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EHESS

De la compréhension en histoire
Author(s): André Burguière
Source: Annales. Histoire, Sciences Sociales, 45e Année, No. 1 (Jan. - Feb., 1990), pp. 123-136
Published by: EHESS
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Accessed: 21-11-2015 18:17 UTC

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DE LACOMPR?HENSION EN HISTOIRE

ANDR? BURGUI?RE

Au moment o? les sciences sociales traversent une crise profonde, ? la fois


crise d'identit? vis-?-vis d'elles-m?mes et crise de cr?dibilit? vis-?-vis de l'opi
nion, qui s'?tonnera de voir rena?tre, dans la communaut? historienne, diverses
critiques ? l'endroit des Annales. Le mouvement lanc? il y a soixante ans par
Bloch et Febvre, tel que ses initiateurs l'ont con?u et tel qu'il demeure est le lieu
par o? l'histoire communique avec les sciences sociales, avec leurs exigences
herm?neutiques, mais aussi avec leur difficult? d'?tre.
Certains affirment que l'?cole des Annales n'a plus de raison d'exister
puisque ses id?es et son programme sont d?sormais accept?s par tout lemonde,
mais qu'il convient plut?t de se pr?occuper des lacunes de ce programme, en
particulier lamise entre parenth?ses de l'histoire politique. Au nom d'un d?pas
sement des Annales, ils ne proposent rien d'autre qu'un retour au ? politique
d'abord ?? c'est ainsi que Lucien Febvre d?signait la tendance de Charles Sei
gnobos et de son courant ? tout d?duire des institutions ou des d?cisions poli
tiques. Au mieux, c'est une histoire des id?es qui emprunte ses concepts ? la
Politologie ; au pire, c'est la reconstitution de l'encha?nement des d?cisions
dans la meilleure tradition positiviste.
D'autres annon?ant h?tivement la faillite des m?thodes quantitatives croient
trouver leur salut en pr?chant le retour ? la narration. D?sirant r?habiliter la
dimension litt?raire de la discipline que les ?mules des Annales auraient selon
eux imprudemment sacrifi?e sur l'autel des sciences sociales, ils voient dans la
substitution du r?cit ? l'analyse le seul moyen de restituer au pass? son intelligi
bilit? historique, d?figur?e et d?sarticul?e par les rationalisations abusives du
classement ou de la traduction en chiffres. La narration serait l'art de concilier
la mise en ?vidence du sens et la fid?lit? au v?cu, l'art de faire revivre et de faire
comprendre ? la fois. Mais la qu?te d'une r?surrection imaginaire l'emporte lar
gement dans ce retour au narratif sur l'effort de compr?hension.
On ne peut s'emp?cher de d?celer dans ces deux orientations hostiles ? la
d?marche poursuivie par la revue un m?me effort pour se soustraire aux exi
gences qui ont donn? ? l'histoire droit de cit? parmi les sciences sociales et
comme un renoncement aux ambitions intellectuelles que celle-ci a pu nourrir

123
?
Annales ESC, janvier-f?vrier 1990, n 1, pp. 123-136.

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PRATIQUE DES SCIENCES SOCIALES

depuis plus d'un demi-si?cle. On a souvent identifi? la nouveaut? des Annales


au programme th?matique qu'elles proposaient aux historiens et ? leur effort
pour explorer la r?alit? sociale dans le sens de sa plus grande profondeur : non
plus les individus mais les groupes sociaux, non plus l'action ou les intentions
d?clar?es incarn?es par les d?cisions politiques ou les institutions officielles
mais les structures sous-jacentes (?conomiques, d?mographiques, mentales),
non plus les ?v?nements, les ph?nom?nes ponctuels mais les permanences ou les
?volutions lentes. Ces th?mes, en r?alit?, n'?taient pas radicalement nouveaux.
Ils avaient inspir? des courants majeurs de l'historiographie fran?aise avant
d'?tre provisoirement n?glig?s par l'histoire positiviste et demeuraient familiers
aux historiens dans d'autres pays (en Angleterre, en Allemagne et dans les pays
Scandinaves par exemple).
En imposant une rupture avec l'id?e que les sources parlent d'elles-m?mes,
la d?marche de Bloch et de Febvre repr?sentait un v?ritable renversement de
point de vue. ? Nous n'accordons en premi?re approximation aucun privil?ge
philosophique ? la r?alit?. Pass? et pr?sent sont constitu?s de masses de faits
?crits (ou de mat?riaux empiriques) et ne deviendront autre chose que pour
autant qu'ils auront ?t? avalis?s de mani?re critique par nous. ? Cette d?finition
l
de nos t?ches intellectuelles, telle que la propose Corn?lius Castoriadis (dans
? Les intellectuels et l'Histoire ?, La lettre internationale, n? 15, 1987), aurait
pu ?tre contresign?e par L. Febvre, pour lequel il n'y avait ? d'histoire que du
pr?sent ?.
Il serait inexact de ne voir dans cette conception qu'une version fran?aise du
subjectivisme de Benedetto Croce. Lucien Febvre et Marc Bloch ?taient
convaincus de la capacit? de l'histoire ? produire un savoir objectif ou plut?t
scientifique. Nous avons montr? ailleurs2 comment l'entreprise des Annales se
situe directement dans le prolongement du d?bat sur la scientificit? de l'histoire
qui avait oppos? au d?but du si?cle les sociologues durkheimiens et l'histoire
tour force ? une man uvre contourne
positiviste. Son de entendons par l? de
ment mise au service d'une volont? d'enraciner la pratique de l'historien dans
une exigence intellectuelle nouvelle ? a ?t? de proposer comme pacte ?pist?mo
logique de l'histoire les objectifs que Fran?ois Simiand3 croyait incompatibles
avec le raisonnement historique et sans lesquels, selon lui, l'histoire ne pouvait
pr?tendre ?tre une science.
Au c ur de cette conversion de l'historien ? une d?marche scientifique, il y
a l'id?e que le savoir historique ne sort pas du pass? mais du chercheur, et que
l'instauration de l'histoire en savoir objectif consiste d'abord pour lui ?
construire son objet et ? savoir qu'il le construit au lieu de faire comme s'il le
recevait spontan?ment de la m?moire transmise ou des sources. Une telle
conversion comportait une double exigence : expliciter les proc?dures d'analyse
des donn?es ; formuler clairement les questions qui doivent guider une
recherche.
La premi?re exigence n'?tait pas nouvelle. Elle ?tait devenue pour les histo
riens un principe et une habitude depuis l'apparition de l'histoire savante, c'est
?-dire depuis que l'histoire avait d?cid? de fonder son d?veloppement, sa capa
cit? ? produire un savoir cumulatif ? la fois sur la collecte et sur la critique des
sources. Comme toutes les habitudes, le souci m?thodologique s'?tait assoupi ?
force de routine. Le m?rite des Annales ? en particulier par la fonction p?da

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A. BURGUI?RE DE LA COMPR?HENSION EN HISTOIRE

?
gogique que la revue s'?tait assign?e au sein de la communaut? historienne a
?t? de r?veiller cette exigence et d'en faire l'agent principal de l?gitimation de la
recherche. Les Annales ont progressivement habitu? les autres revues et les ins
titutions de la recherche historique ? l'id?e qu'un article ou un ouvrage est neuf
non parce qu'il r?v?le des aspects inconnus sur telle p?riode, tel domaine de
l'histoire mais parce qu'il recourt, pour produire ce savoir, ? une d?marche in?
dite.
La deuxi?me exigence supposait au contraire une transformation radicale
des habitudes de pens?e et de ce qu'on appelle aujourd'hui l'?criture de l'his
toire. A l'art de la narration, elle substituait la science de l'interpr?tation. Elle
imposait de ne plus se confier aux pouvoirs magiques de l'?vocation, de ne plus
aborder le pass? en alchimiste pour accomplir sur lui une impossible op?ration
de r?surrection, mais de lui poser les questions et de se mettre en question avec
lui. Cette r?volution que l'on peut qualifier de copernicienne car elle reposait
sur un renversement de la relation que l'historien ?tablit avec le pass? a ?t? une
r?volution silencieuse. Car, paradoxalement, ce changement d'attitude a ?t?
progressivement adopt? par les historiens, sans heurt et sans d?bat, alors que la
discussion qui a fait des Annales par moments un groupe agressif et rejet? s'est
fix?e sur les objets de la recherche historique : l'histoire des groupes contre
l'histoire des individus, l'histoire des structures contre l'histoire des ?v?ne
ments, l'histoire ?conomique et sociale contre l'histoire politique.
Ces objets qui, dans le projet des Annales, r?pondaient au d?sir d'?largir le
champ de la r?flexion historique ne constituaient ni une r?elle innovation ni une
mise en cause radicale de la d?marche dominante dans la production historique.
Ils impliquaient seulement un certain remaniement de la hi?rarchie des th?mes
prioritaires de la recherche, en particulier au d?triment de l'histoire politique et
biographique. Un tel remaniement prenait un sens diff?rent et supposait une
r?vision beaucoup plus fondamentale de la pratique historique ? partir du
moment o? il r?pondait ? des imp?ratifs d'intelligibilit?, o? il se proposait non
plus de reconstituer une ?volution mais de l'expliquer, de la comprendre et de
saisir ? travers elle le monde dans lequel nous vivons. Mais, curieusement, le
d?bat et les pol?miques suscit?es par la formation de l'?cole des Annales ont
port? sur les th?mes et sur la forme de ce remaniement, non sur le fond.
Crainte de remettre en question la nature m?me de la connaissance histo
rique ou ralliement naturel et g?n?ral ? une mutation irr?sistible qui semblait
command?e par la mont?e en puissance des sciences sociales ? La mutation
s'est faite d'elle-m?me sans que soit clairement d?sign? l'enjeu ?pist?mologique
qu'elle repr?sentait pour l'historien. Elle s'est faite in?galement, plus profond?
ment et plus r?solument dans les domaines de l'histoire les plus lointains du
champ politique et chez les sp?cialistes des p?riodes les plus ?loign?es du temps
pr?sent, c'est-?-dire l? o? l'effort d'objectivation exigeait le moins un arrache
ment ? soi-m?me, ? ses propres cat?gories id?ologiques et au d?sir de voir
l'explication des formes d'?volution confirmer les convictions spontan?es avec
lesquelles nous adh?rons ? notre ?poque4.
Quelles que soient les raisons mises en avant, les formes de rejet des
Annales qui se font jour depuis quelques ann?es paraissent toutes dirig?es
contre les obligations induites par cette mutation ? copernicienne ?. Elles sont
comme le retour du refoul? d'une pratique historique qui ne peut se r?soudre ?

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PRATIQUE DES SCIENCES SOCIALES

abandonner les r?ves de r?surrection du pass? au profit d'une d?marche totale


ment investie dans l'acte de comprendre et d'interpr?ter. Car cette d?marche est
non seulement moins rassurante et moins gratifiante que la d?marche narrative
mais, ayant ?t? adopt?e sans d?bat, elle a d? compter avec le temps et se
construire ? partir des obstacles th?oriques qu'elle rencontrait sur sa route. Ce
retour des hostilit?s nous invite donc ? mettre au clair ce que l'allergie naturelle
des historiens aux raisonnements purement th?oriques avait laiss? dans le flou
et l'implicite. Mais nous le ferons en historien, c'est-?-dire en retra?ant le che
minement par lequel l'histoire a tent? de passer de l'art de l'?vocation ? la
science de l'analyse et de l'interpr?tation.

L'effet le plus sensible et le plus durable de cette mutation a ?t? d'?largir le


champ de la recherche et de le faire ?clater au point que certains ont pu parler
d'une ? histoire en miettes ?. L'historien ayant ? construire son objet, tout
objet devient passible d'histoire ; et l'op?ration historique consistant d?sormais
? comprendre et ? interpr?ter les formes du changement, l'historien en bonne
logique cart?sienne, s'efforce de r?duire la r?alit? qu'il doit analyser ? des ?l?
ments simples et homog?nes. On voit ainsi se d?velopper une histoire purement
?conomique, une histoire d?mographique, plus r?cemment une histoire du
climat, une histoire biologique, etc. Subissant l'attraction des sciences sociales
vers lesquelles les fondateurs des Annales invitaient les historiens ? se tourner,
chaque sp?cialiste s'effor?ait d'acclimater ? l'analyse du changement les
m?thodes et les concepts mis en uvre par la discipline correspondant ? sa sp?
cialit?. Ce qu'il gagnait en rigueur dans l'analyse, il le perdait souvent en pou
voir d'interpr?tation. Il se transformait en prestataire d'analyse r?trospective
pour la science sociale concern?e par lem?me niveau de r?alit? ; et l'on pouvait
croire ? certains s'empressaient de l'annoncer
?
que l'histoire d?sormais
?clat?e en une multitude de domaines sp?cialis?s, ?troitement reli?s aux sciences
sociales par leurs m?thodes et leurs probl?matiques, allait perdre son identit?
?pist?mologique et dispara?tre en tant que telle.
Cette mort annonc?e n'a ?t? qu'une fausse rumeur ; nous voudrions mon
trer ? partir de deux exemples pris aux deux extr?mes de la ligne de front de la
recherche historique, dans l'histoire d?mographique et l'histoire des sciences,
comment cette tentative pour soumettre chaque niveau de la r?alit? ? une expli
cation interne, unidimensionnelle, ?tait ? l'histoire l'essentiel de son pouvoir
d'interpr?tation.
L'histoire d?mographique est l'un des secteurs qui ont connu le d?veloppe
ment le plus spectaculaire depuis les ann?es cinquante, ? la fois par la rigueur
des m?thodes d'analyse dont il s'est dot? et par l'importance de ses d?couvertes.
Appliquant aux sources de l'?tat civil ancien les proc?d?s d'analyse statistique
mis au point par les d?mographes pour l'?tude du mouvement et de la structure
de la population, en particulier la m?thode dite de reconstitution des familles
pour l'?tude de la f?condit? l?gitime, les historiens ont tenu dans un premier
temps ? utiliser cet ?clairage nouveau pour enrichir l'analyse de l'?volution ?co
nomique et sociale. Ce fut le cas en particulier de Jean Meuvret5, de Pierre
Goubert (dans Beauvais et le Beauvaisis), E. Le Roy Ladurie (dans les Paysans

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A. BURGUI?RE DE LA COMPR?HENSION EN HISTOIRE

de Languedoc) et d'autres pour qui la connaisance des m?canismes d?mogra


phiques permettait de mieux comprendre les contraintes structurelles qui
pesaient sur la soci?t? d'Ancien R?gime, assuraient son ?quilibre pr?caire et
entretenaient ses crises p?riodiques et ses contradictions.
Mais ? mesure qu'elle affinait ses m?thodes, la d?mographie historique a
pris l'habitude de consid?rer les ph?nom?nes de population comme une r?alit?
autonome, s?par?e sinon ind?pendante du contexte social ?conomique ou
culturel. Domin?e la cr?ativit? ? et en statis
par m?thodologique particulier
? de Louis Henry qui a ?nonc? dans son ?tude sur Crulai6 les canons de
tique
la monographie de paroisse (centr?e sur l'?tude de la f?condit?) ind?finiment
imit?e, et par la forte personnalit? de Jacques Dup?quier ? la fois th?oricien,
initiateur et animateur des recherches sur la population fran?aise d'Ancien
R?gime, cette histoire hyper-d?mographique des ann?es soixante-dix a mis en
?vidence des traits d'?volution importants que l'histoire non quantitative
n'avait m?me pas soup?onn?s, comme le mariage tardif et son r?le r?gulateur
aux xviie-xvme si?cles, la baisse de la mortalit?, et principalement de la morta
lit? infantile au cours du xvme si?cle, ou l'apparition pr?coce en France (d?s la
fin du xviie si?cle en milieu urbain) du contr?le des naissances.
Mais l'aptitude de l'analyse d?mographique ? identifier ces mutations
majeures, ? les localiser et ? les dater avec pr?cision, ? mesurer leur impact sur
le mouvement de la population et les m?canismes qui assurent son ?quilibre ou
sa croissance, n'a d'?gal que son impuissance ? en rendre compte en termes
purement d?mographiques, c'est-?-dire ? expliquer pourquoi elles se sont pro
duites ? telle ?poque, dans telle r?gion ou dans tel milieu ; ces mutations r?v?
lent des changements d'attitude ? l'?gard de l'enfant et ? l'?gard de la vie biolo
gique, qui trouvent leur origine et prennent sens dans d'autres niveaux de la
r?alit?. La d?mographie historique ne peut esp?rer augmenter sa capacit? ?
comprendre et ? interpr?ter les m?canismes qu'elle a su mettre en ?vidence, les
changements qu'elle a su d?crire et dater avec pr?cision, qu'en se prolongeant
dans une anthropologie historique moins rigoureuse mais plus ? m?me de
mettre en rapport diff?rents niveaux du social.
La m?me difficult? ? concevoir une analyse historique sp?cialis?e emprun
tant, par souci de rigueur, ses ?l?ments d'interpr?tation au seul niveau o? se
situe l'observation, est apparue avec encore plus de nettet? dans l'histoire des
sciences. La d?limitation de l'objet pouvait sembler ? premi?re vue relativement
simple : il s'agissait de retracer la constitution d'un savoir ou d'une discipline
dont l'?tat pr?sent fournissait la forme la plus achev?e, donc le point de vue le
plus apte ? ?clairer le pass?. Une histoire qui devait, ? la limite, ?chapper aux
historiens. Le physicien n'est-il pas le mieux plac? pour comprendre l'histoire
de la physique et le biologiste l'histoire de la biologie ?
Le risque auquel s'exposait une histoire des sciences ?troitement discipli
naire n'?tait pas d'?chapper aux historiens, c'?tait de verser dans le formalisme,
de concevoir la formation d'un savoir comme un processus parfaitement cumu
latif et positif, comme un d?voilement progressif de la v?rit?, irr?sistiblement
attir? vers son accomplissement actuel. Le m?rite du grand livre de Thomas
Kuhn7 a ?t? de nous rappeler que le savoir est aussi une production sociale ;
l'histoire d'une science ne peut se r?duire au constat r?gulier et perp?tuel du
vrai et du faux. Elle est avant tout une lutte du savoir contre lui-m?me. L'inno

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PRATIQUE DES SCIENCES SOCIALES

vateur ne trouve pas en face de lui l'obscurantisme mais la force d'inertie du


savoir admis qui r?siste aussi bien dans ses positions intellectuelles (le para
digme dominant) que dans ses positions sociales (l'ensemble des institutions
autour desquelles s'organise la vie scientifique).
Quant ? ? l'arch?ologie du savoir ? entreprise par Michel Foucault, de VHis
toire de lafolie ? l'Histoire de la sexualit?, elle a habitu? l'historien ? l'id?e que
les enjeux de savoir et de pouvoir ne font qu'un et qu'il n'est pas de modifica
tion de la topographie intellectuelle qui n'induise une redistribution des lieux de
pouvoirs et des m?canismes de domination par lesquels les formes de pens?e
s'inscrivent dans le corps social. D?s les premi?res ann?es des Annales, Lucien
Febvre8 rappelait qu'on ne pouvait concevoir l'?volution d'un savoir scienti
fique sans prendre en compte l'univers mental auquel il emprunte ses instru
ments de connaissance ou plus g?n?ralement ce qu'il appelle son outillage
mental. ?voquant l'?tude du folklore d?fini par Andr? Varagnac comme
? l'ensemble des croyances collectives sans doctrine ? il s'interroge : ? la fron
ti?re est-elle si facile ? tracer entre le ''d?duit" et F*'accept?" comme tel ? sans
d?ductions ? ? Ne met-elle pas en cause la gen?se m?me de nos conceptions
scientifiques, les relations historiques du magique et du math?matique, la subs
titution progressive des rapports logiques et quantitatifs aux influences qualita
tives et irrationnelles ? ?. Cette approche globalisante de l'histoire intellectuelle
inspir?e (consciemment ou non) par les hypoth?ses de Simmel, Huinzinga,
Elias, etc. sur une substitution progressive dans le d?veloppement de la civili
sation europ?enne d'une appr?hension qualitative et affective ? une perception
quantitative et abstraite de la r?alit?, posait le probl?me de fa?on peut-?tre trop
large pour ?tre retenue par les chercheurs :ou bien l'on suppose un ? Zeitgeist ?
commun ? tous les individus d'une ?poque, au risque de verser dans un id?a
lisme o? les structures mentales flottent au-dessus de la soci?t? ; ou bien l'on
cherche ? ?tablir des relations inconscientes entre les elaborations intellectuelles
les plus raffin?es, con?ues par les grands esprits d'une ?poque et certaines
repr?sentations mentales qu'ils partagent avec tous leurs contemporains.
Ce qui est ? retenir en revanche, dans cette remarque, c'est que l'?volution
d'un secteur d'activit? intellectuelle ou esth?tique ne peut s'analyser isol?ment.
Le d?veloppement de la pens?e scientifique met en jeu des p?les de curiosit?,
des interrogations par lesquelles celle-ci communique avec la pens?e religieuse
et d'autres syst?mes conceptuels cens?s rendre compte de la r?alit? et incarner
une v?rit?. Pour comprendre le mouvement de l'histoire, l'historien doit les
mettre en rapport, effectuer ce ? Zusammenhang ? que les Allemands nous ont
appris ? consid?rer comme le protocole oblig? de la compr?hension historique.
Alexandre Koyr?, ? qui le renouveau de l'histoire des sciences en France
doit tant ? a indiqu? dans ces recherches sur la pens?e scientifique du Moyen
? en particulier sur la fa?on dont l'alchimie,
Age ? la Renaissance la litt?rature
kabbaliste ont accompagn? la naissance de la science moderne, par quelles voies
on pouvait donner corps au programme ambitieux sugg?r? ci-dessus par Lucien
Febvre. Un seul exemple, r?cent et particuli?rement remarquable, nous per
mettra d'illustrer ce cheminement. La d?couverte spectaculaire faite par Pietro
Redondi9 sur le proc?s de Galil?e ? un dossier connu depuis deux si?cles dont
les historiens semblaient avoir fait le tour ? suffirait ? elle seule ? donner du
poids au livre qu'il vient de consacrer au grand savant florentin. Derri?re le

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A. BURGUI?RE DE LA COMPR?HENSION EN HISTOIRE

proc?s officiel au cours duquel Galil?e fut condamn? pour ses positions coper
niciennes, une autre accusation beaucoup plus grave (elle pouvait conduire
Galil?e au b?cher) fut ?cart?e en cours de route, gr?ce ? l'intervention d'un
pape humaniste qui le prot?geait. Les th?ologiens j?suites qui avaient instruit
cette accusation lui reprochaient d'avoir d?velopp? dans ses travaux une
conception atomiste de la mati?re et corpusculaire de la lumi?re.
Mais l'analyse la plus fascinante du livre concerne la place du dogme de la
transsubstantation dans les travaux et les d?bats th?oriques des physiciens du
d?but du xviie si?cle, chez Galil?e et ses adversaires j?suites, comme plus tard
chez Descartes, Mer senne, etc. Pour les artisans les plus convaincus de la
R?forme catholique, la rationalit? scientifique ne doit pas tourner le dos aux
myst?res de la foi mais les ?clairer et trouver avec eux le plus haut niveau pos
sible d'ad?quation. Et pour ceux qui sont moins enclins ? rechercher une telle
convergence, la question n'est pas pour autant contournable. Non qu'il s'agisse
de faire bonne figure devant la censure eccl?siastique, mais parce que leurs
conceptions scientifiques puisent dans une r?serve argumentaire encore large
ment impr?gn?e de th?ologie.
La plupart des innovations conceptuelles et m?thodologiques des historiens
depuis les ann?es 1930, en particulier celles qui ont contribu? ? construire
l'image des Annales, comme l'histoire des mentalit?s ou l'histoire quantitative,
peuvent s'expliquer par le besoin de retrouver une forme de totalisation, de
compenser l'?clatement de l'objet, le manque ? comprendre que pouvait impli
quer la multiplication de domaines de recherche sp?cialis?s par une approche
unifiante.
Le concept de mentalit?s n'est pas une innovation de Lucien Febvre, comme
on le pr?tend parfois. L'importance que lui accorde Marc Bloch est aussi
grande, tant dans son uvre (songeons seulement aux Rois thaumaturges et ?
La soci?t? f?odale) que dans son extraordinaire activit? de recension
d'ouvrages. Ils ont l'un et l'autre ?labor? ce concept aux contours assez flous
dont le succ?s aupr?s des historiens n'a eu d'?gal que son absence de diffusion ?
d'autres disciplines, ? partir d'?l?ments emprunt?s ? la pens?e sociologique du
d?but du si?cle, celle de Levy-Br?hl de Durkheim et de Henri Berr qu'ils admi
raient et dont ils se r?clamaient tous les deux. Mais le sens qu'ils lui donnent est
assez diff?rent et cette diff?rence est all?e parfois jusqu'au d?saccord (comme le
montre le compte rendu assez critique fait par Lucien Febvre de La soci?t? f?o
?
dale10). Ces d?marches sensiblement divergentes celle de Marc Bloch, atten
tive aux cat?gories mentales les moins r?fl?chies, les moins conscientes et les plus
articul?es ? la configuration de la soci?t?, celle de Lucien Febvre plus attach?e ?
retrouver dans la coh?sion psychologique de l'individu la conjonction ? dosage
variable selon les ?poques, de l'activit? intellectuelle et de la vie affective ?
trouvent chacune leur prolongement dans la production historique actuelle.
La descendance de Marc Bloch, c'est peut-?tre avant tout l'extraordinaire
d?veloppement, depuis les ann?es 1960, des travaux sur les habitudes et les pra
tiques que l'on d?signe sous le nom d'anthropologie historique : ces recherches
diverses par leurs objets ont en commun de relier les comportements collectifs
et leurs transformations aux mod?les culturels qu'ils incarnent et qui leur
donnent sens. La filiation de Lucien Febvre est double. Sous sa forme la plus
classique et la plus large, englobant la dimension psychologique et la dimension

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PRATIQUE DES SCIENCES SOCIALES

intellectuelle de l'univers mental, son programme se trouve illustr? aujourd'hui


par l' uvre de Jean Delumeau, Yves Castan, Alain Corbin entre autres qui
s'attachent ? saisir les mutations ? travers lesquelles l'individu, acc?dant ? une
autre vision du monde, apprend ?galement ? g?rer autrement ses ?motions.
Sous la forme moins synth?tique (cette synth?se qu'Henri Berr pr?conisait
d?j? au d?but du si?cle ? partir d'une psychologie historique) mais plus radicale
d'une histoire des cat?gories mentales et des repr?sentations, le programme de
Lucien Febvre a ?t? repris et prolong? dans l' uvre de Philippe Ari?s et de
Michel Foucault. La mani?re assez traditionnelle et encore proche de ce que fut
pendant longtemps l'histoire des id?es, par laquelle Lucien Febvre constitue son
corpus et interroge les textes dans Le probl?me de l'incroyance au XVIe si?cle
ne doit pas nous faire oublier que la question qu'il pose, celle de la possibilit? de
penser l'inexistence de Dieu au d?but du xvie si?cle, est, avant la lettre, celle des
fondements historiques d'une ? ?pist?m? ?. Divergentes dans leur d?finition du
concept de mentalit?s et de son champ d'application, ces diff?rentes filiations
avaient une m?me ambition : saisir ? partir du monde des significations la tota
lit? de la r?alit? historique, ou plut?t cr?er un effet de totalisation sans avoir ?
mettre en rapport diff?rents niveaux de r?alit?, ? souligner leurs interf?rences et
? hi?rarchiser les facteurs d'?volution.
Form? traditionnellement ? l'?tude et ? la critique des textes, l'historien
re?oit le pass? avant tout sous forme de discours. La tentation est grande pour
lui d'identifier la r?alit? historique ? l'ensemble des discours par lesquels elle
nous est transmise et de consid?rer que la connaissance historique n'est rien
d'autre qu'une histoire des repr?sentations. La r?duction du pass? au pens?,
dans ses repr?sentations conscientes ou inconscientes, pr?sente aux yeux de
l'historien l'avantage de l'introduire directement dans l'univers des significa
tions, de lui faire saisir les comportements avec le sens que les acteurs eux
m?mes leur donnaient, et donc de le pr?munir contre la d?rive de l'anachro
nisme ? p?ch? majeur de l'historien ? qui consiste ? projeter dans le pass?
nos propres cat?gories.
Cette tendance explique le succ?s actuel des recherches sur le symbolique, la
religion populaire et d'autres objets que l'on rattache habituellement ?
l'anthropologie culturelle alors que l'?tude des structures sociales et familiales
qui fut la voie royale de la recherche historique dans les ann?es soixante et
soixante-dix conna?t aujourd'hui un certain reflux. Une telle tendance corres
pond certes au d?placement des interrogations dominantes et ? l'?mergence
d'un nouveau paradigme dans les sciences sociales. La crise du marxisme clas
sique et des constructions th?oriques qui proposaient d'expliquer le mouvement
de la soci?t? par un faisceau de contraintes externes a transf?r? sur les
contraintes internes ou id?ologiques (le concept ? d'appareil id?ologique ? chez
Althusser ou ? d'habitus ? chez Bourdieu) les efforts d'interpr?tation.
Mais on ne peut sous-estimer l'efficacit? m?thodologique et l'effet de trans
parence que procure une telle r?duction du champ de l'analyse historique au
mental. Install? comme dans un palais de cristal, au c ur d'une r?alit? o? tout
est discours et production de sens, l'historien, gagn? par l'ivresse d'une signifi
cation surabondante, acquiert l'impression qu'il observe de l'int?rieur le mou
vement de l'histoire et d?tient les cl?s pour en comprendre les m?canismes.
Soit deux livres majeurs sur l'histoire des attitudes devant la mort,

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A. BURGUI?RE DE LA COMPR?HENSION EN HISTOIRE

L'homme devant laMort de Philippe Ari?s, et La mort et l'Occident de 1300 ?


nos jours de Michel Vovelle. Parus ? quelques ann?es de distance, ils abordent
tous les deux le probl?me dans la tr?s longue dur?e m?me si leurs limites chro
nologiques ne se recouvrent pas exactement. Le premier a voulu retracer l'?la
boration d'une m?taphysique implicite de la mort telle qu'elle s'exprime dans
l'iconographie, la rh?torique et les rituels fun?raires : l'homme occidental est
pass? d'une relation angoiss?e avec les morts dont il redoute le retour sous
forme de spectres ou de r?ves, la vengeance, la pr?sence insistante aupr?s des
vivants, ? une contemplation horrifi?e ou m?lancolique de sa propre mort
comme r?v?lation de la finitude et du n?ant. Puis il a fix? son angoisse et sa
peine sur la mort de l'Autre, proche, aim?, une mort v?cue comme s?paration,
privation ou survie dans le souvenir et l'affection.
Cet itin?raire mental dont les inflexions, les ruptures, les mouvements ne
semblent ob?ir qu'? la logique interne d'un discours en devenir, nous fascine
parce qu'il est totalement mobilis? par une exigence de signification ; comme si
l'histoire, jusque dans ses moindres recoins, dans la formation et la transforma
tion des attitudes les plus quotidiennes, les moins r?fl?chies, avait pour fonction
premi?re de produire du sens, de fournir des r?ponses provisoires aux ?nigmes
de l'existence (ici en l'occurrence ? la contradiction entre 1'infinitude de la
conscience de soi, du d?sir de survie, et la finitude de la vie).
La reconstitution de ce cheminement du sens nous parle avec d'autant plus
de force qu'elle relativise des inqui?tudes qui nous paraissaient transcendantes ?
l'histoire et nous r?v?le dans quel amoncellement de conceptions plus anciennes
s'enracinent ces inqui?tudes. Mais on peut se demander si cette succession sur
deux mille ans d'images de lamort qui s'engendrent l'une l'autre ou s'inversent
brutalement, ne nous para?t pas d'autant plus convaincante qu'elle ne propose
aucun sens ou plut?t aucune explication. N'ob?issant ? d'autre d?termination
que l'aptitude de l'individu ? conceptualiser ses inqui?tudes, ? r?pondre ? un
in?puisable besoin d'explication sur le sens de l'existence, l'?volution que
retrace Philippe Ari?s est globalement inexplicable.
Pour Michel Vovelle, au contraire, l'?volution des attitudes devant la mort
ne peut se comprendre sans ?tre r?f?r?e ? l'environnement ?conomique et biolo
gique, bref aux fluctuations de la mortalit? qui l'accompagnent ainsi qu'?
l'environnement religieux, intellectuel, voire scientifique au sein duquel ces atti
tudes viennent puiser leurs raisons et leurs conceptualisations. M?me s'il
s'efforce de montrer pr?cis?ment comment les mouvements de longue dur?e
? et en premier lieu les structures mentales ? s'articulent sur des ph?nom?nes
de crise, de rupture, d'acc?l?ration au lieu de faire entrer son analyse dans une
p?riodisation toute faite, il ?chappe difficilement ? une perspective d'ensemble
?volutionniste : ? une meilleure ma?trise des contraintes mat?rielles et une ?l?
vation de l'esp?rance de vie correspond une s?cularisation des mentalit?s qui se
d?tournent progressivement de la pr?occupation de l'Au-del? pour investir leur
capital ?motionnel et leurs angoisses dans l'attachement aux proches et
l'accomplissement terrestre.
Montrer comment se sont transform?es au cours des si?cles les attitudes
devant la mort en d?crivant leurs formes successives ne repr?sente pour Michel
Vovelle qu'un niveau de lecture des relations de l'homme et de lamort, non un
moyen de comprendre ces transformations. Pour les comprendre, il faut mon

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PRATIQUE DES SCIENCES SOCIALES

trer comment elles s'articulent ? une histoire plus large, celle des flux et des
conditions de la mortalit? (la pr?carit? ?conomique et les fluctuations des rap
ports entre population et subsistances, les famines, les ?pid?mies) ; celle des
constructions intellectuelles et scientifiques ; celle enfin des repr?sentations reli
gieuses et de la fa?on dont celles-ci g?rent l'?quilibre ?motionnel (par exemple
dans le passage d'une peur ext?rioris?e par les fantasmes ? une asc?se de la peur
int?rioris?e).
Si le livre de Michel Vovelle t?moigne d'une r?elle puissance d'inspiration, il
la doit ? l'ampleur du champ qu'il explore comme ? l'aisance avec laquelle il
confronte, il combine, bref ilmet en relation diff?rents niveaux de r?alit? et de
temporalit?. D'o? vient pourtant qu'il nous touche moins que l'analyse unidi
mensionnelle de Philippe Ari?s et emporte difficilement notre conviction ? Peut
?tre de l'impression qu'il nous donne de confirmer trop ais?ment une interpr?ta
tion attendue ; celle d'une vision progressiste de la dynamique de l'Occident,
h?rit?e des Lumi?res, qui impr?gne spontan?ment notre fa?on de penser le
changement. Rien n'est plus conforme ? l'esprit scientifique ou tout simple
ment ? une bonne hygi?ne intellectuelle que la tendance ? privil?gier, dans une
uvre, sa capacit? ? nous surprendre, ? d?mentir nos hypoth?ses spontan?es.
Mais, plus que son caract?re inattendu, on peut se demander si ce n'est pas
la radicalit? de la d?marche de Philippe Ari?s qui nous attire, son refus de sou
mettre la gen?se de nos attitudes et de nos repr?sentations ? d'autres d?termina
tions qu'une obligation incessante de cr?er du sens ; comme si nous attendions
de l'historien non qu'il nous aide ? comprendre lemouvement de l'histoire mais
qu'il le r?duise ? une causa mentale, ? une pure production de sens qu'il
convient de d?chiffrer mais dans laquelle il n'y a rien ? comprendre.
On a soulign? ? juste titre ce qui rapproche l' uvre de Philippe Ari?s de
celle de Michel Foucault. Les deux hommes s'estimaient et se reconnaissaient
de nombreuses affinit?s intellectuelles dont t?moigne l'influence parfaitement
convergente qu'ils ont eue sur la production historique de ces vingt derni?res
ann?es. Or pour extraordinairement f?conde et stimulante qu'elle soit, l' uvre
de Michel Foucault a suscit? chez les historiens certaines r?serves, certaines
interrogations dont le d?bat11 qui s'est instaur? apr?s la publication de Sur
veiller et punir, l'un de ses livres majeurs, consacr? ? la gen?se du syst?me p?ni
tentiaire moderne, fournit une illustration exemplaire : il y d?crit la mise en
place au xixe si?cle d'un contr?le social int?gral. Le panoptique, un mod?le
d'architecture carc?rale con?u pour placer en permanence les d?tenus, dans
leurs moindres faits et gestes, sous le regard des surveillants, serait l'illustration
ou plut?t l'arch?type du nouveau syst?me p?nitentiaire ; et ce syst?me p?niten
tiaire serait lui-m?me la pointe extr?me de l'entreprise totalitaire dans laquelle
s'engage la soci?t?.
Cette vision incontestablement forte et s?duisante par sa coh?rence interne,
par sa logique implacable, co?ncide mal avec l'image ? laquelle nous a habitu? la
production historique, m?me la plus r?cente. Comment concilier l'id?e d'une
normalisation forcen?e et d'une absorption totalitaire de la soci?t? civile par
l'?tat, avec ce que l'on sait de l'importance du lib?ralisme dans les pr?occupa
tions id?ologiques du xixe si?cle, dans ses enjeux et ses pratiques politiques,
telle que l'illustrent en particulier les d?bats, les fluctuations de la l?gislation sur
le r?gime des peines et les formes de d?tention ?

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A. BURGUI?RE DE LA COMPR?HENSION EN HISTOIRE

Immerg? dans une litt?rature de th?oriciens, d'administrateurs ou de magis


trats obs?d?s par les d?sordres sociaux, Michel Foucault aurait-il confondu la
r?alit? du xixe si?cle et ses contradictions avec les songeries, les fantasmes com
pensatoires de ses ?lites dirigeantes ? Probl?me de sources certes ; ob?issant ?
leur pente naturelle, c'est sur ce terrain que les historiens se sont plac?s de pr?
f?rence pour critiquer la d?marche de Michel Foucault. Mais aussi, probl?me
plus g?n?ral de d?finition du social.
Dans le dernier volet de son uvre, consacr? ? l'histoire de la sexualit?,
Michel Foucault affirme avoir creus? d'un livre ? l'autre le m?me sillon, avoir
poursuivi d'un probl?me, et d'une ?poque ? l'autre, le m?me objectif : celui
d'une ? histoire de la v?rit? ?l2. Un tel objectif convenait parfaitement ? sa
fa?on d'aborder le probl?me de la sexualit? puisque la singularit? qu'il discer
nait dans la culture occidentale, dans la fa?on dont elle a construit en m?me
temps son ?thique et son erotique, r?sidait justement dans la mise en discours
? sur la mode de l'aveu ? de la sexualit?.
L'objectif peut sembler mesur? si on le restreint ? une histoire des discours
et des cat?gories assurant ? celui-ci sa l?gitimit?. Mais il appara?t beaucoup plus
ambitieux d?s lors que Michel Foucault le pr?sente comme le fil conducteur de
l'ensemble de son uvre. La v?rit? est objet d'histoire non seulement parce
qu'elle ne r?pond ? aucun crit?re stable, ? aucun principe fond? ? priori, parce
qu'elle est perp?tuellement en devenir, mais ?galement parce qu'elle est ins?pa
rable de son ?nonciation et parce que l'acte d'?nonciation du vrai est toujours
un acte d'autorit?. Savoir et pouvoir ne font qu'un. Ce que Michel Foucault a
poursuivi ? travers son ? arch?ologie du savoir ? n'est donc rien moins qu'une
histoire des fondements de la coh?sion sociale.
L'? ?pist?m? ? d'une ?poque soumet le fonctionnement de la soci?t? ? une
double contrainte. Elle d?signe ce qui est pensable, c'est-?-dire les cat?gories ?
travers lesquelles la soci?t? se per?oit. Elle structure ?galement les rapports de
domination au point qu'on peut se demander si l'engendrement de la v?rit? ne
vise pas essentiellement ? inscrire les rapports de pouvoir qui se font et se
d?font entre les individus et qui recomposent sans cesse les lignes de force de
l'organisation sociale.
L'auteur de VHistoire de la folie a appris aux historiens ? ce n'est pas le
moindre des services qu'il a rendus ? la r?flexion ? ? red?finir la
historique
notion de pouvoir et ? en ?tendre le champ d'application. Le pouvoir n'est pas
log? dans des sites institutionnels sp?cialis?s pr?vus pour son exercice. Il s'ins
talle, il s'insinue partout o? s'imposent des r?gles, des normes, des interpr?ta
tions du monde. Il s'incarne dans les individus ou les groupes qui pr?tendent les
?noncer. Son ressort premier n'est pas la coercition, la possibilit? de recourir ?
la force, mais l'autorit?, la l?gitimit? chez ceux qui l'exercent et l'assentiment
chez ceux qui le subissent.
Michel Foucault a utilis? la d?marche historique ou ? g?n?alogique ? pour
r?soudre un probl?me ? celui de la v?rit? ? qui lui semblait insoluble en
termes purement m?taphysiques. On peut se demander si les historiens qui se
pr?cipitent sur ses traces ne tendent pas ? donner ? un probl?me historique
?
celui de la compr?hension des m?canismes et des formes d'?volution des
soci?t?s ? une r?ponse m?taphysique. Renon?ant ? mettre en rapport ? au
sens du ? Zusammenhang ? allemand ? les contraintes objectives, naturelles,

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PRATIQUE DES SCIENCES SOCIALES

?conomiques ou sociales avec les pratiques culturelles, ils font comme si l'on ne
pouvait d?chiffrer l'histoire que dans la pens?e de ceux qui en sont les acteurs.
Une histoire, pour reprendre la formule de Marx ? propos de Hegel, qui marche
sur la t?te. Cette vision totalisante qui fait des structures sociales une simple
projection des structures mentales a pris corps sur les d?bris ou plut?t sur les
d?sillusions d'une premi?re tentative d'analyse unifiante, celle de l'histoire
quantitative qui a mobilis? la recherche historique dans les ann?es de l'apr?s
guerre, tr?s pr?cis?ment pendant les ? trente glorieuses ? d'une croissance ?co
nomique sans pr?c?dent pour la France et le monde industrialis?.
Emprunt?e ? l'analyse ?conomique, l'approche quantitative est pr?conis?e
par les fondateurs des Annales d?s les premiers num?ros de la revue, en particu
lier dans un article de Lucien Febvre consacr? aux ? le?ons de statistique ? de
Fran?ois Simiand13. Mais le v?ritable introducteur de cette d?marche chez les
historiens, celui qui a ?t? le premier ? en faire un usage syst?matique dans son
uvre et ? y engager ses nombreux ?l?ves, n'est autre que le principal disciple
de Fran?ois Simiand :Ernest Labrousse. Son influence consid?rable sur toute
une g?n?ration d'historiens form?s dans l'imm?diat apr?s-guerre tient ? la posi
tion strat?gique que d?tenait la chaire d'histoire ?conomique et sociale de la
? ? la suite de Marc Bloch ?
Sorbonne qu'il occupa pendant pr?s de vingt
ans. Il la doit ?galement au r?le m?diateur qu'il assurait entre une conception
marxiste de l'histoire qui venait de faire une entr?e tardive mais triomphale
dans le paysage intellectuel fran?ais et P? esprit des Annales ?.
L'analyse quantitative illustre parfaitement ce compromis th?orique. Elle
visait ? mesurer le changement, ? en pr?ciser l'ampleur et l'orientation en
s'appuyant sur des ph?nom?nes r?p?titifs en s?ries homog?nes (les prix, les
salaires, les baux de d?mes, les quantit?s produites ou transport?es, les donn?es
climatiques, etc.) ? l'int?rieur d'un cadre g?ographique d?fini (une paroisse,
une province, un d?partement, un ?tat, un r?seau de circulation commerciale)
et d'une temporalit? suffisamment longue (s?culaire ou pluris?culaire) pour
faire appara?tre les rythmes et les flux d'une ?volution. Tout ce qui ?tait mesu
rable, c'est-?-dire tous les ph?nom?nes qui avaient ?t? enregistr?s en s?ries, ?tait
passible d'un tel traitement et fut progressivement annex? par l'analyse quanti
tative : les indices directs ou d?riv?s de la production agricole ou industrielle,
des flux commerciaux, de la consommation, mais aussi ceux des flux d?mogra
phiques ou des traits anthropom?triques et enfin ce que Pierre Chaunu nomme
? le s?riel du troisi?me niveau ? : les indices de l'activit? mentale (statistiques
d'alphab?tisation, nature et volume des imprim?s en circulation, stocks linguis
tiques ou s?mantiques, etc.). Il s'agissait non seulement d'?chapper ? la subjec
tivit? et ? l'impr?vision du t?moignage, mais de mettre en lumi?re des formes
d'?volution qui transcendent l'exp?rience individuelle et que les acteurs, les
t?moins du pass? ?taient incapables d'appr?hender. Comme il est de bon ton
aujourd'hui de d?noncer la lourdeur m?thodologique de l'histoire quantitative
et la faiblesse de son rendement intellectuel, il n'est pas inutile de rappeler que
nous lui devons, ? propos des blocages de l'?conomie pr?industrielle, du r?le du
mariage tardif ou de l'apparition pr?coce du contr?le des naissances en France,
entre autres, les d?couvertes qui ont le plus radicalement transform? notre per
ception de la soci?t? d'Ancien R?gime et de la ? premi?re modernit? ? de
l'Europe occidentale.

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A. BURGUI?RE DE LA COMPR?HENSION EN HISTOIRE

Avec cette volont? de d?crire dans un langage unique et homog?ne des


niveaux de r?alit? diff?rents, resurgissait sans doute le vieux r?ve cart?sien
d'une math?matique universelle par lequel les sciences sociales recherchaient
d?sormais ? refaire l'unit? perdue et ? r?tablir avec les sciences exactes ou exp?
rimentales un lien de continuit? intellectuelle susceptible d'accro?tre leur l?giti
mit?.
Mais ? l'inverse de la totalisation par la seule prise en compte de l'univers
mental, la vision unifiante que propose l'analyse quantitative ne met pas l'his
torien en demeure d'accepter le pass? avec le sens qu'il se donne. Elle l'oblige
au contraire ? construire ses interpr?tations et ? en assumer le caract?re hypo
th?tique. Elle d?bouche n?cessairement sur la notion de mod?le que les histo
riens ont emprunt? aux sciences dures (physique, math?matiques) ou mi-dures
(comme l'?conomie) et dont ils ont fait un usage plus ou moins disciplin?.

En ?voquant le type d'approche qui a incarn? dans le climat de l'apr?s


guerre la plus solide perc?e de 1'? esprit des Annales ?, nous ne cherchons ni ?
pr?cher un impossible retour aux sources ni ? exalter la m?me grandeur du
quantitatif en l'opposant aux s?ductions incertaines ou aux facilit?s d'une
r?duction du champ d'analyse ? l'univers mental, mais seulement ? souligner la
f?condit? de la d?marche de pens?e qui r?pond le mieux aux imp?ratifs de la
compr?hension. Isoler les traits pertinents d'une ?volution par des proc?dures
qui permettent de comparer et de hi?rarchiser leur importance, d?signer les
formes d'interaction entre diff?rentes instances, diff?rentes temporalit?s qui
ont pu g?n?rer une crise, provoquer une rupture ou au contraire assurer la sta
bilit? d'une configuration ?conomique ou politique : telles sont les compo
santes d'une d?marche qui aspire ? saisir non seulement l'intensit? mais la
nature des changements.
Qu'on me permette de confier la conclusion de cette r?flexion sur les t?ches
actuelles de l'histoire ? la pens?e de Corn?lius Castoriadis qui m'avait d?j? aid?
? l'introduire : ? Puisque nous sommes en aval de ce pass?, ?crit-il, et qu'il a
donc pu entrer dans les pr?suppos?s de ce que nous pensons et de ce que nous
sommes, ce pass? acquiert une sorte d'importance transcendantale car sa
connaissance et sa critique font partie de notre autor?flexion. Et cela aussi, non
seulement parce qu'il rend manifeste la relativit? du pr?sent par la connaissance
d'autres ?poques, mais parce qu'il laisse entrevoir la relativit? de l'histoire
effective par la r?flexion sur d'autres histoires qui ont ?t? effectivement pos
sibles sans avoir ?t? r?alis?es ?.

Andr? Burgui?re
CRH-EHESS

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PRATIQUE DES SCIENCES SOCIALES

NOTES

1. Cornelius Castoriadis, ? Les Intellectuels et l'Histoire ?, La Lettre internationale, n? 15,


1987.

2. Andr? Burgui?re, ? Histoire d'une histoire : la naissance des Annales ?, Annales ESC,
n? 6, nov.-d?c. 1979. Voir ?galement dans ce m?me num?ro l'article de Jacques Revel, ? Histoire
et sciences sociales : les paradigmes des Annales ?.

3. Fran?ois Simiand, ? M?thode historique et science sociale ?, Revue de synth?se historique,


1903, t. VI.

4. ? L'homme dit de gauche, ?crit Claude L?vi-Strauss ? propos de la Critique de la raison dia
lectique de Sartre, se cramponne ? une p?riode de l'histoire contemporaine qui lui dispensait le pri
vil?ge d'une congruence entre les imp?ratifs pratiques et les sch?mas d'interpr?tation ?, La pens?e
sauvage, chap. IX, Paris, 1962.

5. Jean Meuvret, ? Les crises de subsistance et la d?mographie de la France d'Ancien


R?gime ?, Population, t. I, n? 4, 1946.

6. Louis Henry et Etienne Gautier, La population de Crulai, paroisse normande. ?tude his
torique, Cahier de l'INED, n? 33, Paris, PUF, 1958.

7. Thomas Kuhn, La structure des r?volutions scientifiques, traduit de l'am?ricain, Paris,


1970.

8. Lucien Febvre, ? Folklore et folkloristes ?, Annales d'histoire ?conomique et sociale,


1939, n? 1.

9. Pietro Redondi, Galil?e h?r?tique, traduit de l'italien, Paris, 1985.

10. Lucien Febvre, ? La soci?t? f?odale ; une synth?se critique ?, Annales d'histoire sociale,
t. III, 1941.

11. Dans Michelle Perrot ?d., L'impossible prison, Premi?re partie : ? D?bat avec Michel
Foucault ?, Paris, 1980.

12. Michel Foucault, Histoire de la sexualit?, t. I, La volont? de savoir, Paris, 1976.

13. Lucien Febvre, ? Histoire, ?conomie et statistique ?, Annales d'histoire ?conomique et


sociale, 1930.

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