigognes épiscopales qui
appréciaient l’environnement humide de ce grand marécage. En très peu de
temps, les cases en bois ou en terre battue, puis la broussaille, les mûres et
les oiseaux de la basse-cour y avaient remplacé les pangolins, les porcs-épics,
les phacochères et surtout la forêt. Petit à petit, elle reculait sous la
poussée démographique et l’exode rural. De nouveaux citadins prélevaient
sans modération le bois pour les charpentes et autres matériaux utiles à la
construction de leurs habitations. J’ai ainsi vu disparaître l’ancien territoire
où nous avions livré, en bandes opposées, des batailles homériques. Je m’y
rendais avec mes amis, pour des combats de boxe. Des garçons plus âgés se
glissaient dans nos rangs pour nous encadrer, disaient-ils, mais, en réalité, ils
devenaient vite nos bourreaux. Je fus souvent défait lors de ces
affrontements musclés, certains de nos camarades donnant déjà
l’impression, enfants, que bouillonnait en eux une fougue dévastatrice. Elle
enflait leurs poings et durcissait leurs muscles. Ils avaient le
cou qui gonflait soudain, le dos s’arrondissait, la mâchoire se crispait puis
se serrait. Je voyais même des cornes effrayantes pousser là où se dressaient
leurs oreilles tant ils étaient rapidement noués et furieux tels des taureaux.
C’étaient des tueurs en puissance. Mère les flairait de loin. Avisant un jour
un de nos futurs tortionnaires, un parfait cancre à l’école, mais un expert en
vices, Pabel, un garçon boiteux, mais au coup de poing violent et
destructeur, que j’avais déjà reçu sous le menton, elle ne put s’empêcher
de s’écrier : Igno,̌ a neu fǒa izylgan ! « Celui-ci est un vrai monstre ! Un
tueur ! » Je ne compris que trop tard, à son contact et sous ses coups, que
le goût pour la bagarre montait vite chez ces bousilleurs-là et que l’envie d’en
découdre avec le monde ne nécessitait pas forcément qu’on les ait provoqués.
Ils se remplissaient eux-mêmes des envies de meurtre. Mais les hôpitaux
psychiatriques ne pouvaient les recevoir que quand les braves gens avaient
depuis longtemps eu les dents cassées ou la figure déformée.
Ces furieux n’avaient jamais de livres dans les mains, mais des pierres pour
les chiens ou des bâtons pour frapper le malheureux qui passait à côté d’eux, au
mauvais moment, quand l’envie de faire mal les démangeait. L’un d’entre
eux, que nous moquions souvent pour sa maladresse et redoutions pour ses
regards mauvais, Danleu, faillit un jour s’enfoncer pour de bon dans le
marécage, en courant comme un fou, un bâton à la main, pour rosser un
canard puisqu’il n’avait plus personne à boxer, nous ayant déjà rudoyés et
laissés presque pour morts dans la boue. Il tomba dans une sorte de sable
mouvant où il s’enfonçait sans possibilité de remonter à la surface. Nous
aurions pu l’abandonner à son sort. Mais nous étions, nous, des humains au
cœur délicat et aux poings moins violents que les siens. Nous lui tendîmes
une corde qui nous servait à grimper aux arbres. La brute, qui s’enlisait, tira
trop fort et la corde cassa. Nous lui tendîmes du bois. Mais, trop sec, il
cassa aussi. Heureusement que l’un de nous, avisant un goyavier, en coupa
une branche d’un coup de machette, ce qui nous permit de sortir Danleu
d’affaire. Il ne perdit pas pour autant son regard mauvais, car les méchants
n’ont pas de reconnaissance. Il grogna, trouva
encore la force d’abattre un pied rageur sur des fleurs sauvages aux
effluves musqués. Une petite fille revenait de la rivière, une cruche en
équilibre sur la tête. Il la fixa. Un croc-en-jambe ou quelque chose de
mauvais allait se produire. Nous fermâmes les yeux et entendîmes la cruche
qui éclatait en mille morceaux au sol. Nous détalâmes, Danleu sur nos
talons. Il faucha derrière nous quelques arbustes et rentra chez lui, les
poings enfoncés dans les poches, probablement pour tenter de dompter sa
fureur, se retenant de les asséner sur nos crânes baissés ; nous n’étions plus
que des proies et nous craignions les désordres émotifs qui roulaient de
terribles colères dans la tête du fâcheux.
C’est cette forêt-là, où Danleu se prenait pour un roi de la jungle, qui,
en un temps record, se transforma en une cambuse où dominèrent vite
des constructions bancales et souvent insalubres, dont la case
rudimentaire, bien que proprette, de Tante Arsène. Elle vint s’y établir sur
les conseils de Mère. Il n’y avait jamais de désordre chez elle, où le moindre
objet du maigre mobilier qu’elle possédait occupait, sur le sol nu recouvert
de nattes en raphia ou sur de modestes commodes, une place qui ne variait
pas.

De sa fratrie de quatre enfants, Tante Arsène m’a paru être celle qui a
le plus pleuré et réclamé Ondoua Hyppolite, mon grand-père. Je n’ai pas
connu Grand-père, puisqu’il a disparu bien avant ma naissance. Ce fut peu
après son installation dans l’ancien marécage que Tante Arsène me parla
de lui. Sobrement : « C’est en 1950 que notre père, Ondoua Hyppolite,
paix à son âme, a pris l’uniforme de l’armée française et nous a
malheureusement très vite quittés. » Était-il allé combattre dans les rangs
de la France contre ses frères insurgés qui avaient pris le maquis pour
revendiquer l’indépendance les armes à la main ? Non, elle m’assura qu’il
s’apprêtait plutôt à être projeté au loin, vers le Nord, pour rejoindre les
rangs des tirailleurs sénégalais qui partaient mater les contestations des
Africains blancs ou que l’on prévoyait d’envoyer en Indochine. « Tout cela
est bien dérisoire, mon petit. Qu’il soit allé ici pour taper sur la tête des
Africains du Nord ou là-bas pour éparpiller les nationalistes
jaunes, le résultat est celui-ci : Père a été foudroyé. » Nombreux étaient
ces anciens colonisés qui pensaient que le temps était venu de faire flotter
un drapeau national et de se vêtir de leurs propres couleurs. Le village
rangea Grand-père parmi les absents dont on ne parlait jamais, puisqu’il
avait décidé, contre l’opinion des siens, de s’engager dans l’armée française.
Il mourut de la fièvre typhoïde, l’année de son enrôlement, avant même
d’avoir eu à affronter le moindre ennemi sous la réprobation du village qui le
considérait comme un renégat. On nommait ainsi ces incorporés
volontaires, qui avaient décidé de quitter leur village pour aller se battre
dans les rangs d’une France à l’égard de laquelle de lourds contentieux
s’épaississaient, en particulier celui de sa présence dominatrice en terre
africaine. La mort de Grand-père ébranla la famille.
Tante Arsène, que l’on jugeait sans grand caractère, car elle était timide et
toujours plongée dans ses rêveries solitaires, tant son monde intérieur lui
sembla très vite plus palpitant que celui qu’elle avait sous les yeux, apprit à
lire et à aimer les poètes, ses semblables. Elle divorça d’un douanier qui la
torturait de questions auxquelles elle n’avait jamais su ou voulu répondre.
Malgré les trois enfants qu’ils avaient eus, je crois qu’elle pensait que le mieux
était de s’en aller et de les lui laisser. Je la retrouvais chez elle, certains après-
midi, avant la chute du jour. Elle recevait sous le manguier qui ombrait sa
véranda ; elle s’y tenait souvent, fixant les nuages tandis que s’écoulaient
les heures du jour et parfois de la nuit, sans jamais paraître perturbée par
les cris du voisinage ou la chute lourde d’une mangue, voire celle d’un
lézard à ses pieds. Je me glissais près d’elle, attendant qu’elle m’adressât la
parole. Tante Arsène était une contemplative que les bousculades
exaspéraient.
« Pourquoi les gens veulent-ils savoir ce à quoi d’autres pensent ?
— Par simple curiosité, ma tante. C’est peut-être un besoin qu’on ne
peut pas freiner.
— Tu es indulgent avec eux, mon petit. Trop de curiosité étouffe. Et
puis, tu ne crois pas que le silence parle parfois mieux que les mots ?
— Si tu le dis, ma tante !
— Alors, taisons-nous, buvons à la santé de ceux qui rêvent et
n’abîmons pas nos cervelles en les assommant de questions inutiles ! »
Je me revois avec elle, aspirant bruyamment un filet d’orangeade sur le
rebord incliné de mon verre. Et le temps filait. Il n’était pas morne, mais il
avait quelque chose d’indolent en compagnie de Tante Arsène, abonnée
aux rêveries, à une savoureuse délectation du temps suspendu et détaché
des atmosphères frénétiques du peuple actif de Douala.
C’est elle qui, je crois, m’a le plus instruit sur les premiers pas de Mère
à Douala.
« Ta mère, née en 1938, quitta le village l’année qui suivit la disparition
de notre père. Elle avait quatorze ans. Je l’ai suivie trois ans plus tard et
Marie- Thérèse, notre dernière sœur, nous a rejointes avec ta grand-mère. J’ai
assisté à l’éclatement de la famille ! »
Pendant que les cigognes épiscopales virevoltaient, avant leur migration
du printemps, elle me raconta la manière dont sa sœur remporta de
nombreux concours de danse, repoussant à plus tard l’apprentissage de
l’alphabet.
« Maman n’arrête jamais de bouger et toi, Tante Arsène, tu es l’exact
contraire.
— Les choses ont toujours été ainsi, mon petit. Aujourd’hui, tu tombes
bien, car j’ai envie de parler. Si tu étais venu hier, je ne t’aurais rien dit.
Mais promets-moi que tout ce qui sortira de ma bouche n’entrera dans aucune
autre oreille que la tienne.
— Je suis une tombe, ma tante.
— Je sais, mon enfant. Nous sommes de ceux qui n’aiment pas les
enfumages... Tu entends l’oiseau qui chante sur ce tamarinier ?
— Bien sûr ! Mais son chant n’est pas le même que celui des cigognes.
— Ce n’est effectivement pas une cigogne, elles ne chantent pas ! C’est
un combassou ! Écoute bien, mon petit, écoutons-le. Nous poursuivrons
cette conversation un autre jour... »
Ce jour-là arriva. Ma tante me décrivit d’abord longuement ce qu’elle
appelait la « route des bars », cette longue artère bitumée qui traversait la
ville de Douala d’ouest en est. Elle partait du port, coupait le quartier Akwa
en deux, fendait Deïdo dans les mêmes proportions, côtoyait Bali, virgulait
vers le carrefour des deux églises, l’une orthodoxe et l’autre protestante,
avant de s’élancer vers Ngodi, où elle s’élevait un peu, puis donnait
l’impression de s’enfuir vers les faubourgs et le pays dit des Bassa qu’étaient
alors les localités de Bépanda et de la Cité-Sic. S’installèrent, des deux côtés de
cette longue avenue, des bars aux décorations colorées et aux enceintes
exubérantes qui crachaient dans la rue le flot ininterrompu des musiques du
monde, à l’exception de la lyrique et de la musique de chambre
considérées, sauf le Boléro de Ravel, comme des airs pour les intellectuels
assis et jamais debout, incapables de danser, mais uniquement disponibles
aux contorsions de l’esprit. À longueur de journée et parfois, au grand dam des
riverains, jusqu’au bout de la nuit, les bars déversaient leurs rythmes
entraînants.
Enfant, je fus protégé de ce déluge de sons, car mon école maternelle se
trouvait à proximité de la maison familiale, loin de l’avenue des bars. Cette
petite et confortable école était construite derrière l’église du Christ-Roi,
au cœur du lotissement A de la Cité-Sic. Notre quartier aux routes
goudronnées et aux espaces verts bien entretenus en comptait sept ; le
dernier lotissement portait la lettre G et nous en admirions les maisons
verticales et à étages. Nous avions l’impression que les locataires de ces
maisons hautes respiraient un meilleur air que le nôtre et nous les envions
pour cela. Nous résidions au bloc
C. Il se trouvait à la fois près du grand marché, du presbytère où logeait le
curé et de la piscine municipale, l’un des rares établissements publics de ce
type et ouvert à tous, garçons et filles, dans la commune de Douala durant
mon enfance et mon adolescence.
Notre école maternelle possédait un préau sous lequel nous nous
abritions du soleil et de la pluie. Il y avait des bacs à sable et des balançoires
peintes en
bleu. Je revois notre élégante maîtresse, rêche, mais une jeune femme au regard
tendre sous le joli foulard qui enserrait ses longs cheveux. Malgré son air
distingué, elle avait l’allure de nos mamans, aimantes et attentionnées. Nous
la respections et ne bougions pas dès qu’elle apparaissait. Nous avions
chacun le même uniforme : une blouse de la même couleur au-dessus de
laquelle pendait un bavoir blanc, beige ou rouge. Il nous arrivait de nous
bagarrer, risquant alors, en tirant sur ces bavoirs, de nous étrangler.
Ma première année de maternelle, Mère m’habillait avec soin, puis me
vaporisait sur le cou une eau de toilette dont les soyeux effluves
euphorisaient ma perception du monde. Celle-ci ne durait pas, car à peine
avais-je donné la main à ma sœur aînée pour cheminer vers l’école que
l’éloignement de Mère me pinçait le cœur et m’attristait avec une telle force que
des larmes ruisselaient d’elles-mêmes sur mes joues. Je faisais un signe de la
main désespéré à Mère, le cœur lourd, la tête basse, le pied traînant ; il
fallait que ma sœur accélérât soudain le pas pour que le mien s’ajustât à
son rythme. Dès que je m’habituai aux gestes apaisants et réconfortants de la
maîtresse, il m’arriva d’être chafouin le matin, mais aussi le soir, quand
venait le moment de quitter l’école. Des larmes de désespoir me montaient
aux yeux alors que ma sœur m’attendait et que mes petits camarades
s’envolaient hors de l’enceinte de l’école et allaient se frotter aux jupes de leurs
mamans, heureux et bruyants.
J’effectuai ensuite la première partie de l’école élémentaire à Saint Kisito, à
Bépanda, me rapprochant ainsi de la route des bars. Ils vibrionnaient au
loin. Mais j’entendis davantage leurs vibrations lorsque, épouvantée par les
récits déplaisants qu’on lui fit de mon instituteur, M. Bêllek, Mère décida
que je devais changer d’école. Celui-ci ne croyait qu’en la méthode forte
pour inculquer le savoir. Il avait la mauvaise manie de pratiquer la technique
dite du linge tendu pour morigéner ou corriger les élèves. Il ne se
contentait pas du stylo rouge pour signifier l’erreur, partant du principe
que les corrections corporelles permettaient, mieux que la persuasion et la
répétition orale, de faire entrer les notions et les leçons dans nos têtes
réputées dures comme des
cabosses de cacao. Il demandait à quatre élèves de tenir celui auquel il
administrait la correction par chacun de ses quatre membres. On le posait
d’abord à plat ventre sur une table du premier rang. Puis l’allongé étendait
et écartait de lui-même bras et jambes dont se saisissaient les volontaires accourus
pour seconder l’instituteur. Sur un mouvement du menton de notre bourreau,
les élèves soulevaient le corps de l’infortuné camarade, qui,
instinctivement, serrait les fesses qui gondolaient sous le pantalon ou sous la
jupe. Les plus futés ou les cancres rusaient en bombant leur fesse de tissus.
Notre chicotteur savait, au bruit de la chicotte, qu’il y avait eu, comme il
disait, une « tentative de se foutre de ma gueule ! ». Il perdait ses nerfs, et
l’élève tricheur allait d’abord enlever ses amortisseurs avant que Bêllek ne lui
assénât des coups de l’inusable trique. Fabriquée à partir d’une branche de
goyavier, elle était réputée incassable et cinglait nos corps d’un son mat et
sec. La branche de goyavier nous a longtemps effrayés, et son contact
m’est resté comme une horreur tolérée par une institution à laquelle nos
parents croyaient, mais où nous nous rendions parfois sans enthousiasme,
surtout ceux qui n’avaient pas des facilités pour apprendre ou la capacité à
supporter les feux du soleil sans piquer du nez. Pour eux, Bêllek et sa tige de
goyavier étaient terrifiants.
Pour la suite de ma scolarité primaire, après l’intervention de Mère, je
migrai dans une école située à Mboppi, dans une garnison militaire. Mère
avait réussi à m’y inscrire grâce à l’intervention de l’oncle Messanga,
commandant de la garnison militaire de Buéa. Ici, l’uniforme militaire et la
vue des armes tenues par les soldats suffisaient à nous épouvanter. Je
claquais donc des dents de peur les premiers jours, avant de m’habituer à
cet environnement fait de coups de sifflet des instructeurs militaires, de
bruits de bottes au pas ou en course, de claquements de talons, de saluts
tonitruants au drapeau national ou aux chefs, de levées des couleurs, des
réceptions de hauts gradés qui, parfois, surgissaient dans nos classes, ruisselant
de décorations, alourdis par les galons et surtout par la bonne chère, les
bajoues débordant sous les képis, les flancs menaçant d’exploser des
ceinturons que ces officiers repus peinaient désormais
à boucler. Mais j’eus le bonheur de constater, à Mboppi, que les instituteurs
ne nous frappaient pas. Ils roulaient certes des yeux d’où jaillissaient parfois
des flammes, criaient souvent en postillonnant, mais c’était tout. Il y avait
parmi nous des fils et des filles d’officiers, et il est possible que la stratégie
du linge tendu fût écartée par nos nouveaux instituteurs évitant ainsi de
s’attirer les foudres d’un gradé dont un rejeton aurait reçu une correction
selon la virile méthode de Bêllek. Nos maîtres étaient des civils et ils
craignaient aussi, comme nous, les épaisses matraques que portaient sur le
côté les militaires, à titre dissuasif, nous avait-on dit. Pourtant, il arrivait
qu’une descente dans un quartier populaire, lors d’un supposé
rassemblement de militants de l’Union des populations du Cameroun, un
parti interdit où grouillaient des révolutionnaires marxistes redoutés par le
pouvoir, occasionne un usage disproportionné de la matraque. Elle éclatait
les pommettes, fendait les lèvres, fracassait les tibias, amochait tous ceux
qui se retrouvaient sur la route d’une soldatesque déterminée à écraser le
multipartisme.
C’est dans cette école primaire de Mboppi que des sonorités envoûtantes
envahirent plus que jamais mon univers quotidien. La voix de nos
instituteurs tentait tant bien que mal de surpasser en éclats les airs de
fanfare militaire diffusés depuis le mess des officiers et ceux des musiques de
variété déversés des bars avoisinants. De sorte que, dans cette nouvelle école,
c’est en dodelinant de la tête que nous apprenions nos leçons.
Après l’obtention du certificat d’études primaires, je fus admis au
collège Libermann. Il se trouvait au quartier Akwa, celui des affaires et du
commerce de gros, dans un écrin de verdure à quelques mètres de la gare
principale de la ville et du port en eaux profondes de Douala. Dans l’enceinte
de ce collège créé par les jésuites et où régnaient une discipline de fer, mais
aussi une ambiance familiale, nous fûmes mieux préservés des bruits de la
ville. Assourdis par les hauts murs de notre établissement, les notes de
musique endiablées, les infernales cadences de chariots élévateurs, les cris
des dockers, ceux de contremaîtres en nage, les klaxons sonores des
camions ne nous parvenaient
pas. Il était construit dans une sorte de cratère naturel, entre la gare et la
cathédrale hissée sur une butte en face du stade municipal. Ce dernier fut
rebaptisé plus tard Mbappé Léppé, du nom d’un grand buteur et célèbre
attaquant camerounais dont les frappes terrorisèrent les gardiens africains dans
e
les années soixante à soixante-dix du XX siècle.
Mais à Akwa, avant d’arriver au collège, je traversais le bouillonnant
cœur musical de Douala. Mère, rayonnante, m’y accompagna le jour de la
rentrée. Nous sillonnâmes, sans qu’elle pipât mot, l’avenue des bars qui
s’ouvraient le long des six kilomètres nous séparant du collège. Ils
devaient, par leur extraordinaire diversité, réjouir tous les matelots de
quelque pays qu’ils viennent et satisfaire tous les goûts musicaux. Ces lieux
de sociabilité, de divertissement et d’ivresse avaient fait de Douala une
infatigable ruche et une immense usine à rythmes. On disait qu’à Douala le
bar, la musique et la danse étaient sacrés. Par conséquent, tout nouveau
gouverneur savait qu’il pouvait tout y interdire, sauf la bière, la musique et
la danse.
Mère n’apprécia pas l’épuisante marche le long de l’avenue des bars, car
elle avait toujours tenu ses enfants à distance de ces lieux de perdition,
dont elle avait jadis goûté les saveurs, mais qu’elle redouta aussitôt après sa
rupture avec la danse. L’accès aux bars n’étant désormais autorisé qu’aux seuls
adultes, nous n’en tournions pas moins autour pour reluquer, du haut des
branches des manguiers ou des arbres fruitiers qui encerclaient certains de
ces bruyants établissements, les danseuses à la croupe ondoyante et les
danseurs aux airs hautains et à la pose de héros. Certains se déhanchaient
dans leur coin, comme les habitants d’un monde parallèle, se trémoussant
de manière bizarre, réglés sur une note étrange, agités par un tout autre air
de musique que celui que nous entendions. Ces solitaires avaient des
mouvements désaccordés, des yeux vitreux, des gestes désarticulés, remuant
des corps prêts à s’effondrer, mais qui se rétablissaient magiquement sur un
fil, l’air de pantins heureux, comme l’indiquait le sourire qui pendouillait à
la commissure de leurs lèvres. Leur solitude était cependant menacée par des
femmes dont la plupart étaient dotées
d’un solide embonpoint. Elles quittaient le bar où elles étaient juchées sur
de hauts tabourets, se faufilaient malicieusement entre des couples de danseurs
par une approche calculée avant de venir se frotter à ces hommes
chancelants. Ces femmes plantureuses, tout aussi instables sur leurs hauts
talons, aux lèvres charnues qui ruisselaient de ce que nous croyions être de
la peinture rouge, et n’était que du rouge à lèvres dont elles abusaient. Le
mascara cernait leurs yeux de noir et donnait une allure de bufflesse à leurs
regards où les cils dressés figuraient des piquants de hérisson. Ces dames
semblaient, elles aussi, se mouvoir dans un monde parallèle, une bouteille
de bière à la main, dont le contenu se répandait parfois sur les chaussures
des messieurs qui lorgnaient leurs décolletés, puis jetaient de temps en
temps un regard langoureux à des anges éphémères suspendus dans l’au-delà,
auxquels ils destinaient des sourires mouillés et sensuels.
Nous surgissions parfois sur ordre dans ces bars qui ne tardèrent pas à
s’implanter dans notre quartier, la Cité-Sic, au fur et à mesure qu’il se
gonfla d’une population laborieuse, venue de tous les coins du pays pour
tirer une part de la prospérité de Douala. Nos mamans, exaspérées, nous
criaient parfois le week-end, à l’heure du repas du soir, de chercher nos pères
agglutinés chez le coiffeur Effiong, où ils livraient d’interminables batailles
aux jeux de dames, ou de faire le tour des bars où nombre d’entre eux
aimaient à se fourrer. Elles oubliaient à ces moments qu’elles nous avaient
interdit d’y mettre les pieds. Et nous, nous adorions aller les en extraire,
nous frottant ainsi aux lourds popotins des bufflesses, aspirant leur parfum
qui se mêlait à celui, âcre, de la bière. Mais nous ne perdions pas de vue,
dans ces bars enfumés, la mission pour laquelle nous y avions pénétré :
arracher nos pères des chaises ou des caisses de bières auxquelles leurs
postérieurs semblaient irrémédiablement vissés.
Ville cosmopolite, ville surchauffée, ville de musique et de brasseurs, ville
d’eau à la pluviométrie échevelée, Douala, de loin, toisait le mont
Cameroun, altier, menaçant ou camouflant son effrayante beauté de char des
dieux derrière
d’éternelles volutes de fumée, de brume et de bancs de brouillard. À Douala,
le plus court chemin pour fraterniser ou pour conclure une affaire passait
toujours par les bars.

Je connaissais donc, pour l’emprunter tous les jours, cette avenue des
bars, quand Tante Arsène me raconta comment, Vilaria, ma mère, dut
quitter le village pour rejoindre son frère aîné, Jean-Claude Pim, à Douala
et y entama une fulgurante carrière de danseuse. D’emblée, elle surpassa
les autres candidates lors d’une fête communale au cours de laquelle
différents types de musique figuraient au concours général ; il y eut des
danses européennes, sud- américaines et africaines dont les principales
furent : la bourrée française, le flamenco espagnol, le mérengué, la
mazurka, qui était pour nous l’ancêtre du rock, le bikutsi, l’assiko, la rumba
congolaise, le highlife ou la belle vie, le mangambeu et le makossa. À
l’unanimité, le jury la déclara victorieuse. Elle remporta d’autres concours,
mais celui qui se déroula à L’Escale, bar américain fut le plus sensationnel.
Tante Arsène ne fréquenta pas beaucoup ces lieux, mais elle sacrifia au rôle
d’accompagnatrice de sa sœur et de biographe de son triomphe. Elle
m’énuméra les exploits de danseuse de Mère ainsi que les légendaires
établissements où son talent fut célébré : Escale, bar américain, Le Mambo,
Le Ntchango, Le Ringo Star, Chez Hagbè, Chez Mami Nyanga, Apollo Five,
L’Olympia, Le Crustacé, La Mami Wata bar, Le Bombardier, etc. Ces bars
accueillirent les trémoussements d’un peuple cosmopolite et bambocheur.
Chaque bar avait du reste son public, sa spécialité musicale, et organisait
ses propres compétitions. Tante Arsène gardait d’eux un souvenir précis.
Elle me l’évoqua avec une pointe de tristesse, comme si Mère était passée à
côté d’une vie artistique qui avait subjugué la narratrice, mais qu’elle n’osa
avouer à sa sœur. J’appris cela avec la curiosité du collégien fasciné, bouche
bée devant des faits que la principale concernée semblait avoir elle-même
éradiqués de sa mémoire.
« Tu ne lui en parles pas, n’est-ce pas, mon petit ? Ni à elle ni à personne !
— Je suis une tombe, ma tante !...
— Ma sœur, quel gros cœur dans un petit corps ! Je te le confie, parce
qu’elle-même ne te dira jamais les raisons de sa retraite des lieux où elle a
connu tant de succès.
— Sa retraite ?
— Oui, sa rupture définitive avec les bars et la danse. On lui prévoyait
pourtant une grande carrière de danseuse. Peut-être même en Europe, qui sait.
N’y avait-il pas une certaine... attends que je me souvienne !... J’y suis... Je
l’ai sur le bout de la langue... Josépha... Non, Joséphine Baker, qui
triomphait à Paris ?
— Mère dansait donc si bien ?
— Puisque je te l’affirme ! Notre malheureux père m’en est témoin !
Et puis, mon petit, je vous ai observés, vous les enfants de Vilaria. Aucun
d’entre vous, je le crains, n’a hérité de son talent. Qui parmi vous peut
remuer ses membres et engendrer les ondulations magnétiques dont son
corps devenait soudain le siège ? Au village, elle était déjà la meilleure !
— Maman n’a pas dit son dernier mot. Elle est enceinte, tu sais !
— Peut-être que le prochain ou la prochaine héritera de son don. En
attendant, personne, parmi ceux que je connais, ne fera ce qu’elle a accompli !
Mon enfant, les foules en rugissaient de plaisir. Oh ! ta maman, habituée à
gagner les concours, n’a jamais aimé la défaite. Non seulement elle était
imbattable dans nos ballets africains, mais elle triomphait aussi dans les
danses des Blancs. Je te le dis, aucune des Blanches qu’on poussait sur les
pistes pour défier ma sœur n’est parvenue à la battre. Sauf une, un soir !...
Lorélie Oxydum, une Française qu’elle avait déjà dominée plus d’une fois !
»
Mère attendait alors son premier enfant. Mais cela ne se voyait pas encore
à l’œil nu. Une femme enceinte connaît des étourdissements. Et celle qui
avait triomphé en dansant la bourrée mordit la poussière lors d’un rock
mémorable. Cette ébouriffante musique anglo-saxonne avait été introduite
par des matelots
américains en escale à Lagos, avant de se populariser à Douala, et en particulier
à L’Escale, bar américain.
« Cela se passa, je ne peux l’oublier, le 16 octobre 1954. Le fiancé de
ma sœur, Philippe Donnadieu, un grand blondinet, ingénieur en travaux
publics, était arrivé cinq mois plus tôt ici au pays. Il venait d’achever ses
études et il avait accepté un premier poste sous les tropiques. Il s’était
épris de l’éblouissante Vilaria et ils aimaient tous les deux danser. Ils
avaient pris l’habitude d’achever leur duo, si la dernière musique était du
rock, par une sortie acrobatique. J’avais rangé ma timidité et étais debout
comme tous ces gens qui applaudissaient les danseurs, attendant l’heureux
tourbillon de ma sœur pour clôturer la soirée en gagnante. Philippe, qui était
beau, grand et fort, s’était agenouillé devant ma sœur et l’avait délicatement
hissée sur ses larges épaules desquelles, en se levant, il la propulsait dans les
airs ! »
Mère retombait toujours sur ses pieds avec la souplesse digne du plus
indomptable des félins, puis, immédiatement, elle tournoyait sur elle-même.
Mais ce soir-là, Mère, que l’engourdissement de la grossesse avait saisie,
se tordit le pied d’appui. Et au lieu du merveilleux mouvement qui suivait
son atterrissage et du tourbillonnant pas que même des derviches
tourneurs n’auraient pu réaliser avec la fluidité d’une toupie, elle s’écroula.
La Blanche, sa plus coriace adversaire, gagna le concours pour la première
fois.
Un fils sans mère

Je me souviendrai longtemps de mon rapide et désastreux passage


d’une année au lycée bilingue de Yaoundé. Je fus recalé à l’épreuve
probatoire. Elle était indispensable pour accéder à la classe de terminale.
Mère, en état de choc, fut plus douloureusement marquée que moi par cet
échec. M’est resté son visage livide, rembruni et immédiatement lacéré de
rides. Elles lui barraient le front et donnaient une impression de papier
mâché à un visage d’ordinaire porté sur l’optimisme. J’ai revu cette
expression sur son visage lorsqu’on lui a annoncé le décès de Grand-mère
Koukou : les yeux écarquillés, la bouche tordue, l’incrédulité au fond d’un
regard baigné de larmes. Mon échec lui a causé le même effondrement. Il
me fallut trouver un moyen pour la guérir de l’accablement dans lequel je
l’avais précipitée et qui dura plusieurs jours. Mère fondait les plus grands
espoirs sur la capacité de ses enfants à couvrir les murs de la maison de
diplômes. Elle les voulait toujours plus grands et plus nombreux, de sorte
qu’elle anticipait leur entrée dans la maison en désignant à ses copines
l’emplacement où trônerait le prochain parchemin. Lors de leurs
fréquentes et longues causeries qui faisaient fulminer Père, car il les jugeait
en bougonnant « interminables et toujours les mêmes ! », je me retirais à
pas de loup dans ma chambre pour lire. Après mon échec scolaire, je m’y
enfermai. J’étais revenu bredouille, honteux, à Douala, redoutant ce qu’elle
penserait de moi, terrorisé à l’idée que ma défaite ne l’enfonçât dans la
dépression. Je la voyais poindre, car elle ne mangeait presque plus, et,
surtout, la cour de la maison retentissait de moins en moins des
conversations de ses copines ; elles
ne déboulaient plus chez nous comme à leur habitude, quand le soleil avait
tourné, permettant aux dames de sortir les chaises, de s’installer à l’ombre,
sur le coup des seize heures trente et de papoter jusqu’à dix-neuf heures.
Cette nuée de femmes dont la présence la charmait et avec qui elle ne
cessait de parloter et parfois d’imaginer une affaire qui rapporterait beaucoup
d’argent à la famille.
Je me recroquevillai sur moi-même pendant quelques semaines,
méditant sur mon désastre scolaire, puis je me rendis chez un ancien
condisciple du collège Libermann, Albert Mackon. Il résidait au quartier
Nkongmondo, à Douala, et cuvait, plus douloureusement encore que moi,
sa déception. Il était mon aîné de quatre ans et il venait lui aussi de
connaître le même revers. Sa mère, presque résignée, le pressait de chercher
une occupation rémunérée et de prendre une épouse. Elle avait convaincu une
jeune fille à marier de quitter la ville de Japoma et de venir à Douala.
Mackon avait des épaules carrées, ne pratiquait aucun sport, et le petit
bidon qui lui poussait annonçait un embonpoint de notable. Il repoussa
fermement les suggestions de sa mère, renvoya la fiancée volontaire dans
ses foyers et imagina une expatriation, la seule issue possible, selon lui,
pour obtenir le baccalauréat. C’est Albert Mackon qui me mit dans la tête
l’idée de quitter le pays et d’aller dans un autre où nous pourrions nous
inscrire en classe de terminale uniquement grâce à nos bulletins de notes. Le
Cameroun était le seul pays qui pratiquait ce malthusianisme éducatif en
construisant une muraille académique entre la première et la terminale. Il
l’est toujours.
Nous n’avions pas de passeports et, si nous voulions partir légalement, la
bureaucratie y mettrait tellement d’obstacles que nous étions certains de
moisir au pays durant de longues et sinistres années. Nous résolûmes, pour
éviter d’attirer l’attention des autorités sur nos projets, de quitter
clandestinement le pays. Albert avait su réduire mes réticences qui se
résumaient en deux points : je n’avais pas d’argent et je craignais que les
autorités du Tchad, pays que nous avions choisi comme destination, ne
nous dénoncent au gouvernement
camerounais. « Ne t’inquiète pas, mon gars ! Tu joues bien au ballon, n’est-
ce pas ? » La chose était vraie. Mais je ne voyais pas le rapport entre notre
expatriation et le football. « C’est simple. Les Tchadiens sont nuls en ballon
et fortiches en guerre. Ils te prendront facilement dans leur équipe. Là-bas,
tu seras Pelé ! Je peux t’avancer un peu d’argent que tu me rendras avec tes
primes de match. » « Mais l’école ? Qu’est-ce que tu fais de l’école, Albert ?
De l’inscription en terminale ? Du baccalauréat ? Ce n’est pas pour le
décrocher qu’on part à l’étranger ? Le ballon... pssssst !... »
J’expliquai de manière fulgurante ce que je ressentais à mon camarade.
Ma voix m’étonna. Elle sortit de mes entrailles d’un seul jet, franc et brûlant.
Je ne la retrouverai jamais aussi vive et percutante pour convaincre. Je ne
l’aurais probablement plus pour dire au monde de cesser de déraisonner
comme je le criai à mon futur compagnon de route :
« Albert Mackon, le ballon n’est qu’un jeu. Pas un moyen de devenir
quelqu’un. Le ballon, mon gars, dans ma tête, au plus profond de mes
tripes, comme au fin fond de mes rêves les plus fous, ne sera jamais qu’un
divertissement et, en aucun cas, il ne peut redonner le sourire à ma mère !
— Pas la peine de crier. Assieds-toi ! La mienne aussi m’énerve avec
ses lamentations et ses propositions à la noix de palme. Regarde-moi bien,
Eugène, est-ce que j’ai l’air d’un loser ?
— Non, non, je n’ai pas dit ça. Tu ressembles plutôt à un futur
notable... » Je ne pus terminer ma phrase. Je lissai mon menton imberbe.
Albert avait déjà, quant à lui, beaucoup de barbe. Cela méritait le respect. Je
lui tendis une main résignée, molle d’abord, puis plus ferme quand il me
l’écrasa dans sa robuste poigne. Nous scellâmes ainsi, mentons serrés et
regards déterminés, le serment de partir et de revenir victorieux, le bac en
poche. Il parla ensuite comme un décideur. Un leader. Il argumentait bien.
Il voulut savoir si Mère fréquentait des tontines, ces réseaux d’épargne qui
permettaient le financement de microprojets et qui liaient des groupes de
femmes. Mère n’adorait que ces compagnies-là. Aucune femme ne pouvait
y être admise si, lors des
rassemblements des samedis après-midi, elle n’acceptait de s’affubler de l’une
de ces longues robes couvertes d’effigies de présidents ou de gouverneurs,
bref, d’hommes publics et puissants. La seule femme dont l’image
apparaissait quelquefois au milieu de ces grands hommes fut Germaine
Ahidjo, la belle épouse du président. On la louait, on lui vouait un culte
d’autant plus profond qu’elle était respectée, effacée et sincère. « C’est notre
digne première dame », claironnait Mère. Les femmes imitaient les foulards
de Mme Ahidjo qui ceignaient sa chevelure ondulée et donnaient à son
visage un rayonnement incontestable. Le défilé de ces dames, aux têtes
couvertes de tissus qui rehaussaient leurs tailles et qu’elles portaient comme de
joyeuses couronnes, me plaisait beaucoup. Les tontines rythmèrent nos
samedis après-midi et je n’eus nul besoin de le raconter à Albert. Je ne lui
dis pas non plus que les dimanches matin étant consacrés à la messe, le
reste de la semaine, quand nous n’étions pas à l’école, des grappes
successives de bruyantes copines de Mère s’invitaient dans notre cour et nous
écrasaient les joues de baisers, trop baveux, pour nous, mais qu’elles jugeaient
trop furtifs, à entendre leurs exclamations et leurs réprimandes devant notre
empressement à desserrer leurs étreintes.
Pendant qu’Albert courait ouvrir une commode d’où il retira un coffre-fort
qu’il décadenassa, et duquel il sortit une liasse de billets de banque qu’il se
mit à compter, je me mis quant à moi à repenser aux parfums des amies de
Mère. Leurs fragrances étaient moins exubérantes et moins âcres que
celles des bufflesses des bars aux poitrines plantureuses et aux lèvres
peinturlurées. Parfois, passé la séquence des baisers mouillés sur nos joues
d’enfants, nous avions éprouvé une joie timide à rester néanmoins avec ces
dames. Quand nous nous arrachions à leurs étreintes, leurs lèvres collées à
nos joues comme des ventouses se détachaient dans un « pof » sonore et
baveux. Elles tentaient de nous retenir et nous, nous étions ravis de nous
enfuir. Nous remuions alors un moment, tels des silures pris dans les filets
de leurs interminables pagnes. L’envol de ces délicieuses amies de mère, qui
sentaient parfois des aisselles aux heures les plus chaudes de la saison
sèche, m’est aussi resté comme une
indication d’un temps où mon monde rencontrait le leur pour célébrer
l’enfance comme la maternité. Ces femmes aux tresses abondantes et à la
conversation incommensurable, selon les grognements de Père, avaient parfois
de longs ongles dont les caresses sur nos cous nous procuraient une
espèce d’anesthésie doucereuse que je n’ai plus jamais retrouvée. Je n’ai pu
réclamer à aucune femme, à l’âge adulte, cette caresse griffue que les
copines de Mère nous administraient et qui nous tirait de plaisants et légers
ronrons.
« Nous décrocherons ce fichu baccalauréat et nous ferons honneur à
nos mamans, mais aussi à nos futures épouses ! » rugit Albert Mackon en
achevant son décompte et en brandissant les liasses d’un magot dont je
n’osai lui demander la provenance. Probablement des tontines de sa mère. Il
sourit, l’œil triomphal. Il pensait fort, il pensait loin, mais si cet argent
provenait d’un larcin, ne serais-je pas accusé de complicité ? Partagé entre
admiration, crainte et réprobation, je me réfugiai dans le silence. Partir
était un saut dans l’inconnu. Rester signifiait le redoublement. Honteux. Je
me figeai dans l’attitude du benêt : « T’es fort, mon gars ! » Qu’étais-je en
réalité ? Un gamin triste. Un recalé du baccalauréat. Un futur chômeur. Un
incapable ! J’avais allumé des bougies d’espoir dans le cœur de ma maman
et je les avais imprudemment soufflées comme un vent mauvais.
Comment les rallumer ? Sur quelle rive ce miracle pouvait-il avoir lieu ?
J’avais l’impression que Mère allait mourir de chagrin et de déception, par
ma faute. L’épreuve de mathématiques m’avait terrassé. C’est par elle que
j’avais bu la tasse du cancre. Telle fut ma conclusion. J’ai détesté comme
jamais la littérature qui avait cannibalisé mes attentions. J’étais inscrit en
classe de première D et mon rêve était d’être médecin. Mère et moi en
avions parlé. Père ne le savait pas. Ne le saura jamais. Lui, l’infirmier, que
les malades alignés devant la maison, dès le matin, appelaient « Docta »
afin de lui soutirer des médicaments ; lui, qui avait soigné les maquisards
durant la guerre civile, qui croyait en la force des institutions, ne
connaissait pas mon vœu. Il m’avait vu jouer au ballon ; il avait
vu les recruteurs serpenter autour de lui ; il les avait repoussés. Je le savais.
« Laissez-le tranquille. Il doit étudier ! Ou alors, allez voir sa maman ! »
Et si ces recruteurs apprenaient que j’avais lamentablement échoué,
ne reviendraient-ils pas à la charge, dégoulinant de fausse compassion ?
Albert était le sauveur !
« Écoute, mon gars, tu es un ami formidable. Partons quand tu veux au
Tchad !
— Notre inscription dans un lycée tchadien ne posera aucun problème. »
Selon les renseignements qu’il avait recueillis, ce pays, contrairement
au petit Congo et au minuscule Gabon, ne parlons même pas du
mastodonte Zaïre, offrait un avantage considérable. « Les Tchadiens se
fichent de l’école ; elle les endort. Les enfants tchadiens n’aiment que la
bousculade et le métier des armes. S’asseoir pour regarder un maître, qui
trace avec une craie des signes ridicules au tableau, est pour leurs nerfs une
torture. Certains êtres sont faits pour courir, me dit-il, regarde les Kenyans
secs comme des affamés ! Ils raflent les médailles dès qu’on leur dit de
disputer un mille mètres ! » « D’autres sont faits pour s’asseoir et ânonner les
mots. » « J’ai passé un bon moment à étudier l’affaire. Je ne suis pas fils de
maquisard pour rien ! Pigé ? » « D’accord. Mais il n’y a pas que les garçons
dans ce pays-là ! Tu te rappelles le mot de notre prof d’histoire-géo : Tous
les pays du monde comptent plus de femmes que d’hommes... »
Albert m’expliqua que ce prof n’avait pas tort, car à cause de l’islam, la
religion majoritaire au Tchad, les filles, plus nombreuses, ne songeaient
qu’à devenir des épouses aussitôt que des tétons leur avaient poussé et
qu’elles avaient leurs menstrues.
« Leur société les pousse vite à se marier et à accomplir surtout le
prodigieux métier de mère. »
Où Albert avait-il appris tout ça ? Je le regardai, incrédule. Par quel
malheur n’avais-je pas accordé de l’intérêt à ces choses qu’il maîtrisait ?
« Bon, Eugène, je crois que nous sommes d’accord sur l’essentiel. Il
faut agir vite. Nous partirons pour Yaoundé. Là-bas, nous prendrons un
second autocar. Le train est surveillé. La route est cabossée et plus longue,
mais la police y est moins présente. On peut s’arrêter quand on veut, surtout
lorsqu’on a des besoins pressants, ce qui est impossible dans le train. Les
toilettes y sont infectes. On est d’accord ? »
Nous l’étions. Je lui serrai la main avec effusion. Je fus émerveillé par
sa connaissance des mondes aussi mahométans que féminins et par sa
résolution. Il me demanda si j’avais une fiancée. Je me récriai. Je voulais
d’abord décrocher mon bac avant de penser à une épouse. J’avais dix-sept
ans et les aventures sentimentales ne m’intéressaient guère. Elles me
semblaient longues à se nouer et rudes à se dénouer.
Danleu, mon ancien camarade, celui qui nous distribuait des taloches
quand il était de bonne humeur et des coups en temps normal, et qui avait
failli disparaître dans un marais, avait dépassé la vingtaine ; il était toujours
méchant, bagarreur et vindicatif. Il vivait de quelques louches affaires, et
avait une femme, une maîtresse et deux marmots morveux. Je les aperçus
dans son sillage alors que je traînais une mine de chien battu derrière Mère,
un matin où j’avais accepté de quitter ma chambre et de lui emboîter le pas
au marché pour quelques emplettes. J’hésitais à aller saluer mon
camarade, car il n’allait pas manquer de me parler de mes études à
Yaoundé. Comme j’essayais de me faufiler hors de sa vue, il me repéra et
vint à ma rencontre, toutes dents dehors :
« On m’a dit que tu étais rentré à Douala et tu ne viens pas voir les
amis, hein ? C’est criminel, ça !
— C’est que...
— Yaoundé vous tourne la tête !
— Non. Yaoundé n’y est pour rien. J’ai raté...
— Salue ma femme et mes enfants. On parle de tout ça ce soir, autour
d’une bonne bière, hein ?
— Si tu veux... mais je boirai de l’eau ! »
Je ne me suis pas rendu à ce rendez-vous. Il me fallait ranger mes papiers et
me préparer à découvrir le septentrion.
Je fis donc en compagnie d’Albert et de deux autres garçons, Olivier
Belinga et Isidore Nouma, qui se trouvaient aussi en situation d’échec
scolaire, le voyage vers le Tchad. Olivier Belinga était taciturne et Isidore
Nouma nous farcissait les oreilles de pop. Il était musicien. Nous ignorions
que l’expérience qui commençait de belle manière serait bientôt éprouvante.

Notre première demande d’inscription eut lieu en août au lycée Félix-


Éboué, à Ndjamena. Mais le proviseur nous annonça qu’elle était suspendue
à l’intervention d’un ambassadeur. Il avait paru prendre cette décision pour
se couvrir et vérifier, nous assura-t-on, que nous n’avions aucune intention
malveillante pour la sécurité de son pays. Il voulait être certain que seules
les études nous intéressaient. Je m’étonnai de cette suspicion.
« Tu te rends compte, Albert ? Je n’ai jamais vu de près une kalach !
— Il nous faut contacter un ambassadeur. C’est ça ou rien,
apparemment ! »
Nouma n’avait pas tort. Nous courûmes après notre ambassadeur. Il
n’était pas toujours présent à Ndjamena, puisqu’il couvrait aussi les
représentations diplomatiques du Cameroun au Niger et dans la
Centrafrique devenue un empire ubuesque, sanguinaire, voire
anthropophage, selon les rumeurs qui couraient les rues et qui nous
avaient détournés de l’idée d’y aller chercher le baccalauréat. Nous ne
voulions pas finir dans un méchoui impérial. Notre camarade Nouma, qui
semblait au courant de tout, pencha pour une autre solution :
« Allons voir M. Beaux, l’ambassadeur de France.
— Pourquoi pas le roi du Maroc ? Tu divagues.
— Hé ! qui n’ose rien n’a rien !
— Tu crois que la France va perdre son temps à défendre notre
dossier alors que nous avons un ambassadeur camerounais sur place ?
Nous devons, nous aussi, apprendre à laisser la France tranquille !
— Oui, Eugène a raison. Voyons d’abord notre représentant. Ne
faisons pas comme si c’était la France qui réglait toujours nos affaires et
partout !
— Bien, les amis ! Je suis votre aîné et je vous ai tous entendus. Je
décide donc que je dirigerais la délégation qui rencontrera Son Excellence...
comment s’appelle-t-il déjà, dis-le, Nouma, toi qui sais tout ?
— Excelsior Magloire Pondi.
— Nous camperons devant l’ambassade pour voir Son Excelsior ! »
Albert prit la tête de notre délégation et nous fîmes pendant quinze jours
le siège de notre représentation diplomatique sise au quartier Klémat. Dès
qu’il fut présent à Ndjamena, l’ambassadeur nous reçut chaleureusement,
nous écouta et ne nous fit aucun reproche sur le passage clandestin de la
frontière.
« Je suis au service de mes compatriotes et je vous aiderai. Telle est ma
mission, fixée par le chef de l’État.
— Nous le remercions à travers votre haute autorité ! »
Nous approuvâmes de la tête notre porte-parole. Son Excelsior, comme
le nommait Albert, prit nos dossiers, les compulsa pour s’assurer qu’il ne
manquait aucune pièce importante et, après une quinzaine de minutes à
nous recommander de ne rien faire qui pourrait « mettre la honte sur le
nom du pays », nous courbâmes de cérémonieux remerciements devant
l’ambassadeur droit et confiant dans notre intégrité. Trois jours plus tard
nous fûmes effectivement inscrits au lycée.

J’ai adoré le poisson du lac Tchad et la nuit à Ndjamena sous les étoiles
! Nous avions moins souffert de la chaleur qu’à Douala, car l’humidité était
plus faible et la ville moins exubérante, paisible et provinciale. Les
préparatifs du baccalauréat nous donnaient satisfaction et nous étions
sereins quant à l’issue de notre scolarité. Nos camarades tchadiens, cordiaux
et empressés de nous
secourir, tenaient les Camerounais en haute estime. Nous ne savions pas
trop les raisons qui les animaient, mais leur bienveillance nous plaisait et
nous cherchions à la conforter. Aussi croulions-nous sous les invitations
dans les familles de nos condisciples où nous parlions de nos vedettes du
football, de la chanson, de la boxe, de la course cycliste et d’autres sujets
comme la littérature, la philosophie et même la politique. Les Tchadiens
étaient surpris que notre pays fût épargné des coups de feu qui renversaient
alentour les gouvernements tant du côté anglophone, arabophone que
francophone. Ils célébraient le caractère entreprenant des Camerounais, leur
goût pour l’étude et leur joie de vivre. Tout ceci nous étonnait, car, à
l’intérieur du pays, nous avions nos querelles, nos divisions, nos fâcheries et
nos coups bas pour jeter l’opprobre sur telle ou telle ethnie, voire la peindre
en ridicule. Mais les peuples ne se voient pas tels qu’ils sont. Certains
abusent de leur prétention à l’excellence et d’autres exagèrent leurs défauts.
Il me sembla, à entendre les conversations dans les familles, que les
Tchadiens se mésestimaient et que les Camerounais, sans atteindre la
prétention française à la supériorité, auraient gagné à se montrer plus
humbles. Nous étions fiers et bombions le torse, mais nous parvînmes à
éviter une tapageuse autocélébration des qualités que l’on nous prêtait et
à nous tenir loin de toute situation qui eût réduit les faveurs dont nous
jouissions. Mes résultats sportifs et scolaires étaient excellents, et il me semblait
que je n’aurais connu nulle part que dans ce pays-là une harmonie parfaite
entre mes activités sportives et mes études. Me manquaient les nouvelles
des miens, car le courrier venu de Douala était plus long que celui expédié
de France, où étudiaient mes frères aînés. Aussi avais-je pris l’habitude de
demander des nouvelles de mes parents à mes frères installés à Paris plutôt
que de courir le risque de me tourner vers ceux et celles restés au pays. Les
choses n’ont guère évolué, car demeure, quarante ans après, l’impression
que quiconque se trouve en Afrique, notamment francophone, est plus
près de Paris que de son voisin africain. Ce décalage, que la politique et les
différentes
générations ne parviennent pas à réduire, est l’un des plus tristes constats
qui puissent être faits sur l’état général des liens entre Africains.
À Ndjamena, j’avais en outre une petite amie, Myriam Ningor, que
notre ami Isidore baptisa la Bombe – quand nous la vîmes tous la première
fois et que chacun de mes compagnons forma le projet de la séduire –, et
dont les massages surpassaient en qualité, et de loin, le pétrissage en règle
auquel nous soumettait Djibré Adongar, le kinésithérapeute de Coton Tchad
où je jouais au football. Nous l’appelions le « boulanger », car il donnait
davantage le sentiment, lorsqu’il s’occupait de nos corps, que nous étions,
sur sa table de massage, une simple pâte bonne à battre et non des
muscles d’athlètes à malaxer avec délicatesse.
Comme l’avait prévu Albert Mackon, j’avais remboursé mes dettes
grâce aux primes de matchs, mais je m’étais éloigné de mes trois
compagnons de route. Nous nous voyions, certes, au lycée, mais je ne
m’attardais pas à la fin des cours auprès d’eux à cause des entraînements
qui m’attendaient ou des mises au vert la veille des rencontres de notre
championnat. Durant certaines d’entre elles, je les apercevais aux abords du
stade. Le public se tenait en effet le long des lignes de touche, la petite
tribune en planches ne pouvant pas accueillir beaucoup de monde en
dehors des dirigeants et de quelques VIP. Nous disputions des matchs
empoussiérés, sortes d’empoignades enfumées au cours desquelles les
arbitres peinaient à diriger les débats, à cause de l’état rudimentaire du
terrain et des nuages de poussière soulevés par le vent, la proximité des
spectateurs, les interventions des poulets, des chiens, des chats ou des
chèvres qui en perturbaient le déroulement. Parfois, même, ils ne
parvenaient pas à valider des buts, car les filets, percés comme du gruyère,
laissaient échapper des ballons que de violents tirs avaient propulsés hors de
la portée des gardiens. S’ensuivaient des embrouilles, l’irruption des
spectateurs qui encerclaient l’arbitre, sortaient parfois un poignard et
mimaient un égorgement, voire l’entrée sur le terrain de dirigeants en
boubou et chéchia sur
la tête, qui avaient perdu leurs nerfs et leur flegme et secouaient les pauvres
arbitres tels des pruniers, quand ils ne les rouaient pas de coups.

En mars 1980, huit mois après mon arrivée, je quittai précipitamment


Ndjamena sous une pluie de balles. Dans ce pays où les affrontements sont
la norme et la paix civile l’exception, une énième révolution de palais se
déclencha alors que s’achevait le deuxième trimestre de l’année de
terminale. Au moment de la débandade et du sauve-qui-peut général qui
s’empara des lycéens et de la population dans son ensemble, me revint le
mot d’un Tchadien qui nous avait dit, dès notre arrivée au Tchad : «
Bienvenue dans ce pays qui n’a de passion que pour la guerre ! » À peine
avions-nous, à l’époque, traversé le fleuve Chari, qui sépare le Tchad du
Cameroun, qu’une légère appréhension s’infiltra en nous. Notre petite
colonie de quatre unités avait regardé ce monsieur comme un abominable
tueur de rêves. Pourtant, il avait raison. Les affrontements nous surprirent
au lycée, à proximité duquel stationnait une garnison sur laquelle
s’abattirent les premiers coups de mortier et les rafales de mitraillettes des
belliqueux. Les lycéens les plus prudents s’aplatirent sous leurs pupitres
tandis que la plupart des élèves comme des enseignants se bousculèrent
pour prendre les jambes à leur cou. Il n’existait aucun protocole en cas de
sinistre ou d’événement de ce type. Chacun se débrouillait comme il
l’entendait. Ce matin-là, je vis des unijambistes cavaler plus vite que les
champions des cent mètres, et les filles jouer des coudes avec une férocité
insoupçonnée. La peur galvanise ! Les galvanisés s’entrechoquaient aussi
et certains avaient déjà les pommettes saignantes avant le choc des balles
perdues. Ce branle-bas général et inattendu engendra un indescriptible
désordre dans notre établissement. Je pensai, pour éviter d’être écrasé par la
foule, qu’il était urgent de m’asseoir sous un arbre pour réfléchir et organiser
ma fuite. Je le fis. Mais à peine avais-je trouvé un équilibre sur les grosses
racines d’un vieux figuier banian au centre de la cour envahie de cris qu’un
camarade me bouscula. Il criait aussi. Je voulais garder mon sang-froid.
La panique, me
disais-je pour me rassurer, est souvent un piège plus dangereux que le
danger lui-même : « Tu es fou de rester là, tu te prends pour le penseur de
Rodin ou quoi ? » Je le regardai comme s’il parlait à quelqu’un d’autre. «
Reste là et crève ! Les rebelles toubou sont passés à l’action et vont te buter.
» Me buter ? Je n’étais pas un politicien. Je n’étais pas tchadien et encore
moins un amoureux des armes. Des mortiers explosèrent au loin, suivis
d’un bruit de véhicules, des jeeps, lancées à vive allure sur les routes
poussiéreuses. Mon sauveur décampa. Je me jetai dans la cohue. Des
mitrailleuses crépitèrent de plus belle, des balles sifflaient, ricochaient sur
les murs avoisinants ou percutaient des corps qui s’affalaient dans la
poussière. Les hurlements des enfants terrorisés et des femmes trouèrent
les airs. Les élèves, rejoints par la population apeurée, par les travailleurs
qui sortaient des bureaux ou des échoppes, se ruaient dans les concessions
ou vers ce qu’ils pensaient être des abris. Je suivis la foule. Il ne sert à rien
de méditer quand il s’agit de quitter une zone où grondent les canons. Ils
tonnaient dans le quartier Ardep-Djoumal. Je pensai alors gagner le sud-est
de la ville, et précisément le quartier Nguéli plus près du fleuve Chari vers
lequel se dirigeaient généralement les frontaliers camerounais qui
travaillaient à Ndjamena. Je fonçai dans cette direction en longeant
l’avenue Mobutu. La canonnade tonnait tout autour. Il fallait donc la
contourner le plus vite possible, en évitant les grandes artères où crépitaient les
coups de feu. Je suivis un groupe d’enfants en haillons. Nous entrâmes
dans une concession automobile. Une voix m’imposait d’y reprendre mes
esprits. Des mains bienveillantes me poussèrent dans un hangar qui sentait
l’huile et le carburant. Et si quelqu’un mettait le feu à cette entreprise ? Le
doute et l’inquiétude me précipitèrent dehors, dérapant sur des flaques
d’huile avant de m’élancer vers le fleuve. Je crus reconnaître les silhouettes de
mes compatriotes qui songeaient à regagner leur domicile. La cohue
augmenta. Des fugitifs, manquant de souffle ou trébuchant sur des
obstacles qu’ils n’avaient pas vus, tombaient, et ces chutes provoquaient des
carambolages, car d’autres fuyards venaient s’empaler sur ceux qui avaient
mordu la poussière. La cage thoracique
prête à exploser, slalomant entre des corps gisant par terre, les heurtant
parfois, mais parvenant toujours à me maintenir en équilibre, je déboulai sur
l’avenue de l’Indépendance. Elle était noire de monde.

Je pensai alors à ma copine Myriam Ningor. Elle habitait à Farcha. Cela


m’éloignait de la traversée vers Kousséri. « Allons chez elle ! Elle me
protégera. Je bénéficierai sous son toit d’un répit au lieu de chercher à
rejoindre précipitamment le Cameroun ! Rien ne sert de courir, il faut
partir à point ! L’attente sera plus réconfortante sous ses prodigieuses
caresses que dans une foule, celle qui m’entourait, nerveuse, fébrile,
rendue hagarde par le danger, plus imprévisible sous l’angoisse, plus
dangereuse encore dans ses courses désordonnées, ses arrêts, ses
reculades, ses changements de rythme, d’itinéraires, quand éclataient des
fusillades. Les fugitifs sont des morts en sursis. Toute foule accomplit dans
chaque foulée un pas vers l’abîme. Je risque d’être écrasé par ces
compagnons d’infortune avec lesquels j’ai réglé mon pas. » Le joli minois de
Ningor dansa dans la réverbération du soleil. Son visage illumina mon ciel.
Il me fallait lui dire au revoir ! Je devais donc revenir sur mes pas et courir
vers l’ouest. Mes jambes avaient de l’entraînement. Je pouvais endurer un
long footing. Mais on ne court pas de la même façon sous le sifflement de
balles réelles que sur un terrain de football. On est moins à son aise en
vêtements de ville qu’en culotte courte ! Les voitures qui filaient vers
l’aéroport encombrèrent bientôt la zone. Des expatriés blancs, rougissant sous
le soleil, marchaient aussi, le souffle court, puis couraient vers les aéronefs.
Je les enviai et faillis les suivre. Mais je bifurquai, fonçai vers Farcha, soit la
direction opposée, où je poursuivis mon tortueux chemin. Tout en
allongeant mes foulées, et malgré le fracas revenu semer son désordre à
Ndjamena, je rêvai, je l’avoue, de l’échancrure de la robe de Ningor. Celle
par laquelle se dévoilait soudain un sein, quand elle me préparait à ses
assauts. Cette pensée me donna un supplément d’ardeur à vaincre
l’épuisement. L’ogive ronde et à la pointe longue et plus noire que le reste de
sa peau me fit accélérer la cadence.
Au diable, la guerre ! Je courus pour aller humer les petits boutons de fièvre
qui tapissaient le pourtour de cette pointe avancée des splendeurs de Myriam.
Avec leur floraison commençait notre délicieuse révolution autour de la table
ronde. Des cocktails Molotov explosèrent à quelques mètres de moi. Ils
chassèrent Myriam de mon esprit. Des sueurs froides coulaient le long de
mon échine. J’arrivai, à bout de souffle, à côté du domicile de Myriam.
Mon cœur faillit s’arrêter de battre. Un cordon de militaires armés jusqu’aux
dents encerclait la petite maison à la clôture rouge. À l’écart des
bousculades, je m’adossai à un mur au crépi fatigué. Je repensai
instantanément au colonel K. Cet officier déjà marié courtisait assidûment
Myriam depuis quelque temps. Comme elle me savait peu jaloux,
uniquement intéressé par l’acquisition du baccalauréat et un peu par les jeux
de ballon, elle moquait le gradé devant moi et me l’avait suffisamment
montré en photo de sorte que, à reculons le long du mur qui me soutenait,
je reconnus mon rival. Un béret de guingois sur la tête, il se tenait, le regard
sévère, devant le portail...
Ma copine m’avait raconté les visites de l’officier supérieur à ses parents, sa

Jeep débordant de cadeaux comme ses poches de billets de banque ; il les


déversait aux parents de la jeune fille. « Il croit que ça m’impressionne ? Il
se fourre le doigt dans les naseaux ! » Myriam avait un ton libre et des
tours de reins euphorisants. La Bombe m’aimait. Elle avait, je crois, une
conception spéciale de l’amour. « C’est une mécanique et des fluides. »
Son cul bombé était remarquable. Ondulant et pétaradant. J’en fus
d’abord surpris, puis amusé. Je m’ajustai à sa mécanique, la considérant tel
un baromètre de l’intensité de nos ébats. Là, au point où j’en étais, je m’en
fichais comme de mon premier trophée sportif. La mécanique n’était plus
qu’un souvenir, celui d’un mouvement et d’un moment. Les fluides, ces
sensations fortes, ces attirances particulières, cet émerveillement produit
par la musique des corps, l’ensemble de ces harmonies qui m’avaient
soudé au parfum de Myriam ne comptaient plus. Le colonel m’en détachait
irrémédiablement.
Je détestai ce colonel. Il symbolisait l’opportunisme exposé comme
une entreprise de liquidation de toute morale. Je vis que les troubles qui
venaient d’éclater, et à propos desquels Myriam avait maintes fois exprimé
des sentiments détestables, venaient conforter ses positions. Elle devait
bouillir de rage, séquestrée qu’elle était. Peut-être m’appelait-elle dans sa
colère, que les bruits de la rue étouffaient. Les opportunistes
s’empressaient d’en tirer le meilleur parti personnel. C’est ce qui avait
conduit le colonel à masser son escadron devant un domicile privé, sur un
secteur qui n’avait rien à voir avec la dispute du pouvoir, mais qui relevait de
la poursuite des appétits personnels et honteux. Le colonel K., cela crevait
les yeux, abusait de sa position. Ah, je souhaitai que Habré vînt là, ou
Goukouni, je m’en foutais, pour pulvériser le kidnappeur. Ce colonel aux
manches relevés en était un. Il détenait une jeune fille dans les filets de
l’oppression. Je pouvais avancer vers lui et, au nom de l’amour, protester.
Je n’étais pas assez amoureux. Pas assez dingue pour me sacrifier. Lui, le
colonel, ne se gênerait pas pour me réduire au silence. Il était pressant de
décamper. Je rasai le mur pour quitter son champ de vision. Il fit signe à un
homme d’approcher. Lui murmura des mots à l’oreille. Le soldat traversa la
rue. Marcha jusqu’à un camion militaire stationnant de l’autre côté de la rue
et en ressortit avec des jumelles. Il les portait au colonel ! Je le vis avec
terreur s’avancer vers lui. L’officier se tenait, toujours menaçant, devant la
porte que j’avais ambitionné d’ouvrir pour y rejoindre mon amoureuse. Je
rebroussai chemin, le cœur écrasé. Le rêve des caresses de Myriam se dissipa
pendant que je m’éloignais précipitamment des hommes en treillis et en
armes. L’héroïsme des amoureux, qui m’avait un petit moment habité,
s’éteignit. Même si je n’étais vraiment ni un héros ni assez amoureux,
Myriam m’avait assez ouvert aux jeux de l’amour pour ancrer son être
pétillant en moi. Le temps n’était pas aux sentiments. Il m’importait de
sauver ma peau. En courant vers Myriam, il m’était aussi venu l’idée que je
partagerais avec elle le fardeau et la peine que vivaient les Tchadiens. Une
escale chez la fine et longue Tchadienne aux yeux en amande, au ventre
long et au rectangle duveteux, où il était si moelleux de
se fourrer, ne servirait pas qu’aux ébats, avais-je pensé, mais à la solidarité
intra- africaine. Sa table en bois d’ébène autour de laquelle et sur laquelle
tant de joies m’avaient été procurées s’envola de mon esprit. J’avais cru
que chez la Tchadienne, la guerre cesserait peut-être aussi vite qu’elle
avait commencé. Supputations oiseuses ! Par labzizila, par le petit sein, la
guerre est une belle mocheté !
Au Tchad, la guerre est interminable. La paix n’y est jamais qu’une
parenthèse insolite entre deux affrontements. La guerre est dans ce pays
la chose la plus désirée. Elle n’y cesse que pour mieux s’étendre, mondiale
ou picrocholine, régionale ou intraveineuse, elle y passe et y repasse
toujours. Je n’y avais pas cru. Elle revint. Elle était à nouveau là. Je
m’élançai comme un fou hors de la mire des fusils du colonel K. en hurlant
des malédictions aux porteurs de képis : « Fouteurs de merde ! Éjaculateurs de
mitrailles ! » Je courus en zigzaguant de honte et de douleur. La honte de
m’enfuir, la douleur de n’avoir pas vu Myriam. Le militaire effarouche
quand il entre dans la chambre des gens sans autorisation. Il inquiète
quand il se tient devant une porte qui n’est pas la sienne. Il est redoutable
lorsqu’il veut soulever un jupon et téter un sein qui n’a pas donné
l’autorisation à sa bouche gourmande de l’approcher. Celle du colonel
trahissait, sous son collier de barbe et sous son béret, une envie folle
d’aboutir à ses fins longtemps réprimées. Par labzizila, Myriam m’avait juré
que le sien m’appartenait ! Mais ce fut en poltron que je quittai le quartier
Farcha. En fulminant contre les gens en treillis et en képi. Ils aimaient,
m’avait-on affirmé, avoir des peaux de léopard comme descentes de lit. Je
ne voulais pas offrir la mienne, même éraflée sous les nombreuses chutes de
cette maudite journée, car en courant comme un dératé vers le fleuve, je
perdis souvent l’équilibre et, à plusieurs reprises, tombai par terre. Le nez
dans la poussière, c’était la faute au colonel K. Les poumons en feu, je
maudissais la guerre. Par labzizila, ô miraculeux téton, pourquoi ne fait-on
pas l’amour comme on aime faire la guerre au Tchad ?
Quand j’atteignis enfin la berge, l’esprit dévasté, le corps exténué, les yeux
vaseux, la bave aux lèvres, la bousculade y était reine.
On ne pouvait rejoindre Kousséri qu’à bord de pirogues. Il n’y avait pas
de pont reliant Ndjamena à Kousséri en ce temps-là. On en parlait sans le
construire. Le cœur froissé, les illusions déchiquetées, le pantalon défait
dans ma course pour m’éloigner du colonel K., la chemise en lambeaux, je
pensai à Mère. Morte, me dis-je, comme mes espoirs...
Le ciel était irrémédiablement bas. Je ne fus pas seulement habité par
le goût âpre et frustrant de l’échec scolaire, mais je crus, pendant plusieurs
jours, avoir perdu la fève de mon existence : Mère. J’étais venu à Ndjamena
chercher un diplôme. Pour retourner auprès des miens heureux et fier. Pas
cette chose prête à fondre en larmes. Pas ce garçon hagard, aux yeux
cernés, qui n’avait plus les bras et la table miraculeuse, ronde, de sa copine
pour le réconforter. Un froussard : Moi. Incapable d’affronter un colonel. Un
fils sans mère. Je ne voyais plus que les yeux clos de la femme qui m’avait
donné naissance et qui, ayant appris mes désillusions, avait été foudroyée
par le chagrin.
Je ne pourrais dire pourquoi la funeste idée me trottait à la tête, envahissait
mon esprit. Elle s’y imprégna avec une telle force que je crus moi-même
que cette idée m’étoufferait plus vite que les balles des insurgés et de leurs
rivaux. Les canons continuaient à tonner. Il me fallait au plus vite traverser
le fleuve Chari pour espérer revoir Mère ou du moins avoir une idée exacte
de la situation qui la concernait. Mon propre drame me sembla dérisoire.
Cette pensée m’arma de courage.
On me bouscula. Les visages apeurés fuyant la ville se jetaient dans des
pirogues surchargées qui essayaient de rejoindre Kousséri, la ville camerounaise
et frontalière la plus proche. Je sautai dans l’une et je crois que je tombai
sans connaissance dans une embarcation avec une seule angoisse à
l’esprit :
« Reverrais-je maman ? »
Je n’ai pas d’autre souvenir de la traversée que cette interrogation qui
fusilla mes autres émotions. Interrogation aujourd’hui superfétatoire, car
quelle autre
main que celle bienveillante et protectrice de ma mère eût pu me pousser
avec une telle autorité dans cette pirogue ? J’ai atterri à Kousséri comme un
oiseau blessé dont il fallait soigner et réajuster le plumage avant qu’il ne
reprenne son envol. On nous avait accueillis sous des tentes comme des
rescapés. Ces tentes avaient été dressées sur un terrain vague. Nous nous y
engouffrâmes sans façon. Je pense que j’avais dû dormir plusieurs jours sous
l’une d’elles où d’autres corps étaient venus s’allonger. Des blouses blanches les
soutenaient. Des râles et des sanglots précédaient la chute de ces corps
éprouvés sur des nattes où l’on était heureux, malgré tout, de s’écrouler.
Les parachutistes sans parachute

À mon réveil, ce n’est ni la faim ni la soif qui me tenaillèrent le plus,


mais la pensée de Mère. « Elle est morte ! » Une gourde s’offrit à ma vue.
Je m’en emparai. Elle ne me délivra pas de mon angoisse, même après en
avoir vidé le contenu. Je retournai m’allonger. Des ombres, plus que des
corps, défilèrent. On me questionna. Une voix d’homme. Stridente.
Nerveuse. Énervante. Je bredouillai. Je voulais passer le baccalauréat. Mais
à Ndjamena, on se battait encore dans les rues pour le pouvoir. « Votre
baccalauréat attendra. Quand on a la vie, l’espoir est sauf ! » Ce philosophe
m’agaça. Mais quand je voulus lui répondre, il avait déjà tourné les talons.
Mes voisins m’informèrent que c’était l’Instructeur. Il était long et sec, le
visage émacié et buriné de celui qui en a assez vu pour ne plus jamais avoir
à s’étonner de rien. On disait qu’il venait de Somalie, mais il précisa lui-
même qu’il était nubien. Je m’affalai sur ma natte et dormis. On me secoua
pour la soupe. Je la bus. Puis je dormis de nouveau, me réveillant en sursaut
quand explosaient des obus de l’autre côté du fleuve. Quand je me réveillai
le lendemain, je pensai à Mère. Disparue. Je courus à la recherche du
Nubien, qui régnait sur le camp. Il portait une blouse blanche et avait un
brassard avec une croix rouge à son bras. Il y avait plus de tentes encore
que les jours précédents. Les tirs d’obus continuaient à retentir à
Ndjamena, où les combats se poursuivaient. Le faux Somalien nous dit que
les réfugiés affluaient plus nombreux encore, parce que Hissène Habré, qui
voulait tout le pouvoir pour lui, prenait l’avantage sur son adversaire. La
population, le redoutant plus que Goukouni, s’enfuyait en masse, les savates
voltigeant dans
la poussière, les boubous se déchirant sous les muscles en branle, les
chéchias volant comme des brouillons d’hirondelles. Ces apeurés des
cruautés de Habré inondaient l’aéroport tout près du centre-ville en un flux
incessant et effrayé. Des avions, mobilisés par la France, nombreux,
décollaient pour éloigner les expatriés de la vieille fièvre kalashnikovique
qui crachait ses mortelles piqûres. Nous nous tenions sur un terrain vague, la
tête baissée, contemplant nos pieds nus et poussiéreux, nos esprits perdus
pour la plupart dans nos culottes sales et dans nos cœurs froissés quand des
gens pointant les doigts vers le ciel crièrent :
« Par Allah le Miséricordieux !... »
Des points noirs, comme des abeilles raides, se détachaient des avions
prenant de l’altitude et s’écroulaient des aéronefs comme des poupées de
chiffon. « Wallaye ! Les avions crachent les gens !... » On a beau ne jamais
vouloir regarder l’abomination, celle-ci nous figea le nez et les yeux au ciel
d’où dégringolaient des humains, des hommes, des femmes et des enfants
qui s’écrasaient sur le maudit sol sahélien, brûlant et assassin, qu’ils
avaient cru abandonner à sa sécheresse, à sa dureté infernale et à sa cruauté
permanente. Ces dégringolades et ces plongeons dans le vide nous
sidérèrent. On criait dans le camp. On se déchirait les gosiers. On courait
dans le vide, comme si on pouvait aller amortir les parachutistes sans
parachute qui pleuvaient sous le soleil couvert, parce que nous les voyions
ainsi de loin, tels des moineaux. Les canonnades de Ndjamena répondirent à
nos cris, les surpassèrent en intensité. Mais nous n’étions que saisis par les
corps qui ondulaient dans les airs et sous une canicule dont les
réverbérations du soleil empêchaient les regards de fixer longuement le ciel.
Les corps livrés à l’attraction terrestre, que personne n’irait chercher ni
ramasser, car « il n’y a plus rien à ramasser là-bas où ils vont s’écrabouiller,
prononça sentencieusement l’Instructeur en haussant les épaules. On ne ramasse
pas la bouillie dans la poussière, hein ? Les charognards savent laper ces
choses-là ! » Plaisantait-il ? Non. Il était serein. Il n’avait pas l’air aussi effaré
que nous.
« On ne monte pas dans un avion sans passeport. Voilà le résultat. Les
gens blaguent, hein ! On ne s’agrippe pas comme ça à un avion comme pour
aller en rigolant faire une balade sur le guidon d’une bicyclette manœuvrée
par un copain ! »
Il n’avait pas de cœur, ce chien ! Il n’avait plus de larmes à verser pour
ces Africains qui s’étaient rués à l’aéroport, suivant les Occidentaux et
pensant probablement qu’on les prendrait en pitié et qu’ils s’envoleraient vers
des cieux plus doux, plus sucrés, plus prospères que cette terre rouge
d’Afrique où ruisselait le sang. Pourquoi perdre mon temps à l’écouter ? Ce
dégingandé était un monstre. Je le suivis de loin en loin. Ses explications
semblaient de bonne source, même si sa façon de parler me donnait des
palpitations et des envies de lui casser le cou. Comme l’aéroport avait été pris
d’assaut par la population, du fait de la trouille qu’inspirait M. Habré, et qu’il
n’y avait plus assez de policiers et de matraques pour refouler les gens, les
escadrons disponibles empêchaient désormais les clandestins, les femmes
de ménage, les nourrices des gosses blancs, les jardiniers qui avaient pu
courir à l’aéroport, les boys et boyesses, c’est-à-dire les ressortissants non
européens, d’accéder à l’intérieur des hélicoptères devant transporter des
ressortissants étrangers en lieux plus sûrs ou dans des aéronefs décollant pour
des distances plus longues. « Les refoulés hurlaient à mort puis ils ont cru
bon de s’accrocher aux avions. C’est du suicide ! » L’homme parlait toujours
sans s’émouvoir. « Vous êtes bien ici, non ? Tant pis pour eux, trancha,
sentencieux, le Nubien, le doigt pointé vers le ciel. Ils ont pris le risque,
comme des cons, de s’agglutiner sur le tarmac. De grimper sur les avions
comme si c’étaient des arbres. »
Dans les airs, ces malheureux, qui avaient certainement eu un gros espoir
et
même craché sur le sol ingrat qu’ils venaient de quitter, avaient vite
déchanté. Sous la poussée des réacteurs, le vent et les secousses, les voyageurs
sans ailes ni parachute décramponnaient et tombaient en grappes comme des
points noirs dans le ciel pour s’écraser sur leur sol à peine déserté. Sweet,
sweet home ! Beloved country ! Nous fûmes nombreux à aller vomir avant de
retourner nous
tapir, recroquevillés comme des moignons d’homme, sous la tente.
L’Instructeur m’y retrouva, terne et silencieux. Je lui tournai le dos pour
verser des larmes sur mon oreiller. Les jours suivants, je ne lui parlai pas
davantage. Quand il voulut me relancer sur mon envie de retourner à
l’école, je piaffai et m’éloignai de lui. Quand je desserrai les dents, je ne
manifestai aucune émotion sur les « parachutistes sans parachutes », comme
on désignait les gens tombés des avions comme des chiffons, comme des
miettes de vie lâchées dans un océan enfumé de carnages. Ils avaient rêvé de
se hisser sur un tapis volant, et le rêve d’Aladin n’avait duré que le temps
d’un vrombissement de moteurs fonçant vers la désillusion. Les corps
pulvérisés avant de toucher terre avaient- ils malgré tout eu quelques instants
de soulagement ? Je n’osai le demander au régisseur du camp, somalien ou
iroquois, qui m’aurait ri au nez. Parfois, sous ma tente surchauffée, quand la
pensée de Mère me secouait de toutes les fibres du fils atterré, je
m’abandonnais, en pensant aux suppliciés des airs, à des idées
imprononçables : « Heureux disparus, qui n’aurez plus faim ou soif !
Valeureux aventuriers, qui n’aurez plus de douleur à soigner ! » Leurs vies
étaient achevées, de même que les malheurs vissés à leurs basques. Même
le ciel les avait refoulés, puisque c’est à partir de ce ciel qu’ils avaient été
rejetés pour crever une vie achevée comme on crève un pneu laminé.
Notre pathétique existence, la mienne en particulier, sous la tente, au
croisement des heures de déprime et des pensées suicidaires, ne pendait
plus qu’à un fil incertain. Quand un peu d’optimisme me revenait, c’est à
Mère que je pensais, et tout redevenait pesant et triste. Le Nubien m’agaçait
et me déprimait. Mais c’était le seul avec lequel je parvenais à converser. Je
crus utile de lui confier abruptement mon tourment. Il avait l’air de ne pas
être autant que moi effrayé par les fusillades qui se poursuivaient à
Ndjamena. Un jour, Habré prenait le dessus, et le lendemain, c’était son
adversaire, Goukouni, qui inversait les pronostics. « Il effraie moins les
Français », grognait le Nubien.
Je ne m’étais pas intéressé au contexte politique local, absorbé que j’étais
par mes études et préoccupé par les matchs de championnat de football
de
première division. J’étais rapidement devenu la coqueluche de l’équipe, et
les dirigeants de Coton Tchad tout aussi bien que les supporters me
témoignaient de leur vive sympathie, même si, au Tchad, les jeux de ballon
ne suscitaient pas la même ferveur qu’au Cameroun. J’ignorais donc qui
luttait contre qui lorsque les jeux de la guerre fratricide reprirent. Ils
mirent un terme à ma scolarité au Tchad, car Ndjamena fut pendant de
longues semaines sous le feu des belligérants. L’amour pour la bagarre
armée interrompit à nouveau la stabilité gouvernementale ainsi que le
fonctionnement normal des autres institutions, y compris scolaires. Ce n’est
que plus tard, durant ma fuite, que je parvins à comprendre que Goukouni
Oueddei, qui dirigeait le gouvernement, fils du chef traditionnel des
nomades teda du Nord, et Hissène Habré, son second, qui apparaissait
comme le plus lettré des Toubou du même Nord – plus féroce et plus
assoiffé de pouvoir –, avaient été rattrapés par le goût de la fusillade entre
frères. Notre petite communauté de Camerounais fut disloquée. Je perdis ainsi
toute trace de mes trois autres camarades. Avaient-ils péri ? Avaient-ils
survécu ? Je n’en ai rien su. Je ne les ai pas revus depuis. Du reste, je ne suis
jamais retourné à Ndjamena malgré mon envie de revoir des lieux où je me
suis senti si bien, mais desquels je fus brutalement recraché sur l’autre
berge, celle du pays natal, que je n’étais pas pressé de retrouver si tôt, nu
et pleurant ma mère. Et j’en fus triste, amer et perdu. On n’aime pas sentir
le goût glaiseux de la défaite vous rouler dans la gorge et s’y encastrer. Le
colonel m’avait arraché aux frétillants tourniquets que savaient rouler les
hanches de Myriam. Sous la tente, je n’y pensais que furtivement, plus
furieux contre cette guerre qui m’avait chassé et qui avait aussi emporté
ma mère. J’avais l’impression que le commencement du bonheur, cet état
optimiste et béat, ce sentiment de flottement et d’allégresse qui vous verse des
bouffées de gaieté au cœur, que cette sensation d’invulnérabilité, disons ce
bien-être installé au plus profond de votre conscience, et que j’avais goûté à
Ndjamena, ne gambadait plus allègrement le long de mes veines. Il n’y
circulait plus un merveilleux
élixir. Tout venait d’être pulvérisé. Il n’y avait plus nulle part d’apaisement
disponible.

Les bombardements nous réveillaient la nuit, car, en temps de guerre,


la nuit n’est pas faite pour le repos et encore moins pour dormir. La guerre
ne connaît pas l’horloge, n’écoute pas la musique de ses aiguilles et encore
moins la supplique de ceux qui veulent qu’elle cesse. Elle se fiche de la vie et
ne sourit qu’à la mort. L’Instructeur semblait indifférent, ou plutôt à son
affaire. Après tout, c’était la guerre qui lui procurait son emploi et son
utilité. Je n’en pouvais plus :
« Je veux m’en aller d’ici !
— Hé, petit, à cette heure de la nuit ?
— M’en fous. Quitte à mourir, autant aller moi-même devant ma mort !
Les parachutistes sont tranquilles maintenant !
— Tiens prends ce comprimé. Bois !
— Il va m’endormir et après ? Hein ? Après le réveil ?...
» Je n’osai pas dire que je reverrai sa gueule, et rien que
ça... !
« Tous ces gens que vous voyez, là, ont les mêmes pensées. Bon, du
calme. Il y a un vieux là-bas. Je l’ai connu en Érythrée quand ça canardait.
Je reviens. On ne bouge pas. Hein ?! »
Il était parti avec son médicament. Il l’avait fait boire au vieux. Il était
revenu satisfait de lui. Le vieux aussi, de sa dose.
« Lui au moins a compris.
— Lui, c’est lui. Moi, je veux m’en aller.
— Toujours la même musique. Justifiez !
— Je suis un orphelin.
— Je ne comprends pas, mon petit. Qu’est-ce que tu cherches à me dire ?
— Maman est morte, je veux aller à son enterrement !
— Où exactement ?
— Au Cameroun !
— Mais tu es ici au Cameroun, petit !
— À Douala. Elle vivait à Douala. Il est possible qu’elle soit enterrée au
village, près de Yaoundé.
— Comment as-tu appris cette triste nouvelle ?
— Dans un rêve, m’sieur !
— C’est quoi, cette histoire ?!
— Le même m’a déjà réveillé plusieurs fois !
— Un rêve ou un cauchemar ? L’un ou l’autre ne constituera d’ailleurs
pas une bonne réponse à ma question. Trop d’émotions tuent la raison. »
Il recommençait à philosopher et à m’énerver.
« On vous a mis ici pour votre bien.
— Je veux partir d’ici, m’sieur !
— Ah, ça, c’est autre chose !... Du repos d’abord. On ne repart d’ici que
quand on a récupéré un peu de force. Encore de la soupe ?
— Non !
— Du riz ?...
— Non plus. Je veux voir ma maman !
— Ah, là aussi, c’est différent ! Voir votre maman est une chose. Dire
qu’elle est morte en est une autre. N’est-ce pas, mon petit ?
— Peut-être, monsieur le philosophe !
— Pas d’impertinence ! Tu étais dans quelle terminale à Ndjamena ?
— D.
— Bon, c’est scientifique, ça ! Ce camp te déplaît ? On t’a fait des misères
?
Dis-le-moi, franchement !
— Non, personne ne m’a embêté. Seul ce rêve qui revient me pousse
à vouloir m’en aller. Si on rêve plusieurs fois de la même chose, n’est-ce pas
une forme de message ?
— Une forme de message, mais pas forcément le message, hein ?
— Maman est morte.
— Les inquiets, commotionnés comme toi, fabriquent des peurs à la pelle.
J’en ai vu, moi ! Mais c’est le résultat d’un traumatisme émotionnel. Ces
peurs dépassent parfois la réalité et c’est cette même peur qui pue les
aisselles frelatées... Mon petit, la trouille peut engendrer des ressassements
et devenir obsessionnelle. Les situations de crise, comme celle que nous
vivons ici, sont déstabilisantes. Je te l’accorde. Il faut éviter les surenchères.
Tout réfugié est comme un lapin devant les phares d’une voiture... Tu vois
ce que je veux dire ? Il ne sait plus quelle direction prendre et
généralement, il fonce dans la mauvaise direction. Retourne sous la tente !
»

J’ai surtout eu l’impression que la condition de réfugié se révèle sous


cet éphémère abri. Sous un chapiteau monté en toute hâte, le réfugié ignore
qu’il y est régi par l’attente. L’attente de la régulation de son mécanisme
psychologique. L’attente de la soupe. L’attente du départ vers un horizon dont
il n’est plus le maître. La dernière augmente vite, car, une fois à l’étroit
dans cette structure qui nous apparaît d’abord comme un havre de paix, on
ne rêve que d’en sortir. Sous cet abri sommaire s’évapore vite la peur qu’on a
eue avant de s’y allonger, avant qu’une angoisse diffuse et sourde ne vous
enveloppe de son indésirable étreinte. Un réfugié, je l’ai expérimenté,
ressent une honte particulière et insidieuse sous une longue tente. Il ne
connaît pas ceux qui l’accueillent. Il est rempli de frayeurs et abruti
d’images, de voix et, surtout, du souffle des siens absents. Il baigne dans un
cauchemar long comme un océan sans rivage.
Je ne voyais ni Albert, ni Isidore, ni Olivier. J’écartais l’hypothèse qu’ils se
soient trouvés parmi les parachutistes sans parachute. J’espérais et
j’espère encore qu’ils ont échoué dans un autre camp, puisqu’il y en avait
un autre au nord de Ndjamena. Peut-être avaient-ils été secourus par des
voisins dans la concession où ils logeaient. Je jouais dans l’équipe Coton
Tchad et elle avait mis un logement à ma disposition au quartier Madjorio,
non loin de Farcha, où résidait ma pulpeuse Myriam. Peut-être avaient-ils été
chez elle, me croyant
là-bas. Le colonel K. les avait peut-être arrosés de plomb. Que le Très-
Miséricordieux leur accorde Ses grâces éternelles et les arrose de félicité si
la mort les a depuis enlacés, ô compagnons de mes infortunes tchadiennes
! Je n’en savais rien. Nous n’avions pas de téléphone sous les tentes et je ne
pouvais joindre mes dirigeants ni ne pouvais envoyer un message à quiconque
dans une capitale soumise au sauve-qui-peut et qui subissait le pilonnage des
mortiers et des canons. J’écrivis à Père, mais on me signala qu’on ignorait le
temps que la correspondance mettrait à lui parvenir à Douala. Je n’avais,
dans ma fuite, sauvé ni livre ni cahier pour réviser mes leçons. Ma tête
était intacte, mes jambes aussi. Le Nubien me tendit un vieil exemplaire de
Gargantua. Rabelais me tint compagnie et les jours défilèrent.
Péniblement. Il me fallait relire plusieurs fois la même page pour suivre les
aventures du truculent obèse. J’abandonnai Gargantua et sa gloutonnerie
et réclamai autre chose. L’Instructeur me remit Le Déterreur, un roman qui
résonna dans mon esprit comme un « ricanement venu du noyau de la
terre », selon une phrase de son auteur, Mohammed Khaïr-Eddine, et tirée
du texte. Le livre, rugissant de rébellion, évoquait aussi un glouton, mais
plus désarmant encore que Gargantua ; il trouvait sa dévoration en fouillant
dans les cimetières. Et ceux-ci me glaçant le sang, me paraissant
grotesques, me renvoyaient cependant à Mère. Elle ne désertait pas mon
esprit. J’eus peur qu’un déterreur, un vrai, celui-là, s’occupât déjà d’elle. Je
lus cependant le terrible Khaïr-Eddine tout en m’affolant au sujet des miens
et à propos de ma mère en particulier.
Je me reprochais alors d’avoir quitté ma famille pour un parchemin
ridicule, pour une aventure dans un pays bizarre dont j’apprenais, dans le
refuge où je m’étiolais, le poids des rancœurs tribales, le goût pour les
oppositions armées et pour les règlements de comptes violents. Qu’allais-
je devenir dans l’extrémité nord du Cameroun dont j’ignorais tout ou
presque. Pensant de plus en plus à mes proches et faisant défiler les
souvenirs de mon enfance et ceux des personnages de ma famille, je revis
Mère surtout, et il
m’arriva même de sourire en me remémorant les idées en rafales qui ne
manquaient jamais de sortir de son imagination débordante.

Un jour, elle apprit que le boxeur Joseph Bessala, que l’on célébrait
partout au Cameroun pour avoir apporté au pays sa première médaille
olympique, en 1968, à Mexico, se trouvait à Douala et crevait la misère. Elle
en fut touchée et l’ingratitude du pouvoir l’irrita. L’illustre boxeur, l’homme
qui avait un bras plus long que l’autre, ce qui déboussolait ses adversaires,
était du même village beti que Père. Mère pressa son mari de questions,
cria que, si l’état de dénuement qui frappait le sportif aux biceps et aux
poings d’acier était bien une honte nationale, « elle est d’abord la honte
des Beti ! ». Père, bousculé, sommé de réagir, retrouva la trace du retraité
des rings. Il l’invita à la maison. Mère constitua à la va-vite, avant l’arrivée
du puncheur, un comité d’accueil qui porta le boxeur en triomphe depuis la
route jusqu’à notre cour. Il avait une taille modeste et un air gentil qui me
surprirent, mais un cou de taureau et des biceps encore saillants qui
menaçaient de déchirer ses vêtements. Le Grand Jo, comme on l’appelait,
nous raconta ses exploits, protesta contre les victoires qu’on lui avait
volées aux jeux Olympiques, puis en France durant la période où il y exerça
comme professionnel. Il mangea de bon appétit. Pendant son court séjour
à la maison, j’avais rêvé que notre champion croisât Danleu, notre
démolisseur local. Les biceps du Grand Jo et son poing que je tâtai et qui
me parut dur comme la pierre auraient mis fin au terrorisant règne de
Danleu. Mais ce dernier, méfiant, ne montra pas le bout de son nez. Les
terreurs n’étaient au fond que des poltrons qui n’exposaient leurs muscles
que lorsque aucun danger réel ne les menaçait.
Sous la tente de Kousséri, je repensai aussi à ce Pygmée que Mère fit venir à
la maison, pour les pouvoirs surnaturels que les légendes accordaient à ces
maîtres de la forêt et capteurs de ses mystères. Elle comptait sur
l’intervention du myrmidon aux yeux songeurs qui stationna une bonne
semaine à la maison, pour que mes frères obtiennent, sans les
habituelles tracasseries
bureaucratiques, les passeports qui n’étaient guère faciles à arracher des
tiroirs du ministère de l’Intérieur, de la Propagande et de la Discipline
nationale.
Abandonnant soudain les autres vedettes que Mère convia à notre table,
je me rappelai que j’avais un oncle paternel, Michel Ohandja, cadre
supérieur de la compagnie nationale d’aviation, Cameroon Airlines. Il
s’était installé à Garoua, autrement dit à près de cinq cents kilomètres de
ma lugubre position. Cette distance semblait une bagatelle, au regard du
millier supplémentaire qu’il me fallait couvrir en voiture pour rallier Douala.
Je retrouvai instantanément quelques lueurs d’espoir en dénichant dans mes
souvenirs son éternel sourire, sa haute taille et sa démarche à nulle autre
pareille. C’était un déhanché chaloupé qui n’appartenait qu’à lui seul, car en
marchant, il avait toujours une fesse, la même, la droite, plus haute que
l’autre. Mes amis de Douala l’avaient surnommé Malondo, c’était un mot
simple et bref, mais qui mêlait l’admiration et une pointe, mais une pointe
seulement, de perfidie. Il signifiait
« l’homme à l’élégante et inimitable allure ».
Oncle Ohandja nous plaisait beaucoup, il avait une conversation
charmante et ne manquait jamais de nous parler de ses voyages, et des noms
de ville tombaient comme des perles de sa bouche ; ils étaient entourés non
d’un exotisme de pacotille, mais d’une distinction qui tenait tant à celui qui
parlait et que nous accordions spontanément aux lieux évoqués : Abu
Dhabi, Koweït City, Miami, Guadalajara, Kandahar, Wellington, Porto Rico,
Westminster, Ispahan, Alexandrie, Carthage, Mopti, Tananarive, Marrakech,
Johannesburg, Philadelphie, Raf-Raf, El Paso, Grenade, Saint-Pétersbourg,
Tamanrasset, Mönchengladbach, Belle-Île-en-Mer, Glasgow... Nous étions
chaque fois captivés par ses récits et l’aurions écouté pendant des heures si
les adultes ne venaient lui rappeler que le dîner attendait et que, même
s’ils buvaient ses paroles avec la même avidité que les enfants, ils mouraient
cependant de faim. Sa générosité était unanimement reconnue et
appréciée. Il appartenait à la nouvelle bourgeoisie, mais qui n’était pas
ostentatoire. Son malheur, celui que les murmures et les messes basses
considéraient comme tel, et qui revenait dans
les conversations chuchotées des amies de Mère, tournait autour de son
impossibilité à engendrer un enfant. Une progéniture était un critère de
reconnaissance sociale en ce temps-là. Mais on ne prélevait pas encore de
gamètes et on n’implantait pas de spermatozoïdes ou d’embryons congelés. Un
foyer qui n’avait pas une ribambelle de marmots était perçu comme
malheureux et souffreteux. On incriminait en sourdine la belle épouse de
mon oncle, Tante Marie, et on l’accusait d’être infertile. On n’osait la
traiter de maudite ou de sorcière, tant cette dame, au visage ovale et
poupon, était discrète, avenante et avait toujours un geste, un regard
attentionné pour chacun de ses interlocuteurs qu’il fût un homme, une
femme ou un enfant. Nul ne lui demanda son avis et, bien qu’on feignît de la
respecter, des pressions furent néanmoins exercées sur l’oncle pour qu’il prît
une autre épouse, mais il résista sans se départir de sa bonhomie
coutumière. Quand il venait à la maison, il ne manquait pas de prendre
père à part, lui qui avait toute une marmaille à nourrir, pour le supplier de
lui donner au moins un enfant. Son frère, orgueilleux et fier, refusait
d’entendre pareille supplique. Il consentit pourtant à cette déchirante
action qui le rendit grognon et même scrogneugneu, en autorisant un petit
nombre d’entre nous à aller habiter chez un autre de ses frères auquel il
vouait une admiration sans bornes : l’oncle Athanase Messina,
commandant de police à Yaoundé. Père nous aima beaucoup. Toutefois,
chacun d’entre nous, j’en suis persuadé, quelque affection que nous eussions
pour nos vénérables parents, eût sauté de joie à l’idée d’aller vivre chez l’oncle
Michel Ohandja. Ce dernier, las d’essuyer les refus de Père, au sujet
desquels Mère ne fut pas totalement solidaire, adopta finalement une
gentille cousine. Les enfants ne manquaient pas dans la famille. « Charles,
demanda-t-il un jour à mon père, je ne sais si c’est mon imagination qui
me trouble, mais j’ai l’impression que chaque fois que je mets plus d’un an à
venir dans cette maison, j’y trouve un nouveau-né ! Dis-moi que je me
trompe ! »
« Absolument pas, répondit mon père, tu as toujours vu les choses comme
elles
sont ! »
Oncle Michel Ohandja avait été steward à Air Afrique avant de changer
de crémerie. Il était grand et avait une sympathique barbichette sous la
lèvre inférieure. C’était un être bon et jovial. Il me parut clair qu’une escale
chez lui me permettrait de reprendre des forces plus vite que ne me le laissait
espérer le camp surpeuplé de Kousséri, où affluaient de plus en plus de
réfugiés pleurant leurs disparus.
Il me suffirait, pensai-je, une fois arrivé à Garoua, de me rendre à
l’agence locale de Cameroon Airlines, où je retrouverai aisément mon
oncle. Le cercle familial, valeur refuge, que l’on surévalue dans les périodes
d’incertitude, apparaît plus sécurisant qu’une tente où l’on ne croise que des
visages anxieux, froissés comme du papier mâché, car dominés par l’angoisse
ou dévorés par le poids des absents. Il m’est impossible de nier que j’y avais
trouvé un réconfort en y entrant. Mais ce sentiment de soulagement était
fragile. Les détonations qui continuaient à monter dans le ciel de
Ndjamena, tout proche, nous rappelaient que nous n’étions pas
complètement tirés d’affaire.
« Vous êtes ici au Cameroun ! Vous êtes ici au Cameroun ! » annonçait
avec régularité un haut-parleur. Le chef du camp avait dû ordonner que ce
message soit diffusé. À mes oreilles, le mot « Cameroun » rassérénait, mais,
dans mon cœur, tambourinait l’interrogation sur ce qu’était devenue ma
mère. Le diplôme que j’étais venu chercher au lycée Félix-Éboué s’enfuyait,
s’écrasait, s’évanouissait au rythme des bombardements. Sous la tente,
tandis que le sentiment d’échec m’envahissait, réduisant la satisfaction de m’être
sauvé d’une capitale en proie à ses vieux démons, je ne fis pas attention aux
piqûres des moustiques. Elles me semblèrent de légers effleurements en
comparaison des frayeurs que j’avais traversées. Quand je recouvrai un peu
de sérénité et que je reçus un petit pactole du Nubien pour retourner à
Douala, je ne pensai plus ni à Myriam ni au colonel K. Je n’eus plus une
larme pour les malheureux parachutistes auxquels j’avais parfois songé dès
qu’un oiseau traversait le ciel. Je renvoyai à la plus épaisse des ténèbres les
questions sur ce qu’étaient devenus
mes camarades du lycée Félix-Éboué. Je repris la route vers la maison
paternelle, la poitrine gonflée d’une divine colère et d’une sourde angoisse.
Cheval Fougueux n’est pas inamical

Je me suis éloigné de la longue tente en titubant sous le marteau,


l’impitoyable soleil du Nord. Je n’étais pas ivre, mais à subir les cris, les
nuits peuplées de cauchemars, les hurlements soudains de réfugiés,
debout dans l’obscurité et désignant des bourreaux invisibles, j’étais
éreinté. L’Instructeur n’avait plus de livres à me donner, que des bandes
dessinées gondolées. Il croulait sous le nombre de nécessiteux qui ne le
considéraient guère avec les mêmes yeux de gratitude que les miens, mais le
fixaient parfois avec des envies de meurtre. Sous la tente infusaient des
sentiments désordonnés. Je les connaissais trop bien pour jeter la pierre à
ceux que la guerre déraillait. Ils n’étaient plus dans leur environnement
normal et, souvent, en pareille circonstance, puisqu’on a perdu ses repères
et que l’on est sous l’empire d’émotions incontrôlables, on veut mordre la
main qui nous nourrit. Parce que l’on est souffrant et que cette souffrance
nous transforme. Je me battis contre cette transformation insidieuse.
J’avais détesté l’Instructeur, mais le petit pactole qu’il me remit pour
m’aider à rejoindre mon oncle à Garoua changea mes sentiments à son
égard. Son cynisme ressembla alors à une cuirasse pour se prémunir du
désabusement que la fréquentation des crises et des misères du monde
fabriquait.
Ce fut donc à bord d’un autobus que je ralliai d’abord Maroua. Malgré le
fait qu’il faisait encore jour, de féroces hélicos, plus méchants encore que
les moustiques de mon enfance qui régnaient dans le marécage près de la
Cité-Sic, se jetèrent sur moi. On aurait dit qu’ils reconnaissaient
instantanément les
étrangers et sortaient de leur cachette pour leur souhaiter une piquante et
bourdonnante bienvenue. Ils avaient suffisamment éreinté les corps des
Marouatis, s’étaient suffisamment gorgés de leur sang pour leur accorder
quelque congé. Mon bus ne repartait de Maroua que le lendemain de
bonne heure. À quoi allais-je tuer le temps ? Où dormirais-je ? Il était hors
de question d’aller à l’hôtel. Mes moyens limités me l’interdisaient. Et, à mon
âge, on ne pensait jamais à ces lieux-là. Ils étaient faits pour les vieux
bedonnants et qui avaient honte de ronfler en plein air. J’avisai des bancs
devant moi, dans le hall de la gare routière, où somnolaient déjà de jeunes
garçons et quelques femmes boudinées et enturbannées. Ces bancs
feraient mon affaire ! Je m’y écroulerais à mon heure !
Des clameurs s’élevaient non loin de l’endroit où je me trouvais. Je me
dirigeai vers elles. Elles provenaient du stade municipal dont j’aperçus de
loin la tribune principale. Des affiches murales me renseignèrent : il s’y
tenait une compétition de lutte traditionnelle. Je venais de fuir un théâtre
de guerre et l’idée d’aller voir des hommes s’étriper me parut insensée.
Les clameurs continuaient à monter du stade et, en m’éloignant à grands
pas du lieu, je ferraillais, moi qui ne rêvais pourtant que d’un monde
paisible, contre les teigneux moustiques qui me volaient dans les plumes, me
mordillaient le front, les oreilles, le cou, les bras, les chevilles, car je n’avais
pas de chaussettes. Et je me tortillais, me rossais sous le regard narquois de
passants en boubou. Un groupe de Blancs en pantalon, canadiennes au vent,
paraissaient stoïques face aux anophèles qui leur poinçonnaient les oreilles ;
ils portaient des casquettes pour se protéger du soleil, et de lourds appareils
photo pendaient à leur cou. Ils marchaient dans une direction inconnue. Mon
maigre baluchon accroché dans le dos, je leur emboîtai le pas. Ils ne furent
pas méfiants, ne s’aperçurent guère de ma présence derrière eux et nous
fûmes bientôt hors du bruit et de la fureur qui montaient du stade. Devant
nous, loin des arbres sous lesquels ne s’étalait que du sable, nous vîmes une
montagne dentelée. Une sorte de molaire nue. Un pic la dominait en forme
de cône. Les appareils se mirent à grésiller comme
du feu de bois. Je me trouvai à nouveau au milieu des crépitements, mais
ils étaient plus doux que le bruit des mitraillettes de Ndjamena et le
paysage n’avait rien de menaçant. C’était bien la première fois que je
sortais de mes sombres pensées, que j’oubliais un peu Mère. Je voulus
courir vers la montagne.
« Hé, elle est bien loin, cette chose-là ! »
Les Blancs avaient raison. À l’œil nu, elle paraissait plus proche qu’elle
ne l’était vraiment.
« C’est une facétie de la nature, dit l’un des photographes. Pour
l’atteindre, il faut deux heures de marche. Au moins !
— Prenons notre véhicule et fonçons ! Ce coucher de soleil est
splendide sur la nudité de cette montagne ! Regardez-moi ces parois
rocheuses qui invitent à l’escalade !
— C’est le pic de Mindif ! Retournons sur nos pas et allons chercher
notre chauffeur.
— Pauvre Moussa ! Il est crevé et doit dormir avant que nous reprenions
la route demain !
— Si nous voulons justement assister demain matin au réveil des
hippopotames dans la Bénoué, laissons-le roupiller !
— Impossible, les amis ! Il ronflera tout son saoul après ! Le spectacle de
la nature sur le Mindif est immanquable ! Moussa doit nous conduire au
plus près de cette divine molaire ! Allez, les amis, trêve de commentaires !
Nous lui offrirons un bon pourboire ! »
Ils tournèrent les talons et marchèrent vivement vers la gare routière
où somnolait Moussa. À entendre leur conversation enjouée, ils se plaisaient
dans cette région où ils avaient visité le parc de Waza, admiré ses
éléphants et ses panthères noires, mais aussi tiré sur des lions ! Ces
gladiateurs au teint blafard se prenaient pour des Kikuyu du Kenya,
lesquels, pour devenir de vrais hommes, devaient abattre un lion ! Je
quittai la virile compagnie pour m’abandonner au paysage qui paraissait,
par endroits, calciné par la chaleur.
Mais les rues du centre-ville où je revins, toujours escorté de moustiques,
étaient plus végétalisées, bordées d’eucalyptus et d’arbres au feuillage abondant.
J’avais faim. La nuit descendait par morceaux. Sournoisement. Le stade se
vidait. Dans la rue, on congratulait bruyamment les vainqueurs, tandis que
les vaincus, qui se traînaient la tête basse, étaient suivis d’un maigre et
triste cortège. Les défaites n’attirent jamais les foules, mais les
reniflements. Elles jettent sur les visages des masques mortuaires et avivent
la douleur dans les cœurs. Le mien n’était guère plus chantant que ceux de la
procession alourdie par l’échec. Je marchai un moment avec eux, emporté
par le flot et, peut-être aussi, poussé par un instinct de compassion et un
mouvement de solidarité avec les battus. Puis mon estomac me rappela à
l’ordre et je fis volte-face. Je me retirai de la procession des mécontents et je
me mis de côté. J’avais assez de soucis comme ça. Mère était peut-être
déjà ensevelie et ce n’était pas son cortège funèbre qui défilait. Je
m’ébrouai comme pour me défaire de pensées sinistres. J’avais dix-huit ans
et ne devais pas m’habituer à l’amertume. Les visages laminés de ces gens-
là ressemblaient trop au mien. Je m’en détournai et me dirigeai vers des
gargotes ouvertes dans les rues adjacentes qui proposaient de la viande grillée.
Je hâtai le pas vers la première et je m’assis sur un casier de bières servant
de chaise à la clientèle. Elle me parut vite instable, mais la peur de me
retrouver le cul par terre s’évapora quand je changeai de caisse et que je
m’aperçus que le sol en terre battue, sur lequel se trouvait la seconde, était plus
égal, pas du tout bosselé comme l’était l’assise de la première.
J’abandonnai donc mon brinquebalant siège pour celui plus stable en
attendant le garçon de
salle.
Il servait des tranches de bœuf grillé dans du papier beige ou marron
que les commerçants récupéraient sur d’anciens sacs de ciment ou de
farine. Ces papiers qui pouvaient contenir des résidus de ciment avaient-ils
été préalablement bien nettoyés avant leur utilisation dans le commerce
alimentaire ? Personne ne se posait de telles questions. J’attendis mon
tour, stoïque, reportant mes attentions et ma fureur de vivre sur les
irréductibles
hélicos que je croyais avoir abandonnés dans le cortège des lutteurs battus, mais
qui avaient retrouvé ma trace.
Le lendemain, au bout de huit heures de voyage, j’arrivai à Garoua, la
ville natale du premier président de la République du Cameroun, la
troisième ville du pays, un peu plus peuplée que Maroua. Sale et
poussiéreux, l’haleine chargée, je fonçai à l’agence de Cameroon Airlines
et demandai, le cœur oppressé, à voir mon oncle. L’agent qui m’accueillit,
vêtu d’un long boubou semblable à ces gandouras qu’on portait aussi au
Tchad, m’informa que
« monsieur le directeur de l’agence a voyagé. Un décès dans sa famille l’a
contraint à descendre dans le sud du pays. Ils sont partis, lui et son
épouse, à Douala, je crois. Ils ont pris un vol, il y a deux semaines, pour
assister aux funérailles... » Il avait dû ajouter d’autres précisions ! Je ne les
enregistrai pas.
Je m’effondrai, la tête heurtant la banque d’accueil devant laquelle je
me tenais. L’agent contourna le comptoir et, compatissant, vint me
soutenir :
« Asseyez-vous ici... » J’avais balbutié des propos incohérents. Il secoua la
tête de manière policée et me tapota l’épaule afin d’atténuer mon malaise
: « Je compatis, monsieur, à votre peine ! »
Mon cœur tressautait. L’homme poursuivit ses amabilités en faisant signe à
des personnes, qui voulaient entrer dans l’agence, de rester dehors et de
patienter derrière la porte, « Un instant, je suis à vous dans quelques
minutes... » Se tournant vers moi, il voulut savoir si je désirais une
boisson pour me désaltérer : « Du thé, du café, un Coca-Cola ? » La chaleur
était à son comble au-dehors et la climatisation de l’immeuble de l’agence
rendait le lieu confortable. Malgré tout, je n’étais pas à mon aise. Je ne
pouvais voir mon oncle et l’idée qu’il fût à un deuil, sans doute celui de
Mère, irradiait mon corps de piqûres plus insupportables encore que la
fournaise sahélienne. Dominant de lourds sanglots, je l’informai que je
revenais de Ndjamena, d’où la guerre m’avait chassé. Que j’étais sans
nouvelles des miens. La figure encore plus attristée, il hocha la tête sous une
chéchia rouge, dont le pompon dandina de la droite vers la gauche. Il
souhaita qu’Allah soit miséricordieux pour l’être
que nous avions perdu. Je le vis fermer les yeux et l’entendis marmonner
quelques mélodieuses et douces paroles en langue arabe.
« Inch Allah ! » acheva-t-il sa brève prière, les yeux ouverts et la main sur
le cœur.
Il alla prendre une sacoche en cuir dissimulée dans une armoire, retira
des billets de banque de son portefeuille en peau de chèvre et me les glissa
dans la main.
« Merci beaucoup ! Vous êtes trop aimable !
— Ce n’est rien. Je dirai à monsieur le directeur de l’agence que vous
êtes passé. Vous ne savez donc pas qui est décédé ?
— Je l’ignore, en effet.
— J’ai cru comprendre qu’il s’agissait d’une femme... »
Mon regard apeuré, désespéré ou menaçant, le fit reculer. Je ne sus en
réalité quoi répondre. Je ne pouvais pas lui dire que je connaissais très bien
la dame dont il parlait. Qu’il s’agissait de celle qui m’avait donné la vie. Je
ne pouvais pas l’affirmer avec la certitude des savants et je redoutais plus que
tout cette certitude.
« Allah Akbar ! Il ne reste plus qu’à s’en remettre à Dieu. C’est Lui seul
qui donne et c’est Lui seul qui reprend ! »
Sur ces mots qui n’appelaient pas de réplique, il marcha, à pas lents
mais résolus, vers la porte. Je le suivis comme si nous formions un cortège
funèbre, certes maigrelet mais recueilli. Dehors, une sage file de personnes se
tenait sous l’auvent en forme d’ombrelle qui ornait l’entrée de l’agence.
Des clients patients et disciplinés attendaient que nous ayons achevé notre
conversation. Vu leur mise, ils venaient sûrement chercher un billet d’avion
pour l’étranger lointain ou vers une capitale africaine. En longeant la file et
malgré mes tourments, je devinai, aux vêtements de bonne facture comme
aux parfums qui sentaient bon la lavande ou la fleur d’hibiscus, que cette
clientèle-là était huppée. Les femmes, pomponnées et à la peau claire,
devaient vivre dans des palais. Tous respiraient la santé. Je me tins en
retrait de cette poignée de
privilégiés qui voyageaient par les airs. Les burnous des hommes étaient
d’un blanc immaculé et des vêtements seyants, repassés et ajustés aux corps
gracieux des femmes, témoignaient d’une clientèle fortunée. Ces hommes et ces
femmes avaient des visages radieux. L’employé de l’agence avisa un jeune
homme qui somnolait sous un flamboyant et le héla. C’était un
motocycliste auquel il donna des instructions. Le jeune homme harponna
un bicycle adossé à la clôture qui protégeait le domaine de l’agence, me fit
signe de m’asseoir à l’arrière, de me cramponner à lui, et démarra. Je saluai
l’impeccable agent de la main, et c’est ainsi que je pris congé de lui pour me
diriger vers la gare routière.

J’ai quitté Garoua sans avoir vu les hippopotames de la Bénoué. En


avril, ces mastodontes aquatiques étaient-ils d’ailleurs toujours visibles dans le
fleuve dont le cours diminuait considérablement durant la saison sèche ? Je
n’eus pas le loisir de résoudre cette énigme. Où migraient-ils pour
réapparaître avec la montée des eaux ? J’abandonnai mes interrogations,
considérant un peu vite que ce genre de futilités était réservé aux
touristes. Le car qui m’emmenait à Yaoundé s’ébranla. J’essuyai une larme
et me recroquevillai près de la porte de sortie à l’arrière, comme s’il me
pressait d’atteindre la capitale et de me ruer chez ma tante Marie-Thérèse.
Elle me confirmerait si Mère n’était plus. Je m’assis néanmoins en
gémissant dans mon coin et je m’endormis dès les premiers
vrombissements du moteur s’élançant en dehors de la ville.
Durant le voyage vers Yaoundé, quand je n’étais pas assoupi, je luttais
contre mes sombres pensées. Elles me renvoyaient au deuil qui venait de
frapper la famille. Il me semblait urgent de retrouver quelques souvenirs
positifs et de m’y accrocher. Je repensai à l’instructeur du camp de
Kousséri, puis à l’ambassadeur du Cameroun au Tchad. Était-ce lui aussi
qui avait organisé notre prise en charge sous les tentes ? Je ne l’ai jamais su.
En traversant le nord du pays, ses paysages assommés de chaleur, j’étais
absent, indifférent à ce qui défilait à l’extérieur, enfoncé dans mon tumulte
intérieur, exactement comme je l’avais été à l’aller. Une double question,
cette fois, me trottait dans
la tête : Mère était-elle vraiment morte ? Pourquoi n’avais-je pas de ses
nouvelles ? Certes, elle ne savait pas écrire, mais il y avait toujours à ses
côtés l’un de mes frères ou l’une de mes sœurs qui s’attelaient à cette
tâche. À l’étranger se trouvaient déjà mes deux aînés, Zak et Onomoro. La
cadette, Charlotte, s’apprêtait aussi, avant mon départ pour le Tchad, à
s’envoler pour l’Europe. Moi, je rentrais au pays, penaud et défait. Mère
était sans doute morte de chagrin et d’inquiétude ! Comment pourrais-je
me le pardonner ?

J’arrivai à Yaoundé un jour de pluie. La boue était là, qui nous


contraignait à une marche hésitante sur le sol latéritique. Après la poussière
de Kousséri, les glissades de Yaoundé. Divertissantes pour les spectateurs
accoudés aux bars et, déjà en équilibre instable, sur les comptoirs en bois,
mais que les dérapages auxquels se livraient de sobres passants n’incitaient
pas à aller taquiner un sol à la traîtresse viscosité. Le spectacle de la rue
plaisait aux soûlards édentés qui applaudissaient, l’œil gourmand, la lippe
baveuse, les malchanceux aux vêtements maculés de boue, honteux, qui
lançaient des regards enfiévrés de colère aux moqueurs, balbutiaient en
s’éloignant des insultes et des insanités avant de rejoindre le goudron,
contraints de se faufiler entre les véhicules aux klaxons rageurs et obligés
de slalomer pour éviter un piéton indiscipliné, un gamin à la poursuite d’un
ballon, un propriétaire à la recherche d’un coq qui, crête au vent et plumes
en bataille, avait décidé de se sauver avant d’avoir le cou tranché.
J’étais allé à Effoulan, le quartier où habitait Tante Marie-Thérèse, la
deuxième petite sœur de Mère. Elle m’accueillit le front plissé, ce qui
confirmait qu’une catastrophe était arrivée. Je me raidis, redoutant le coup
de massue. Ma tante parla de tout, sauf de ce que je brûlais de savoir ;
dans mon désarroi, j’étais persuadé qu’elle noyait le poisson et cachait
l’essentiel. Ou plutôt, essayant de me ménager, elle tournait autour du pot.
« Tu dois dormir et te reposer après tout ce que tu as vécu. »
Les plis sur son visage témoignaient de son agitation intérieure.
Pourquoi ne me disait-elle rien sur Mère ? Que masquait-elle derrière
l’invitation à me reposer ? Il y avait sûrement anguille sous roche. Il me
revint que Mère donnait à sa sœur l’aimable sobriquet de Cheval Fougueux.
Là, elle bataillait pour se donner un air parfaitement calme, mais la
tempête grondait en elle. Je la redoutais et me mis sur mes gardes, prêt à
décamper.
Marie-Thérèse était la plus grande de la famille ; elle mesurait près
d’un mètre soixante-dix-sept. L’allure impétueuse, le pas militaire, elle
était énergique et paraissait toujours au réveil être déjà traversée de
courants électriques qui lui commandaient de bouger. Elle avait vécu
quelques années à la maison, à Douala, et il me restait de notre
cohabitation son impossibilité à tenir en place et quelques frictions entre
elle et Mère. J’avais aussi gardé en mémoire son regard rassurant, mais qui
pouvait soudainement s’embraser, devenir menaçant. Ses yeux mobiles
s’arrondissaient vite, tels ceux de mon père, à la moindre remarque
désobligeante ou qu’elle n’appréciait pas ; ils lançaient alors des éclairs,
intenses, en même temps que ses narines frémissaient. Ma tante avait
beaucoup de goût pour l’action et peu pour les cogitations, ce qui l’a
toujours rendue mobile, voire hyperactive. Les conseils que Mère pouvait
lui donner lui semblaient toujours faits pour la brider ou la brimer. J’osai
enfin la question qui me brûlait les lèvres priant pour qu’elle ne fût pas
semblable à l’étincelle qui met le feu aux poudres.
« Des nouvelles de maman ? »
Le froncement des sourcils de ma tante m’invita à reporter ma question
à un moment plus propice. Mais comme elle ne fondit pas en larmes, je
compris que Mère vivait toujours. Qu’elle avait peut-être simplement été
malade.
« Pééé, c’est pas comme ça que ta maman t’appelle ?
— Si !
— Nous avons eu un grave malentendu, ta mère et moi. Mais c’est
normal, j’étais son élève et je suis son double !
— Vous avez effectivement le même tempérament. Deux crocodiles
ne peuvent pas vivre dans le même marigot !
— Le marigot, le marigot ! Pleurons ta pauvre tante Arsène qui s’est
éteinte !
— Ma tante Arsène ?
— Oui, on l’a enterrée la semaine dernière. Tu n’étais pas au courant ?
— Non ! Quelle triste nouvelle ! Je n’aurais pas pu l’apprendre, j’ai
passé trois semaines dans un camp de réfugiés. Il m’a fallu quatre jours
pour arriver ici à Yaoundé.
— Eh bien, ta maman veut toujours tout faire et nous avons eu des
problèmes pour organiser les obsèques. Lorsque décède le premier ou la
première d’une fratrie cette dernière doit être plus que soudée et point
désaccordée !... »
Mère vivait donc, mais Tante Arsène n’était plus. Je baissai la tête, des
sentiments confus y tournoyaient. J’avais bien senti que l’un des miens
allait désormais manquer à nos rencontres. Il ne s’agissait pas de ma mère.
Entre une douleur vive et un intraduisible soulagement, je demeurai coi
devant ma tante Marie-Thérèse. Je ne lui fis pas part des tourments qui
m’avaient assailli à Ndjamena dès le début de la guerre. Il m’était
impossible de me réjouir autant que je l’aurais fait si j’avais été seul et s’il
n’avait pas été question de la disparition de Tante Arsène. J’expérimentai en
silence un étrange sentiment : je ne pouvais ni exulter ni crier ma douleur
pourtant réelle et poignante. Les larmes, capables de traduire ma peine, ne
coulaient pas de mes yeux, mais me noyaient le cœur. Ceux de Marie-
Thérèse me fixaient. Ses lèvres, très rondes, étaient pincées. Entre deux
émotions incontrôlables, une interrogation sortit des miennes :
« De quoi est-elle morte ?
— D’une complication au cœur !
— Paix à son âme, belle et mélancolique !
— Elle en a fini avec nos dérangements ! Mais moi, je ne veux pas
qu’on me marche sur les pieds. »
Elle parlait de Mère. Je fis semblant de n’avoir pas compris. Il vaut
parfois mieux jouer les sourds ou les aveugles.
« Où a-t-elle été enterrée ?
— Elle s’est éteinte à Douala, mais elle est enterrée au village de son
mari, à quelques kilomètres de Yaoundé. Elle t’aimait beaucoup.
— J’irai me recueillir sur sa tombe.
— Quand repars-tu à Douala ?
— Après... Après le recueillement.
— Et tes études ? Je peux intervenir auprès du ministre de l’Éducation
nationale. Je ne suis qu’une petite employée du ministère de l’Agriculture,
comme dit ta mère, mais mon directeur peut m’aider. Il ne faut pas que tu
renonces à l’école. Ta mère en rendrait la terre entière responsable ! Et je
n’échapperai pas à ses accusations !
— Oublie !
— Comment ça ? Le monde est méchant et la famille est son
laboratoire, mais une vraie famille doit être soudée et savoir soutenir.
— Ne fais pas attention à ce que j’ai dit. Je te remercie pour tout ce que
tu feras pour moi.
— Pééé, je vous aime et je ne vous laisserai jamais tomber. Pééé, je me suis
battue il y a quelques années pour l’inscription de ton aîné, Onomoro, au
lycée technique de Douala. Je me battrai aussi pour que tu poursuives tes
études et que tu sois ingénieur ou docteur ! Même si ta mère est pénible...
— Peut-être, mais c’est ma maman !
— Elle pousse souvent le bouchon trop loin. Elle veut décider de tout.
Enfin, quoi, on n’est pas des pions : fais ci, fais ça ! J’ai trente ans, tu
comprends ? Je ne suis plus une gamine. Bon, dis-moi, que veux-tu faire de
ta vie ? Passer ton bac, c’est sûr. Mais après ? Douala est une vaste loterie
où les lots sont parfois pipés.
— Je vais voir maman et on verra !
— Elle m’agace, mais je l’adore !
— On ne la changera pas, tu sais. Et puis, maman, c’est maman !
— Tu lui diras que Cheval Fougueux n’est pas inamical ! Sans elle,
qu’est- ce que je serais devenue ? Koukou, ta grand-mère, m’avait confiée
à elle, comme on donne son enfant à une autre mère, plus vigoureuse, plus
à même de lui tenir la main. Ta grand-mère est témoin, là où elle se
trouve, je suis la fille de ta maman et elle m’est très chère, comme maman.
Mais comme sœur, c’est épouvantable ! Et avant que tu ne partes et que je
n’oublie, laisse-moi te confier une histoire que je n’ai racontée à personne.
Vilaria, ta maman, a un cœur gros comme la terre. Elle a toujours eu peur
de la pauvreté et elle croit qu’elle peut nourrir toutes les bouches du
monde.
— Elle veut nous tirer de la misère, c’est tout. »

J’étais épuisé et las. Ma tante continua ses épanchements, et la suite


de notre échange fut un long soliloque.
« Je sais. Ce que tu ignores est sur ma langue... Quelqu’un lui a parlé de
ce qu’elle pouvait gagner à l’étranger grâce à notre poivre de Penja. C’est ainsi
que nous avons, elle et moi, pris un jour la route de Libreville pour y
vendre notre poivre. Les besoins des Librevillois étaient en croissance
vertigineuse. Pééé, nous avons fait une excellente affaire. Sur le chemin du
retour, ta maman, notre chauffeur et moi sommes tombés dans une
embuscade. Les bandits ont attaché ta maman sur un poteau. Comme dans
un film. On lui a bandé les yeux. On lui a demandé sa bourse. Elle l’avait
fourrée sous le cache de la roue de secours et elle soutenait qu’elle n’avait
rien, que ses affaires avaient foiré. Les brigands ne voulaient pas la croire et
l’ont obligée à dégrafer son soutien-gorge, puisqu’ils n’avaient trouvé que trois
pauvres billets de cent francs CFA dans son sac à main. On m’a fait asseoir
sur l’herbe, les mains croisées pour que je ne ramasse pas d’objet par terre
et que je ne le leur jette au visage. Notre chauffeur avait aussi été attaché,
jeté à terre comme un chiffon, la bouche bâillonnée. Je
reniflais. Comme Vilaria s’obstinait à ne rien avouer aux bandits, j’ai eu
peur. Ils étaient des tueurs, capables de tout. Ils ont compté jusqu’à trois, la
lame sur le cou de Vilaria... C’est alors qu’elle a explosé, les yeux toujours
bandés : “Tranchez-moi la gorge, mais je vous le dis, mon frère Martin
Zambo, le terrible commissaire de police que tout le monde connaît, vous
poursuivra jusqu’en enfer !” “La ferme, mégère !” “Toi, le gueulard, là, tu
ne sais pas que Fochivé est son ami intime ?” Tu ne me croiras pas : les
brigands, dès qu’ils ont entendu ce dernier nom, ils se sont enfuis d’un
coup en abandonnant leur saleté de poignard ! La Sainte Vierge Marie m’est
témoin ! »
Habiller le ciel

J’ai retrouvé Mère à Douala au mois d’avril. La grande saison sèche


battait son plein et la ville chauffait du matin au soir. On disait qu’elle
effectuait son essorage. On pouvait donc laver du linge et le porter
immédiatement. Il séchait sur soi. Le Tchad ne m’avait pas broyé. Mère,
lorsque j’entrai à la maison, lâcha la vaisselle, qui explosa en s’écrasant au
sol. Elle enjamba les éclats et les débris pour s’effondrer en pleurant dans
mes bras. Nous nous serrâmes l’un contre l’autre à nous étouffer. L’étreinte fut
d’autant plus longue à désentrelacer que mes frères et sœurs vinrent la
bétonner, de sorte que nous formâmes bientôt une mêlée de rugby, mixte
et si hermétiquement soudée, qu’il fut impossible de glisser dans ce pack
des retrouvailles une brindille d’herbe. « Je suis tellement heureuse de te
revoir, mon enfant. Surtout après tout ce que nous venons de traverser. »
Moi, j’avais traversé le Chari, durant la bataille de rue provoquée par les
hommes de Hissène Habré, poursuivant ceux de son ancien allié, Goukouni
Oueddei. Le premier, selon les bulletins d’information que j’écoutais alors à
Douala, avait été défait. Il était retourné dans le Nord, son fief, à bord d’un
pick-up, laissant son vainqueur provisoire à Ndjamena, où tout pouvoir
n’était considéré que comme une parenthèse plus ou moins durable en
attendant son renversement par le même procédé que celui mis en œuvre
pour l’acquérir : les armes. Habré, tranquillement, presque sur le ton de la
causerie, sur les ondes de RFI pouvait lâcher, gaullien : « J’ai perdu une
bataille, mais pas la guerre ! »
Père rapportait chaque soir à la maison un journal. J’avais ainsi pu montrer
à Mère le portrait de ce guerrier du désert. Elle prit une voix douce : «
Pééé, c’est lui qui t’a chassé du lycée de Ndjamena, non ? Il porte des
lunettes noires pour cacher quelque chose. Dieu le punira. Il te vengera ! »
Bien plus tard, adulte, je découvris son portrait, féroce, tiré par des
caricaturistes, comme l’Algérien Tayeb Arab, qui croquait les puissants dans
Le Républicain d’Oran ; il lui dessina un long menton qui s’achevait par une
barbichette en plumeau. Elle lui donnait des airs de Lénine des tropiques. Il
ne tarderait pas à prendre sa revanche sur Goukouni et à écraser ses
ennemis dans une frénésie de sang qui coulerait comme des fontaines. « Le
saint doigt de Dieu le crèvera, lui et ses lunettes de bandit ! »
J’avais essayé d’expliquer à Mère que je ne connaissais pas cet homme-
là. Que les lunettes servaient à se protéger des rayons du soleil, plus
furieux au Tchad que chez nous. Que nous n’avions, Habré et moi, aucun
différend personnel. « Tu peux me croire, maman, il n’y a eu aucune dispute
entre lui et moi, je te le jure. Il aime les fusils, moi les stylos ! » « Pééé, ce
n’est pas la peine de crier. Je te crois. » « D’ailleurs, je ne l’ai jamais croisé !
Je me suis trouvé par hasard, au mauvais moment, à Ndjamena, sur sa
route. Tu comprends, ça ? »
« Il paiera quand même ! Dieu n’oublie pas !... »
Mère voulut savoir ce qu’étaient devenus mes compagnons. Aucune
idée. Et les gens que j’avais connus au Tchad ? Je n’en savais rien non plus.
« Une petite fiancée ? » « Ni une petite ni une grande ! Et puis, maman, tout
ce rappel m’assomme. » Je ne voulais pas parler de Myriam. Elle ne
comptait plus pour moi. Le colonel K. avait dû devenir plus que son garde
du corps, peut-être davantage celui de son sexe. Je ne le dis pas à Mère,
même si je le pensai. Au diable ! Myriam et ses nichons autrefois si bons, si
longs, affolants ! Mère avait beaucoup de patience pour supporter mes
arguments. Surtout mes silences. Elle espérait des confidences. « Et puis
quoi ? Hein ? Tu caches quoi à ta maman ? Rien. Mes avis ne comptent
pas... » Mais elle retombait toujours sur les siens : « Péée, Dieu te vengera !
» Dieu ? Il avait tant de tâches, et des plus
immenses, voulus-je dire, qu’il était ailleurs : en Centrafrique, au Burkina,
au pays dogon, à Bandiagara, en Tchétchénie, chez les Ukrainiens, les
Ouzbeks, les Ouïgours, les Tamouls, à Soweto, en Palestine, au Tibet, aux
Amériques, en Australie, en Inde, chez les intouchables, au Tchad et même
au Groenland où mouraient les cétacés ! Sans parler de chez nous ! Du
Cameroun, faussement paisible sous un ardent volcan du tribalisme !... Les
broutilles concernant ma petite personne ne faisaient pas partie des affaires
jugées prioritaires par Dieu ! Entre courage et exaspération, je jetai une
phrase que Mère prit pour une offense : « Dieu n’a pas de temps à perdre
avec moi ! » Mère me regarda avec cet air surpris, la bouche semi-ouverte,
un peu tordue, entre terreur, incrédulité, désarroi et ahurissement. Ce fut
comme si elle avait amorcé une solide argumentation et qu’un béotien, un
impertinent, voire un imprudent, venait inopinément de l’interrompre.
Le béotien était son fils.
Mère m’attira vers elle. Compatissante et nullement offusquée. Elle me
caressa la tête. Il n’existe nulle part en cette terre de plus grand réconfort
que les bras d’une mère. D’où vient cet apaisement immédiat qui vous
enveloppe dans ces bras-là ? Pourquoi le quittons-nous ? Ô psychanalystes
et valeureux psychiatres, vous qui rassemblez les morceaux épars de nos
impressions, de nos délires et de nos réalités, je vous confie cette béatitude qui
efface le tumulte. Le béotien écouta sa mère lui dire que le monde est un
songe. Mais qu’il faut bien se ranimer, afin que le songe soit plus éblouissant
encore !

Je me souviens de mon réveil. Un jingle annonçait les informations de


la mi-journée. À la radiodiffusion nationale du Cameroun, triomphait, à
treize heures tapantes, un journaliste, Jean-Claude Ottou. Il avait une
diction chaleureuse et aimait les anaphores, lesquelles scandaient
l’ouverture de son édition de la mi-journée et introduisaient les principaux
titres. Sa titraille, poétique et captivante, attirait l’intellectuel comme le
citoyen ordinaire, le citadin comme le paysan. Tous, charmés, attendaient
ainsi avec impatience le
mot nouveau qui servirait, lors du Treize heures, cette messe œcuménique
et radiophonique, de lien et de dénominateur commun aux faits et à
l’actualité du jour. Il choisissait un refrain pour introduire, rythmer et
commenter les nouvelles du monde avec un art consommé de la
trouvaille. Celui-ci claquait dans l’ouïe de l’auditeur comme un lasso qui le
ligotait agréablement au verbe du commentateur. Le bulletin d’information
remplaça le sermon du curé, avec la promesse à la clé que l’auditoire ne
passerait pas à confesse à la fin du prêche médiatique. Le présentateur ouvrait
les fenêtres sur le monde et déroulait, au galop, les tumultes, les malheurs
quotidiens, les découvertes scientifiques, les exploits sportifs, les avancées
technologiques, les sinistres naturels arrivant par la mousson en Indonésie ou
par les épisodes cévenols dans le Gard, en France, les incendies aux
Amériques qui, après la razzia des hommes, réduisaient en cendres les
majestueux séquoias. On eut droit aussi aux sempiternelles catastrophes
climatiques et politiques en Haïti, aux cataclysmes écologiques à Bhopal, à la
déforestation en Amazonie, aux famines en Afrique et aux coups d’État et
autres calamités économiques et sociales dont l’actualité regorgeait. Parfois
tombaient des dépêches de dernière minute : les prouesses des
astronautes américains et russes lancés dans la compétition spatiale et
idéologique que se livraient ces pays durant la guerre froide. L’auditeur, assoiffé
d’apprendre les nouvelles d’ailleurs, avait l’oreille collée au transistor. Mais
il n’était pas seul, car les femmes quittaient à treize heures les cuisines et
venaient aussi rejoindre les mâles en leur demandant, en piaffant, de se
pousser un peu sur le canapé afin qu’elles y prennent place et aient aussi
droit à Ottou ! Et tout ce monde était appelé à compatir avec le chaos du
monde, au loin, ou plus près de chez soi, lorsqu’il nous parlait du chahut au
Tchad, des bouffonneries impériales à Bangui, de la ségrégation qui n’en
finissait pas de mourir et de tuer à Soweto, des matamoresques mises en
scène du bouffon, boxeur-président ougandais Idi Amin Dada ou des prises
de bec sclérosantes entre l’Algérie et le Maroc. Sur ce dernier point, il m’est
resté une ouverture du journal de Jean- Claude Ottou : « Mesdames,
messieurs, bonjour ! Au sommaire de cette
édition, les bisbilles et autres tourments dont se passerait volontiers notre
précieuse et unique planète bleue. Voici les titres de votre journal (jingle) :
Bisbilles entre l’Algérie et le Maroc à propos du Sahara occidental, bisbilles
entre les Américains et la Ligue arabe sur la question palestinienne,
bisbilles entre Européens et Turcs autour du devenir de la Macédoine,
bisbilles au sein du Comité central du Parti communiste chinois sur le Tibet
où le dalaï-lama n’est toujours pas autorisé par le gouvernement chinois à
mettre les pieds, bisbilles au palais de Buckingham entre le prince Charles et
la princesse Diana, bisbilles entre Moscou et certains pays frères sur la
participation aux jeux Olympiques de Moscou. Le développement de ces
titres dans un moment, et sans bisbilles, mesdames et messieurs, si la
technique le veut bien ! »
Les nouvelles que nous écoutions religieusement étaient une liturgie
laïque et les trouvailles de ce journaliste formé au Cameroun, dans la
prestigieuse ESIJY, l’École supérieure de journalisme de Yaoundé, créée par
l’État avec le concours de l’africaniste Hervé Bourges, captivaient son
auditoire. Son fil conducteur lancé, il égrenait les nouvelles d’ordinaire
tristes en insérant humour et délicatesse verbale dans un enchaînement
alerte et d’une logique implacable. Il donnait l’impression que le monde
était un seul village et Ottou, son tambourinier. Son aisance, son intelligence
et sa diction nous ont marqués, nous ont aussi rendus, sans que nous en
ayons toujours conscience, plus ouverts à une conscience planétaire qui
semble aujourd’hui s’être déplacée et parfois émiettée sur les réseaux
sociaux. Nous étions citoyens d’un monde en compartiments sculptés par
les artisans d’un même principe : le viol de l’histoire. Ils n’agissaient que
pour lui. Parfois policés, toujours brutaux, irrémédiablement cyniques.
Bebelayo ! Ils étaient issus de la guerre froide et par cet acharnement à
violer, ils passèrent pour la postérité comme les représentants des misères
quotidiennes qui frappaient les peuples et clouaient au sol leurs espérances.
Ces misères survenaient soit par des catastrophes naturelles – Ottou les
appelait les colères de la nature –, soit par l’action de gouvernements
claquemurés derrière des barrières idéologiques – Ottou les
nommait les colères du gouvernement –, soit par les abus de pouvoir et
autres cupidités inavouables des puissants – Ottou désignait d’un long mot
ces faits du prince : les élucubrations matamoresques. Un autre titre
revenait aussi, qui parlait de notre Afrique ou de l’Amérique latine
abonnées aux mutineries, à l’accaparement du pouvoir par le fusil : « Bruit
de bottes... » Nous savions, au simple énoncé de celui-ci, que des peuples se
tordaient à nouveau de douleurs, que les armes tuaient et que des ONG
dressaient des tentes à la va-vite où des enfants, accrochés aux robes de
leurs mamans, allaient trouver refuge. Le monde n’était qu’un tourbillon où
alternaient des cycles de paix provisoires et de malheurs perpétuels dont le
fusil, le béret et les treillis militaires étaient les instruments. En Afrique, le
capitaine Thomas Sankara et, dans une certaine mesure, l’aviateur et
e
officier Jerry Rawlings avaient été au XX siècle les rares hommes d’État
galonnés et leaders crédibles ; des exceptions dans un continent où les
politiciens issus des rangs de l’armée ne brillaient jamais par leurs
promesses tenues, mais par le scintillement des galons, par la confiscation
du pouvoir et par la peur infusée par leur brutalité. De jeunes gens, avait
prédit le président guinéen Ahmed Sékou Touré, changeraient les choses
après des décennies chaotiques. Au boulot, mes colonels !
En revenant du Tchad, je fus à mon tour, certes, un habitué du Treize
heures de Jean-Claude Ottou, mais d’abord heureux de retrouver Mère.
Elle aussi avait été transportée de joie. Elle se préoccupait du sort de mes
sœurs et de mes frères, nous incitait à la solidarité sans faille, nous
rabâchant son proverbe favori : Magnan mote meki meyeng ! L’union fait
la force ou sa variante : quand on se mord la langue, on est bien obligé
d’avaler son propre sang. Mère courait les tontines, partait quelques jours
pour Yaoundé y assister un parent malade, ferraillait contre des voisins
bruyants, lesquels lui signalaient qu’elle-même leur tannait les oreilles avec
ses youyous intempestifs dès que le moindre bulletin scolaire honorable
franchissait le seuil de la maison. Elle en ramenait des gosses ramassés au
hasard de ses rencontres, morveux, sales, aux regards fuyants. Elle leur
servait à manger et ils engloutissaient
précipitamment, sans dire un mot, la montagne de riz ou de macabo,
n’utilisant que rarement la cuillère pour avaler le bol de soupe, car, dès
que Mère avait le dos tourné, ils empoignaient le bol et le vidaient dans
des bouches béantes et dans des ventres sans fond. Le repas achevé, ils
s’apprêtaient à bondir vers la porte pour s’évanouir au-dehors. Mère les
rattrapait et les dirigeait d’une main ferme vers la salle de bains où elle les
savonnait, les lavait, les séchait et, comme elle l’avait toujours fait, elle se
ruait dans la chambre des garçons ou des filles pour y saisir nos vêtements
et vêtir convenablement ces pauvres gosses qu’elle avait repérés dans le
quartier. Parfois, elle tympanisait Père pour obtenir des fonds destinés selon
elle à construire d’urgence « même une bicoque à Nlong, au village, pour les
vieux jours et notre retour sur la terre des Ébodé ! ». Père roulait des
regards courroucés. « Je ne suis pas pressé. Prudence est mère de la sûreté,
n’est-ce pas ? » Mère ne désarmait pas. « Laisse- moi ça ! La brousse envahit
tes terres et les gens parlent... » Père ouvrait des yeux plus ronds encore : «
Justement. Je me suis toujours méfié des vipères. Au propre comme au
figuré, Vilaria ! »
Mère se renfrognait. Leurs querelles, sur des sujets connus et récurrents,
reprenaient. Je m’interposais. Père allait ronfler, Mère se saisissait de ses
crochets et de ses pelotes de laine. Je lui exprimai cependant ma joie d’être à
la maison et mon soulagement de l’avoir retrouvée inchangée, sensible et toujours
aussi énergique et entreprenante. Ces chicanes avec Père étaient pour moi
le signe qu’elle était en pleine forme !

Peu après mon retour, lorsque nous eûmes l’occasion de revenir sur les
troubles à l’origine de mon départ du Tchad, elle leva les yeux au ciel. Elle
me relata les émotions qui l’avaient traversée à l’annonce des bruits de
bottes au Tchad :
« Quand Jean-Claude Ottou a dit à la radio que ça bardait là-bas, j’ai eu
peur. Très peur. »
Elle fondit en larmes.
« Moi aussi, j’ai eu peur.
— Mais ne t’inquiète pas, si je pleure. Je pleure celle qui est partie. Ta
tante Arsène ! »
Je baissai la tête, submergé par une envie de pleurer à mon tour que je
réprimai tant bien que mal. Un garçon ne verse pas de larmes.
Commandement général.
« La vie d’Arsène n’a pas été facile ! Tu me diras qu’aucune vie n’est facile.
La tienne, la mienne, celle de tes frères et sœurs...
— C’est comme ça, maman !
— Es-tu allé voir sa tombe ? »
Bien sûr ! J’avais néanmoins gardé le silence et je n’avais rien répondu
immédiatement à Mère. Je m’étais contenté de hocher la tête ou de
marmonner. Les retrouvailles ont un parfum assommant qui vous détache
de l’événement que vous vivez. La tension qui était montée en moi depuis
le début des troubles au Tchad avait atteint son paroxysme. Je ressentis
soudain de la lassitude, et les voix qui me parvenaient semblaient provenir
d’un couloir interminable. Oui, je m’étais recueilli sur la tombe de ma tante
et avais déposé sur la motte de terre encore nue des fleurs que j’avais
cueillies dans la brousse. Mère approuva puis poursuivit son soliloque auquel
je participais par bribes :
« C’est bien !... Étendé, son ex-mari, a voulu qu’elle repose chez lui !... Ta
tante Marie-Thérèse t’a aidé ? C’est bien aussi. La corde est plus solide quand
elle est tissée de plusieurs fils. » Je fis remarquer que je rentrais bredouille
du Tchad, sans le baccalauréat ! « Tu es rentré, tu es là, devant moi. C’est
le plus important... » Qu’allais-je devenir ? « Tu seras ce que le ciel
décidera. En attendant, nous devons l’habiller de prières... Ton oncle
Michel, celui que tes amis appellent Malondo, est passé ici à Douala ; il a
téléphoné à son bureau à Garoua, avant d’accompagner le cortège funèbre
pour le village de l’ex-mari d’Arsène, près de Yaoundé. Ses employés lui ont
dit qu’un garçon est passé, qui venait de Ndjamena. Michel t’a tout de suite
reconnu. Tu aurais vu comme il
était soulagé ! C’est ainsi que je ne me suis plus inquiétée. Il t’a laissé ici
une enveloppe, pour t’armer de courage... »

J’ai eu le sommeil lourd et long pendant plusieurs jours. Mère m’a


laissé dormir. Elle est toutefois revenue à la charge, pour me rappeler mes
devoirs et, surtout, pour que j’aille à l’église, habiller le ciel de prières,
comme elle aimait à le dire. « Dieu t’entendra mieux que quiconque ! » J’ai
traîné les pieds. J’avais le sentiment d’avoir oublié les prières, car je ne
fréquentais plus les églises. À Ndjamena, il y en avait bien quelques-unes,
mais moins que les mosquées aux longs minarets, qui pointaient leur
fuselage prêt à décoller vers le ciel et desquels s’échappaient des mélopées
appelant fidèles et infidèles à la prière. Le vendredi était jour de fête ; nos
camarades tchadiens nous invitaient régulièrement à aller boire du thé et
manger des friandises, des gâteaux ou des arachides grillées. Comme il ne
me venait à l’esprit aucune prière à réciter et nulle revendication précise à
formuler, je jugeai idiot de me rendre à l’église pour balbutier. J’en avais
épuisé les charmes et, surtout, je doutais de moi et de tout. On ne se rend
dans la maison de Dieu qu’avec la conscience claire et l’expression limpide.
Mais au fond, Dieu voit et connaît tout. Et puisque tel est le cas, me dis-je, il
triera en moi ce que bon lui semblera. Pourquoi un pauvre mortel, qui
volait d’échec en échec, devait-il s’avancer avec des certitudes devant la
Suprême Clairvoyance ? Je résolus de prendre mon temps.
Contrairement aux habitudes du clergé, l’église de la Cité-Sic n’avait pas
été construite sur le point le plus haut de la colline, mais au plus bas de celle-
ci. Je m’habillais, me dirigeais vers la maison du Seigneur, mais au lieu d’aller
plier mes genoux sur les bancs de l’église du Christ-Roi, je poursuivais ma
route, tournais à gauche, après la station Shell qu’allait racheter plus tard
un voisin, que nous appelions Papa Sylvestre, et je prenais la grand-route qui
menait vers Japoma. J’y suivais bientôt, le nez à l’air, les merveilleuses
exhalaisons du cacao transformé en barres de chocolat par l’usine
Chococam. Des camions y entraient et en sortaient. C’était un ballet régulier
devant lequel je rêvassais, de
longues heures durant, avant de m’exécuter, pour satisfaire le vœu de Mère de
placer mon avenir sous de joyeux augures en bombardant le ciel de
supplications et de râles...
Mère était persuadée que ce serait là le plus sûr moyen d’éloigner de
moi tous les sorciers voués à ma perte ; ils avaient été responsables et de
mon échec scolaire, et de l’interruption brutale de ma scolarité au Tchad.
« Mes copines sont formelles : tous tes échecs viennent de mauvais
sorts qu’on t’a jetés. Elles me conseillent d’aller voir quelqu’un. Mais Pééé,
le seul que j’aurais pu consulter est mort. Te souviens-tu de lui ?
— Nous n’étions pas ensemble, maman !
— Mais si ! Cherche !
— Ah !... Je vois ! Le guérisseur qui m’avait retiré, enfant, des bras de
la mort...
— J’aime mieux quand tu le dis. Nous sommes seuls, j’ai vérifié. On
peut en parler. Mbil idou inga kat kara !... Le petit refuge de la souris ne
craint pas les grosses pinces du crabe !
— Arrête, maman, avec cette histoire !... »
Mère était semblable à une Mama Africa qui croyait terrasser l’excès
d’incrédulité et d’indolence qu’elle pourfendait en permanence par une foi
excessive en la puissance indépassable des esprits.
J’avais tourné en rond avant de me décider à aller prier. Et en tournant
en rond, j’avais eu la joie de recevoir la visite de deux amis du lycée
bilingue de Yaoundé où je fus recalé au probatoire. Vava Olengué et Félix
Koa Bikélé vinrent à tour de rôle me voir. Nous avions été inséparables et leur
présence me réconforta, suspendit un temps encore le démarrage de la
retraite quotidienne que j’avais programmée en vue de confier mon avenir
aux décisions du Seigneur.
Vava et Félix m’avaient pourtant rappelé notre serment de ne pas être
de pauvres types quand nous serions adultes. Mère ne relâchait pas la pression,
ne déviant pas de son idée de me voir assidu et agenouillé à la chapelle. Je
me
rendis enfin, en dehors des heures consacrées aux offices religieux, dans l’église
du Christ-Roi. J’en franchissais le seuil, la boule au ventre. Elle était
toujours vide, le matin. Il ne servait à rien de parler à Dieu dans le
brouhaha et dans le chahut des plaintes qui s’élevaient vers Lui. Les portes
de la maison de Dieu étaient toujours ouvertes et, malgré les offices
inattendus qui attiraient les fidèles, je commençai par y aller comme on va
en repérage sur un terrain inconnu. Je connaissais pourtant les lieux. Mais
je les avais désertés depuis quelques années et je fus surpris des messes
nouvelles qu’on y célébrait : pour les morts, les saints, la paix à Jérusalem
ou au Tchad, la fin des misères que connaissaient les hommes d’ici et
d’ailleurs, l’éradication du paludisme, de la famine, des tempêtes, de la rage,
du choléra, des coups d’État... On priait aussi solennellement pour que les
gens du Nord aient des hivers moins rudes et ceux du Sud, des États plus
prospères et justes. On priait pour tout. Tout pourrissait.
J’entrai dans l’église avec des semelles de plomb et une grande envie de
faire demi-tour. Je soupçonnais le Dieu du ciel à habiller de se tordre de
rire devant tout ce que les hommes et les femmes Lui demandaient
d’accomplir à leur place. Je fus donc gêné de venir additionner mes
lamentations à toutes celles qui s’entassaient dans la maison du Seigneur.
La première fois, une impression de vide m’envahit comme je m’approchais
des cierges et du bénitier postés à la gauche de la nef. Je me signai
lourdement, maladroitement. Je transpirai et je voulus m’enfouir, peu à
mon aise dans le silence pesant qui régnait dans l’église. Le Christ, sculpté
sur sa longue croix, avait la tête plus lasse que jamais. Je me dirigeai près
du confessionnal et j’attendis. Quoi ? Pas un miracle ! Non, je n’en espérais
aucun. Une idée claire, la trame d’une prière ! J’essayai la plus connue ; «
Notre Père qui es aux cieux... », et je m’arrêtai, car mes pensées se
troublèrent. Mon intuition me suggéra d’invoquer la Mère plutôt que le Père.
Ma propre mère avait une adoration sans bornes pour la Vierge. Cela
coulait de source de m’en remettre à une figure féminine. En y pensant, je
me plongeai dans d’autres considérations. La Vierge avait eu
un enfant : Jésus. Né dans une étable, en Israël, à Bethléem ! Il me revint
en tête que l’oncle Michel Ohandja y était allé, à Bethléem, avait séjourné
à Amman, en Jordanie, il s’était même baigné dans le Jourdain. Il
connaissait comme sa poche le mont des Oliviers. Lequel était devenu en
partie chauve, je ne savais plus pour quel motif. À cause d’un mur en
construction, ou pour une affaire de division de terres entre frères ennemis...
L’oncle nous en avait donné la raison. Je l’avais oubliée.
J’étouffais dans cette église ! Pourquoi personne n’avait-il songé à y installer
des climatiseurs ? Durant la grande saison sèche, quand le climat diurne
flirtait avec la quarantaine de degrés, nous avions le sentiment que les nuits
doualaises étaient aussi brûlantes sous la lune que les journées l’avaient été
sous les rayons du soleil. À Douala, il pleuvait toujours des flammèches.
Seules bénéficiaient d’une rafraîchissante brise les populations vivant dans les
quartiers du bord de mer, à Bonandjo, sur le plateau Joss, à Bonapriso, à
Deïdo, à Bonamoussadi, à Youpè, le village des pêcheurs, et à Bonabéri. La
nuit, la chaleur stockée dans le sol semblait remonter vers les étoiles sous
une forme gazeuse et indétectable. Ramollis, nous nous étendions sous la
voûte céleste et nous ne rejoignions nos lits qu’au petit matin, lorsque les
commerçants du marché, sous la halle installée au camp B, débarquaient
bruyamment des camionnettes leurs cageots et leurs marchandises.
Nous dormions devant l’entrée de la maison, sur la dalle au ciment lisse de
la véranda. C’était là que j’avais davantage habillé le ciel, non de prières
hachées, bâclées et mal embouchées, mais de mes idées, mes flâneries et
mes fictions. C’était la nuit, à Douala, que l’envie de repeindre le ciel avec
des formules et des incantations tout droit sorties de mon imaginaire a pris
naissance. Par un glissement imperceptible, les histoires que je lisais dans
les livres commencèrent leurs métamorphoses dans la nuit constellée. C’est
en les égrenant d’abord dans ma tête et dans le silence, au milieu des
ronflements de père qui venait souvent nous rejoindre et s’allongeait, le
ventre à l’air, rebondi et sur lequel reposait une longue serviette mouillée,
que je pris goût à laisser
mon inspiration gambader sous la voûte céleste pour recueillir ce que la
Grande Ourse me chuchotait. On écrit d’abord dans sa tête avant de
confier ses phrases aux pages blanches.
Le brasillement des fougères

Les nuits de Douala montraient la lune sous divers aspects : tantôt


celui d’une barque dans laquelle je partais pour un voyage dans l’océan
lunaire, tantôt celui d’une boule pleine, translucide ou cotonneuse, sur
laquelle j’accrochais quantité de véhicules pour cahoter hors des
enfermements terrestres, des impatiences, des amours défuntes, et me lancer
vers des vœux à peine murmurables à l’oreille d’un humain. Les nuits de
Douala n’étaient pas toujours scintillantes... Ce qui ne veut pas dire
qu’elles sont peuplées de ces terrifiants monstres que Mère nommait
izylgan.
Comme nous passions nos nuits sous les astres, et aussi sous les manguiers,
nos rêves nous rapprochaient non seulement du réel, mais de ses
variations colorées, de ses fruits, si nombreux et disponibles, que nous
pouvions cueillir rien qu’en tendant la main. Dormir sous un toit ne permet
pas la même exploration des souterrains de l’être qu’un sommeil à ciel
ouvert. Dans un immeuble, sous le toit d’une maison, une case ou une
hutte, le rêve ne voyage ni ne s’accomplit de la même façon. Être écrivain
est une condamnation.
Les textes que j’avais écrits alors étaient tous nés de mes rêveries nocturnes
et étoilées. Il ne me vint pas à l’idée de fixer sur la page mes souvenirs de
Ndjamena. Ils étaient encore frais et douloureux. Des voisins, et surtout de
jeunes gens oisifs, que l’aventure intéressait peut-être, venaient me voir,
l’air innocent.
« Raconte-nous Ndjamena ! C’est vrai que les gens tombaient des
avions comme des chiffons de pluie ? »
L’expression me surprenait. Les souvenirs qu’elle convoquait me rebutaient.
« Foutez-moi la paix avec ça ! Je ne suis pas un reporter !
» Si ça les intéressait tant, ils n’avaient qu’à y aller.
« Ndjamena est calme en ce moment !
— Eh bien, ça ne durera pas ! »
Ils me trouvaient pessimiste. Me pressaient de questions auxquelles je
n’avais pas envie de répondre. Tout n’avait pas été triste. J’aurais pu leur
parler de Myriam Ningor. Mais je ne le voulais pas. Ressusciter le visage
dur du colonel, planté en treillis devant la maison de mon amie, le képi de
travers, jambes écartées, manches retroussées laissant voir d’inquiétants
biceps et un colt pendouillant sur une hanche, n’était pas la chose qu’il me
pressait de conter à quiconque. Mais, sous le ciel étoilé de Douala,
certaines nuits semblables à celles de Ndjamena, il me semblait que
flottaient dans les limbes le museau de Myriam et le ballet érotique dont
me gratifiait son postérieur. Musulmane mais peu pratiquante, elle avait
une chute de reins, des manies enjôleuses et une croupe entêtée qui me
poursuivirent longtemps de leur ardeur, et de leur absence découlèrent
des regrets... Je n’ai pas oublié... J’ai souvent combattu dans mes
cauchemars le colonel et son béret de traviole, par labzizila ! Envolé...

J’ai néanmoins mis sous scellés les actes torrides de la Bombe Ningor.
Elle adorait me soumettre à un rituel quand le rouge des menstrues ne lui
ruisselait pas entre les cuisses. Elle ne portait jamais de sous-vêtements à ces
périodes-là, et, surtout, tenait, plus qu’à me le faire savoir, à me le
montrer. Aussitôt les entraînements achevés, lorsque je débarquais chez elle,
la grande Myriam, qui me dépassait d’une tête et avait de longues tresses qui
lui tombaient dru sur les épaules, s’empressait de m’installer dans le grand
fauteuil du salon. De la cuisine sortaient des senteurs épicées. La tigresse, à la
démarche encore lente et aux gestes innocents et calmes, me servait une coupe
de thé et me questionnait tranquillement sur ma journée. Elle n’utilisait
jamais de verre ni de tasse, mais
« une coupe argentée pour le grand sportif ! ». Elle la posait sur un
guéridon placé contre le mur, sur ma droite. Il y avait au centre de son
salon une table ronde recouverte d’un grand pagne coloré, qui trônait seule
au centre de la salle car les quatre chaises n’étaient pas autour d’elle ainsi
qu’il est d’usage de les disposer, mais repoussées contre les murs de la pièce.
Trois autres fauteuils, plus petits que celui sur lequel j’avais chu, disposant
chacun d’un guéridon, encadraient ce mobilier. Dès que je m’étais installé,
Myriam se dirigeait d’un pas ferme vers la porte et la verrouillait d’un
vigoureux et ferme double tour de clef. À plusieurs reprises, elle
accomplissait ce geste en fulminant :
« Les gens débarquent souvent à l’improviste. Et ça m’énerve ! Ils aiment se
mêler de ce qui ne les regarde pas ! »
Je lui donnais raison.
« Et ils entrent même sans frapper ! » Elle piaffait.
« Des mal élevés.
— Pas seulement. Des contrôleurs sociaux ! »
J’entendis l’expression pour la toute première fois de la bouche, qui se
tournait alors en cul-de-poule, de la Bombe. Le contrôle social était en effet
la chose la plus vénérée et la plus partagée dans nos contrées, surtout là où
l’islam gouvernait avec rigueur les mœurs.
« L’autosurveillance assumée ! C’est notre fardeau ici en Afrique, wallaye !
» Elle faisait claquer ses doigts quand le sujet l’irritait. Je relativisais :
« À Douala, ce n’est pas pareil !
— Le Cameroun, c’est le Cameroun. Ici, c’est différent. Une vraie plaie,
presque inguérissable. »
Nous étions d’accord. Elle ne connaissait pas Douala, où les mœurs étaient
toutefois plus libres et le contrôle social plus relâché. Elle voulait découvrir son
port et son effervescence. Je ne m’y engageais pas. Mère voulait que je ramène
un baccalauréat de Ndjamena et non une fiancée. Je n’exprimai pas la chose.
Je revins à son « presque ». Il était de trop ici, dans une capitale
régulièrement assiégée, où toutes les convoitises politiques naissaient,
convergeaient ou
venaient se dissoudre en attendant les suivantes. Myriam avait un an de
plus que moi et étudiait la comptabilité. Elle désespérait souvent de son
pays dont elle jugeait sévèrement l’instabilité de la vie publique. « Les
Tchadiens, en dehors de la guerre, ne savent rien faire d’autre ! » Si, boire
du thé à longueur de journée, assis sous les arbres. Elle disait que la guerre
était leur spécialité. Je l’écoutais. Ses parents, de riches commerçants, étaient
originaires d’Abéché. Ils avaient migré vers le Sud. Avaient fait fortune à
Moundou avant de s’établir à Ndjamena. Pour la Bombe, les politiciens
étaient des girouettes. « Ils ne suivent que le sens du vent. » J’écoutais
distraitement ses exposés politiques. Il en ressortait que la guerre civile
permanente avait amplifié le climat de défiance générale. Je me gardais de
le surligner puisque Myriam le savait. « Ton pilon me rend folle... » Et
soudain, elle délaissait les sujets politiques pour me tripoter le kiki, qu’elle
nommait « le pilon d’ébène ».
Elle connaissait mon amour des beignets. Savait que je pouvais en avaler à
toute heure du jour et de la nuit. « Oh ! j’ai ce qu’il te faut, mon mont
Cameroun à moi ! » Elle me lâchait le membre et, comme si elle s’était adressée
à lui, s’échappait vers la cuisine. Elle y ramenait le hors-d’œuvre dont je
raffolais : des beignets marron et sucrés. Au point où nous en étions, j’aurais
pu m’en passer. Mais c’est ainsi, chaque couple, paraît-il, a son rite
préférentiel. Les beignets n’étaient pas conseillés aux sportifs, surtout après
un entraînement aussi intense. Ceux proposés certains jours, lundi et
mercredi, l’étaient. Myriam en avait cure. À dire vrai, nous n’écoutions pas
les conseils de diététique en ce temps-là. À Farcha, dans la douillette
maison de Ningor, je n’avais jamais l’occasion de finir la pleine assiette
poussée sous mon nez car Myriam, revenue me peloter, m’écrasait de
baisers. Puis elle passait ses longs doigts fuselés dans mes cheveux crépus
qu’elle peignait avant de fourrer ses doigts fins dans mon pantalon. Quelle
pianiste ! Par touches légères puis d’une main ferme, la voilà qui m’asticotait
et me comblait d’attouchements hardis. Ils accroissaient la dilatation
physiologique qui précède le merveilleux embrasement. La malicieuse et
méthodique pianiste se muait ensuite en bombe
à fragmentations dont les premiers éclats étaient semblables à la montée d’une
voiture en côte, voire au décollage d’un avion dont le fuselage pointant vers
les nuées vous collait contre le siège. Je me blottissais alors contre elle,
ceinturé par ses bras, le nez contre le téton, le humant ainsi que le font
d’un cigare les fumeurs, frottant mon nez contre lui, puis, la narine dilatée,
l’y fourrant, l’engloutissant dans chacune de mes vastes narines et m’enivrant
de son parfum citronné. Et, tout en cherchant fébrilement l’autre téton
enfoui dans le vêtement, je roulais une langue humide autour de ce qui
m’avait tout l’air d’une cerise. Myriam s’arrachait tout à coup à l’étreinte.
Nous étions arrivés au sommet de la côte et elle se penchait brutalement
vers l’avant, s’aplatissait sur la table, les fesses à l’air et pointées vers moi
comme de suppliantes mais tout aussi foudroyantes roquettes.
Puis tout basculait.
Je n’ai jamais vraiment su à quel moment Myriam s’allongeait sur la
table et sur le ventre après m’avoir gratifié de ses prodigieux attouchements
et de sa respiration soudain suggestive et sifflante. Je ne sus vraiment jamais
quand elle retroussait sa robe sous laquelle bombaient librement deux
merveilleuses coupoles séparées d’une raie sombre et au centre de laquelle
apparaissait une boîte à réjouissances, charnue, rose, humide où luisait la
divine vulve ! Cette merveille sertie de deux lèvres que le désir avait déjà
embuées d’un innocent liquide dévoilait des auréoles en forme de bulles
translucides. Myriam se trémoussait l’arrière-train, les yeux tournés vers
moi, incendiaires et ensorcelants. Je vidais la coupe de thé et m’élançais vers
la croupe bombée que me tendait la Tchadienne telle une offrande : « Mets-
la, mon pilon d’ébène ! » La vulve frémissait d’impatience. Il me sembla,
très souvent, que l’ordre de Myriam, un roucoulement impérieux auquel
nul être doté d’un pilon n’aurait pu désobéir, avait été anticipé, car il me
trouvait déjà nu, dressé aux abords de la vulve mouillée comme si j’avais
été aimanté et attiré par sa puissance électrique.
« Vrille ! »
L’arôme musqué du parfum de la vulve, mêlé aux effluves du thé aromatisé
à la mode tchadienne, inondait la pièce. Les longues jambes de Myriam
tressautaient de plus belle sous la table imprimant une rotation impatiente
et lascive à son bassin dont les hanches, aux balanciers en accordéon,
rythmaient la cadence.
Je vrillais en elle. Et nous commencions une révolution autour de la
lourde table taillée dans un bois imputrescible. Elle était immobile et muette.
Myriam avait fini par me connaître ou, plus exactement, par m’apprivoiser
et m’inculquer les règles de son exquise déambulation autour de la table
ronde et qui semblait scellée au sol.
Je vrillais donc, ayant vite pris goût à ce jeu de manivelles et à la
mécanique à laquelle l’entreprenante Myriam me conviait. Elle se figurait
en jument et poussait de petits hennissements. J’intensifiais aussitôt la
chevauchée, les mains agrippées à son bassin ou se promenant sur sa longue
crinière et la recoiffant – la décoiffant plutôt – sous la bourrasque et sous le
désordre des émotions et des décharges électriques qui m’envahissaient. À
quel moment la jeune femme ôtait-elle sa robe ? Je n’en sais rien. Je ne m’en
préoccupais pas. Il est possible que je l’eusse déchirée et que, le
pressentant, elle la retirait telle une experte prestidigitatrice. Parfois, elle me
repoussait gentiment, pour mieux se retourner et se hisser sur la table, dont la
nappe chahutée pendouillait au sol en équilibre instable. Après la phase
chevaline, Myriam plaçait la poursuite de nos accords sur une note en
apparence plus classique. Couchée sur le dos, elle posait ses jambes sur
mes épaules et m’invitait, debout, en dehors de la table, à la limer sans
délai. J’ai aimé être exécutant et attaché à ne rien contredire qui allât dans le
sens de mes intérêts et ceux de ma conductrice qui m’initia aux torrides
ébats. Elle m’attirait aussi à elle, avec la soudaineté de l’éclair. Je la
rejoignais donc sur la table. Elle me tendait son sein pour une tétée et
j’engloutissais la belle ogive au bout rond et dur ; elle ne tardait pas à
frétiller, me heurtant joyeusement le palais et les dents. Cela m’émoustillait
encore davantage. Plaqué contre la féline, le sein poivré et dodu dans la
bouche, je la prenais. Elle me
serrait d’une mortelle étreinte quand le noir pilon contrait l’avancée du
rougissant clitoris. Nous voulions hurler. Nous aurions hurlé. Nous bêlions
une langue intraduisible.
« Lance ton jus de zizi ! »
Je ne savais qu’obéir à Myriam. J’arrosais la vulve rose dans laquelle
j’étais tout entier engagé. Myriam lui donnait ensuite de légères
contractions. Elles essoraient mon pilon d’ébène, lui soutirant les dernières
gouttelettes du jus commandé par cette fille-panthère ainsi qu’on le fait
d’une lessive pour l’assécher. La Bombe, griffue, me zébrait le dos de ses
ongles en même temps que s’éteignaient au fond d’un vertigineux cratère les
contractions d’une vulve écarlate. Myriam avait les yeux noirs, qui se
révulsaient, laissant sur son visage un masque douloureux en apparence,
mais une fausse douleur sous laquelle courait une franche extase. Dans la
bouche, un pan de sa robe, qu’elle avait pris le soin de rouler, formait un
bouchon et étouffait dans sa gorge les cris qui, sans ce stratagème, eussent
ameuté le quartier. Son téton avait su taire mon râle ultime. Nous retombions
ensuite, trempés, sur le grand fauteuil que j’avais quitté une éternité plus
tôt, et que nous retrouvions en gloussant tout en y reprenant nos esprits.

Il m’est arrivé de maudire le colonel K., qui m’empêcha de revoir, ne


serait- ce qu’une dernière fois, la liane frénétique qu’était Myriam au cœur
de nos ébats. Était-ce ce militaire-là qui goûtait désormais aux
charmes et à l’imagination débordante de la liane ? Je n’ai jamais souhaité
la mort de quelqu’un, mais j’aurais été ravi d’apprendre que ce colonel-là
avait été tué au combat. Celui pour lequel il avait choisi le métier des armes.
Je n’ai conté ni les hennissements de Myriam ni mes ruades autour de sa
table ronde. J’ai tu, dans le silence au fond duquel je calfeutrais mes
souvenirs les plus intimes, le langoureux cérémonial inventé par Myriam.
Mes visiteurs me pressant de raconter Ndjamena ne m’entendirent pas
maudire le colonel K. Je n’eus même pas la force de râler contre le fauteur
de troubles : Hissène Habré. Il m’a
toujours paru inutile de dire le feu qui m’embrasait sous le commandement
de l’arrière-train de Myriam et qui, à plusieurs reprises, nous ouvrit à la
sensation que nos tours de manivelle enchâssés, ceux-là mêmes qui nous
faisaient tournoyer autour de la table ou ondoyer sur celle-ci, en émettant
un joyeux bruit de linge que l’on frappe doucement sur une étendue d’eau
– tel le son que proposait à nos oreilles le linge que battaient les lavandières à
la rivière du village de mon enfance –, nous propulsaient, Myriam et moi,
en dehors du temps. Peut-être était-ce la perspective d’oublier ces douceurs
de Ndjamena qui me poussa aussi dans le désir d’écriture.
Je noircissais donc, pour oublier, les feuilles de papier que j’allais donner
à dactylographier à Cunibert Étoundi.

C’était un ami d’enfance qui habitait non loin de la maison, à côté du


presbytère, à deux pas du marché. Il saisissait mes manuscrits en pianotant
sur une machine à écrire. Nous avions fréquenté la même école maternelle,
puis nos chemins s’étaient un temps séparés. Mais nous nous croisions
parfois à la piscine ou au marché. Il aimait la course à pied et était vif et
agile. Il courait comme un lièvre, mais ses ambitions sportives s’arrêtèrent
brutalement à l’âge de quatorze ans quand il fut malheureusement amputé
d’une jambe à la suite d’un stupide accident ferroviaire survenu alors qu’il
tentait de monter dans un train en marche. Adolescents, nous nous étions
livrés à ce genre d’aventures, par bravoure et forfanterie mal placées. Elles
se terminaient parfois par des drames. La compagnie de chemins de fer,
dans laquelle travaillait le père de Cunibert, indemnisa néanmoins le jeune
homme. Il utilisa d’abord des béquilles pour marcher, tandis que le tissu qui
recouvrait le pied sectionné était replié de manière à cacher le moignon.
Puis, avec l’indemnisation, Cunibert reçut d’une organisation orthopédique
une jambe de bois ; après quoi, il rangea ses béquilles. Mais comme il
poursuivait sa croissance et grandissait presque à vue d’œil, alors que
l’emplâtre en bois restait quant à lui d’une longueur invariable, il rencontra
bientôt des difficultés à se mouvoir correctement. En
marchant, il effectuait des écarts et des modifications de trajectoire pour rester
en équilibre et, quand nous l’accompagnions, nous prenions garde à ne
pas nous tenir du côté de la jambe en bois pour ne pas recevoir des coups
involontaires ou risquer de le faire tomber.
Le jeune homme s’acheta une machine à écrire, une Remington à ruban.
Il s’orienta vers le métier de sténodactylographe et s’inscrivit dans une
école privée. J’allai donc le voir quand je me mis à écrire du théâtre et des
poèmes que déchiquetaient avec dédain les demoiselles à qui j’offrais des
textes dont elles se fichaient éperdument. Je me confiais à mon dactylographe.
Il se grattait le moignon, perplexe. Je regardais Cunibert charger le papier
sur le rouleau, rabattre un couvercle en fer qui le maintenait droit sur le
rouleau, régler la bonne disposition de la feuille, puis commencer la frappe
sonore du texte sur les lettres du clavier, rythmée par les cliquetis réguliers
de la manette qu’il actionnait, sur l’avant gauche de la machine, pour aller à
la ligne et changer de paragraphe ou de chapitre. Cunibert était le seul
dans le quartier à posséder une telle machine. Il devint très vite un écrivain
public que les particuliers sollicitaient pour dactylographier leurs
correspondances, surtout le courrier à adresser à l’administration.
Comme mon infortuné ami avait aussi perdu deux doigts de sa main
droite, au cours de son cruel accident, le lent défilé de sa main abîmée sur
sa machine m’impressionnait et me procurait aussi une gêne certaine. Je
fermais donc les yeux la plupart du temps quand nous commençâmes
notre collaboration. Je m’aperçus que cela le perturbait. Je dus ne plus
montrer mes sentiments pour ne pas désobliger mon ami. Nous relisions
ensemble ce qu’il avait écrit. Son travail était soigné. Il fut mon premier
lecteur, mon premier public, que mes écrits enthousiasmaient au point de
me les réclamer pour les saisir de ses doigts de plus en plus agiles, même
s’ils étaient restreints en nombre.
Notre petite organisation littéraire s’adjoignit un nouveau membre,
Emmanuel Wakam. C’était mon plus proche voisin et un ami avec qui je
partageais l’amour du théâtre. Nous imaginions des saynètes. Je les écrivais en
vitesse, Cunibert les tapait à la machine puis Emmanuel et moi les mettions
en scène et tentions aussi, avec un décor minimaliste, de les jouer. Notre
public, composé de nos trois familles et de quelques voisins, sortait souvent
irrité de nos représentations encore tatillonnes, entrecoupées d’hésitations,
d’oublis, de bégaiements et de silences involontaires causés par des trous de
mémoire. Nous n’avions pas de souffleurs et, comme nos invités n’osaient
nous conspuer, ces spectateurs, venus à reculons, se dépêchaient de
quitter la salle, furieux, la plupart du temps, d’y avoir perdu leur temps.
Avant que le rideau ne soit baissé, ils s’élançaient de la salle telles des
catapultes, sans doute pour ne pas affronter nos regards ou avoir à inventer
des commentaires hypocrites, voire blessants.

Il me revient, comme un rappel, ces temps où, clopinant après les


rudes désillusions de nos tentatives théâtrales, je retournais sur les
sentiers de broussailles de notre enfance. Il n’y avait plus d’herbes, mais des
cases bancales. Malgré tout remontaient à ma mémoire la furie de Danleu et le
brasillement de vieilles et sèches fougères auxquelles il tendait la flamme
d’un briquet. Nous bondissions de nos abris pour éviter de griller, tels des
lapins.

Une nuit, après un énième échec de nos représentations, alors que j’étais
de nouveau allongé sur la véranda, je me tournai vers les étoiles pour leur
confier la rude condition d’incompris dans laquelle sombrait le dramaturge
que je rêvais de devenir. Les étoiles ne parlent pas : elles me tournèrent le
dos et se perdirent dans le firmament. Je n’avais à disposition aucune
échelle pour les rattraper, aucune fusée pour me hisser à leur niveau et les
secouer, leur hurler ma colère. Je n’avais qu’une dalle, chaude, où
j’abandonnai mes sueurs froides. J’abandonnai aussi dans la foulée le
théâtre. À vrai dire, c’est lui qui me congédia lorsque nous ne fûmes plus
que trois, Emmanuel, Cunibert et moi, dans la triste salle de spectacle que
les gérants de la compagnie immobilière nous prêtaient et vers laquelle ne
s’aventuraient que des gamins,
morveux, aux pieds sales et au torse nu, leurs cerceaux et un bâton à la
main. Ils se risquaient parfois, voyant la porte ouverte, à jeter un œil
curieux dans la salle, nous découvrant, désœuvrés et tristes. Nous les invitions
à entrer, mais ils s’enfuyaient comme si nous étions des fantômes. Leur
départ, comme des moineaux apeurés, nous recouvrait d’une sorte de
goudron sur lequel éclataient et couraient les braises de l’échec. Nous
n’étions plus que trois pauvres mendiants de spectateurs dans un lieu
désespérément vide.
Je retournai à la poésie que le théâtre m’avait conduit à négliger. Elle
me parut plus accessible, plus économe de mots, même si elle embrassait
des étendues plus vastes, ouvrait sur des atmosphères plus allusives. Enfiévré,
déçu, je me mis sous la protection des alexandrins. La rime soulage et
donne le sentiment que l’on ne déchoit pas, puisqu’on peut encore suivre
une trame, une règle et usiner une mélodie sous le brasillement des fougères
de la pensée. La poésie me permettait l’exploration de mondes énigmatiques,
plus remuants et plus difficiles à saisir. Les évocations, les nuances et les
sentiments qu’elle insuffle l’autorisent, plus que les autres arts et genres du
récit, à tout formuler. Ne voulant plus m’adresser à un public sévère,
impatient, moqueur et scrogneugneu, je me réfugiai dans le mol édredon
de la rêverie et dans les jupons de la versification. Je me débarrassai aussi
de toute envie de public, surtout en jupons justement ! Je contemplais le
vide et il se remplissait par tout ce que j’exprimais. Je riais et pleurais. Seul.
Je hélais le silence et il parlait. Je convoquais le doute et tout s’éclairait ou
s’obscurcissait davantage. Je me plaisais à formuler des suggestions sur
tout sujet que mon esprit effleurait et j’imaginais des territoires non
explorés, tapis sous les grottes invisibles du temps, et que seul le poète en
devenir pouvait arpenter, apprivoiser et décrire. Il heurtait aussi des pierres
et s’affalait. Puis il se relevait... Sans public, pas de honte à ravaler !
Les danses de ma mère

Mes chances de reprendre un jour mes études n’étaient pas éteintes.


J’avais cependant plus de plaisir à jouer au football qu’à revoir mes leçons.
Tante Marie-Thérèse avait tenu parole ; elle était intervenue auprès de son
ministre de tutelle. Elle était entrée au ministère de l’Agriculture – que
chérissait le chef de l’État plus que celui des Mines, des Hydrocarbures dont
les recettes faramineuses furent longtemps camouflées sous une acrobatie
budgétaire que lui avait soufflée mon oncle Charles Onana Awana. Nous ne
voyions jamais ce cher oncle, trop pris par les affaires de l’État, il avait
coupé les liens avec les siens pour être à la hauteur de la tâche, au service de
la nation et moins entravé par le sparadrap tribal. Le gouvernement
s’occupait des affaires de tout le monde. Il ne fallait donc pas que la tribu
assiège les serviteurs du pays et de l’intérêt général avec leurs
revendications de particuliers.
Mère craignait plus qu’elle ne vénérait le gouvernement, même si elle
pestait souvent, en sourdine, contre l’oncle, proche du président, mais qui
ne nous aidait pas, ne nous octroyait aucune bourse, aucun passeport,
aucun avantage. Ce fut lors d’une tontine qui se déroula à la maison, au
milieu de ses copines, toutes couvertes de longues robes évasées, de leurs
kaba ngondo, floqués, où flottaient les portraits des puissants et où
étincelait celui de l’oncle ministre, que Mère dansa en son honneur. Elle le fit
de la manière enjouée avec laquelle elle consacrait nos diplômes ou toute
attestation dactylographiée qui, à ses yeux, avait valeur de parchemin. Elle
aimait vanter les siens. Ce jour-là, elle hésita entre Makaila de Miriam
Makeba et Idiba de Francis Bebey qu’elle
adorait, et ce fut une chanson à succès des Bantou de la capitale, Makambo
mi balé, qu’elle mit sur le tourne-disque. Elle ouvrit le bal, appelant par un
signe de la main ses consœurs à la rejoindre en file indienne sur la piste de
danse improvisée. Elle entonna le morceau, en même temps que
retentissait la voix du chanteur et leader du groupe : Makambo mi balé
boni mokilo mobimba aaa !... Puis ce fut l’euphorie et des youyous
explosèrent en l’honneur de mon oncle paternel dont Mère montrait le
portrait, tout en dansant et en scandant son nom, la voix éraillée par la
fierté et le dithyrambe : « C’est mon mari ! Notre grand ministre des
Finances ! Applaudissez, c’est quoi même ! » Il portait le même prénom que
Père, ce qui arrivait dans les familles polygames. Il avait dirigé le cabinet de
Ahmadou Ahidjo, deuxième Premier ministre d’un Cameroun encore sous
tutelle. Puis il avait accédé au poste de ministre de l’Intérieur.
L’indépendance acquise, homme de confiance et très proche ami du président
Ahidjo, il hérita du premier portefeuille des Finances. Il occupa ensuite
d’autres fonctions interministérielles, dont celle de la Réforme de
l’administration de l’État et, enfin, il fut administrateur d’organismes
internationaux avant de se retirer volontairement des affaires publiques
lorsque le président Ahmadou Ahidjo prit lui-même la décision de passer la
main.
Sur le kaba brandi par Mère, le visage serein de l’oncle côtoyait le
médaillon présidentiel, naturellement plus grand, mais tout aussi souriant
que le sien. De l’hommage inopiné et spontané de Mère à notre parent,
j’avais ressenti une exultation secrète, malgré les plaintes de mes voisins qui
revenaient aussi sur les blessures d’avant l’indépendance, sur la guerre
civile qui avait divisé le pays, insistant sur la mise à l’écart des héros
stigmatisés ou abattus, et sur l’autoritarisme du pouvoir.

Mon oncle n’était cependant pas intervenu en ma faveur. Le meilleur


gouvernement n’est pas celui qui donne satisfaction aux membres de la
famille des ministres, mais à l’ensemble du pays. Et si ce n’était Tante Marie-
Thérèse,
mon oncle n’aurait probablement pas défendu mon dossier pour me réconcilier
avec l’école et m’offrir une chance de passer mon baccalauréat.
Le ministère de l’Agriculture était à l’époque dirigé par Joseph Awounti
Chongwain. Il devait être originaire de la partie anglophone du pays et
partageait la charge de son ministère à l’époque avec un francophone,
Andze Tsoungui. Ma tante ne devait son intégration qu’à sa seule initiative
et à son unique mérite. Elle louait le travail discret et efficace de
l’anglophone, strict, mais sensible. Elle l’appelait « le père Joseph ». C’est
cet austère Joseph Awounti Chongwain qui, sous d’abondantes larmes de
ma tante Cheval Fougueux, métamorphosée en agnelle souffreteuse, décida
de solliciter, en mon nom, l’autorisation du gouvernement pour mon
inscription dérogatoire au baccalauréat. Il adressa ma demande rédigée par
ma tante à René Zé Nguélé, son homologue et ministre de l’Éducation
nationale.
Je me rappellerai toujours ma conversation avec ma tante, qui, à Yaoundé,
m’avait assuré : « Pééé, je me suis battue il y a quelques années pour
l’inscription de ton aîné, Onomoro, au lycée technique de Douala. Je me
battrai pareillement pour que tu poursuives tes études et que tu sois
ingénieur ou docteur ! » Ses yeux arrondis sortaient presque de leurs orbites.
Elle avait effectivement tenu parole. Elle avait su plaider ma cause.
Je reçus par la suite une lettre que me tendit mon père après son travail
et qu’il avait relevée dans sa boîte aux lettres. Je faillis tomber à la
renverse en découvrant son contenu :

Yaoundé, le 1/ mai 1P80

Ministère
de l’Éducation nationale
et de l’Enseignement supérieur
Le ministre

Objet : Inscription dérogatoire à l’examen du diplôme


de baccalauréat
À l’attention de Monsieur Eugène Ébodé
S/C Monsieur Charles Ondobo Ébodé
B.P. /6P New-Bell
Douala – Cameroun

Monsieur Eugène Ébodé,


J’ai été saisi d’une requête concernant votre souhait de vous présenter
à l’examen du diplôme de baccalauréat organisé par le ministère de
l’Éducation nationale du Cameroun.
Considérant votre impossibilité à vous présenter, au Tchad, pour les épreuves
dudit diplôme, et considérant que vous étiez bien inscrit en classe de terminale D
au lycée Félix-Éboué de Ndjamena, le chef du gouvernement a estimé
recevable votre requête.
Après visa de Son Excellence Ahmadou Ahidjo, chef de l’État, chef des armées
et président de la République, le Premier ministre m’a chargé de vous informer
que vous êtes autorisé, à titre exceptionnel, à vous présenter aux épreuves
du baccalauréat qui se tiendront du 20 au 2/ juin 1P80 sur l’ensemble du
territoire national de la république unie du Cameroun. Votre centre d’examen
sera le plus proche possible de votre ville de résidence.
Vous finaliserez votre dossier d’inscription dérogatoire à l’examen
susmentionné auprès de l’inspection académique de votre département de
résidence. Il ne devra comprendre, en sus des pièces d’état civil et d’une copie de la
présente lettre, que votre attestation d’habitation dûment revêtue de la signature de
l’autorité parentale ou de toute autre personne investie de cette charge.
Pour ampliation, au directeur de l’inspection académique de la province
du Littoral.
Le ministre de l’Éducation nationale
et de l’Enseignement supérieur,
RENÉ ZÉ NGUÉLÉ
J’exultai et dansai la gigue ou quelque chose d’approchant, dans ma
chambre. Mon père n’avait pas ouvert le courrier, comme à son habitude.
Je rêvassai toute la nuit. Le lendemain matin, j’adressai une lettre de
remerciements à ma tante. Ce moment d’enthousiasme passé, je fus envahi
de questions : avais-je le niveau pour me présenter à l’examen ? Nous
étions en mai et le baccalauréat était prévu à peine un mois plus tard. Ce
court délai m’inonda de sueurs froides. Ne prenais-je pas un risque insensé
en m’aventurant sans préparation dans la conquête d’un examen aussi élevé
que le baccalauréat ? Le président de la République lui-même et son
gouvernement ne me tendaient-ils pas un piège ? Tenter cet examen était
mettre ma tête dans une broyeuse en marche. Un nouvel échec ne se
limiterait pas à la famille. Le gouvernement s’en mêlerait. Le chef de l’État,
que chacun redoutait, m’avait accordé une insigne faveur. La nuit
d’allégresse passée et ma lettre à ma tante expédiée, voici que je tremblais
comme une feuille. Le président ne plaisantait jamais. Je me dis qu’il me
suivait désormais. Que des agents me surveillaient. J’avais lu les romans
d’espionnage dont regorgeait la bibliothèque de l’oncle Luc Mebenga.
J’avais beau me retourner brusquement en marchant dans la rue, personne
derrière moi ne portait des lunettes noires et ne me filait le train. Mais je ne
fus pas rassuré. Le président avait été saisi de mon cas et avait donné son
approbation. Il chercherait un jour ou l’autre à savoir ce que j’étais devenu. Il
saurait la réalité : je n’avais pas étudié. Avais déserté l’examen. M’étais foutu
de lui. De son gouvernement. Il me jetterait dans les prisons dont la
rumeur publique rapportait les pires échos. On disait que certaines étaient
tenues par des Chinois, lesquels s’y connaissaient comme personne en
matière de supplices. Oh, j’imaginai tout de suite qu’ils détecteraient ma
terreur la plus affolante et me livreraient aux scarabées. Je fermai les yeux
et les scarabées envahirent mon esprit et se multiplièrent à l’infini. Oh, ils
étaient affreux et d’une lenteur martiale. Dieu du ciel, pourquoi avaient-ils
tous une patte gauche levée et une antenne droite qui vibrionnait ? Pour
appeler d’autres scarabées à la rescousse. Je faillis devenir fou. Je ne me
calmai qu’en sortant de
ma chambre et en me précipitant comme une balle devant Mère. Je
voulais avouer ma défaite avant l’heure et crier ma haine des diplômes, mon
retrait de la poésie et mon amour du ballon rond !
« Qu’as-tu, man pepa, petit père ? »
Cette petite voix douce et posée m’apaisa.
« C’est rien. J’ai fait un cauchemar. »
Elle épluchait des patates. Les laissa choir et se redressa comme pour
retourner dans mon rêve, empoigner le malotru qui m’avait importuné et
l’expulser.
« Qui t’embête ? Dis-le à ta maman.
— Personne. C’est fini. Puisque je suis debout. Je suis sorti de ce
mauvais rêve !
— Bon, n’oublie pas que nous devons aller à Penja. Je vais reprendre
le commerce de gros. Je ne veux pas que le ballon te finisse ici.
— Me finisse ?
— T’achève, voyons. Ton avenir est ailleurs. Pas sur les terrains de foot.
Tu seras à mes côtés pour la réception de ma première livraison de ciment,
tu l’as promis ! »

En effet, je promettais beaucoup, car Mère proposait énormément. Tout ce


que je voulais, c’était avoir la paix pour aller jouer au foot. Je m’en voulus
d’avoir juré de l’accompagner à une autre expédition commerciale. Mais
c’était encore mieux que de lui montrer la lettre ministérielle. Elle n’en
aurait pas décrypté le contenu et il me parut impossible de la lui lire. Je
pensai, en frémissant encore, que si je l’avais informée de l’existence de ce
courrier et de l’heureuse décision des autorités de l’État, elle me l’aurait
immédiatement ôté, aurait mis ses plus beaux atours pour foncer, le papier
à la main, chez ses copines, les femmes des tontines, puis au marché et
dans toute la ville. Elle l’aurait épinglé sur le mur du salon. Je l’entendais
déjà qui triomphait, tout sourire, les dents du bonheur éclatantes sous le ciel
de Douala et sous sa coiffe,
vêtue d’un kaba ngondo, le vêtement de cérémonie par excellence, celui
qu’elle ne sortait de sa garde-robe que lors des manifestations les plus
importantes. Je la voyais brandissant la lettre ministérielle au-dessus de sa
tête, en chantant l’un de ses airs préférés, Metil Wa, la chanson fétiche du
guitariste et chanteur beti Nkodo Sitony ou Silikani du Congolais Tabu Ley
Rochéreau. Le refrain de cette chanson de la rumba congolaise éclatait
régulièrement dans la maison : Na kobéna na mama, y a Kobenga nayoo,
Silikani éééé... Elle l’eût fait, elle eût chanté et dansé, la lettre tournoyant
au-dessus de sa tête comme si c’était le diplôme lui-même et dont le
balancement versait de la joie dans les cœurs du peuple témoin. Joignant le
geste à la parole, elle l’inviterait, ce bon peuple, à se joindre à elle et à
honorer en dansottant mon titre de bachelier. Je l’entendais déjà, nous
criant de nous rendre chez Bongo, l’épicier, y acheter toutes les baguettes
de pain et les boîtes de corned-beef pour préparer les toasts. Je l’entendais
nous ordonnant de courir chez Hagbè pour commander des caisses pleines
de bouteilles de bière ! C’est ainsi qu’elle célébrait nos bons résultats
scolaires, promenant dans tout le quartier nos carnets, nos bulletins scolaires et
nos certificats. C’étaient aussi les rares fois que Mère se remettait à danser.
Elle n’avait alors besoin d’aucun accompagnement musical pour reprendre
aussitôt du service et déployer une gestuelle apte à donner le ton et à créer,
à la vitesse de l’éclair, un attroupement de voltigeurs et de contorsionnistes
autour de la danseuse en chef.
Durant ces moments-là, elle dégoulinait d’enthousiasme, de l’envie
d’exprimer sa joie, de la communiquer à son entourage. Elle manifestait
ainsi sa victoire personnelle et tonitruante, celle d’une illettrée prenant sa
revanche, à travers ses enfants, sur le sort qui l’avait tenue à l’écart de
l’instruction scolaire. On aurait dit qu’un orchestre invisible déversait autour
de la danseuse des airs de fête, et qu’elle était la princesse à qui revenait le
privilège d’ouvrir le bal. Aussitôt s’était-elle élancée sur la piste improvisée,
où elle se trémoussait, que cette scène d’égayement, de jubilation
communicative poussait derrière elle les plus dégourdis de mes frères, de mes
sœurs, de mes cousins, de mes cousines et
de tous les voisins ameutés. Certains de mes frères, notamment André et
Laurent, les plus hardis à suivre Mère, ou Lucile, voire Onomoro, la
rejoignaient pour une joyeuse chorégraphie improvisée. Zak, le grand
frère, souvent tout en retenue au cours de ces exhibitions, s’y jeta aussi
lorsqu’il revint, victorieux, de Nkongsamba, le probatoire en poche, lequel
fut cérémonieusement encadré et épinglé au milieu du mur du salon. Il y
fut en bonne compagnie, côtoyant : un brevet de secourisme obtenu de
haute lutte par Gervais, un certificat de nageur délivré à Onomoro, une
attestation de couture attribuée à Pascaline, une citation à l’honneur pour
bonne conduite lors d’une excursion remise à tout enfant qui avait fait dix
pas sans tirer la langue et sans dire un mot en langue africaine qu’obtint
toute ma classe à l’école Saint Kisito de Bépanda, un certificat de
ponctualité que rapporta Sophie puis son baccalauréat, sa licence et
d’autres titres universitaires, une lettre du préfet des études du collège
Sacré-Cœur de Makak qui félicitait Laurent d’avoir été stoïque pendant un
incendie du dortoir de l’internat du collège... Tout y passait et tout était
bon pour tapisser les murs de la maison ! Plus tard, beaucoup plus tard, elle
poursuivra le rituel en affichant sur le même mur les lettres de mon éditeur,
Antoine Gallimard, qui scellaient les accords de publication de mes livres. Les
oyenga, les cris de joie de Mère, perçaient les tympans.
Ma timidité, que je dus abandonner sous les invectives et les remontrances
de Mère, qui ne ratait jamais une occasion pour semoncer ma mollesse,
me tenait généralement à l’écart des euphoriques gesticulations, dont elle
était la divine meneuse. Quand elle dirigeait la troupe, battant des mains
et reproduisant les pas qui lui avaient valu ses heures de triomphe dans les
cabarets de Douala, certaines de ses copines, qui en avaient gardé le
souvenir, nous chuchotaient à l’oreille : « Quand votre maman elle-même
était !... », ce qui voulait dire que nous avions sous les yeux la
démonstration de ses exploits de l’époque où elle-même était une
danseuse formidable et écrasait tout le monde par la grâce inégalée de son
pas ! Elle retrouvait les gestes et les cadences
d’autrefois, ceux des concours de danse organisés dans les bars. Le cruel
souvenir de Lorélie Oxydum ne l’habitait plus et Mère nous gratifiait de
son remarquable chaloupé, ce jeu harmonieux des hanches et des épaules
qu’elle bougeait en cassant soudain le mouvement pour le reprendre après un
quart de tour sur sa droite, suivi d’un élégant jeu de jambes ; elle effectuait
un autre quart de tour dans le sens inverse du premier, pour revenir à son
axe précédent. Elle savait ondoyer sur le sol cimenté de la maison comme
elle l’avait jadis fait sur les parquets où elle s’était exprimée. Vingt ans après
sa retraite des pistes de danse, elle maintenait le même rayonnement, servi par
une fluide exécution de ses pas glissés ou sur la pointe des pieds. C’étaient des
ponctuations heureuses, l’expression d’une joie de vivre communicative.
Quand elle galvanisait la troupe, elle agitait les bras avec aisance, en un
balancement doux et aérien semblable au vol d’une buse dans un ciel
pommelé et clair ; sereine, elle imprimait des ondulations coordonnées à
ses mouvements, effectuant des battements d’ailes tranquilles, qui
alternaient le vol plané, en roue libre, puis en virevoltes à couper le souffle.
Tout ceci lui rappelait-il ses lointains et glorieux succès ? Elle n’en pipait
mot, mais elle avait la certitude qu’elle n’achèverait plus ses prestations par
des gains de trophées, alors elle brandissait nos diplômes. Ils étaient des
pansements compensatoires qui la soignaient de son illettrisme et de sa
carrière avortée. En général, Mère quittait la piste familiale telle une
toupie, les dents du bonheur offertes au ciel qu’elle aimait tant habiller de
prières muettes, afin que nous ramenions d’autres réussites scolaires pour
en couvrir les murs de la maison jusqu’au plafond.
Avais-je le niveau requis pour me présenter au baccalauréat et déclencher
les exultations dont Mère était capable ? Après m’avoir ouvert des
horizons euphorisants, la lettre ministérielle me brûlait les doigts et
m’opprimait tel un étau. Je n’avais pas rouvert le moindre livre scolaire
depuis mon départ de la longue tente réservée aux réfugiés à Kousséri. Je
me souviendrai toujours de la faim qui m’y tordit les boyaux, car les maigres
portions de soupe de poisson ou les bols de riz à moitié pleins ne parvenaient
jamais à me rassasier. Je garderai
toujours une tendresse pour la main qui m’avait nourri durant cette
période, même si ce n’était plus de riz ni de bol de soupe dont j’avais
désormais le plus besoin, mais de tonneaux d’espoir et de supplications
afin de repeindre mon ciel et d’assiéger la volonté divine pour qu’elle
daigne m’accorder l’un des miracles dont elle avait le monopole !
Comment conquérir ce fameux espace céleste, habité par Dieu, quand
celui que j’avais sous les yeux, toutes les nuits, m’offrait des rêveries qui
gonflaient mon cœur de désir de création ? Mais voilà, à Douala, mes
prétentions artistiques étaient toutes dans l’impasse. Je voulais écrire un roman
en passant par des genres intermédiaires. Le théâtre nécessitait la scène et
réclamait concision et percussion. La poésie ne l’imposait pas absolument et
se méfiait des proclamations. Mais elle était la plus exigeante des
disciplines. Mûrir son vers avant de le confier à quiconque était la règle
non écrite. Or moi, je me précipitais à monter sur les planches, pour offrir
mes poèmes à des demoiselles dont la compagnie m’intéressait et dont les
corps sveltes soumettaient mon imagination aux délicieux supplices des
désirs mal éteints, car peu partagés. Elles riaient à gorge déployée dès mon
apparition, se moquaient de mes chapeaux et de mes cheveux défrisés, me
lançaient des regards dédaigneux et, jetant par terre mes écrits,
piaffaient, insultantes :
« Arrête de copier les livres ! » Je leur courais après : « Non, les filles, je n’ai
pas
copié ! » Mes justifications, pourtant fondées, ne tendaient qu’à aggraver
mon cas. « En plus, c’est un sale menteur, ce mec ! »
La musique m’avait aussi tenté. J’aimais l’écouter sur des cassettes
audio qui déversaient dans ma chambre les airs de Manu Dibango, de
Prince Nico Mbarga, de Rochereau, de Francis Bebey, de Salif Keïta, de Fela
Ransome Kuti, des Bantou de la capitale, de Franco et de son orchestre, le
OK Jazz. Mais quand j’entrepris de la jouer, quand je fis entendre à mes
proches mes créations, ce fut le désamour. La musique me repoussait
tandis que je m’accrochais à l’idée d’écrire des chansons et de présenter
un répertoire personnel. J’avais utilisé l’enveloppe laissée par mon
généreux oncle Michel
Ohandja pour m’acheter une guitare. Mon jeu et surtout mes chansons, loin
de produire l’effet escompté dans mon entourage, clairsemèrent les rangs de
mon public et me valurent des quolibets. J’eus le grand tort de m’emballer,
de croire que quelques notes suffiraient à m’établir artiste. On se détournait
de moi et je débusquais, à mon passage ou derrière des bosquets où les
enfants se tenaient pour jouer à cache-cache, de mortifiants rires sous cape.
J’identifiai mon défaut pendant que fondaient mes illusions : à peine avais-je
appris de pauvres accords que je songeais tout de suite à composer une
chanson à succès. À la fin d’une interprétation, que je croyais impeccable
et que je peaufinais en secret, je surpris des rires narquois d’adolescents
cachés dans des recoins de la maison. Il n’aurait servi à rien de donner libre
cours à ma rage intérieure et d’aller distribuer des taloches. Les rieurs se
hâtaient d’ailleurs de s’enfuir, à tire-d’aile, comme des oiseaux de malheur,
pressés de tweeter oralement à qui voulait l’entendre mes « affreux
couinements qui cassaient les oreilles et les cordes surtendues de la
guitare ».
Il m’arriva de monter sur le toit où l’hilarité avait fusé, mais les
persifleurs
que j’envisageais cette fois de rosser, plus agiles, avaient vite décampé et
s’étaient terrés dans des abris. Je restai les bras ballants sur les tôles ondulées
et l’envie me traversa l’esprit de me jeter au sol la tête la première. J’y
renonçai, me consolant à l’idée que les railleries cesseraient un jour et qu’il
ne fallait pas céder au découragement. Le monde artistique m’attirait.
Écrire, me disais-je, c’est marcher main dans la main avec les étoiles. La
rédaction des textes me procurait une joie forte. Elle m’était
indispensable, mais le résultat était affligeant. Était-ce raisonnable de
poursuivre dans cette voie ? Était-il judicieux, maintenant que je pouvais me
présenter à l’examen du baccalauréat, lequel m’ouvrait les portes de
l’université, de ne pas tenter ma chance ? Le risque d’un nouvel échec me
pendait au nez. Des révisions étaient indispensables et très court était le
temps pour les entreprendre. L’exultation due à la lettre du ministre René
Zé Nguélé s’évapora au fur et à mesure que s’effritaient mes chances et
que montait la peur des ricanements que ma
sensibilité à fleur de peau anticipait déjà. De méchants gloussements
bourdonnèrent à mes oreilles, comme si j’avais été précipité dans un nid
d’abeilles qui ne tarderaient pas à me larder de leurs furieuses piques et,
telles des dagues, à me les planter jusqu’au cœur. Suffocant, après avoir été
heureux de lire l’invitation ministérielle, je froissai le papier et le jetai au sol.
Je décidai de ne jamais montrer la fameuse lettre à Mère. Elle ne tapissa
jamais le mur de la gloire maternelle.

J’avais, en quelques semaines, expérimenté mes difficultés à


véritablement repeindre de couleurs significatives, et surtout par les
prières, le dôme de l’église du Christ-Roi et le ciel de mon avenir.
J’échouais à prier et à créer. Toutefois, Mère, qui croisa un jour le curé,
était toute guillerette, car l’homme de Dieu lui avait dit que je fréquentais
la maison du Seigneur, qu’il m’y voyait la tête bien basse, dans la position
du parfait fidèle plongé dans d’intenses et louables méditations. Aurais-je
pu avouer à Mère qu’il n’en était rien ? Que dans l’église où j’entrais en
effet avec le ferme désir de m’abîmer dans de puissantes prières, je
constatais, aussitôt que mes genoux s’écrasaient sur le prie-Dieu, que les
récitations que je connaissais naguère sur le bout des doigts
s’évanouissaient de mon esprit ? La fluidité avec laquelle je les débitais
avait disparu et leur simple énonciation était à présent heurtée,
vasouillarde. Des trous de mémoire perçaient mes prières et mon esprit
s’éclipsait par ces trous pour divaguer loin des pieuses préoccupations pour
lesquelles j’étais venu là. Je constatais à chaque excursion combien mes ailes
étaient rognées et mes invocations tronquées, sans ligne directrice, sans
une suite logique capable de produire une atmosphère de recueillement
qui eût soutenu mes élans. Mes tentatives de tourner mon esprit vers le
divin toit se heurtaient à d’autres résistances. Comme de la mauvaise
herbe, elles menaçaient de recouvrir de ronces le champ d’espoir sur
lequel Mère voulait voir germer de la bonne graine et, surtout, un avenir
radieux. Le mien s’assombrissait. L’invasion des mauvaises herbes était
telle que le plus moderne des tracteurs n’eût pu les
déblayer, tant étaient solides les lianes et les ronces qui entravaient mes
rendez- vous avec les cieux. C’était piteusement que je baissais donc la tête,
demandant la clémence du Très-Haut. Puis, lassé par mes impasses, je décidai
de Lui parler franchement. J’abandonnai au bout d’une dizaine de jours mes
broussailleux appels lancés à Dieu et j’ouvris grand mon cœur...
Je ne sais plus, Seigneur, dire ce que je connaissais hier. J’en suis
sincèrement désolé ! C’est pour Mère que je suis ici, nu, Vous le voyez bien,
et il ne sert à rien de tourner autour du pot. On m’a toujours dit que faute
avouée est à moitié pardonnée. Je me contenterai bien, au point où j’en
suis, de cette moitié, s’il Vous agrée, Seigneur, de me l’accorder. Je
reviendrai demain, bien sûr, et je tâcherai de donner davantage de
contenu à mes tentatives ! Je ne réviserai pas les prières, car j’en suis
incapable. Ce qui me plairait ? Ô, Seigneur, c’est fort simple : ne plus venir
ici frotter mes genoux à ces bancs rugueux ! Il y a là, autour de moi, je le
vois bien, des pieux qui s’enfoncent ici comme dans un jardin merveilleux,
plein de plantes aux senteurs enivrantes. Ils ressortent avec une espèce de
nimbe sur la tête, pareille à l’auréole des saints. Mais pourquoi ne gardent-ils
pas le même visage quand ils retournent chez eux rosser leurs femmes ou
quand ils balancent des pierres aux enfants pauvres ? J’ai tort de m’occuper
de ce qui ne me regarde pas, c’est vrai, mais, Seigneur, être courbé ici me
tue. Ce dont je rêve, c’est de gratter la guitare, d’écrire des chansons ou de
petites saynètes. Je ne récolte que des moqueries. Serait-il possible de
rendre les persifleurs moins coriaces ? J’ai aussi une question : pourquoi
l’église n’est-elle pas pleine de glaces sous cette chaleur à crever ? Demain,
puisque rien ne me réussit, je vais retourner jouer au foot. Sur le terrain,
balle au pied, je ne perds pas mes moyens. La preuve : les voisins, hilares et
franchement moqueurs quand je joue de la guitare, n’en mènent pas large
dès qu’il s’agit de disputer un match contre moi. Sur le terrain, je tiens ma
vengeance ! Et ils tirent vite la langue en essayant de stopper mes attaques.
Certains renoncent d’ailleurs à poursuivre la partie. Eh oui, un petit pont
est plus humiliant qu’un crachat sur la figure ! Un double contact est tout
aussi
irritant qu’une piqûre de guêpe ! Ne parlons même pas du coup du
sombrero ! On ne le voit jamais venir, et hop, voilà le ballon qui leur passe
par-dessus la tête et l’adversaire, bluffé et ridiculisé, risque le tournis s’il songe
à se retourner vivement. N’étant plus maître de ses mouvements, il perd
tout repère. Il chancelle et les rires des spectateurs dépouillent le chancelant
de tout ce qui lui restait de dignité. Dans son être, gronde l’envie de
trucider et, Seigneur, j’ai souvent senti souffler dans mon dos, après le
sombrero, la respiration d’un assassin prêt à commettre un meurtre s’il avait
eu un poignard à la ceinture. Le ballon, mon Dieu, m’a inondé de joies
secrètes, et pourtant, j’ai toujours éprouvé une grande compassion à
l’endroit de mes adversaires vaincus, à tel point que j’ai peu célébré mes
victoires. Mes coéquipiers vous le diront, je me précipitais vers les battus
pour les relever, pour les réconforter, pour leur administrer des tapes sur
le dos fourbu au lieu de festoyer avec les miens. Les embrassades entre
coéquipiers, après un match victorieux, me sont chaque fois apparues comme
indécentes, quand, en face, il y avait tant de désespoir, de visages prostrés,
d’épaules lourdes et basses, de bras ballants comme les branches d’un
saule pleureur, de genoux aussi mous que du flan et de pieds raclant le sol,
car lourds à soulever, comme si, Seigneur, Vous-Même, Vous les aviez
abandonnés à la misérable condition de perdants. La loi du jeu, qui veut
qu’on gagne ou qu’on perde, est pourtant connue. C’est la loi ! Mais je
sais, Seigneur, que ce n’est pas sur ce terrain-là que Mère m’attend... À mon
réveil, pour faire plaisir à Mère, je noircirai des pages avec ce que j’aurai
réussi à capter dans mon sommeil sous les étoiles.

C’était sur mon cahier d’écolier que j’écrivis ma première histoire. Il


était vert pomme. Mère le promena dans tout le quartier en sautant et en
dansant. Je lui en avais résumé le contenu ; l’héroïne était une tourterelle
ingénue. Elle rapporta une noisette à une mangouste, laquelle n’arrêtait pas
de lui voler ses nids et ses œufs. Mère avait brandi ce cahier dans tout le
quartier en criant :
« Mon fils a pondu un livre ! » Elle invita les gens à la suivre et à danser, car
elle
avait besoin de mobiliser la ferveur de tout le quartier pour m’aider à
escalader l’échelle du succès. Dans sa langue beti, elle scandait : « Une seule
main ne peut suffire pour grimper sur l’arbre et atteindre le sommet. » Nalla !
Ite, missa est !
Détester la défaite

Mère détestait perdre ; elle encaissait très mal la défaite. Elle vivait
l’échec non seulement comme une sanction entre humains, mais aussi
comme un malentendu avec Ntonde Be, le créateur des êtres et de toute
chose. On ne pouvait donc lever ces malentendus que par de puissantes
prières. Je sus, par petite sœur Lucile, qu’elle surprenait Mère, après mon
départ à l’église Christ- Roi, un chapelet à la main, l’égrenant pieusement
pendant que j’étais, au même moment, en train de m’adresser au Seigneur.
Elle était persuadée que la convergence de nos prières vers le ciel était le
moyen le plus sûr de m’ouvrir le chemin du succès. Lorsqu’elle apprit, en
poussant des soupirs de soulagement, que je délaissais les cordes de la
guitare, cette nouvelle devint pour elle un baume revigorant. Elle murmura
même des remerciements, captés par Lucile, quand elle découvrit que je
noircissais mes anciens cahiers d’écolier où, selon elle, s’écrivaient, par la
grâce de Dieu, des livres. Son contentement fut de courte durée ; on lui
annonça bientôt que l’on me croisait sur les terrains de foot. « Le diable ne
gagnera pas », maugréait-elle, en égrenant de plus belle son chapelet, à défaut
de lire la Bible qu’un oncle dévot, le curé Théophile, lui avait offerte. Mes
exploits, rapportés par des supporters enflammés, enflèrent dans le quartier et
parvinrent à ses oreilles. Des connaissances de la famille, qui, croyant bien
faire, insistaient et exagéraient mes performances et mes capacités à marquer
des buts. Leur empressement produisit l’effet inverse sur Mère. Elle prit peur.
Elle aboya sur les uns, couvrit de véhémentes paroles les autres. Après l’échec,
qu’elle assimilait systématiquement à une cuisante sanction des cieux,
ce sont les jeux de ballon qu’elle abhorra le plus. Le football était pour elle
la chose du monde la plus méprisable.
Elle entra même dans une forme de panique quand elle constata que
l’arrière de notre domicile grossissait chaque jour davantage d’une foule
de bruyants visiteurs : les footeux. Ces passionnés de ballon rond lui
donnaient des irritations. De nombreux garçons affluèrent aux abords de la
maison, non pour m’accompagner à la prière, mais pour m’escorter vers
les terrains poussiéreux du football. Le clan des rieurs, naguère formé de
ceux que ma musique agaçait, paraissait reconverti et dorénavant
transfiguré en cortège d’admirateurs. Mère aurait dû s’en enorgueillir.
Contre toute attente, elle y puisa des motifs supplémentaires pour
s’indigner. Son désappointement s’accrut quand elle aperçut des jeunes filles
cachées derrière les manguiers de la maison, feignant d’être là pour rendre
visite à mes sœurs. Mère, redoutable juge doublée d’une enquêtrice
rugueuse, comprit, à leurs mimiques, que c’était ma présence qui les attirait.
Elle les chassa prestement et je n’eus même pas le temps d’apercevoir parmi
elles des visages connus : ceux qui avaient eu le plus grand mépris pour mes
poèmes. Mère n’y vit que des filles intéressées. C’en fut trop. Elle confia ses
craintes à son amie Pouga Véronique, l’ancienne épouse de l’oncle Paul
Messanga, qui se trouvait toujours en poste au commandement militaire
de la ville de Buéa, où il occupait, sur la colline qui dominait la baie,
l’ancien palais du gouverneur allemand Karl Ebermaier quand la ville
anglophone de Buéa devint la capitale du pays. Mama Véro, comme nous
l’appelions, me fit part des angoisses de Mère. Je promis d’en tenir compte.
Je retournai néanmoins sur les terrains. Pour une fois que je réussissais
quelque chose, je ne comprenais pas les raisons pour lesquelles je devais
l’abandonner. Mère ne se découragea pas et s’en fut chez son cousin, Luc
Mebenga.
Il était une personnalité influente à la Régifercam, bien avant qu’elle ne
devienne la Bolloréfercam, lorsque s’en empara un capitaine d’industrie
français controversé et redouté. Les uns le prenaient pour un rapace et un
vorace sans foi ni loi, tandis que ses laudateurs louangeaient
l’ingénieux
chevalier sans peur et qui se moquait des reproches tant il était imbattable
dans les montages financiers les plus complexes et un fin faiseur d’argent
et de croissance. Oncle Luc ouvrit sa porte aux lamentations de Mère. Il la
reçut dans son grand bureau et l’entendit, à peine en avait-elle franchi le
seuil, accuser de toutes les diableries « ce maudit ballon qui va me perdre
mon fils ! ».
« Vilaria, assois-toi ! Tu me parles de qui, là ? Ah, je vois ! M’enfin, le
petit peut le taper, son ballon, autant qu’il veut. Un ballon n’est qu’un
ballon !
— C’est ce que j’espérais, mais la situation s’aggrave, et Eugène se
détourne de tout et perd son temps sur les terrains !
— Cet enfant t’inquiète, on dirait !
— Beaucoup.
— Que veut-il faire de sa vie ? Vous en avez discuté ?
— Faire ? Les enfants ne savent jamais ce qui est bien pour eux. Il a
essayé de gratter la guitare. Franchement, ça ne va pas. Et puis, ce n’est pas
un métier. Koukou, sa grand-mère, n’aimait pas ça ! Il écrit, maintenant !
Alors, que compte-t-il faire ? Le Seigneur seul le sait !
— Ne devait-il pas passer le bac ?
— Ce diable de Hissène Habré a tout foutu par terre !
— Enfin, Vilaria, cet enfant lisait beaucoup et je le grondais même
pour cette gloutonnerie. Onomoro, son frère aîné, et lui étaient toujours
fourrés dans ma bibliothèque.
— Je sais. Tu leur as toujours donné des livres et de l’argent pour en
acheter à New-Bell, à “la librairie par terre” !
— C’est rien, ça changeait surtout des Coplan et des OSS 117 qu’ils
empruntaient dans ma bibliothèque !
— Les os sans 17 ?
— Je parle des romans d’espionnage ! Bourrés d’espions. Ceux de Paul
Kenny et de Jean Bruce que j’ai toujours adorés. Vilaria, la lecture est un
paradis !
— Tu vois que j’ai raison de m’inquiéter, ce paradis, moi, je ne le
connais pas ! Pourquoi est-il plein d’espions ?!
— Ce n’est qu’une fiction, Vilaria ! J’entends par là une histoire
imaginaire. Bon, à “la librairie par terre”, les enfants pouvaient toujours
s’acheter des livres d’occasion, ceux de la Bibliothèque Rose et Verte. Ils
n’y trouvaient pas d’espions !
— Je me souviens de cette bibliothèque et tant mieux si ces livres
étaient utiles.
— Oui, rassure-toi... Un enfant qui lisait autant ! J’ai du mal à
comprendre ce qui se passe avec lui aujourd’hui !
— Il se passe qu’il s’est mis en tête, après la guitare avec laquelle il
nous cassait les oreilles, de jouer au ballon, dans une équipe de première
division.
— Et toi, qu’as-tu en tête pour lui ?
— L’école, Luc ! Il doit y aller ! Je ne veux pas qu’il soit comme sa
pauvre maman qui ne sait pas lire ni écrire. Le ballon va le mettre sur de
mauvais rails. C’est pourquoi je pense qu’il doit rejoindre au plus vite ses
frères... Onomoro et Zak !
— En France ?
— Exactement. Je vois toutes ces filles qui lui tournent autour et je
prie tous les jours que Dieu fait...
— Vilaria, soyons raisonnables. Prier ne me paraît pas être la solution.
Du tout ! Il faut de l’argent pour effectuer ce voyage. Pas des prières, Vilaria
!
— Si toi aussi tu me décourages, je suis finie !
— Non, non ! Écoute, les choses changent chaque jour en ce qui
concerne les conditions d’immigration en France. J’en sais quelque chose, je
m’occupe de nos propres élèves de la Régifercam que nous envoyons en
stage de perfectionnement là-bas. La délivrance d’un visa exige maintenant
le dépôt de solides garanties financières. Ce n’est pas Mebenga Luc qui
décide : l’Europe dit qu’elle est fatiguée d’accueillir toute la misère du
monde !
— La misère ? Elle parle comme ça de nos enfants ?
— Elle parle comme elle veut. Surtout, ne me dis pas qu’il va y aller
clandestinement. Ne me dis pas ça, Vilaria, au nom de... mon défunt père,
ton grand-oncle !
— Luc, je n’ai pas dit ça. Je veux qu’il monte dans un avion comme
tous les enfants qui partent étudier chez les Blancs. Tu me connais, je n’aime
pas ces histoires de clandestins. Je t’avais mis au courant de mes angoisses
quand j’avais appris qu’il était entré au Tchad, chez les Haoussa, sans visa et
sans passeport.
— Prudence, hein, prudence ! On peut vite prendre goût à ces choses-
là. Les enfants d’aujourd’hui ne sont pas ceux de notre époque. Nous écoutions
les adultes, nous !
— Heureusement que notre ambassadeur à Ndjamena avait tout arrangé !
Ce voyage dangereux me donne encore des frissons quand j’y repense !
Quel inconscient !
— Alors, pour t’éviter d’autres frissons, surtout, dis-lui que je ne veux
pas entendre parler de clandestinité pour aller en Europe, hein ? J’en dirai
un mot à son père. Enfin, Charles, il fait quoi ? Il est où dans cette histoire ?
C’est de son fils que nous causons, non ?
— Il ne bronche pas. Tu le connais. Je ne suis pas sûre que l’avenir de
ses enfants trouble ses ronflements.
— Eh bien, je les troublerai, moi ! Et Pim ? Il est où ton frère, Pim Jean-
Claude, hein ? Toujours à rigoler alors qu’il faut taper du poing sur la table
? Celui-là aussi, il faut que je le voie, et vite ! Les rigolades, c’est terminé ! Tu
me comprends, Vilaria ?...
— Luc, est-ce que tu m’as entendu dire le contraire ? Moi, j’ai
justement un plan : je veux reprendre le commerce de gros. Celui du
ciment est très rentable à ce qu’on m’a dit et j’ai pris contact avec les
cimenteries du Cameroun...
— ... affiliées au groupe français Lafarge.
— Exactement ! Mais avant le ciment, je vais redémarrer avec le
commerce de gros des légumes, à partir de la route des agrumes. Quand
j’aurai un bon
capital, disons dans six mois, je vais me tourner vers la vente des sacs de
ciment. Sylvestre Kamsseu, mon voisin bamiléké, m’a dit que ça rapporte.
J’aurai besoin de tes trains pour livrer le ciment à Édéa, à Makak ou à
Nkongsamba.
— Tu veux faire comme Aliko Dangote ?
— C’est qui celui-là ?
— Un jeune Nigérian qui est dans ce circuit-là depuis deux ans. Il dit
que le ciment est l’avenir.
— Tu vois que je ne suis pas folle !
— Je n’ai jamais dit ça !
— Je sais que le voyage d’Eugène en France coûtera de l’argent. Et si
je prie, c’est pour que le ciel m’aide à chercher cet argent là où il est ! C’est
pourquoi je suis venu te voir. Pour ton conseil et pour ton aide.
— Je ferai ce que je peux. Mais tu m’envoies d’abord à la maison ce
garçon qui ne lit plus. Je veux le voir ce week-end ! Ensuite, je m’occuperai
personnellement de remonter les bretelles à Charles, son père, et à Pim !
— C’est ça ! Il faut un gros coup de sifflet pour réveiller tout ce
monde assoupi !
— J’en fais mon affaire ! N’oublie pas que j’ai été arbitre à l’époque où
Charles, ton mari, était encore lui-même, comme on dit ! Quand il était
promis au plus bel avenir et dirigeait le Condor Football Club, j’ai arbitré
des matchs de son équipe !
— C’est lui qu’il faut arbitrer maintenant ! Il n’est plus concerné que par
le jeu des dames chez Effiong, le coiffeur, et son fils, par les jeux de ballon !
Il prend le même chemin foireux que son père !
— Mais Charles a été reçu à l’Élysée, et par de Gaulle, s’il te plaît !
— Il y a longtemps, Luc !
— Sois tranquille, Vilaria, je sifflerai la fin de toutes ces parties-là !
— Y a fe ! Dze ben ini’ité ! C’est exactement ce qu’il faut faire ! Je savais
que je pouvais compter sur toi ! »
Je fus surpris de voir arriver Oncle Pim à la maison, un matin d’octobre.
La session du baccalauréat était passée ; je ne m’étais pas présenté aux
épreuves. J’avais commencé le championnat de football et j’étais même très
rapidement devenu titulaire dans l’équipe Dragon de Douala. Mère était
toujours opposée à ma carrière sportive. Je n’avais pas d’entraînement ce
jour-là. Mon oncle maternel traînait une grosse boîte à outils en fer forgé
qui couinait. Vêtu de sa salopette de travail, une casquette vissée sur le crâne
et des lunettes d’aviateur sur les yeux, il sifflotait. Il remonta ses lunettes sur
le front quand il franchit le seuil de la maison, sa caisse sous le bras gauche
et une échelle pendant sur l’épaule droite. Je me précipitai vers lui, car
nous nous voyions peu et sa visite ne nous avait pas été annoncée. « Pepa ! »
fit-il en éclatant de son rire sonore. Il eut le temps de décrocher l’échelle de son
épaule, de poser sa caisse à outils sur laquelle je butai, et nous tombâmes dans
les bras l’un de l’autre. L’accolade, un peu vive, nous déséquilibra ; nous nous
dandinâmes avant de nous séparer, tels des catcheurs désireux de reprendre
leur souffle avant de s’empoigner à nouveau. Après une nouvelle accolade,
moins virile que la première, il m’annonça qu’il avait une tâche urgente à
accomplir avant de « me réjouir de tout ce que tu as à me raconter. Tes
voyages... ha, ha, ha !... tes projets... ha, ha, ha... ça m’intéresse ! ». Il ouvrit sa
grosse mallette, en sortit du fil de fer et, tout en parlant, reprit son échelle
adossée à un mur du salon, tout près d’un diplôme qui pendait sous un
clou et qu’elle avait déséquilibré. Il sortit de la maison et fila droit, sur deux
cents mètres, vers les poteaux télégraphiques qui longeaient la route du
marché, poteaux en bois ou en béton armé qui couraient et couvraient la ville.
Il raccorda notre maison au réseau téléphonique de Douala en peu de
temps, à l’aide de sa petite échelle et d’un cerceau qui lui permettait
d’escalader les pylônes en béton. Il installa ensuite, dans le salon, un cadran
noir où reposait un combiné téléphonique. J’en avais déjà vu un qui servait
à parler et à entendre une conversation. Peu de foyers disposaient à cette époque
du téléphone. Devrais-je ajouter qu’en 1980 il n’y avait pas de
télévision au Cameroun ? Le téléphone fut donc, après le journal papier, le
livre et le transistor, la plus monumentale et la plus déstabilisante des
techniques qui marquèrent mon entrée dans le monde des adultes.
L’oncle Jean-Claude Pim avait été mandaté par Père. Lorsqu’il eut
terminé sa mission et effectué des essais qui lui parurent concluants, il
moulina à l’aide de son index le cadran à trous sur le boîtier téléphonique. Il
s’esclaffa, et la voix de Père résonna dans l’écouteur que l’oncle me tendit. Il
appelait Père « Mon Beau », ce qui était non pas une contraction, mais une
soustraction de « beau- frère ». C’était surtout, pour lui, une marque
d’estime à l’égard de mon père.
« Je te reçois cinq sur cinq, Mon Beau !
— Parfait ! Tu leur expliques à la maison que ceci n’est pas un jouet, hein ?
— Je vais le crier à toutes les oreilles, tu me connais, Mon Beau ! Ha, ha,
ha
! — Je te dois combien ?
— C’est Cameroun Télécom qui t’enverra directement la facture dans ta
boîte postale 569 à New-Bell. Je la connais par cœur, Mon Beau.
— Très bien. Passe un soir qu’on aille boire une bonne bière...
— Et manger du soya ! Ha, ha, ha ! Pimenté, à bloc !
— Je te quitte, car j’ai du monde dans la pharmacie. »
L’installation du téléphone nous permit ainsi de parler directement à
nos frères en France et nous épargna, pendant un temps, de longues queues
dans les bureaux de poste pour appeler l’étranger. Ce bonheur ne dura pas
longtemps, car les factures montèrent très vite, de sorte que père fut
contraint de fermer la ligne « pour, dit-il, éviter de verser la moitié de mon
salaire à Cameroun Télécom, ou pire encore, je vous le dis comme je le
pense, d’aller croupir en prison pour factures téléphoniques impayées à
cause de vos bavasseries ! ». Tout le quartier se précipitait en effet à la
maison pour
« déverrouiller ou régler » des situations toujours présentées, les unes à la suite
des autres, comme relevant d’une urgence absolue. Nous eûmes de nouveaux et
nombreux amis qui s’évaporèrent après la coupure de la ligne. Avant celle-ci,
des voisins, auxquels nous battions froid, ou auxquels un minuscule
différend nous opposait, nous souriaient comme si nous étions de nouveaux
riches, des gens hautement fréquentables du seul fait de l’installation à la
maison du gros boîtier noir où circulaient miraculeusement les voix.
L’entrée de cet appareil moderne à la maison nous fit accéder au rang de
notables. Le premier jour de l’ouverture de la ligne téléphonique fut
mémorable. Je voulus le célébrer en grattant ma guitare. Oncle Pim avait
du temps devant lui et il me dit qu’il était aussi ravi de pouvoir converser
avec moi. Il m’annonça néanmoins la préoccupation qui l’amenait aussi et
dont il voulait me parler. Il évoqua la tristesse qui gagnait Mère et qui le
rongeait. Je voulus en percer la raison.
« Ne tournons pas autour du pot : le football lui casse la tête. Tu connais
ta maman. Quand elle a une idée, c’est difficile de la lui enlever. Elle est
comme sa propre mère, Koukou !
— Paix à l’âme de Grand-mère ! C’est drôle, j’ai pensé à elle, il n’y a
pas longtemps, et j’ai même composé une chanson. »
Oncle Pim, ébouriffé, souriait. Il avait toujours eu l’air d’un clown
hilare, avec un œil presque fermé et des paupières qui battaient. On aurait
dit, en découvrant son profil amusé, son visage buriné et sa dégaine
chevelue qui ne voyait jamais passer de peigne, qu’il sortait du lit.
« Ta maman n’aime pas le ballon et Koukou, ta grand-mère maternelle,
détestait les musiciens. Ha, ha, ha ! Vas-y, mon petit, balance-nous la zique
! Joue ! Je veux entendre de mes oreilles et voir par moi-même de quel bois
tu te chauffes, ha, ha, ha ! »
En allant chercher la guitare, je repensai à Grand-mère Koukou.

Mère lui ressemblait tant au physique qu’au moral. Certes, Mère était
un modèle plus réduit que Grand-mère, plus haute et plus forte, mais toutes
deux étaient volontaires, des femmes de caractère et qui vomissaient l’échec.
Grand- mère, indépendante et à la droiture un peu rêche, avait dû quitter
le village après l’enrôlement et la mort de son mari. Elle n’avait jamais
supporté les
pantalons de Père qui lui tombaient sous la fesse. Lorsqu’elle venait nous
rendre visite, je croisais régulièrement son regard sévère qui lorgnait le
postérieur paternel. Si le pantalon ne lui semblait pas correctement mis,
elle lançait des éclairs à Mère pour l’inviter à corriger une attitude qui lui
semblait insupportable et peu conforme au respect de l’étiquette. D’elle,
j’ai hérité la peau noire, couleur bleu nuit, que les hivers européens que j’ai
dû subir ont un peu lessivée et altérée, mais j’ai les traits physiques de mon
père, ce qui n’arrangea pas mes relations avec Grand-mère Koukou. Son
gendre et ses pantalons taille basse l’exaspéraient. Elle lui avait offert des
ceintures pour les maintenir à une hauteur qu’elle jugeait correcte, c’est-à-
dire presque près de la gorge, mais Père estimait que son bedon, causé par les
bonnes sauces cuisinées par sa belle-mère, était responsable de cet état. Les
ceintures de Grand-mère restèrent enroulées au fond d’un placard, d’où
elles ne sortaient que lors de cérémonies importantes au cours desquelles
Père devait s’engoncer dans un costume en queue-de-pie.
Les colères de la vénérable aïeule m’amusaient. On les voyait à son nez où
perlaient des gouttes traîtresses de sueur et à ses yeux sombres. J’aimais
Grand- mère, son kourkourou, cette bouillie de maïs ou de manioc, épaisse
et sucrée, que nous prenions avec des beignets chauds, le matin avant
d’aller à l’école. J’adorais aussi ses cubes de manioc. Elle savait les découper
avant de les plonger dans de l’eau, surtout les maniocs durs ; ils devenaient
après d’un fondant exquis. Elle nous préparait parfois une sauce-feuille
exceptionnelle, pas à base de feuilles de manioc, mais de celles tirées d’une
herbe basse aux lianes grimpantes et avec lesquelles on cuisinait l’okok, le
caviar de l’Afrique équatoriale. Il était encore meilleur lorsqu’elle y mettait
du gibier, de la famille du hérisson et, en particulier, cet animal maintenant
décrié qui s’appelle le pangolin. Dans la cuisine de Grand-mère, ce
pangolin à la chair ferme, mais à l’onctuosité impeccable et au goût de
paradis, donnait aux repas un caractère de fête. Elle le cuisinait aussi avec un
mélange d’oignons, d’échalotes, d’un peu de tomate et du messep, ce
basilic aux arômes majestueux et aux multiples
vertus, après avoir rôti la bête. Même sa peau, à la manière dont la
concoctait Koukou, réjouissait jusqu’aux enfants dont le palais singulier
rejette habituellement les substances un peu molles ou visqueuses. Les mains
expertes de Grand-mère Koukou donnaient à cette peau-là une saveur et une
texture de chocolat.
Elle tenait un restaurant au quartier Kilomètres 5, où elle avait construit
sa maison et son commerce, sur une portion de terre surélevée. Les
maçons qu’elle missionna y avaient coulé une dalle de ciment sombre et
lisse sur laquelle nous aimions nous rouler. Mère nous grondait, mais nous
recommencions ce jeu agaçant aux yeux des adultes. Ce ciment était changeant
et virait au vert bouteille ou au gris selon la luminosité des pièces et,
surtout, selon l’éclat du soleil à certaines heures de la journée. Le restaurant
de Grand- mère avait beaucoup de succès, et une clientèle bavarde était toujours
présente, parmi laquelle de nombreux fans et admirateurs de sa cuisine.
Aux familiers, qui ne décollaient du lieu que titubant ou vociférant, voire
se parlant à eux- mêmes – ce que détestait Père –, Grand-mère réservait
une liqueur dont elle avait le secret. Elle la fabriquait à partir de la
fermentation du manioc. On l’appelait kot bikié, « la veste de fer ».
Lorsque Père recevait le petit verre la contenant, il n’y trempait les lèvres
qu’en fermant les yeux, le visage comprimé et grimaçant. Les alcools forts
ne lui plaisaient pas. Koukou fronçait les sourcils, maugréait contre ce gendre
qu’elle tolérait à peine et qui se permettait de mépriser son breuvage.
J’aimais Grand-mère, mais elle ne m’aima qu’en reculant vers sa cuisine. Je
ressemblais trop à Père. J’avais sa bouille et ses yeux ronds, qu’il roulait
parfois, menaçants, sur Mère, ce qui irritait au plus haut point Koukou.
Moi, je ne les arrondissais en face d’elle que par la surprise que me
causaient ses réactions à mon égard. Réprimant souvent une folle envie de
rudoyer Père à cause de ses pantalons ou de son comportement machiste,
elle pestait et remuait énergiquement son kaba comme pour y faire
pénétrer l’air qui se raréfiait dès l’apparition de Père et sa mise critiquable.
À la maison, lorsque Mère nous mettait en rang le week-end où elle ne
participait à aucune tontine, pour la visite à notre aïeule, je m’empressais
de prendre la tête de la procession. Je précédais Mère et la fratrie sur le sentier
qui nous conduisait à la demeure de Grand-mère, traversant d’abord le
marché, puis laissant l’église derrière nous, notre route se poursuivait en
serpentant à travers le quartier de Tante Arsène ; nous débouchions
ensuite sur la grand- route qui tangentait le grand domaine et les
interminables bâtiments du centre de formation de la Régifercam. Cette route
était bordée d’immenses manguiers aux fruits succulents. Il nous était arrivé
de la quitter pour bifurquer vers la Régifercam afin de cueillir des mangues.
Avant de nous ruer chez Grand-mère, nous traversions enfin les rails qui
menaient vers Édéa, Éséka et Yaoundé. Nous devions prendre des
précautions pour couper la voie de chemin de fer, car les locomotives
passaient ici à pleine vitesse, et des accidents s’étaient produits aux passages
non protégés que nous devions croiser. Ils endeuillaient souvent des familles
dont les enfants, inconscients du danger ou trop imprudents, étaient broyés
par le monstre en fer roulant son vacarme, hurlant sur les rails, fendant le vent
et distribuant la mort sur son tracé.
Plus tard, Mère ne le sut jamais, mon ami Félix Koa Bikélé et moi
montâmes, sans tickets, dans un train de nuit. Pour déjouer les rondes des
contrôleurs, nous passâmes une partie du trajet sur les marchepieds situés
à l’extérieur du train, accrochés aux rambardes en acier sur la porte du
wagon. Nous restâmes planqués là, la porte refermée, en attendant que les
contrôleurs s’éloignent. Nous y avions été battus par le vent, la pluie et les
sissongos aux lames vertes qui surgissaient des fourrés aux abords de la
voie ferrée et tailladaient nos peaux ; ils nous fouettaient, menaçant de
nous faire basculer dans le vide.
Les conducteurs, quant à eux, avaient ordre de ne pas essayer de freiner les
colosses d’acier lancés à toute vapeur, au risque d’occasionner des désastres plus
grands encore et d’importants dégâts matériels, nous disait-on, hors de
toute imagination. Mère se baissait même, l’oreille au ras du rail, selon une
méthode
que les cheminots lui avaient soufflée, afin d’entendre le bruit éventuel
d’un train qui approcherait, émettant des ondes et des vibrations qui
trahiraient sa présence non encore perceptible à l’œil. Lorsque Mère
s’accroupissait pour écouter les rails, elle tendait une main derrière elle
pour nous ordonner de rester à distance respectable ; nous étions chaque
fois figés comme des momies et j’étais persuadé que cette petite femme, en
se lançant devant nous pour nous préserver du danger, était d’un grand
courage. Il donnait à sa démarche et à ses gestes une solennité sacrificielle.
Nous tremblions de tous nos membres, fermions les yeux, redoutant que
le monstre en fer ne surgisse, grondant, colérique et assassin. Mère se
relevait au bout d’une insoutenable éternité. Nous pouvions respirer.
Redressée, saine et sauve, dépoussiérée, tapant ses mains l’une contre
l’autre, puis enlevant les brindilles agrafées à sa robe au niveau des genoux,
elle avançait vers nous, les bras ouverts, tout sourire : « On y va, et vite ! »
Avant de nous autoriser enfin à enjamber la voie ferrée, Mère se mettait au
travers des rails, les deux bras tendus, en croix, comme une barrière
inviolable contre toute machine qui aurait inopinément surgi dans son dos,
comme une protection indestructible sur laquelle aurait buté tout
hypothétique monstre ferré ou non que son ouïe n’aurait pas détecté.
D’un même mouvement, nous jetions des regards encore emplis d’inquiétude
à notre gauche, puis à notre droite, avant de franchir en criant victoire
cette voie infernale où rouillait la ferraille. Installée pour servir de preuve
irréfutable du progrès, elle était donc redoutée au lieu d’être saluée. Au lieu
d’être entretenue et sécurisée, cette serpentine ferraille, qui avait coûté
tant de vies à la population ouvrière, fendait la ville et traversait partout les
nouveaux quartiers, sans garde-fous. Son périlleux franchissement opéré,
nous gambadions, heureux, vers la maison de Grand-mère, coupant à travers
champs, insensibles aux ronces qui nous griffaient. Le vrai danger étant
passé, les éraflures des ronces étaient de douces et rafraîchissantes
caresses de la nature. Après des glissades sur le talus qui séparait le
chemin de fer des terrains aménagés et habitables, nous slalomions entre
futaie, broussailles et champs de maïs dont
les branches nous cisaillaient les bras et les couvraient de nouvelles
éraflures. Nous abordions ensuite la dernière portion de chemin vers
l’habitation de Grand-mère. Nous sautions les derniers buissons et
apercevions en criant la maison blottie derrière une palissade en tôle au-
dessus de laquelle s’élevaient des arbres fruitiers. Nous aurions pu
l’atteindre en fermant les yeux, nous laissant guider uniquement par les
arômes qui émanaient de ces arbres, de son potager et surtout de sa
cuisine, mais le relief présentait encore quelques pièges : des puisards, des
fosses d’aisances, des tessons de bouteilles. Mère hurlait : « Les uns
derrière les autres. Et après moi ! » Nous nous mettions en file indienne et
parvenions enfin à destination, les yeux immédiatement rivés sur les
goyaviers et sur les papayers aux coiffes en forme de parasols et sur les
immenses manguiers. L’œil allumé par la perspective de croquer des fruits
succulents et juteux, nous étions déjà prêts à grimper aux arbres et à les
secouer. Nous ne les laissions jamais tranquilles et les mangues, les
papayes comme les goyaves n’avaient guère le temps de bien mûrir, car
aussitôt que nous débarquions et que nous avions en vitesse salué Koukou
et les adultes présents au restaurant, nous nous empressions de courir à
l’assaut des fruits pour les décrocher de leurs tiges.
En plus d’être une femme entreprenante, Grand-mère était une véritable
matriarche que des dames sollicitaient pour de multiples conseils. Aussi
leur consacrait-elle, certains jours, des audiences particulières. Nous
l’ignorions. Nous tombions parfois sur des dames endimanchées,
empaquetées dans leur kaba, encombrées de gosses la plupart du temps. Elles
accouraient chez Grand- mère pour sa connaissance des herbes médicinales.
La plupart avaient aussi pétitionné contre un époux volage ou brutal.
Certaines étaient là à cause de problèmes conjugaux qui dépassaient notre
entendement. Les jours dits, le restaurant était fermé et la maison de la
vénérable aïeule se transformait en cabinet de consultations
matrimoniales. Nous savions, à la vue d’un attroupement de femmes et
parfois aussi d’hommes au front bas, convoqués par la matriarche pour les
réprimander, que Grand-mère ne nous servirait pas
nos mets préférés puisqu’elle ne cuisinait pas lors de ces audiences-là.
Nous grognions et faisions la moue, les bras croisés et les lèvres serrées. Ces
dames en chair et ces messieurs à l’air sinistre nous exaspéraient, car nous
savions que nous n’aurions pas droit au rôti de pangolin ni au civet de
hérisson et encore moins au ndomba de porc-épic ou de chenilles blanches
ou noires. Nous n’aurions pas la sauce tomate au ndjanssang, les cuisses de
pintade braisée ou le poulet bicyclette à nous mettre sous la dent. Nous ne
pouvions espérer les crevettes séchées et marinées dans la sauce d’arachide
ou cuisinées et servies avec l’okok. Malgré ses consultations, Koukou
accourait nous embrasser ; elle avait toujours en réserve, pour le cas où nous
surgirions à l’improviste, un gari, ce délicieux plat de tapioca mouillé et
sucré. Sa préparation était très facile. Il suffisait de tremper les fines
graines de tapioca dans de l’eau, d’y jeter des morceaux de sucre, et le
tout était prêt à consommer. L’ajout d’amandes et d’arachides dépiautées
n’était qu’un supplément pour agrémenter le plaisir. C’était un vrai délice,
surtout lorsqu’elle y ajoutait de petites arachides rondes, grillées et salées. Le
mélange sucré-salé nous convenait parfaitement. Nous n’en laissions ni une
goutte ni un grain, et nous nous battions pour aller ranger le plat, profitant
de ce geste en apparence désintéressé pour le laper copieusement avant de le
précipiter dans la grande bassine placée à l’arrière de la maison et qui
tenait lieu de lave-vaisselle.
Quand il m’arrivait, chez notre vénérable aïeule, ce qui était fréquent,
d’avoir la culotte un peu de traviole, Koukou, furieuse, se chargeait de la
relever en pestant : « Tout son père ! Avoir des culottes basses, c’est
manquer d’ambition ! » Elle n’avait jamais digéré les démissions de Père
qui, alors qu’il était promis à une prospère carrière politique, avait
soudainement abandonné son mandat de conseiller municipal, tout comme
il avait renoncé à celui de trésorier de la Ligue de football du département
du Wouri. Koukou en voulait à ce gendre qui avait quitté des fauteuils
confortables et rembourrés pour les sièges percés et les caisses de bières du
coiffeur Effiong, où Père venait après le
travail « poser ses fesses pour jouer au songo ». C’était ainsi qu’on désignait le
jeu de dames, en langue vernaculaire.

Quand je rapportai ma guitare et m’installai devant l’oncle Pim, ce fut


pour lui faire entendre une mélodie que j’avais composée en hommage à
Grand-mère. Même si elle n’avait pas aimé les musiciens, même si elle
était convaincue que leur occupation était tout au plus un divertissement
et en aucun cas un métier digne de ce nom, j’avais imaginé, avec le plus
grand sérieux, et pour elle, une chanson que je voulais faire entendre à
mon oncle Pim.
« Je t’écoute, mon enfant, et je te félicite par avance. »
Cette invitation inattendue me mit une pression soudaine. Je manquai
mes premiers accords, en pinçant trop vivement les cordes de ma guitare.
Lorsque j’alternai les frappes sèches avec les roulements de basse, je me
sentis mieux. Ma prestation, hésitante au départ, fut par la suite plus
assurée. Et au fur et à mesure que je jouais, le sourire de l’oncle Pim se
crispa. Il grimaça même, et des larmes roulèrent sur ses joues. Dépité, je
faillis interrompre ma prestation, croyant qu’il était affligé, lui aussi, par la
médiocrité de ma chanson, mon manque d’assurance et la pauvreté de mon
jeu. Je parvins néanmoins à la fin de ma composition sans me préoccuper de
ce que l’oncle, ses larmes et ses grimaces pouvaient signifier. Il se jeta dans
mes bras en reniflant et en me congratulant. Il avait été touché !
« C’est formidable ! Une maman ne s’oublie pas. On ne l’appelle pas
toujours quand elle n’est plus là. Mais on lui parle au creux du silence.
Bravo !
— Merci, mon oncle.
— M’as-tu entendu citer le nom de Koukou depuis sa disparition ? »
Je ne voyais pas beaucoup Oncle Pim. Mais je répondis par la négative.
Il ne servait à rien de polémiquer :
« Non, mon oncle.
— Eh bien, tu as Koukou en toi, et la musique que tu as conçue pour
elle est un cadeau inattendu. Un véritable bijou ! Il l’aurait réconciliée avec
les musiciens.
— Tu es trop bon, Oncle Pim.
— Une maman est un inestimable trésor. »
Il me semblait avoir lu cette phrase dans un livre, cependant les mots
de Pim étaient sincères. Il rabattit ses lunettes d’aviateur sur les yeux. Il
garda le silence. Je fis de même. Un petit moment de flottement passa. Il
remonta ses lunettes sur son front, et son visage buriné se froissa davantage.
« Tu sais, ta maman est inquiète, comme je te l’ai dit. Koukou l’était
aussi pour chacun d’entre nous.
— Les pantalons taille basse de papa l’énervaient beaucoup.
— Pas seulement les pantalons qui tombaient. Entre ton père et elle, il y
a eu un malentendu.
— Celui de la transmission, je veux dire de la dot de Mère que papa n’a
pas voulu payer ?
— Ce n’est pas tout à fait vrai. Mon Beau a payé, mais il n’a pas consenti
à participer à la cérémonie de départ de ta maman de notre village vers
son nouveau foyer comme le veut la tradition. Il avait refusé d’y aller.
— Papa n’aime pas trop les ambiances villageoises.
— Il y a une autre raison. Ce n’est pas à moi de la dire : ta grand-mère
n’a jamais admis que ta maman épouse un homme qui avait déjà une
femme et une famille. Elle ne voulait pas de la polygamie ! Félicité, la
première épouse de ton père, n’a cherché querelle à personne. Voilà ! Mais
je ne juge pas Mon Beau, car j’ai du respect pour ton père. Koukou aurait
préféré un gendre célibataire ! Philippe, le Français, correspondait à ce
profil. Chaque maman a un rêve pour son enfant.
— Je vois. Le premier fiancé de Mère a laissé des traces que Père n’a pas su
effacer.
— On n’efface pas les traces des autres. On pose les siennes ! Cette affaire-
là ne nous regarde pas. Ce qui nous regarde, par contre, c’est ton avenir. Il
cause beaucoup de soucis à ta mère. Il faut que tu reprennes l’école.
— Tonton Pim, après ce que j’ai vécu au Tchad, j’ai besoin d’un peu de
répit.
— Tu crois, man pepa ? On dit qu’il faut battre le fer quand il est chaud.
— Justement, je cherche le fer.
— Ta maman craint que les occasions à saisir ne passent. La guitare
l’énerve... Les chansons peuvent être belles, mais nourrissent peu.
— Je n’ai jamais prétendu que je voulais faire carrière dans la chanson.
Et même si je le voulais, les réactions négatives des gens m’en
dissuaderaient. Pas la tienne, mon oncle !
— Ne te fâche pas, man teta. Je ne parle pas seulement de la musique.
L’air que tu as joué m’a plu. Si ça ne dépendait que de moi, tu pourrais
devenir chanteur, si tel est le métier de tes rêves. Des gens en vivent. Nous
avons besoin de la musique pour nos mariages, nos baptêmes à l’église,
partout. Même lors des enterrements, la musique vient adoucir les peines et
dénouer les liens entre les vivants et l’âme du défunt. Mais...
— Mais quoi ?
— Le ballon, Pééé, est un problème ! Plus grave que la guitare. Ta mère
dit qu’une boule qui roule dans la poussière et que les gens suivent ne peut
pas être un métier, un vrai.
— Les stades sont pleins de gens qui paient leurs places pour voir un
spectacle.
— C’est un jeu, pour ta maman. Un jeu pour les enfants. Elle dit que
quelqu’un de sérieux ne peut pas miser là-dessus. Ce n’est pas avec ça que
tu vas fonder une famille. Elle te rêve bourré de diplômes, elle te voit dans
un vrai et bon métier, celui de docteur, dans la santé, comme Mon Beau. Elle
veut que tu sois grand et admiré ! Que dans quelques années, tu épouses
une femme, elle-même admirable. N’est-ce pas ? Elle dit que personne ne
donnera la main
de sa fille à un pauvre type qui pousse un ballon. Écoute, elles sont comme
ça, les mamans ! Koukou, elle, n’aimait pas les musiciens, car elle détestait
les fumeurs...
— Mais tu fumes, Oncle Pim !
— La cigarette, ça passe. Mais les drogues, non ! Ta grand-mère les a
toujours eues en horreur. Parce qu’elle pensait que la vie d’artiste poussait à
ces choses-là.
— Moi, ça ne m’attire pas du tout ! Sans lui manquer de respect,
Grand- mère oubliait qu’au village on en fumait...
— Au village, comme tu dis, le banga était réservé aux sages. Ils en
avaient un usage modéré, pour la détente, mais ils ne considéraient pas le
banga comme leur maître. Man teta, le ballon aussi, à un certain moment,
peut devenir l’opium qui aliène. C’est ce que redoute ta maman... »
Pim n’éclata pas de rire. L’atmosphère était chargée de gravité. Je ne
surpris qu’un mélange inattendu de sévérité et d’embarras au fond de son
œil valide, certes semi-ouvert, mais entièrement préoccupé. Lui aussi militait
pour que je contribue à couvrir les murs du salon de ces parchemins que
Mère, dans sa frustration, avait fétichisés ! Pour elle, je ne pouvais pas être une
défaite de plus s’ajoutant à celle de sa scolarité manquée. Kwe isseu ineu
mbeng ibell’ibouma. Tout quadrupède n’est respectable que par la qualité
des fruits qu’il tient dans ses mains. Je devais être un singe savant ou rien.
Les rêves de ma mère :
Onambélé et l’affaire des ânes

En dehors de la collection de diplômes de ses enfants que Mère


utilisait pour tapisser un pan de mur du salon familial, elle adorait aussi
rêver, à voix surtout basse, aux futurs métiers de sa nombreuse
progéniture. Elle réservait d’ordinaire ses après-midi à cet art divinatoire en
faisant défiler des chamans à la maison. Elle les attrapait au gré des rumeurs et
des louanges récoltées lors des tontines. Les religieux avaient en horreur ces «
charlatans » et pourfendaient lors de sermons vengeurs « leurs fétiches
inutiles », « leurs amulettes nocives »,
« leurs talismans barbaresques », et « tous les colifichets du diable » auxquels
« les esprits faibles s’accrochent ». Le silence tombait dans l’église quand
les hommes en noir sonnaient la charge contre les sorciers et autres
marabouts.
« Pourquoi vous laissez-vous abuser par leurs artifices, hein ? » Nul ne
répondait. Quelques toux interrompaient à peine l’offensive : « Je parle ici
des actes qui vous lient à l’obscur alors que le fils de Dieu et ses prophètes
sont descendus sur terre pour vous délivrer des ténèbres... » Les curés y
allaient de leurs attaques contre le Malin à déchirer, à extirper des âmes
africaines. Les fidèles recevaient stoïquement les coups. La cognée
ricochait sur des corps rigides et sur des âmes en pierre, comme une hache
dont la lame revenait tordue et gondolée après des chocs sur des arbres
rugueux et inflexibles, car enracinés dans un terreau inviolable. Il
maintenait, vivaces, inébranlables, des croyances aussi vieilles que l’origine
de l’homme qui gisaient dans le cœur des Africains. Le goût des sortilèges
recevait les sermons comme une brise de petit
vent sur une roche de granit. Mère partageait avec un nombre limité de
personnes de son entourage ses suppositions pour nourrir ses espoirs de
nous voir occuper tel ou tel métier. Ce passionnant sujet aux accents
divinatoires n’était que rarement abordé avec Père. Trop rationnel. Il l’était
encore moins avec les sœurs de Mère, trop suspectes et peu convaincues du
génie des enfants de Mère. Elle ne racontait que rarement ses idées à
l’oncle Pim. Son air perpétuellement goguenard, ses allures d’aviateur en
salopette et son côté farceur, que rehaussaient ses grosses lunettes
relevées sur le front, ses lèvres promptes à décocher un bon mot ou à faire
entendre un rire soudain, son œil le plus ouvert et dans lequel dansaient
ou pétillaient des malices, ses saillies blagueuses, tout ceci ne prêtait pas à la
confidence et aux supputations de Mère sur nos futurs horizons
professionnels.
Une seule fois, elle osa ouvrir son cœur à mon oncle quand elle crut que
mon sort était scellé et que je m’éloignais des bancs de l’école pour
l’attrait durable du sable et de la poussière des terrains de football.
Comme un paradoxe, je ne pris d’ailleurs la mesure des angoisses de ma
pauvre maman sur ce que nous deviendrions plus tard que durant les trois
années au cours desquelles je fus quasiment un footballeur professionnel.
Je m’en rendis compte, l’après-midi, du défilé des chamans. Ils ne venaient
pas pour rien et repartaient qui avec un poulet blanc, noir ou bicolore, qui
avec un sac d’ignames, mais tous avec quelques billets de banque fourrés
dans leurs mains.
Parmi les oreilles disponibles pour recueillir les prédictions collectées
par Vilaria sur ce que l’avenir réservait à ses enfants, les plus assidues furent
celles de Mama Philomène.
Mère appréciait partager avec elle ses rêveries, ses espoirs ou les avis
des chamans. L’ancienne épouse de l’oncle Messanga, capitaine dans
l’armée de terre, était toujours admirablement coiffée, tirée à quatre épingles
et parfumée quand elle arrivait à la maison. Cette dame aux formes
généreuses, au visage ovale de madone tropicale, à la paupière un peu
lourde, mais à la démarche rythmée de réguliers et paisibles
balancements, donnait l’impression, en
avançant de son pas serein et défiant toute rupture de sa mélodie interne,
de n’avoir jamais été pressée et, surtout, traduisait par son indolence
ostentatoire l’idée très claire de demeurer imperturbable en tout temps et
contre vents et marées. Rien, même un chien furieux lorgnant ses mollets
et menaçant de se ruer vers eux, ne semblait capable de l’obliger à
modifier son tempo et à l’accélérer, de sorte que tout mouvement extérieur
paraissait suspendu, sous sa dictée, ou secrètement obligé de se conformer à
sa sénatoriale allure. Lorsque tintaient sur la dalle carrelée, conduisant à
l’entrée de la maison, les talons de l’ancienne épouse de l’oncle Messanga, le
carillon tout aussi sonore de l’horloge de notre voisin, Pierre Messi, sonnait
les quinze heures. Une bonne moitié de notre cour se trouvait déjà à
l’ombre où Mère s’apprêtait à installer les fauteuils, et une petite partie
des chats, des lézards verts et albinos, qui somnolaient dans cette partie
moins caniculaire de la cour, détalaient. Seuls les chiens, alourdis de
sommeil, partaient en s’étirant, en traînant la patte et en bâillant à se
décrocher les mâchoires.
« Mouf ! » leur balançait Mère pour les inciter à libérer les lieux. Je
l’imaginais, souriant dans ma chambre où ronronnait un ventilateur, faire
mine de leur balancer un coup de pied ou les menaçant d’un bâton
imaginaire. Le soleil étincelait encore pour une heure, diffusant des rayons
perçants sur Douala.
« Philo, tu tombes à pic ! » exultait Mère en surgissant de sa chambre ou de
la cuisine.
Cette exultation me tirait de mon assoupissement, car Mama Philo
débarquait souvent au moment où je m’apprêtais à siester avant le dernier
entraînement de la journée. Comme je ne pouvais réclamer le silence à Mère et
que je ne pouvais fermer les fenêtres de ma chambre au risque d’être
asphyxié par la chaleur, je pestai les premiers temps avant de sombrer,
progressivement, sous les bercements de la conversation. J’en profitai
aussi, retardant mon sommeil ou sautant une précieuse étape du
programme de récupération dont a besoin l’organisme d’un sportif de haut
niveau et auquel je devais me plier
entre deux entraînements intensifs, pour apprendre ce que disaient les rêves
de Vilaria à propos des occupations ou des métiers que l’avenir nous
réservait.
Les rêves d’une mère sont toujours hauts. Ils étaient, je crois, très
hauts pour moi. Raison pour laquelle la mienne se désola longtemps que le
football accaparât mes envies et s’emparât de mon âme. Si ceci me causa
quelques peines en écoutant malgré moi ses récriminations contre mon
sport favori, j’appris ainsi qu’un chaman avait prévu que Zak, l’aîné de la
famille, qui était très beau garçon, finirait soit mannequin, soit architecte.
Mère le vit surtout comme architecte, jugeant que les métiers de la mode
correspondaient davantage aux filles. Des magazines qu’elle ne pouvait lire
circulaient à la maison et la vue d’images de garçons et de leurs poses lui
tirait un rictus désapprobateur. Quant à Onomoro, le Métis, Mère le voyait
en ingénieur, fabriquant des machines volantes. Oui, elle l’imaginait bien
dans l’aéronautique, mais s’en méfiait, se demandant si ce métier n’était
pas dangereux, car on lui rapportait des accidents d’avion dont elle ne
voulait pas que son fils fût désigné comme responsable ou, pire, y perdît la
vie. Quant aux filles, elles allaient toutes ou presque travailler dans les
métiers de la santé comme notre père ou dans l’enseignement comme ma
maîtresse d’école maternelle dont Mère appréciait la mise et les chignons
impeccables. Mon cadet, Laurent, habile à se faire des amis, dégourdi et
ayant toujours le bon mot pour plaire, elle l’appela d’abord « associé », puis
le mot se transforma en
« Société ». Elle fut convaincue par un diseur de bonne aventure que Laurent
serait un brillant homme d’affaires. « Il créera société sur société ! » aimait-
elle confier à son amie Philomène. Quant à André, un autre de mes jeunes
frères, timide, mais qui dansait fort bien, Mère hésita à voir en lui le
continuateur de son premier métier de danseuse. Elle rêva qu’il fût plus
tard avocat, quand débarqua à la maison l’un des cousins éloignés de Mère
: Prosper Onambélé.
Il avait été membre du barreau en Europe et précisément à Marseille.
Pour beaucoup de gens de la famille et pour Mère, qui en avait adopté
l’appellation,
« le fils aîné du siècle » – car il était né en 1900 – méritait tous les hommages
et
distinctions. Âgé de quatre-vingts ans lorsqu’il vint à la maison, il s’était
retiré des prétoires depuis longtemps. Il avait l’art de raconter les histoires
et de retenir toutes les attentions dès qu’il prenait la parole. Issu d’une
modeste famille des mvog Amougou, le clan des Amougou, il avait fait
carrière en Europe. Comment ce fils de paysan était-il arrivé à cette
enviable situation ? Par le talent et une disposition particulière de sa
communauté. On racontait qu’il avait bénéficié de la loterie mystérieuse qui
élisait dans chaque famille beti un enfant pour « porter aux lieux les plus
éloignés de nos yeux notre attachement à ceux que nous ne voyions pas,
mais qui existaient derrière les montagnes et les océans ». Ce besoin d’une
altérité heureuse faisait de celui qui était missionné à l’étranger pour
rencontrer « nos semblables » un représentant de notre âme beti. C’est ainsi
qu’Onambélé, après la Première Guerre mondiale, partit étudier le droit à
Marseille. Il y fut un brillant élève, remporta plusieurs concours d’éloquence
dont l’un, mémorable, sur la migration. Il nous résuma sa prestation devant
le jury blanc :
« Qu’est-ce donc ? Deux inconnues à abattre : vous et moi. Entre nous,
une
peur mutuelle, à peu près normale, mais faite pour être effacée ou
perpétuée. On imagine l’autre comme sortant, enragé, d’une forêt
ténébreuse. Or, chez moi, en pays beti, l’autre est une chance. À travers lui
débarque l’ailleurs. Ce que notre horizon ignore mais que la création et le
génie insondable ont pourvu. Par l’autre arrive le trouble et la
connaissance. Le trouble, car nous n’aimons que ce que nous savons et
nous nous méfions de ce que nous pourrons apprendre. La connaissance
est infinie et l’esprit humain éprouve instinctivement des raidissements face
à elle. Trop vaste. Interminable. D’où la difficulté à quitter nos zones de
confort pour la saisir. Elle nous pousse à ne voir en l’autre que le malheur à
éviter ou la peste à circonscrire. Le migrant est donc le représentant du
danger.
« Or, derrière l’autre, c’est la connaissance qui restaure et l’inconnu
qui nous agrandit. N’est-ce point vrai qu’à Marseille on me considéra d’abord
avec méfiance ? Puis quand j’ouvris la bouche, on jugea mon accent
charmant parce
que chantant ! Il semblerait que c’est dans la même situation que se trouve
tout Marseillais qui monte à Paris. Bref, le migrant vu comme dérangeant
est pour moi un être chantant. Pour cela, il ne sert à rien d’étouffer un
chant avant de l’entendre. Il cherche une oreille attentive pour éclore non
comme un cri de douleur, mais un hymne des convergences. Chaque
nouvelle voix est une partie, même infime, de la partition de la nature ! »
Onambélé nous subjugua. Mère nous avait déjà dit comment il devint
une personnalité connue de tout Marseille, plaida si brillamment que le
club de football l’Olympique de Marseille en fit son conseiller juridique et
son représentant auprès des instances françaises du ballon rond. Il eut un
seul défaut, que les Marseillais lui pardonnèrent : il ne buvait ni pastis ni
vin provençal, préférant, clamait-il à qui voulait l’entendre, son unique
amour, le vin de palme tiré de sa vieille plantation dans la brousse de ses
ancêtres. Mère nous raconta que ce grand homme, éblouissant et
séduisant, qui avait gardé malgré ses longues années en Occident le goût
des proverbes et des sagesses anciennes, décida de rentrer au village, à
Effoulan, niché dans les collines de Yaoundé, pour y tétouiller son vin de
palme le matin, manger les palmistes à midi et raconter, le soir tombé, ses
exploits de bâtonnier. Il avait des joues rembourrées, une voix de stentor et
un beau bedon.
Quand Mère déploya son habituelle énergie afin que le grand homme nous
rendît enfin une visite longtemps attendue, l’invité nous raconta une plaidoirie
mémorable qui nous tint en haleine et nous amusa beaucoup. Il avait été
sollicité pour une drôle d’histoire. Une compagnie chinoise de génie civil
était accusée à Niamey dans une affaire de dévoration d’ânes ! Les employés
chinois de cette compagnie de construction de routes étaient soupçonnés
d’avoir considérablement réduit, par une consommation jugée trop gloutonne
et hors de proportion, le cheptel des ânes dans un pays où ils étaient
considérés comme vitaux pour l’économie, notamment pour le transport
des biens et des personnes. Ils étaient les seuls à acheminer les marchandises
dans la médina aux ruelles étroites. Les seuls à desservir les villages
montagneux. Les seuls à prêter
leur dos pour des charges inouïes que nul homme n’était en mesure de
soulever. Les moutons étant tout aussi comestibles, mais d’un coût plus
élevé, les Chinois se rabattirent sur les ânes. Les Nigériens ne s’avisèrent
que tardivement que ce fut pour une consommation immédiate. Ils en
raffolaient ! Au rythme où ces bêtes se faisaient dépecer, on craignit qu’il n’y
eût plus d’ânes dans le pays si un frein drastique n’était pas mis à leur
dangereuse extermination. M. Prosper Onambélé, que les Chinois
choisirent comme avocat, se rendit ainsi à Niamey durant tout le mois de
mars 1935 pour défendre, selon lui, « de drôles d’oiseaux ». C’est ainsi qu’il
nomma les accusés. Ses clients étaient visés par plusieurs chefs d’accusation,
parmi lesquels figurait le trouble causé à l’ordre public. Il fut même qualifié
de « dévoration effrénée, quasi génocidaire sur une espèce animale
spécifique : les ânes ». Les incriminés, de pauvres ouvriers chinois d’un
chantier routier entre Niamey et Gaya, une ville frontalière à la fois du
Nigeria et du Bénin, les voisins du Sud. Ces ouvriers étaient accusés d’avoir
dévasté à la vitesse d’un séisme de magnitude 10 le cheptel national des
ânes. M. Onambélé résuma vivement l’affaire dans un silence de mosquée,
et tous nos regards furent suspendus à ses lèvres.
« Le gouvernement de la République chinoise de ce temps-là, dirigé par le
bouillant généralissime Tchang Kaï-chek, m’a saisi de cette affaire.
» Comme certains le regardèrent avec surprise, il reprit la
parole :
« Oui, je vous parle de celui-là même qui, avec Sun Yat-sen, a balayé la
moribonde dynastie Qing, dirigée par un gosse de six ans, Puyi. Vous ne le
savez peut-être pas, mais ce souverain a fini sa vie à bicyclette, comme un
vulgaire postier !
— Onambélé, pourquoi les Chinois se sont-ils tournés vers toi ?
— Vilaria, je me le suis aussi demandé. Disons simplement que ma
réputation avait traversé des mers et des océans. Et puis, comme le
contentieux, hum, le problème, se passait en Afrique, je suppose que les
Chinois ont pensé que l’Africain que j’étais, originaire d’un pays non loin
du Sahel, pouvait mieux représenter leurs intérêts et, surtout, les défendre.
— Ce que tu as fait.
— Pas avec un enthousiasme débordant, au départ ! Disons que le
gouvernement révolutionnaire chinois était miné par des dissensions
internes et le pays suscitait encore l’appétit des Japonais. Or le
généralissime dont je vous ai parlé...
— M. Kaï-chek !
— Lui-même ! Il voulut dissoudre les zizanies internes par une tentative
de diversion classique. Quand un pouvoir a des soucis domestiques, que
croyez- vous qu’il s’empresse de faire ?
— Il cherche des boucs émissaires !
— C’est une option.
— Il se bouche les oreilles et regarde ailleurs.
— L’autruche donc, cher Charles ! mais ce n’est pas la seule solution.
— Il se tourne vers l’extérieur !
— Ce fut la solution choisie : obtenir des succès en externe apaise les
bouillonnements internes. Le généralissime Kaï-chek pensa donc se mêler,
en Afrique, des affaires qui ne le regardaient pas. Après tout, se dit-il, la
Chine avait été une superpuissance et il était temps qu’elle retrouve ce
rang. Il ne fallait pas laisser les Occidentaux se pavaner tout seuls sur tous
les continents, comme s’ils gouvernaient la terre entière, considérant les
autres comme leurs serviteurs. Diantre ! Les Chinois n’avaient-ils pas été les
premiers seigneurs de l’économie mondiale ? Ils avaient certes dégringolé
sous la dynastie Qing au rang de sans-culottes souriants et dociles, mais les
nouveaux dirigeants de la Chine post-impériale en avaient assez de cette
dégringolade. Kaï-chek lorgna donc ailleurs, envisagea des clients
extérieurs avec lesquels commercer à nouveau, même petitement. Il se
retourna vers l’Afrique et se dit qu’elle absorbait tous les coups et ne les
rendait jamais. Qu’elle possédait des ressources sur lesquelles elle
dormait. Qu’elle ne se réveillait que si le fouet claquait trop fort sur ses reins.
Qu’elle savait voler au secours des autres peuples
pour les sauver et ne parvenait jamais à se sauver elle-même des autres.
Vous me comprenez ?
— Oh ! Onambélé, faut-il dire cela à haute voix quand les enfants
t’écoutent ?
— Ils grandiront alors plus vite ! » trancha le bâtonnier.
Il ajouta que les Chinois se portèrent donc eux aussi candidats à la
construction de routes sous le cruel soleil qui rôtissait les corps au Sahel.
Le généralissime répéta aux siens que les terres africaines, vastes, arables, riches
en dessous, mais qui abritaient pour leur malheur beaucoup trop de bras
cassés par l’Europe et de princes assoupis, l’intéressaient pour faire gagnant-
gagnant et non pour distribuer les miettes du gâteau à la naïve Afrique.
Quand il reçut, en Chine, des représentants du Niger, exténués par un long
voyage sur des mers agitées, puis par la visite de la Grande Muraille, de
l’ancien palais interdit et des faux soldats de plomb enterrés et destinés à
veiller sur la sécurité d’un empereur mort, il ne mâcha pas ses mots : «
Vous avez droit au respect et au nouvel équilibre des forces. La Chine va
vous le prouver ! Que ceci reste cependant entre nous. Hein ? »
Le généralissime ajouta que son gouvernement et son peuple n’avaient pas
de querelle à faire à la grande France. Laquelle convoitait aussi ces terres.
Il assura vouloir également apporter son aide et même son assistance à ce
pays des Gaulois et d’un Roi-Soleil dont les exploits avaient retenti jusqu’en
Chine.
« Oui, nous sommes prêts à porter notre part de fardeau, car nous comprenons
bien que les Noirs et les Arabes, ces peuples qui n’aiment que la cohue et
les bavasseries stériles, sont peu faciles à conduire. » La Chine en avait
dompté d’autres prétendus irréductibles crânes, siffla-t-il entre les dents. «
Voyez les Tibétains ! »
Sérieux ? faillirent lui rétorquer ses interlocuteurs, qui connaissaient le
bouillon de rage qui agitait les supposés matés. L’exemple ne semblait pas
évident, d’aucuns pensaient que la Chine s’était fourrée d’elle-même dans
la béchamel, mais telle n’était pas son idée. Elle tenait le problème du pays
du
dalaï-lama, des bonzes tondus et en pagne rouge pour réglé en ce temps-là.
La Chine, là était l’essentiel à admettre, était armée pour aider les
civilisateurs dans leur monumentale mission d’extension du bonheur dans le
monde, tâche à laquelle tous les peuples solidaires devaient s’atteler. Ceux
qui prétendaient que la France spoliait en permanence partout où elle
passait étaient des aigris. Les Chinois, munis de ce gros violon, baratinèrent
le gouverneur colonial français et, après consultation de Paris, qui observait
avec curiosité et envie les tas de bras chinois qu’ils estimaient aussi pouvoir
mieux faire mouliner que les Chinois eux-mêmes, on leur accorda comme
appât l’autorisation de faire valoir leur capacité en matière de travaux
publics au Niger.
Les compatriotes de Tchang Kaï-chek obtinrent ainsi un contrat de
construction d’une route de cent kilomètres entre Niamey et une
bourgade dont le sous-sol était gorgé de gros et d’abondants minerais. Les
Chinois arrivèrent en force, et, avant même que la route ait été achevée,
ils avaient tellement aimé la chair des ânes qu’ils avaient englouti près du
tiers du cheptel du pays, en plus d’un bon troupeau de chiens ! Les
Nigériens se rebellèrent devant l’hécatombe et sortirent hurler leur douleur
aux oreilles des coloniaux.
Pour les chiens mis en broche et rôtis à l’huile d’amande, les Nigériens
fermèrent d’autant plus vivement les yeux qu’ils étaient mahométans et que les
mahométans exécraient ces bêtes ! Mais ils ne décoléraient pas en pensant aux
ânes cuits à la sauce aigre-douce et voracement avalés ! « Bismillah ! »
s’exclamèrent les attroupements d’hommes en burnous qui brandissaient
hachettes et poignards pour pourfendre les forbans responsables de l’effroyable
dévoration ! On voulut savoir ce que ces dévoreurs avaient fait des
peaux.
« Mangées ! » Dans la chaleur accablante qui écrasait le pays, la perte des
ânes fut un drame national. Les protestataires arguèrent que c’étaient les
ânes qui travaillaient le plus dans cette contrée, mieux qu’un milliard de
Chinois ! Quoi ? pesta le généralissime. On nous compare et on nous sous-
estime ? Hé, crièrent encore les Nigériens énervés, contrairement aux
machines dites modernes et qui tombent en panne, les ânes ne vont
jamais chez les
réparateurs ! Ils ajoutèrent que, certes, la vitesse modeste des ânes n’était pas ce
qui les réjouissait le plus, toutefois, leur dos, bien que leur capacité de
transport de marchandises fût limitée, restait un atout inestimable ! Il
était, parole et crachat d’honneur de Nigériens floués, ce que Dieu avait fait
de plus solide après les becs des vautours. Allah Akbar !! Et puis, ces bêtes-
là ne demandaient pas où on les amenait, ne regimbaient pas quand on
bourrait leurs flancs de coups de talon, ne prenaient jamais de vacances,
avançaient docilement même chez le diable, vous transportant, vous et vos
biens jusqu’à la destination voulue ! Les foules vindicatives, qui
grossissaient chaque jour davantage et noircissaient la place du tribunal,
exigeaient justice ! Pour elles, un pays sans ânes était comme un ciel sans soleil !
La dévoration massive des bêtes était affreuse, terrifiante et s’assimilait
même à un mauvais présage ! Voilà sur quoi reposait le grand trouble à
l’ordre public qui visait les Chinois, appelés à comparaître au tribunal de
Niamey. Et c’est ainsi que le bâtonnier Prosper fut contacté pour les
défendre !
« La cause est perdue d’avance ! lui dirent ses collègues marseillais. Quand
on a faim, on mange le couscous ou du riz. Pas les ânes ! Il n’est pas
question de se fourrer dans ce merdier et d’aller s’enquiquiner au milieu
du sable, des pierres, de quelques palmiers et de deux ou trois dromadaires
qui ont échappé aux canines chinoises.
— On ne va pas s’étrangler pour si peu ! Il n’y a pas mort d’hommes !
renchérit un collègue avocat.
— Il paraît, chers confrères, que le pays lésé dispose, sous ce sable,
ses palmiers et ses dromadaires, de quelques autres minerais... »
M. Prosper Onambélé lança cela avec détachement. Puis il balaya les
commentaires. Il aimait ce type d’affaires.
« On peut rapidement s’y perdre, cher Prosper.
— Tout abandon est pour moi un échec.
» Il ne tarda pas à tancer ses confrères.
« C’est précisément dans la défense des causes perdues qu’on juge de
l’efficacité d’un conseil et de la nécessité de la plaidoirie ! »
Il bâtit immédiatement la préparation de l’audience sur trois points
pour moucher les sceptiques. Ils approuvèrent son plan et il s’envola,
confiant, au Niger. Au procès, le procureur fut clair et incisif après que les
accusés eurent tous décliné leur identité chinoise et leur métier : « traceur
de routes qu’il vente, qu’il neige ou que le feu du soleil semblable à celui de
l’enfer nous brûle la peau ! ».
« L’affaire portée à notre attention, en ce jour du 2 mars 1935, est
simple : des milliers d’ânes, très précisément cinq mille neuf cent quatre-vingt-
dix-huit, dans un solde démographique qui comptait vingt mille espèces
choyées pour leur poids dans l’économie du pays et dans la relation
privilégiée entre l’animal et son maître, manquent au cheptel selon le
ministère de l’Élevage en lien avec celui des Transports. Chaque peuple
s’organise selon son legs, selon sa culture modifiée par les amendements
du temps, selon ses usages et le mode de déploiement de son industrie ou
de sa marque singulière sur la création. Il se trouve que trois points
essentiels sont soulevés par le manque des ânes au vu des investigations
qui ont suivi les plaintes de près d’un million de Nigériens. Il s’ensuit qu’une
population de bêtes identifiées a été victime d’une sorte de génocide par
excès de dévorations. L’une des lois non écrites de la nature renvoie à la
prédation, c’est-à-dire à la nécessité pouvant aboutir au fait qu’une espèce,
pour s’alimenter, ait des proies privilégiées. Mais cette prédation est
régulée et limitée au strict besoin de s’alimenter. Ce mécanisme ne peut
cependant abolir le droit de la proie à vivre et à se reproduire. Une intense
destruction par alimentation ou par toute autre forme de réduction de l’espèce
prise pour proie, risquant de la conduire à la disparition, doit être
considérée comme une massive et volontaire catastrophe contre un
patrimoine de l’humanité. Par ailleurs, vu le rôle considérable des ânes dans
notre pays, vu le compagnonnage millénaire entre ces bêtes et nos
concitoyens qui les a rendus inséparables, l’élimination de l’un, même si le
fait n’équivaut pas à un acte de
préméditation stricto sensu, ouvre la voie à l’irrémédiable dévastation de
l’autre. Le trouble manifeste à l’ordre public est caractérisé par le ravage
des bêtes dont notre tribunal a été saisi. Compte tenu de l’émoi qui
parcourt le pays tout entier, en application de la loi, le ministère public
requiert que les personnes qui se sont complu à une voracité déplorable
sur les ânes soient reconnues coupables et condamnées à une diète de cinq
mois, à cent coups de gros fouet par jour, à une amende de cent sacs de riz
parfumé et à une mise à l’épreuve de cinq ans, ainsi que le prévoit notre
Code pénal. »
La lecture de sa réquisition terminée, le procureur lança un dernier
argument : « Un âne vous manque et le toit de votre maison s’effondre !
prévient un proverbe national. Messieurs, par votre gloutonnerie, vous
avez balayé près de six mille maisons nigériennes. Leur écroulement est un
gigantesque séisme sans précédent. Je demande, au nom du ministère public et
compte tenu des graves dommages causés à un animal particulièrement
précieux dans nos vies, que la peine maximale soit appliquée aux responsables
de ce désastre ! »
Onambélé se leva et plaida la cause des dévoreurs chinois, alignant
sans s’énerver les arguments qu’il avait indiqués à ses collègues à Marseille.
Il avait l’habitude des prétoires, mais le ton du procureur lui donna des
sueurs froides.
« Monsieur le président, monsieur le procureur, messieurs les plaignants
(il avait vérifié qu’il n’y avait que des hommes autour de lui, mais il nomma
les femmes), mesdames, vous qui souffrez aussi de l’absence d’un animal
familier et qui est ici au centre de notre attention. Nous reconnaissons
avoir trop mangé de cette viande ! Nous, je parle au nom de mes clients,
avouons avoir été emportés par sa saveur à nulle autre pareille. Ce que
nous avons à dire à cette cour que nous respectons, c’est que nous sommes
désolés de notre amour exagéré pour la viande marinée de l’âne. Nous
considérons, à notre grand déplaisir, l’émoi que nous étions loin de
soupçonner en mastiquant simplement de la bonne chair comestible. »
Son premier argument fut plein de repentance afin d’amadouer les juges.
Il fit profil bas, parlant comme s’il avait lui-même participé à la dévoration
des pauvres bêtes ! Le public s’étant ému de la réduction du nombre des
ânes dans un pays où ils rendaient des services essentiels, l’avocat abattit
son second argument.
« On dit en Chine que tout ce qui est à quatre pattes est dégustable !
Partant de ce théorème, permettez-moi de dire, messieurs les juges, que c’est de
bonne foi que les ouvriers que je défends devant vous ont mangé les ânes
sans avoir conscience qu’ils porteraient atteinte à la nation et
occasionneraient “le trouble caractérisé à l’ordre public”. »
L’avocat argua ensuite que les bourricots dévorés avaient été innocemment
achetés et que nul vendeur n’avait expressément précisé l’emploi et l’usage
que les acheteurs devaient faire de leur acquisition. Il en résultait une
singulière distorsion entre ce fait et le délit retenu. « Avons-nous oui ou
non acheté ces bêtes ? » Les accusés hochèrent lourdement la tête. « Les
avez-vous vendus, ces pauvres ânes ? » Les Nigériens en turban regardèrent
leurs babouches. L’avocat répéta sa question, sûr de son effet et de la
réponse. Les plaignants hochèrent aussi leurs têtes bourdonnantes de
regrets.
« Eh bien, messieurs les juges, voilà le problème ! L’acquéreur, établi
dans son bon droit, a cru légitime de tester le goût de ces bestiaux. Celui-ci
ayant convenu à son palais, il en a tiré argument pour retourner auprès des
vendeurs afin de disposer d’une suite à de si savoureux et exquis repas. »
L’avocat Onambélé ajouta que les prix de ce bétail avaient
curieusement subi une hausse en peu de temps. Malgré cela, il fit
remarquer au tribunal que ses clients avaient accepté sans barguigner cette
soudaine et considérable inflation. Ils n’avaient au surplus ni discuté ni
tenté de négocier à la baisse les nouveaux tarifs ainsi qu’une coutume
transactionnelle bien établie le requérait sous les cieux nigériens ! « Nous le
savons, poursuivit le défenseur, le vendeur propose et l’acheteur dispose ;
mais le fait même d’avoir renoncé à discuter le prix témoigne de l’accord
unanime entre les deux parties ! » L’avocat attira
l’attention des juges sur l’étonnement de ses clients devant la tournure
que prenait une affaire de bouche. Il abattit une quatrième idée : il
comprenait fort bien le déficit des ânes. Celui-ci pénalisait fortement la vie
quotidienne des Nigériens, portait préjudice à leur moral. Voilà pourquoi
l’avocat priait la cour d’entendre la proposition du gouvernement chinois.
Compatissant, solidaire de la peine des Nigériens, ledit gouvernement,
pour pallier l’indisponibilité des bêtes, suggérait d’envoyer cent Chinois
pour un âne manquant. Le but était de venir en aide, sans tarder, aux
citoyens ordinaires lésés et sans solution pour convoyer de lourds ballots. M.
Onambélé lança ce dernier argument pour impressionner, car il aurait pu
proposer des pousse-pousse ou des charrettes. Mais il y renonça, car on lui
reparlerait des ânes pour convoyer et tirer ces bécanes. Restaient les vélos.
Mais les boubous et les djellabas n’en favorisaient pas l’usage, car ce moyen de
transport n’était pas fait pour les amples vêtements appréciés dans le pays.
De plus, il demandait à son utilisateur des efforts physiques que les
Nigériens ne paraissaient pas disposés à accomplir sous l’incendiaire soleil
capable d’épuiser les organismes les plus costauds. Il écarta cette idée,
soucieux de flatter son auditoire et d’éviter de froisser sa susceptibilité. Il se
fit le porte-parole de la magnanimité de l’État chinois : « Je présente tout
d’abord les regrets d’un grand pays ami à une nation africaine bouleversée.
Je vous assure aussi de la complète volonté de la Chine, un pays issu d’une
vieille civilisation de paix et de concorde entre les nations, de répondre aux
attentes de la population nigérienne. Un beau jour viendra qui succédera à
cette nuit sans ânes que nous déplorons... » Le bâtonnier dit qu’à quelque
chose malheur est bon. Ce n’était pas une provocation. « Ce que je veux
dire à la cour, c’est de profiter de l’affaire qui nous préoccupe, pour
rappeler que l’Occident comme l’Afrique ont tenu le rôle de l’âne pour
important. J’en veux pour preuve la place que la littérature accorde à cet
animal... » Il évoqua alors dans sa plaidoirie un écrivain africain, l’Algérien
Apulée.
J’appris ainsi en écoutant notre parent que ce monsieur qui écrivit en
latin était l’une des figures sacrées de la littérature du continent. Cela me
donna envie d’écrire, mais aussi de lire ce romancier précurseur qui conta
e
au II siècle de notre ère, à travers les pérégrinations d’un dénommé Lucius,
les aventures de L’Âne d’or ou les Métamorphoses. Onambélé mentionna aussi
Cadichon, l’âne de la comtesse de Ségur et même L’Âne culotte d’Henri
Bosco. Il réussit, par cette évocation littéraire des baudets, à tirer quelques
rires sous les turbans de farouches plaignants. Il cita aussi Théodore de
Banville et son éloge des ânes, puis, se tournant vers le banc des accusés
chinois, il réussit à les dérider en reprenant un mot d’Alphonse Toussenel,
auteur de L’Esprit des bêtes dans lequel il écrit : « Si l’âne contribue peu à
l’harmonie durant sa vie, il la sert généreusement après sa mort, lui
fournissant les meilleurs peaux qui existent pour les grosses caisses et les
meilleurs tibias pour fabriquer les clarinettes. »
Mais ce qui plut aux plaignants fut surtout le moment où l’avocat fit
l’annonce la plus attendue : « La Chine, reconnaissant les fautes,
indemnisera le peuple nigérien. Je demande, en son nom, la clémence des
juges ! »
Le jugement fut mis en délibéré. Une consultation préalable des
autorités traditionnelles était nécessaire. On assura aussi à Kaï-chek la
volonté des autorités judiciaires du Niger de ne pas envenimer les choses.
On lui confirma que la plaidoirie de l’avocat camerounais avait été
appréciée. Il le savait. Ses espions le lui avaient rapporté.
Lorsque la cour de Niamey rendit son verdict, elle relaxa les Chinois au
bénéfice du doute et fit savoir que les plaignants, l’association pastorale
des éleveurs d’ânes nigériens et consorts, reconnaissaient aussi leurs torts.
L’idée que des Chinois viendraient cuire au soleil nigérien n’était pas pour
déplaire. Toutefois, la cour suspendait, pour une durée indéterminée, la
vente des ânes sur l’ensemble du territoire. Ils passaient de la cession
définitive au régime unique de la location assortie de contrôles inopinés chez
les loueurs. S’agissant des locations de longue durée, une clause
particulière engageait tout souscripteur à ne quitter le territoire que si la
restitution du lot des ânes en sa
possession était entière, sans une patte ou une oreille manquantes, sans éraflures ou
dommage corporel d’aucune sorte qui puisse altérer ou porter atteinte à l’intégrité
physique de l’animal susvisé, conformément au constat établi lors de la cession et
dûment enregistré par les autorités compétentes lors de la transaction.
Enfin, était désormais puni d’une peine d’emprisonnement ferme,
suivie de l’expulsion du territoire (applicable aux étrangers, voire à ceux qui
avaient été frappés d’indignité nationale), quiconque découpait un âne ou
une partie de celui-ci qui n’eût aucun lien avec une éventuelle épizootie ou
une décision expresse relevant de la seule sécurité sanitaire et édictée après avis
des autorités vétérinaires et scientifiques.
Les notables nigériens consultés indiquèrent que l’idée retenue par le
gouvernement chinois d’envoyer cent Chinois par tête de pipe d’âne
dévoré avait été entendue et reçue comme une mesure de contrition et
d’apaisement. Mais ils ajoutèrent que, sans vouloir vexer le bon peuple de
Chine, ils jugeaient qu’un afflux de nombreux Chinois présentait des
risques, malgré les déclarations faites à la cour, malgré les nouvelles
dispositions régissant le marché des ânes, pour d’autres espèces animales.
Pour preuve, l’inquiétude grandissait à propos de la raréfaction des chats,
des chiens, des gazelles et surtout des serpents que les charmeurs ne
trouvaient plus pour les faire danser aux abords des marchés et des places
touristiques. Les notables apportèrent également une information
inattendue : ils magnifièrent les chiens. « La race canine mérite de vibrants
éloges ! Nous nous excusons auprès d’elle et de ses défenseurs acharnés
qui nous accusent de ne les avoir pas défendus avec la même hargne que
celle déployée pour les ânes. Nous disons solennellement que les chiens
sont nos amis ! » Les plaignants présentèrent un mémorandum additionnel.
Ils y exprimaient la reconnaissance due aux chiens. On n’avait jamais
entendu cela en terre d’islam ! Les notables obtinrent aussi un moratoire sur
l’interdiction de consommer les chiens aux motifs suivants : ils protégeaient
les habitants et les concessions contre les larcins ; ils étaient de précieux auxiliaires
de justice et aidaient les enquêteurs, par leur flair, à démêler les énigmes les plus
complexes et les intrigues les plus alambiquées. Ils contribuaient aussi efficacement à
retrouver des personnes ensevelies sous les grabats lors des tremblements de terre
et savaient bondir sur les mollets et neutraliser des suspects recherchés par la
justice.
Le document remis à la justice se prononçait sur le caractère
hautement irremplaçable des chiens dans l’aide qu’ils apportaient aux
aveugles et aux marcheurs en route vers des contrées lointaines et qui
avaient besoin d’un fidèle compagnon...

J’ai conservé en mémoire l’éloquence de l’oncle et ses plaidoiries. Il


savait raconter les histoires et, en bon Marseillais, savait aussi en rajouter
grâce à son imagination débordante. Le contentieux de Niamey amusa
beaucoup Mère et plia l’auditoire en deux, tressautant sous des jappements
hilares. Vilaria admira la péroraison, les gestes théâtraux et l’art du
bâtonnier de conduire un raisonnement vif, plaisant et implacable. Il fallait
que l’un de ses enfants fût un
« avocat défenseur ». Le lendemain, elle se leva de bonne heure et se
rendit à l’église du Christ-Roi pour une longue prière à Dieu. Elle raconta à
Mama Philo, lors de leur entrevue suivante, qu’elle avait prié le Dieu Tout-
Puissant qui est aux cieux de faire de mon frère André un avocat «
défonceur » aussi brillant qu’Onambélé. Quelques jours plus tard un
chaman, convoqué par Mère, vint à la maison. J’entendis le rebouteux,
d’abord sur ses gardes, parler
« des hommes de loi dont il fallait se méfier ». Quoi ? rugit maman, oubliant
la discrétion qu’elle observait dans l’abri du jardin où elle recevait les
marabouts. Nous y stockions les outils nous servant à entretenir la haie, à
planter des carottes, à cultiver les rosiers et à soigner les marguerites et les
hibiscus aux fleurs rouges. Mère avait acheté une brebis destinée au chaman.
Mais comme il s’obstinait à dire qu’il ne voyait aucun des enfants de Mère
vêtu d’une robe noire d’avocat, il ne repartit pas avec l’animal qui bêla un
moment dans la cour. Un autre de ses confrères, qui ne s’embarrassait pas
de précautions, abonda dans le sens de Mère et lui versa dans les oreilles
ce qu’elle voulait entendre : Bien sûr, l’un de tes enfants, Vilaria, sera le
plus grand producteur
des « avocats défonceurs », ceux qui, lorsqu’ils tombent de l’arbre, creusent
un trou au sol...
Le chaman délirait. Pour lui, les avocats étaient des fruits. Rien d’autre.
De ma chambre où je peinais à m’endormir, la voix du benêt faillit me faire
pouffer de rire. « C’est moi qui te dis, madame Vilaria, tu peux dormir
tranquille : ton fils André sera le plus grand producteur des avocats
“défonceurs” jamais vus ni cueillis sur aucun des arbres fruitiers de ce
beau pays... » Ya assimba ? Aka, essoug’lou ! Un vaurien n’est pas un miracle.
C’est un imbécile...
Le Grand ami

J’ai marché sur mes traces comme un funambule, parfois ahuri, jetant
des bégaiements stupides sur lui-même et un peu sur le monde. La main de
Mère, toujours ferme sur le gouvernail, a piloté cette machine à
déverrouiller nos espaces disjoints. En me remémorant ce que fut mon
enfance, je suis parfois assailli de flashs indicibles remontant des émois
concassés ou entassés dans la grotte de souvenirs cadenassés. Ces choses
enfouies reviennent selon une mécanique obscure et autonome. Quand
certaines images surgissent, produisant une soudaine évaporation de faits
ensevelis, mais jamais morts, on titube. Je titube donc parfois, effrayé,
devant le reflet du petit garçon au bord de l’eau, un matin, à Leboudi, le
village de ma grand-mère où j’avais été envoyé. On me promit deux
années de dorlotements incessants. Je n’en conserve à l’esprit que deux
tristes et douloureuses séquences.
La première aurait pu n’être que comique. Mais elle m’est restée comme un
gigantesque affront. Mère avait chargé un cousin de mon père, lequel
passait par Leboudi, de me remettre un paquet contenant des biscuits et,
surtout, des chaussettes rouges. Elle les avait choisies de taille un peu
grande, pensant ainsi que je les userais moins vite et les porterais plus
longtemps. Un oncle qui traînait par là reçut le paquet, l’ouvrit, adora la
paire de chaussettes et s’en empara. Comme il avait de longs orteils,
l’oncle, à peine venait-il de me dépouiller, qu’il perça mes belles
chaussettes pour y faire passer ses orteils griffus. Il me semble que le
souvenir de ces orteils-là, dépassant la chaussette
trouée, me griffa plus puissamment et plus nerveusement le cœur que la
dépossession même dont j’avais été victime.
La seconde et insupportable séquence est inscrite dans ce qui paraît normal
à tout garçon et qui est un rite auquel on souscrit sans cri. Surtout. La
circoncision. Je n’ai cessé de crier mon prépuce perdu ! Sa disparition me
ramène à une maudite soirée au village. Une fête se préparait. Une chèvre
sacrificielle bêlait, consciente qu’elle allait être coupée, immolée pour un rite de
passage dont j’ignorais que je serais l’un des acteurs principaux. Des
femmes, dans un ballet de pagnes froufroutant, de cris jetés aux filles pour
ordonner que les cruches fussent remplies, s’affairaient autour de foyers
qu’elles allumaient pour les cuissons à préparer avant le lever du soleil.
Nous étions six garçons âgés de six ans et nous fûmes rassemblés dans
la cour devant la case du chef du village. Des adultes firent cercle autour de
nous. Des maïs crépitaient sur un feu de bois où cuisaient aussi des safous.
Un adulte, à la barbe blanche et fournie, le maître de cérémonie, que nous
croisions souvent en nous inclinant devant lui sur les sentiers du village,
nous tint le discours concernant « l’entrée dans l’âge d’homme ». La
circoncision. Le chef du village, assis à l’écart, tirait sur sa pipe, détaché. Le
maître de cérémonie nous prépara à ce qui nous attendait le lendemain de
bonne heure : un moment magnifique où on sort des vasouillements pour
l’étape des resplendissements mérités. Ce fut dit avec poésie, gaieté et
gravité. Il nous bourra la tête de récits sur les méchants, des êtres cruels et
sans âme qui rôdent à la tombée de la nuit autour des cases et qui, sans
être vus de quiconque, se saisissent de petits garçons pour les entraîner
dans le monde des zombies, des monstres, des tourments et de la panique
perpétuelle. Pour protéger les petits garçons, il était donc nécessaire que
nous traversions l’épreuve qui rend inattaquable et éloigne les méchants.
Nous l’écoutâmes avec un mélange de frayeur, mais aussi de confiance
dans l’immunité à laquelle nous aurions droit après « l’entrée dans l’âge
d’homme ». Après le discours vinrent les agapes. Nous mangeâmes de bon
appétit. On nous fit tenir le serment de courage et de
solidarité dans cette épreuve que nous devions traverser ensemble et victorieux.
« Car un cri, un seul, peut détruire la couverture immunitaire que vous
vous préparez à recevoir. » Je mentirais en prétendant que je dormis vite.
Des méchants aux yeux injectés de sang me pourchassèrent cette nuit-là.
Nous fûmes, tous les six, aspirants à la nouvelle immunité, logés dans la
même case. De bon matin, on nous réveilla. Et à tour de rôle, nous nous
dirigeâmes derrière la case du maître de cérémonie. La même consigne fut
glissée à l’oreille de chacun d’entre nous : « Ne pas crier, car cela porte
malheur. » L’on nous avait ceints d’un pagne sous lequel nous ne portions
rien. Derrière la case où je me dirigeai, le maître de cérémonie me fit
asseoir sur un banc. Il m’ordonna, avant cela, de quitter mon pagne, que je
lui remis. Je m’assis ainsi qu’il me le précisa, jambes écartées. Un homme
quitta la pénombre, on l’appelait le
« grand immunisateur ». Il s’avança vers moi. Il se saisit de ma quéquette
sans un mot et en tritura le bout. Intrigué, je me tournai vers le maître de
cérémonie, qui gesticulait à mes côtés et qui s’écria, un doigt levé vers le
ciel encore embrumé d’un matin à peine vagissant : « Regarde donc ce bel
oiseau ! » Idiot, je levai les yeux vers le ciel désert tandis qu’au même instant
un couteau tranchant me retirait d’un coup mon prépuce. Je tressaillis, je
serrai les dents sous la vive douleur, pour tenir mon serment de courage.
Je saignai et tremblotai, mais continuai de serrer les mâchoires. Sur la plaie
vive, le grand immunisateur appliqua une décoction, puis banda le
membre saignant et flageolant. On emporta mon prépuce. Je n’ai jamais
vraiment cessé de m’interroger : le jeta-t-on aux chiens ? le planta-t-on
sous un manguier ? sous un flamboyant robuste afin que mon prépuce me
transmît la force de ces imposants arbres ? Le jeta-t-on à la rivière qui
coulait derrière les arbres et la colline du village ? L’invisible oiseau que
seul le maître de cérémonie avait vu avait-il emporté mon cher prépuce
dans des contrées lointaines ? Il m’arrive, certains matins, de me réveiller en
sueur, pensant à cette partie de moi envolée et qu’un coutelas bien aiguisé a
fait chuter dans la nuit des souvenirs où l’on croise horreurs, tressaillements,
soupirs inavouables et coriaces apitoiements...
Ces souvenirs de Leboudi sont plus difficiles à vivre que ne l’est celui du
mal étrange qui me frappa alors que j’avais à peine trois ans. Il m’est resté
comme une énigme. Il n’eut qu’un symptôme : une forte fièvre. Elle dura
plusieurs semaines, ne s’interrompant que par intermittence pour mieux
repartir et m’incendier. Les soignants ne surent exactement ce qui la
déclenchait ni le moyen de l’éradiquer. Elle m’affaiblissait. Je cessai de
m’alimenter. On me mit sous perfusion et, à certains moments, sous
assistance respiratoire. Un enfant de cet âge est un poussin à peine éclos et
généralement sans mémoire. Il n’a pas la conscience entière de lui-même et
encore moins la netteté des formes qui gravitent autour de son berceau.
Pourtant, derrière les ombres, j’ai retenu la tempête qui soufflait dans le
monde enfiévré où je me consumais. J’étais immobile, mais tous les objets
et même les êtres semblaient voltiger dans la bourrasque, et cet
ébranlement m’apparut aussi comme un divertissement, même
apocalyptique. Mère, dont les yeux étincelaient dans un coin soumis eux
aussi à forte agitation, remuait les lèvres, mais rien d’autre ne jaillissait de
sa bouche, hormis un croassement insupportable à mes oreilles. Puis, à
intervalles irréguliers, ses mains sortaient du néant et se tendaient vers moi
comme pour me retirer d’un chaos hurleur, dévastateur, voué au
renversement de tout être, de toute chose, de toute verticalité. Puis un animal
apparut.
C’était un animal à tête de rhinocéros et à l’abondante fourrure de bison.
Je vis en lui l’ami que m’envoyait le destin. Il se dressa devant moi,
souriant sous sa corne, dirigeant un radeau multicolore qui flottait
doucement au- dessus d’une mer où luisaient des flots d’eau jaune or. Ô,
Dieu, comme je voulus me jeter dans cette mer ondulante pour y apaiser
mon corps en feu ! L’envie de me baigner, puis de monter sur le radeau
devint d’autant plus forte que derrière l’animal à la corne sympathique
tournait un manège sur lequel un long zèbre à la queue verte s’amusait avec
un singe blanc aux yeux rigolards. Il se tenait à califourchon sur le dos de
son compère et gesticulait. Je vis ensuite l’espiègle chimpanzé quitter le
zèbre d’un bond et atterrir sur la patte droite de
l’ami mi-rhinocéros, mi-bison, laquelle se dressa très haut vers le ciel – on
aurait dit un propulseur géant prêt à lancer une fusée vers la plus lointaine
des galaxies. La gentille patte, après avoir réceptionné le primate en un
amorti digne d’un Zinédine Zidane, se mit à tournoyer. Ravi, le petit singe
blanc entortilla sa queue, tel un cerceau, autour du membre prodigieux.
J’admirai la ronde qui s’enclencha et je n’eus de désir que de participer à
ce jeu. Il me pressait que l’habile quadrupède quittât la patte et que je m’y
pendisse à mon tour. C’est alors que le joyeux drille, comme s’il avait lu
mes intentions, déroula sa queue et reprit, d’un salto arrière, la position
jubilatoire qu’il occupait naguère sur le dos du zèbre. À peine assis en
équilibre sur son docile complice, il se mit à frapper doucement ses flancs
de ses deux mains comme sur un tambourin. Une musique s’éleva des
flancs tambourinés. Une pluie de serpentins luminescents, surgie des
profondeurs de l’océan, se répandit bientôt aux abords du radeau. Le sourire
sous la corne du rhinocéros s’étira lorsque sauta dans la merveilleuse
barque un petit arlequin au nez rouge et au sourire tout aussi béat et qui
jonglait avec plusieurs boules aux couleurs de rubis et de diamant. La
barque s’était avancée tout près de moi, si bien que je sentais le souffle
vivifiant de la corne de mon Grand ami sur mon visage. Il me tendit alors sa
patte libérée par le charmant macaque qui croquait maintenant une
succulente banane en louchant dans ma direction et en me faisant
comprendre, d’un clin d’œil appuyé, qu’il m’en réserverait bien un bout, à
condition de me dépêcher de rejoindre la compagnie. Je ressentis une vive
famine qui me tordit l’estomac. L’avenante patte poilue de l’ami au
généreux pelage m’appelait. Comme je tendais les bras pour la saisir, Mère,
venue de je ne sais où, me tira brutalement à elle. Et patatras, le radeau,
mon Grand ami et sa compagnie disparurent dans un fracas qui me troua
les oreilles !

« Pééé, tu partais pour toujours ! »


Mère a toujours pris un air renfrogné devant ce souvenir. Moi non. Elle
m’accusait de naïveté ; elle me plaignait sincèrement de ne pas comprendre
l’enjeu de ce temps-là et de privilégier une émotion enfantine et fausse.
Pour m’amadouer, elle reprenait instantanément la longue flopée de prénoms
qu’elle avait étirée à mon chevet durant notre séjour à l’hôpital comme un
bréviaire, plus exactement comme un chapelet fourni par la Vierge Marie
pour appeler l’aide de Dieu puisque celle des hommes était vaine. Il me
souvient encore que, avant l’intervention de Mère et avant de me tourner
vers la patte velue et amicale, j’entendis un, puis plusieurs miaulements
plaintifs. Je n’ai jamais rien compris au chat. Je devinai plus que je ne vis
des yeux brillants dans une nuit soudain épaisse, et ces miaulements,
redoublant de vigueur, sonnèrent telles les sirènes d’une ambulance qui
juraient avec les sons qui sortaient des flancs du zèbre. Je m’étais agacé en
entendant ces chats. Pourquoi miaulaient-ils si fort au lieu de chanter un tout
autre air, celui de l’allégresse qui m’attendait du côté du radeau et que
l’Arlequin, mon Grand ami et le quadrupède enjoué symbolisaient ?

À quelle autre oreille que celle de Mère répéter la déception que j’ai
ressentie d’avoir manqué, quand j’avais deux ans et neuf mois, le tour du
manège que me proposait le Grand ami ? Maintenant que Mère n’est plus,
à qui vais-je murmurer ce que je sais d’elle, de la petite femme ensevelie
dans le caveau familial à Nlong, le village paternel, où s’allongent non
seulement les corps, mais aussi tant de regrets ? À quel bienveillant
entendement chuchoterai-je la vie achevée de Vilaria, ma mère, cette
ancienne paysanne membre du virevoltant ballet de son village, qui
rejoignit en 1952 son frère aîné, Jean-Claude Pim, électricien à Douala ? En
arrivant dans la grande cité portuaire, c’est une adolescente d’abord
intimidée qui poussa les portes battantes des cabarets avant de régner, à la
vitesse d’une météorite, sur les pistes de danse où, en compétitrice
décomplexée, elle rafla les trophées puis se détourna de ce milieu aussi
subitement qu’elle l’avait conquis.

À deux ans et neuf mois, voici ce qui se passa...


La tempête cessa aussi brutalement qu’elle avait commencé. Un nuage
de poussière s’abattit sur nous. Il se dissipa lentement. Parut alors une mer
apaisée où coulait paresseusement de l’or liquide. Que se passait-il ? Où
était Mère ? J’eus à peine le temps de m’interroger davantage qu’une bête
cornue et à l’abondant pelage apparut au centre d’un radeau flottant. Il se
dirigeait mollement vers la berge, où Mère avait apparemment pris la
précaution de poser mon berceau avant de disparaître. Mon corps était en
flammes, comme si la furieuse tempête et ses éclairs électriques avaient jeté des
charbons ardents en moi. Le monde extérieur semblait pourtant polaire et
des montagnes poudreuses se dessinaient à l’horizon. Il n’y avait que moi
qui brûlais ! Sur le radeau, l’animal mi-rhinocéros, mi-bison, se déplaçait en
affichant un air gai et même polisson. Les autres membres du radeau en
balade, un singe, un zèbre et quelques autres, s’amusaient à l’écart, en
jonglant avec des boules en or et en diamant. Leur commandant, le
bienheureux animal cornu au pelage rassurant, se tortillait maintenant le
postérieur à l’avant-scène du radeau flottant tranquillement sur une mer
prodigieuse. Le singe, qui avait joué sur sa patte tournoyante, s’esclaffait à
l’arrière au milieu de serpentins multicolores. Le commandant s’arrêta et
remua sa queue. Elle lui battit doucement les flancs de gauche à droite puis,
lorsqu’elle s’abattit sur son dos, elle s’y figea comme fixée par une glu
épaisse et invisible. Le radeau stoppa. La gentille bête dévoila une dentition
où brillaient des dents en or. Elle leva la patte gauche, je m’avançai vers
elle, et cette patte se posa sur mon épaule droite pour y apposer un sceau de
couleur rouge. Elle ne pesait pas. Ne m’écrasa pas comme je me le serais
imaginé. Je voulus la serrer en guise de salutation et de consentement à
son offre amicale. Il ne pouvait que me vouloir du bien. Il m’invita, dans
une langue que je compris tout de suite, à le rejoindre afin de poursuivre le
voyage en sa compagnie et sur son radeau autour duquel se mirent à
scintiller des couleurs inconnues et les plus vives qu’il m’ait été donné de
voir. Était-ce ma vue brouillée par la maladie et la fièvre qui changeait
l’alliage du bleu et de l’ocre en cet émerveillement mauve qui entoura la
scène ? Comment le noir
luisant pouvait-il fusionner aussi harmonieusement avec le rougeoyant soleil de
l’Atlas et se transformer en cette couleur rose citronné qui enveloppait la
barque ? Elle flamboyait à présent dans l’air et créait une attraction
supplémentaire. L’aimable bête retira sa patte de mon épaule et me fit signe de
m’agripper à elle. Voulais-je effectuer une rotation autour de la terre avant
de commencer le voyage en sa compagnie ? Tel me sembla être le
message. Je le reçus en frétillant de joie. Dominant mon épuisement, je
battis des mains. Il n’y a pas plus nette approbation à une invitation. Et la
patte se mit à tourbillonner, se préparant à me recevoir. Je m’apprêtai à m’y
cramponner.
Maintenant que je retrouve dans ma mémoire – chose étrange d’ailleurs
– le souvenir de ce moment vertigineux me revient un jeu, qu’enfant,
j’adorais : l’oncle Jean-Claude Pim me tenait par les mains, puis, me
décollant du sol, il me faisait tournoyer dans les airs en chantant et en
tapant des pieds au rythme endiablé du bikutsi. Mère nous prêtait sa voix,
et ses applaudissements ponctuaient cette distraction. Enfant, on aime cet
étourdissant manège qui vous place sur une orbite trompeusement
géostationnaire. Mais à peine vous relâche-t-on que vous éprouvez
réellement un vertige et, comme une toupie, perdant l’équilibre, vous
vacillez, car vous ne tenez plus sur vos jambes. Cependant, en dépit de
cette impression de tournis, vous retournez volontiers à ce jeu,
enthousiasmé par les effets remuants et tout aussi addictifs que la barbe à
papa, le chocolat et les gaufres. Se peut-il que mon mirage, celui où je
m’apprêtais à rejoindre le Grand ami pour tourbillonner autour de sa patte, ne
fût qu’une extension de mon ancien amusement dans les mains de mon oncle ?
En me cramponnant sur la patte amie, irais-je voguer dans un espace
ascensionnel et aux délices inexplorées ? L’oncle n’avait sans doute pas la
force du bison-rhinocéros, ni son langage suavement persuasif, ni sa corne
sur laquelle pendirent bientôt des guirlandes de bonbons. Ô, ce jeu me
plaisait ! Les friandises achevèrent de me convaincre de sauter sur le
radeau. Un extraordinaire voyage sur des flots aux roulis d’or m’attendait.
J’en oubliais la canicule qui me dévorait. Le radeau déployait les promesses
d’un euphorisant
royaume dans lequel il me pressait de me retrouver au lieu de gémir de douleur
sur une berge où j’avais échoué, seul, abandonné de tous. De ma mère et
de mes tantes. Il ne me restait plus qu’à tendre les mains pour embarquer
sur le radeau. Ici, sur la berge, je n’étais rien mais, là-bas, je serais mieux !
Vers la merveilleuse patte, je tendis des bras d’autant plus empressés qu’elle
luisait comme si elle était incrustée de gentilles lucioles. L’ami, au pelage
rassurant et à la corne zébrée qui lui tenait lieu de nez, m’annonçait de
vertigineuses aventures. Car il parlait. Je comprenais sa langue. C’est au
moment précis où je m’apprêtais à poser mes mains sur la patte
molletonnée que Mère déchira mes tympans d’un cri à fendre l’âme : Zamba
Ndourguemeu ! Dieu du ciel, pulvérisateur de tous les diables et autres
féroces dragons, que votre puissance soit ! Elle me retira aussitôt du lit
d’hôpital après avoir arraché la sonde naso-gastrique par laquelle j’étais
alimenté...

Mère m’a plus tard conté, avant cette scène, notre arrivée dans cet
hôpital où nous allions passer plusieurs mois. Mon corps, sur son épaule,
était aussi incandescent qu’un brasier. On me dévêtit en toute hâte. On
s’affaira sans grand espoir et mère, qui avait usé son corps à force
d’insomnies pour m’arracher à l’ogre au ventre insondable, faillit
s’évanouir tant son cœur tambourinait. Son sang, agité par l’angoisse
extrême, bouillait et roulait à toute vitesse dans ses veines, menaçant de
rompre les canaux que la nature avait prévus pour sa circulation, afin de
s’écouler par tous les pores de sa peau sous tension.
« Tes trois malheureuses tantes te le diraient, si elles étaient encore de
ce monde. Paix à leurs âmes ! Car Arsène, Agatha et Monica avaient
accouru. La première, de la cité des douaniers de Douala, la deuxième de
Nlong, le village de ton père, et l’autre de Nkolbisson, un quartier des
faubourgs de Yaoundé. Elles te diraient le désespoir qui tomba sur nous. »
J’ai fréquenté ces trois parentes. La sœur de maman plus que les deux
autres, qui étaient les sœurs de mon père. Elles avaient toutes conservé
l’effroi
de ce moment. Ma seule présence, lors des occasions qui nous
réunissaient durant mon adolescence, leur rappelait spontanément les
frayeurs passées. Des sanglots qu’elles parvenaient à dompter roulèrent
longtemps dans leur gorge, et mes tantes les étouffaient en m’étreignant
avec toute la force de leurs bras, comme si elles conjuraient indéfiniment
un malheur dont elles redoutaient le retour. Nous avons cependant
souvent été secoués, après ces vigoureuses accolades, de tonitruants
éclats de rire, sans avoir à en justifier le mobile puisque la mort avait été
terrassée et que notre présence au monde suffisait à instituer cette gaieté-là.
Ces tantes, qui avaient constitué notre maigre escorte à l’hôpital Laquintinie,
avaient, au départ de la maison, aidé Mère à remplir notre valise, puis lui
avaient emboîté le pas quand elle ne voulut plus attendre le surgissement
de l’aube pour se rendre à l’hôpital. Elles se souvenaient de leurs figures
froissées par l’angoisse et par la peur. Nous éclations donc de rire, en
complices qui n’ont pas de mots à poser sur ce qui les reliait, car nous
ressentions, des années après l’épreuve, le souffle du boulet. La délivrance
miraculeuse nous avait soudés pour l’éternité. Quand, à l’hôpital, Mère les
pria de rentrer à la maison, elles se souvenaient de leurs protestations et du
moment où elles cédèrent, car elles ne pouvaient s’éterniser à mes côtés. «
Je voyais miroiter la catastrophe dans leurs yeux. Moi, je ne pouvais accepter
ce qu’elles redoutaient. J’ai supplié la Vierge Marie, la sainte mère de Dieu,
de m’assister ! Mes prières, Pééé, durèrent trois longs mois... qu’est-ce que je
dis ? Elles durent encore ! » L’inachèvement est un boulet et un trésor
empoussiéré.
Les tantes reprirent donc un taxi au moment où la ville s’éveillait,
bruyamment, ainsi qu’elle sait le faire, dans un vacarme de klaxons, de cris
de cireurs de pompes, de pousseurs de cageots, de colporteurs de
cigarettes, de vendeurs de journaux ou de poissonniers à la criée. Ce sont
ces tantes qui relayèrent Mère pour nourrir la maisonnée. Elles aidèrent
Père à survivre à l’absence de celle sans qui tout, chez lui, était dépeuplé.
Mbil idou inga kat kara ! Les tranchantes pinces d’un crabe n’effraient
pas la petite souris dans son trou ! La formule renvoyait à l’impossibilité de
prendre ce qui ne vous appartient pas ! m’expliqua-t-elle. Devrais-je
comprendre que la mort elle-même a ses limites ? Certainement, puisqu’elle
n’annonce que la fin et ne peut rien contre la renaissance. Elle ne peut que
se tapir et attendre. Elle aussi. Je dois une fière chandelle à l’inconnu qui
souffla à ma mère une réactualisation de mon être. Le glas annonçant ma
mort n’avait pas encore sonné, et mon départ à la dérobée de l’hôpital fut
le début de la métamorphose, une nouvelle vie, semblable à une roue de
secours que le destin réserve aux téméraires ou aux chanceux. À ceux qui
peuvent la saisir pour remettre en route une mécanique déjantée.
Un trou de souris est aussi une citadelle imprenable ! persistera encore
ma mère. Comprenons donc que quiconque veut se prémunir d’un danger
doit savoir construire un abri inviolable et proportionné à ses propres
dimensions. Vilaria a obéi à la suggestion d’un homme malade, entré bien
après moi à l’hôpital. Mbil idou inga kat kara ! Testament et transfert
d’énergie.
Revenant à cette séquence de mon enfance, j’ai entendu ma mère parler
de résurrection en évoquant mon rétablissement. Nous n’étions pas
d’accord. Le retour qu’elle évoquait avait correspondu, pour moi, à la
disparition de l’ami aux apparences de bison et de rhinocéros. Je portais son
deuil, tandis que Mère célébrait ma renaissance. Chacun trouve refuge où il
veut. J’ai cessé depuis longtemps de chercher querelle aux rares intimes qui
tentaient maladroitement de me suggérer une explication sur notre
désaccord et sur l’interprétation que nous avions chacun de cette situation. Je
n’en ai plus parlé à personne. J’ai aussi cessé de penser aux pinces d’acier
inefficaces, ainsi que le prétendait Vilaria à travers la métaphore de la
résistance du trou de souris aux assauts d’un crabe. Ce dernier avait beau
disposer d’outils pour pulvériser le trou, il échoua néanmoins dans son
entreprise. Ne parvenant pas à dompter son tempérament et à se départir de
l’impatience, il fut défait. L’urgence d’accéder en vitesse au refuge de la
souris devenait sous cet éclairage impossible. Bien que modeste, le
refuge d’une petite souris n’était pas à sa portée. On peut alors imaginer le
courroux du crabe et ses pinces battant l’air au lieu de réfléchir au moyen
d’agrandir un chemin d’accès plus aisé à son gabarit. Elles ont beau être
agressives, puissantes et aussi tranchantes que des haches pour mettre en
déroute les pythons, face à un passage minuscule, leur puissance supposée
devient un handicap. De grosses pelles mécaniques ne peuvent, comme un
fil, pénétrer le chas d’une aiguille.

Lors de mon dernier voyage au Cameroun, à Yaoundé, il y a trois ans,


nous avions, Mère et moi, reparlé de ce petit trou de souris qui terrassa les
pinces du crabe. Nous venions de regarder des photos de son deuxième
voyage en France. Elle avait été heureuse de se revoir à Saint-Germain-en-
Laye, « où était né le petit Louis et qui est devenu le Grand Soleil, n’est-ce
pas, Pééé ? ». « C’est ça, maman, plus précisément le Roi-Soleil, inspirateur
du Grand Siècle ! » « Pepa, il a coupé beaucoup de têtes, tu m’as dit ?
Assou djé ben ? » « Pourquoi ? Ça, maman, c’est une bonne question ! Le
pouvoir n’enfle pas seulement les têtes, mais il réclame du sang. Beaucoup
de sang. De plus en plus de sang. Surtout, quand il est absolu. Il réclame
absolument le sang. » « Yanpoupo, c’est pour cela que son grand
appartement était tout rouge ? » « Je ne crois pas, maman, c’est l’effet de la
tenture pour solenniser la pièce, je suppose. Ce grand appartement royal, où
tu as fièrement posé, je te le rappelle, est en effet recouvert d’une
tapisserie murale rouge. Regarde, tu y es souveraine et magnifique ! » « Tu
te moques de ta maman, je te connais. Et là, on est où ? Plus chez le Grand
Roi- Soleil ! » « Là, c’est le château de Monte-Cristo, il se trouve à Marly-le-
Roi, sur la colline de Port-Marly, plus exactement, sur les hauteurs de Saint-
Germain- en-Laye. Nous l’avons visité avant d’aller au château de Versailles.
Souviens-toi, je t’avais dit que son premier propriétaire, celui qui l’avait
construit, était un grand écrivain, un Noir. » « Un Noir ? Son nom me
revient, Yanpoupo. C’est pas Damas ? » « Non, Gontran Damas est un
autre écrivain très important. L’ami de Césaire et de Senghor. Les pères
de la “négritude”. Bon, tu ne les
connais pas. Retiens simplement que le propriétaire du château Monte-
Cristo s’appelait Dumas, Alexandre Dumas ! Il a écrit un roman qui porte
d’ailleurs le titre du nom du château. Je te l’ai déjà dit, maman ! » « Mais,
Pééé ! Tu me racontes tellement de choses que ma petite tête ne peut pas
retenir. Ah, je vois cette salle du château, là, regarde ! Ce sont tes beaux-frères
marocains qui l’ont réparée ! » « Restaurée, maman ! C’est le salon
mauresque, refait à neuf grâce au mécénat du roi du Maroc. » « Et ici, on
est où ? » « À Achères, dans les Yvelines ! Avec Pierre Soulat et Ernest-Gilles
Launay-Hemingway. Deux amis. »
« Je me souviens de ce Pierre, il était monsieur le maire et un ancien
maître d’école. » « Un homme droit et bon. Il est entré en politique par
amour des gens alors que maintenant, on y vient par amour de soi. » «
C’est toi qui connais ces choses-là, Pepa. Monsieur le maire est décédé, n’est-
ce pas ? Que la Vierge Marie le reçoive !... Il n’était pas croyant ? Il était
bon, ça se voyait et c’est l’essentiel, Pééé. Alors, que les étoiles brillent
autour de lui ! Et là, on est où ? » « À Paris, dans la brasserie Le Procope. On
avait “chouève”, hein ? » « Là, tu provoques ta vieille maman qui n’a plus la
force pour te répondre ! » « Et ici, au Procope, c’est Saint-Germain-des-
Prés. On est dans Paris, entourés de beaucoup d’universités et de maisons
où on fabrique les livres. » « Mais oui, je me souviens de la Sorbonne. N’ai-
je pas bien agi en te poussant à aller me chercher de beaux diplômes ?
Voici un barbu qui sourit et un autre Blanc à côté, très sérieux. » « Là, nous
sommes chez mon éditeur, au 5, rue Gaston- Gallimard. Le long, roux et
souriant barbu s’appelle Philippe Desmanet. Et le sérieux, comme tu dis,
avec des favoris blancs sur les joues, c’est Jean-Noël Schifano. Il t’appelait
Mama Africa et il avait bien raison. Il a changé ! À l’époque, il n’avait aucun
poil au menton, mais depuis, il porte la barbe blanche des patriarches. » « Il
faisait froid, Pepa ? »
« Oui, en février, il fait froid à Paris. Le monde vit des réchauffements
inquiétants et des refroidissements inattendus. Tu ne me croiras pas, mais
parfois, en juillet, on grelotte maintenant à Paris. On est obligés de ressortir
les manteaux ! Le tien, regarde-le-moi, ce manteau gris souris ! Il te
va à
merveille ! » « Et là, je me souviens, on est dans le métro, n’est-ce pas ? »
« Exactement ! Ah, c’est dans celui-ci que tu m’as demandé si les voyageurs
qui nous entouraient se rendaient à un enterrement. » « C’est vrai, Pééé, ils
avaient l’air tellement tristes ! » « Chut, ils vont au bureau ou à l’usine ! » «
On les bat là-bas ? » « Mère, la vie est dure, surtout à Paris où le ciel, lui, est
souvent bas ! C’est aussi la ville où les gens qui quittent leurs provinces
viennent de temps en temps crier aux oreilles du gouvernement et casser
des vitrines ! Ils le font de plus en plus maintenant, car vivre, c’est crier ! »
« Et on ne les jette pas en prison ? » « Non, on est en démocratie ici, Mère !
Parfois, d’autres gens, pleins de barbes et de colères, font exploser des
bombes ! » « Ah, Pééé, Jean-Claude Ottou nous racontait tout ça. Mais moi,
ta petite maman, je me dis que ce que nous vivons ici est plus rude qu’à
Paris. Que tes Parisiens viennent donc voir ici ce que vie dure signifie ! Nous
n’avons même pas de bus pour nous déplacer dans la ville. Ils verront ce
que c’est d’être malheureux ! » « Maman, tu exagères ! Chacun essaie
d’améliorer ce qu’il a chez lui. »
Sur ce, Mère a joué avec sa petite-fille Aya. Elle lui a chanté une berceuse
:
Adada !. Elle a raconté à Rabiaa combien cette berceuse avait apaisé les
bébés les plus rebelles et les plus réfractaires au sommeil. Sa belle-fille a dit
que l’air était « harmonieux, mais je n’aurai jamais la force, comme vous, de
faire autant d’enfants ! ». « Maman, c’est Dieu qui donne », lui a répondu
Mère.
Rabiaa n’a pas rétorqué que Dieu avait bon dos, mais elle le pensait
sûrement. Elle n’a pas non plus dit que les hommes auraient pu se retenir,
d’autant plus que ce n’étaient pas eux qui les portaient, les enfants. Elle a
simplement noté le courage de Vilaria, l’absence de moyens de
contraception en ce temps-là et des conditions sociales permettant la garde
des enfants. « Ma mère, Fatima, a aussi eu sept enfants. Vous avez mené
une vie identique et raide. » « N’est-ce pas, ma fille ?! Et ton papa ? »
Son père tout comme le mien n’étaient plus. On les laissa tranquilles,
eux et la gent masculine. Pendant qu’on courbait les têtes pour murmurer
des prières ou pour conspuer le pouvoir des mâles, je m’éclipsai vers la
piscine, où
elle vint ensuite me retrouver. « Pééé, quand me feras-tu voir le Maroc ?
Ton adorable épouse me dit que sa maman m’attend là-bas ! » « Nous
irons dans son pays. Mais tes douleurs aux articulations sont un obstacle
aux longs voyages. Nous consulterons le médecin. » « C’est ça, c’est
urgent. J’ai vu les photos de son village où tu es reçu comme un prince ! »
« Je suis un prince, maman ! » « Je n’en doutais pas. J’ai bien fait de me
battre pour toi. Tu as une jolie femme, de beaux enfants et de charmants
beaux-frères !... La maman de Rabiaa a aussi perdu un enfant en bas âge. Et
moi, deux... je n’ai pu les sauver, Pééé !... » C’est après cela qu’elle a
orienté la conversation sur un souvenir précis en refermant l’album qu’elle
tenait encore ouvert dans les bras. Je l’entendis dire, comme si elle lançait
une méditation à voix haute : Mbil idou inga kat kara !
Je repris aussitôt ce que je perçus comme une invitation à surenchérir, voire
à donner un nouveau contenu à la phrase que Mère et moi connaissions
par cœur. Elle est devenue une litanie de mon existence.
« Ne se faufile pas qui veut dans une caverne pleine de mystérieux trésors !
— Mais qui peut, Yanpoupo ! Je n’ai vraiment jamais pu comprendre ce
qui s’était passé entre toi et l’animal aux poils doux et à la corne... »
Je n’ai pas répondu. Il me semble que nous avions été interrompus par
l’arrivée de visiteurs. Mbil idou inga kat kara ! Ce sésame permit à Mère de
me sortir d’affaire. La chose est plausible. Mais il me reste la nostalgie du
singe acrobate et de l’ami au sourire enjôleur. La signification de ce sésame
utilisé par Mère est fluctuante et insaisissable. Elle peut vouloir dire que les
petites gens doivent rêver à un grand destin, et que le malheur peut
toujours être contourné. Pour Mère, il est tout aussi clair que la Vierge
Marie est le matin du monde et le diable sa liquidation. Mbil idou inga kat
kara lui rappelait aussi son enfance, les sagesses anciennes, l’enseignement
proverbial, les préceptes de sa propre mère, Koukou, et les conseils des
matriarches de son village. Il convoque un peu la peur des vastes rivages où
vont s’échouer les hommes et maintenant aussi, dit-on, les baleines, car les
temps sont déréglés et les horizons
chamboulés. La puissance des hommes paraît aussi être devenue leur plus
grande fragilité. Tout chancelle et menace de s’effondrer. Les clignotants
faits pour avertir le futur naufragé ne parviennent plus jusqu’à lui ; ils ne
jouent plus le rôle d’alerte pour nous préserver des naufrages et de
l’hystérie. Mère a lutté pour que je quitte le pays natal. Même lorsque
Jean-Claude Ottou annonça à la radio, au journal de treize heures, mon
nom qui était sur la liste des joueurs appelés en équipe nationale junior, elle
ne sauta pas de joie devant le poste, ne dansa pas dans le quartier, un
sourire lumineux éclaboussant ses dents du bonheur. Elle alla bougonner
dans la cuisine où je la trouvai, pensive, les poings serrés, comme si un
ennemi invisible rôdait, auquel elle allait décocher des coups. Par les
hasards de l’histoire, notre camp de base, celui de l’équipe nationale des
Lionceaux, reçut aussi la grande équipe des Lions indomptables. Il fut
établi dans notre quartier, à la Cité-Sic, dans un ancien pensionnat privé
situé en face de l’église du Christ-Roi, où j’avais balbutié quelques
maladroites prières pour verdir mon ciel. Père vint m’y rendre visite, Mère
se garda bien de le faire. Elle ne fut soulagée que lorsque je m’envolai pour
l’Europe, où je passai enfin le baccalauréat. Elle dansa deux jours durant et
épingla sur le mur du salon non seulement ce qu’elle considéra, longtemps,
comme le plus beau des parchemins, mais aussi le passeport spécial de
couleur jaune ; elle avait réussi à convaincre les autorités de me le délivrer.
Elle jura que je partais en vacances en Europe à l’invitation de mes aînés. Elle
promit que je n’y resterais pas longtemps. Pour me contraindre à revenir
au pays et y continuer à jouer au football, ce sauf-conduit avait une validité
limitée à trois pauvres mois non renouvelables...

Parfois, même après des pages farcies d’écriture comme je noircissais


naguère mes cahiers d’écolier, sans doute pour donner un espoir à Vilaria,
raconter cette mère disparue est comme tresser une sépulture de paille destinée
à dévaler bien vite la montagne pour se disloquer dans les ravins de la
mémoire. Je la revois lumineuse dans sa peau qui avait la couleur de la nuit.
Il
est des nuits soudain impénétrables, parce que trop éblouissantes. De
profil, mère ressemblait à une renarde à l’affût. De face, la voici agnelle. Une
fossette lui creusait le menton et ses yeux, jadis noisette, étaient devenus
gris souris – comme la couleur de son manteau parisien – à force de souffler
sur les braises d’un foyer dont les épaisses fumées de bois, avant l’introduction
des cuisinières à gaz, modifièrent leur teinte originelle. Je revois son sourire
flamboyant, que rehaussaient ses dents du bonheur !
Mère est partie en septembre dernier. « Tout à coup », m’ont répété,
incrédules, les aînés et mes cadets, au téléphone. L’un des aînés, celui qui
a recueilli son dernier souffle à Yaoundé, me l’a répété hier. Malgré le temps
qui vient de s’écouler, sa voix trahissait encore l’étonnement, mieux, la
sidération suprême. L’autre aîné, Zak, m’a dit la même chose, ajoutant que
rien ne sert vraiment de s’interroger sur la manière dont la fin survient. «
C’est un combat perdu... pour l’éternité. » La dernière heure n’est pas une
sentence sans appel, car il y a l’ultime pelletée de terre ! On m’avait dit que
ma présence était réclamée. Que l’on pouvait surseoir à toute inhumation.
Non, les adieux intimes sont souvent interminables. L’important est que le
rite de départ ait lieu dans des délais raisonnables.
Je garderai toujours en tête le physique menu de Mère. Son sourire,
ses dents d’albâtre, parfaitement alignées, les incisives supérieures
légèrement inclinées vers l’avant, souvent prêtes à déchiqueter et à
mordre quiconque cherchait noise à sa progéniture. Il ne fallait donc pas se
fier à son air premier, avenant, prévenant, anesthésiant. Je me suis
demandé qui se trouvait à ses côtés, juste avant qu’elle ne quitte notre
espace. Peu de monde : Laurent et son épouse Lydie, puis Onomoro et Petite
Sœur Chantal, alitée et à moitié paralysée, allongée près de notre petite
fleur qui fanait. Elle l’a vue se lever, puis, comme dans un film au ralenti,
l’a vue se courber. On l’aurait dite frappée par une machette invisible, avant
de se plier en deux. Petite Sœur a vu le corps de notre vigoureuse
entrepreneuse se tasser. Elle a sonné l’alerte.
Onomoro a bondi vers celle qui partait ; il a tendu le bras et la tête blanchie
de Vilaria est venue s’y endormir.
« La dernière heure, c’est-à-dire le dernier instant en réalité, ressemble
à une blague ! » a rugi, incrédule, Onomoro. Aucun massage n’a pu
relancer le cœur éteint. Aucun cri n’a plus remué les yeux vitreux. Mère a
été transportée aux urgences de l’hôpital central de Yaoundé, « Ongola » en
beti, ainsi qu’elle aimait appeler la capitale ; elle y a rapidement été installée
dans un brancard.
« On a l’impression que les soignants ne s’affairent jamais assez vite et que c’est
la lenteur qui tue plus que la mort elle-même ! » Onomoro n’a pas arrêté
de marcher le long d’un couloir engourdi et morne, aux relents de
mercurochrome, de sparadrap, d’éther et de cette odeur âcre de sang coagulé. Il
a fureté en vain, lorgnant une porte entrebâillée. Suivant une infirmière
empressée, puis renonçant à lui emboîter inutilement le pas. Un médecin,
portant un collier de barbe, le même qui s’était déjà penché sur Mère,
tâtant son pouls, posant sur son torse un défibrillateur et tentant d’abord
paisiblement, puis de manière accélérée, un ultime massage, s’est planté devant
mon frère, la mine défaite par l’impuissance. Il a cherché ses mots, et un
soupir suivi d’un haussement d’épaules a été l’amorce de l’annonce.
« Docteur, elle n’est pas malade, elle dort, n’est-ce pas ?!
— Il faut se rendre à l’évidence et vous munir...
— Me munir de quoi, docteur ?
— D’un grand courage, monsieur. »
Mon frère a ouvert des yeux grands comme des soucoupes. Il a dit non,
non et non. Et, comme pour donner un contenu à son refus, comme si cela
aurait pu avoir un effet rétroactif, annuler la chose, modifier la sentence
du destin et remettre Mère debout, la voix de mon frère brisée en
morceaux a raconté que Mère avait passé une journée paisible, souriante.
« On ne quitte pas la vie comme ça, n’est-ce pas, docteur ? Elle s’est levée
de bonne heure. A pris le petit déjeuner et nous avons reparlé du bon vieux
temps. Sur le coup des treize heures, nous avons à peine écouté le bulletin
d’information à la télé, puis
nous nous sommes mis à table. Lydie, la femme de Laurent, mon petit
frère, vous le connaissez, n’est-ce pas ? Tout le monde le connaît à
Yaoundé, au carrefour des deux brasseurs ; Lydie a cuisiné un plat que
maman adore : le n’domba minkons. »
Ce plat a été le dernier pris par une énergique créature. Des papillotes
en feuilles de bananier, dans lesquelles sont enfermées des terrines de graines
de courge, assaisonnées avec différents ingrédients. L’ensemble cuisait à
l’étouffée. Lydie n’a sûrement pas oublié ce poivre spécial de Penja dont la
saveur épicée n’a pas d’équivalent au monde.
Mon frère eut beau argumenter, le propos du docteur n’a pas varié. Il a
raconté la journée de Mère, comme si le médecin pouvait se saisir d’un
détail pour la ramener de son ultime sommeil. Elle s’était levée, le matin,
de bonne humeur. Avait égrené son chapelet, béni par le pape Benoit XVI,
et que je lui avais rapporté de Rome. Elle avait prié. Elle avait apprécié le
repas de midi et avait couvert Lydie de louanges. Courage ! répétait le
médecin à Onomoro. Mère voyait la vie en rose. Elle s’était tournée vers
Chantal, la petite sœur alitée. Lui avait dit que la paralysie des membres
inférieurs qui la frappait passerait. Courage ! La vie vous courbait la tête,
mais il fallait la redresser pour ne pas courber l’échine. Mère avait
d’étonnantes réflexions. Courage ! Et puis elle eut une idée et appela Lydie.
Pour faire et refaire des comptes. Un nouveau projet venait de germer dans
son esprit. Mère a toujours eu des tas de projets. Courage ! Elle alla ensuite
satisfaire à sa traditionnelle sieste. Elle marcha vers sa chambre, en
s’appuyant sur les murs, car elle détestait les cannes. « C’est pour les
grabataires ! » Courage ! Après la sieste, elle reprit ses conversations là où
elles s’étaient interrompues. Elle demanda à Onomoro, pour son nouveau
projet, de réserver deux places dans le bus. Elle voulait se rendre avec lui,
le lendemain, le 5 septembre, à dix heures pétantes, à Douala.
« Elle a voulu se lever et c’est ici que tout s’est gâté. J’ai entendu Chantal
me crier que maman se cassait en deux. J’ai bondi, et son corps tout entier s’est
écroulé dans mes bras. » « Le cœur a lâché. Définitivement, monsieur Éric
Onomoro. » « Wèèèh ! Que faut-il faire, docteur ? » « Venez, nous allons
remplir les formalités d’usage. Le médecin légiste nous attend. Prions pour
votre maman, si vous êtes croyant. Au nom... » « Du Père du Fils et du
Saint- Esprit. Amen !... »
Missive d’outre-limbes

Reçu cette nuit, aux environs de quatre heures du matin, un mot de


Mère. Quelle délectation d’avoir de ses nouvelles ! Le postier n’a eu qu’à
sonner et j’ai immédiatement bondi, ouvert la porte, réceptionné le message et
décacheté le merveilleux pli... Assimba ! Miraculum !

« Yanpoupo,
Le pays inviolable, c’est ainsi qu’on appelle l’endroit d’où je t’écris.
C’est un lieu fantastique et qui s’étend à l’infini de l’infini. Il est donc un
endroit bien étrange. Devine quelle a été ma première et stupéfiante
découverte ici. C’est fantastique ! C’est vraiment une ahurissante
découverte. J’ai eu Apulée pour maître d’école et les choses sont allées
très vite. Et Cheik Anta Diop est quelqu’un de fascinant dont les
conversations nous enchantent chaque fois qu’il prend la parole. Nous
avons tellement de possibilités ici ! Mais ne va surtout pas t’imaginer que
nous avons tous les droits, comme celui de te réveiller quand je veux
comme je le fais en ce moment. C’est à titre exceptionnel. N’est-elle pas
exceptionnelle, ta petite maman, que tu songes à jeter aux oubliettes
comme on le ferait de babouches usées ? Après tout, je te comprends.
L’oubli est le luxe et la misère des humains ! Oublier pour ne pas être rongé
est une chose. Enfouir les choses pour oublier, c’est s’enfuir en vain. Ici, où
nous sommes, je mesure bien la différence, puisque nous sommes
maintenant dans un état qui n’est plus assimilable au vôtre. Nous côtoyons
la totalité et le chaos. La totalité pour nous, le chaos pour les autres. En
disant
ceci, je ne t’explique rien, car rien n’est explicable d’ici avec les mots de là-
bas. Et les mots d’ici, mon petit bonhomme, n’ont aucun équivalent qui
puisse atteindre votre compréhension de terriens. Ils n’appartiennent
qu’aux âmes immortelles. Dans votre langage et avec vos perceptions, leur
seule traduction équivaudrait à un foudroiement viral. Or, mon cher enfant,
ta pauvre maman est bien la dernière qui songerait à pareil scénario, même si
tu te prépares à me ranger dans ces placards qu’on n’ouvre plus qu’au moment
où tout ce qu’on y a entassé a été visité par les araignées et n’attend plus que le
vide-ordures. “Non, petite maman, ce n’est pas mon projet ! Non, non, non !
Tu es ineffaçable et les gommes pour éventuellement le faire n’ont pas
encore été inventées. Quelle joie, ô Petite Mère, j’éprouve à te lire ! Ne
vois-tu pas les larmes de bonheur qui ruissellent sur mes joues ?” Petit
farceur, Pepa, je les essuie même du revers de la main. N’est-ce pas ainsi
que j’ai toujours procédé ? “Oui, c’est exact. Tu n’as donc pas changé ! As-tu
aussi conservé cette vieille manie d’avoir un doigt fourré dans une narine afin
d’y débusquer des crottes de nez ? Dis-moi !... Je peux te l’avouer, ce tic me
couvrait de honte devant les grandes personnes que tu recevais et qui
devaient bien te prendre pour une sauvageonne.” Komma, Pééé ! Tu as
donc eu honte de ta petite maman qui veillait sur toi jour et nuit ? Qui veille
toujours sur toi ! Tu l’as peut-être oublié, petit ingrat chéri, mais je vais te
révéler quelque chose : quand tu pratiquais ce sport ridicule où il fallait
courir pendant des heures derrière un ballon, parce que tu voulais imiter
ton papa, je ne pouvais pas dormir tranquille la nuit, tant que je n’avais pas
soigné tes blessures. Tu t’efforçais de les cacher, mais un enfant ne
dissimule pas ses soucis à sa mère. Surtout à Vilaria ! J’attendais que tu
t’endormes et j’arrivais à petits pas dans ta chambre, pour ausculter tes tibias
et tes cuisses. Je vérifiais si les méchants coups que des énergumènes
t’avaient assénés sur le terrain de football avaient besoin de ma pommade
miraculeuse. Ton père ronflait. Toi aussi. Y a-t-il en ce monde quelqu’un
d’autre qui a su veiller sur toi comme moi ? Qui ? Ta femme ? Ton père ?...
À leur manière... Pas comme ta maman. Tu salueras pour moi ma belle-fille.
À propos de ton père, je ne devrais pas le
dire ici, et ne pense pas que ce soit pour me réjouir. Les mauvais
comportements se paient. Cash ! À cause des coups qu’il distribuait et des
gros yeux qu’ils roulaient pour me réduire au silence, il a eu droit à un
séjour dans un camp de redressement. Lui et ses semblables y sont passés.
Combien de temps a duré ce camp ? Je n’en sais rien. Je n’ai jamais voulu
le savoir. Je pourrais, mais à quoi cela me servira-t-il ? Ici le temps n’est
plus une donnée qui compte puisqu’il s’étire lui aussi sans fin. J’ai le temps.
Tiens, si tu veux le savoir, j’irai consulter les archives, car nous pouvons
accéder à tout. Ici, il n’y a pas de secret, car il n’y a pas d’État ni de
ministres ni de matraques, mais des âmes bienveillantes. Le redressement a
marché et ton père n’a plus les yeux qui s’arrondissent et qui jettent des
flammes avant que les poings ne se ferment et ne décochent les coups
comme des flèches. Il a raté, tu sais, la carrière de boxeur ! Je l’entends qui
discute paisiblement avec ses frères... Des inséparables, je te dis. Je t’écrirai une
autre lettre sur le clan des Ébodé. S’il s’est reconstitué ici ? Mon cher petit,
tu dois savoir que ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. Mais le
plus drôle ici, c’est de voir comment ces anciens mâles, après le camp de
redressement, sont devenus doux et serviables comme des agneaux. On a
perdu beaucoup de temps à cause de cette malheureuse croyance aux
privilèges de la testostérone ! Nos matriarches sont folles de joie ici. Tu en as les
larmes aux yeux ? “L’émotion, Petite Mère !... L’émotion !... Dis, Petite Mère,
le paradis est-il donc vrai ?” Et comment, Yanpoupo, puisqu’il est, comme
l’a dit un prophète, sous les pieds de la mère !... Mais ne parlons pas de cela !
Louange à la sainte Marie, Mère de Dieu, et gloire au Créateur de toute
chose ! Grâce lui soit rendue pour les siècles des siècles, car c’est son
immense bonté qui habille les ciels d’océans de félicité. Je n’ai pas changé
? Mais oui, man pepa, mes ciels sont souvent effleurés par les vaguelettes
d’inquiétude. Ils me viennent en pensant à vous. Nos âmes sont apaisées,
mais qu’importe, nous pensons toujours à ceux que nous avons connus
dans une autre vie et nous les attendons. L’accueil que nous leur réservons
n’a nul équivalent dans la création et dans l’imagination de chez vous. C’est
chaque fois une découverte qui nous
surprend nous-mêmes. Cependant, Pééé, Yanpoupo, man teta, mon petit, dis
à tes frères et sœurs que j’aime et qui ont donné le meilleur d’eux-mêmes
pour mon ultime voyage de ne pas se presser de nous rejoindre, c’est le
moyen le plus sûr, nous le savons tous ici, de rôtir en enfer, dont les
hurlements nous fendraient le cœur si nous n’étions immunisés contre le
vague à l’âme. Mais nous ne pouvons plus nous mettre à verser des larmes.
Un oiseau est fait pour voler. Nous sommes les derniers oisillons du destin.
Nous pouvons ainsi migrer d’un endroit à un autre. Ils sont toujours plus
merveilleux les uns que les autres ! C’est beau et c’est ainsi ! Comprends-tu
maintenant pourquoi j’ai été fasciné par le bondissant Neil Armstrong ?
Gagarine et lui sont des amis. Tu ne peux savoir combien c’est drôle de les
suivre dans les espaces qu’ils continuent de découvrir. Vos Bezos et autres
corsaires de l’espace ne verront jamais ce qui est disponible à tous et ne
peut être la propriété de quelques-uns. Heureusement !...
Poupo, petit monstre, qui veut me jeter à la poubelle comme une
chaussette que même les plus fines souris ne veulent plus visiter ! Écoute
toujours ta pauvre maman, comme lorsque nous faisions la vaisselle, moi
la lavant, toi la séchant et la rangeant. Nous formions une belle équipe,
n’est-ce pas ? Range justement ta vie du côté des occupations utiles aux
gens ! Amuse- toi aussi sainement que tu le peux et ne cours pas les
honneurs. C’est une compétition qui serait parmi les plus burlesques si elle
n’assombrissait pas tant l’existence de ceux qui s’y jettent corps et âme.
Yanpoupo, j’ai lu ton dernier livre sur ta petite maman. Je n’ai pas eu besoin
de le promener ici ou là en me trémoussant, remplie de toute la fierté
maternelle qui ne me quittera jamais. Ici, nous la démontrons autrement.
Je t’en parlerai un jour. Je ne pensais pas que tu écrirais tout ce que nous
avons traversé comme joies et peines. Tu as une bonne mémoire. Je me dis
aussi que Laurent et Charlotte ont dû te souffler quelques épisodes. Tu as
convoqué ta grand-mère Koukou, mes sœurs et mon frère, lui qui n’a jamais
rien su faire de mieux que s’esclaffer, même au milieu des pierres ponces
dégringolant de la
montagne. Ne dis surtout rien à ta tante, Marie-Thérèse, ma petite sœur
adorée, qui a tant aimé me détester ! Prétend-elle toujours que j’ai fait tous
les trafics du monde pour sauver mes enfants de la misère ? “Non, elle ne
pense pas comme ça !” Eh bien, mon petit, tu défends ta tante, je vois. Tu
prends son parti contre ta maman chérie ? Je rigole, mon enfant, je rigole.
Elle n’a pas eu la force de sortir de sa voiture le jour de mon enterrement.
On te l’a dit, n’est-ce pas ? Mais je l’ai vue, moi, et j’ai été rassurée par sa
présence, même lointaine, distante de la grande assemblée venue me
libérer du monde des humains. L’essentiel, c’est la communion des pensées
et l’observation des rites. Seule sa présence a compté pour moi. La venue de
ma petite sœur au village doit être considérée comme la manifestation de
son amour pour moi. C’est tout. Tu n’es pas venu assister à la dernière
pelletée de terre jetée sur ta pauvre maman. Je t’en ai voulu. Mais il faut
enterrer les querelles qui tuent à petits comme à grands feux. Tu as, sur ce
plan, bien résumé mes sentiments dans ton livre. Oh, j’aimerais quand
même, pour une édition future, que tu puisses ajouter ce que je vais te
chuchoter. Penche vers moi ton oreille, pour recevoir un secret. Les gens
doivent apprendre à attendre et pas s’habituer à tout prendre. La valeur
des choses s’évapore sous l’abondance. Attendre, n’est-ce pas ce que j’ai fait de
mieux en dehors de vous enfanter ? Attendre que vous soyez grands,
attendre que vous trouviez chacun une voie honnête et digne. Penche-toi,
Yanpoupo, que je te murmure ce quelque chose à l’oreille !... Voilà !... Tu
me comprends ? “Cinq sur cinq !...”
Une dernière chose, Pééé : avec ce livre sur la louve qui t’a enfanté, tu es
parvenu à accoucher de ta vieille maman sans douleur, alors que moi, j’ai
hurlé mille morts pour te sortir de mon ventre, tant tu étais joufflu. Pééé,
un livre qui parle de moi méritait de contenir au moins mille et une pages,
non ?! Je ne suis pas qui ? Shéhérazade ? Bebela Zamba, je suis mieux : ta
mère !... Comment je sais d’ailleurs que tu as écrit ce livre ? Nous avons des
espions sur terre ? Man Teta, koine ma lan à nnem woé a nà kalara. Je te
lis avant que tu aies couché sur ta page les mots qui me font battre le cœur.
C’est comme ça, ne
cherche pas à comprendre. Nos univers sont séparés ? Ce n’est pas le terme
que j’aurais utilisé. Juxtaposés ? Hum !... Votre géométrie n’est pas la nôtre.
Ceci ne veut pas dire que nous sommes séparés par une muraille. Nos
sensibilités sont autres. Meilleures ? Je n’ai pas dit ça. Je n’ai d’ailleurs pas à
juger. Je n’ai pas à trancher. Une différence ? Tu m’en demandes trop, mon
enfant. Tiens, les questions se posent chez vous. Nous, nous n’avons ici que
des réponses. Est-ce à dire que nous ne nous posons plus de questions ?
C’est un peu plus subtil et moins compliqué que ça. Nos vies, car nous en
avons incontestablement, s’échelonnent selon différentes échelles. Il nous
appartient de monter sur l’une ou l’autre et ce qui peut être complexe à une
échelle, s’éclaire sur l’autre. Toute existence à son supplément d’existence ?
On peut le dire. Toute question, quand on est devenu un pur esprit, a sa
réponse plus une surprise. Étonnant, non ? Te résumer ma journée ?
Impossible, mon enfant ! Vraiment impossible ! Par contre, laisse-moi
revenir à ton livre. J’ai été étonnée de ton silence concernant un épisode
particulier. Il s’agit de la période au cours de laquelle tu as repris tes études. Le
Seigneur avait reçu mes prières qui couvraient la totalité de notre ciel de
Douala. Tu avais, sous la direction du Très-Haut, quitté les terrains de
football pour reprendre tes études. Te souviens-tu de ce diplôme qui m’a tiré
tant de larmes chaudes et lourdes après les cris de joie lorsqu’il est arrivé
par la poste ? Elles creusèrent tant elles étaient lourdes la terre de Douala en
tombant de mes yeux. J’exagère ? Tu ne t’en souviens plus ? Tu es vraiment
un endormi, mon fils. Je vais te rafraîchir la mémoire : Tu m’avais envoyé
un petit diplôme, vraiment petit. Je n’avais pas pu danser en accrochant
celui-là au mur. Il était en effet plus petit que le brevet de chez nous. Tu
m’avais habitué à de plus grands. Tu m’avais dit que tes aînés, Zak,
Onomoro et Charlotte, t’avaient entouré d’une grande affection pour
l’obtenir. On disait ici que c’était celui qui donne accès au poste de ministre.
Comme j’avais été contente ! Je l’ai claironné partout. Bien sûr, ta chérie,
Rabiaa, et tes belles-sœurs, Céline Ébodé, Aïcha, Brigitte et Mina, t’avaient
soutenu. Tous avaient applaudi ta soutenance et fêté ton triomphe.
Pourtant, vois-tu, moi, je n’avais pas dansé en
recevant ce diplôme-là. Ah, tu comprends maintenant ?... J’ai vraiment
pleuré comme une Madeleine, car il était tout riquiqui et il avait l’air d’un
timbre- poste. “Maman, m’a dit ton frère Laurent, les Blancs économisent le
papier et ils ne fabriquent plus des diplômes à la taille d’éléphant, parce
qu’il faut préserver la forêt.” Eh oui, j’ai alors compris que ce n’était pas la
grosseur du papier qui fait la valeur des études. Les titres et les diplômes
ne font pas les hommes. Bien sûr, Yanpoupo ! Je n’en ai aucun, sauf celui
d’avoir porté douze enfants et élevé le double. Douze ingrats ! J’aurais dû me
contenter de danser et ne jamais enfanter. Je plaisante, mon petit. Je suis
heureuse de t’entendre. Au pays inviolable, on ne verse pas de larmes. Le
monde brûle ? Je crois entendre ton père !... Ah, les virus varient et vous
donnent le tournis... Eh bien, mon petit, chaque génération récolte ce
qu’elle a semé. Pééé, ne le prends pas mal, car j’ai une dernière observation
sur la langue à propos de ton roman ; ce n’est pas du tout une critique. Tu
as dit ce qui devait l’être et j’ai déjà entonné l’air de Mbembe ndoman de
cet agile danseur que restera pour moi René Zogo. J’ai aussi chanté Sweet
Mother de Prince Nico Mbarga. Bien évidemment, la musique de Nkodo
Sitony, le roi du bikutsi, et, surtout, l’air de Metil Wa ont retenti ici. Il m’a
rendue tellement heureuse ! Tiens, confidence pour confidence, cette
chanson-là a failli me renvoyer sur les pistes de danse quand elle est sortie.
Je ne l’ai jamais raconté à personne, même pas à ma sœur Arsène ! Mais je
te le jure, sur la tête de nos ancêtres, elle m’a redonné une folle envie de
redevenir danseuse. Qu’est-ce qui m’en a empêché ? Tu étais déjà né et
éveillé à la lecture. Tu me promettais déjà d’écrire un livre pour ta pauvre
maman ! Veux-tu me faire encore entendre cette chanson comme à l’époque
où tu la jouais sur ta guitare ? Hausse un peu le volume pour que je
t’écoute à mon aise !... Maintenant, je vais te confier un secret : tu ne peux
pas savoir combien ça m’aurait réjouie si tu avais achevé d’une autre façon
ce drôle de grand livre que tu as écrit sur ta petite maman. J’ai ri en lisant
le réveil brutal de l’écrivain en nage et qui reçoit une lettre d’outre-ciel ! À
moi de chanter Je t’écris une lettre, mon petit enfant beti : Metil wa à
ndo, à mongo ya
ngoliwondo ! Me til wa a ni... À mon avis, tu aurais pu finir notre histoire par
cette question : Pourquoi papa boit-il de l’eau ?
Évidemment, Pepa boit dolo paskil a chouève ! »
CONTINENTS NOIRS
Collection dirigée par Jean-Noël Schifano

© Éditions Gallimard, 2022.


EUGÈNE ÉDODÉ
HABILLER LE CIEL

Je n’ai pas assisté à l’enterrement de ma mère. Pendant une interminable année,


des assauts de culpabilité m’ont rongé. Il m’a semblé, pour en sortir, qu’un
catafalque de papier me permettrait non point d’ensevelir la disparue, mais de
reconstituer son existence et de m’apaiser. L’ancienne danseuse qui ne savait ni lire
ni écrire s’est alors redressée, telle qu’elle avait toujours été, opiniâtre, énergique
et tournée vers un impératif : faire de chacun de ses nombreux enfants un être
accompli. En écrivant ce qu’elle a aimé, détesté ou combattu, m’est bien sûr revenu
notre secret ; enfant, alité et agonisant dans un hôpital, un vieil inconnu murmura à
Mère une formule qui me sauva la vie : « Mbil idou inga kat kara. » Par-delà nos
espaces désormais disjoints, Mère intervient toujours. Ce livre en est la preuve. Il
redonne voix et corps à celle qui m’invitait à habiller le ciel de prières pour
détourner de mon chemin de furieux orages.

E. É.

Eugène Ébodé, écrivain de renom, est administrateur de la nouvelle chaire des


littératures et des arts africains à l’Académie du royaume du Maroc. Il sculpte dans
son onzième roman une mosaïque africaine éclatée autour d’une Mama Africa
protectrice en diable et divinement inoxydable.
DU MÊME AUTEUR

Romans
o
LA TRANSMISSION, Gallimard, Continents Noirs, 2002, Folio n
6734 LA DIVINE COLÈRE, Gallimard, Continents Noirs, 2004
SILIKANI, Gallimard, Continents Noirs, 2006
MADAME L’AFRIQUE, Apic, Alger, 2010
MÉTISSE PALISSADE, Gallimard, Continents Noirs, 2012
SOUVERAINE MAGNIFIQUE, Gallimard, Continents Noirs, 2014
o
LA ROSE DANS LE BUS JAUNE, Gallimard, Continents Noirs, 2015, Folio n
6073 LE BALCON DE DIEU, Gallimard, Continents Noirs, 2019
BRÛLANT ÉTAIT LE REGARD DE PICASSO, Continents Noirs, 2021

Poésie
LE FOUETTATEUR, Vents d’Ailleurs, 2006

Contes
GRAND-PÈRE BONI ET LES CONTES DE LA SAVANE, Monde global, 2006

Nouvelles
LA DAME ÉTOILE in DERNIÈRES NOUVELLES DE LA FRANÇAFRIQUE, Vents d’Ailleurs, 2003
LE CAPITAINE MESSANGA – ouvrage collectif, Gallimard Jeunesse, 2004
ANATA ET BASILOU – ouvrage collectif, Gallimard Jeunesse, 2005
LE MATCH RETOUR – ouvrage collectif, Gallimard Jeunesse, 2006
LA PROFANATION in DERNIÈRES NOUVELLES DU COLONIALISME, Vents d’Ailleurs, 2006
MAHROUSSA L’AFRICAINE, Apic, Alger, 2009
SARAH VAUGHAN : LADY SCAT in LE TOUR DU JAZZ EN 80 ÉCRIVAINS (livre collectif
sous la direction de Franck Médioni), Éditions Alter Ego, 2013

Journal
TOUT SUR MON MAIRE, Demopolis, 2008

Réflexion
POUCHKINE : L’ICÔNE UNIVERSELLE OU LE BANTOU MAGNIFIQUE, in FIGURES TUTÉLAIRES,
TEXTES FONDATEURS, Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2009
L’EXERCICE DE LUCIDITÉ, in AFRICAN RENAISSANCES AFRICAINES. ÉCRIRE 50 ANS
D’INDÉPENDANCES, Silvana Éditoriale, 2010
LES OCCASIONS MANQUÉES DU PRINTEMPS ARABE – ouvrage collectif, Université
de Kenitra – in QUAND LE PRINTEMPS EST ARABE, La Croisée des chemins,
Casablanca, 2014 CONSIDÉRATIONS SUR LA PALABRE VUE COMME LE PLUS PETIT
DÉNOMINATEUR COMMUN
DES PEUPLES D’AFRIQUE, in PROMESSES D’AFRIQUE, PUI, Rabat, 2018
SI LE CORONAVIRUS POUVAIT PARLER, in CE QUE NOUS VIVONS. RÉFLEXIONS AUTOUR DE
LA PANDÉMIE DU COVID-19, La Croisée des chemins, Casablanca, 2020
CONTRE LE DISCOURS DE VICTOR HUGO SUR L’AFRIQUE, in QU’EST-CE QUE L’AFRIQUE
? RÉFLEXIONS SUR LE CONTINENT AFRICAIN ET PERSPECTIVES, Sembura, La Croisée
des
chemins, Casablanca, 2021
POÉTIQUE D’UN « DOUBLE-MAÎTRE » in HOMMAGE À ÉDOUARD GLISSANT, NRF,
Gallimard, 2021
TABLE DES MATIÈRES

Couverture

Titre

Dédicace

Exergues

Mère et

fils

La louve aux mots perçants

Entends-tu l’oiseau qui chante

? Un fils sans mère

Les parachutistes sans parachute

Cheval Fougueux n’est pas inamical

Habiller le ciel

Le brasillement des fougères

Les danses de ma mère

Détester la défaite

Les rêves de ma mère : Onambélé et l’affaire des ânes


Le Grand ami

Missive d’outre-limbes

Copyright

Présentation

Du même auteur

Achevé de numériser
Cette édition électronique du livre
Habiller le ciel d’Eugène Ébodé
a été réalisée le 12 juillet 2022 par les
Éditions Gallimard.
Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage
(ISBN : 9782072994074 - Numéro d’édition : 545554)
Code Sodis : U46889 - ISBN : 9782072994111.
Numéro d’édition : 545558.

Le format ePub a été préparé par PCA, Rezé.


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